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Quarantième Année. — Deuxième Série.
Année scolaire 1938-1939
REVUE DES COURS
ET
CONFÉRENCES
PUBLIEE SOUS LA DIRECTION DE
FORTUNAT STROWSKI
Membre de 1 Institut
Professeur honoraire à la Sorbonne
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FL'RNE
BOIVIN & C'% ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI')
Tous droits de traduction et de reproduction réservéi.
Tous droits de traduction et de reproduction des articles
réservés pour tous pays
Imprimé en France.
40» Année (2- séne) N» 9 15 avril 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
France - Allemagne - Italie
(1859-1903)
. par H. CONTAMINE,
Professeur à l'Université de Caen.
Rêves et hésitations d'un dictateur.
Le 27) février 1938, le lendemain du jour où le chancelier
Schuschnigg avait affirmé devant le Reichstag viennois « l'inébran-
lable volonté de son pays de défendre sa liberté », je terminais
un cours public en rappelant que la véritable indépendance au-
trichienne, c'est nous et nos alliés qui l'avons détruite, en 1917
et 1918. Partant de là, il m'était facile de faire entrevoir l'Ans-
chluss, qui fut accompli deux semaines plus tard, et une prochaine
évolution de la Tchécoslovaquie sous la pression du Reich et des
Allemands des Sudètes, ces bouleversements devant, à mon avis
et sans que j'eusse à me dire favorable à l'une ou à l'autre des po-
litiques proposées à la France et à l'Angleterre, se réaliser par des
voies non sanglantes. Ayant pris position, j'ai naturellement gardé
pendant la crise de l'équinoxe la conviction que la paix serait
maintenue. J'avoue être plus incertain devant les problèmes d'ac-
tualité dont mon cours de cette année constitue la préface.
4 REVUE DES COURS ET CONFERENCES
Je vois deux pays, la France et l'Allemagne, qui n'ont guère
entretenu de bons rapports que dans la mesure où l'un d'eux
était réduit à l'impuissance. Cette fâcheuse impression résiste à
la lecture du livre de la collection Armand Colin où mon excel-
lent collègue de Strasbourg, Gaston Zeller, a établi, n'en déplaise
aux fidèles de Jacques Bainville, que leurs relations n'ont pas
été dominées, à travers dix siècles d'histoire, par une idée d'hos-
tilité systématique. Je vois aussi que la France et l'Italie offi-
cielles, en dépit de fréquents échanges d'amabilités de conven-
tion, se sont rarement trouvées d'accord depuis que la dernière
nommée est née à la vie nationale, il y a quatre-vingts ans. En-
tre elles se dresse, depuis soixante ans, le spectre de la Tunisie,
et je sais que la fraternité latine, qu'on évoque périodiquement,
n'est guère qu'un mot vide de substance. Mais je n'ai pas, comme
]Vîme Tabouis, l'avantage de savoir ce que lecomteCianoditàson
beau-père, et je mesure mal la distance qui sépare, dans l'Italie
des Farinacci et des Gayda, les paroles menaçantes des actes of-
fensifs. J'estime toutefois que beaucoup de Français ont ten-
dance à la croire plus grande qu'elle n'est et à sous-estimer l'é-
nergie militaire de nos voisins. Et puis, satisfait de ne pas m'être
trompé en 1938, je désire vivre sur mon acquit. Je ne dirai donc-
rien du présent, ni de l'avenir, à moins que la situation ne se pré-
cise au cours des prochaines semaines et ne rende le métier de
prophète plus aisé qu'il n'est en ce moment. Je rappellerai pour-
tant qu'une cartomancienne, que tout le monde a pu entendre
aux actualités cinématographiques, a annoncé que la guerre n'é-
clatera pas cette année. Il m'a semblé, d'ailleurs, que ses affir-
mations suscitaient ce que les sténographes appellent des « mou-
vements divers ».
Tournons-nous maintenant vers ces années soixante, pour em-
ployer une expression allemande qu'il est commode d'acclimater
dans notre langue, où Napoléon III vient de franchir le cap de la
cinquantaine. La France est la première puissance de l'univers.
Si l'empire russe est deux fois plus peuplé, il ne peut lui être com-
paré quant à la cohésion et à la civilisation, et les autres Etats
ont moins d'habitants qu'elle. Notre pays, en effet, compte 38
millions d'âmes, l'empire d'Autriche 34, les Etats-Unis 31, le
Royaume-Uni 29, l'Italie 21, la Prusse 19. Il a l'avantage d'être
depuis longtemps conscient de sa grandeur, alors que d'autres
sont un agrégat de peuples divers ou une nation née d'hier. La
supériorité du nombre, l'éclat dont l'environnent ses révolutions
et leur influence européenne, valent à la France d'être couvain-
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE O
eue qu'elle a une mission à remplir, et qu'elle ne satisfera pleine-
ment à son rôle historique que le jour où elle aura atteint ses fron-
tières naturelles, les Alpes et le Rhin. Qu'il y ait des hommes d'ex-
périence persuadés de la vanité de ces rêves inconnus à l'Ancien
Régime, de l'impossibilité de recommencer la grande aventure con-
quérante qui s'est terminée en 1815, cela prouve qu'en tout pays,
en tout temps, des esprits froids refusent de céder aux sollicita-
tions de l'imagination. Cela ne prouve pas qu'ils aient eu raison,
et que la France, forte d'une suprématie matérielle et morale,
fût dès lors condamnée à ne pratiquer qu'une politique d'attente.
Autour d'Hitler, il y aura aussi des conseillers « raisonnables »
pour détourner l'Allemagne, prépondérante par sa masse et par
sa force vive comme notre pays l'était sous le Second Empire,
de reprendre l'expansion que le désastre de 1918 semblait con-
damner sans appel. Leurs avis n'empêcheront pas le Fiihrer de
créer une grande armée, de réoccuper la Rhénanie, d'entrer à
Vienne, de détruire l'ancienne Tchécoslovaquie.
En dépit de leurs « modérés », la majorité des Français de 1860
croient donc aux conclusions du Bhin de Victor Hugo, écrites en
1841 : '(Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Londres ne sont que des
villes ; Paris est un cerveau... Au moment où nous sommes, l'es-
prit français se substitue peu à peu à la vieille âme de chaque na-
tion... L'Europe ne peut être tranquille tant que la France n'est
pas contente ». C'est déjà le dilemme de Mussolini : obtenir place
au soleil ou exploser ! C'est déjà la double politique de l'axe Ber-
lin-Rome, menaçante tantôt au Nord, tantôt au Midi: la France
et l'Allemagne étant étroitement unies dans les prophéties hu-
goliennes, le poète-mage ajoute en effet : « Que l'Allemagne hé-
risse sa crinière et pousse son rugissement vers l'Orient ; que la
France ouvre ses ailes et secoue sa foudre vers l'Occident. De-
vant le formidable accord du lion et de l'aigle, le monde obéira ».
On voit combien cette conception impérialiste de l'entente
franco-allemande est éloignée de celle qu'exposera Briand,
quand il dira : « Arrière les baïonnettes, arrière les canons ». Elle
se rapproche, au contraire, des idées que le chancelier von Papen,
le général von Schleicher, et peut être l'Hitler de 1933, semblent
avoir professées au sujet de l'alliance des deux nations les plus
inilitaires du monde. Ce système de deux peuples puissants se
partageant la planète, auquel Napoléon I^r avait fait semblant
d'adhérer à Tilsitt pour répudier bientôt tout dualisme, Lamar-
tine aussi l'avait exprimé en y mêlant des formules pacifistes
qui sont plus connues que les buts réels qu'il proposait :
6 REVUE DES COURS ET CONFERENCES
L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare ;
Il est concitoyen de l'empire de Dieu.
Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas ?
Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c'est mon pays.
Tout cela pour en arriver, en 1838, à proposer la domination
des océans aux Anglais, celle du continent européen aux Fran-
çais :
Dans le drame des temps nous avons deux grands rôles.
A nous les champs d'argile, à vous les champs amers !
et pour offrir, quelques années plus tard, l'Orient et ses matières
premières, — le pétrole manquait à la liste, — à un condominium
franco-allemand. Mais Lamartine avait eu la prudence de ne pas
dire expressément à qui il laissait la rive gauche du Rhin. On
peut, en effet, se demander si dans le quatrain :
Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve 1
Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant.
Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve
Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident.
il s'agit du Rhin de Mayence et de Cologne, ou seulement de celu
qui sépare Strasbourg de Kehl. Hugo avait été autrement pré-
cis, et la condition qu'il mettait à l'entente entre la France et
l'Allemagne la rendait impossible. Pour abolir « tout motif de
haine entre les deux peuples, pqur fermer la plaie faite à notre
flanc en 1815 », il voulait que fût rendu à notre pays « ce que Dieu
lui a donné, la rive gauche du Rhin ». C'était ignorer que les Alle-
mands, et dans l'ensemble à juste titre, considéraient ce territoire
comme la chair de leur chair. C'était ignorer aussi que parmi eux,
certains, tel Moltke alors jeune officier, s'intéressaient dès
1840 au tracé des frontières linguistiques à travers les départe-
ments du Nord-Est. Le rêve d'enlever aux Welches les parties
de la Lorraine où l'on parle un dialecte germanique et l'Alsace,
esquissé en 1814 et en 1815, pouvait être repris. En 1848, en un
moment oij les tendances démocratiques et unitaires semblaient
triompher outre-Rhin, notre ministère des Affaires étrangères
considérait « comme une circonstance, non pas importante, mais
inopportune et désagréable, le fait qu'en Allemagne bien des
gens parlassent de reprendre l'Alsace et la Lorraine ». Douze ans
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 7
plus tard, vers 1860, quelques Français bien informés des choses
germaniques n'ignorent rien de cet état d'esprit, mais l'opinion
persiste à ne pas prêter attention à leurs avertissements.
Ce qui confère alors un caractère d'actualité à nos ambi-
tions nationales, c'est que la France semble posséder sur
d'autres pays l'avantage d'être dirigée par un chef qui sait ce
qu'il veut, le dissimule, et peut ce qu'il veut. Les rancunes et la
partialité des écrivains royalistes ou républicains, les déboires
survenus de 1866 à 1870, une maladie implacable et doulou-
reuse, — et cette maladie est peut-être la cause essentielle des
déboires, — la catastrophe finale ont si bien recouvert les traits
du Napoléon III des belles années que beaucoup de Français ont
fini par les ignorer. Cet empereur des grandes époques, celles qui
ont précédé les guerres d'Orient et d'Italie, l'ambassadeur d'Au-
triche à Paris, le prince Richard de Metternich, croit le retrou-
ver un jour, en 1863 : « Ses paroles respirent la passion politique
et font un effet d'autant plus grand qu'elles contrastent absolu-
ment avec son attitude habituelle. Dans ces moments on voit per-
cer l'ambition démesurée et l'énergie indomptable de cet homme
extraordinaire. L'Emprereur a commencé par les notes faibles
et ne s'est monté au grand diapason que peu à peu... Il est, je
vois, si impatient, qu'il n'attend pas et déjà le calme de Drouyn
de Lhuys — ministre des Affaires étrangères — n'a pu l'emporter
sur sa fougue ». Que nous voilà loin du mépris que Bismarck affi-
chera, plus tard, en qualifiant de « grande incapacité méconnue »
le vaincu de Sedan. Passion, fougue, ambition démesurée, éner-
gie indomptable, grand diapason d'éloquence, homme extraor-
dinaire ! Sommes-nous aux Tuileries ou à Berchtesgaden ? Et
de bons observateurs étrangers, animés de sentiments rien moins
que favorables à la grandeur française, le prince-consort d'An-
gleterre, son oncle Léopold I^^, roi des Belges, Moltke, ne pen-
sent pas autrement que Metternich.
Napoléon III, maître incontesté du pouvoir depuis le 2 décembre
1851, semble longtemps un Sphinx redoutable, capable de mûrir
silencieusement ses desseins et de les réalisera coup sûr, en cou-
rant un minimum de risques. Ce dernier trait l'apparente aussi au
Fiihrer du Troisième Reich, sur lequel il a la supériorité de par-
ler peu, si peu que l'historien éprouve de grandes difficultés à
déchiffrer son personnage. Il est probable que lorsque nous se-
rons en possession des papiers de Mussolini, des mémoires de son
entourage, ce qui subsiste d'inconnu en lui sera révélé, car la clarté
latine semble son apanage comme celui de Napoléon I'^'^. Adolf
» REVUE DES COURS ET CONFERENCES
Hitler paraît autrement romantique, autrement complexe, com-
me Napoléon III, sur lequel on a tant écrit sans que nous puis-
sions clairement répondre à cette question : quel homme était-
ce ? Le fashionable de 1846, lion de la saison londonienne au
lendemain de son évasion de la forteresse de Ham, bon danseur,
cavalier impeccable, nageur excellent ? Le proscrit qui retrouve
en 1848 son Paris natal, accueille avec déférence les pontifes de
la politique, Thiers, le comte Mole, le comte de Falloux, écoute
leurs conseils, répond à peine avec un accent suisse, semble pro-
mettre d'être un président bien humble, qui rasera ses mousta-
ches, mal soignées, et ridicules dans une France glabre, et ne por-
tera point Tuniforme, pour ne pas chercher de popularité dans
l'armée? Le souverain aux moustaches effilées, cosmétiquées, à
la poitrine cambrée sous le grand cordon de l'ordre que son Oncle
a fondé, — les jambes restent trop courtes, c'est sans remède, —
reçu au son du canon dans les villes dont il inaugure les gares, ou
descendant les Champs-Elysées au milieu du tourbillon des Cent-
Gardes, bleu et acier, s'encadrant dans un paysage de gloire que
domine l'Arc de Triomphe ? Le dictateur qui a fait le coup d'Etat
et endossé la responsabilité d'une répression parfois aveugle,
l'homme de gouvernement dont les discours, à l'inverse de ceux
des parlementaires qu'il méprise, sont brefs, lourds d'événements
prochains, prononcés d'une voix ferme, d'ailleurs dépouillée de
tout accent tudesque ? L'hôte des Tuileries, de Saint-Cloud, de
Fontainebleau, de Compiègne, affable au milieu de la cour la
plus brillante de l'Europe, l'homme qui charme la reine Victo-
ria au point qu'elle avoue que si elle devait choisir un autre époux
que l'incomparable Albert, ce serait lui l'élu ? L'homme à bonnes
fortunes cjui, prisonnier à Ham, dandy à Londres, président de
la République, empereur, célibataire ou marié, a eu une longue
série d'aventures galantes qui se poursuivent après les cinquante
ans sonnés ? Est-ce le Néron-Scapin des Châiinienis, politique
profond et amoral, ou l'homme qui souffre du sang versé devant
lui à Magenta et à Soiférino, l'homme en redingote, au dos pré-
maturément voûté, aux doigts jaunis par l'éternelle cigarette,
qui rêve dans une pièce surchauffée du rez-de-chaussée des Tui-
leries, devant un immense plan de ce Paris qu'il fait boulever-
ser, ou travaille avec un jeune érudit Allemand à écrire une vie
de César parfaitement inutile à son prestige ? Est-ce le chef qui
se fie à l'étoile des Bonaparte dont il croit descendre, — c'est pro-
bablement une illusion de la piété filiale à l'égard d'une mère
dont il est difficile de croire qu'elle n'eut qu'une aventure, celle
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 9
dont est né Morny, — ou le mari prêt à céder quand Eugénie fait
à Louis une scène de ménage, l'homme compatissant qui ouvre
son tiroir, plein de napoléons, aux jeunes officiers qui ne peuvent
payer leurs dettes de jeu ? Napoléon III, c'est tout cela à la fois,
et c'est pourquoi il ne faut pas suivre les textes de trop près pour
interpréter ses desseins. Il n'a pas de confident, et laisse toujours
ses interlocuteurs convaincus qu'il partageleur point de vue. Il
n'écrit pas, et l'on ne trouvera point de lui l'équivalent de ces
annotations marginales aui révéleront, d'un coup, les pensées de
Guillaume II. Quant aux documents provenant du quai d'Orsay
ou des ambassades, pour intéressants qu'ils soient, gardons-nous
de croire qu'ils traduisent fidèlement les volontés du maître de
la France, qui reste isolé au milieu d'un peuple de fonctionnaires
et de courtisans.
Une chose néanmoins est claire pour qui ne s'arrête pas à cer-
taines apparences selon lesquelles l'Empereur sacrifierait la
France à la politique des nationalités, c'est que Napoléon III
veut, passionnément, la grandeur de notre pays. A l'inverse de
Louis-Philippe, et en plein accord avec les instincts profonds du
sentiment national, il n'est pas satisfait du statut que 1815
a imposé à la plus nombreuse nation de l'Europe. Dans un conti-
nent habilement divisé par la guerre de Crimée et ses suites, il
profite de la rivalité de la Grande-Bretagne et de la Russie, du
ressentiment que le tsar Alexandre II nourrit à l'égard de Fran-
çois-.Joseph, oublieux des services que la discipline moscovite
lui a rendus en 1849. La complicité russe permet à l'homme des
Tuileries de faire en 1859 la guerre à l'Autriche sans embraser
l'Europe, de substituer son influence à celle de Vienne dans la
péninsule italienne, puis, en 1860, d'acquérir Nice et la Savoie,
12.000 kilomètres carrés et 660.000 habitants, à la grande colère
des Anglais et des Suisses, et tout cela au prix d'une campagne
de trois semaines ! Il est vrai que la conséquence de cette action
est de constituer au delà des Alpes un royaume d'Italie qui s'é-
tend du Piémont à la Sicile, alors que le programme d'avant la
guerre comportait seulement la formation d'une confédération
de plusieurs Etats sous la présidence du Pape et un agrandisse-
ment limité de la monarchie sarde. De cette différence entre les
buts primitifs et les résultats, certains ont conclu que Napo-
léon III avait été le jouet des ambitions italiennes, en particulier
de celles du premier ministre piémontais, le comte de Cavour. C'est
trop oublier que la pensée secrète de l'Empereur ne nous est
point connue et qu'il existe une grande différence entre les des-
10 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
seins profonds de cet homme, qui furent constants, et les procé-
dés d'exécution, qui varièrent selon les circonstances. Je ne cite-
rai qu'un exemple à l'appui de l'interprétation que je propose :
lorsque, par une entrevue directe avec François-Joseph, — les
dictateurs affectionnent ces tête-à-tête, — Napoléon III met
fin à Villafranca à la guerre d'Italie, Cavour, indigné de ne pas
avoir obtenu la Vénétie en même temps que la Lombardie, dé-
missionne avec éclat ; or, un an plus tard, redevenu ministre,
l'unité de la péninsule presque achevée, il reconnaît, dans une
lettre au prince Napoléon qu'on peut croire sincère, que la
paix n'a pas été conclue prématurément et que l'Empereur s'est
montré politique clairvoyant en traitant, sans plus courir de ris-
ques, dès que l'essentiel eût été obtenu.
Lorsque, — - et cela se reproduit périodiquement, — 1" Italie
doute de la légitimité de nos droits sur la Savoie et sur Nice, en
dépit du succès éclatant des plébiscites de 1860 (le plébiscite
niçois étant même jugé par elle trop unanime pour correspon-
dre à une réalité dans le pays de Garibaldi), lorsqu'elle fait par-
tie d'un système diplomatique hostile à nos intérêts, nous som-
mes tentés de penser que ce serait bien commode qu'il n'y eût
à nos côtés qu'une péninsule partagée entre sept souverains. C'est
pure naïveté. Il est vrai que, dès 1860 et surtout plus tard, quand
les affaires de la France ont mal tourné, une école d'hommes
d'Etat ou d'historiens, une école qu'on peut qualifier d'orléaniste
parce qu'elle compte dans ses rangs Thiers, de onze ans plus âgé
que Napoléon III, aussi bien que Pierre de la Gorce, mort octo-
génaire il y a quelques années, a tant répété que l'Empereur a
commis une faute capitale en intervenant en Italie que la plupart
des Français ont fini par le croire, et par se persuader qu'en sui-
vant une politique à la Louis-Philippe, — celle-là même que Thiers
détestait du temps de Louis-Philippe, avant de la prôner sous
l'Empire, — nous aurions aujourd'hui à nos côtés une Italie divi-
sée, incapable d'agir au dehors, particulièrement dans la Médi-
terranée qui, en dépit des Anglais et de leur Malte, serait un lac
français.
Négligeons pour le moment le fait que l'Italie unitaire nous a
rendu service, de 1915 à 1918, pour nous borner à rappeler qu'il
n'est point démontré que la prudence et l'abstention suffisent à
garantir à ceux qui les pratiquent la tranquillité et la paix. De
récents événements le prouvent. Les circonstances, sous le Se-
cond Empire, ne sont plus celles qu'a connues la Monarchie de
Juillet. Il n'est pas sûr que le Roi-Citoyen lui-même ne serait pas
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 11
séduit par les perspectives qu'offre à Napoléon III l'état de divi-
sion de l'Europe, la ruine de cette coalition de 1815 qui s'était
retrouvée intacte en 1840 et qu'on n'avait pu dissoudre, en 1830,
qu'en acceptant la solution anglaise de la question belge. D'autre
part, Louis-Philippe avait régné en un temps où le problème de l'u-
nité allemande et de l'unité italienne ne se posait pas avec acuité.
L'Empereur n'a pas cette chance. Or les grands mouvements
nationaux constituent un terrain où la diplomatie traditionnelle
risque fort de s'enliser. Ouant à penser qu'il appartenait au gou-
vernement français, quel qu'il fût, d'empêcher ces mouvements
de devenir des forces politiques, c'est partager l'illusion de ceux
qui ont cru, jadis, que rien dans le monde ne se faisait que par
notre pays.
Un courant puissant et profond portait les Italiens à s'unir,
et ils avaient failli y parvenir en 1848 sans notre concours. Si
nous étions restés sur la réserve, qui sait s'ils n'auraient pas trouvé
pour bouter dehors les habits blancs autrichiens, d'autres appuis
que le nôtre, celui d'une Angleterre hostile à nos rêves d'hégé-
monie méditerranéenne, celui de la Russie, celui de la Prusse qui
devint avec Bismarck le champion d'un nationalisme allemand
hostile aux Habsbourgs ? D'autre part, le seul moyen d'obtenir
Nice et la Savoie, c'était probablement d'aider la dynastie qui
les possédait à trouver sa grandeur à l'est des Alpes, et l'on
s'étonne de voir cette vérité presque constamment passée sous
silence par ceux qui aiment à évoquer « les quarante rois qui, en
mille ans, firent la France », en acceptant tout de même de cou-
rir quelques risques. Je sais qu'on a dit que pour l'Empereur,
l'unité italienne était l'essentiel, l'accroissement du territoire
national l'accessoire. C'est ce point de vue qui permettait à M, de
la Gorce, dans ce Napoléon III et sa politique qui fut son testa-
ment d'historien, de ne parler de la Savoie qu'incidemment, à
propos du mécontentement de Palmerston, et de ne pas mention-
ner Nice. Je note seulement que Victor-Emmanuel semble avoir
pensé, au contraire, que l'acquisition de la frontière des Alpes
était l'objectif principal de son allié, dont l'attitude en face du
problème italien commença à vaciller dès que ses plans d'an-
nexion eurent été réalisés, comme si l'existence d'ambitions ma-
térielles eût été la condition de sa fermeté. On ne peut s'empêcher
d'estimer que ceux qui condamnent sans appel Napoléon III at-
tachent bien peu de prix à deux de nos provinces. Voit-on quelle
serait la situation de la France si l'Italie, unifiée sans avoir dû
s'acquitter d'un « pourboire », était installée sur le Rhône, de Ge-
12 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
nève à l'ouest de Chambéry, et sur le Var ? La Bresse et le Bu-
gey, perdus par la maison de Savoie au temps de Henri IV, se-
raient peut-être l'objet de ses revendications ! Enfin n'oublions
pas que l'Empereur ne pouvait deviner que le pays dont il aidait
à l'unification aurait un jour plus d'habitants que la France,
par la faute des Français chez qui la natalité deviendra trop fai-
ble. Au cours des dernières années du Second Empire, Prévost-
Paradol croyait encore que nous établirions des millions de nos
fils en Afrique du Nord. Napoléon III était donc excusable de
ne pas attacher d'importance à quelques statistiques déjà inquié-
tantes, à croire à l'avenir démographique de son pays. Notons
encore qu'entre sa dynastie et celle de Victor-Emmanuel, il y
avait des liens qui ont perdu toute efficacité le 4 septembre 1870,
et que l'Empire n'est pas responsable de l'occupation de Tunis.
Nous aurons ainsi devant nous les éléments d'une juste apprécia-
tion de la politique impériale, dont les fautes incontestables sont
postérieures à la réalisation de l'unité italienne.
Il va de soi qu'en 1S60 cette politique est très diversement ju-
gée. Elle a ses partisans, les purs bonapartistes, en minorité dans
les classes instruites, les Bépublicains qui, quoique indignés de
ce qu'un homme si proche d'eux par la pensée se soit passé de
leur intermédiaire pour atteindre les masses, savent à quel cou-
rant national répond la campagne d'Italie. Elle a ses adversaires,
les orléanistes qui en 1848 avaient cru aider à l'élection d'un prési-
dent intérimaire à qui un de leurs princes succéderait, les finan-
ciers et les bourgeois attentifs au cours de la rente, les diploma-
tes élevés dans les traditions de prudence de la Carrière, et par-
dessus tout le clergé et la partie proprem-ent cléricale des catho-
liques français, qui voient avec douleur l'invasion et l'annexion
de la Romagne, des Marches, de l'Ombrie, ces terres pontificales
qui se donnent à l'Italie nouvelle comme le ferait Rome si les
soldats de Napoléon III n'y montaient pas la garde depuis 1849.
C'est précisément la présence des troupiers en pantalons rouges
dans la capitale naturelle de l'Italie nouvelle qui complique le
problème. Il serait vite résolu siPie IX acceptait une des solutions
que l'Empereur avait envisagées dans l'illusion que le Saint-
Siège s'inclinerait devant l'inévitable, que certains cardinaux
mettraient en avant, s'ils l'osaient, que même le cardinal-secré-
taire d'Etat, Antonelli, se hasarderait peut-être à proposer
s'il ne les savait toutes condamnées d'avance. De ces solutions,
celle qui consiste à maintenir le pouvoir temporel, mais dans un
cadre minuscule, sera acceptée des mains de Mussolini par le qua-
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 13
trièrae successeur de Pie IX. Je n'ai pas qualité pour dire lequel
des deux Pontifes a eu raison, de celui qui jugeait que son indé-
pendance spirituelle ne serait assurée que par la possession d'un
véritable Etat, peuplé de 700.000 habitants, ou de celui qui se
contente de la Cité du Vatican, dotée d'une gare et d'un poste de
radio, mais bien plus exiguë que ces quartiers de la rive droite du
Tibre dont un adversaire du pouvoir temporel, le prince Napo-
léon, voulait assurer la possession au Saint-Siège. Disons seule-
ment que Napoléon III eût été fort aise de n'avoir à protéger
qu'un Pape aussi peu exigeant, et n'oublions pas que la coha-
bitation du chef d'une église universelle et du Duce d'un Etat
totalitaire pose de graves problèmes. Le monde catholique serait
tout de même étonné d'avoir un jour à sa tête des cardinaux for-
més dans leur jeunesse selon les méthodes fascistes, des cardinaux
qui auraient été balillas et avanguardistes ! Oue l'indication de
cette hypothèse nous empêche de sourire de l'obstination de
Pie IX.
Napoléon III, il est vrai, pourrait passer outre aux récrimina-
tions du Souverain Pontife, retirer ses troupes de Rome, ainsi
que semble l'envisager Thouvenel, ministre des Affaires étran-
gères de 1860 à 1862. Mais il lui faudrait désavouer la politique
qu'il a suivie en 1849 quand, président de la République, il a ra-
mené le Pape dans sa capitale. Le désaveu, d'ailleurs, serait plus
apparent que réel, car les circonstances ont changé depuis qu'à
défaut dune intervention française ne risque plus de se produire
une intervention autrichienne. La solution radicale de la ques-
tion romaine, le prince Napoléon la conseille à l'Empereur, d'a-
bord parce qu'il pense que le césarisme doit être autre chose que
la Monarchie Très Chrétienne, puis parce que ses sympathies pour
la cause italienne lui ont valu d'épouser la fille de Victor-Emma-
nuel, Clotilde. C'est un mariage mal assorti, qui unit une pieuse
princesse de seize ans et un quadragénaire d'esprit très libre, de
mœurs également libres. Mais le gendre et le beau-père s'esti-
ment. Ni l'un ni l'autre ne supporte l'étiquette et les conventions
des cours. J'entends encore certain moine de l'abbaye d'Haute-
combe, un des Saint-Denis de la maison de Savoie, dire en mon-
trant le portrait de Victor-Emmanuel, cet homme rude, robuste,
au système pileux prodigieusement développé : « On a dû le chan-
ger dans le berceau », tant il contraste avec la lignée correcte et
glabre des Charles-Félix et des Charles-Albert. C'est un gaillard
à la Henri IV que ce roi « galantuomo « qui ne peut manger en
public, tant ses manières sont simples, et qui se réfugie dans un
14 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
chalet de montagne pour lire, après la chasse, des romans lestes
spécialement composés, en français, à son intention. Bien souvent
le prince Napoléon lui sert d'intermédiaire auprès de l'Empe-
reur, même pour des affaires privées comme en témoigne une
curieuse lettre datée du 22 février 1859 : « Tu sais ce que je t'ai
dit à l'égard de la dame qui me regarde... Je ne sais plus com-
ment la tenir, elle veut se tuer ou se battre avec quelqu'un... Si
tu n'en as pas parlé à l'Empereur, parle-lui-en. Et dis-lui comme
je t'ai dit : qu'une parole d'honneur me lie à cette femme... Dis-
lui que je réponds sur mon honneur de la pureté de sa vie, et nous
n'avons eu qu'un défaut, c'est de nous aimer à la folie pendant
douze années (dont huit sont antérieures au veuvage du roi) ».
On voit que le prince Napoléon est bien placé pour intervenir en
faveur de la cause de Rome capitale. Il est lié avec l'Empereur,
son aîné de quatorze ans, par maints souvenirs de jeunesse, ne
fût-ce que par ce voyage en Ecosse au cours duquel la légende
veut que Louis-Napoléon, somnolent dans un compartiment de
chemin de fer, ait vu l'actrice Rachel, qu'il avait emmenée, s'ap-
procher fort près de son jeune cousin, et ait refermé les yeux. Cette
anecdote symbolise les rapports des deux hommes, la débonnai-
reté de l'Empereur excusant les incartades privées et politiques
de son cousin. En dépit de tendances parfois divergentes, l'un
aimant jouer au protecteur de l'ordre et de la religion, l'autre à
l'ami éclairé de la libre démocratie, les deux Napoléon se com-
prennent souvent. Celui qui détient le pouvoir ne se décide pour-
tant pas à résoudre la question romaine d'un coup. Il préfère ter-
giverser.
Or, après 1860, les hésitations impériales sur le terrain italien
sont contemporaines d'autres hésitations sur le terrain de la po-
litique intérieure. Le régime devient moins dictatorial. On a sou-
vent dit que cette évolution était inévitable en raison des alar-
mes du parti catholique et du mécontentement de certains in-
dustriels frappés par les tendances libre-échangistes du traité de
commerce franco-anglais de 1860. C'est raisonner comme si l'Em-
pire avait été un de ces ministères parlementaires qui cherchent
une majorité de rechange. On ne peut nier qu'il y ait eu une cer-
taine désaffection à l'égard du régime dans des milieux qui lui
avaient été entièrement acquis. Mais un jour viendra où, alors
que le fascisme semblait vaciller après l'assassinat du chef socia-
liste Matteoti, le Duce se raidira, sur les conseils, dit-on, de Fa-
rinacci, et refoulera les courants favorables au parlementarisme.
Au lendemain de la guerre d'Italie, rien n'empêche Napoléon III
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 15
de se raidir, lui aussi. Il a tout, délai de trois ans avant les élec-
tions, fonctionnaires disciplinés, prestige dû au succès des expé-
ditions, d'inspiration catholique, de Syrie et de Chine, et l'oppo-
sition n'a pas encore pris conscience de son avenir. Le clergé ne
peut méconnaître que si la politique impériale menace le pouvoir
temporel du Pape, elle est favorable aux intérêts religieux à l'in-
rieur de la France. II ne peut s'allier aux républicains, dont les
tendances laïques, antiromaines, s'accentuent. S'il est des pré-
lats batailleurs, l'évêque de Nancy, Mgr Darboy, qui va deve-
nir en 186.3 archevêque de Paris, est acquis d'avance à ce que dé-
cidera le souverain. Quant au supérieur général des Lazaristes,
l'abbé Etienne, il dit à Thouvenel que le pouvoir temporel « est
un boulet dont il désire voir rompre la chaîne ». Le monde des
affaires, de son côté, ne peut aller au-devant d'une révolution.
Si Napoléon III jette du lest, ce n'est donc pas qu'il y soit obligé.
Les causes de son évolution sont en lui-même, et probablement
dans la secrète fatigue d'un homme de cinquante ans qui a abusé
de la vie plus que dans le souvenir d'une vague promesse de cou-
ronner un jour !e régime par la liberté. L'exercice de la dicta-
ture exige une vigueur intellectuelle et physique qui résiste plus
ou moins bien aux assauts de l'âge, et l'empereur des Français
vieillit prématurément. Au lieu de persévérer dans la voie
autoritaire, antiparlementaire, qui lui a réussi et que les masses
semblent accepter, il fait des concessions.
Pour ne pas évoluer et pour trancher le nœud gordien de la
question romaine, il faudrait, d'ailleurs, que l'Empire sache se
définir plus clairement qu'il ne le fait. Dans son essence, le cé-
sarisme, appuyé par les plébiscites, vainqueur des grands bour-
geois orléanistes, des aristocrates légitimistes plus que des ré-
publicains, est une démocratie autoritaire, une pâle préface du
national-socialisme. Tout pour le peuple, rien par le peuple. Mus-
solini et Hitler se vantent quand ils prétendent avoir inventé
une formule absolument neuve. Le véritable esprit du régime, on
le trouve dans tel discours du baron Haussmann, dirigé contre
des bourgeois qui ont protesté lors de la démolition de leurs mai-
sons : « On conçoit que ces personnes, peu familiarisées avec les
dures nécessités de la vie, aient éprouvé en matière d'expropria-
tion une surprise désagréable de se trouver atteintes par la rè-
gle démocratique de l'égalité de tous devant la loi ; mais que
leurs doléances aient trouvé des échos passionnés parmi ceux qui
se prétendent hbéraux, c'est un fait que l'intention systématique
de contredire tous les actes de l'administration suffit ù peine à
16 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
expliquer ». Mais ce ton, on le rencontre trop rarement, et cela
tient à l'absence, autour de Napoléon III, d'une équipe analogue
à l'équipe fasciste ou à l'équipe nazi qui entourent les dictateurs
du xx^ siècle. Gomment, dans ces conditions, un régime pourrait-
il demeurer dans sa ligne, ne pas dévier vers l'imitation d'autres
systèmes. La royauté du drapeau blanc a eu ses vertus, la mo-
narchie parlementaire de Juillet a eu les siennes, mais l'Empire
n'avait pas été créé pour marcher sur leurs traces.
Dans l'entourage de Napoléon III, il y a bien un homme qui
est un pur impérialiste, c'est Persigny. Malheureux Persigny,
qui fait devant l'Histoire figure assez ridicule. Ses mémoires sont
pourtant bien intéressants. C'est le fidèle des mauvais jours, qui
croit à l'avenir de l'union des idées d'autorité et de démocratie.
Il y croit si bien qu'un jour de 1862, s'entretenant avec Bismarck,
à la veille d'assumer les charges du pouvoir, du conflit consti-
tutionnel qui a éclaté à Berlin, il lui dit : « Résistez à la Chambre,
renvoyez-la une fois, deux fois, trois fois sans vous en inquiéter ;
mais ayez toujours votre armée préparée pour la lutte... Lors-
qu'on vous saura si bien préparés, si résolus, -i déterminés, la
Chambre s'épuisera en paroles, en vaines protestations, mais
personne n'osera descendre dans la rue ». Peu après, Bismarck
met à profit les conseils de ce spécialiste du gouvernement auto-
ritaire qu'est Persigny, et cinq ans plus tard, il lui dira : « Eh bien !
n'ai-je pas bien suivi vos leçons ? — Oui, répondit son interlocti-
teur mais je dois reconnaître que l'élève a singulièrement surpassé
le maître. » Mais dans les années qui suivent la guerre d'Italie, co
n'est plus Persigny quia l'oreille de l'Empereur, quoiqu'il soit une
seconde fois ministre de l'Intérieur de 1860 à 1863, mais plutôt
Walewski, Morny. Délaissant l'impérialiste de la veille, d'ailleurs
paradoxalement partisan du maintien « éternel » des troupes
françaises à Rome, Napoléon III lui préfère des ralliés. Et dans
un autre courant d'idées, il y a l'Impératrice.
Sur Walewski, on peut être bref. Représentant typique de l'es-
prit de la Carrière et d'un certain conservatisme libéral qui n'est
en rien dans le ton du césarisme, le fils de Napoléon I^^" n'a ni les
idées ni le caractère de son père. Cet homme sympathique n'oc-
cupe pas, d'ailleurs, le devant de la scène, et le principal inspira-
teur, du glissement accompli le 24 novembre 1860, c'est Morny,
le demi-frère de Napoléon III, le petit-fils de Talleyrand, et comme
son grand-père homme d'argent et de plaisir. En dépit d'un li-
vre de Marcel Boulenger, on ne peut oublier qu'il n'est pas seule-
ment le créateur de Deauville. C'est aussi le partisan probable-
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 17
ment intéressé de l'expédition du Mexique, le protecteur de Mi-
rés, ce Stavisky de 1864. Président du Corps législatif, il l'utilise,
dit le solide économiste qu'était JMichel Chevalier, pour se rendre
indispensable. Il accorde ses faveurs aux meneurs de l'opposition,
Jules Favre, Picard, parce qu'il craint leurs allusions à ses opé-
rations financières. « Du moment qu'un homme était un coquin
plus ou moins déshonoré, ajoute Chevalier, Morny se sentait attiré
vers lui, un pacte se faisait entre eux. » Et l'Empereur, qui l'aime,
avoue parfois qu'il est « le fléau de son gouvernement ». C'est cet
ancien orléaniste d'affaires qui prône, plus ou moins sincèrement,
la nécessité de mettre fin au système césarien. Je suis loin de mé-
connaître la valeur de la tradition parlementaire, à la fois pru-
dente et libérale, mais il est permis de penser que ce n'était pas
à un Bonaparte de chausser, on ne peut dire les bottes, mais les
pantoufles de Louis-Philippe. Les positions fausses sont dange-
reuses en politique, et de celle-ci la France a souffert.
Non moins fausse est, après cette année 1859 où elle sïntro-
duit dans la direction de l'Etat en assistant aux conseils des mi-
nistres, la position de l'impératrice Eugénie. On a beaucoup vanté
son énergie, sa capacité de s'intéresser à tout jusque dans la
plus extrême vieillesse. Mais au lendemain de la guerre d'Italie,
cette femme de tête, qui utilise les galanteries de son mari pour
grandir son rôle politique, est un conseiller dangereux, parce
qu'elle ne sent pas ce que doit être le césarisme, parce qu'elle ne
comprend pas l'importance de la question romaine pour l'ave-
nir des relations franco-italiennes. Il est vrai que le duc de Gra-
mont, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège jusqu'en 1861,
n'y voit pas plus clair : ne dit-il pas que le zèle unitaire des Ita-
liens n'est qu'une invention de Cavour, que les Romains ne cher-
chent qu'à extorquer des pourboires aux touristes, à vivre des
miettes des cardinaux, que la ville des Césars ne demande qu'à
rester hors de la grande Italie. C'est prendre des apparences pour
des réalités, comme le feront, avant le 11 mars 1938, ceux qui
croiront les Viennois destinés à toujours jouer une opérette
dans un Etat croupion. Très attachée au pouvoir temporel, très
hostile au prince Napoléon, qui ne la ménage pas dans ses propos,
l'Impératrice est, d'autre part, pour un régime fort, mais ce ré-
gime, elle l'identifie avec la monarchie de droit divin plutôt qu'avec
l'empire plébiscitaire. Elle eût fait une belle reine de France,
brillante autant que Marie-Antoinette, et plus qu'elle à l'abri de
toute aventure galante. Faite pour la vie de cour, et obligée par
la bouderie du faubourg Saint-Germain de se contenter d'une
18 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
cour de fonctionnaires, de rares transfuges et de riches étrangers
plus ou moins titrés, elle ne comprend pas que tous ces accessoires
sont inutiles à l'Empire. Il est vrai que ni Napoléon 1er ^i g^^
neveu ne sentirent à quel point ils se trompaient en repre-
nant les apparences de la royauté. L'Empire pourrait être quel-
que chose de romain, et presque de Spartiate. Qu'on en est loin
dès le sacre du 2 décembre 1804! Qu'on en est loin à Compiègne,
entre les chasses où Napoléon III revêt un habit Louis XV et les
charades de Mérimée.
Le résultat de tout ceci, c'est que les troupes françaises restent
à Rome, et que l'Italie des Ricasoli et des Rattazzi, successeurs
de Cavour mort au printemps de 1861, parallèle à celle des Maz-
zini et des Garibaldi, n'est pas aussi dévouée à notre cause qu'elle
aurait pu l'être. Elle est suspecte d'intriguer en Orient, pour sus-
citer une nouvelle crise qui opposera la Russie à l'Autriche et lui
permettra d'avoir sa capitale en même temps que la Vénétie. Elle
cherche d'autres appuis que le nôtre, et d'abord celui del'Angle-
terre, nation protestante que le pouvoir temporel n'embarrasse
pas. A l'intérieur, à l'extérieur, faute d'avoir été logique avec
lui-même, l'Empereur entre dans l'ère des compromis, des demi-
mesures. Il n'abandonne pourtant pas ses rêves d'expansion fran-
çaise, et l'expédition du Mexique en est la preuve. Puis, aux
alentours du l^r mars 1863, les troubles de Pologne lui semblent
l'occasion d'une action digne d'un Bonaparte. S'échappant du
train fastidieux des affaires courantes, récriminations du Pape,
revendications italiennes, il offre son alliance à l'Autriche, ce qui
prouve qu'il n'a pas de préventions contre les Habsbourgs, à con-
dition que ceux-ci acceptent de suivre sa politique. S'unir à l'en-
nemi de la veille, c'est de la grande diplomatie, et l'Empereur
y est parvenu une fois déjà, en s'associant à la Russie, dont il ne
voit plus présentement d'avantages à espérer, après l'avoir vain-
cue. A vous, dit-il à Metternich, l'Orient, le Danube ; à moi la
prépondérance en Italie, la reconstitution de la Pologne, et, com-
me le profit immédiat de la France ne perd jamais ses droits avec
lui, à moi la rive gauche du Rhin, voire la moitié méridionale de
la Belgique, avec Bruxelles, si l'Angleterre y consent et s'établit
à Anvers. Ajoutons qu'en l'occurrence. Napoléon Illne distingue
pas assez le profit de la France d'avec son intérêt. L'Impératrice,
enthousiasmée par un programme qui semble restituer les Deux-
Siciles aux Bourbons et arrondir les Etats de l'Eglise, l'expose
avec plus de chaleur encore au prince de Metternich. L'alhance
autrichienne, c'est son idéal, et elle n'aperçoit pas qu'il est des
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 19
plus douteux que son mari soit réellement disposé à sacrifier l'u-
nité italienne. Si le gouvernement autrichien avait à sa tête un
joueur à la Cavour, passionné sous les dehors placides d'un no-
taire de Labiche, « l'homme extraordinaire » qui règne à Paris
serait suivi. Il va de soi qu'il ne l'est pas. L'Autriche a bien mon-
tré, en 1855, qu'elle accepterait l'alliance française, mais à condi-
tion que son but fût le maintien du statut européen. Or les dic-
tateurs n'aiment pas signer d'accords diplomatiques dépourvus
de signification positive ! On se défie trop, à Vienne, du « grand
maître des révolutions » pour conclure « la liaison étroite et pas-
sionnée » qu'il propose en couvrant son argumentation « d'un
voile de conservatisme ». Il ne reste à l'Impératrice qu'à écrire
H Metternich : « Voyages autour du monde — rêves et chimères,
voilà ce qu'il restera : un train de plaisir parti trop toi et un autre
parti trop lard sans station intermédiaire et sans point de jonc-
tion. Et pourtant quand on pense à tout ce qu'il y a de grand —
de pratique même, à ce rêve éveillé que nous avons fait ensemble,
il me prend envie de pleurer et de me casser la tête contre le mur.»
Et l'on retombe dans les petites difficultés quotidiennes d'un ré-
gime qui hésite, d'un régime qui, né de l'antiparlementarisme,
né de l'idée qu'un homme doit incarner les grands courants na-
tionaux et s'appuyer sans intermédiaires sur les masses, s'ap-
prête à laisser les discours de Thiers devenir pour une grande par-
tie de l'opinion un évangile contraire à celui de Sainte-Hélène.
(A suivre.)
Le roman de Gœthe
et le roman romantique
par René GUIGNARD,
Professeur à V Université d'Alger,
I
Wilhelna Meister et Henri d'Ofterdingen.
Dès le mois de janvier 1797, Novalis songeait à écrire un compte
rendu de Wilhelm Meister dont le dernier volume était paru en
octobre 1796. A l'admiration pour l'auteur s'ajoutait alors
l'affection pour l'homme ; il écrivait en effet, le 14 avril 1797,
à Woltmann : « L'attachement de Gœthe pour l'image sublime
de Sophie me l'a rendu plus cher que tous ses chefs-d'œuvre.
Maintenant je l'aime vraiment, il appartient à mon cœur. Je ne
vous cache pas que je ne pourrais pas le considérer comme
l'apôtre du beau, si cette image seule ne l'avait pas ému. »
Et quatre jours plus tard commence dans son Journal une
longue série de mentions de Wilhelm Meister, dont il applique
la philosophie à sa propre existence, tandis qu'il travaille à
son compte rendu. Mais bientôt il s'arrête : il juge que la tâche
le dépasse, que beaucoup de notions dont il aurait besoin lui
manquent ; de plus, il sait que Frédéric Schlegel prépare de son
côté un compte rendu du roman, et il ne veut pas que leurs tra-
vaux fassent double emploi.
D'autre part, son admiration pour la philosophie de Wilhelm
Meister diminue. Sa critique se précise dans un fragment remon-
tant à 1799 ou 1800, et elle devient très vive dans un fragment
daté du 1er février 1800, et dans une lettre à Tieck du 23 fé-
vrier 1800. Il déclare dans cette lettre, après avoir indiqué les points
principaux sur lesquels il est en complet désaccord avec Gœthe,
que si le Journal littéraire d'Iéna n'était pas détestable, il lui
enverrait un compte rendu de Wilhelm Meister qui serait à tous
points de vue la contre-partie de celui de Frédéric Schlegel.
A cette époque, Novalis travaille assidûment à son propre
roman Henri d'Ofterdingen, dont il compte publier le premier
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 21
volume à Pâques. C'est la première fois qu'il réalise une œuvre
de grande envergure.
On sait par les lettres d'Auguste-Guillaume Schlegel à Tieck
que Novalis tenait beaucoup à ce que son roman fût publié dans
le même format et avec les mêmes caractères que Wilhelm Meis-
ter ; certains critiques ont vu là une intention de polémique, et
ont supposé que Novalis voulait marquer ainsi que son œuvre
était la contre-partie de celle de Gœthe. En réalité, la lettre d'Au-
guste-Guillaume Schlegel, du 10 juillet 1801, précise que Novalis
avait fait ce choix pour des raisons esthétiques, et pour que le
livre se présentât sous le même aspect que Wilhelm Meisler,
Slernbald, les Effusions d'un frère lai ami des aris et les Fantai-
sies sur Vari : cette énumération exclut toute intention polé-
mique. Jamais d'ailleurs le poète n'a exprimé directement une
telle intention à propos de Henri d'Oflerdingen. Dans sa lettre
du 23 février 1800 à Tieck, il dit qu'il s'est inspiré de Slernbald,
mais non que son roman est une réponse à celui de Gœthe ; le
passage qui expose sa critique de Wilhelm Meisler est séparé de
celui qui se rapporte à son roman par des considérations sur
Jacob Bôhme : l'idée d'un compte rendu et celle du roman sont
manifestement indépendantes.
Nous savons que dans les dernières semaines de sa vie, No-
valis avait projeté de refondre complètement son roman, pour
exprimer ses vues nouvelles sur la poésie. Mais il ne se proposait
pas de parler uniquement de poésie : il avait projeté un cycle
de romans, qui aurait exprimé les divers aspects de la vie : il y
aurait eu le roman de la poésie (le seul réalisé, et encore, sous
une forme fragmentaire que l'auteur désavoua finalement), celui
de la physique, celui de la vie bourgeoise, celui de la vie active,
celui de l'histoire, celui de la politique et celui de l'amour. Ce
témoignage est confirmé par quelques Fragments qui mentionnent
par exemple le « roman politique », et surtout les Fragments 239
et 241 de l'édition Kluckhohn. D'après le premier, Novalis au-
rait développé dans son roman sur la vie bourgeoise les idées qu'il
s'était proposé primitivement d'exposer dans son compte rendu
de Wilhelm Meisler ; dans le second, il énumère quelques-uns
des thèmes de ce roman : les relations sociales, la façon de se
comporter lorsqu'on est malade, les dettes des jeunes gens, la
vie de la haute société, les vêtements, la faconde vivre, les plai-
sirs, la sphère d'action de la femme, et enfin — allusion à Wilhelm
Meisler — le commentaire de la fameuse formule : « l'Amérique
est ici ou nulle part ! »
22 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Novalis avait donc bien l'intention d'entrer en concurrence
avec Gœthe, mais dans son roman sur la vie bourgeoise, qu'il
n'a pas réalisé, et non dans son roman sur la poésie.
Cela ne rend cependant pas inutile toute comparaison entre
Wilhelm Meister et Henri d'Ofierdingen ; une telle comparaison
. sera seulement incomplète. Novalis avait fait du roman de Gœthe
une étude si approfondie, qu'il en reste tout naturellement des
traces dans son œuvre : certains personnages font songer à des
personnages du roman de Gœthe ; certaines conceptions théo-
riques exprimées dans Henri d'Ofierdingen rappellent les prin-
cipes de Gœthe, et on peut enfin se demander si le roman de
Novalis n'est pas la mise en pratique de certaines idées théoriques
sur le roman qu'il avait formulées à propos de Wilhelm Meister.
Le premier personnage qui semble inspiré du roman de Gœthe,
c'est le chanteur dont il est question dans la nouvelle racontée au
troisième chapitre. Mais la ressemblance est bien vague. Chez
Gœthe, il y a en réalité deux chanteurs : le Harpiste lui-même, et
l'aède dont parle sa chanson. Le chanteur du roman de Novalis,
qui est jeune, ne ressemble pas au Harpiste, qui paraît sous les
traits d'un homme âgé (quoiqu'en réalité il soit encore jeune), et
dont le passé est tragique ; on pourrait dire que l'enlèvement de la
fille du roi par le jeune héros de Novalis correspond aux relations
du Harpiste et de sa sœur; mais, chez Novalis, l'aventure est sim-
plement romanesque tandis que chez Gœthe elle est tragique, et
que d'ailleurs l'enlèvement de Sperata par son frère reste à l'état
de projet.
Entre le Harpiste et le jeune homme présenté par Novalis,
on pourrait cependant faire une comparaison qui ne s'impose pas
à vrai dire, mais qui montre bien comment les deux œuvres, même
lorsqu'elles traitent des sujets analogues, sont sur des plans diffé-
rents. Le Harpiste, lorsqu'il paraît, dans une salle d'auberge,
devant les comédiens et Wilhelm Meister, ne commence pas par la
ballade du Chanteur : il fait d'aboi d entendre des chants dont
seul le thème est indiqué : il chante d'abord la dignité du poète,
que les hommes doivent honorer, puis les charmes de la paix, les
désastres causés par la discorde, et les joies de la paix rétablie.
Chez Novalis, le chanteur commence également par des poèmes
dont on ne nous donne pas le texte ; ils sont « étranges et merveil-
leux » ; ils parlent « de l'origine du monde, de la naissance des
astres, des plantes, des animaux et des hommes, de la sympathie
toute-puissante de la nature, de l'antique âge d'or où régnaient
l'amour et la poésie, de l'apparition de la haine et de la barbarie
et de leurs luttes contre ces divinités bienfaisantes, et enfin du
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 23
triomphe futur de ces dernières, de la fin des tribulations, du
rajeunissement de la nature et du retour d'un âge d'or éternel ».
Nous ne voulons pas affirmer que Novalis a emprunté à Gœthe
l'idée de préparer le lecteur au poème par des résumés de poèmes ;
mais il faut noter une autre coïncidence : le schéma général du
deuxième poème du Harpiste est le même que celui du chant par
lequel le héros de Novalis prélude : unité-discorde-retour à
l'unité. Mais la différence est encore plus intéressante que la res-
semblance peut-être fortuite : chez Gœthe, tout reste sur le plan
de l'humanité historique, tandis que Novalis esquisse toute une
philosophie cosmique.
Nous n'insisterons pas sur l'effet produit par la poésie sur les
esprits de ceux qui l'entendent : le Harpiste devant les comédiens,
nous l'avons déjà dit, ne correspond nullement au jeune homme
qui ramène au roi sa fille et l'enfant qu'il a eu d'elle. Chez No-
valis, tout se termine dans la joie, tandis que chez Gœthe les
comédiens regrettent d'avoir invité le Harpiste à dîner. Bien plus,
si, élargissant la question, et nous plaçant au point de vue général
de l'action de la poésie sur l'âme humaine, nous suivons Wilhelm
dans la chambre du Harpiste, nous l'entendons d'abord faire
une remarque très posaïque : « Je te trouve très heureux, de
pouvoir t'occuper et te distraire d'une façon aussi agréable dans
ta solitude, et, puisque tu es partout étranger, de trouver dans
ton cœur la compagnie la plus agréable ». Cette remarque est
d'autant plus surprenante que Wilhelm Meister a trouvé le Har-
piste en pleurs, et qu'il l'a entendu accuser le destin en termes sai-
sissants, et exprimer le désir de la mort. Nous dirions que Gœthe
a voulu montrer que son jeune dilettante n'était pas lui-même un
vrai poète, et ne comprenait même pas la poésie lyrique, si cette
phrase malheureuse ne se trouvait pas aussi dans la première
version du roman, dans laquelle Wilhelm est un poète authen-
tique. Nous arrivons ensuite à un passage qui paraît discutable
surtout lorsqu'on le compare au passage correspondant de la pre-
mière version : lorsque Wilhelm Meister a entendu les plaintes
poétiques du Harpiste, tous ses sentiments sont mis en branle, et
il décide de quitter les comédiens, pour se consacrer à ses affaires.
Alors qu'en général Gœthe motive très soigneusement les déci-
sions de ses personnages, il nous laisse ici dans l'incertitude sur le
véritable sentiment de son héros qui semble vouloir à la fois quit-
ter les comédiens indignes, et renoncer au théâtre : et ce n'est pas
du tout la même chose. La première version est beaucoup plus
nette ; la poésie fait revivre plus nette que jamais dans l'âme du
24 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
héros l'idée de sa mission ; il ne décide pas de rester avec les
comédiens mais il est plus hésitant que jamais. La première version
de Wilhelm Meisier accorde donc à la poésie une plus grande
influence sur l'âme de son héros que la version définitive : et
nous ne sommes pas surpris de constater que Novalis est plus
près du Gœthe d'avant le voyage en Italie que du Gœthe de 1796.
Le jeune héros de Novalis est donc un personnage tout à fait
différent du Harpiste, auquel il est malgré tout intéressant de le
comparer. Ressemble-t-il plus à l'aède de la ballade chantée par
le Harpiste ? Dans les deux cas, il est fait mention d'une brillante
assemblée, dont le personnage principal est un roi. Mais, chez
Novalis, la scène se déroule dans un jardin, et non dans une salle d'un
château, comme chez Gœthe. Déplus, l'aède de la ballade de Gœthe
est un professionnel, alors quele jeune héros de Novalis, en dépit
de sa modeste origine, se place d'emblée à un niveau supérieur, et
finit par épouser la fille du roi d' Atlantis. Quant au thème même
de la ballade de Gœthe, il n'a aucun rapport avec celui des deux
poésies chantées dans le roman de Novalis, qui racontent simple-
ment sous une forme poétique l'histoire du jeune héros.
On a remarqué depuis longtemps qu'un autre personnage du
roman de Novalis, Zulima, semblait inspiré de Mignon. Une ana-
lyse des conditions dans lesquelles elle paraît, et du caractère et
des origines que lui attribue le poète, nous permettra de préciser
la portée de ce rapprochement.
Dans les Années d' apprentissage, Mignon, entrevue d'abord
par Wilhelm Meister dans son pittoresque costume de garçon, est
enlevée aux danseurs de corde au cours d'une scène dramatique.
Chez Novalis, Zulima nous est présentée d'une façon moins
brusque. Elle nous est tout d'abord annoncée par sa voix mélo-
dieuse et pénétrante, que Henri d'Ofterdingen entend dans la
nuit, alors qu'il est plongé dans la rêverie, après avoir écouté des
conversations sur les Croisades. La chanson de Zulima est inspirée
de celle de Mignon :
Kennsl du das Land, wo die Ziîronen blûhn
Elle a le même thème : le désir de revoir le pays natal ; on y
retrouve les myrtes, tandis que le laurier a été remplacé par le
cèdre, et la villa italienne par un vieux château. Mais elle est
plus longue et moins précise que son modèle ; elle n'a pas de re-
frain, et surtout elle est un chant de désespoir beaucoup plus que
de nostalgie : le désir de la mort, indiqué dans la première strophe,
reparaît dans la dernière avec plus de force : Zulima se suicide-
rait, si une petite fille n'avait pas été confiée à sa garde.
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 25
L'origine de Mignon reste obscure jusque vers la fin du roman ;
c'est seulement après sa mort tragique que nous apprenons que le
Harpiste est son père. Chez Novalis, à la demande de Henri d'Of-
terdingen, Zulima donne sur sa jeunesse quelques indications
rapides qui nous laissent supposer qu'elle a grandi normalement
dans sa famille jusqu'au moment de l'arrivée des Croisés, mais
nous n'en apprenons pas plus long, car le poète, peu soucieux
d'individualiser, lui prête tout de suite des propos sur l'Orient
en général, qui nous obligent à admettre qu'elle a un sens philo-
sophique peu commun ; en réalité, ces discours, qui montrent que
les peuples de l'Orient, vivant au milieu d'une nature plus raison-
nable et plus humaine que les peuples de l'Occident, n'ont aucune
hostilité de principe contre les chrétiens, constituent la contre-
partie de ceux qui ont été tenus au début du chapitre.
Comme Wilhelm Meister pris de sympathie pour Mignon, Henri
d'Ofterdingen désire sauver la jeune fille, il la calme par quelques
paroles de consolation, mais il ne semble pas faire la moindre
démarche en sa faveur, et ils se quittent le lendemain après avoir
échangé des cadeaux. Tout cela est bien pâle et bien rapide, en
face du personnage si vivant et si étrange qu'est Mignon.
Dans l'intention du poète, d'ailleurs, Zulima n'était pas un
simple personnage épisodique, elle devait reparaître dans la
deuxième partie ; le seul trait mystérieux du chapitre de la pre-
mière partie, c'est la ressemblance qu'elle croit remarquer entre
Henri d'Ofterdingen et un de ses frères qui s'est fait le disciple
d'un grand poète : cette réflexion annonce la rencontre de Henri
d'Ofterdingen et de Klingsohr ; mais il est possible qu'elle ait
également une portée métaphysique ; en tout cas, ce mystère qui
reste entier à la fin de la première partie, est de tout autre nature
que celui qui plane sur l'origine de Mignon. Là encore, l'influence
indiscutable de Gœthe est fort minime et se ramène à une varia-
tion sur une poésie, qui est d'ailleurs profondément modifiée.
Il est une autre poésie de Wilhelm Meister dont Novalis s'est ins-
piré :1e thème général de lapoésiedePhiline,audixième chapitre du
livre V, se retrouve dans la chanson que Novalis met d'une façon
surprenante sur les lèvres du vieux Schwaning au chapitre vr
de son roman. Alors que le style épique de Novalis exprime l'indi-
viduel beaucoup moins que celui de Gœthe, son lyrisme au con-
traire dépeint souvent des situations plus précises ; nous l'avons
constaté à propos du thème du Chanteur, nous le constatons ici
une fois de plus : la chanson de Philine parle du sexe féminin en
général, tandis que celle de Schwaning exprime les plaintes des
26 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
jeunes filles qui se sentent toujours surveillées ; le ton général est
du reste différent : chez Goethe, le thème est l'éloge de la nuit
qui permet aux amants d'être l'un auprès de l'autre, tandis que
chez Novalis, la nuit n'est mentionnée qu'en passant, le thème est
celui du désir. Et là encore, la différence dans la ressemblance
est typique.
S'inspirant du Harpiste et de Mignon, Novalis n'a guère retenu
que quelques situations ou quelques thèmes particulièrement
poétiques, qui existaient dans la première version du roman de
Gœthe, et qu'il a traités à sa façon. Cela ne veut pas dire que dans
son œuvre il manifeste du mépris pour ce qui n'est pas poétique.
' Dans Henri d'Ofterdifigen, il y a des commerçants. Ce sont de
braves gens avec lesquels le jeune homme et sa mère vont à
Augsbourg. On pourrait concevoir que dans un roman qui devait
exprimer l'essence de la poésie ils aient été traités avec ironie,
ou même représentés comme des philistins grotesques. Il n'en
est rien. Ils donnent à Henri d'Ofterdingen des conseils pratiques ;
ils lui conseillent de vivre dans le monde plutôt que d'entrer dans
les ordres ; ils refusent à son maître, le chapelain, la connaissance
pratique de la vie ; mais ils sempressent d'ajouter que cela ne
diminue en rien son mérite ; lorsque Henri s'excuse de tenir de-
vant eux des discours enfantins, ils reconnaissent qu'ils ne peu-
vent pas le suivre dans ses spéculations, mais ils le louent d'avoir
si bien retenu les leçons de son maître. Ils ne se soucient pas des
secrets des poètes, mais ils avouent qu'ils écoutent volontiers
leurs chants, auxquels ils reconnaissent même une puissance
magique. Et ils font preuve de capacités que nous ne soup-
çonnions pas chez eux, lorsqu'ils comparent la poésie et les arts
plastiques. Ils sont très bien renseignés sur les origines de la
poésie et ce sont eux qui racontent d'abord l'histoire d'Arion,
puis celle de la fille du roi d'Atlantis. Werner, qui nous est
dépeint comme un esprit ouvert, est tout de même plus pro-
saïque que ces commerçants : au début de son roman, Novalis a
essayé de montrer comment leur mentalité s'oppose à celle de
son héros, sans que l'harmonie soit troublée ; mais presque tout
de suite ses commerçants perdent leurs traits caractéristiques, ils
deviennent de simples compagnons de route du héros. Cependant,
l'auteur n'agit pas ainsi par crainte d'être obligé finalement de
donner à ses commerçants des traits moins sypathiques • au dé-
but du sixième chapitre, parlant en son nom, il développe la
distinction déjà indiquée au chapitre ii, entre la voie de l'expé-
rience et la voie de la contemplation. Novalis caractérise, comme
pourrait le faire un naturaliste, deux espèces d'hommes : les
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 27
hommes d'action et les poètes ; chacune de ces espèces a sa voca-
tion légitime. L'homme d'action doit toujours avoir son but de-
vant les yeux, et songer au moyen de l'atteindre ; il ne doit pas
céder à la tentation deméditer, son activité est sans cesse tournée
vers l'extérieur. Le poète, par contre, mène une vie simple et ne
connaît en principe le monde que par des livres et des récits ;
exceptionnellement, il s'y mêle, pour se rendre un compte exact
« de la situation et du caractère des hommes d'action ». Il a déjà
en lui le calme du ciel, il se contente de respirer le parfum des
fruits, sans les manger : car il serait alors enchaîné au monde
inférieur. On reconnaît ici les idées exprimées par Schiller dans
sa poésie Das Idéal und das Leben. Mais ce qui est plus frappant,
c'est le désir qu'a le poète de tenir compte de tous les éléments du
monde réel, quitte a les transfigurer ensuite. Il est très tolérant,
parce qu'il sait que tout a son germe dans la nature dont les trans-
formations sont infinies. Bien entendu, les commerçants ne
représentent qu'un degré inférieur de la vie active, mais ils se
développent selon la loi de leur être, de même que Henri d'Ofter-
dingen, né poète, ne fait que suivre sa vocation.
Cette tolérance a ses limites. Faut-il s'étonner qu'un poète dé-
clare finalement le poète supérieur au héros, parce que le poète,
par ses chants, peut faire naître l'héroïsme, tandis que l'héroïsme
ne fait pas naître de poètes ?
Le roman de Gœthe n'ayant pas pour objet de faire l'apologie
de la poésie, on ne saurait le comparer, dans son ensemble, à ce
point de vue, à celui de Novalis ; mais en remaniant la Vocation
Ihéâtrale, Gœthe a laissé subsister un passage qui fait du poète
un magnifique éloge. Cet éloge est prononcé par Wilhelm Meister,
mais ce détail n'a pas d'importance pour le moment, car un poète
qui trouve un beau passage dans l'œuvre d'un autre poète ne
s'attarde pas à des considérations critiques. Le poète n'est pas
comme chez Novalis comparé à l'homme d'action, il est opposé à
l'homme qui cherche à accumuler des richesses : cela semble
surtout viser les commerçants ; mais la mention de l'écheveau
embrouillé des passions, des familles et des empires semble bien
indiquer que Wilhelm Meister englobe dans son mépris les véri-
tables hommes d'action et les héros. Si donc Gœthe tenait les
hommes d'action en plus haute estime que Novalis, Wilhelm
Meister les méprisait plus que Henri d'Ofterdingen.
Les conseils donnés à Henri d'Ofterdingen par Klingsohr,
sont fort sages. A n'en pas douter, ils expriment l'opinion per-
sonnelle de Novalis : il est dit expressément au début du sixième
"28 REVUE DES COURS ET CONFERENCES
chapitre que Henri va véritablement devenir poète par sa fré-
quentation de Klingsohr et par son amour pour Mathilde ; et
d'autre part cette première partie du roman a pour objet de
montrer l'épanouissement du génie poétique du héros : et nul en-
seignement ne vient par la suite compléter ou contredire celui de
Klingsohr. On a d'ailleurs depuis longtemps vu dans Klingsohr
le portrait idéalisé de Gœthe. Nous n'insisterons donc pas sur ces
conseils, nous nous bornerons à rappeler les formules les plus
marquantes.
Le poète doit agir en être raisonnable, et ne jamais se départir
de son calme : « L'enthousiasme sans la raison est inutile et dan-
gereux, et le poète fera peu de miracles si les miracles le plongent
lui-même dans l'étonnement » ; et un peu plus loin : « Le jeune
poète n'est jamais assez froid, jamais assez réfléchi ». Comment ne
pas songer à la prédilection de Goethe pour la lumière lorsqu'on
lit ces mots : « L'âme véritable est comme la lumière » ? Puis
Klingsohr insiste sur la nécessité de l'étude, non seulement de la
poétique et de la musique, mais aussi des divers métiers ; être
poète n'est pas une sinécure : « Un poète ne doit pas courir oisive-
ment à droite et à gauche toute la journée, et faire la chasse aux
images et aux sentiments ».
Novalis se rapproche d'une façon plus précise de Gœthe lorsqu'il
fait examiner par Klingsohr cette question : le poète peut-il
tout représenter, ou il y a-t-il au contraire des sujets qui par leur
nature même sont rebelles à toute description poétique ? Kling-
sohr avoue que dans sa jeunesse il préférait les sujets les plus
extraordinaires, mais ses œuvres n'étaient alors qu'un bruit de
mots misérable et vide, sans une étincelle de véritable poésie.
En cherchant à représenter ce qui est excessif et ce qui est au
delà du monde sensible, on risque d'enlever à son style toute subs-
tance et toute forme. Le poète expérimenté « ne s'élève pas plus
haut qu'il ne lui est nécessaire pour mettre dans sa matière variée
un ordre facile à saisir, et il se garde bien d'abandonner la variété
qui lui offre une matière suffisante, et aussi les points de compa-
raison nécessaires ». En réalité, « la meilleure poésie est tout près
de nous, et il n'est pas rare qu'un objet ordinaire soit son thème
favori ». Novalis avait déjà mis en relief, à propos de Wilhelm
Meister, le talent avec lequel Gœthe poétisait les choses et les
événements : il a donc indiqué lui-même le rapprochement que
nous faisons ici. Et il écrit cette phrase, que Gœthe n'aurait
pas désavouée : ;< l'objet de l'art, ce n'est pas le sujet, mais
l'exécution ».
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 29
Nous devons maintenant nous demander si le roman de Novalis
répond à ces exigences théoriques, exprimées dans ses derniers
chapitres.
En ce qui concerne la formation poétique de Henri d'Ofter-
dingen, c'est évident. Le jeune homme est en efïet préparé par des
lectures et des récits à son rôle futur, avant la révélation défini-
tive. Le destin le mène droit à son but, suivant les principes for-
mulés par Klingsohr.
Novalis lui-même, dans beaucoup de passages de la première
partie, cherche à se rapprocher de Tidéal de précision et de netteté
formulé par Klingsohr : tout se passe dans le monde naturel : le
récit du mineur abonde en termes techniques, l'ermite dans sa ca-
verne est décrit avec beaucoup de prévision. Le merveilleux est
rejeté dans les rêves et dans le conte de Klingsohr ; et même là, le
poète n'oublie pas, lorsqu'il décrit une ville, de montrer sur les
rebords des fenêtres des pots de fleurs aux formes élégantes. Au
moment où il écrit la première partie de son roman, Novalis
n'est pas infidèle à ses propres principes.
Comme ces principes, nous l'avons vu, rappellent l'esthétique
de Goethe, faut-il aller jusqu'à dire que la structure même du
roman de Novalis soit comparable à celle de Wilhelm Meister (1) ?
Dans un fragment de 1798, Novalis dit que le roman est com-
parable aux bouts rimes, en ce sens que d'une quantité donnée
de hasards et de situations l'auteur fait une série qui se déroule
suivant un ordre et suivant des lois, pour amener un individu à
un but. Pour mieux faire saisir son idée, il examine les princi-
pales combinaisons possibles. S'il y a interaction des événements
et de l'individu, il faut distinguer trois cas. Premiercas : l'individu
agit sur les événements ; deuxième cas : les événements agissent
sur l'individu ; troisième cas : il y a action de l'individu sur les
événements et inversement. Si les événements et l'individu sont
considérés séparément, il y a encore trois cas : ils se croisent, ils
sont parallèles, ils restent indépendants. Quelle que soit la combi-
naison (et nous n'avons pas reproduit toute cette algèbre du
roman), le récit doit avoir une unité, il ne doit pas être par principe
dépourvu de forme dans l'ensemble, et simplement poétique
dans le détail. C'est ici que l'on peut trouver un point de compa-
(1) Voir sur cette question l'article de O. Walzel : Die Formkunst von
Hardenbergs Heinricli von Oflerdingen ( Germanise h-romanische Monals-
schrift. Vir (1915-1919), p. 403 et suiv., 4G5 et suiv.), et l'étude de K. May :
Wcltbild und innere Form der Klassik und Romanlik in Wilhelm Meister and
Heinrich von 0/ferdin (^en (Romantikforschungen, Halle, 1929, p. 185 et suiv.).
30 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
raison entre Henri d'Ofterdingen et Wilhelm Meister (dont ce
fragment est d'ailleurs le commentaire), puisque l'unité vient
du fait que les deux romans montrent le développement d'un indi-
vidu. Mais Wilhelm se croit une vocation qu'il n'a pas réelle-
ment, il est victime dune « fausse tendance » ; tandis que Novalis,
tout en proclamant l'utilité des « fausses tendances » pour la for-
mation de l'individu, n'en prête aucune à son héros. De plus, le
développement intérieur de Wilhelm Meister est riche en épi-
sodes : une bonne partie du roman est consacrée à l'analyse psy-
chologique de ses hésitations ; il n'y a rien de semblable chez
Novalis :on trouve chez lui plus de lignes droites que de courbes.
La suite du fragment montre bien d'ailleurs que par sa conception
d'ensemble, le roman de Novalis est très différent de celui de
Gœthe ; selon la terminologie de Novalis, les deux romans appar-
tiennent à des catégories diîïérentes. En effet, après avoir développé
sa théorie des « bouts rimes «, Novalis expose sa théorie des disso-
nances. Le poète doit se contenter de développer un « germe »,
mais « chaque germe est une dissonance » : chez Wilhelm Meister,
c'est l'incompatibilité entre l'état de commerçant et l'aspira-
tion aux plus hautes sphères. L'antagonisme disparaît lorsque
Wilhelm Meister rencontre Natalie.
Si le fragment de Novalis s'arrêtait là, on pourrait dire que son
roman aurait montré, en dernière analyse, la suppression d'un
antagonisme, par le retour à l'âge d'or, et qu'il y aurait là sur le
plan cosmique un processus analogue à celui par lequel, sous l'in-
fluence de Natalie, les diverses aspirations de Wilhelm Meister
doivent s'harmoniser. Mais le parallélisme n'existe même pas,
puisque dans l'esprit de Wilhelm Meister n'a jamais existé l'unité,
comparable à l'âge d'or qui est à la fois dans le passé et le présent.
Et surtout, le fragment ne s'arrête pas là. Après avoir analysé
la structure de Wilhelm Meister, Novalis affirme qu'il est plus
facile de remplir des bouts rimes que de développer, en partant
du centre d'une personnalité, toute la série variée qui en découle :
et dans son roman, il semble avoir appliqué cette dernière for-
mule plutôt que la première.
Toujours en parlant de Wilhelm Meister, Novalis a développé
une autre notion, celle des « variations ». Le fait que certains
personnages ont entreeuxunecertaine ressemblance exprime selon
lui une intention profonde : Lothario est une Thérèse masculine,
avec quelque chose de Wilhelm Meister, Natalie unit, en les
représentant avec plus de noblesse, la Tante et Thérèse, etc.
Mais cela nous autorise-t-il à dire que certains personnages qui.
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 31
d'après les notes se rapportant à la deuxième partie du roman de
Novalis, seraient simplement des incarnations diverses d'un
même être, sont simplement, en réalité, comme les personnages
de Wilhelm Meisler des représentants divers d'un même
t\pe ? Dans l'état de ces notes, la question est fort délicate ;
nous n'essaierons pas de la trancher ; pour notre objet, il
nous suffira de faire remarquer que certains chapitres de la
deuxième partie se seraient déroulés dans un monde fantastique,
et que sur ce nouveau plan, les personnages que nous avons con-
nus dans la première partie se seraient sans doute présentés avec
des « variations » bien plus considérables que les nuances psycho-
logiques qui différencient les personnages de Wilhelm Meister,
qui vivent tous à la même époque, et (dans la seconde moitié du
roman) dans le même milieu.
Reste la question du rythme même du roman. Comme le fait
très bien remarquer Strich (1), Schiller a vu dans Wilhelm Meister
un roman plastique, et Frédéric Schlegel un roman musical.
Cette opposition entre les deux critiques est fort significative.
En fait, une œuvre aussi riche et aussi variée que Wilhelm Meister
ne saurait être réduite à une formule générale. Le roman de
Novalis serait peut-être plus facile à définir. Mais il faut distin-
guer la mélodie du style et la mélodie, l'harmonie de la struc-
ture de l'œuvre. Si nous comparons les deux romans, nous
voyons qu'au premier de ces points de vue, les ressemblances
sont assez considérables. Novalis lui-même a insisté sur le charme
que le style de Gœthe communiquait aux moindres objets. Mais
il ne faut pas oublier les différences : sous cet épiderme, la muscu-
lature et le squelette des phrases ne se ressemblent pas ; on pour-
rait même dire que chez Novalis il n'y a guère de muscles ni
d'os : la phrase, d'une structure en général très simple, est à la
fois précise et évocatrice ; elle charme par sa limpidité et sa fraî-
cheur ; elle exprime comme en se jouant les secrets les plus pro-
fonds de l'univers : mais n'oublions pas que Novalis lui-même
trouvait son style encore gauche. La réflexion tient trop de place
chez lui, et d'ailleurs, dans les passages didactiques, il y a plus
d'enchaînement dans les phrases que d'ordre dans la pensée. Ses
dialogues sont des fragments plus ou moins longs de dissertations
qui se succèdent ; le mépris pour la description précise des indi-
vidus va si loin que dans l'entretien entre les commerçants et
(1) F. strich. Klussik und Rumantik dcr Deulschen, 3<= éd., Munich, 1928,
p. 336.
32 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Henri d'Ofterdingen, au chapitre ii, lorsque Henri a terminé une
tirade, ce sont « les commerçants » qui lui répondent, alors que les
discours sont rapportés en style direct. Chez Gœthe, au contraire,
dans les parties anciennes du roman et dans quelques parties
nouvelles, comme la grande scène avec Barbara, quelle vigueur
et quelle variété ! Certes, Goethe ne se soucie pas de différencier
les personnages par le style de leurs discours, mais l'égalité de
son style recouvre, sans la faire disparaître, la puissance de la vie
individuelle ; dans les quatre derniers livres, la vigueur de la pen-
sée pratique, saturée d'expérience, et la richesse de l'invention
romanesque assurent encore au style des qualités dont on ne
trouve qu'un vague reflet chez Novalis.
Nous sommes amenés à faire des remarques analogues au sujet
du rythme du roman. Evidemment, il est marqué par les rêves et
les poésies, éléments qui ne sont pas absents de l'œuvre de Gœthe ;
mais qui y tiennent beaucoup moins de place, et qui n'y ont pas
la même signification. Dans les deux romans, les rêves se rap-
portent à l'avenir des héros, mais chez Novalis, dès la première
partie, on pressent qu'ils ont également une signification plus
profonde. Quant aux poésies, elles ne sont dans Willielm Meister
qu'un élément que l'écrivain met en contraste d'une façon très
savante avec le milieu prosaïque dans lequel vit le héros ; tan-
dis que chez Novalis les poésies ne représentent que la cristalli-
sation d'un élément qui existe à l'état diffus dans tout le roman.
Enfin, l'action de Henri d'Ofterdingen est si simple par rapport à
celle de Wilhelm Meisier que la constatation de l'ordre dans lequel
sont répartis les accents perd une grande partie de sa valeur.
Et surtout, il n'y a pas de conte cabalistique dans Wilhelm Meis-
ter : alors que ce conte annonce que le roman de Novalis doit se
transformer, finalement, en un conte. Et cette seule constatation
suffirait à nous faire classer le roman de Novalis dans une tout
autre catégorie que celui de Gœthe.
Ainsi, Gœthe et Novalis ne se rencontrent véritablement que
dans leur conception du métier de poète ; les figures de Wilhelm
Meister ont laissé dans Henri d'Ofterdingen des traces peu nom-
breuses, et les rapprochements que l'on a voulu faire entre leurs
deux romans au point de vue de la technique, si subtils soient-ils,
risquent de faire oublier que les différences du fond se manifes-
tent toujours dans la forme.
(A suivre.)
Un pythagoricien thaumaturge
Apollonius de Tyane
par Bernard LÂTZÂRUS,
Maître de conférences à l'Université de Grenoble.
ApoUonios et son biographe. L'œuvre mêlée de Flavius
Philostrate.
Dans cette extraordinaire Tentation de Saint Antoine, où Paul
Adam voyait une Somme de la pensée « méditerranéenne », et qui,
"du moins, présente le tableau le plus précis, le plus coloré, le plus
ample, des égarements de notre espèce en quête du divin, dans
l'œuvre érudite et fantastique, deux fois remaniée par l'auteur,
un épisode, un seul, n'a presque pas changé, mais a reçu, dès le
premier jet, sa forme, peu s'en faut ! définitive. La version de
1874 ne diffère ici que par quelques détails des deux précédentes,
et M. Louis Bertrand, dans la publication qu'il fit en 1908, à la
Revue de Paris, du texte de 1849, a cru pouvoir négliger les va-
riantes. Ce morceau, que M. Alfred Lombard, exégètepénétrant et
lyrique, estime « un des plus poétiques et des plus hautement
intellectuels de notre littérature » (1), met sous les yeux de l'ascète
épuisé la vision « la plus formidable et la plus accablante ». Elle se
situe exactement au centre de l'ouvrage et au milieu de la nuit.
Or le saint anachorète aperçoit « deux hommes, couverts de
longues tuniques blanches. Le premier est de haute taille, de
figure douce, de maintien grave. Ses cheveux blonds, séparés
comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules ».
Antoine le prendrait volontiers pour un saint. Mais le personnage
mystérieux que son compagnon «petit, gros, camard», de «mine
(1) Flaubert et Saint Antoine, Victor Altinger, Paris et Neuchàtel, 1934,
p. 63.
34 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
naïve », appelle « le Maître », a jeté, sans que le solitaire s'en aper-
çût d'abord, une baguette. Un bâton blanc, dans les deux pre-
mières versions. Et ce bâton, il le reprendra pour tracer en l'air
des cercles de feu (1). Dans l'intervalle, il troublera le simple
croyant en énumérant ses voyages merveilleux, ses miracles, ses
prophéties. Il offrira même de faire apparaître le Christ, auquel il
s'égale, auquel peut-être il se croit supérieur. Enfin, « la terre
tout à coup se creusant en entonnoir, fait un large abîme ». L'être
prodigieux « grandit, grandit. Des nuages couleur de sang roulent
sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille comme de la neige.
Un cercle d'or autour de sa tête, vibre dans l'air avec un mouve-
ment élastique. Il tend la main gauche à saint Antoine, et, de la
droite, lui montre le ciel dans une attitude souveraine inspirée » (2).
Devant cette parodie de l'Ascension et de la Transfiguration,
Antoine « éperdu » ne peut que « se cramponner à la croix ». Dans
la version définitive, il portera ce jugement : « Celui-là vaut
tout l'enfer ! »
Scène magnifique et pénible, où l'écrivain consacre tous les
prestiges du style à mettre en scène tous les prestiges diaboliques.
Elle nous captive et nous cause un malaise. Heureusement la
niaiserie du compagnon de l'imposant magicien, sa platitude, ses
remarques saugrenues, la façon cavalière dont le maître coupe
constamment la parole au disciple encombrant, nous détendent,
et nous détournent de prendre trop au sérieux la fantasmagorie.
Mgr Freppel fait trop d'honneur à Damis en le comparant à Sancho
Pança (3). Ce n'est que le digne ancêtre de Bouvard et Pécuchet.
Je m'aperçois que je ne vous ai pas encore révélé le nom du
sage divin qui se donne tant de mal et suscite tant de merveilles
pour arracher des cris d'enthousiasme à Damis et d'inquiétude à
saint Antoine. Ce nom, Damis, qui ne demande qu'à parler, l'ap-
prend volontiers à l'ermite intrigué : « C'est Apollonius ! » Il le
répète : « Apollonius ! » Il le complète : « Apollonius de Tyane (4) ! »
Mais Antoine n'en est pas plus avancé. La plupart de nos contem-
porains, je le crains, avoueraient ici leur ignorance avec la sim-
plicité de l'anachorète, sans avoir, comme lui, l'excuse de
consacrer « tout leur temps à la religion ».
Apollonios de Tyane, dont il est difficile de dire quelle fut, au
(1) Episode disparu dans l'édition définitive.
(2) Version de 1856, Tenlalion, édition Gonard, 1910, p. 556-557.
(3) Mgr Freppel : Les Apologistes chrétiens au 11^ siècle (3® édition, Pnris,
Retaux-Bray, 1887, p. 111).
(4) Tentaîiun, version de 1849 (Paris, (Jonard, p. 285).
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 35
juste, la notoriété de son vivant, devait jouer après sa mort un
rôle que ses aptitudes singulières pour la divination ne lui per-
mirent assurément pas de prévoir. Présenté par Hiéroclès au
iv^ siècle comme une sorte de Messie païen, il dut, beaucoup plus
tard, un retour de vogue à la naïve incrédulité des contemporains
de Voltaire, et le patriarche lui-même lui décerna complaisam-
riient un brevet de tolérance. Au xix^ siècle, il figure dans un
roman, d'ailleurs inachevé, d'Alexandre Dumas, Isaac Laquedem,
auquel, j'ai lieu de le penser, Paul Lacroix, alias le bibliophile
Jacob, eut beaucoup de part. Le spiritisme, amenant l'occultisme
à sa suite, remet en lumière le magicien déifié. Aussi Chassang
donne-t-il pour avant-litre à sa solide traduction de la Vie d'Apol-
lonios par Philostrate : « Le merveilleux dans l'antiquiié. » Il dé-
clare nettement dans l'introduction de cet ouvrage : « La vie
d'Apollonius de Tyanc nous a paru de nature à intéresser une
époque où les spéculations de la nature de celles de Swedenborg,
après un long discrédit, trouvent chaque jour de nombreux et
ardents adeptes (l). »
Je ne vois, il me faut l'avouer, qu'un rapport lointain entre
Apollonios et Swedenborg. Mais l'être indéfinissable imaginé par
Balzac, Séraphita-Séraphitus, l'Esprit double, à peine incarné,
le skieur mystique. Adonis des glaciers, avait appris au public
ébahi le nom du théosophe. Il est vrai que les adeptes de la Nou-
velle Jérusalem, qui, sous Louis-Philippe, possédaient plusieurs
temples en France, dont un à Issoudun, accusaient le romancier
d'avoir interprété tout de travers «la doctrine céleste». Mais un
contresens éclatant fait plus que la froide exactitude pour la popu-
larité d'une cause et d'un nom.
Sous le patronage d'un Swedenborg mal compris et des esprits
frappeurs qui naguère avaient enfiévré jusqu'à la solitude hau-
taine de Jersey, le vieil Apollonios, à petits pas, revenait s'instal-
ler en pleine actualité. Un an après la publication de Chassang,
Maurice Mervoyer présentait à la Sorbonne une thèse de doctorat.
Elle était rédigée en grec, un grec aussi correct que possible, et
paraissait épuiser le sujet (2). Au fait, c'était surtout une étude,
remarquable d'ailleurs, sur les préoccupations religieuses de l'an-
tiquité, le syncrétisme de l'Empire romain et le crédit des magi-
(1)0/3. Cil., Paris, Didier, 1862, p. 1.
(■^) Itspl 'ATcoX>,a)viO'j T0Î3 Tuavéwç, Pnris, Belin, 1864. L'excellent
liellénisLc Duméril appelle l'auleur « un de mes amis vénérés, savant
riiodesle, d'une érudition vaste et solide et d'un esprit remarquablement
pénétrant ».
Ôb REVUE DES COURS ET CONFERENCES
ciens aux premiers siècles de notre ère. Apollonios, sur cent
cinquante-six pages de texte, n'en occupait guère que soixante-
cinq. Elles étaient substantielles et d'une lecture agréable ; seu-
lement l'auteur, qui portait sur le caractère du sage un jugement
prudent et nuancé, renonçait à faire, dans la biographie copieuse
que nous devons à Philostrate, le départ du vrai et du faux. Or
c'eût été précisément la besogne indispensable ; je n'ai point
dit facile.
« Apollonios de Tyane était-il un sage, un imposteur, ou un
illuminé et un fanatique ? » Cette triple interrogation, posée déjà
par l'historien Gibbon et que le philologue allemand Edouard
Millier donnait pour titre à une dissertation parue en 1861 à Bres-
lau, n'a pas encore reçu de réponse pleinement satisfaisante. On
peut dire cependant que la vogue renouvelée de toutes les supers-
titions, le prestige attristant de toutes les contrefaçons du surna-
turel, le recours désespéré d'une humanité sans boussole aux
mirages d'un occultisme grossier, valent, de nos jours, une bonne
presse au Tyanéen. A Paris, en 1908, paraissait aux Publications
Théosophiques une traduction de la biographie anglaise, donnée
par G. R. S. Mead, du « philosophe réformateur ». Après la guerre,
M. Armand Somès, auteur d'un essai curieux, Monsieur H ornais,
où il ne cache pas ses sympathies pour l'apothicaire voltairien,
publiait, aux éditions Eugène Figuière, un brillant résumé de la
vie d'Apollonios. Il l'intitulait simplement Un Dieu sur la Terre
en ajoutant, sur la page de garde, un point d'interrogation absent
de la couverture. Ce point d'interrogation ne serait-il pas surtout
un point de politesse ? Car M. Somès paraît mal comprendre
qu'en regard des biographes d'Apollonios les apologistes du chris-
tianisme aient été jugés « plus dignes de foi ». M. Somès évidem-
ment s'amuse : les occasions de divertissement sont si rares en
notre siècle !
En tout dernier lieu (puisque V achevé d'imprimer est du 24 no-
vembre 1936), M. Mario Meunier, l'étincelant vulgarisateur de la
mythologie grecque, a fait paraître, chez Grasset, Apollonius de
Tyane ou le séjour d'un dieu parmi les hommes. Comme il l'indique
dans une note de sa préface, l'auteur a suivi de très près Philo-
strate en s'aidant — fréquemment, il me semble — de la traduc-
tion Chassang.
La bibliographie de M. Mario Meunier, toute sommaire qu'elle
est, ou qu'il la qualifie, comprend près de cinquante numéros.
Cependant l'histoire critique d'Apollonios resterait à faire. Mais
est-elle possible ? Admirateurs et adversaires du thaumaturge
M
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 37
pythagoricien ont puisé tous à la même source, qui est la bio-
graphie rédigée par Philostrate. En dehors de cet ouvrage, où
visiblement l'imagination a beaucoup de part, nous n'avons qu'un
fort petit nombre de témoignages, et très courts.
Lucien, né vers 125 de notre ère, indique, dans son pamphlet
contre Alexandre d'Abonotique, le faux devin, que le maître
de cet imposteur était originaire de Tyane et du nombre de ceux
qui, ayant vécu dans l'intimité d'Apollonios, connaissaient « toute
sa tragédie » (1). Ce terme semblerait impliquer un dénouement
terrible, et peut-être sanglant, des aventures du philosophe
errant. Mais, dans son œuvre copieuse, le sceptique raisonneur ne
revient jamais sur ce sujet.
On doit à Eunape, qui écrivit, dans la seconde moitié du
iv*' siècle, une série de Vies de philosophes et de sophistes, des for-
mules fameuses sur la nature merveilleuse d'Apollonios, qui,
d'après lui, tenait le milieu entre les dieux et les hommes, et sur
sa Vie, qui méritait d'être intitulée : Séjour d'un dieu parmi les
hommes. Enfin Vopiscus, l'un des auteurs de V Histoire Auguste,
à propos d'une vision de l'Empereur Aurélien dont nous aurons
à parler, annonce l'intention où il est de rapporter, au moins briè-
vement, les actions du grand homme, si la nature lui en laisse
le temps. Il prie ses lecteurs, en attendant, de se reporter à la
biographie grecque, en plusieurs livres, du vénérable philosophe.
Cette biographie ne peut être que celle de Philostrate.
En histoire, un témoin unique n'est pas forcément un témoin
nul ; mais comment le contrôler ? Ce que nous savons de Philo-
strate ne nous permet guère, malheureusement, de voir en lui le
parfait modèle de l'impartialité scientifique et de la méthode
rigoureuse. Vous en jugerez la prochaine fois. Cependant, pour
vous rassurer tout de suite, je dois vous dire qu'un philologue
éminent, Edouard Meyer, dans une étude ingénieuse dont je
vous reparlerai, remet en honneur une source d'information des
plus suspectées jusqu'à lui : la Correspondance d'Apollonios.
Chassang la récusait absolument, en raison de- ses divergences
avec la Vie. Mais ces divergences pourraient, au contraire, être
une présomption d'authenticité.
Un helléniste des mieux informés, patient travailleur de pro-
vince, E, J. Bourquin, qui consacrait ses loisirs à l'étude de la so-
(I) Lucien : Alexandre, ou le faux devin, Œuvres, éd. Didot, XXXII, 5,
M. Castor vient de donner à la Société des Belles-Lettres une édition nou-
velle de cette œuvre curieuse, avec traduction et commentaires.
38 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
phistique aux ii^ et iii<^ siècles de notre ère, a traduit, avec beau-
coup de correction et d'agrément, les parties les plus intéres-
santes de l'œuvre de Philostrate, Vies des Sophistes, Correspon-
dance, Héroïque, sauf, bien entendu, Apollonios, le travail de
Ghassang lui ayant paru, peut-être à tort, définitif. En publiant,
dans V Annuaire... des Etudes Grecques, des extraits de sa traduc-
tion des Vies des Sopliistes, il les a fait précéder d'une notice et
suivre d'un appendice important (1). Il ressort de ses recherches
que Flavius Philostrate, deuxième du nom et petit-fils de Vérus,
naquit à Lemnos à une date voisine de 170. Athènes fut le lieu
de ses études ; il y entendit les sophistes Proclus, Antipater et
Hippodrome. Il ouvrit lui-même une école de sophistique dans
cette ville, d'où l'ambition le fit partir pour Rome.
Le temps n'était plus où les dames romaines, venues à bout
d'une toilette interminable, n'avaient pour distraction que le
babil de garçonnets gracieux et insipides comme des singes fami-
liers, pauvres petits pages, nus sous une tunique d'or, et dont la
langue innocente piquait parfois : Livie s'en aperçut. Soucieuse
de divertissements plus variés,r Impératrice JuliaDomna, seconde
femme de Septime Sévère, s'était fait une cour de rhéteurs, de
philosophes, de juristes et de «géomètres». Il semble, par malheur,
que cette appellation sérieuse et sympathique de « géomètre »
cache tout simplement des astrologues. Julia Domna, fille de
Julius Bassianus, prêtre du Soleil à Emèse en Syrie, avait quelque
raison d'apprécier leur science. Sévère, fort entendu lui-même en
« mathématique » nous apprend Spartien, ayant perdu sa pre-
mière femme Marcia, cherchait à se remarier avantageusement.
Pour ce faire, il consulta l'horoscope des fiancées qu'on lui pro-
posait. Celui de Julia Domna, plus ou moins arrangé par une
famille experte en divination, présageait, pour la fortunée jeune
fille, un mariage royal. Déjà mille coïncidences flatteuses et des
songes d'une clarté parfaite avaient promis l'Empire au savant
proconsul. L'hôte chez lequel il était descendu lors de son premier
voyage à Rome lisait justement la vie d'Hadrien. Invité chez
Marc-Aurèle et ayant négligé de venir en tenue officielle, il eut
l'honneur de revêtir la propre toge de l'Empereur ; aussi, la nuit
d'après, se vit-il en rêve allaité par une louve, très probablement la
nourrice de Romulus et de Rémus. Epoux d'une personne qui
apportait de si belles espérances, il forcerait bien le destin à tenir
(1) Annuaire, etc. 1880, pp. IKJ à 101
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 39
parole. II en fut ainsi, moyennant l'appui des légions de Germanie.
Tout le monde était plus ou moins prophète dans cette famille
puisque, peu de temps avant Taccession de Sévère au principat,
le petit Bassien, son fils du premier lit (1), alors âgé de cinq ans,
prédit qu'il posséderait une fortune royale. 11 fut, en effet, Cara-
calla. Quant à Géta, le jour de sa naissance une poule pondit un
œuf rouge, signe évident qu'il revêtirait la pourpre ; mais Bas-
sien cassa cet œuf, ce qui le fit traiter de fratricide par sa belle-
mère. L'un et l'autre présage s'accomplirent.
On comprend facilement que Julia Domna, fille d'un prêtre
oriental, et d'un prêtre du Soleil, et redevable aux astres de son
élévation, se soit entourée d'astrologues. Comme nous le savons,
elle aimait aussi la compagnie des sophistes. A ce propos Mer-
voyer cite Lucien, cette mauvaise langue :
Les femmes ont à leurs gages des rhéteurs, des grammairiens, des philo-
sophes ; et elles les écoutent quand ? A leur toilette, pendant leur coiffure
et à table. Souvent, pendant que le philosophe fait une dissertation, la
petite femme de chambre apporte un billet doux ; et les magnifiques dis-
cours sur la bonne conduite s'arrêtent en attendant que la maîtresse du
logis ait rédigé sa réponse à l'amoureux ; puis elle court reprendre place
pour entendre la fin du serm.on (2).
« L'âme du rond » était ici Philostrate. E.-J. Bourquin a
peut-être raison de rapprocher sa correspondance, assurément
fictive, de celle des Voiture et des Balzac. Elle est galante et raf-
finée, mais annonce bien plutôt le libertinage du xviii^ siècle
que le culte innocent et respectueux de la femme chez les grands
précieux. Philostrate est aussi le précurseur de l'abbé Kneipp
et de nos naturistes. Il a fait de son mieux pour avancer ce que le
prince N. Galitzine appelle avec transport, dans une étrange
brochure, « l'heure du pied )\
Ne te chausse jamais, écrit-il à une femme, ne cache pas tes chevilles
sous des cuirs fallacieux et trompeurs. Si ta chaussure est blanche, tu em-
pêches de ressortir la blauciieur de tes pieds ; si elle est violette, tu nous
attristes ; si elle est rouge, tu nous épouvantes, comme si le sang coulait.
Laisse tes pieds nus : tes joues, tes cheveux et ton nez le sont bien I
La beauté n'a rien à craindre des mille accidents de la nature :
Le feu épargnera tes pieds ; la mer aussi ; situ veux traverser un fleuve,
il s'arrêtera ; si tu franchis des précipices, tu croiras fouler des prairies.
(1) Nous suivons ici Spart ien ; d'autres donnent Bassien pour fils
de Julia Domna.
(2) Lucien : De mercede conduclls polenîium familiaribiis, XXXVI.
40 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Philostrate achève de convaincre la belle par des rapproche-
ments honorables :
Si Thétis, mère d'Achille, a pour épithète « aux pieds d'argent », c'est
apparemment qu'elle ne portait pas de chaussures ; Aphrodite, sortant de
l'onde, n'en avait pas davantage (1).
Il donnait le même conseil à un jeune homme, invoquant
l'exemple de Diogène, de Cratès le Cynique, d'Ajax, d'Achille et
de Jason. Bon pour les vieillards, les malades ou les grands blessés,
comme Philoctète, de se chausser. Marcher pieds nus, n'est-ce
pas, au surplus, le meilleur moyen de n'avoir pas de chaussures
qui blessent (2) ?
En revanche. Philostrate ne pouvait supporter que les femmes
se fissent couper les cheveux :
Qui donc, ô belle, s'écrie-t-il, t'a rasé la tête ? Qu'il est stupide et bar-
bare, celui qui n'a pas épargné les dons d'Aphrodite! Même la terre cou-
verte de verdure n'est pas un spectacle aussi doux qu'une femme avec ses
cheveux ! O mains téméraires (qui avez commis ce crime) I Tu as exacte-
ment subi tous les traitements que l'on reçoit des ennemis ; et encore je
n'aurais pas tondu même une prisonnière. Mais, puisque le crime est con-
sommé, dis-moi du moins où sont tes cheveux, où on les a coupés, comment
je pourrais les ramasser sur le lieu du forfait. O ailes de l'Amour 1 O dé-
pouilles de ta tête I O reliques de ta beauté (3) !
Il faut convenir qu'on se ferait couper les cheveux rien que
pour recevoir une si jolie lettre. Ami de la nature en toutes
choses, bien qu'il la vante en un style peu naturel, ce sophiste se
montre moins gracieux pour les dames, assez nombreuses en cet
âge lointain, qui prenaient soin de peindre et d'orner leur visage
sans même avoir toujours l'excuse de réparer ainsi l'outrage des
ans.
La femme qui est belle, dit-il, n'a besoin de rien d'emprunté ; elle se
suint à elle-même. Teinture des yeux, cheveux postiches, teinture des
joues, maquillage des lèvres, toutes ces drogues et ces parures menteuses
ont été inventées pour dissimuler la laideur (4).
Il faut les laisser aux Laïs et aux Thaïs ; mais ce n'est point
par des artifices de ce genre que des mortelles incomparables
gagnèrent l'amour de Zeus.
(1) Lellres, XXXVI.
(2) Lellres, XVI II.
(3) Lellres, LXI.
(4) Lellres, XXII.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 41
La même dame qui s'obstinait à porter des chaussures en dépit
de Thétis, enluminait aussi d'un rouge vif ses lèvres et sesjoues.
Çe rouge, lui écrit Pliilostrate, fait soupçonner ton visage de vieillesse,
car c'est l'âge qui rend les lèvres livides et flétrit les joues. Cesse donc de
te farder, n'ajoute rien à ta beauté ; sans quoi je t'accuserai de vieillesse
et ta figure peinte sera ton acte d'accusation (1).
Lorsque Philostrate, d'une voix savamment exercée, n'en dou-
tons pas, lisait ces gentillesses dans le cercle de l'Augusta, les
sophistes pâlissaient sans doute de jalousie, les mathématiciens
regardaient au plafond, mais quelle pouvait bien être l'attitude
des juristes ? En tout cas, l'unique biographe d'Apollonios dont
l'œuvre nous soit parvenue, nous apparaît évidemment comme
un auteur libre en ses propos, mal qualifié pour vanter la chasteté
pythagoricienne, et plus soucieux de plaire que d'instruire. Or à
qui fallait-il plaire ? A une Orientale superstitieuse, un peu sor-
cière, si déréglée dans sa conduite que, par les coquetteries les plus
scabreuses, elle séduisit Caracalla, le fils de son mari et l'assassin
de son fils. Elle parvint à s'en faire épouser, ce qui, même alors,
fit scandale.
C'est, suppose-t-on, pour faire sa cour à Caracalla que le fécond
écrivain composa l'Héroïque. Le titre seul devait plaire à un
Prince qui se prenait pour Alexandre, et, à l'exemple du héros
macédonien, Eacide par sa mère, vénérait Achille comme un
dieu : aussi fit-il, en 214 , un pèlerinage à Troie, pour offrir un sacri-
fice au vainqueur d'Hector. Le jeune érudit allemand à qui nous
devons ce rapprochement, remarque aussi que la supercherie litté-
raire du Journal de Dictys, prétendu témoin oculaire de la guerre
de Troie, paraît postérieure à 206. Ce Dictys, écuyer, aide de
camp ou secrétaire d'état-major d'Idoménée, avait eu l'heureuse
idée de noter ses impressions de campagne en caractères phéni-
ciens sur des tablettes de tilleul. 11 malmenait Homère par avance,
et les admirateurs du père de toute poésie purent s'écrier :
Comme avec irrévérence
Parle des dieux ce maraud '
La guerre de Troie redevenait donc d'actualité, et, comme on
(1) Lettres, XL.
(2) Fritz I-Iulin : Philof:irats Heruikos und Dulys, revu par E. Bethe,
Hermès, 1917, p. 613 à G24.
42 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sait, un sophiste n'a rien de mieux à faire que de sacrifier à la
mode.
Aucun ouvrage, autant que V Héroïque, ne montre les absurdités
où conduit le désir de renouveler un sujet rebattu. Après Homère
et ses pâles continuateurs, après les tragiques, on ne se résignait
pas encore à laisser tranquilles les héros de la guerre de Troie. On
voulait de l'inédit sur eux.
Philostrate était homme à en fournir. Les sophistes de tous les
temps n'ont jamais connu qu'un moyen d'éviterla banalité : c'est
de renoncer à être vrai. En mettant à notre niveau les grands
hommes, on a toujours chance de plaire, et de même en compli-
quant les faits simples jusqu'à les rendre inintelligibles.
Philostrate connaissait son public. Il sut accommoder les héros
d'Homère au goût du jour, et mériter, avant la lettre, l'éloge à
double entente que donna Fénelon à Lamotte, d'avoir plus d'es-
prit que l'auteur de V Iliade. Un peu monotone, comme tous les
romans grecs, son récit, qualifié de dialogue, se suit d'un seul
tenant, interrompu seulement par de brèves questions et des
cris d'émerveillement. Il ne laisse pas d'être ingénieux et joliment
écrit ; à petites doses, il aurait même de l'attrait.
Un navigateur phénicien, qui a quitté son pays pour échapper
au sybaritisme envahissant, fait escale en Ghersonèse. Il y ren-
contre, dans le site le plus délicieux, un vigneron aussi disert
qu'hospitalier. Ce vigneron a d'ailleurs étudié à la ville, et s'est
appliqué, non sans succès, aux recherches philosophiques. Mais il
est revenu sagement à la terre, sur le conseil de Protésilas. Proté-
silas ? Ce jeune héros disparu trop tôt pour prendre part aux
débuts du siège de Troie, qu'a-t-il à faire avec un contemporain
des Sévères, ou, du moins, des Antonins ? (La scène est postérieure,
on ne sait de combien d'années, au principat d'Hadrien.)
Rien de plus simple : le tombeau de Protésilas est tout près. Le
guerrier, à vrai dire, n'y séjourne guère ; tantôt il chasse dans la
plaine de Troie ; tantôt, ici même, il s'exerce à la gymnastique;
quelquefois il descend aux enfers pour retrouver sa femme (le ton
du vigneron exclut toute idée d'épigramme).
Il lui reste encore le temps de prodiguer à son ami des conseils
judicieux sur la mise en valeur du sol et, plus encore, des révéla-
tions sur les dessous de la guerre de Troie. Si captivante que soit
la conversation d'une ombre, on est excusable de s'en lasser à la
longue. Et surtout il serait bien difficile de s'intéresser aux plus
belles histoires du monde, si l'on n'avait personne à qui les répéter.
Le brave homme est donc ravi de trouver un auditeur : c'est
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 4o
bien son tour ! Il conduit avec empressement son hôte dans la
vigne. Un agréable verger en complète l'abondance : no vers,
figuiers, pommiers, et c mille autres biens ». Le sol exhale un par-
fum d'ambroisie ; des allées vierges sont disposées pour les ébats
du héros. Les caresses d'un chien, la beauté d'un paon, animent
le paysage.
• On ne saurait trouver plus charmante salle de conférences. Le
Phénicien, doublement heureux d'une telle rencontre, se rappelle
qu'elle lui avait été prédite en songe. Il n'est pas au bout de ses
surprises, tant s'en faut !
Comment Protésilas, mort en débarquant à Troie (le premier !),
peut-il connaître à fond les moindres détails de la guerre ? C'est
que, '< pour ces âmes divines et bienheureuses, le commencement
de la vie est de se purifier du corps >-. (1 ). Cette belle formule pla-
tonicienne introduit, par malheur, des récits assez médiocres, et
propres à satisfaire une curiosité mesquine, analogue à celle dont
Juvénal raille les parents d'élèves de son temps : ils exigeaient
que le grammairien sut le nom de la nourrice d'Anchise, le nombre
d'amphores de vin données par Aceste à Enée (2)... Protésilas
sait tout, et il a tout lu, les poèmes d'Homère en premier lieu. Il
est donc capable de tout remettre au point, et il ne s'en fait pas
faute.
Quand on a la chance de tomber sur un pareil informateur,
c'est bien le moins qu'on en profite. Est-il vrai que les héros
d'Homère avaient dix coudées ? Le vigneron peut répondre de
son chef à cette question. Il sait qu'Hadrien, lors de son voyage à
Troie, a fait exhumer les ossements d'Ajax : ils mesuraient onze
coudées. Oreste n'en avait que sept ; mais, un peu partout, on
a découvert des squelettes de géants, dont certains atteignaient
vingt-deux coudées. Enfin Protésilas lui-même, qui vient rendre
visite au vigneron quatre ou cinq fois par mois, a la taille régle-
mentaire de dix coudées ; et encore n'avait-il pas fini de gran-
dir, puisqu'il est mort adolescent. On s'explique d'ailleurs assez
mal que sa croissance soit arrêtée, dès lors qu'il mange et boit (3).
Il est gracieux et léger comme un Hermès en pleine course, ou
plutôt en plein vol. La douceur de son regard annonce une àme
l)ienveillarte ; et c'est, en effet, de tous les demi-dieux, le plus
affable et le plus officieux. Il guérit n'importe quelle maladie,
(1) Héroïque, I, 12.
(2) .Juvénnl, Solires, Vil, 2.34-230.
(3) Hrruïquc, 111, 0.
44 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
conseille aussi judicieusement les laboureurs que les athlètes,
favorise les amours, sauf le cas d'adultère, où il se montre impi-
toyable. Ses anciens camarades sont loin d'être tous aussi obli-
geants. Ajax poursuit de sa fureur les troupeaux qui paissent dans
la plaine de Troie, et s'amuse è terrifier leurs bergers. Non moins
susceptible, Hector, le grand adversaire, a fait noyer un jeune
Assyrien, qui se moquait de lui. Car ces héros reviennent cons-
tamment. Achille apparaît ; son ami Patrocle, aussi. Mais on ne
voit pas trop ce qu'ils ont appris dans l'autre monde, leurs ran-
cunes étant immortelles. Palamède, victime d'Ulysse, protège
de la grêle les biens d'un vigneron qui, pour le venger, donne à
son chien, soi-disant pervers et insidieux, le nom du plus sage
des Grecs et le bat en conséquence. La plupart d'entre ces brillants
fantômes sont assez mal disposés pour Homère, qui a fait la part
du lion dans ses épopées à deux privilégiés, Achille et Ulysse. Il
est vrai que l'astucieux Roi d'Ithaque, évoqué par le poète pour
lui donner des renseignements indispensables, ne les a fournis
que contre la promesse d'être peint en beau.
Que ne promettrait pas un auteur pour avoir de la copie ?
Ainsi Palamède, après avoir succombé, jeune encore, à la plus
révoltante des erreurs judiciaires, attend toujours sa réhabilita-
tion. Heureusement Philostrate est là. Il n'est pas aussi agréable
d'élever un personnage de second plan que de rabaisser un grand
homme incontesté ; mais quand on peut faire l'un et l'autre, com-
ment se priver de cette joie sans mélange ? Philostrate revise
d'autant plus volontiers le procès de Palamède qu'il voit en cet
inventeur un confrère. Le vulgaire lui sait gré d'avoir imaginé le
jeu d'échecs pour occuper la trop longue pause des Grecs en
Aulis. Mais que n'a-t-il pas trouvé ? L'alphabet, l'astronomie, les
machines de guerre. C'est un savant universel, d'ailleurs aussi
modeste qu'austère, se servant lui-même et faisant aimablement à
tout le monde la leçon sur tout. Il succombe aux intrigues d'Ulysse,
qui a su éveiller contre lui la jalousie d'Agamemnon ; mais il sera
venyé par Achille, dont sa mort a causé la retraite.
Comment croire, en effet, qu'une histoire de femme ait pu
brouiller le Roi des Rois et le plus vaillant des Achéens ? Ces
personnages considérables avaient d'autres soucis en tête. Com-
ment admettre aussi qu'Hector ait fui devant Achille ? Par défi-
nition, un héros n'a jamais peur. Et que l'ombre dudit Achille
ait exigé l'immolation de Polyxène, ce manquement aux règles
de la bonne compagnie n'a pas la moindre vraisemblance. Poly-
xène aimait Achille et lui avait même été promise par le vieux Roi
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 45
Priam. Elle s'est tuée sur la tombe de son fiancé : rien de plus
touchant, ni de plus correct. On perd malheureusement ensuite la
trace de la désespérée. Tout fait craindre qu'elle n'ait pas même
eu la consolation d'être unie dans la tombe à celui sans qui elle ne
pouvait vivre. Car Achille et Hélène, qui ne se connaissaient
d'abord que de réputation, étant, lui sous les murs de Troie, elle,
suivant la version d'Euripide, en Egypte, s'éprirent pourtant
l'un de l'autre. Poséidon, sur la prière de Thétis, voulut bien leur
ménager une entrevue, dans une île qu'il fit surgir tout exprès du
Pont-Euxin. Ils se virent, se plurent, s'épousèrent. Depuis lors,
dûment pourvus de l'immortalité, ces époux assagis se livrent
aux douceurs de la poésie ; le vigneron cite même à son hôte une
strophe en vers anapestiques et en langue dorienne, composée par
Achille à la louange d'Homère. Mais Polyxène est toujours morte !
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
tel est Achille, tel Hector, tel Protésilas, tel Palamède, tels les
deux Ajax. De plus : lettrés, musiciens, artistes délicats et athlètes
complets. Enfin leur désintéressement donne la mesure de l'esprit
chevaleresque dont Philostrate les anime : • Les autres, dit Ajax
fils d'Oïlée, sont venus pour Hélène ; moi, pour l'Europe ; car,
étant Grecs, il nous faut commander aux barbares (1) ».
On s'attendrit devant cette galerie de jeunes gens aussi bien
élevés que le fut Caracalla lui-même, et dont le portrait physique
nous est fait minutieusement : nous savons même que Paris se
vernissait les ongles avec soin. Mais La Motte, abréviateur
d'Homère, les peignit avec plus de vérité lorsqu'il fit dire au vieux
poète, en vers de mirliton :
Mon siècle eut des dieux trop bizarres,
Des héros d'orgueil infectés.
Des Rois indignement avares,
Défauts autrefois respectés.
En affadissant ces êtres primitifs, le sophiste enlève toute vrai-
semblance aux données essentielles de l'Iliade, qu'il maintient
cependant. 11 ôte aux personnages eux-mêmes le naturel qui
nous les fait admirer. Si Hector, devant la mort inévitable, se
met tout bonnement à fuir, si Achille, pour une esclave, trahit
ses amis, si l'avidité du Roi des Rois lui fait perdre de vue le bien
(1) Héroïque, IX, 1.
46 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
commun, c'est qu'Homère voit en eux des hommes. Tous ont
leurs beaux moments ; leur volonté n'est pas tendue perpétuelle-
ment. Les Grecs se battent pour le butin, parce qu'il faut vivre.
Ils ont les mêmes dieux, les mêmes mœurs, les mêmes institutions,
la même langue, aussi, que les Troyens ; on les étonnerait beau-
coup en leur parlant de différences de races et en leur apprenant
qu'ils sont les champions de l'Occident contre l'Asie. Mais ils
vivent : et c'est assez.
L'imagination de Philostrate se marque, nous l'avons vu, dans
l'anecdote et le détail. Son application à faire valoir la beauté
des héros trahit l'amateur d'art. Il admire, en effet, la peinture
et la sculpture, qu'il juge apparentées à l'art du discours. Aussi
son œuvre : Images (Elxoveç) est-elle consacrée uniquement à
décrire des tableaux qu'il prétend avoir vus et expliqués à des
adolescents dans un palais des environs deNaples. On y retrouve,
bien entendu, les héros d'Homère, et l'auteur s'arrête complais-
samment à l'éducation d'Achille. L'un des morceaux les plus
longs a pour thème une Chasse au sanglier. Ici encore, Philos-
trate veut faire plaisir à Caracalla, dont la distraction préférée
fut de tuer des bêtes féroces, à l'imitation de Commode : toute-
fois il eut assez de modestie pour refuser le surnom d'Hercule
qu'on lui proposait naturellement (2).
Comme on le voit aisément, le talent de Philostrate est souple
et divers ; son information est vaste, et sa curiosité paraît uni-
verselle. On le définirait volontiers une sorte d'encyclopédiste.
Mais il ne rougit pas de sa vraie profession, celle de sophiste, et
même s'en fait gloire : voilà tout l'effet des anathèmes de Platon !
Il prend, au surplus, ses précautions pour qu'on ne lui oppose pas
ce grand nom :
Le divin Platon, écrit-il à l'Impératrice, ne portait pas envie aux sophistes
quoique cette opinion soit fort accréditée chez quelques-uns ; il était pris
d'émulation pour eux, parce qu'ils allaient charmant petites et grandes
villes à la façon d'Orphée et de Thamyris ; mais il était aussi loin de les
jalouser que l'émulation est loin de l'envie... En tout cas Platon a recours
même aux formes des sophistes ; il ne laisse pas à Gorgias l'avantage de
mieux gorgiaser que lui, et, en bien des endroits, il emprunte le ton d'Hip-
pias et de Protagoras (3).
Il rappelle ensuite le prestige de Gorgias et lui attribue les plus
(1) Imagp.'!, Il, 2.
(2) Images, 1, 2G-27.
(3) Lettres : 73, à Juiia Augiista.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 47
illustres disciples, Critias, Thucydide, même Périclès, par l'inter-
médiaire (honni soit qui mal y pense ! ) d'Aspasie.
Dans la préface de ses Vies des Sophistes, dédiées au premier des
Gordiens qui était lui-même un orateur et un poète de talent, il
définit l'ancienne sophistique par cette formule frappante, et, à
la rigueur, exacte : « une rhétorique philosophante ». Sa supério-
rité sur la philosophie proprement dite est d'écarter les menus
débats et de procéder par affirmations énergiques. Elle a donc
un étroit rapport avec la divination ; et, de fait, Apollon Pythien
parle souvent comme un sophiste. Cette ancienne sophistique,
dont le fondateur est Gorgias, dissertait sur les vertus morales, les
héros et les dieux, la configuration du monde. La seconde, insti-
tuée par Eschine, le rival de Démosthène, représente les types
généraux de la société : pauvres, riches, grands et tyrans ; elle
traite aussi les sujets individuels, que l'histoire lui fournit.
L'ouvrage lui-même comprend une cinquantaine de biogra-
phies, qui se suivent en ordre dispersé (Philostrate composait
mal), et se réduisent parfois à peu de lignes. Celles de quelques
sophistes plus récents, comme Polémon et Hérode Atticus, sont,
au contraire, très développées. Elles abondent en traits curieux.
A force de sentir le pittoresque. Philostrate devient parfois émou-
vant ; et le tableau de Dion Chrysostome, rejetant ses haillons,
escaladant un autel pour haranguer des mutins et s'emparant de
leurs esprits par une citation d'Homère, est d'un grand artiste ;
on s'étonne que ce sujet, au temps de la longue faveur de l'an-
tique, n'ait jamais, semble-t-il, tenté le moindre pinceau.
Mais Philostrate, cet agréable dilettante, gracieux conférencier
pour dames, assez mal pourvu de sens critique, superstitieux à ses
heures, adroit courtisan del'Augusta, desCésars et du public, donc
parfaitement incapable de se priver d'un mot, d'une anecdote à
effet (authentique ou non), auteur des pieds à la tête et chez qui
l'on n'éprouve jamais l'étonnement ravi de rencontrer l'homme,
était-il des mieux préparés à écrire l'histoire d'un sage, d'un
réformateur du culte, d'un demi-dieu Y Sans doute, comme à toute
autre besogne littéraire. Il possédait les recettes de tous les genres
et savait l'art de désennuyer. Peut-être ces talents ne suffisaient-
ils pas à remplir sérieusement le rôle qu'un caprice impérial de-
vait attribuer à l'heureux polygraphe.
(A suivre.)
Le Mystère Poétique
par Pierre TRAHARD,
Professeur à V Université de Dijon.
VIII
Rapports de la Poésie avec les Arts plastiques,
la Musique, la Danse.
Au risque de se volatiliser, la poésie ne peut donc se fondre
avec le mysticisme. Les critiques les plus férus de la poésie pure
en conviennent. Sans doute deux attitudes restent possibles : ou
bien, comme Mallarmé, tendre au silence en répudiant le langage ;
ou bien recourir au langage et tenter, grâce à lui, de s'exprimer
et de se communiquer. Tel poète, parce qu'il a trop à dire et dé-
sespère d'atteindre une forme adéquate à sa pensée, se tait. Tel
autre, parce qu'il n'a rien à dire, lâche les écluses du lyrisme.
« J'ai envie d'écrire un poème et je n'ai rien à dire, avoue J.-R.
Bloch ; j'ai envie de me consoler avec des mots (1). »
Les deux attitudes se justifient. La seconde a, naturellement,
plus que la première, la faveur des bavards et des poètes, car le
propre de l'expérience poétique est d'être communicable, sou-
ligne Bremond. « Le poète, en tant que poète, ne peut [donc] pas
ne pas parler (2). « Là est sa gloire et là sa faiblesse. S'il est vrai
que le soin de trouver les paroles convenables nuit aux mouve-
ments du cœur, l'invincible besoin de traduire au dehors l'expé-
rience poétique oblige le poète à se libérer par des mots. Ainsi la
tyrannie de la parole s'affirme contre la poésie pure elle-même,
au risque de paralyser les élans et d'éteindre les flammes. Il ar-
rive même que, pour un théoricien comme J. Royère, la poésie
(1 ) Anthologie des Poêles de la N. R. F., p. 77.
(2) Cf. Prière cl Poésie, p. 168, 210, 221. — La Poésie Pure, p. 77,96, 181.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 49
soit la pensée de la vie réalisée par l'expression et l'art du lan-
gage (1). On peut déplorer cette contrainte ; mais, jusqu'à nouvel
ordre, la poésie ne saurait se passer d'un mode d'expression, et
ce mode d'expression est le mot. Ou se libérer du langage, ou se
libérer par le langage : il n"est pas d'autre issue. Le mystique
s'échappe par la porte du silence ; mais le poète ? Au terme de
la vie mystique, remarque M. A. Béguin, il y a silence et absence
d'images ; au terme de la tentative poétique, parole et naissance
d'une forme (2).
Quelle forme ? II s'agit pour le poète de découvrir celle qui tra-
duira le mieux ce mystère dont il est tourmenté. Le problème du
mystère poétique est donc étroitement lié au problème de l'ex-
pression. Ici, à nouveau, les fils s'embrouillent. Car les théori-
ciens et les poètes ont toujours cherché à dégager la poésie de
l'emprise des mots (3), redoutant pour elle, avec assez de raison,
qu'elle tombe dans le verbalisme et l'éloquence, où elle se com-
plaît, chez nous, depuis des siècles. Comment échapper à ce dan-
ger ? En rapprochant la poésie de ses origines, qui sont musi-
cales, et en lui offrant le secours des arts voisins. « La poésie est,
sans aucun doute, déclare Anna de Noailles, l'art spacieux et
dominateur dans lequel tous les autres se confondent (4). » Con-
fusion magnifique et redoutable, magnifique, car elle signifie que
les vertus les plus humaines et les plus hautes de la peinture et
de la musique entrent dans la poésie ; redoutable, car elle entraîne
à des chevauchements et à des conflits. Elle se justifie probable-
ment, puisque, dès l'antiquité, on l'a envisagée et, parfois, réso-
lue. La poésie semblait aux Grecs inséparable de la musique, du
chant et de la danse, aux Latins inséparable de la peinture.
Ronsard et ses amis de la Pléiade concevaient encore l'ode comme
Pindare et Horace. Mais c'est surtout depuis Rousseau que le
poète se soucie de confondre ses moyens avec ceux des autres
arts (5). Il ne s'agit pas d'une vague ressemblance extérieure, il
s'agit d'une concordance exacte entre les modes d'expression.
Reprendre toutes les thèses, toutes les discussions de ceux qui,
(1) Le Musicinmc, p. 8 et 9.
(2) L'Ame romarilique cl le Rt'vr, IF, 438.
(3) Cf. Novalis, Fraqnn'nls, Triid. Maeterlinck, p. 107.
(4) Le Livre de ma Vie, Paris, Hathelle, in-12, 1932, p. 190.
(5) Cf. Béguin, L'Ame romantique et le Bève, 1 1, 322.
50 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
depuis des siècles, ont agité le problème, serait vain et fastidieux.
11 s'agit d'indiquer le point où nous en sommes et de marquer
l'attitude des poètes contemporains à l'égard de ce problème.
C'est ainsi que l'assimilation de la poésie à la peinture semble
aujourd'hui abandonnée, car sa valeur est très contestable. La
poésie pure ne saurait être descriptive ; le lit pictura poesis a fait
son temps, et le parallèle institué par Horace, repris avec com-
plaisance et dilué par l'abbé Du Bos, est hors de mise au xx^ siè-
cle. On ne dirait même plus avec Sully-Prudhomme que la poésie
lutte avec la peinture, parce que la mémoire est une toile oîi la
poésie évoque les images des objets extérieurs. Fausse assimila-
tion ! Elle mène tout droit à tel poème comme Le Cygne. Sully-
Prudhomme ajoute aussitôt que décrire n'équivaut pas à peindre,
car la description ne peut composer une image exacte et adéquate
de l'objet (1). C'est une vérité de La Palisse.
Ce qui demeure vrai, c'est l'aspiration commune de la poésie
et de la peinture, et leur développement parallèle ; aspiration
commune, c'est-à-dire interpréter, au besoin transposer et
transfigurer ; développement parallèle, c'est-à-dire Racine et
Poussin, Diderot et Greuze, Hugo et Delacroix, Flaubert et Cour-
bet, Zola et Cézanne, Mallarmé et Gauguin, Guillaume Apolli-
naire et Picasso... Il n'est pas faux de découvrir une parenté en-
tre la poésie surréaliste et le sensualisme impressionniste d'un
Manet, d'un Degas, d'un Renoir, qui s'efforce de passer du réel
à l'irréel, du visible à l'invisible. Il n'est pas faux de rapprocher
la peinture intellectuelle d'un Maurice Denis de la poésie intel-
lectuelle d'un P. Valéry (2), comme on peut, à juste titre, retrou-
ver chez un Puvis de Chavannes ou un Cézanne un retour à l'or-
dre cartésien de Poussin. Il n'est pas faux de confronter à l'ex-
périence dadaïste l'expérience cubiste d'un Matisse et d'un Pi-
casso. 11 n'est pas faux, d'une manière générale, de relever la
même anarchie déconcertante et riche dans la poésie et dans la
peinture contemporaines (3). Mais ce parallélisme commode, au-
quel s'emploient tant de critiques, loin de résoudre le problème
de l'expression, ne l'effleure même pas ; car il ne s'agit point de
dire qu'un tableau parle, qu'une couleur chante, qu'un poème
peint, pour le résoudre. Peut-être serait-il plus opportun de dire
que la poésie et la peinture ont leur vertu dans l'immédiat et le
(1) Teslamcnl poétique, Paris, Lemerre, in-12, 1905, p. 168.
(2) Cf. Segond, L'Eslhétique du sentiment, p. 85.
(3) Cf. A. Vollard, Souvenirs d'un marchand de tableaux, p. 279.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 51
présent, l'être et le réel, dont elles épousent les nuances infinies
et les métamorphoses constantes (1), tandis que l'architecture
et la musique représentent des formes et des lois ; encore n'est-
ce pas certain. Peut-être accorderait-on à bon droit la lumière,
les couleurs, les jeux d'ombre au poème, et la poésie au tableau,
si le peintre et le poète, saisissant la nature à travers leur tempé-
rament, interprétaient la matière inerte ou sensible avec une égale
intelligence, une égale vibration. Mais le mot reste le mot et la
couleur reste la couleur, ce qui exaspère certains poètes et déses-
père certains peintres. Le plus sage est d'en prendre son parti. ^ —
« N'est-ce pas, Monsieur Degas, qu'on sent dans cette toile l'in-
fluence de Maeterlinck ? ». — « Monsieur, fit Degas, le bleu sort du
tube, et non pas de l'encrier (2). » Mot et couleur ne se peuvent
rapprocher qu'en créant un rythme capable de soulever l'âme.
Encore une différence essentielle les séparera toujours : la poésie
évoque et suggère dans le temps, la peinture évoque et suggère
sur le plan de l'espace, et même sur un plan, tout court ; elle n'est,
au fond, qu'une trace sur un plan. Mais c'est dans la mesure où
elle sent et suggère, où elle crée une émotion, qu'elle se rappro-
che de la poésie (3). Un tableau de Poussin est arrêté, toujours
fini ; une toile de Corot donne l'impression de ne l'être pas ; des
deux, c'est Corot le poète.
11 en est probablement ainsi de la sculpture et de l'architec-
ture. Ça été longtemps un lieu commun de rapprocher telle forme
de poésie, plastique par excellence et contre toute autre vertu,
de la statuaire, et le poète du sculpteur. Qui nous fera grâce du
parallèle entre le Parnasse et la sculpture antique, entre Leconte
de Lisle et Barye ? Rapprochement superficiel, lieu commun sans
valeur. Alors on a poussé plus avant, avec audace. Un théoricien
moderne, M. Jean Royère, dans son ouvrage sur Le Musicisme
sculptural, s'efforce d'établir une parenté étroite entre la sta-
tuaire et la poésie, sous le prétexte que toutes deux visent au
même absolu technique, c'est-à-dire à l'équilibre du sens et du
son. Pour son maître, Mallarmé, la sculpture était « le soulève-
ment de la vie dans le grain de marbre. » Or, la poésie est, elle
(1) Cf. Valéry, Eupalinos, p. 131-132.
(2) Vollard, ouvr. cité, p. 280.
(3) Cf. Novalis, Fragments, Trad. Maeterlinck, p. 104.
52 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
aussi, soulèvement de vie, donc langage. Il en résulte les for-
mules suivantes :
La magie verbale doit, être comparée à la magie sculpturale. — Le mou-
vement poétique est sculptural plutôt que musical. — Le mouvement est de
même essence dans le langage syntaxique du poète et dans le langage plas-
tique du sculpteur. — Chez tous deux il est « une évanescence », une sorte
d'« évaporation continue ». — Ainsi la statue et le poème sont « deux jumeaux
différents de traits autant qu'il se peut croire, voués, cependant, à des ar-
chétypes d'art et à un destin commun ».
Bref, c'est de la technique sculpturale que le poète mallarméen
tire son mouvement (1). Toutes ces formules, souvent préten-
tieuses et parfois obscures, reviennent à dire que l'art, sous la
forme plastique et poétique, l'art, fondé sur la vie, ne peut être
que mouvement comme elle. On peut en discuter ; tel poète, qui
hait le mouvement, comme Baudelaire, n'en conviendrait pas.
En dehors de toute formule, qui sent l'école et le parallèle clas-
sique, il reste à démontrer que la technique de Michel Ange etc
celle de Dante, et l'art de Rodin celui de Hugo.
La technique de l'architecture est-elle plus voisine de celle du
poète, et peut-on valablement comparer Racine à Claude Per-
rault, Le Tasse à Bramante, Le Corbusier à Valéry ? On n'avait
guère tenté le rapprochement entre l'art de bâtir et l'art de tra-
duire en vers, réguliers ou libres, un sentiment ou une pensée.
C'est P. Valéry qui donne corps à ce rapprochement. Lecteur
assidu, au moins dans sa jeunesse, de Viollet-le-Duc et de Owen
Jones (2), il avoue que l'architecture a tenu une grande place
dans les premières amours de son esprit, et qu'elle a été la pas-
sion de son adolescence ; l'idée de la construction n'est-elle
point passage du désordre à l'ordre, l'usage de l'arbitraire pour
atteindre la nécessité ? Rien de plus beau, de plus complet. «Seule
entre tous les arts, dit-il, et dans un instant indivisible de vision,
l'architecture charge notre âme du sentiment total des facultés
humaines. » Pourquoi ? Parce que l'architecture s'appuie sur la
géométrie, ce modèle incorruptible du raisonnement précis et de
la rigueur subtile, qui divise les moments de l'esprit, réalise « cet
ordre merveilleux où chaque acte de la raison est nettement placé,
nettement séparé des autres », et fait penser ainsi à la structure
des temples. Chaque ornement du temple évoque ces membres
de la science pure, qui, depuis les Grecs, s'appellent définilions,
(1) Le Musicismc sculptural, p. x à xx.
(2) Cf. Hubert-Fabureau, P. Valénj, p. 14.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 53
axiomes, lemmes, théorèmes... Partie de la géométrie, l'architec-
ture interprète l'espace, soulève des problèmes d'équilibre et de
structure, conduit par conséquent aux plus profondes théories
de physique générale et de mécanique (1).
Or, prétendre que le poème et le monument sont liés dans
leur essence, parce que le poème doit être construit avec une ri-
goureuse logique, comme une maison ou un temple, c'est une ba-
nalité, un autre lieu commun dont Valéry se garde avec soin.
Sans doute il veut que le poème ait la solidité et la durée de l'ar-
chitecture, et il pratique avec maîtrise cet art de la construction :
le Cimetière Marin et les Fragments de Narcisse sont construits
comme une ode de Malherbe. Sans doute, dans Eiipalinos ou
V Archilecle, Valéry souligne que le langage est constructeur, que
la parole peut construire, comme elle peut créer ou corrompre ;
or le langage est la matière du poète. Rien ne tient par soi-même,
précise-t-il dans Variété. « Même dans les pièces les plus légères
il faut songer à la durée, — c'est-à-dire à la mémoire, — c'est-à-
dire à la forme, comme les constructeurs de flèches et de tours
songent à la structure », et l'on peut ajouter : comme un peintre
songe à la solidité de ses plans et de ses fonds. Bref, le poète est
celui qui assemble et dispose des blocs irréguliers (2). Mais ce
n'est point directement ainsi que Valéry rapproche la poésie de
l'architecture ; c'est par l'intermédiaire de la musique. Le passage
est subtil et mérite attention.
Un mouvement, dit-il, doit parler et chanter, comme la musi-
que (3). Image banale, sans portée et même sans signification
nette. Mais Valéry précise. La musique est « un édifice mobile,
sans cesse renouvelé, et reconstruit en lui-même » : « Toute cette
mobilité forme donc comme un solide, dit Socrate à Phèdre
dans Eupalinos. Elle semble exister en soi, comme un temple
bâti autour de ton âme ; tu peux en sortir et t'en éloigner ; tu
peux y rentrer par une autre porte... « Ainsi les deux arts qui en-
ferment l'être dans son ouvrage et l'âme dans ses actes sont la
musique et l'architecture : toutes deux occupent la totalité d'un
sens, toutes deux réalisent la perfection (4). Or la musique est in-
timement liée, par ses origines et par sa nature, à la poésie ; celle-
(I ) Cf. Variélé, I fl, 87-8 ; I, 46 à 48, 243 — Eupalino.t, p. 185 et 212.
(2) Cf. Eupalinos, p. ISi"), 14.5-6 ; Variété, III, 89.
{'3) lliid., |i. I0(j. — P. Valéry sait-il que Delacroix a esquissé en 1892 un
parallèle entre l'architecture et la musique {.Journal, II, 122) ?
(4) Eupalinos, p. 125 à 128.
54 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ci est donc liée à l'architecture. Valéry ne le dit pas formelle-
ment ; il oppose même, en un sens, la poésie et la peinture à l'ar-
chitecture et à la musique. Mais comme il se plaît aux ingénieux
détours, comme il insiste, avec tant de théoriciens et de poètes,
sur la parenté étroite de la poésie et de la musique, il se trouve
que l'architecture, la musique et la poésie finissent par se con-
fondre.
Avant d'aborder les rapports de la poésie et de la musique, il
faut donc revenir sur le problème de l'architecture et de la poésie,
car Valéry rencontre des contradicteurs, dont un de poids, en la
personne de M. J. Bayet. Dans son curieux ouvrage Architec-
iiire et Poésie, M. Bayet repousse avec force les théories sub-
tiles de Valéry (1). Dire qu'un monument chante, c'est intro-
duire, selon lui, une trouble volupté dans un art qui n'en com-
porte aucune et qui ne se préoccupe jamais de solliciter le pas-
sant. Etablir des rapports simples entre l'architecture et la musi-
que, c'est commettre une erreur grave, car c'est confondre l'art
du temps et l'art de l'espace, c'est réduire l'antinomie temps
espace pour mieux sceller la parenté — artificielle — de la musique
et de l'architecture. Faute de mathématicien et excès de poète
qui, par la musique, veut embrasser le monde, calmer son inquié-
tude de l'insatisfait et se pacifier lui-même en assimilant la musi-
que et l'architecture, en immobilisant ainsi le temps dans la
tranquillité de l'espace ! Bien plus, il existe entre la musique et
l'architecture une opposition foncière : une symphonie oblige celui
qui écoute à se révéler à lui-même l'accord de sa sensibilité indi-
viduelle avec la sensibilité musicale du compositeur, tandis qu'un
édifice laisse l'esprit du voyant libre de ses démarches intellec-
tuelles, mais l'oblige à la conclusion rationnelle de l'architecte.
On ne saurait enfin confondre, avec Valéry, la création et la jouis-
sance, la ligne et le mouvement, à moins qu'on ne dépouille les
arts de toute réalité spécifique et qu'on accède ainsi à un tel de-
gré de pureté intellectuelle qu'ils se confondent fatalement. Mais
une pareille confusion, où l'on tend aujourd'hui, n'est ni réali-
sable, ni désirable (2).
La vérité, où est-elle ? L'approcherait-on si l'on disait que
424 450-452)
(2) C;f. Archileclure el Poésie, Paris, Colin, in-12, 1932, p. 36, 22G, 234.
P. Valéry ne semble pas avoir répondu à M. J. Bayet.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 55
l'architecte est poète parce qu'il est créateur, et que sa poésie
est celle des volumes, poésie « commune», poésie « collective » ;
si l'on disait que le musicien est poète parce qu'il règne sur le
temps et l'intègre à notre vie ; si l'on disait que le poète, « plus
qu'aucun autre artiste, réalise la synthèse totale et s'empare à
la fois du temps et de l'espace par sa passion musicale et son or-
donnance intellectuelle « (1) ? Le débat reste ouvert. M. Bayet
lui-même, tout en ruinant la thèse de Valéry, ne peut s'interdire
des rapprochements assez factices entre le sublime des poètes et
celui des architectes (2). Que les uns et les autres se soucient du
soubassement, de la composition de leur œuvre, n'entraîne pas
de nécessaires conséquences ; la différence de la matière qui s'op-
pose à l'artiste empêche toute assimilation véritable. Sans doute
on persiste à dire communément qu'un tableau, qu'une statue
parle ou chante ; on ne le dit presque jamais d'un édifice, et l'ins-
tinct populaire est une indication précieuse. Pourtant on ne peut
nier qu'une poésie naisse en nous devant les clochers de Chartres
ou les chapiteaux de Vézelay, parce qu'il existe une communion
intime entre le sujet et l'objet ; notre foi, notre mysticisme crée
la poésie de la pierre. Mais l'incroyant, lui aussi, goûte un plaisir
poétique à Vézelay et à Chartres, plaisir d'un autre ordre, pure-
ment esthétique, plaisir néanmoins. Une fois de plus, les frontières
de la poésie se révèlent difficiles à tracer, et l'on n'oserait dire avec
Sully-Prudhomme que la poésie salue l'architecture et la sta-
tuaire sans les utiliser jamais (3).
La perplexité est plus grande encore lorsqu'il s'agit de déter-
miner les rapports de la musique et de la poésie. Rapports évi-
dents, à première vue ; on en discute depuis l'antiquité, et il sem-
ble admis que la poésie vraie doit être et est musicale, comme
toute symphonie est poétique. Les nombres sont en effet les pa-
roles les plus simples ; or la musique est une science des nombres,
et la poésie une science des paroles. C'est pourquoi tous les âges
poétiques ont été séduits par l'assimilation de la poésie et de la
musique, d'autant plus que, dans ses lointaines origines, la poésie
s'accompagnait de chant et de danse. Ainsi la parenté des deux
arts est naturelle.
(1) Cf. Bayet, ouvr. cité, p. 107, 170,206,209,216,218,241.
(3) Testament poétique, p. 170.
56 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Mais on l'a forcée de plus en plus, au point d'opérer entre les
deux arts une fusion totale. La Pléiade, Ronsard en tête, avait
essayé déjà de communiquer une vertu musicale à l'expression
de ses plus hautes pensées (1). Tel théoricien, comme Pontus de
Tyard, avait attribué la même origine et le même but à la musi-
que et à la poésie, et il en avait tiré des conclusions rigoureuses : la
musique s'appuie sur les mathématiques, science des nombres
et des mesures, et la poésie a, par conséquent, elle aussi, un carac-
tère mathématique, ne serait-ce que dans le rythme, c'est-à-dire
dans le mouvement qui anime la matière, la tire du chaos, l'or-
donne selon des lois inflexibles (2). La vie humaine est musique,
harmonie, concert, et elle tire de la musique sa valeur morale ;
l'harmonie est donc à l'origine de l'expérience poétique et de la
vie humaine. Ronsard, à maintes reprises, développe les mêmes
thèmes, en les appliquant directement à ses œuvres. Le principe
essentiel est que la musique ravit la poésie hors de sa puissance,
l'inspire, élève l'âme par son alliance avec « la fureur poétique ».
Dès lors, les critiques poursuivent le jeu auquel nous avons assisté
entre les peintres et les poètes, et ils instituent un parallélisme du
même ordre entre Racine et Lulli ou Gluck, Hugo et Beethoven
ou Berlioz, Nietzsche et Wagner, Verlaine et Debussy, Valéry
et Honegger... Novalis affirme que le langage poétique est unepar-
tition musicale transcrite en mots et en pensées (3) ; Schopen-
hauer élabore une métaphysique de la musique ; le romantisme
opère — ou croit opérer — la fusion de la musique et de la poésie,
sous le prétexte que la musique saisit la vie dans les régions les
plus obscures et les plus mystérieuses, et Wagner marque l'apo-
gée de cet irrésistible mouvement (4). Mais peut-être, comme le
remarque Valéry, la musique n'a-t-elle fait alors que rechercher
et obtenir les effets de la littérature, ce qui est un assez pauvre
résultat, sensible chez Berlioz et même chez Wagner. Plus pro-
fonde est la recherche de Baudelaire, de Verlaine, et du symbo-
(1) Cf. Ronsard, Œuvres complètes, Ed. Lemerre, t. VII, p. 7-8, VIII, 115.
— Les Amours sont suivis d'un accompagnement musical.
(2) Cf. Pontus de Tyard, Solilaire Premier, et Solitaire second ou Discours
sur la Musique (Les Discours Philosophiques, Paris, L'Angelier, in-S", 1587,
p. 35-37, 40 à 129.
(3) Cf. Spenlé, Novalis, p. 357-8, 368.
(4) Cf. F. Baldensperger, Scnsibililé musicale et Romantisme, Paris, Presses
Françaises, in-I2, 1925. — H. Lichtenberger : Ou'esî-re que le Romantisme ?
(Cahiers du Sud, mai-juin 1937, p. 356). — Dans Spiridion (1839), G. Sand
fait dire à son héros : « La musique me sembla devoir être la véritable langue
poétique de l'homme indépendante de toute parole et de toute poésie écrite. »
(Ed. M. Lévy, p. 369). C'est déjà la théorie de Mallarmé et de Valéry.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 57
lisme, qui tente de reprendre à la musique son bien. « Nos têtes
littéraires, avoue P. Valéry, ne rêvaient que de tirer du langage
presque les mêmes effets que les coupes purement sonores pro-
duisaient sur nos êtres nerveux.» Que les uns s'inspirent de Wag-
ner, les autres de Schumann, peu importe. Le parti pris est évi-
dent et annonce tous les excès : ainsi Mallarmé préconise la dis-
parition de la parole, la suppression du mot et son remplacement
par des signes disposés sur une page blanche comme des notes
sur une portée musicale, car toute âme est une mélodie qu'il s'a-
git de renouer. Tout poème est alors concert ou symphonie ; la
musique se substitue au langage, qui est impuissant (1). Mais
n'est-ce pas l'abdication même de la poésie en tant que genre
distinct, vivant de sa vie propre ? J'ai entendu P. Valéry, dans
une conférence à l'Ecole Normale Supérieure, reprendre, il y a
une dizaine d'années, la théorie de son maître, et je l'ai vu dessi-
ner timidement au tableau un poème à l'aide de signes ; il ne man-
quait que les violons... On ne s'étonne donc pas que le Cimetière
Marin soit, au dire de son auteur, une « partition» : « Je ne puis
l'entendre qu'exécutée par l'âme et par l'esprit d'autrui », ajoute-
t-il. De même pour la Jeune Parque, écrite sous l'influence de
Gluck, « recherche, littéralement indéfinie, de ce qu'on pourrait
tenter en poésie qui fût analogue à ce qu'on nomme nwdulalion
en musique. » « Les passages, nous confie P. Valéry, m'ont donné
beaucoup de mal. «Il ajoute: « Tel autre poème a commencé en
moi par la simple indication d'un rythme, qui s'est peu à peu
donné un sens. » C'est pourquoi la marche, qui est un rythme,
provoque chez lui, comme chez Lamartine, l'idée d'un poème.
Mais avant d'éprouver ce rythme musical, Valéry, dont la pensée
est souvent ondoyante, s'est méfié de la musique, l'a jugée dis-
solvante, inapte à construire, donc perfide et incapable de
réussir (2). Il semble, aujourd'hui, revenu de ses préventions, et
partager l'enthousiasme de Bremond pour cet art fluide, qui s'ap-
parente si bien à la poésie. Bremond appelle à la rescciisse une
foule de témoignages, dont ceux de Bergson et de Marcel Proust,
et il invoque surtout l'admirable exemple de Racine. Ses argu-
ments se ramènent au principe suivant : la musique est un
retour à la communication des âmes ; elle est inanalysable,
(1) Cf. Valéry, Variété, l, 93-95, 183, 192. — Sully-Prudhomme, tout en
souli;,'nant l'étroite communion de la poésie et de la musique, est beaucoup
plus superlicielet prudent {Teslamcnt Poétique, p. 170).
(2) Variété, III, 73. — Mémoires d'an Poème [Revue de Paris, 1.5 décembre
1937, p. 731-732.) — Cf. A. Thibaudet : P. Valénj, p. 53, 108.
58 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ineffable ; or la poésie cherche, elle aussi, ce retour. Elle ne le
réalisera qu'en empruntant les voies de la musique. Ce lui est
relativement facile puisque, si toute musique verbale n'est pas
poétique, toute poésie est musique verbale. Un dernier effort,
et elle se confond avec la musique (1).
A une condition : c'est qu'elle ne cherche pas une simple har-
monie d'oreille, une harmonie de spectacle, mais une harmonie
de tout le corps, une harmonie profonde qui permette l'épanouis-
sement des replis intérieurs. Alain remarque que le vrai poète et
le vrai musicien parle d'abord à soi, et selon une disposition de
tout son corps, de son être entier, qu'il ne compose jamais pour
l'oreille, et qu'il existe ainsi deux musiques et deux poésies (2).
C'est pourquoi Ronsard et Beethoven peuvent se payer le luxe
d'être sourds ; leur surdité est leur salut même. Ainsi les théori-
ciens comme Sully-Prudhomme (3) paraissent fondés à établir
une liaison entre la poésie et la musique, et Mallarmé semble n'a-
voir pas tort, qui substitue, au moins en intentions, la première
à la seconde. On est tenté de suivre Valéry lorsqu'il écoute « jus-
qu'aux harmoniques les timbres de Racine », lorsqu'il se défend
de souligner chez lui des mots, car il n'y a d'abord que des sylla-
bes et des rythmes, lorsqu'il demeure, pour en jouir, dans ce « pur
état musical ». On est tenté de lui donner raison quand il soutient
que tout le mouvement poétique, de 1850 à 1937, ne se peut com-
prendre sans le secours de la musique : les concerts Pasdeloup et
Lamoureux expliquent, selon lui, Baudelaire, Mallarmé et
le symbolisme ; lui-même reconnaît, dans Amphion, mélodrame
musical, sa dette envers Debussy et Honegger (4). La musique
oriente ainsi la poésie vers un destin plus pur, et, selon la remar-
que de Nietzsche, donne à la poésie un comble de diffusion et
d'instabilité (5).
Mais ce destin plus pur, la poésie est-elle capable de le réali-
ser ? Tout en insistant sur la parenté de la musique et de la poé-
sie, Bremond reconnaît que la musique pure est aussi inconnue
que la poésie pure, car cet état de pureté reste un idéal inacces-
sible (6), et Valéry en convient de bonne grâce. Il avoue, lui chez
qui le rythme joue un grand rôle, que le travail sublime du mu-
(1) Cf. La Poésie pure, p. 23, 115, 131.
(2) Senliments, Passions et Signes, Paris, Gallimard, in-12, 1935, p. 228-9.
(3) Testament poétique, p. 170.
(4) Pièces sur l'Art, p. 47, 7G, 78. — Variété, III, 96. — Cf. Mallarmé : Vers
et Prose, p. 192.
(5) Cf. Inquisitions, juin 1936, p. 16.
(6) La Poésie pure, p. 23.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 59
sicien « est malheureusement presque interdit à la poésie par la
nature même du langage et par les habitudes que son rôle poé-
tique permanent imprime à l'esprit ; nous exigeons, par exemple,
qu'un discours ne puisse recevoir qu'un sens » (1). Mais, précisé-
sément, nous ne l'exigeons point en poésie, et Valéry s'accom-
mode fort bien que ses poèmes aient plusieurs sens (2), C'est peut-
être cette plasticité qui rapproche le poème de la symphonie,
nialléable au gré de l'auditeur ; telle sonate de Schumann ou de
Chopin s'interprète de manières différentes, opposées.
Toutefois la liaison entre les deux arts est-elle aussi étroite
qu'on l'affirme, et doit-elle l'être? Les rhétoriqueurs, au xv^ siè-
cle, proclamaient que « Rhétorique (Poésie) et Musique sont une
mesme chose » (3). Mais la Pléiade, tout en préconisant l'alliance
des deux arts, s'élève contre leur confusion absolue ; elle juge
qu'une pareille erreur entraîne le poète à faire de la poésie une
simple combinaison de rythmes et de rimes, une sorte de musique
naturelle. Or, de même que le mysticisme n'est sensible qu'aux
âmes prédisposées et élues, de même cette musique naturelle
n'est sensible qu'à ceux qui sont susceptibles de compréhension,
de « possession musicale ». Rares, très rares sont-ils. La plupart
des lecteurs n'a pas d'oreille, et, néanmoins, goûte la poésie. Cer-
tains poètes n'ont aucun sens de la musique,qui sont pourtant de
grands poètes. Le lyrisme n'est pas toujours subordonné aux
impressions auditives, ni la personnalité poétique toujours
obsédée par la rumeur du monde et le souci de faire chanter le
vers. Le poète musicien donne malgré lui la préférence aux sensa-
tions d'ordre sonore, et il en fournit des preuves démonstratives
dans ses moyens d'expression, ses comparaisons, ses rimes, la
coupe de ses vers, son rythme... Il exige que la musique et la poé-
sie soient chose symphonique, dans tous les sens du terme. En-
core faut-il prendre garde : des comparaisons d'ordre sonore, des
analogies, des images auditives, ne révèlent pas forcément l'acuité
suraiguë de l'ouïe. On l'a démontré pour Anna de Noailles, si ar-
demment musicienne, mais chez qui le mot musique traduit moins
des souvenirs auditifs que l'exaltation, des impressions vives de
nature, l'ivresse dionysiaque, l'élan du désir... Dans ses poèmes,
« la comparaison musicale ne sert qu'à fixer des états d'âme. Elle
(1) Mémoires (riin Poème [Revue de Paris), 15 dccombre 1937, p. 741.
(2) Cf. Variéti':, [II, 80.
(3) Cf. Cliamartl, Les origines de la poésie française de la Renaissance, p. 149,
60 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ne tend pas à révéler une exceptionnelle réceptibilité auditive» (1).
Peut-on parler alors des noces mystiques de la musique et de la
poésie ? II en faut davantage pour les réaliser. Pourtant Anna
de Noailles est une de celles qui ont le plus fait, après Verlaine,
pour concilier les deux arts, opérer leur synthèse, les contraindre
à traduire l'un par l'autre les manifestations de la vie, l'amour
et la mort. Des liens spirituels l'unissent à Beethoven et à Cho-
pin, à Schumann et à Wagner.
Ainsi tel poète, qui est un auditif, se réclame de la musique,
tel autre, qui est un visuel, de la peinture, tel autre, qui est un
constructeur, de l'architecture. Pourquoi un quatrième ne la
raccorderait-il point au chant, qui traduit l'essence musicale de
la poésie, et à la danse, qui est plasticité, acte pur des métamor-
phoses ? Valéry juge cette assimilation légitime et charmante (2).
Avant lui Mallarmé voyait dans la danse une poésie vivante et
soutenait que « la danseuse est une métaphore », le ballet un dé-
cor vivant (3). Claudel ne raconte-t-il pas que le danseur Nijins-
ki « avait trouvé le moyen d'écrire et de noter la danse comme on
fait pour la musique » (4) ? Une danseuse est non seulement
un corps, mais une âme rythmée. Tout se ramène en effet, comme
le pensaient les Grecs, à la question essentielle du rythme. C'est
le rythme qui entraîne la pensée du poète comme le pas de la dan-
seuse et la voix du chanteur. « Il faut toujours, affirme Bremond,
que le discours porte le chant, sans quoi nous n'aurions pas de
poème, et que le chant impose sa ligne au discours, sans quoi nous
resterions dans la prose (5). » Et A. Spire déclare. « Pas de sens,
pas de rythme, donc pas de poésie (6). » Il en va donc de Lamar-
tine, de Verlaine et d'Anna de Noailles comme de la Pasta, de
la Sontag ou de M^^ Croiza.
Mais les théoriciens les plus épris de ces rapprochements sub-
tils marquent des doutes et des inquiétudes. Bremond avoue que
les vibrations du chant et celles du discours diffèrent, puisqu'elles
n'ont pas les mêmes effets (7). Dans la Lettre à M^^ C . . . , P. Va-
(1) R. Jardinier, La Musique dans l'œuvre de la Cumlcsse de Noailles {La
Revue Musicale, février 1931, p. 104 à 108).
(2) Cf. Pièces sur l'Arl, p. 43. — Lettre à Madame C..., p. 2. — L'Ame et la
Danse, p. 46. — Cf. Alain, ouvr. cité, p. 225, 239.
(3) Cf. J. Royère : Le Musicisme, p. 167.
(4) Positions et propositions, p. 23.3.
(5) Racine et P. Valéry, p. 198.
(6) La Bouche et VOreille, ou du Plaisir poétique considéré comme plaisir
musculaire {Revue de Paris, !<■■• février 1934, p. 591).
(7) Racine et P. Valérij, p. 186.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 61
léry déclare sans sourciller : « La poésie n'est pas la musique ;
elle est encore moins le discours. » Voilà donc notre bel échafau-
dage par terre, à moins que les phonéticiens ne le relèvent (1).
Valéry, toujours subtil, ajoute : «C'est peut-être cet ambigu qui
fait sa délicatesse. On peut dire qu'elle va chanter plus qu'elle ne
chante, et qu'elle va s'expliquer plus qu'elle ne s'explique. Elle
n'ose sonner trop haut, ni parler trop net (2). » Bref, la poé-
sie, qui souffrait déjà de l'impuissance des mots, n'a et ne peut
avoir que des velléités.
Pourtant il faut qu'elle sonne, il faut qu'elle parle, il faut qu'elle
se réalise elle-même. Toutes ces assimilations successives avec
l'architecture, la musique, la danse et le chant trahissent parfois
autant d'embarras que de prétention et de recherche, et elles
compliquent le problème au lieu d'aider à le résoudre. Si elles
s'appliquent à la technique, à la ressemblance de certains modes
d'expression, elles peuvent, à la rigueur, se justifier ; ainsi
M. Cohen a montré ce que Valéry doit à l'architecture dans telle
strophe du Cimetière marin (3). Mais si elles veulent s'appliquer
à la nature profonde de la poésie, elles sont artificielles et fausses.
Bien plus, elles sont contraires à cette volonté des poètes contem-
porains d'isoler la poésie de toute autre essence qu'elle-même (4).
Singulière façon de l'isoler que de la confondre avec les arts, avec
tous les arts! Le vice du système apparaît crûment, surtout lors-
qu'il s'agit de poésie pure. Le poète est voué à l'échec, s'il veut,
avec des mots, être peintre, sculpteur ou musicien, car son do-
maine est celui de la pensée et du sentiment, non des arts plas-
tiques (5). La faillite du Parnasse peut s'expliquer ainsi, et beau-
coup de faillites actuelles.
Que la parole soit infirme, nul n'en disconvient, mais elle est
une infirmité nécessaire, comme le pinceau, le compas, l'ébauchoir
et l'instrument de musique. Les poètes qui lui sont le plus hos-
tiles sont obligés de le reconnaître, obligés de recourir aux res-
sources de la langue, à la souple valeur des mots, des similitudes
et des contrastes, à l'incantation des images et des symboles, in-
(1 ) Sur les travaux i)honét.iqucs en cour^;, cf. Spire, ouvr. cité, p. 580.
(2) Lellreù M'^^ C..., p. 2.
(3) Ensai (T explicalion du CimcliÎTC marin, Paris, Gallimard, in-lG, s. d.,
p. 5,').
(4) Valéry, Varitlè, 1, 93.
(5) Cf. Duval, La Poésie el le principe de transcendance, p. 33.
62 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
termédiaires entre leur pensée et celle du lecteur, comme aux
ruses prestigieuses de la versification et delà prosodie (1). Ecrire
est un problème : Valéry avoue que le poète doit se prendre d'une
curiosité pour la forme, s'exciter à la perfection, chercher la con-
tinuité, l'égalité, la plénitude... ; l'art s'oppose, en ce sens, à l'es-
prit (2). S'attaquer à ce problème, est-ce vraiment déchoir ? On
a pu caractériser le tour de pensée de V. Hugo par l'emploi rai-
sonné que le poète fait de la métaphore, de l'asymptote et de la
parabole (3). Pensée vulgaire, qui a besoin de tels interprètes, art
grossier qui a besoin de tels supports ! s'écrient les partisans de la
poésie pure ; ce sont là expédients vulgaires... Voyez au contraire
Mallarmé : lui seul a osé représenter « le mystère de toute chose
par le mystère du langage », c'est-à-dire que, loin de craindre
l'obscurité et l'hermétisme, il les cherche : à réalité obscure forme
obscure. « Comme le monde des sons purs, sireconnaissables par
l'ouïe, fut extrait du monde des bruits pour s'opposer à lui et
constituer le système parfait de la Musique, écrit à ce propos
Valéry, ainsi voudrait opérer l'esprit poétique sur le langage. »
Dans Léonard el les Philosophes il précise que l'art du poète est
d'abuser de la résonance et des sympathies occultes des mots,
et de spéculer sur une sorte de foi dans l'existence d'une valeur
absolue et isolable de leur sens (4). Ailleurs, il arrive à cette con-
clusion aride que le langage poétique peut différer du langage
pratique autant que celui de l'algèbre ou de la chimie (5). Ainsi
nous tournons toujours dans le même cercle : la langue poétique
doit devenir une langue abstraite, une portée musicale, des signes
algébriques... Confusion redoutable : n'est-ce point solliciter un
miracle, ou risquer une faillite ? La communication entre le poète
et le lecteur ne peut s'établir que si celui-ci est musicien ou ma-
thématicien ; c'est trop lui demander sans doute, et l'échec mar-
que une pareille tentative. Plus tard, peut-être, quand l'homme
aura des sens plus affinés, ou d'autres sens...
La réalité présente commande une ambition moins vaste. Ne
suffit-il pas que la poésie, qui est un art de certains effets du lan-
gage, ait des droits sur la langue, agisse sur elle, trouve des écarts
(1) Cf. R. de Renéville, L'Expérience poélique, p. 28 à G5 : La Parole, Les
images.
(2) Mémoires d'un Poème (Revue de Paris, 15 décembre 1937, p. 748).
(3) Cf. E. Huguet, Le sens de la forme dans les métaphores de Victor Hugo,
Paris, Hachette, 2 vol. in-8<', 1904.
(4) Variété, 111, 18, 14, 175.
(5) Pièces sur l'Art, p. 59.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 63
qui l'enrichissent et lui font faire des bonds ? Cette langue, elle
la respecte, et ne la violente qu'à bon escient. La Jeune Parque
est écrite, comme tous les poèmes de Valéry, ouvrier tenace et
patient, avec un souci linguistique de tous les instants (1). De
son côté Claudel reconnaît que la poésie réalise avec des mots
l'idée qu'on a eue de quelque chose (2). A cette attitude tradi-
tionnelle s'oppose celle des dadaïstes. « Mettez tous les mots
dans un chapeau, tirez au sort, voilà le poème dada », écrit Tris-
tan Tzara (3). Nous avons constaté le résultat d'une pareille
désinvolture, et que le hasard n'opère pas toujours des mi-
racles. Entre l'attitude valéryenne et l'attitude dadaïste, voici
l'attitude surréaliste, telle que André Breton la définit dans le
Manifeste : le surréalisme, qui est un vice nouveau, agit à la ma-
nière des stupéfiants et impose les mêmes images queropium(4).
Ces images, non préméditées, viennent d'un rapprochement
fortuit et échappent ainsi au principe de l'association des idées.
Les deux termes de l'image ne sont pas déduits l'un de l'autre,
d'où leur incohérence apparente et le caractère arbitraiire de l'i-
mage qui ne peut guère se traduire en langage poétique. L'image,
guide de l'esprit, ne révèle plus que sa dissipation.
Une église se dressait, éclatante comme une cloche. — Sur le pont la rosée
à tête de chat se berçait. — Le rubis du Champagne. — Dans la forêt incendiée
les lions étaient frais. — La couleur des bas d'une femme n'est pas forcément
à l'image de ses yeux...
Breton est plus près de Tzara que de Valéry, et, pour cette rai-
son, il coupe toute communication entre le lecteur, qui n'est
point un initié ou un complice, et lui.
Ces attitudes singulières en commandent d'autres, qu'il est
inutile de définir : le baroque et l'absurde sont hors de notre
champ. Après tant de discours la vérité nous échappe-t-elle en-
core ? Ou bien faut-il conclure, avec Bremond, que la poésie n'est
ni dans les mots, ni dans les images, ni même dans les idées, mais
dans le mystère qui les soulève et les traverse, dans ce « courant
souterrain de pensée non visible, indéfini », dont par le E . Poe, dans
ce mouvement, cet élan analogue à l'élan vital de l'Eyo/u/fon Créa-
frice{ù) ? Ainsi nous revenons à E. Poe, un desinitiateurs delà poé-
(1) Cf. Valéry : Pièces sur l'Arl, p. 55, 177.
(2) Posilions et Proposilions, p. 94.
(3) Cf. Anlhologie Kra, p. 423.
(4) Alanifcsle du Surréalisme, p. G2, 65.
(b)lLa poésie pure, p. 113, 119.
64 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sie pure, ou nous aboutissons à Bergson, sur qui s'appuient avec
complaisance les théoriciens de la poésie pure. Le progrès, si l'on
peut dire, a consisté à tourner en rond.
Mais ce courant souterrain, ce fluide qui rejette l'image comme
un obstacle, qu'est-il ? M. P. Souday s'inquiète, s'impatiente
parce qu'il ignore « de quoi est fait ce fluide mystérieux qui
transfigure ». Bremond prend en pitié le rationalisme aveugle
de Souday (1). Importe-t-il, en effet, de savoir la nature exacte
de ce fluide ? Perdons l'espoir de le connaître comme nous con-
naissons le courant électrique, appelons-le inspiration, génie..,
et n'en parlons plus.
Ainsi l'étude des moyens d'expression ne résout pas le mys-
tère poétique. Elle le laisse subsister dans son entier, elle l'enve-
loppe même parfois de confusion et de ténèbres. Heureusement,
au-dessus de cette technique fragile et décevante, brillent une
lumière, l'intelligence, et un feu, la sensibilité. Il nous reste à exa-
miner si le poète doit marcher vers la lumière de l'intelligence
ou se laisser embraser par le feu de la sensibilité.
(-4 suivre.)
(1 ) La poé^if pure, p. 119.
L'exotisme dans la littérature française
depuis Chateaubriand
par Pierre JOURDA,
Professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier.
VII
L'Extrême Orient {suite).
Mais les imaginations depuis longtemps allaient plus loin,
« Oui est-ce qui n'est pas allé un peu en Chine ? » déclare le For-
tunio de Gautier, aimé par une princesse chinoise aux petits
yeux bridés, au nez épaté, aux dents rouges. On voit dans ce
roman paraître un professeur de mantchou un peu ridicule. Est-ce
une allusion aux cours de Rémusat ? Je n'oserais l'affirmer. Gau-
tier, en tout cas, est à l'origine du mouvement de curiosité qui,
dès 1850, oriente les esprits vers la Chine et le Japon. N'a-t-il pas
recueilli chez lui un Chinois qui donne des leçons à sa fille Judith?
N'est-il pas l'aîné, et l'ami, des Concourt, apôtres de cette forme
nouvelle de l'orientalisme ? Autant que du Gange et de Bénarès,
il a rêvé du Fleuve Bleu et de Canton. Une jonque amarrée à un
(}uai de Londres, avec sa poupe élevée, sa chapelle de Bouddha,
ses « petites idoles au sourire narquois », aux « sourcils circon-
flexes », au gros ventre, le fait évoquer la Chine et sa « race sépa-
rée depuis des milliers d'années du reste de la création... fpays)
civilisé quand tout le monde était barbare, barbare quand tout le
monde est civilisé », inquiétante et mystérieuse, gracieuse et
laide à la fois, et dont le type parfait à ses yeux est le mandarin
lettré, à la main ridée, aux ongles longs, à l'écriture fleurie et
compliquée (1).
^'inspirant de Paul hier il développe, dans le Pavillon sur l'eau,
le thème des Romanesques : deux amis, Tou, « lettré de la chambre
(1) Fvrluiiio, clans Nouvelles, pp. 30, 57, Caprices et zigzags, LS84. p. 227-241.
66 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de jaspe », et Kouan, négociant, se sont brouillés ; leurs demeures,
contiguës, sont séparées par une pièce d'eau sur laquelle ils font
construire un mur. Dans l'étang jouent des poissons d'azur
écaillés d'or, des canards au col d'émeraude. Tou a une fille,
Kouan un fils ; l'une est poète, l'autre lettré ; tous deux refusent
les plus beaux partis ; pourquoi ? Le bonze du temple de Fô,
consulté, répond qu'il faut «le jaspe à la perle et la perle au jaspe »:
les deux jeunes gens se sont vus reflétés dans l'eau de l'étang sous
les pilotis du mur de séparation ; ils s'épousent : « Le bonheur
n'est souvent qu'une ombre dans l'eau». L'histoire est jolie, gra-
cieusement contée. Elle est, comme Forfunio, un rêve de poète (1).
Rêve de poète encore que celui de M. du Camp. Jean-Marc,
dans les Mémoires d'un Suicidé, admire un écran chinois repré-
sentant, dans un calme paysage, une jeune fille, un mandarin « au
ventre chamarré » : « J'eus envie, dit-il, de partir pour la Chine
et d'aller baigner mon visage dans les eaux du fleuve Jaune » ;
il jalonne son voyage : Alexandrie, Le Caire, Aden, Bombay,
Ceylan — « l'île des éléphants et des palmiers gigantesques », —
Calcutta, puis Pékin ; il rêve de palanquins, de jonques, de man-
darins, de nids d'hirondelles, de clochettes et de bambous ; de
« beaux poissons rouges et verts nageaient dans des bassins sous
la feuille des lotus azurés » ; il se voit en robe de soie violette, por-
tant la queue et priant Bouddha :
Salut I salut ! terre antique de la Chine I pays de la porcelaine, des lan-
ternes et des mandragores ! Salut, patrie des magots, des mandarins et des
lettrés ! Je viens fumer l'opium à l'ombre de tes mimosas et chercher des
jeunes filles sur les grands radeaux de tes fleuves... (2).
Autour de pareilles images, vulgarisées aux environs de 1850,
va travailler l'imagination des Parnassiens comme avait travaillé
celle de Flaubert à ses débuts.
On peut, malgré sa verve plaisante, négliger telle nouvelle, de
Méry, Anglais et Chinois (1843), meilleure, malgré des inexpé-
riences que ses romans hindous. Compliquée d'une invraisem-
blable histoire d'amour, d'un quiproquo moliéresque, discrète-
ment ironique (le héros de l'histoire, qui a longuement séjourné
en Chine, n'est-il pas refusé pour la chaire de chinois d'Oxford où
(1) Romans el Conles, Charpentier, s. d., p. 353-369. Gautier s'inspirait
d'un conte analysé en 1846 par Pauthier.
(2) Mémoires d'un suicidé, p. 107-111. Cf. Souvenirs liltéraires, 1822, I,
228, où il cite le Novembre de Flaubert auquel j'ai fait allusion déjà. Du Camp
rêva en 1859 de suivre l'expédition de Chine.
l'exotisme dans la littérature française 67
l'on nomme un Marseillais qui ne sait que le provençal !), elle n'en
est pas moins semée de traits de couleur locale assez exacts, quoi-
que inventés. Passons sur les bontés des femmes indigènes pour
les étrangers : Loti épuisera ce thème. Passons sur les traits diri-
gés contre la politique anglaise : « L'Angleterre brûlerait l'Asie
pour venger la mort d'un marin assassiné. » Voici, en revanche,
quelques passages qui, pour être trop parsemés de mots tech-
niques, n'en sont pas moins significatifs :
Le fleuve Bleu Chookeang descendait nonchalamment à la mer entre deux
rangs de jolis villages peints sur porcelaine... On n'entendait dans les jardins
que le frôlement subtil des feuilles de l'yo kiang hoa,la fleur qui s'ouvre et
embaume la nuit, et, dans la campagne,lechant monotone d'une choue ouen...
Sous le dôme enflammé des sycomores... se réfugiaient les arbustes à fleurs
qui vivent d'ombre, l'iu-lan, émaillé de fils d'ivoire, l'haï tang, symbole de
la modestie, le molikoa, jasmin de la Chine, la kingoa, la fleur de longue vie...
Voici un menu chinois : une entrée de bourgeons de frêne, une
racine de nénuphar bouillie, un poisson séché dans le Kiang, des
nids d'hirondelle. Méry, avant J. Boissière, avant Cl. Farrère,
décrit les songes d'un fumeur d'opium (1).
Tout ceci est amusant, mais reste aussi conventionnel que
l'Allemagne de la petite fleur bleue ou l'Italie des brigands...
Mieux valent les essais de L. Bouilhet, peignant le barbier de
Pékin « qui secoue au vent sa sonnette », le petit dieu de la porce-
laine, le Dieu Pu, la fleur Ing Wha, « petite et pourtant des
plus belles » que l'oiseau Tung Wong-Fung peut tout juste cou-
vrir de ses deux ailes, ou le lettré Tou-Tsong qui fume l'opium,
au coucher du soleil, dans sa pipe à fleurs bleues (2). Avant lui
Ampère s'était risqué à une timide traduction en vers d'un roman
chinois. Après lui Catulle Mendès chante la beauté de Ten-Si-0-
Daï-Tsin dont il rêve de baiser le « sidéral orteil », ou Heredia
celle « d'un écran bizarre au parfum exotique » (3). C'est l'époque
(1) Dans Nuils anglaises, Michel Lévy, 1857, p. 233, 229,224, 235, 247,
248. C'est à peu près l'époque où Baudelaire, dans ses Paradis arliflciels (Cf.
édit. Crépet Conard, 1928, p. 139 sqq.), adapte les rêves de Thomas de Quincey
et s'inspire de la Chine : Cf. Pelils poèmes en prose{ibid., 1926, p. 49), le conte
de l'Horloge. A.France, dans la Vie lillcraire, 3<= série [Œuvres, l.Vll, p. 85),
dans Contes chinois, ironisera ;i propos de la morale de Confucius et contera
l'Histoire de la dame à l'évenlail blanc qui est celle de la Matrone d'Ephèse.
(2) Festons et Astragales, Lemerre, 1891 ; p. 67, 70,395, 65 (Ces vers sont
de 1859 et de 1848 ; les derniers correspondent à la période des débuts de
Flaubert où il était si préoccupé d'exotisme). Cf. H. David, Les poèmes chi-
nois de L. Bouilhet [Modem Philololgy, 1918, t. XV, p. 663-674).
(3) Ampère, Litlcralure, Voyages et Poésie, Didier, 1850, p. 186-187 ; C.
Mendès, Poésies, I, 91. — Heredia, L'écran, non recueilli dans Les Trophées
cité par M. Ibrovac, J. M. de Heredia, p. 282.
68 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
OÙ Tartarin explique, au Club Alpin, comment il a défendu une
factorerie à Shang-Haï : « Alors je fais armer mes commis, je hisse
le pavillon consulaire, et pan ! pan ! par les fenêtres sur les Tar-
tares... »
Cette Chine des Tartares, des bourreaux et des mandarins
servira longtemps encore de toile de fond, que ce soit à Villiers de
risle-Adam contant ï Aventure de Tse I La, qui pourrait porter
en sous-titre : comment Tse I La épousa la fille de l'empereur
Tche Tang en lui livrant un secret qui n'en était pas un (1), ou
à O. Mirbeau écrivant le Jardin des Supplices, supplice des
caresses, supplice de la cloche, supplice du rat, « un admirable
chef-d'œuvre, en quelque sorte classique » ; « imaginations démo-
niaques et mathématiques » où des variationsatroces sur un thème
effroyable sont rachetées par quelques pages chatoyantes, mais
qui, dans leur sérieux outrancier, demeurent écœurantes.
Mieux vaut, avant d'en venir aux peintres véridiques de la
Chine, citer les traductions de Judith Gautier et surtout Le livre
de Jade où brillent de purs diamants, tels ces poèmes d'amour
intitulés L'épouse vertueuse ou Désespoir, et cette page où la
fille du poète, égalant les plus sobres artistes orientaux, conte la
mort de Li Taï Pé (2). Les vrais lettrés ont vite reconnu la valeur
évocatrice de pareils essais. Des Esseintes, le héros de A rebours,
a réuni en deux plaquettes l'essentiel de la poésie : Mallarmé,
Gaspard de la Nuit et quelques pages du Livre de Jade, « dont
l'exotique parfum de Guiseng et de thé se mêle à l'odorante
fraîcheur de l'eau qui babille sous un clair de lune », et, par la
suite, J. Tellier opposera la poésie de la Chine à la morne plati-
tude de l'Europe, F. Jammes évoquera Confucius (3).
La mode de l'extrême Orient, en effet, n'a pas cessé de s'impo-
ser : en attendant que Proust montre Odette de Crécy habitant
« un petit hôtel très étrange avec des chinoiseries », A. Dumas
fils met dans la bouche de deux de ses personnages un dialogue
significatif (4). C'est que s'exerce alors l'influence des Goncourt.
(1) Dans VAmour suprême {Œuvres complètes, t. V, p. 213).
(2) Le livre de Jade, F. Juven, s. d., p. 47-48, 83-84 et xiii-xiv.
(3) Huysmans, A rebours, Charpentier, 1883, p. 262-263. .J. Tellier, Œuvres,
I, 303. A quoi bon citer la pièce oubliée de Duvart, le prince de Fich-Tong-
Khan où figurent l'empereur Kakao 62 et le mandarin Kaout-Chouc ?
{4) Dans Francillon, acte IV, scène 2. Cité par W. L. Schwartz, The ima-
ginative interprétation of the Far East in modem french literature, 1800-1925 ;
Champion, 1927, p. 106.
l'exotisme dans la littérature française 69
Avant de consacrer, en 1891 eten 1896, deuxvolumes à des artistes
japonais, Outamaro et Hokousaï, ils avaient lancé la mode du
bibelot japonais :
Le goût de la chinoiserie et de la japonaiserie, disent-ils dans leur Journal,
en 1868, ce goût nous l'avons eu les premiers... Qui, plus que nous, l'a senti,
prêché, propagé ?
Dans les descriptions de mobiliers qu'ils mettent dans leurs ro-
mans, ils font large place à l'Extrême Orient :
Cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries, publiée
dans notre premier roman, En 18... paru en 1851, oui en 1851... qu'on me
montre les japonisants de ce temps-là (1) ?
Aussi Daudet aura-t-il grand soin, dans Le Nabab, de disposer
des bibelots chinois dans le salon du duc de Mora, et Maupassant
de montrer Bel Ami ornant sa chambre de « menus bibelots ja-
ponais » pour y recevoir sa maîtresse (2) :
Il acheta pour cinq francs toute une collection de crépons, de petits éven-
tails et de petits écrins dont il cacha les taches tropvisibles du papier. Il
appliqua sur les vitres de la fenêtre des images transparentes représentant
des bateaux sur des rivières, des vols d'oiseau à travers des ciels rouges, des
dames multicolores sur des balcons et des processions de petits bonshommes
noirs dans des plaines remplies de neige.
Le héros d'un de ses contes, Jean Varin, — qui semble bien n'être
autre qu'E. de Concourt,' — marchande chez un antiquaire des
magots de porcelaine. Les poètes suivent la mode : R. de Montes-
quiou, dansles Hortensias bleus, Heredia, dans les Trop/iees, n'ou-
blient pas l'Extrême Orient. Bientôt le Docteur P. L. Couchoud,
F. Baldensperger, G. de Voisins s'essaieront au genre difficile du
haï kaï, « tableau en trois coups de brosse, vignette, esquisse,
simple touche, secousse brève, note dont les harmoniques expirent
lentement en nous » (3). Mallarmé se proposera d'imiter le Chinois
au cœur limpide et fin
De qui l'extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie...
(1) Schwartz, loc. cil., p. 66-68. Cf. E. et J. de Concourt, Journal, t. VI,
p. 19, 34-35, 38,70.
(2) Schwartz, Inr. rit., p. 101.
(3) W. L. Scliwartz, L'influence de la poésie japonaise sur la poésie fran_
çaise runlemporaiiie, dans Hérite tle Lillérature comparée, 1920, p. 054 sqq
70 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
G. de Voisins synthétisera dans un quatrain tout le paysage
japonais :
Lin volcan reflété dans un lac d'azur triste,
Un lotus peint sur éventail (quel objet d'art I),
Voilà tout le Japon rêvé par les modistes ;
Il s'achète pour vingt centimes au bazar.
Tristan Klingsor rêvera de voir
Les mandarins ventrus sous les ombrelles,
Et ces princesses aux mains fines,
Et ces lettrés qui se querellent
Sur la poésie et sur la beauté (1)...
Toulet consacre à la Chine quelques-unes de ces Contrerimes, si
évocatrices dans leur rapidité, tandis que F. Jammes montre
ses tendres héroïnes, Clara d'ElIébeuse ou Almaïde d'Etremont,
rêvant de la Chine,
ce vilain pays qui donne envie de vomir et où l'on torture le Christ, un
pays qui a la même odeur vilaine et noire que le coffret qui est là, qui sent le
camphre et le poivre. C'est le pays du démon (2).
Par un détour imprévu, F. Jammes rejoint Mirbeau...
Mais l'Asie n'a pas été parcourue qu'en rêve. Des voyageurs
l'ont visitée, et bien vue.
Gobineau, ministre de France en Perse, a rapporté de Téhéran,
avec un solide travail sur Les Religions de l'Asie centrale, un jour-
nal de voyage sobre et direct, documentaire, sans souci exagéré
du pittoresque : Trois ans en Asie (1859), et surtout des Nouvelles
asiatiques (1876) qui sont d'excellents récits. Il est monté jus-
qu'au Kurdistan, au pas lent des caravanes, en un « vagabon-
dage organisé » ; il a observé « un certain nombre de variétés de
l'esprit asiatique » et leur « immoralité plus ou moins consciente » ;
il a constaté l'existence du régime de la vendetta, la persistance
des haines de famille, la rigueur et la loyauté des règles de l'hos-
pitalité, la sauvagerie et le raffinement des mœurs : il décrit avec
exactitude la vie persane, une conversation au harem portant
(1} Tous textes cités par Schwartz, The imaginaiive..., p. 40, 65, 42.
(2) Œuvres, t. III, p. 20, 21 et 169.
l'exotisme dans la littérature française 71
sur les modes telles qu'on les conçoit à Ispahan ou sur les potins
qui courent la ville. Les femmes ont des noms charmants : Zem-
roud Khanoum, Bulbul Khanoum, Loulou Khanum ou Bibi
Djanem, — M^e Emeraude, M™e Je Rossignol, M^e la Perle ou
Mme Mon Cœur. On use d'un langage fleuri :
Sa taille, dit-on d'une jolie femme, est comme un rameau de saule, et,
quand elle appuie son pied par terre, la terre dit merci et se pâme d'amour.
— Je souffre, s'écrie un amoureux, j'expire, je meurs, je suis mort, on m'a
enterré. Tu ne me verras plus 1 O Leïla, mon amie, mon cœur, mon trésor,
prends pitié de ton esclave (1).
La meilleure de ces nouvelles, — elle eût enchanté Stendhal, —
est une satire des habitudes peu guerrières des Persans : La
guerre des Turcomans. La vie militaire, à Téhéran, est pleine
d'imprévu ; les soldats, pour vivre, exercent un métier : tel lieu-
tenant est valet de chambre dans une maison, tel sergent cardeur
de laine ; s'ils s'absentent du corps de garde, les voisins, com-
plaisants, présentent les armes à leur place... Mais il faut partir
en guerre ! « On reçut l'ordre de se mettre en marche immédiate-
ment, ce que l'on fit deux jours après » ; des ânes portent armes
et bagages : « Personne n'était si sot que de s'embarrasser de
ses armes » ; à quoi bon ? On livre bataille : le désordre que cons-
t£te Fabrice sur le champ de bataille de Waterloo n'est rien au-
près de celui que décrit Gobineau : les généraux ont vendu les
munitions ! Il y a là, en quelques pages cinglantes, le plus com-
plet tableau que l'on ait tracé de l'incurie et du fatalisme des
Orientaux, vrai de la Perse d'hier comme il le serait de la Chine (2).
Il serait facile d'opposer à ce sardonique et limpide tableau
les poèmes de Leconte de Lisle qui chantent dans les mémoires,
ceux où il décrit la chasse de l'aigle, « prince du ciel mongol »,
qui plane sur la « steppe sans fin », où il dit la grâce de Leïlah,
plus belle et plus parfumée que les roses d'Ispahan et les jasmins
de Mossoul, où il dessine, en musicales et voluptueuses arabesques,
le sommeil de la sultane
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux...
A l'ironie de Gobineau, ou aux images des Poèmes barbares, je
(1) Nouvelles asiatiques, Perrin, 1913, p. 326-327, 6, 2, 256, 283, 108, 189,
146.
(2) Ibid., p. 210-21 1, 216, 217, 229.
72 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
préfère le journal de route de Loti gagnant Ispahan. Que de pages
émouvantes ! Sa lente montée vers les plateaux de l'Iran « dans
l'espace illimité, dans le vaste désert nocturne », à travers un
pays « ignorant la vapeur, les usines, les fumées, les empresse-
ments, la ferraille..., recoins du monde épargnés par le fléau du
progrès », par des chemins quasi verticaux, coupée de haltes en
des caravansérails embaumés par les orangers en fleurs : « Pas de
routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien d'humain
nulle part. Vive l'espace libre ! » Ses longues stations à Chiraz,
à Ispahan, « ville de turquoise et de lapis », entourée « d'une
ceinture de montagnes neigeuses », dominée par les dômes d'émail
bleu et vert des mosquées : « Des roses, partout des roses, on vit
ici dans l'obsession des roses », dans un décor « inhabité, caduc,
unèbre » : des roses en massifs, en pleine rue, et jusque dans les
mains des mendiants ; il habite un « nid de roses », un palais des
mille et une nuits ; il croise des « dames fantômes » ; il s'arrête
devant les mosquées, « royaume du bleu absolu et suprême »,
— « lapis et turquoises, toujours, gloire et apothéose des bleus »,
— mais il ne voit, toujours et partout, qu' « écroulements, dé-
combres et pourriture », qu'il regrettera revenu en Europe
par la Caspienne. Il évoquera, dans une rapide mais émouvante
synthèse, la
ville en ruines qui est là-haut, dans une oasis de fleurs blanches, ville de
terre et d'émail bleu qui tombe en poussière sous des platanes de trois cents
ans,... palais de mosaïques et d'exquises faïences qui s'émiettent sans recours
au bruit endormeur d'innombrables petits ruisseaux clairs, au chant conti-
nuel des muezzins et des oiseaux,... tout cet Ispahan de lumière et de mort,
baigné dars l'atmosphère diaphane des sommets.
S'il y a surtout dans ce récit des descriptions, elles sont incompa-
rables et gardent à jamais une fidèle image d'une civilisation
mourante non encore ouverte au machinisme (1).
On retrouvera Loti aux Indes, qu'il s'attache à décrire « sans
les Anglais », se privant systématiquement d'un élément exotique
précieux. Il est allé demander à ce pays « affolé d'adorations »
des raisons de croire et d'espérer ; il est réduit à constater le vide
des théologies hindoues. Mais si sa pensée n'a pas trouvé là-bas
de quoi se satisfaire, l'artiste, en lui, s'est ému :1a « houle d'arbres»
de Ceylan, la « paix édénique » des matins, les lentes heures de
route dans l'humidité tropicale ne l'ont pas laissé insensible.
(1) Vers Ispahan, p. 19, 50, 152, 188, 237, 207, 210, 248, 3i:
l'exotisme dans la littérature française 73
Son livre, comme le Désert, n'est fait que de paysages et de des-
criptions. Mais quels paysages ! Jamais on n'a mieux peint l'écra-
sante majesté de l'architecture indienne, « monde de temples
superposés, de cryptes, de galeries, de couloirs, d'escaliers...,
salles écrasées et étouffantes », milliers de temples, vastes comme
des cathédrales, « émergeant des palmiers verts », sanctuaires
à sept enceintes cyclopéennes de deux lieues de tour : « On se
sent perdu, écrit-il, dans l'énormité de la profusion, écrasé,
épouvanté par la monstruosité des idoles à vingt visages ». Il a vu
Pondichéry, — « Oh ! la mélancolie d'arriver là... », — Hyderabad
« très blanche dans un poudroiement de poussière blanche »,
qu'égaient les turbans roses, lilas, amarantes ou jonquilles, Gol-
conde « stupéfiante d'énormité », Jeypore, « tout l'Orient des fée-
ries », Gwalior, « la ville sculptée, la ville toute en dentelles
blanches », taillée dans le grès, et presque trop jolie, Jagher-
nauth et sa tour, Agra, ses kiosques et ses mosquées (1)... Décor
somptueux, chatoyant, écrasant, qui devait enchanter un Bes-
nard, mais où meurent des milliers d'affamés. Les hommes ?
« Des ossements desséchés qui marchent », alors qu'on nourrit
éléphants et crocodiles... Et Loti s'émeut : c'est à Bénarès, au
crépuscule, qu'il éprouvera les plus intenses sensations ; le voici
au bord du Gange : « Bénarès, en silhouette prodigieuse de temples
penchés et de palais croulants se dresse devant l'ouest encore
lumineux » ; l'ombre colossale de la ville « sous l'écrasement de
ses temples trop hauts et de ses palais trop farouches » gagne les
escaliers de granit où les brahmes dont la pensée « s'envole vers
les insondables au-delà » veillent sur les bûchers fumants. Le
tableau, en clair-obscur, est impressionnant. Loti entend les cris
des corbeaux affamés ; il respire une « odeur de sépulcre » : « l'o-
deur des décompositions traîne plus lourdement dans l'air du
soir... l'odeur fade augmente, l'odeur de mort, la fétidité sinistre » ;
il voit apporter le cadavre d'une belle morte, et le décrit. La vision
est pénible, certes, mais belle, tant l'art du voyageur en fait une
chose émouvante et colorée. Ce n'est pas du réalisme, cela, et
pourtant quel poignant tableau, et si exact ! Aux bûchers, il
oppose le fleuve où se pressent les pèlerins aux « nudités superbes»
et il a ce cri de tragique mélancolie : « Oh ! mourir à Bénarès !
mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une su-
prême fois, avoir là sa cendre jetée (2)... »
Voilà qui vaut mieux que les inventions de Méry...
(1) L'Inde {sans les Anglais), p. 151, 12, 4L 147-148, 150, 154, 212,233,
245, 303, 329, 359, 369.
(2) JbiiL. p. 392, 396, 399, 403, 416, 434.
74 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Les pays entre Inde et Chine ne retiendront que bien plus
tard les voyageurs : M, Bellessort avant M. P. Morand décrira
la route de Ceylan aux Philippines ; tous deux feront escale à
Colombo, Singapour, Macao ou Canton, et le second s'apercevra,
à Bangkok, que les « Jeunes Siamois à Rama préfèrent désormais
Fairbanks », et que la civilisation si originale de ce pays, « terre
de bonheur assoupi », est à la veille de s'éteindre. Le livre de
M. Bellessort, fait d'impressions spontanées, juxtaposées sans que
le voyageur ait eu le souci, obéissant à un plan préconçu, d'être
complet, peint les Philippines encore tout espagnoles, mais déjà
en lutte contre la métropole et toutes prêtes à subir un autre
joug qu'elles croient plus léger, celui des Etats-Unis : Manille
ne serait rien « qu'une lamentable ville sans cette atmosphère
d'amoureux plaisir qui se dégage de ses murs, monte de ses pavés,
tombe de ses fenêtres... » Paul Morand, longtemps après, y verra
côte à côte des canons fondus au temps de la reine Isabelle, l'ar-
chitecture « jubilante » des Jésuites, et surtout, succédant aux
Corsaires du xvii^ siècle, ■;< la trinité américaine du gratte-ciel,
de la dactylographe et de l'ice cream soda (1)... »
Mais auparavant, à la fin du xix^ siècle, c'est vers la Chine et
le Japon surtout que cinglent les voyageurs.
On a le droit de discuter un peu la vision délicieusement pré-
cieuse mais étroite, et assez injuste, que Loti a gardée du Japon.
Il l'a minimisé. Que de Français, entre 1880 et 1904, en sont restés
au Nippon de Madame Chrysanlhème !
J'abuse vraiment de l'adjectif petit, écrit Loti, mais comment faire autre-
ment ?... Petit, mièvre, mignard, tout le Japon tient dans ces trois mots-
là... Je le trouve petit, vieillot, à bout de sang et à bout de sève...
11 est déçu, désenchanté, à l'heure où il quitte Nagasaki.
A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de
moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences, labo-
rieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie constitutionnelle,
de pacotille héréditaire et d'incurable singerie (2).
(1) A. Bellessort, De Ceylan aux Philippines, Paris, 1911 ; P. Morand, Bien
que la Terre, 1926.
(2) Madame Chrysanlhème, p. 220, 299.
l'exotisme dans là littérature française 75
On n'est pas plus net. Loti n'a vu qu'un Japon artificiel, celui
qu'il avait deviné sur les vases et les paravents, et qu'il retrouve,
admirablement vert, mais trop joli, dans les jardins qu'il a visités,
semés « de petits rochers, de petits lacs, d'arbres nains taillés
avec un goût bizarre ; tout cela pas naturel, mais si ingénieuse-
ment composé ! » Prend-il le train ? C'est « un drôle de petit che-
min de fer qui n'a pas l'air sérieux, qui fait l'effet d'une chose
pour rire, comme toutes les choses japonaises ». Dîne-t-il avec
Chrysanthème ? On lui sert « un hachis de moineau, une crevette
farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré...
petits plats pour rire ». C'est un refrain : les maisons, démon-
tables, avec leurs petits paravents, ont l'air de maisons de pou-
pée. Les jardins, celui de M^^^ Renoncule, par exemple, ont trois
mètres carrés, et sont « la réduction microscopique d'un site
sauvage ». Somme toute, un « petit monde artificiel » où s'agitent
des acteurs comme M. Sucre ou M°^^ Prune que l'on prendrait
pour « deux impayables échappés de paravent ». Le mot est
lâché ! On tient ici l'origine de la vision préconçue de Loti : le
goût du bibelot oriental mis à la mode par les Goncourt. Les en-
fants ont « de petites figures de chats » ; les femmes, — qui, ,
d'ailleurs, se ressemblent toutes, — « un petit minois comique de
chatte, bien rond, bien aplati, avec des yeux retroussés bien en
amande qu'elles roulent de droite et de gauche sous des cils
chastement baissés » (1).
Il ne faut pas, cependant, accabler Loti : du Japon, en pleine
évolution, qu'il visitait, il n'a vu, en poète, que certains traits,
ceux qui flattaient en lui certaines tendances : « Il est disparate,
hétérogène, invraisemblable, ce Japon, avec son immobilité de
quinze ou vingt siècles, et, tout à coup, son engouement pour
les choses modernes » (2). Cet engouement, il n'a su ni l'observer
ni le décrire. En revanche, il a laissé une image bien amusante
du Japon d'autrefois. Je laisse de côté l'aventure amoureuse de
Loti, ses entretiens avec l'entremetteur, M. Kangorou, ses entre-
vues matrimoniales avec M^i^-'s Œillet, Abricot et Jasmin, ses
fiançailles, son mariage, celui de ses camarades, les visites que se
rendent ces dames. Il y a là, pourtant, de pittoresques croquis :
la famille de Chrysanthème et ses sœurs, M^'^^^ l^ Lune ou La
Neige, ses frères. Cerisier, Pigeon, Liseron, Or, Bambou, — la
([) Madame Chrijsariîhèmc, 27 ; Japoneries (Vaulomne, p. 3, Madame
Chnjsanllii'me, p. lO'J, 57, 177, 30, 90, Japoneries, p. 111, 93.
(2) Japoneries d' automne, p. 5.
76 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
maison de thé des Papillons Indescriptibles, — la procession
au temple de la Tortue Sauteuse, — les promenades, la nuit, à
la lueur d'une lanterne achetée chez M™^ Très Propre, pendant
lesquelles on mange des gaufres chez M^"*^ L'Heure, où l'on cou-
doie des mousmés minaudières, et, déjà, des Japonais en melon
ou en canotier.
Mieux vaut s'arrêter à ces pages de Japoneries d'automne où le
voyageur décrit si joliment, et sans souci de caricature, de beaux
aspects du Japon ancestral : les coureurs de Kioto, les bois sacrés
avec leurs temples, leurs monstres de marbre et de bronze dressés
au sommet d'escaliers de granit, les Bouddhas gigantesques, les
cloches de huit mètres de tour, le temple des Dix Mille Dieux aux
idoles monstrueusement contorsionnées, — « hideurs raffinées
et savantes », — ou, par contraste, le Yoshiwara, quartier des
courtisanes, « le rendez-vous des familles ». A l'écart des villes, la
campagne garde son air vieillot, ses jardins soignés, que domine
le cône neigeux du Fouji-Yama. Loti visite le grand Bouddha
de bronze de Kanakura et admire dans ce sanctuaire les robes
d'impératrice vieilles de dix-sept siècles, ou la nécropole impériale
sur la montagne de Nikko qu'encadrent des cèdres majestueux :
le sanctuaire étincelle delaquesnoires ou dorées, — « des ors jaunes,
des ors rouges, des ors verts, des ors vifs ou atténués... » ; des
bonzes passent, au crépuscule, en « robe de soie violette avec
surplis de soie orange » ou « gris perle avec surplis bleu de ciel ».
Et ce sont des descriptions d'un luxe étonnant, brossées à l'aide
du vocabulaire le plus simple. Partout la plus archaïque er. la
plus charmante hospitalité... En contraste, Loti décrit, avec
une ironie amusée, un bal à Yeddo, bal de cour, « immense farce
officielle », auquel il est invité par un bristol gravé. Yeddo ?
« Est-ce que nous sommes, se demande-t-il, à Londres, à Mel-
bourne ou à New- York », devant les maisons « d'une laideur
américaine » ? Que ce bal est drôle où l'on ne voit que toilettes
européennes, où l'on danse Les Lanciers, où la musique joue La
Mascotte, où les fonctionnaires portent, par ordre, la jaquette
et le haut de forme !
Ce Japon moderne, déclare Loti, est « piteusement gro-
tesque » (1). Oui, mais il devait triompher des tsars à Moukden et
à Tsoushima...
L'ami de M™^ Chrysanthème, irréductible amant des formes de
(1) Japoneries d'aulomne, p. 131, 150, 195, 202, 79, 101,276.
l'exotisme dans la littérature française 77
beauté que tuait la civilisation, se trouva plus à son aise pour
décrire les derniers jours du Pékin impérial. II suivit en 1900
l'expédition internationale contre les Boxers : il assista au brusque
efïondrement d'un régime, vieux de plusieurs siècles, et qui s'é-
tait jusque-là farouchement fermé à l'Europe. II a remonté le
Peï-Ho en jonques, de gîte d'étapes en gîte d'étapes, croisant —
rencontre inattendue ! — des Cosaques ou des soldats prussiens,
■ apercevant au loin les montagnes de Mongolie. Pékin s'est brus-
quement dressée devant lui,
terrible masse obscure... grande muraille couleur de deuil d'une couleur
jamais vue... dans une solitude dénudée et grisâtre qui semble un steppe
maudit... chose géante, d'aspect babylonien.
Il a traversé la ville tartare, la ville chinoise, encombrée de
chameaux laineux et roux, lents et solennels. Partout des mai-
sons dorées et découpées : Pékin ? « une ville où tout est griiïu
et cornu ». Il a pénétré dans la ville impériale aux remparts « cou-
leur de sang », entourée de thuyas, de cèdres, de saules centenaires,
de fossés pleins de nénufars et de lotus, — « triste marais que re-
couvrent des feuilles mortes ». Logé au palais impérial, tout en
galeries vitrées, il mange dans la vaisselle impériale : qu'est
devenu le fils du ciel qui régnait « comme un vague fantôme sur
quatre ou cinq cents millions de sujets ?... Qu'était-ce au fond
que ce rêveur, qui le dira jamais ? » Il assiste ainsi à la fin d'une
civilisation archaïque et luxueuse, que va bientôt marquer l'ar-
rivée à Pékin du chemin de fer, et il ne songe pas à cacher ses
regrets. Comme en Perse, Loti s'intéresse aux paysages, aux mo-
numents, aux palais et aux temples plus qu'aux hommes : bien
symbolique est le voyage — le pèlerinage — qu'il accomplit
aux tombes impériales, perdues dans une silencieuse solitude,
au pied des montagnes de Mongolie... Tout au plus indique-t-il,
à traits rapides mais significatifs, la férocité des Chinois « qui
peuvent tout à coup devenir tortionnaires avec joie, avec délice,
arracheurs d'ongles et dépeceurs d'entrailles vives », — et le
culte des ancêtres, encore respecté : la Chine est un pays « où
quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés
et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts » (1). Mais,
du présent, il ne dit pas grand-chose.
L'Extrême Orient moderne, on le trouvera peu après dans le
;i) Les derniers jours de Pékin, p. yi-9'2, IIU, 137, 168, 170, 359, 439.
78 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
meilleur roman de Claude Farrère, La Bataille, où ce dernier op-
pose avec justesse la persistance du traditionalisme japonais à la
modernisation du Nippon et de la Chine. Peu de paysages dans ce
livre, peu de scènes de mœurs traitées pour elles-mêmes ; tout
l'intérêt est concentré sur le drame psychologique qui se joue
dans l'âme du marquis et de la marquise Yorisaka, Sans doute
la femme a-t-elle désormais droit de cité au Japon, et joue-t-elle
un rôle dans la vie mondaine. Sans doute admire-t-on, dans le
salon de la marquise Yorisaka, des carpettes, une bergère, un
sopha, un piano d'Erard, des glaces Louis XV. Sans doute la
marquise qui porte avec élégance des robes de Paquin, de Dou-
cet ou de Worth, qui sert le thé à l'anglaise, déclare-t-elle :
« Nous sommes tout à fait, tout à fait occidentaux, le marquis
et moi », — et le prouve en devenant la maîtresse d'un Anglais,
le capitaine de vaisseau Herbert Fergan. Oui... Mais elle s'appelle
Mitsouko, Mystère ; mais elle reste fidèle aux lois des ancêtres,
joue du koto, se promène dans un jardin miniature, revêt, le
soir venu, des robes ancestrales, et prie dévotement ses aïeux...
Par delà les arsenaux de Nagasaki ou de Yokohama, le peintre
J. F, Felze reçoit dans une petite auberge une hospitalité telle que
celle décrite par Thomas fiaucai dans L'Honorable partie de cam-
pagne. Et surtout persistent, vivaces, le protocole, et, plus encore,
le vieil idéal patriotique des daïmios, du sacrifice total au Mikado :
le vicomte Hirata n'a jamais transigé avec la morale de ses
ancêtres : Yorisaka, lui, semble avoir cédé aux modes euro-
péennes ; en réalité, il a rusé ; il reste un Japonais d'autrefois.
A relire l'admirable récit de la bataille de Tsoushima que ter-
minent la mort glorieuse du marquis et le harakiri du vicomte
Hirata, on se convaincra que le disciple de Loti a, mieux que son
maître, saisi l'âme complexe des Japonais.
C'était l'heure où l'on parlait du péril jaune. Anatole France
y faisait allusion dans Sur la pierre blanche. Les flottes euro-
péennes se concentraient à Hong-Kong. L'Asie redevenait inquié-
tante et mystérieuse, comme elle l'avait été jadis... Je la verrais
assez bien symbolisée dans ce mandarin, ami de Felze, Tchéou-
Pé-I, si curieusement dessiné par Farrère, qui fume l'opium en
des pipes d'écaillé, d'argent ou de bambou, qui, respectueux du
plus strict protocole et de la politesse la plus raffinée, use d'un
style fleuri, philosophe en jugeant tout du point de vue de Con-
fucius, demeure fermé aux agitations extérieures, sait tout sans
bouger de sa fumerie, et attend avec confiance l'heure inévitable
où triompheront sa race et sa religion.
l'exotisme dans la littérature française 79
D'autres, après Farrère, peindront la Chine et le Japon : Paul
Anthelme met en scène, dans L'Honneur Japonais (1912), une
vieille histoire de Samouraïs qui exalte le Japon féodal.
M. Bellessort décrit avec humour le Nouveau Japon (1918), tout
en reconnaissant, avec Farrère, qu'il reste intérieurement lui-
même. Victor Segalen s'inspire de la poésie chinoise (1), ou, dans
Bené Leys, décrit, s'agissant de la dernière impératrice, le Pékin
de 1911 tombé au pouvoir de Yuan-Che-Kaï, et le réseau d'in-
trigues politiques et policières qui se noue dans le secret du palais
impérial. M. Paul Claudel enfin, dans Connaissance de T Est [1900),
dit la douceur des souvenirs qu'il garde de son séjour en Chine
ou décrit dans L'Oiseau Noir dans le Soleillevanl {1929) VaLTprès-
guerre au Japon et l'incendie de Yokohama, tandis que Joseph
Delteil intitule un de ses premiers romans Sur le Fleuve Amour
(1923), que Ribemont-Dessaignes écrit un roman dada -.L'Empe-
reur de Chine (1921), ou que Barrés, dans La Musique de Perdi-
tion, rêve de l'Extrême Orient.
Mais nous en restons encore à la déjà vieille antithèse de la
Chine des empereurs ou du Japon des Mikados et de l'Orient
modernisé :
Il a suffi, écrit P. Morand, de l'arrivée de quelques bateaux de guerre euro-
péens, il y a soixante et dix ans, dans la mer de Chine, pour que les dieux,
les empereurs, les cours, les rites, tout ait disparu, se soit fondu...
Et le voyageur d'après-guerre pourra décrire Shanghaï illuminée,
les concessions séparées de la ville chinoise par des réseaux de
barbelé, indiquer le duel politique, économique et financier qui
dresse Blancs et Jaunes les uns contre les autres au milieu d'une
vie de tumulte et de débauche. Pourquoi faut-il qu'il ait raison
et non Gilbert de Voisins ?
La Chine est un pays où jamais on ne mange
Que des choses étranges ;
Les œufs n'y sont bons que pourris ;
L'Européen, mal élevé, y dépérit
Car les bâtonnets à la mode
Restent d'un emploi peu commode
Et ne valent pas nos fourchettes.
Les somptueux temples chinois
Sont ornés de clochettes
Qui tintent maigrement et toutes à la fois ;
En Chine, chaque soir, on torture
Quelqu'un et l'on répand ainsi beaucoup de sang,
[1) Dans Stèles (1922).
80 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ce qui procure
Des spectacles intéressants.
La Chinoise a des pieds tordus et minuscules
Mais qui se dissimulent
Dans de jolis souliers de soie ;
Le Chinois ne parle pas, il aboie ;
II s'éclaire avec des lanternes ;
Les hôtels de Pékin sont des hôtels modernes... (1).
La Chine telle qu'elle est, écrit-il. J'en doute, et je crains que
la vision de P. Morand ne soit plus exacte (2).
{A suivre)
TEXTES UTILISÉS
a) Vlnde.
V. Jacquemoni. Correspondance de V.J.avec sa famille cl plusieurs de ses
amis pendant son voijage de V Inde (1828-1832). Paris, 1833. Voyage
dans l'Inde pendant les années 1828 à 1832. Paris, 1835-1844.
Th. Gautier, Caprices et zigzags, 1884.
Avatar (1856) dans Romans et Contes, Charpentier.
Forlunio (1838) dans Nouvelles, Charpentier, 1907.
J. Méry. Héva, Paris, 1857 ; La guerre du Nizam, Paris, 1847.
M. du Camp. Mémoires d'un suicidé, Paris, 1853 ; Les six aventures, Paris,
1857.
Leconte de Lisle. Poèmes antiques (1852); Poèmes barbares (1862).
Villiers de l'Isle-Adam. Akcdijsséril (1886).
P. Loti. L'Inde {sans les Anglais) (1903).
b) La Perse.
Gobineau. Trois ans en Asie (1859). Paris, 1922 ; Nouvelles Asiatiques (1876).
Paris, 1913.
Leconte de Lisle. Poèmes barbares (1862) ; Poèmes tragiques (1884).
P. Loti. Vers Ispahan (1904).
c) La Chine et le Japon.
Judith Gautier. Le livre de jade (1867).
Th. Gautier. Caprices et zigzags {18S4). Le pavillon sur l'eau, dans Eomans
et Contes, Charpentier, s. d.
L. Bouilhet. Festons et astragales (1859).
P. Loti. Madame Chrysanthème (1893) ; Japoneries d'automne
(1889) ; Les derniers jours de Pékin (1902).
C. Farrère. La Bataille (1909).
V. Segalen. R. Legs.
(1) Cité par Schwarz, loc. cit.. p. 168.
(2) Parmi les derniers livres consacrés ;'( l'Extrême Orient, signalons : sur
le Japon Atashi et Jirô de MarcelRobert (1937), sur l'Asie d'après-guerre La
Rose de Java de J. Kessel (1937) et Courier d'Asie d'O. P. Gilbert (1937)
qui se déroulent dans un Shanghaï internationalisé, en proie aux luttes des
États, des financiers et des sociétés secrètes; enfin, sur les Philippines, un
curieux récit de Paul Mousset : La montagne païenne (1937).
l'exotisme dans la littérature française 81
d) Malaisie.
A. Bellessort. De Ceylan aux Philippines (1911).
P. Morand. Rien que la Terre (1926).
OUVRAGES A CONSULTER
F. Baldensperger. Orienîaîions étrangères chez Balzac. Champion, 1927.
Vera E. Summers. L'orientalisme d'A. de Vigny, 1930.
H. David. L'exotisme hindou chez Th. Gautier, dans Rev. Litl. comp., 1929.
W. L. Schwartz. The Imaginative interprétation of Ihe Far East in modem
french literalure, 1800-1925. Champion 1925, in-8°, et L'influence de la poésie
japonaise sur la poésie française contemporaine, dans Rev. Lilt. camp., 1926.
Hung-Cheng-Fu. Un siècle d'influence chinoise sur la littérature française
(1815-1930), Paris, 1934, in-8°.
Nayereh D. Samsami. L' Iran dans la littérature française, Paris, 1936, in-8°.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur èi Lettres-
IV
Hildebert de Lavardiu. — Marbode.
Hildebert, l'un des évêques humanistes les plus célèbres du
XII® siècle (1), s'inspire souvent de la doctrine stoïcienne dans
ses lettres ; c'est elle, par exemple, qu'il met en œuvre dans les
consolations qu'il adresse en 1120 au roi d'Angleterre. Henri I^i"
avait perdu deux fils dans le naufrage de la Blanche-Nef, devant
Barfleur en Normandie (2), et voici les pensées dignes de Sénè-
que que lui envoie notre évêque :
Le bonheur ne réside pas dans les biens extérieurs, mais
dans les biens intérieurs de l'âme ; aussi Hildebert félicite-
t-il chaudement le roi d'avoir triomphé de sa douleur en véri-
table philosophe.
Vous savez commander à beaucoup d'hommes, mais à vous encore
mieux. Vous avez compris que la puissance de l'exemple est plus grande
que celle du glaive ; l'exemple convainc, le glaive dompte. Vous avez
reconnu qu'un roi doit commander à lui-même, avant de commander aux
peuples ; tant qu'il n'a pas triomphé de lui-même il n'a remporté que des
victoires obscures. Aussi votre âme a-t-elle grandi dans l'adversité ; votre
visage est demeuré impassible, signe infaillible que votre âme était demeu-
rée maîtresse d'elle-même. De la fortune, si tant est qu'existe un cours,
aveugle et fatal des événements, vous avez triomphé ; elle avait cependant
choisi le plus acéré de ses traits, et même, je crois, un trait qu'elle n'avait
encore jamais lancé contre un mortel. Ce fut en vain ; le coup vous frappa
mais il ne pénétra pas jusqu'à votre âme. Vous demeurâtes calme, comme
(1 ) Sur Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours, voir Dieudonné, Hilde-
bert de Lavardin, Paris, 1898.
(2) Orderic Vital, Hisioriae ccclesiasUcae, XII, décembre 1120 ; édit. de
la Société Hist. de France, IV, 413. — Mg. 171, col. 173.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 83
les astres qui brillent au-dessus de nos tempêtes terrestres. Votre voix
n'a pas été brisée par les sanglots et nul trouble n'a voilé votre regard.
Le royaume a conservé son roi et la loi de la raison a continué à être souve.
raine en Angleterre. Vous vous êtes conduit comme un grand roi et un
grand sage.
Le propre de la sagesse, en effet, c'est de demeurer impassible, sans s'exal-
ter dans la prospérité, ni s'attrister dans l'adversité. Ce qui est vraiment
conforme à la nature, c'est de se tenir prêt à recevoir bonheur ou malheur ;
varier au gré des événements, être gai ou triste selon le hasard des jours, ce
n'est pas se conformera notre nature, c'est s'abandonnera un défaut de
notre nature. La nature est toujours bonne, omnis nalura bona, car Dieu a vu
que tout ce qu'il avait créé était bon.
Le mot lâché, Hildebert a peur, car il se rappelle le dogme du
péché originel. Aussi fait-il une restriction. La nature était bonne
et toute créature terrestre obéissait à l'homme, tant que lui-
même restait sans péché et ne s'était pas soumis à la femme.
Par le péché, l'homme a perdu sa liberté et sa nature demeure
blessée ; ses sens n'obéissent plus à la raison si bien qu'il fait ce
qu'il ne veut pas et qu'il ne fait pas ce qu'il veut. Saint Paul, et
aussi Virgile, ont bien décrit ces luttes intérieures.
Aussitôt faite la citation de Virgile, Hildebert reprend l'éloge
du sage antique dont Henri I^r est la vivante image.
Le sage n'est jamais pris au dépourvu par les coups de la fortune ; il est
invulnérable. C'est qu'il n'est pas protégé par le fer des cuirasses ou les murs
des forteresses, choses qui peuvent se briser ou s'écrouler; sa défense est en
lui-même et c'est sa propre volonté qui est son salut. Tu aurais, ô roi, subi
un naufrage plus funeste que celui qu'ont subi tes deux fils, si la tempête
t'avait ravi à la sagesse ; en te perdant tu aurais tout perdu. Nos seules
richesses véritables sont en nous ; tout ce qui n'est pas nous est indifférent.
Accumulez sur un homme tous les biens extérieurs : qu'il soit honoré de ses
concitoyens, qu'il ait une femme qui réunisse en elle toutes les grâces de
l'épouse, qu'il se voie revivre fidèlement en ses enfants ; que ses greniers con-
tiennent le meilleur des fruits de l'année et que son trésor soit aussi riche que
celui de Crésus : bref, qu'il puisse dire, quoiqu'il regarde autour de lui, c'est
à moi, cet homme si fortuné n'aura cependant qu'une richesse, lui-même ;
tout le reste est autour de lui, mais n'est pas lui ; tout ce qui n'est pas lui est
étranger. Le temps se charge de nous démontrer cette vérité ; chaque jour
nous enlève un peu de ce que nous croyons faussement être à nous, et la mort
achève le dépouillement. Vraiment la folie du monde est incroyable, elle
estime ce qui n'est pas et elle méprise le seul bien qui soit. Le sage a fondé sa
vie sur le réel; aussi, au milieu des événements changeants, il demeure im-
muable. Le sage est l'image de Dieu et un bonheur éternel l'attend.
La lettre d'Hildebcrt est un beau morceau de rhétorique, di-
rions-nous aujourd'hui ; mais au xii*' siècle elle ne devait pas
apparaître sous ce jour, autrement ces consolations, renouve-
velées de Sénèque, adressées à un père qui vient de perdre deux
fils par le fait de matelots ivres, sembleraient une plaisanterie de
très mauvais goût. La lettre d'Hildebert est sérieuse, et elle
84 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
prétend être une consolation efficace, car elle est écrite par un
homme qui confond en un même amour le Sage et le Saint, Sé-
nèque et l'Evangile. Pour notre évêque philosophe, les apôtres
et les philosophes tiennent le même langage, la morale qu'ils
prêchent est identique, et ils nous convient, qu'ils soient chré-
tiens ou non, à nous libérer de nos passions, à vivre calmes, im-
passibles, hors des atteintes de la fortune, comme des dieux.
Mais non pas comme des dieux inactifs. Hildebert s'efforce
de concilier la sagesse antique qui se suffit à elle-même avec la
charité chrétienne qui se donne. Il ne veut pas que le sage s'isole.
Guillaume de Ghampeaux s'était retiré de l'enseignement et vou-
lait se faire moine ; Hildebert (1) le félicite d'abord d'avoir mé-
prisé de faux biens pour s'adonner à la méditation solitaire de
la vérité ; vraiment, cette résolution est digne d'un philosophe
et Guillaume embrasse une vie divine. Jusqu'ici, Hildebert est un
parfait aristotélicien ; mais il se souvient aussi qu'il est chrétien et
il ajoute que Guillaume ne doit pas abandonner l'enseignement ;
il s'est donné tout entier à la philosophie et à Dieu, donc il doit
répandre la vérité autour de lui, il doit aider ses semblables à se
détourner des biens matériels pour s'orienter vers les biens spi-
rituels. C'est ainsi qu'il sera véritablement un docteur chrétien
et un parfait philosophe. Revêtir un habit monacal ne change
pas l'âme ; aimer ses frères et les aider, voilà ce que Dieu de-
mande de nous.
A l'abbé de Saint- Vincent, Guillaume (1), qui voulait se dé-
mettre de sa charge afin de se livrer totalement à la vie contem-
plative, Hildebert donne des conseils identiques. La vie active
et la contemplation ne doivent pas être séparées ; elles ont be-
soin l'une de l'autre pour se vivifier mutuellement. Marie est
félicitée par le Sauveur, afin de rappeler aux hommes, trop en-
clins à ne voir que la terre, l'excellence des véritéss spirituelles ;
mais Marthe est comptée parmi les saintes, afin de montrer que
la vie complète réunit action et contemplation. Que l'abbé de
Saint- Vincent continue à remplir les multiples devoirs qui pè-
sent sur l'abbé d'un grand monastère ; ces actions paraissent
futiles à tort ; car ce sont elles qui servent d'aliment à la contem-
plation. Une pensée qui n'agit jamais se perd dans le vide, et
l'homme qui s'est retiré du monde reste diminué, il a perdu tout
un aspect de l'existence humaine, la vie pratique ; et cette vie,
(1) Ep. I. ; Mg. col. 141.
LES IDÉES MORALES DU Xll^ SIÈCLE 85
pour n'être pas la plus brillante, est sans doute la plus méritoire
et la plus nécessaire, car sans elle la contemplation s'anémie et
se perd. Guillaume sera le moine parfait en étant à la fois actif,
parce que abbé, et contemplatif parce que moine.
Une raison toujours en éveil pour observer et façonner la vie
pratique, sans jamais aliéner sa propre indépendance, voilà le
sage, aux yeux d'Hildebert. La perfection morale est le fruit d'un
long effort de volonté, et non pas une richesse que l'on acquer-
rait par des actions extérieures, un peu comme l'on achète une
maison ou un habit. Aussi notre évêque est-il peu favorable aux
pèlerinages lointains ; le comte d'Anjou veut aller à Saint-Jac-
ques de Compostelle ; Hildebert lui dit (1) qu'il n'en a pas le
droit, quiconque a reçu l'administration d'un domaine est en-
chaîné par sa fonction, tant qu'il n'a pas été appelé à une charge
plus haute et plus utile. S'il abandonne, il trahit.
J'ai promis, direz-vous. Soit, mais c'est vous qui vous êtes enchaîné par
un vœu, tandis que c'est Dieu qui vous a enchaîné à votre charge. Votre
voyage vous ferait voir les tombeaux des saints ; mais l'obéissance que vous
devez à Dieu vous fixe une œuvre plus grande : veiller à la sécurité des églises
de votre comté. Une bonne administration est plus méritoire qu'un pèleri-
nage. Vis pour la chose publique, consacre-lui tes jours et tes nuits ; que la
justice dicte tes jugements, non l'acception des personnes. Gouverne-toi par
les lois, et tes sujets par l'amour.
Formule dangereuse, remarquons-le, car elle implique que les
petites gens, vilains et serfs ne peuvent connaître la loi, et qu'ils
sont une matière sans raison que le prince doit pétrir ; ils doivent
être aimés par ordre de Dieu, mais ils n'ont pas de droits à pro-
prement parler ; le suite prouvera, croyons-nous, que notre
interprétation n'est pas outrée. Et notre évêque continue :
Sois le vengeur de la justice, et compte parmi les plus nobles triomphes la
punition de l'injustice. Aussi n'hésite pas à verser le sang lorsque la loi l'exige,
mais ne le verse que pour ce motif, et encore agis alors à regret. Surtout sou-
lage les pauvres et défends les Eglises, pour lesquelles les bons princes n'ont
pas hésité ù verser leur sang. Crains la colère divine qui atteint ini'aiUible-
ment les puissants qui violentent les pauvres et les Eglises. Donc, veille sur
tes olïiciers ; souvent un prince juste a des oiTiciers injustes, semblables à ces
harpies dont le visage est virginal et les ongles rapaces. Dieu punit ce prince
négligent.
Dans ces nobles conseils Hildebert ne se montre plus stoïcien,
mais féodal et déjà régalien. Le roi est un maillon d'une longue hié-
(1) Ep. 22, 1. 1, Mg. 197.
86 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
rarchie ; au-dessus de lui, le roi suprême, Dieu ; et au-dessous les
comtes et seigneurs, puis sous les comtes les barons, et sous
les barons les hommes libres. Le prince n'a pas de devoirs stricts
envers ses inférieurs, il n'a que des devoirs envers Dieu. Hilde-
bert a dépassé le stade où la féodalité était un enchevêtrement
de contrats ; l'ordre s'est établi ; et notre évêque sent qu'un
ordre stable, voulu de Dieu, doit s'imposer. Il tend à solidifier et
même à diviniser la hiérarchie sociale.
Hildebert n'aime guère les pèlerinages, la curiosité prend trop
facilement la place de la piété. On allait en Terre Sainte pour
voir de nouveaux pays, beaucoup plus que pour honorer le Christ.
Aussi -félicite-t-il une veuve (1) d'être entrée au monastère.
Vous ne verrez pas le tombeau du Sauveur, mais votre cœur sera le tom-
beau de Jésus. Pour devenir les disciples du Christ, les Ecritures nous com-
mandent de porter sa croix, non d'aller visiter sa sépulture.
Hildebert veut une religion intérieure, sincère ; aux actes hé-
r<>ïques et grandioses, il préfère le travail quotidien loyalement
accompli. Le même bon sens modéré se retrouve dans ses juge-
ments sur les pratiques juridiques de l'époque. Sans doute il ne
condamne pas formellement la question, mais dans les deux cas
qu'on lui soumet, ill'estime inutile (2). Une veuve peut-elle épou-
ser son beau-frère sous prétexte que le mariage n'a pas été con-
sommé ? Hildebert refuse ; et il regarde comme absolument
inutile qu'elle atteste, au milieu des tortures de la question, sa
propre virginité. Elle a choisi un mari, elle a contracté, son ma-
riage est de ce fait indissoluble. Donc elle ne peut épouser ceux
avec qui elle a contracté parenté, en premier lieu son beau-frère.
Que son mariage ait été achevé ou non, peu importe ; il a existé,
cela suffit et la physiologie n'a pas à être consultée.
Ailleurs (3), Hildebert blâme un prêtre d'avoir fait donner la
question à un homme qui lui avait volé de l'argent.
Forcer aux aveux parles tortures n'est pas la discipline de l'Eglise ; et toi
prêtre, tu aurais dû montrer plus de mansuétude. Tu n'es pas un bourreau,
et mieux eût valu que tu aies perdu ton argent et que le crime fût demeuré
impuni, plutôt que d'exiger que la torture fût imposée à un accusé. La souf-
france était certaine et le crime était douteux.
Pour les prêtres, Hildebert se montre plus sévère. Il ne croit
(1) Ep. 3, 1. I, Mg. 149.
(2) Ep. 1 et 2,1. II ; Mg. 207.
(3) Ep. 52, 1. II ; Mg. 277.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 87
pas (1) qu'un prêtre ait le droit de tuer, même en cas de légitime
défense ; et il ajoute que s'il fallait croire saint Ambroise, un
chrétien même attaqué ne peut sauver sa vie par la mort d'au-
trui. Dans cette austérité, on retrouve, croyons-nous, le « noblesse
oblige » des grands féodaux. Le chrétien a des devoirs plus stricts
parce que noble ; le prêtre a des devoirs beaucoup plus terribles
que le simple laïc ; et le prélat, supérieur à tous, est le plus en-
chaîné. Lui seul connaît la vérité ; lui seul est donc soumis aux
exigences du vrai ; les autres ne connaissent leurs devoirs que
par l'évêque, mais l'évêque les tient de Dieu ; durant la messe,
on présente à l'évêque les Evangiles ouverts, alors qu'on les
montre fermés aux prêtres et aux laïcs (2).
La morale antique n'avait pas imprégné le seul Hildebert de
Lavardin ; on retrouve son influence chez presque tous les écri-
vains de l'époque. Sénèque et Cicéronsont lus et relus, ils finis-
sent par façonner, dans les évêchés et les couvents, des âmes an-
tiques. Marbode, l'auteur fameux du Traité des pierres, parle
souvent comme un parfait stoïcien. Alors qu'il écrit le Traité des
Dix Chapitres (3), il compte soixante-sept ans ; il regrette les
écrits trop galants de sa jeunesse et, devenu vieux, il cherche la
sagesse. Sa longue existence lui apparaît vide.
Vraiment la vie humaine ne mérite pas d'être vécue. L'enfant est terrassé
par la férule du pédagogue, l'adulte par les soucisetla vieillesse veut amasser
alors qu'elle n'a plus devant elle le temps de jouir de ses trésors. Où est donc
le prix de la vie ? Le plaisir grossier n'est bon que pour les animaux, la beauté
passe. L'homme, Cicéron nous l'apprend [Tusculane, I, 39), est semblable à
ces insectes de l'Inde qui naissent le matin et meurent le soir ; son existence,
si longue soit-elle, n'est qu'un point, pas même, car le point demeure immo-
bile dans l'espace et la vie ne demeure pas, elle est un éclair aussitôt éteint.
Pourquoi donc Dieu a-t-il créé l'homme ? à cause de son âme qui survit au
corps.
Ces considérations qui pourraient sembler banales sont rele-
vées par de brèves formules d'une saveur vraiment antique :
« Si l'âme te dirige tu es roi ; si c'est le corps tu es esclave. Le
plaisir est la source de tous les crimes, car il obscurcit la raison ;
méprise les voluptés ennemies de la philosophie. »
(1) Kp. 4.3, 1. II ; Mg. '2C.7.
(2) Kp. 31 ; I. III. Mg. x'03.
(3) Migne,t. 171, col. 1G93. Sur iMarbode, voir L. Eriiault, Marbode, évoque
de Rennes, Rennes, 1890.
88 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
La vieillesse compte de nombreuses infirmités : la chaleur se
retire des membres, la souffrance torture toujours en quelque
endroit ; les jambes fléchissent et la voix tremble. Et cependant,
après des peintures très réalistes, Marbode s'écrie :
Quant à moi, j'aime la vieillesse (c'est qu'il se souvient du traité deCicéron).
Ce n'est pas l'âge, mais le caractère de l'individu qui est responsable des
misères de la vieillesse. Le vieillard jouit d'un organisme que ne soulèvent
plus les ardeurs de la passion ; sa raison peut s'exercer dans le calme, aussi
est-elle plus perçante et plus sûre. Le vieillard est un homme de bon conseil.
On dit que la mémoire disparait avec l'âge ? n'accusez pas les années, mais
une jeunesse qui n'a pas su cultiver son esprit. De même la plupart des mala-
dies, des infirmités qui oppriment souvent les hommes au déclin de leur vie,
ont leur cause dans les débauches du jeune âge. Quant à moi, — et plus tard
Erasme fera la même remarque, — je recueille les fruits d'une longue modé-
ration ; ma mémoire reste intacte et mon intelligence nourrie par l'expérience
et la méditation, a acquis une plus grande pénétration ; mon corps est plus
faible, mais mon esprit est plus vigoureux, je ne me plains pas ; et je jouis, en
remerciant Dieu, des respects que me vaut ma tête blanche.
Marbode parle de la mort comme un sage antique :
La mort est naturelle, pourquoi la craindre. Ne devons-nous pas plutôt la
désirer, puisqu'elle marque le terme de notre course. Pourquoi aimer les pre-
miers instants, et redouter le dernier ? tous sont solidaires, la même sagesse
les a établis, et tous possèdent la même bonté, comme les vers d'une belle
poésie. Mais la mort conduit parfois en enfer ? Ce n'est pas la mort, mais une
vie coupable ; même pour les méchants la mort est un bien, puisqu'elle met
une fin à leurs iniquités.
Marbode n'aurait pas eu une âme antique, s'il n'avait célébré
une vertu que goûtèrent le plus les philosophes païens, l'amitié.
Soutenir que l'individu doit se contenter de soi et ne pas s'embarrasser
d'un ami dont le malheur nous rendrait malheureux, c'est prononcer des
paroles détestables. S'isoler c'est désobéir aux vœux de la nature, c'est elle
qui nous pousse à aimer. Sans un ami nous demeurerons malheureux, parce
qu'incomplets.
Puis Marbode nous donne des conseils sur le choix d'un ami ;
nous devons le prendre vertueux ; car « seule l'union des bons est
stable et fidèle, seule elle mérite le nom d'amitié ; l'union des mé-
chants n'est qu'une conjuration ».
Marbode doit à la lecture assidue de Cicéron et de Sénèque
une raison saine et solide ; et il refuse de sacrifier l'indépendance
de l'homme à l'influence fatale des astres, comme la stabilité
sociale aux exigences du mysticisme.
Durant sa jeunesse il s'était livré aux recherches scientifiques,
ou plutôt, — car c'était souvent ainsi qu'on étudiait la nature
au moyen âge, — il avait lu de nombreux livres sur les vertus
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 89
médicinales des pierres et sur l'astrologie. Il avait même com-
posé un lapidaire qui semble bien être une fusion du seizième li-
vre des Elymologies d'Isidore et d'un traité d'un certain Dami-
geron. C'est ce dernier probablement que Pline {Hisi. nat., 37,
14) attaquait à cause de ses assertions fantastiques sur les pro-
priétés médicinales des pierres. Marbode n'est pas aussi incré-
dule que Pline, et nous voyons se succéder les pierres aux proprié-
tés de plus en plus merveilleuses. La vertu des talismans que les
romans courtois nous décrivent avec abondance n'est pas plus
extraordinaire que celles énumérées par Marbode. L'une guérit
des ulcères, l'autre protège son possesseur des maladies et des bles-
sures, ou bien, mise dans le lit conjugal, oblige la femme à dé-
voiler ses infidélités.
L'astrologie n'avait pas été négligée par Marbode ; c'était une
science qui s'imposait, et personne ne mettait en doute l'in-
fluence des astres sur les migrations des peuples, le destin des
empires, et souvent même sur le caractère moral des indivi-
dus. Un enfant né au moment où Mars, Mercure ou Vénus
excercent leur influence est fatalement incestueux ou homicide.
En 1095 (1), on vit un si grand nombre d'étoiles, qu'on aurait
cru de la neige ; et beaucoup pensèrent qu'elles tombaient afin
que l'Ecriture fût accomplie : les étoiles tomberont du ciel. Gil-
bert, évêque de Lisieux, était un médecinhabile en de nombreuses
disciplines ; chaque nuit il inspectait les astres durant de longues
heures, il notait leur course et dressait soigneusement de savants
horoscopes. Aussi observa-t-il avec grande attention la prodi-
gieuse pluie d'étoiles, et appelant le veilleur de garde :
Tu vois, Gautier, ce spectacle étonnant ? — Oui, mais je ne comprends
pas ce qu'il signifie. — Il annonce la transmigration des peuples de royaume
en royaume. Beaucoup émigreront, qui ne reviendront pas avant que ces
astres, que nous voyons tomber, ne reviennent à leurs demeures. Dautres
demeureront dans une situation noble et sainte, à l'image des étoiles que
nous voyons briller au firmament.
Marbode est peut-être aussi savant en astrologie que le vieil
évêque, mais il ne partage pas sa confiance. Les astres n'exer-
cent pas sur l'homme l'influence décisive que leur attribue l'opi-
nion de nombreux savants. L'homme reste libre, et c'est sa vo-
lonté, non les astres, qui est maîtresse de sa destinée.
(1 ) Ord. Vital, Ilisloria ccclcsiantica, 1. XllI, année 1095. Edit. Soc. hist.
de France, 111, 462.
90 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Je l'ai constaté pour moi, affirme notre auteur, j'ai établi mon horoscope, et
l'expérience m'a montré qu'il était faux ; je ne suis pas devenu ce que les
astres auraient voulu que je devienne. La science astrologique est donc fausse
et la morale demeure sauve ; que deviendraient la loi morale, le mérite, le
péché, les châtiments ou les récompenses, si l'homme était mû par les astres ?
Le bien et le mal sombreraient devant la fatalité. Ce n'est pas seulement
l'expérience individuelle qui prouve notre liberté, mais l'observation des
peuples. En Asie vivent des peuples justes et saints, les Brahmanes et les
Çérès ; parmi eux ni adultère ni homicide. Et pourtant les planètes Vénus
et Mars envoient leurs radiations sur ces régions ; c'est donc que les peuples
savent y échapper. Tous les juifs sont circoncis, et cependant ils ne sont pas
tous nés sous le signe de Mars qui fait couler le sang. Le destin des peuples
git dans la volonté libre des individus ; obéissez aux lois, craignez les justes
lois qui punissent le crime et récompensent la vertu, et vous vivrez heureux
dans une paix qui durera autant que durera votre bonne volonté. Supprimez
le respect de la loi, et les désordres ont vite fait de détruire lacité. Que l'homme
ne cherche pas à se décharger de sa responsabilité sur les astres éternels, il
demeure libre et c'est lui qui est l'artisan de son bonheur.
Marbode puise dans le stoïcisme un grand respect de la per-
sonne humaine ; et peut-être sur ce point est-il plus logique avec
lui-même que les anciens stoïciens. Ils avaient une haute idée de
l'homme, mais leur métaphysique ne les obligeait-elle pas à dé-
truire l'individu qu'ils venaient d'exalter ? leur conception d'un
monde un, qui vivait comme un animal, légitimait toutes les
pratiques magiques et astrologiques ; puisque tout était lié et que
l'inférieur était l'image du supérieur, les aruspices devenaient
légitimes. Marbode n'admet l'existence de mystérieuses pro-
priétés que dans les pierres ; là, il ne croit pas, — à tort peut-être
— que la liberté humaine court quelque danger d'être dominée ;
et il croit facilement à des profondeurs insondables; les diamants,
les émeraudes et l'améthyste possèdent, cachés sous leurs brillan-
tes apparences, des natures si riches, que nous ne pourrons ja-
mais les connaître pleinement ; et Marbode s'amuse à nous dé-
crire quelques-unes des vertus du béril ou delà céraunie. Il se sent
en sûreté. Mais les astres paraissent plus menaçants ; et notre
auteur éprouve un peu d'effroi. Afin de mieux préserver l'auto-
nomie de la volonté humaine, Marbode prend une décision éner-
gique, il refuse aux astres toute influence sur l'homme.
Marbode fait encore preuve d'un solide tempérament raison-
nable, et aussi de stoïcisme dans toutes les questions de disci-
pline sociale. A des solitaires trop zélés qui poursuivaient de
leur mépris les prêtres pécheurs jusqu'au point de refuser toute
relation avec eux et de détourner les fidèles d'assister à leurs
offices, Marbode dit avec modération : « Vous renouvelez l'héré-
(1) Lib. délite, 111, G'J-2.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 91
sie des Patarins ; l'indignité de l'individu ne peut avilir le sacre-
ment de l'Eglise ». Dans une autre lettre, il rappelle qu'il
n'appartient pas aux particuliers de condamner et de proscrire ; aux juges
de déclarer les indignes et de les punir. L'Eglise n'est pas une foule inorgani-
sée, et un fidèle quelconque n'a pas le droit, sous prétexte qu'unenthousiasrae
religieux le soulève, de se livrer à des extravagances. Dansle corps ecclésias-
tique, dont le Christ est la tête, multiples sont les organes et les fonctions ; et
ce n'est jamais impunément pour le bien commun, qu'un organe cherche à
usurper la fonction d'un autre. Est-ce que l'œil peut parler et la langue
entendre ? Dans un corps vivant chaque membre a un rôle unique ; s'il veut
accomplir ce pour quoi il n'est pas créé, désordres et misères sont le châti-
ment de l'usurpation. Les chrétiens n'ont donc pas à juger les prêtres. Pour
juger, des juges existent. Et ces juges sont soumis, dans l'accomplissement
de leur charge, à des règlements stricts. Ils doivent observer les formes légales.
La conclusion est terrible, c'est que parfois le juge est obligé de condamner
l'innocent ; pour que la vérité soit acceptée au tribunal, elle doit s'appuyer
sur des preuves qui non seulement soient vraies, mais encore revêtues des
évidences imposées par la loi. Laissons donc au juge le soin de condamner les
hérétiques ; bornons-nous à traiter tous les pécheurs avec bonté, à prier
pour nous, et s'ils deviennent dangereux pour la communauté, à les dénoncer
au juge, mais ne faisons pas davantage. Traduisons au tribunal, mais ne
condamnons pas.
Nous retrouverons souvent, chez les humanistes du xii^ siè-
cle, des maximes analogues. L'ordre social s'impose et la justice
c'est précisément que cet ordre soit parfait. Chacun à sa place,
et chacun cantonné dans sa fonction. Le danger ne sera-t-il pas
de transformer la société en une ruche ? En outre, le rôle départi
au juge est un peu inquiétant ; il doit juger parfois contre ses
convictions intimes, et respecter toujours les formes. Excellente
pratique pour rendre impossible toute dictature tyrannique ;
mais la loi universelle ne sera-t-elle pas en certains cas indivi-
duels une tyrannie non moins dure ?
Aujourd'hui nous comprenons peut être difficilement le carac-
tère de nouveauté que présentait au xii^ siècle une morale ra-
tionnelle renouvelée de l'antique. Les hommes étaient habitués
à recevoir du dehors leurs règles de conduite ; l'Eglise comman-
dait, les fidèles n'avaient qu'à obéir. Les inconvénients d'une
telle situation sont graves. Des esprits qui reçoivent des ordres
sans pouvoir les discuter, puisqu'ils ne se sont jamais formé d'i-
dées personnelles sur la morale, sont capables d'accepter indiffé-
remment le bien ou le mal, le vrai ou l'erreur. A proprement par-
ler, ils ne sont pas des hommes raisonnables, mais des outils.
92 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Avec de tels individus, la cité peut être calme, mais elle n'est
plus qu'une fourmilière. Or, c'est la formation et le développe-
ment de personnes intelligentes et libres qui est la raison d'être
des sociétés humaines. Aussi devons-nous admirer grandement
l'œuvre des humanistes du xii« siècle ; en se mettant à l'école
de l'antiquité, ils ont appris à penser, et ils se sont assimilé la
sagesse des anciens.
L'œuvre des humanistes n'est cependant pas sans défauts.
D'abord, chez eux, la morale antique ne fusionne pas assez
avec leur foi chrétienne ; les deux doctrines habitent un même
esprit, mais elles restent séparées par une cloison étanche ; aussi
chaque discipline conserve-t-elle ses défauts ; la morale païenne,
sa dureté souvent orgueilleuse ; la morale chrétienne, sa com-
promission avec les préjugés sociaux ou les erreurs scien-
tifiques. Nous aurons à revenir plus longuement sur ce point
quand nous devrons montrer que la claire raison des humanistes
ne proteste jamais contre la folle prétention de noyer l'erreur
dans le sang ; dès maintenant nous pouvons signaler qu'ils n'ont
fait aucun effort pour répandre parmi les fidèles leurs idées très
saines sur les dévotions populaires ; à part quelques conseils
remplis de sagesse donnés à leurs correspondants, ils ne cher-
chent pas à propager leur morale. On dirait que leur morale
est pour leur usage personnel. Ils sont clercs, très fiers de leur
cléricature, et leur morale ne vaut que pour des clercs.
Que nos humanistes fussent des clercs, le fait était rendu pres-
que nécessaire par les conditions sociales de l'époque ; les cloî-
tres d'un monastère ou d'un chapitre pouvaient seuls procurer
les deux biens nécessaires à l'étude : des loisirs et des manuscrits ;
c'étaient alors les seuls îlots de calme. Au dehors la guerre, les
tournois ou la chasse entraînaient les nobles et leur enlevaient
toute possibilité de méditer ; ou bien le dur travail asservissait
le vilain et ne lui permettait qu'un rôle : « nourrir par sa sueur le
peuple de Dieu ».
Nos lettrés n'ont pensé que pour leurs semblables, car, à leurs
yeux, le clerc seul est capable de comprendre les raisons vérita-
bles que nous dévoile la science ; les autres, c'est-à-dire les sei-
gneurs brutaux ou les vilains stupides, ne sont que des manœu-
vres qui doivent agir sur l'ordre du clerc. Le sculpteur recevait
du clerc l'ordonnance de ses œuvres, et c'était encore le clerc qui J
commandait aux jongleurs la composition des chansons de ges- ^
tes ; et les princes ne sont pas regardés comme plus indépen-
dants. Bientôt un savant docteur affirmera que les rois sont les
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 93
instruments du pape, le marteau qu'il doit pouvoir manier à son
gré ; mais déjà on dit plus ou moins clairement ce que dira si
nettement Gilles de Rome. Replaçons-nous dans cette perspec-
tive, et nous comprendrons qu'une morale rationnelle pour laïcs
est inutile ; la morale imposée d'autorité suffit. Voyons les lacu-
nes qui vont vicier cette morale particulière à une profession.
D'abord nos humanistes ont le mépris de la famille et une
haute estime pour la virginité dont ils font une noblesse sociale
qui possède de précieux privilèges. Ils sont si persuadés de leur
prééminence morale, qu'ils font d'étranges contresens, eux qui
sont cependant si bons latinistes, lorsqu'ils abordent la lettre
des traités, aujourd'hui perdus et qui ne nous sont connus que
par des citations de saint Jérôme, de Théophraste et de Sé-
nèque sur le mariage. Ils sont ravis, car ils croient que leurs
grands philosophes font l'éloge de la virginité chrétienne. Ils
faussent ainsi et la philosophie qui devient amusement d'aris-
tocrates de la pensée et la virginité qui apparaît comme un
droit et non plus comme un devoir.
Hildebert n'était pas un misogyne et nous avons de lui des
vers assez galants adressés à une nouvelle Sybille qui lui avait
dédié une poésie alors qu'il était captif en Angleterre. Il fut même
accusé, — et Yves de Chartres rapporte le grief, — d'avoir fré-
quenté des femmes légères ; le reproche est exagéré et il semble
qu'on ne doive en retenir qu'un éloge : Hildebert fut un évêque
doux et aimable (1). Mais lorsque ce prélat modéré et presque
mondain parle officiellement ou bien lorsqu'il écrit didacti-
quement, il se laisse entraîner par la doctrine commune sur les
femmes, il est dur et méprisant.
La femme (2) est un être changeant et futile qui n'a de constance que dans
le crime ; c'est une vipère dont les morsures sont mortelles ; c'est une rapace
dont l'avarice est plus dévorante que le feu. Fuyez les femmes, ne leur parlez
pas, ne leur écrivez pas, c'est le seul moyen d'éviter leurs embûches. La
femme ruine tous ceux qui s'approchent d'elle ; elle fut la perte de notre pre-
mier père ; elle envoya Joseph en prison, fit de David, le saint roi, un assassin
et de Salomon, le sage, un débauché. C'est elle qui a conduit h leur perte les
villes et les royaumes ; c'est elle encore qui détruit les foyers. Elle est l'ennemi
domestique, toujours prête à tromper son mari avec un amant, toujours
prête ù introduire en cachette un enfant adultérin au milieu- des légitimes.
La femme est mensonge.
(1) Hisi. un. de la Fr., XI, 2.")rj. — Hauréau, Mélanges poétiques d'Hilde-
berl, p. 135. > ^ t^ h
(2) Mg. 1428.
(3) Mg. 149.
94 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Hildebert ne met aucune restriction à ces reproches ; il n'ex-
cepte de ses malédictions que quelques reines, — les reines ne
sont-elles pas déjà au-dessus du sexe, — et les religieuses. Sur ces
dernières, Hildebert se répand en éloges magnifiques ; autant
il a été méprisant pour les mères de familles qui vivent dans les
misères du monde, autant il est lyrique lorsqu'il parle des femmes
qui ont renoncé aux devoirs terrestres pour rester vierges. Ces
femmes spiritualisées font l'objet de son admiration.
Une femme qui se consacre à Dieu devient l'épouse du Christ et je dois
l'appeler en toute vérité domiTia, mais souveraine, puisqu'elle est l'épouse de
mon Seigneur.
L'expression est jolie ; malheureusement elle est prise dans
saint Jérôme (1 ), et il semble qu'elle ait été un lieu commun au
XII® siècle, car on la retrouve chez d'autres écrivains (2). Ce
sont d'ailleurs tous les reproches d'Hildebert qui apparaissent
des lieux communs ; ils sont le développement littéraire d'un
thème, emprunté à une pseudo-antiquité, et devenu assez dé-
plaisant aujourd'hui. Dans tout ce qu'Hildebert a écrit sur le
célibat, on sent percer un profond mépris pour le mariage et la
famille ; il parle avec dégoût de ce qui, à nos yeux, fait la gran-
deur de la femme. Voici les encouragements qu'il adresse à une
recluse (li) :
Les vierges ignorent toutes les avanies que les épouses doivent subir de la
part de leurs maris si avides de plaisirs sensuels ; elles échappent à un véri-
table esclavage ; elles ne subissent pas les anxiétés de la grossesse ni les tris-
tesses de la stérilité. Puis, voyez la triste situation d'une femme dans le
monde : est-elle belle ? elle évitera bien difficilement les hontes de l'adultère ;
est-elle laide ? son mari la délaisse. Le lit conjugal n'est jamais sans luttes,
qui rendent la vie en commun ou honteuse ou fastidieuse. L'homme n'aime
pas la femme qui ne cherche pas à lui plaire ; aussi ne faut-il pas s'étonner
que ces malheureuses, pour conserver ou retrouver la faveur du mari, s'adon-
nent à la sorcellerie ou qu'elles perdent l'innocence. A tous ces maux s'ajou-
tent les douleurs qu'apportent à la mère la formation et la croissance de
l'embryon : pâleur du visage, vertiges, souffrance continuelle et fréquents
spasmes de l'estomac.
Je ne condamne pas le mariage, conclut notre évêque ; le Christ l'a permis,
sinon conseillé, mais à l'esclavage je préfère la liberté. Vierges, félicitez-vous,
votre corps a conservé sa liberté ; vous restez vous-mêmes, inviolées. Et vous
serez plus fécondes que les mères selon la chair ; elles deviennent stériles vers
l'âge de 50 ans, vous ne le serez jamais, et jusqu'à votre mort vous enfanterez
des âmes pour le paradis.
(1) Am. Thierry, Saini Jérôme et son lemps, II.
(2) Abailard, lettre V.
(3) Mg. 194.
LES IDÉES MORALES DU XII® SIÈCLE 95
Ce pamphlet contre les femmes apparaîtrait plutôt aujour-
d'hui comme un pamphlet contre les maris du xii^ siècle ; mais
nous ne devons pas chercher en ces phrases un témoignage
historique; déjà, nous l'avons lu chezAbélard; nous les retrou-
verons chez la plupart des lettrés d'alors ; elles sont le dévelop-
pement littéraire d'un thème fourni par Théophraste et Sénèque,
et tout ce que nous pouvons découvrir en ces morceaux de rhé-
torique, c'est une conception dilettante de la vie. Séparée de
l'existence quotidienne des travailleurs, ignorante des soucis
qu'entraîne la fondation d'un foyer, le pensée de nos clercs s'est
anémiée ; et leur stoïcisme s'est transformé en une jouissance
égoïste, la joie de penser et de comprendre. Hors la pensée spé-
culative et la poésie harmonieuse, nos lettrés ne s'intéressent à
rien ; ou du moins s'ils descendent dans la lice leurs études ne
leur servent plus de rien ; ils agissent selon une morale exté-
rieure, codifiée, socialisée, et que leur morale renouvelée des
anciens ne modifie en aucune façon. C'est pour cultiver en
paix leur jardin spirituel, que nos lettrés font un vœu de célibat ;
pour eux, le célibat c'est l'indépendance. Ils ne veulent pas fon-
der de famille afin de se complaire, comme le Dieu solitaire et
stérile d'Aristote, dans la contemplation de la vérité. Leurs
croyances chrétiennes les rassuraient sur ce que cette conduite
avait d'égoïste, et ils apportaient complaisamment tous les tex-
tes sacrés qui font l'éloge de la virginité, sans se douter qu'ils
faussaient complètement la nature du célibat chrétien. Si des
fidèles, hommes ou femmes, se lient par des vœux, ce n'est pas,
en tout cas ce ne doit pas être, pour philosopher plus à l'aise,
mais pour se donner sans réserve à des œuvres utiles au genre
humain.
Enfin une dernière lacune existe dans l'œuvre morale de nos
humanistes. Ils ne voient pas que sous leurs yeux se forme une
nouvelle classe sociale, issue du travail et du commerce, la bour-
geoisie, et que s'organise une nouveau mode d'existence, la vie
urbaine.
Ces deux faits, montre très bien Pisenne [l), devaient entraî-
iHT de graves conséquences, même religieuses. Les bourgeois,
grâce à leur-s loisirs et pour leur commerce, s'instruisent ; ils ap-
prennent ù lire et ils lisent ; comme ils sont profondément reli-
gieux, — les innombrables confréries qui naissent dans les com-
munes le prouvent, — ils s'intéressent aux questions religieuses
(I) Histoire de V Europe, p. ITH, Paris-Bruxelles, 193G.
96 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
et ils cherchent à comprendre la raison des ordres qu'ils reçoi-
vent. Si, dans les chefs traditionnels de l'Eglise, ils ne découvrent
aucune compréhension de leurs désirs, ils se jettent dans Thérésie.
Toutes les sectes hétérodoxes qui ont pullulé au cours du xii^
siècle, sont nées dans les villes.
La morale stoïco-chrétienne de nos grands lettrés est trop di-
lettante pour être d'un recours efficace à des hommes qui tra-
vaillent ou qui commercent ; elle ignore fatalement les besoins
d'une urbanisme naissant (1 ). Née dans des oasis calmes et stu-
dieuses, elle ne peut sortir du cercle restreint des clercs sa-
vants qui l'étudient. Pour assister à un effort sérieux de chris-
tianisation des laïcs, il faut attendre saint François d'Assise
et son populaire tiers ordre.
(A suivre.)
(1) Ch. Jourdain note, qu'avant le xiii^ siècle, les écrivains ont manifesté
une indifférence complète envers les questions économiques. Ils se contentent
de mépriser les richesses et de condamner leur recherche. L'introduction en
Occident de la morale à Nicomaque et de la Politique devait supprimer cette
indifïérence au cours du xiii« siècle. — Cf. Ch. Jourdain, Les commencements
de V économie poliliqiie dans les écoles du Moyen Age, dans « Excursions histo-
riques et philosophiques », Paris, 11888, p. 425.
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers (France). — Société française d'Imprimerie et de Librairie
40» Année (s- Siri.) N" 10 30 avril 1939
REVUE BIMENSUELLE
DKS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Insiitut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
Le roman de Gœthe
et le roman romantique
par René GUIGNARD,
Professeur à l'Université d'Alger.
II
Wilhelm Meister et Godwi.
Le roman de Brentano, Godwi, écrit entre 1798 et 1801, public
en deux volumes, dont l'un porte la date de 1801 et l'autre la
date de 1802, est suivi d'un appendice biographique rédigé par
un ami du poète, Winkelmann, et qui, sous couleur de raconter
les dernières années de la vie du poète Maria, dont il a été ques-
tion dans le roman, fait un récit assez transparent de la vie de
Brentano pendant les années d'élaboration du roman. Ces notes
biographiques indiquent nettement que Gœthe a éveillé chez
Brentano et ses amis le goût de l'art et de la poésie : Tieck et
Frédéric Schlegel ne sont mentionnés qu'après lui. Dans son
étude sur Brentano et Gœthe (1), F. Scholz juge que Winkelmann
exagère la vénération que Brentano pouvait avoir pour Gœthe
à cette époque ; il cite un peu plus loin la lettre du 20-21 décem-
bre 1801 dans laquelle Caroline Schlegel rapporte que Brentano
(l) Clemcns Brentano und Gœi/ie, Leipzig, p. 37 (Palacslra, 158, 1927).
Pour les ressemblances de détail entre Willielm Meister et Godwi, nous
renvoyons une fois pour toutes à cet ouvrage.
7
98 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dit du mal de Gœtlie. Certainement, toute l'activité de Goethe
ne satisfaisait pas Brentano ; il estimait par exemple que Gœthe
aurait rendu un plus grand service à la poésie allemande en accor-
dant son appui à Tieck, qu'en publiant les Propylées. C'est sur-
tout à partir de 1802 que Brentano exprime dans ses lettres, sa
vive admiration pour Gœthe. Mais les propos rapportés d'une
façon très vague par Caroline Schlegel et l'irritation de Brentano à
propos des Propylées ne démontrent pas que Brentano n'ait pas
apprécié le talent de Gœthe : il déplorait lui-même la facilité avec
laquelle il blessait les personnes qu'il aimait le plus ; à plus forte
raison son sarcasme pouvait-il s'exercer d'une façon déplaisante
sur un auteur auquel il accordait une très haute place. La simple
lecture de Godwi montre d'ailleurs que Brentano s'est inspiré de
Wilhelm Meister, dans une mesure que nous allons chercher à
préciser, en insistant autant sur les différences que sur les analo-
gies que l'on peut trouver entre les personnages, les thèmes et la
structure des deux romans.
Dès le début, on est frappé par une première analogie : Godwi,
comme Wilhelm Meister, est issu d'une famille de commerçants
et il se moque, comme Wilhelm Meister, de ces hommes dont la
seule occupation consiste à acquérir à grand-peine des richesses
dont ils ne profitent pas.Cependant, il y a là un thème général ;
et l'opposition entre les aspirations idéales et les nécessités pro-
fessionnelles est même pour Brentano un thème plus naturel que
pour Gœthe, puisqu'il a été mis en apprentissage, dans son adoles-
cence, dans des maisons de commerce. Le motif du jeune com-
merçant désireux d'échapper à un milieu qu'il juge étroit a donc
pu être inspiré à Brentano par son expérience personnelle, au
moins autant que par le roman de Gœthe.
Pourtant, l'analogie va plus loin: de même que dansle romande
Gœthe le réaliste Werner s'oppose à l'idéaliste Wilhelm Meister,
de même, chez Brentano, Rômer donne de sages conseils à Godwi.
Mais cela ne dure pas longtemps : Romer ne tarde pas à partir en
voyage d'affaires, et le père de Godwi, dont il est l'employé, lui
écrit bientôt qu'il le dégage pour quelque temps de toute préoccu-
pation commerciale. Le motif du voyage d'affaires de Wilhelm
Meister est donc utilisé pour le personnage de Rômer. Il va sans
dire que les premières lettres de Rômer ne parlent pas plus que
les suivantes des avantages de la vie pratique : elles recomman-
dent seulement à Godwi de ne pas avoir tant d'aventures diverses.
Rômer ne se confond d'ailleurs pas complètement avec Godwi,
quoiqu'il se laisse aller quelquefois à écrire des lettres un peu
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 99
folles, il est beaucoup plus raisonnable que son ami, dont il ana-
lyse les sentiments et dont il critique les aventures avec une péné-
tration caustique. Le contraste entre les deux amis est non plus
le contraste entre le commerçant et le jeune homme dépourvu
d'esprit pratique, mais le contraste entre le sentimental et l'ob-
servateur impitoyable. Ces deux héros représentent les deux as-
pects du caractère de Brentano qui était profondément sentimen-
tal, mais qui avait honte de le laisser voir, et dont les sarcasmes,
bien loin d'être un jeu intellectuel, n'étaient souvent qu'une sorte
de pudeur : il affectait le cynisme pour ne pas révéler les mouve-
ments les plus intimes de son âme. La distinction entre Wilhelm
Meister et Werner était à la fois d'ordre social et d'ordre psycho-
logique ; Godwi et Rômer ne se distinguent qu'au point de vue
psychologique.
A cette différence vient s'en ajouter une autre, qui n'est révé-
lée que vers la fin du roman, et qui n'a par conséquent aucune
influence directe sur l'action, mais qu'il faut cependant mention-
ner parce que certaines allusions à l'origine aussi bien de Godwi
que de Rômer créent autour d'eux une atmosphère de mystère :
Godwi est né du mariage légitime de son père avec Maria Wellner ;
Rômer est le fils du père de Godwi et d'une jeune anglaise, Molly
Hodefield, qu'il a séduite avant d'épouser Marie Wellner. Le père
de Godwi confie à Rômer qu'un secret pèse sur la naissance de
Godwi. En réalité, ce « secret » est quelque chose de très clair pour
le père de Godwi ; lorsqu'il en parle, il fait allusion à une grave
faute de jeunesse, dont nous préciserons plus tard la nature ;
par contre, il y a un autre secret qu'il ignore : c'est que Rômer,
son employé, est son fils, sans qu'il s'en doute : Molly, abandonnée
avant la naissance de son enfant, a voulu que Godwi père s'en
occupât. Le père de Godwi, dont nous apprendrons les aven-
tures dans la deuxième partie, a donc légué son inquiétude
à ses deux fils, et cette abondance de complications romanesques
dans le milieu des commerçants suffit à montrer que le rapproche-
ment que l'on peut faire à cesujetavec Wilhelm Meisler n'atteint
que la surface.
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que l'éducation du
hiTOs, elle aussi, ait lieu d'une façon très différente. Evidemment,
le roman de Goethe a mis à la mode les romans qui décrivent l'évo-
lution intérieure des héros ; mais il ne s'agit là que d'un cadre très
général : l'essentiel, c'est la façon dont s'effectue cette évolution.
Dans les Années d'apprentissage, un jeune bourgeois se croit né
pour le théâtre ; il vit d'abord avec des acteurs que le hasard a
100 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
rassemblés, puis il s'engage dans une troupe; mais les membres
d'une société qui s'intéresse à lui,etquiront déjàaverti plusieurs
fois qu'il faisait fausse route, le font pénétrer dans leur milieu.
Il renonce au théâtre, et il est question pour lui d'une activité
pratique ; à la fin du roman, il est décidé qu'il épousera une jeune
fille modèle. Volontairement, le poète n'a pas conclu, parce qu'il
se proposait de donner une suite à son roman. Que voyons-nous
chez Brentano ? Godwi, âgé de 22 ans, est en route pour l'Italie ;
en fait, il court le monde sans la moindre vocation ; il se forme, non
en exerçant une activité, mais en laissant les femmes agir sur lui ;
il rencontre d'abord Molly, l'ancienne maîtresse de son père,
puis Joduno, et enfin Odile, qui le calme en l'amenant à l'union
avec la nature. Si le roman s'arrêtait là, il y aurait des années (ou
plutôt des semaines) d'apprentissage dont la signification serait
assez nette, quoique tout à fait différente de celle des années,
d'apprentissage de Wilhelm Meister. Mais dans la deuxième partie,
Godwi laisse partir pour l'Italie la plupart des personnages de
la première partie, même Odile, et il va sur les bords du Rhin,
où il a des aventures cjui nous montrent chez lui une violente
poussée de sensualité sans véritable passion. Puis nous le perdons
de vue : il passe plusieurs années en Italie, il rentre ensuite
en Allemagne et se fixe à la campagne ; c'est désormais un homme
aimable, qui donne volontiers des renseignements sur son passé,
mais qui ne nous apprend rien sur son évolution intérieure à
partir de son voyage en Italie : les allusions qu'il fait à Violette,
avec laquelle il a vécu plusieurs mois après son retour en Alle-
magne, sont malheureusement trop brèves.
Ainsi, dans la seconde partie, l'idée de formation disparaît de
la description de Godwi ; elle reparaît cependant à propos d'un
autre personnage, mais avec une nuance tellement ironique que
l'on peut se demander si Brentano n'a pas eu l'intention de paro-
dier la Société de la Tour : Rômer, malgré tout, est resté commer-
çant ; lorsque le jeune poète Maria lui demande la main de sa
fille, il veut d'abord lui faire faire ses années d'apprentissage :
ayant reconnu qu'il n'a aucune disposition pour le commerce, il
le charge de rédiger, d'après les renseignements qu'il lui donnera,
l'histoire de sa vie. Grâce à l'argent envoyé par « un inconnu »,
Maria peut en même temps suivre les cours d'une université.
Lorsqu'il se sera formé, il se rendra un compte plus exact des obs-
tacles qui le séparent de la fille de Rômer, et il les surmontera
plus facilement. Maria écrit le premier volume, qui déplaît, et
en dépit de toute sa culture, il n'arrive pas à se rendre compte de
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 101
ce qui s'oppose à son union avec la fille de Rômer. Il perd à la fois
l'espoir de réaliser son rêve, et ce qui est plus grave, dit le poète,
affirmant son intention de parodie, une collection d'auteurs
espagnols et anglais qui lui aurait été remise par un inconnu, si
le premier volume avait été réussi. Le seul résultat, c'est qu'il est
jeté dans de nouvelles années d'apprentissage (le mot est dans le
texte) : il décide de continuer son ouvrage, et d'aller se documen-
ter auprès de Godwi.
Ainsi, pour la conception générale et l'évolution du personnage
principal, la différence entre les deux œuvres est très grande. Ce-
pendant certains personnages sont manifestement inspirés par
Goethe ; ce sont ceux du roman de Gœthe qui frappent le plus
l'imagination : le Harpiste et Mignon.
Puisque Brentano, comme Gœthe, nous montre longuement
son Harpiste (qui chez lui s'appelle Werdo Senne, et qui a été
connu autrefois sous le nom de Joseph) avant de nous révéler le
secret de son passé, nous étudierons d'abord comment les deux
personnages sont présentés. Chez Gœthe, le Harpiste paraît de-
vant les comédiensetWilhelmMeister après avoir été annoncé en
quelques mots par l'aubergiste. Chez Brentano, sa première ren-
contre avec Godwi est précédée d'une longue préparation. Godwi,
après avoir quitté Molly, est reçu au château d'Eichenwehen,
car il a rapporté au propriétaire un portefeuille contenant des
documents importants ; comme il s'est attribué le titre de baron,
aucun préjugé de caste n'empêche la fille de la maison, Joduno,
de s'éprendre de lui ; c'est elle qui lui promet de lui faire faire la
connaissance d'un ermite qui vit dans le voisinage, et dont la
fille est son amie. Ayant été ainsi annoncé rapidement, Werdo
nous est ensuite présenté indirectement par une lettre de sa fille
Odile à Joduno : nous apprenons que Werdo est de plus en plus
triste, et que son attitude est de plus en plus mystérieuse. Il fait
allusion à des événements tragiques et exprime son désir de la mort
et son pressentiment d'une fin prochaine : et alors il reverra,
dit-il, sa femme (la mère d'Odile), et «celle qui est morte de l'avoir
revu ». Dès cette première lettre, nous voyons dans quelle mesure
Werdo ressemble au Harpiste : il ne peut se consoler qu'en chan-
tant, en s'accorapagnant de sa harpe ; un secret douloureux assom-
brit son existence. Mais tout de suite aussi les différences sont
visibles : le chagrin du Harpiste est définitif et sans remède ; il ne
croit pas à l'au-delà ; la mort qu'il appelle, c'est l'anéantissement
complet. Cependant, il vit encore au milieu du monde, tandis que
Werdo s'en est complètement retiré, mais pour mener une vie
102 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
idyllique en compagnie de sa fille et d'un jeune garçon dont nous
reparlerons ; il a eu l'occasion de faire du bien dans sa vie, et le
calme de la mort sera pour lui en réalité une nouvelle vie moins
malheureuse. Ainsi Brentano transforme en motif élégiaque un
motif tragique.
Cette première présentation est suivie d'une seconde présenta-
tion moins indirecte : Werdo écrit à Molly Hodefield. Cette fois,
c'est lui-même qui exprime son désir de la mort, et après avoir
préludé par une phrase de prose qui en indique l'idée générale,
il écrit pour Molly sa poésie :
Weste sâuseln ; silbern wallen...
Pour la première fois, nous avons la révélation du talent ly-
rique de Werdo (c'est d'ailleurs la première poésie du roman), et
nous remarquons tout de suite que son lyrisme est plus intime
que celui du Harpiste : même si nous faisons abstraction des pre-
mières poésies que le Harpiste chante en public et de la ballade
du Chanteur, l'accusation qu'il lance contre le destin dans
Wer nie sein Brot mit Tranen ass...
a un caractère très général, et ne permet pas de deviner la cause
de son chagrin. La première poésie de Werdo est toute différente :
la clarté gœthéenne a disparu ; encadré par des notations se
rapportant à la nature, des éléments poétique très divers se pres-
sent dans cinq strophes ; Werdo prie Molly de s'occuper d'Odile
et d'Eusébio lorsqu'il sera mort.
Après cette poésie, Werdo, qui parle de choses qu'il connaît
bien, et que Molly connaît aussi, s'exprime en termes mystérieux ;
il espère voir « l'enfant de Marie sous l'aspect d'un homme noble » ;
elle et lui ont été trompés, mais ce n'est pas ce qui l'empêchera
d'aimer l'enfant de celle qui lui a été enlevée. Nous n'avons pas
les mêmes raisons que le poète pour entourer les personnages d'un
mystère en apparence impénétrable, mais qui, finalement se dis-
sipe très facilement : nous dirons donc dès maintenant que Wer-
do, lui aussi, comme pourrait déjà, d'ailleurs, le faire supposer
sa correspondance avec Molly Hodefield, joue un rôle dans les
événements antérieurs à l'action du roman : il est lui aussi un
ancien commerçant ; lorsqu'il habitait une ville d'Allemagne
située au bord de la mer, il a aimé Maria Wellner ; il est parti en
voyage, on n'a pas reçu de ses nouvelles pendant longtemps, et
enfin, on a appris qu'il était mort. Alors Marie a consenti à épouser
le père de Godwi. En réalité, c'était Godwi qui en interceptant
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 103
les lettres de Joseph, et en produisant un faux acte de décès,
avait surpris la bonne foi de la jeune fille. Joseph revint ; Marie
était précisément au bord de la mer, avec son enfant dans les bras,
lorsqu'elle l'aperçut ; d'émotion elle tomba à l'eau, l'enfant fut
sauvé, mais elle se noya. Comme le Harpiste, Werdo a donc été
victime de la fatalité, mais dans son cas il s'agit d'un hasard pur
et simple, sa responsabilité personnelle n'est engagée à aucun
degré, tandis que le Harpiste, victime lui aussi des circonstances,
a agi personnellement. Quoique les événements n'aient pas été
aussi graves, Brentano a retenu le motif de la folie : lorsqu'il a eu
causé involontairement la mort de Marie, Joseph a perdu la
raison pendant quelque temps ; sa douleur n'était cependant pas
exclusive de tout autre sentiment, puisqu'il s'est marié et sa
lettre à Molly Hodefield n'est pas une lettre de fou, quoique Godwi
dise un peu plus tard que la folie et la poésie semblent se disputer
l'âme de Werdo : c'est un des points sur lesquels Brentano semble
s'être trop directement inspiré de Gœthe.
Nous comprenons maintenant les allusions mystérieuses de la
lettre de Werdo à Molly. Il a connu Molly en Angleterre après le
départ de Godwi père : tous deux ont donc des griefs contre ce
dernier ; mais ce qui les rapproche, ce n'est pas la haine, c'est
une sympathie qui remonte à l'époque où Joseph a exercé sur
Molly une influence morale si décisive qu'elle est venue se fixer
en Allemagne après que le père de Godwi eut tué en duel un jeune
allemand, ami de Joseph, qui se proposait de l'épouser.
Par ces révélations indispensables à l'intelligence de la suite,
nous avons détruit l'atmosphère de clair-obscur dont Bren-
tano avait soigneusement entouré son héros. Cette atmosphère
est un des traits caractéristiques du roman, où elle joue un
rôle aussi important que l'analyse psychologique et la description
proprement dite ;et au moment où Godwi entre finalement en
rapports directs avec l'ermite Werdo, la description du lieu où
il s'est retiré sert à préciser son caractère. Elle accentue l'im-
pression que nous avons déjà : Werdo s'est installé dans les ruines
d'un vieux château ; au milieu du bâtiment ruiné, sous une terras-
se en mauvais état, il a fait installer avec goût quelques pièces ;
sur la terrasse il a planté |des légumes, et de la vigne sur les co-
teaux. Lorsqu'il est assis sur le banc de verdure qu'il a placé au
pied d'un chêne immense, devant son habitation, il contemple la
forêt de chênes qui descend jusqu'à la vallée d'où monte le bruit
rythmé d'un moulin. Et c'est là qu'il chante en s'accompagnant
de la harpe.
104 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Lorsque Godwi se trouve enfin en présence de Werdo, la des-
cription de ce nouveau Harpiste est manifestement inspirée de
Gœthe, mais avec des différences de détail très caractéristiques.
Gœthe nous montre le harpiste presque chauve, avec seule-
ment quelques touffes de cheveux gris, il mentionne le regard de
ses grands yeux bleus, doux sous les longs sourcils blancs, la lon-
gue barbe blanche, le nez bien formé, la lèvre à l'expression aima-
ble, le long vêtement d'un brun sombre. Il le décrit d'abord de
l'extérieur, c'est seulement ensuite que les secrets de son âme nous
sont révélés progressivement. Chez Brentano, l'interprétation
psychologique se mêle à la description. Comme le Harpiste (tel
du moins que le poète nous le montre lors de sa première apparition
car il sera méconnaissable lorsqu'il reviendra au dixième chapitre
du huitième livre), Werdo n'est plus tout jeune; chez Brentano,
les « rares cheveux gris » qui « entourent conime d'une couronne »
(Gœthe emploie le verbe umkrânzen),\ei( crûne dénudé» du per-
sonnage, sont devenus (^ quelques rares boucles d'argent » qui
« jouaient autour de ses tempes » ; et surtout, Brentano ajoute
une comparaison d'ordre spirituel : « comme quelques moments
agréables de sa vie autour de sa mémoire ». Pour le reste, la diffé-
rence est moins nette, mais on remarque chez Brentano une ten-
dance à insister sur l'expression plus que sur le détail matériel :
« ses yeux noirs ont dans leur regard un mélange d'amour, de
renoncement et de force qui fait frissonner ; sa bouche exprime
rarement la gravité aimable, souvent elle a un sourire mélanco-
lique ». Et tandis que Gœthe mentionne simplement la harpe en
tant qu'instrument indispensable, Brentano nous dit que lorsque
Werdo ne l'appuie pas sur sa poitrine et son front, on a l'impres-
sion que quelque chose lui manque ; ainsi la harpe est étroitement
rattachée à la personne de celui qui en joue ; bien plus : elle est
en quelque sorte personnifiée : « Il appuie son front contre elle
comme sur le bras d'un ami qui le consolerait, et lui dit ses peines.
Elle repose sur son cœur comme la sympathie et la compassion,
et lorsqu'il effleure ses cordes, elle semble l'écouter d'elle-même,
et lui murmurer de temps en temps des paroles de consolation. Il
a mis autour de ses cordes des couronnes de fleurs qui s'effeuillent
peu à peu, et il mourra lorsque toutes les fleurs fanées seront tom-
bées.» On voit avec quel art délicat Brentano, parti d'une phrase
de Gœthe, la modifie, et passe à desthèmesnouveaux, pour aboutir
à la poésie :
Um die Harfe sind Kranze geschlungcn,
LE ROMAN DE GOETHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 105
qui exprime sous une forme rythmique les idées indiquées en prose
dans les phrases qui précèdent immédiatement, en y joignant,
dans la dernière strophe, un éloge d'Odile qui, lorsque Werdo sera
mort, pardonnera à ses ennemis.
Maintenant que Werdo et Godwi sont en présence, recherchons
dans quelle mesure l'impression faite par les poésies du vieillard
sur Godwi peut être comparée à celle que les poésies du Harpiste
font sur Wilhelm Meister. Dans le roman de Gœthe, cette action
est exprimée d'une façon assez vague, les sentiments de Wilhelm
s'élèvent en lui confusément, et il prend la décision de quitter
les comédiens au milieu desquels il vit depuis quelque temps, et
qui le détournent de sa mission de commerçant. Chez Brentano,
la véritable action est exercée par Odile beaucoup plus que par
Werdo : bien plus, c'est Godwi qui, par sa présence, apaise les
souffrances du vieillard. Mais il ne s'agit pas d'une action de la
poésie ; Werdo se calme simplement parce qu'il est heureux de
voir le fils de celle qu'il a aimée. Ici, nous sommes dans un tout
autre domaine que dans le roman de Gœthe.
Les rapports entre le Harpiste de Gœthe et Werdo Senne se
réduisent donc à peu de choses : la figure d'un joueur de harpe
au passé mystérieux a fait sur l'imagination de Brentano une vive
impression ; il l'a reproduite, selon le procédé bien romantique
de la variation, avec beaucoup plus de détails et d'une façon
beaucoup plus sentimentale, en affaiblissant les scènes tragi-
ques.
La modification est tout aussi profonde lorsqu'il s'agit de Mi-
gnon. Dans le roman de Gœthe, Mignon est la fille du Harpiste.
Werdo, le Harpiste de Godwi, a bien une fille, Odile, issue d'un
mariage légitime : mais elle n'a pas un seul des traits de Mignon.
Le rôle de Mignon est tenu par un jeune garçon d'environ treize
ans, Eusébio. Il n'a pas cette allure ambiguë qui amène Wilhelm
Meister à se demander, lorsqu'il voit Mignon pour la première
fois, si c'est un garçonou une fille; en outre, l'élémentromanesque
du travestissement a disparu. Dès le début, avant même qu'Eu-
sébione nous soit présenté directement, nous savons d'une façon
précise qu'il est Italien. Mais il n'a pas mené comme Mignon
une vie errante, il n'a pas connu la misère et les coups : aussitôt
après sa naissance il a été recueilli par MoUy, qui l'a ensuite mis
en pensionchez WerdoSenne.Lcstraits proprement pathologiques
prêtés par Gœthe à Mignon manquent chez lui, mais un sentiment
leur est commun : la nostalgie. Il laisse son regard mélancolique
se perdre dans le lointain, ses mouvements (comme ceux de Mi-
106 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
gnon) sont rapides, mais on a l'impression qu'il y a « un calme
triste entre son action et lui ». Molly explique ce sentiment par le
fait que son tempérament n'est en harmonie ni avec le pays ni
avec le milieu dans lequel il vit, et que n'ayant jamais joué avec
d'autres enfants, il réfléchit trop. La monotonie de la vie qu'il
mène lui est insupportable, et il est pris dans les filets tissés par
son imagination. Mais peu à peu, l'âme de Mignon est envahie
par le dévouement et l'amour pour son maître. Rien d'analogue
chez Eusébio : il en reste au stade qu'exprime la poésie Kennst
du das Land. De plus, en dépit de sa nostalgie, il est beaucoup
plus un personnage d'idylle qu'un personnage tragique : un
matin, on le voit se jeter au cou d'Odile, à laquelle un chevreuil
apprivoisé apporte au même moment un bouquet. Ce spectacle
évoque la pureté primitive du monde, l'époque à laquelle le péché
n'avait pas encore introduit la violence dans le monde.
Par ses origines, Eusébio appartient à ungroupedepersonnages
distincts de ceux que nous avonseu l'occasion de mentionner jus-
qu'ici. Il est issu d'une famille de commerçants italiens, les Fir-
menti. La femme du commerçant Firmenti a recueilli chez elle
une jeune fille, Cécile, enfant naturelle de son amie Julie. Un de
ses fils, Francesco, aime Cécile. Lorsqu'elle meurt, elle recom-
mande à son autre fils, Antonio, de prendre soin de la jeune fille,
et il la confieprovisoirement à desreligieuses. Mais leur père décide
de faire d'elle une religieuse, et la fait envoyer dans un autre cou-
vent, où elle doit rester. Après avoir vainement tenté de fléchir
son père, Francesco enlève Cécile, tous deux sont excommuniés ;
ils s'enfuient en Allemagne, où Cécile meurt après avoir mis au
monde un enfant : Eusébio. Après la mort de sa mère, Francesco
avait une première fois perdu la raison ; il redevient fou après
avoir vu sa femme morte, et disparaît, sans se soucier de son
enfant. Nous le retrouvons chez Godwi père ; une seconde fois,
il a recouvré la raison : c'est lui qui remplace Rômer lorsqu'il
part en voyage. Heureusement pour Eusébio, un soir que sa
mère, avant sa naissance, se lamentait dans une chambre d'au-
berge, Molly l'avait entendue à travers la cloison ; elle s'était
intéressée à elle, et c'est ainsi qu'elle eut l'occasion de devenir la
mère adoptive du jeune garçon.
Quoique les enlèvements de religieuses ne soient pas rares
dans la littérature de tous les pays, il y a une vague ressemblance
entre cette histoire et celle des origines de Mignon : amour inter-
dit, naissance d'un enfant, mort de la mère. Mais chez Gœthe,
comme nous l'avons vu, la faute du Harpiste (Augustin) est plus
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 107
o-rave ; et Gœthe nous montre un relia:ieux crui oublie ses vœux,
tandis que chez Brentano, c'est une religieuse qui s'enfuit avec
un amant. Chez Gœthe, l'enfant, d'abord enlevé à sa mère, dis-
paraît mystérieusement au bout de quelque temps, tandis que
chez Brentano il est recueilli tout de suite ; enfin, le personnage
de Sperata, la sœur d'Augustin, est dépeint d'une façon un peu
extraordinaire, mais très concrète, tandis que Cécile reste une
ombre vague.
Scholz a cependant voulu trouver chez un autre personnage
de la famille Firmenti l'idée de relations interdites, qui est à l'ori-
gine des tragiques tribulations du Harpiste. Après la mort de
sa première femm.e, le père des Firmenti se remarie avec Julie,
la mère de Cécile. Alors qu'x\ntonio évoque avec elle le souvenir
de la morte,rémotion les jette dans les bras l'un de l'autre : le père
Firmenti arrive à ce moment, il se croit trompé, et l'émotion le
tue. Comme l'idée des relations coupables entre son fils et sa
deuxième fem.me n'existe que dans son esprit, et que de toute fa-
çon il y a loin de cette scène rapide aux relations funestes entre
Augustin et sa sœur, le rapprochement nous semble un peu arbi-
traire ; mais le nombre des rapprochements de ce genre faitleur
importance, et semble indiquer une action parfois consciente,
parfois inconsciente, du roman de Gœthe sur l'imagination de
Brentano au moment où il construisait la trame complic(uée de
son roman. Le cas de Mignon et de ses antécédents nous semble
le plus typique ; à part le sentiment de nostalgie commun ù Mi-
gnon et à Eusébio, et qui est manifestement un emprunt direct,
on retrouve en cherchant bien beaucoup d'éléments déj? utilisés
par Gœthe, mais vidés en quelque sorte de leur substance, trans-
posés du tragique au romanesque.
On peut dire la même chose du plan du roman dans lequel
Scholz croit retrouver trois groupes principaux des personnages
du roman de Gœthe (1) : le groupe auquel appartient le héros, le
groupe « romantique », et le groupe qui se réunit dans un château.
Même si l'on oublie que la vie de Wilhelra avec les comédiens est
un élément très important auquel rien ne correspond dans le
roman de Brentano, on ne saurait accorder une grande portée
positive à ce schéma que Scholz détruit d'ailleurs à peu près com-
plètement par son commentaire. Nous avons dit au début de cette
(1) Il y ajoute un qualrii'rne groupe moins important, comprenant chez
Oreille: Pliiline, la comtesse, Lydie; et chez Brentano : la comtesse, Fla-
metta et Violette.
108 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
étude ce qu'il faut penser du groupe du héros principal : il est
beaucoup pluscomplexe que chez Gœthe ; dans la première partie,
Godwi rencontre plusieurs personnages qui ont été en relations
avec son père, et dans la seconde partie, nous apprenons l'his-
toire du père aussi bien que du fils. Nous avons vu ensuite que la
structure du groupe formé par Werdo et Eusébio est tout à fait
différente de celle que l'on trouve chez Gœthe ; Scholz reconnaît
que la « famille italienne » de Gœthe a été scindée par Brentano
en une famille Werner et une famille Firmenti. Il ne nous reste
plus qu'à donner des indications sur le troisième de ces groupes.
Ici, il faut avoir la passion du parallélisme pour retrouver le plan
de Wilhelm Meisier. Scholz relève très justement que le pavillon
dans lequel sont suspendus des portraits est une c salle du passé»,
comparable à celle du roman de Gœthe, mais traitée dans un
style différent ; mais cette ressemblance de détail, si typique
soit-elle, ne doit pas faire oublier que l'animateur du château
n'est pas un personnage nouveau : c'est Godwi lui-même, qui a
vieilli, et qui nous fait les honneurs de sa maison : il n'y a vraiment
aucun rapport entre Lothario recevant Wilhelm Meister por-
teur d'une lettre d'Aurélie, et Maria venant demander à Godwi
des documents pour la rédaction de son deuxième volume. Et
Scholz reconnaît lui-même que désormais, le héros n'est plus
Godwi, mais Maria.
Cet examen du troisième groupe de personnages nous amène
à poser la question de la technique : sans quoi nous accumulerions
les analogies superficielles, en oubliant que nous sommes dans
un tout autre monde. Dans la première partie du roman, l'esprit
se présente sous la forme de jeux de mots, une lettre du frère de
Joduno, pleine de niaiseries, constitue un intermède comique, et
nous avons vu que Rômer est très caustique. Mais en dépit de
cette variété de ton, la technique n'a rien d'extravagant : l'au-
teur fait se succéder lettres et fragments de journal intime, avec
de nombreuses poésies, dont quelques-unes continuent des récits
en prose ; l'histoire de la famille Firmenti, ciui a les dimensions
d'une nouvelle, est présentée comme une lettre d'Antonio Fir-
menti au père de Godwi.
Avec le début de la deuxième partie, tout change ! La compo-
sition est heurtée, fragmentaire. Le poète Maria fait la connais-
sance de Haber (le traducteur Gries), et nous assistons à des con-
versations et à des divertissements champêtres qui n'ont
aucun rapport avec l'action ; des récits nous donnent l'expli-
cation de tout ce qui s'est passé dans le premier volume. Puis
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 109
vient une suite fragmentaire, écrite en partie par Maria, et en
partie par Godwi ; cette suite raconte le voyage du héros sur
les bords du Rhin, ses aventures avec la comtesse, pour les-
quelles Brentano a utihsé quelques détails des relations
de WilheJm Meister et de Philine, mais qui sont inspirées essen-
tiellement par des souvenirs personnels ; au récit de ce voyage
sont rattachées la mention du voyage de Godwi en Italie, et quel-
ques révélations complémentaires. La partie du roman qui se
passe sur la propriété de Godwi n'a aucun rapport avec le séjour
de Wilhelm Meister chez Lothario. Seuls quelques détails peu
significatifs ont été empruntés à Goethe. Et d'ailleurs, tandis
qu'on note dans le roman de Gœthe à partir de l'arrivée de
Wilhelm Meister chez Lothario, une décroissance du réalisme,
et que les jeunes filles que le héros fréquente désormais ne sont
plus des aventurières comme Philine (qui finira d'ailleurs par être
touchée par une grâce que nous appellerions bourgeoise, si, à la
faveur d'une mésalliance, elle n'entrait pas dans une famille
noble), chez Brentano, le sentimentalisme de la première partie
est bafoué sans pitié, et la sensualité prend sa place ; ce nouveau
culte trouve son expression la plus poétique dans la figure si
originale de Violette, la fille de la comtesse de G..., à laquelle
Godwi a fait élever un monument dans son parc. Cette sensualité
qui éclate s'exprime en un style vigoureux ; les poésies sentimen-
tales n'ont pas disparu, mais on trouve à côté d'elles quelques
ballades, dont la Lore Lay (sans titre dans le roman), qui suffi-
raient pour classer Brentano parmi les grands poètes.
Le lecteur s'est peut-être demandé parfois quelle utilité présen-
tait l'analyse d'une œuvre aussi confuse et aussi bizarre. En fait,
comparant Wilhelm Meister et Godwi, nous avons dû, sauf lors-
qu'il s'est agi du Harpiste, montrer seulement le squelette du
roman de Brentano, parce que c'était là que nous pouvions trou-
ver des points de comparaison. La véritable valeur de Godwi
réside en ce qui est absent de Wilhelm Meister : le lyrisme senti-
mental (dans le premier volume), et la fantaisie et le réalisme
(dans le second).
{A suivre.)
France - Allemagne - Italie
(1859-1903)
par H. CONTAMINE,
Professeur à V Université de Caen.
II
La première conjonction des Allemands et des Italiens.
Le 24 décembre 1863, Thiers prend la parole au Palais-Bour-
bon. Il parle de sa place, car c'est quatre ans plus tard que le ma-
réchal Vaillant notera dans ses Carnets : « Dans la nuit du 3 au
4 février, je rêve qu'on me mène à la guillotine ; j'approche de
la machine ; elle était voilée ; le voile tombe !... C'était la tribune
qu'on rétablit à la Chambre. » En 1863, il y a douze ans que
Thiers ne s'est pas trouvé devant une assemblée, et son retour a
la valeur d'un symbole. Persigny n'a pu empêcher le corps élec-
toral, qui le savait déjà à demi abandonné par l'Empereur, de
procurer à l'opposition un succès, d'ailleurs limité, et il s'est pour
toujours éloigné des affaires. L'adversaire de Thiers, ce sera Rou-
her, ministre d'Etat, bon avocat prêt à défendre toutes les cau-
ses que lui confie son client. Napoléon III. De tendances autori-
taires, de sympathies très italiennes, il a accepté de suivre la li-
gne politique indiquée par Morny, mais sans croire aux vertus
et à la nécessité de la solution libérale, ce qui constitue un élé-
ment de faiblesse pour le nouveau système. Les deux hommes,
d'ailleurs, ne s'aiment pas, et Anatole Claveau raconte à ce sujet
l'anecdote suivante : « Il ne peut me souffrir, disait le duc, il ne
me pardonnera jamais de... et en même temps, il glissait je ne sais
quelle plaisanterie à l'oreille de son interlocuteur le plus voisin.
On en concluait qu'ils avaient été en concurrence ailleurs que dans
les fonctions politiques et que Rouher n'avait pas eu l'avantage,
qu'il avait dû, tout au moins, se contenter de la succession de
Morny. » La première intervention de Thiers ne préoccupe pas
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 111
le ministre dEUt : il ne s'agit que de la dette flottante. La se-
conde, le discours du 11 janvier 1864 sur les libertés nécessaires,
est limitée à la politique intérieure. C'est la neuvième seulement
qui aborde, le 13 avril 1 865, la politique extérieure et son problème
central, la question romaine.
Bien des choses, dans l'intervalle, ont changé en Europe. L'in-
surrection polonaise a été écrasée, et le souvenir des sympathies
que la France entière, gouvernement, catholiques de l'oppo-
sition, républicains, a manifestées à l'égard des insurgés, éloigne
de notre pays le tsar, qui reste dévoué à la Prusse. La mort de
Frédéric VII de Danemark a ouvert une crise entre la Confédé-
ration germanique, sortie de sa légendaire léthargie pour expri-
mer les passions du jeune nationalisme allemand, et le petit Etat
qui possède les duchés de Lauenbourg et de Holstein. L'Autri-
che, de par ses traditions, aurait dû jouer en l'occurrence un rôle
modérateur. Elle a préféré faire pièce à Bismarck en flattant les
sentiments hostiles aux Danois accusés d'opprimer des Allemands,
et elle est devenue son associée dans la guerre qui a conduit ses
troupes et celles de la Prusse non seulement dans les deux duchés
contestés, mais aussi dans le Schleswig, situé plus au nord, hors
du territoire fédéral. A la grande indignation des représentants
du patriotisme germanique, les deux monarques alliés, François-
Joseph et Guillaume l''^^ vont garder pour eux leurs conquêtes,
se les partager au lieu d'ajouter un Etat à la liste des trente-
cinq Etats allemands. L'Europe laisse s'accomplir cette viola-
tion d'un traité signé à Londres en 1852. En l'occurrence, la Rus-
sie est entraînée par la respectueuse amitié que professe Alexan-
dre II envers son oncle, le vieux gentilhomme, — il a soixante-
sept ans, l'âge de Thiers, — qui règne à Berlin ; la France est
maintenue dans la réserve par son Empereur qui, rêvant vague-
ment de nouveaux agrandissements, rive gauche du Rhin, Bel-
gique, n'a pas pour habitude de faire respecter des traités non
fondés sur le droit des nationalités.
Christian IX de Danemark n'a trouvé d'appui qu'auprès de
l'Angleterre, qui s'intéressait au gardien des Détroits baltiques
au point d'avoir fait épouser une de ses filles par le jeune et en-
core charmant prince de Galles, et d'avoir installé un de ses fils,
Georges, sur le trône de Grèce, en lui cédant en don de joyeux
avènement une possession britannique, — et qui plus est
une possession insulaire, d'une réelle valeur stratégique, — les Iles
Ioniennes. Il y avait dans cette politique anglaise des aspects
hostiles à la Russie qui font douter de son désintéressement.
112 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
La position de l'Etat danois eût été tout autre si, à quarante-
six ans, Christian avait été ce qu'il devint plus tard, le grand-
père de l'Europe monarchique, hébergeant presque bourgeoi-
sement, dans son modeste château des champs, outre les prin-
ces déjà cités, ses autres gendres, le tsar Alexandre III, le duc de
Cumberland, héritier de la couronne de Hanovre, et sa belle-
fille Marie d'Orléans, dont une simple inscription à la craie indi-
quait les chambres respectives, ouvertes sur un unique couloir !
Entre les élections de 1863 et la première intervention de Thiers
dans les problèmes extérieurs, la situation a à peine moins changé
en Italie que dans le Nord. Le 15 septembre 1864, une conven-
tion a été signée entre la France et le jeune royaume, qui s'est
engagé à ne pas attaquer le patrimoine de Saint-Pierre, dernier
lambeau des Etats de l'Eglise, et à transférer sa capitale de Tu-
rin, dont la position excentrique à la péninsule indiquait le carac-
tère provisoire, en une ville mieux placée qui, en fait, sera Flo-
rence. En échange, Napoléon III a promis de retirer ses trou-
pes de Rome dans les deux ans. Cette promesse ne prend sa vraie
valeur que si l'on sait que le marquis de La Valette, ambassadeur
auprès du Saint-Siège après le duc de Gramont, avait écrit en
1862 : « Supposer que les Romains, délivrés de l'occupation, ne
jetteront pas immédiatement le Pape et les cardinaux par les fe-
nêtres, c'est se faire des chimères. » Il est vrai que La Valette
pouvait avoir subi l'influence de sa femme, une Américaine fa-
vorable aux aspirations italiennes comme la plupart des Anglo-
Saxons, alors très entichés de Garibaldi, de sa chemise rouge et
de son plaid, et, en général de tout ce qui pouvait contrarier la
politique française, suspecte de viser à l'hégémonie. Mais Mgr La-
vigerie, auditeur de Rote à Rome, pensait comme le marquis.
Après avoir décrit avec verve les diverses couches de la popu-
lation de la Ville Eternelle, légion innombrable des parasites qui
vivent des institutions ecclésiastiques, masse flottante des in-
décis qui applaudissent le Pape le matin sur le seuil des églises
et l'attaquent le soir dans les cafés du Corso, fraction remuante
et intelligente résolument déclarée contre le pouvoir pontifical,
poussée par les avocats qui sont les héritiers naturels de la pré-
lature, le futur archevêque d'Alger terminait en ces termes une
de ses lettres à Thouvenel : « Il n'est pas douteux pour moi que,
si l'armée française quittait Rome, lors même que l'on imposerait
au Piémont de s'abstenir complètement, et de ne pas franchir les
frontières, il n'est pas douteux, dis-je, que le parti de l'action,
quoique numériquement le plus faible, ne renversât en vingt-
quatre heures le pouvoir temporel du Saint-Siège. »
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 113
Mgr Lavigerie avait ajouté : « En présence de cette éventua-
lité, le calme profond, l'indifférence apparente du Pape et de
ceux qui ont part à son gouvernement, est absolument inexpli-
cable. » Quatre années ont passé, et, en 1865, ce calme demeure,
quoiqu'il soit désormais certain que les troupes françaises s'éloi-
gneront prochainement. On n'a rien fait pour les retenir. En dé-
cembre 1864, la publication de l'encyclique Quanta cura et du
résumé des erreurs modernes, le .S////aftns, qui y était annexé, avait
encore embrouillé les rapports entre la cour de Rome et celle des
Tuileries. Ce n'est pas que ces documents théologiques, qui con-
damnent un système totalitaire fondé sur le suffrage universel,
sur la domination exclusive du nombre, comme, en d'autres
temps, des textes pontificaux condamneront des systèmes
totalitaires d'une inspiration plus ou moins différente, fussent,
dans l'ordre pratique, une attaque contre les institutions politi-
ques du xix^ siècle. Mais ils avaient l'air de l'être, et cela suffit
pour amener Napoléon III à nommer son cousin, le prince Napo-
léon, vice-président du Conseil privé : « Est-il possible, s'écria
Veuillot, alors de passage à Rome, que Rouher ait eu la pensée
d'élever en présence de l'acte du Souverain Pontife ce colosse
de saindoux, qui fondra au premier rayon du grand soleil de la
révolution. » Et, en dépit des circonstances difficiles, Rome, qui
est alors une ville de 200.000 habitants, immuable depuis le
xviii^ siècle qui y avait encore tant bâti, en un style rococo am-
ple et splendide, mène une vie joyeuse, animée par la présence
des troupes d'occupation, des touristes, des pèlerins, du corps
diplomatique, et par l'insouciance des autochtones. C'est encore
la Rome que Dumas père a décrite dans Monle-Cristo, la Rome
du carnaval, débonnaire et déguenillée. Avec la permission du
Pape, on y joue les Huguenots de l'Israélite Meyerber, ce qui
n'empêche pas qu'un jeune garçon ait été enlevé un jour à une
famille juive, aux fins de conversion. Douce incohérence de
l'Ancien Régime ! Et l'on applaudit le choral de Luther dans ce
théâtre, d'un décor si parfaitement désuet, où de récentes photo-
graphies nous montraient le tragique contraste de la physiono-
mie austère de lord Halifax et des faces rondes du Duce et de son
gendre, dont les propos ont dû tant faire souffrir le noble vicomte.
C'est la Rome dont le directeur de l'Académie de France, le vieux
peintre Schnetz, dit : « Lorsqu'on enlèvera les immondices des
petites rues et des places, ainsi qu'on le fait dans l'odieux Paris
de M. Haussmann; le jour où l'on défendra d'étendre les linges
et les haillons aux fenêtres, je la quitterai. »
114 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le calme dont on fait étalage au Vatican est en partie dû à la
conviction qui y règne que le royaume d'Italie n'est pas viable.
On répète, — et certains milieux catholiques l'ont répété inlas-
sablement pendant quarante ans, — que les populations de la
péninsule diffèrent trop du Nord au Midi pour pouvoir vivre
dans un même Etat, comme si les Lillois n'étaient pas plus sépa-
rés des Marseillais que les Milanais des Napolitains. Une émeute
ayant éclaté à Turin, où l'on a appris avec désespoir le prochain
départ des ministères et du roi pour Florence, on y voit l'annonce
de terribles convulsions. Or le Saint-Siège a sous la main le roi
détrôné des Deux-Siciles, le jeune François II. Il habite d'abord
au Quirinal, futur résidence des rois d'Italie, car il a si peu de
fortune qu'il songe déjà à vendre à la France le palais Farnèse.
Au tem.ps de La Valette, observateur cruel, Thouvenel avait
écrit : « L'ambassadeur croit que le cardinal Antonelli et le Pape
lui-même ont le roi de Naples sur les épaules, et que, tout en pre-
nant des airs paternes. Sa Sainteté et son ministre nous sauraient
gré de les débarrasser d'un hôte qui coûte, avec sa suite, 2.500 fr.
par jour. 0 bonnes gens qui payez le denier de Saint-Pierre ! »
François est néanmoins resté. Il passe l'été à Albano, près de ce
Castelgandolfo où Pie IX se réfugie pour fuir le mauvais air,
comme le fera un jour Pie XI officiellement réconcilié avec l'Ita-
lie. Ces villégiatures obligent les diplomates à des courses fré-
quentes, et l'on dit que M. de Sartiges, troisième successeur du
duc de Gramont à l'ambassade de France, — qui change souvent
de titulaire, — ne les fait qu'avec une escorte de carabiniers, par
crainte des brigands qui infestent encore la Campagne romaine !
La reine de Naples, elle, passe même l'hiver à Albano. Veut-elle
rappeler qu'elle fut, à vingt ans, l'héroïne de la défense de Gaète,
ce Monaco où les canons n'étaient pas un décor, contre les Pié-
montais, avant de devenir l'héroïne des Bois en exil d'Alphonse
Daudet ? Ne dit-on pas qu'elle doit 10.000 francs à un photo-
graphe romain qui a été chargé d'immortaliser ses attitudes ?
C'est ce couple, lui triste et timide, elle grande et vive, longtemps
éloignée de son mari parla présence d'une belle-mère dominatrice,
que les adversaires de l'unité italienne tiennent en réserve.
Leur autre force, c'est l'armée pontificale, qui comptera jus-
qu'à 13.000 hommes sans la Garde noble et les Suisses. Le bouil-
lant pro-ministre des Armes, Mgr de Mérode, ancien officier
dans l'armée belge et dans la Légion étrangère, la fait passer en
revue par Pie IX : « Avant de partir, le Pape-Roi a béni sa petite
armée, fofmée en carré dans le Camp prétorien. Chasseurs,
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 115
dragons, gendarmes, artilleurs, tous étaient là et ils avaient
excellente apparence. La majeure partie de l'élément italien, il
est vrai, fuirait au premier coup de fusil, comme le disaient les
pauvres zouaves de Castelfidardo — des volontaires Français,
ceux-là. » La question n'est d'ailleurs pas de savoir si cette force
trop peu nombreuse peut tenir tête à l'armée italienne, puisque
l'hypothèse de leur rencontre est exclue par la convention de
Septembre. Il suffit que le Pape puisse maintenir l'ordre chez lui
et empêcher une incursion des bandes de patriotes révolution-
naires. C'est un duel entre le baron de Charette, le brave com-
mandant des zouaves pontificaux, et Garibaldi, entre l'esprit
de la Vendée et celui de cet étrange nationalisme international
que représente le héros niçois.
Revenons maintenant au Palais-Bourbon. Thiers parle, et
prononce un de ces discours parfaitement intempestifs que les
assemblées se retiennent rarement d'applaudir, un de ces dis-
cours qui ont les apparences, mais les apparences seulement, de
la clairvoyance. Il soutient, lui qui n'a jamais été un croyant,
qu'abandonner Rome aux Italiens, ce serait violer la liberté de
conscience des catholiques français ! Il affirme que la disparition
du pouvoir temporel briserait immédiatement l'unité de
l'Eglise, qui se diviserait en églises nationales. Pas plus qu'il
n'a entrevu l'avenir des chemins de fer, il n'aperçoit que, pri-
sonniers volontaires dans le Vatican, Pie IX, Léon XIII, Pie X
et Benoît XV exerceront une autorité spirituelle plus absolue que
celle dont la papauté avait bénéficié jusqu'alors. 11 vaticine con-
tre l'Italie nouvelle, comme s'il dépendait de lui qu'elle disparût:
Quand il s'écrie : « L'un de mes griefs les plus grands contre l'u-
nité italienne, c'est qu'elle est destinée à être la mère de l'unité
allemande... qui ferait courir à la France les plus grands dangers
qu'elle ait courus dans son histoire », il semble bon prophète, mais
peut-être parce que, et en grande partie par sa faute, à lui l'ora-
teur le plus écouté du (îorps législatif, Napoléon III n'a pas pu
se servir de l'unité italienne pour limiter les ambitions prus-
siennes. Thiers semble encore prophète quand, en terminant son
discours, il dit : « Je suis convaincu que nous ne faisons pas une
chose bonne pour la France, en élevant d'un côté une nation de
26 millions d'hommes, — c'est l'Italie, — qui probablement un
jour donnera la main à une autre nation de 40 millions d'hommes
formée d'un autre côté par delà les bords du Rhin, pour la-
quelle elle aura été un exemple, un argument, peut-être un se-
cours. » Mais il oublie de dire que, dans une large mesure, ce sont
116 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
les propos et les attitudes hostiles à l'Italie qui ont aidé, — il ne
faut pas dire amené, — Florence à regarder vers Berlin, comme
d'autres propos, d'autres attitudes, venus de gauche et non plus
de droite, aideront un jour la Rome fasciste à regarder au delà des
Alpes. Aussi vaines sont les considérations de Thiers sur le Da-
nemark. Dans un cas comme dans l'autre, intervention en Ita-
lie en 1859, non-intervention en Allemagne en 1864, la faute, si
faute il y a, est commise. Revenir sans cesse sur le passé, en ne
voulant ni reconnaître le fait accompli, ni accepter l'inévitable,
n'est pas aideràreconstruireunesainepolitique. Mais ilfautavouer
que la réponse deRouher est encoreplusmauvaise que le discours
de son adversaire, car nul ne peut trouver de bons arguments
quand il s'agit de défendre une politique fausse, toute de demi-
mesures et d'hésitations.
Que Florence regarde vers Berlin, Napoléon III le sait aussi
bien que Thiers. Il le dit, à la fin d'août 1865, à l'ambassadeur
prussien, le comte von der Goltz, qu'il reçoit à Fontainebleau :
« Personne n'aurait pu empêcher l'Italie de prendre part à la
guerre aux côtés de la Prusse, contre l'Autriche, à moins que celle-
ci ne lui ait cédé la Vénétie. « Car, la question romaine étant mise
en veilleuse, c'est la Vénétie qui constitue la première des reven-
dications italiennes. Le chevalier Nigra, qui représente Victor-
Emmanuel à Paris, essaie même d'attendrir sur le sort de la pro-
vince irrédente l'Impératrice dont il connaît l'influence et les
sympathies autrichiennes. Il place une gondole parmi les embar-
cations qui permettent à la cour de faire du canotage, — c'est
l'époque des canotiers, les premiers en date de nos sportifs, —
sur l'étang de Fontainebleau. Il y installe un ténor, qui, sous les
fenêtres de la souveraine, chante, en italien : « Dame, si parfois
ton lac tranquille — berce avec toi — le muet Empereur — dis-
lui que sur la rive adriatique — pauvre, nue, exsangue, — gémit
et languit Venise, — mais qu'elle vit et attend encore. » Rien n'y
fait, l'impératrice Eugénie est trop femme de tête pour se laisser
séduire. Or la guerre austro-prussienne, chacun sent, à l'automne
de 1865, qu'elle n'est que différée, le condominium des deux prin-
cipales puissances allemandes sur les duchés de Holstein et de
Schleswig apparaissant une solution provisoire. Ce que les con-
temporains ignorent, c'est ce que pense l'empereur des Français
de cette lutte éventuelle à l'intérieur du monde germanique. Le
secret de Napoléon 111, les historiens, assez vite, croiront l'avoir
percé en lui attribuant une aveugle préférence pour la Prusse.
Goltz ne dit-il pas qu'à Fontainebleau, le souverain lui a répon-
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 117
du : « Vous connaissez mes sentiments à l'égard de votre pays :
vous savez combien je désire et je trouve même nécessaire qu'il
s'arrondisse. »
Bismarck, cependant ne se contente pas de cette assurance de
bon vouloir. Le 30 septembre, il part pour Paris. Trois jours
avant, recevant le chargé d'affaires français à Berlin, il lui indi-
que la frontière dont la Prusse a besoin en Schleswig, souligne le
fait que les Danois qui peuplent le nord du duché seront rendus à
leur patrie, — sans prévoir que ce sera en 1920, sous le contrôle
de bataillons de chasseurs alpins, — montre que l'Autriche pour-
rait recevoir la Valachie en échange de la \ énétie, que la France
pourrait s'étendre «partout où l'on parle le français dans le mon-
de ». Puis à Biarritz, où une cour restreinte s'installe chaque au-
tomne à la villa Eugénie, « l'homme extraordinaire » qui gouverne
la Prusse malgré elle et force son roi à faire de grandes choses,
rencontre c l'homme extraordinaire » qui gouverne la France. Il
parle abondamment, il dit ses projets anti-autrichiens en des ter-
mes que nous ignorons. L'Empereur répond a peine, et comme
nous ne possédons que la version bismarckienne, le plus prudent
est d'avouer que nous sommes mal informés de cette entrevue.
Il y aune autre version delà rencontre de Biarritz, celle de Mé-
rimée, qui est tout anecdotique : « Mon impression, écrit le vieil
ami de l'Impératrice, ou l'ancien ami de la mère de l'Impératrice,
a été que M. de Bismarck avait été poliment, mais assez froide-
ment reçu. 11 m'a paru homme comme il faut, plus spirituel qu'il
n'appartient à un Allemand. M°i« de ***, en sa qualité d'Alle-
mande, admirait fort M. de Bismarck et nous la tourmentons en
la menaçant des hardiesses de ce grand homme qu'elle semblait
encourager. 11 y'a quelques jours, j'ai peint et découpé la tête de
Bismarck très ressemblante, et le soir. Leurs Majestés et moi,
nous sommes entrés dans la chambre de M™e de ***. Nous avons
mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour représenter
la bosse formée par le corps humain, puis l'Impératrice a mis sur
le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le
demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs
Majestés se sont retirées, nous avons retenu quelque temps
jVIme (Je *** pour que l'Empereur et l'Impératrice allassent se
poster au bout du corridor. Puis chacun a fait mine de rentrer
danssachambre. M^iede ***estentrée dans la sienne, y est restée,
puis en est sortie précipitamment, et est venue frapper à la porte
deM™G de Lourmel, en lui disant d'une voix lamentable: «11 y a
un homme dans mon lit. » Malheureusement, M™*-' de Lourmel
118 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du corridor, les rires
de l'Impératrice ont tout gâté. Le bon est ce que nous avons appris
plus tard. Un des valets de pied de l'Empereur était rentré dans la
chambre deM^^de ***, et apercevant la tête, s'étaitretiré avec de
grandes excuses. Puis, il était allé dire qu'il y avait un homme dans
le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion que c'était M. de***,
qui venait pour coucher avec sa femme. Mais cette hypothèse
avait été rejetée comme improbable. » Mérimée ne nous rensei-
gnera donc pas sur l'entrevue de Biarritz, et pas davantage
Emile Ollivier qui, n'ayant vraiment approché Napoléon III
que de janvier à août 1870, s'est trop laissé aller à dépeindre un
souverain selon son cœur, dépourvu d'ambitions, uniquement sou-
cieux de faire plaisir aux Italiens en leur donnant Venise à dé-
faut de Rome. C'est un trait commun à tous les interlocuteurs
de ce souverain silencieux que de le voir à travers eux.
Ceux qui ont cru que l'Empereur était aussi sincèrement acquis
aux solutions prussiennes que son cousin le prince Napoléon ou
tel écrivain, Edmont About par exemple, ignoraient les pièces
conservées aux archives de Vienne. Leur publication a révélé qu'en
janvier 1866, le souverain qui avait écouté Bismarck sans l'in-
terrompre, donnait à Metternich l'impression que dans la ques-
tion des Duchés, l'Autriche avait les sympathies de la France.
En février, l'ambassadeur de François-Joseph, qui était plus à
même de connaître les secrets des Tuileries que son collègue prus-
sien, ne fût-ce qu'en raison de l'intimité qui existait entre l'Im-
pératrice et sa femme, l'excentrique princesse Pauline, écrivait :
« L'Empereur réservera ses faveurs à celui des deux partis qui
Lui répondra le plus avantageusement du succès et qui fera mi-
roiter à ses yeux le marché le plus avantageux. » Une autre lettre,
datée du 14 avril, prouve que Napoléon III n'a pas suivi la poli-
tique exclusivement prussophile qu'on lui a attribuée : « Votre
position, à vous Autrichiens, est excellente, y déclare le souve-
rain, avec de l'énergie et du savoir-faire vous pourrez triom-
pher de la phase qui nous préoccupe tous. «
Ces citations permettent de résumer ce que fut la politique im-
périale, point du tout naïve ni construite dans les nuées, comme
on l'a dit, mais fort rouée, fort intéressée, peut-être trop rouée,
trop intéressée, et de souhaiter en ce début de 1939 que les dic-
tateurs voient leurs calculs déjoués par les faits aussi complète-
ment que l'ont été ceux de Napoléon III en 1 866. L' Empereur, pen-
dant les six mois qui suivent son retour de Biarritz, est résolu à
laisser éclater la lutte qui se prépare entre Allemands. Ceux qui,
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALÎE 119
comme Thiers se prétendent certains de la victoire prussienne, ne
peuvent que l'en blâmer. Mais assurer le triomphe de l'Autriche
serait également dangereux, car lesHabsbourgsne sont point des
amis sûrs. Ils ont leurs ambitions, que le congrès des princes alle-
mands tenu à Francfort en 1863 a révélées. Faire reculer Bismarck
enleforçantà renoncer à la guerre, ce serait assurera François-
Joseph une prééminence incontestée dans la Confédération créée
en 1815, lui donner une consistance qu'elle n'a jamais eue. Or la
crise de 1859, au cours de laquelle tous les Allemands, Bismarck
excepté, étaient prêts à voler au secours de l'Autriche battue en
Italie, a montré que le patriotisme germanique pourrait aussi
bien se cristalliser autour de Vienne qu'autour de Berlin. N'est-
ce pas un Autrichien qui, en 1938, fera la Grande Allemagne ?
L'idéal serait qu'il n'y ait pas de courants nationalistes à exploi-
ter outre Rhin par l'une ou par l'autre des grandes dynasties,
mais ces courants existent, n'en déplaise aux diplomates et aux
hommes politiques de la vieille école. Puis, une guerre civile entre
Allemands, n'est-ce pas pour la France une bonne fortune, qui
lui permet de s'employer en faveur de l'équilibre européen et
d'obtenir éventuellement des avantages territoriaux ? Napo-
léon III, en effet, n'oublie pas qu'il a cru un instant, en août
1865, que la Prusse et l'Autriche allaient se réconcilier sur notre
dos et celui de l'Italie. Quant à Bismarck, allant plus loin, il son-
gera, au printemps de 1866, à une alliance entre Berlin, Vienne
et Florence, contre la France : c'eût été, seize ans avant son heure,
la Triplice de 1882.
Si les dirigeants de Vienne avaient la sagesse d'abandonner la
Vénétie, de tourner leurs regards vers la Bosnie, vers la Serbie,
comme on les y invite et comme ils le feront plus tard, ou vers la
Valachie, — que Napoléon III est prêt à leur sacrifier, en dépit
de son prétendu amour des jeunes nationalités, — la position de
leur pays serait excessivement forte. Mais François-.Joseph est
tenace, sans imagination. Un peu à regret. Napoléon III laisse
donc les Italiens s'engager dans la voie de l'alliance prussienne.
Mais en même temps, il dit à Metternich : « Vous n'avez pas à
craindre grand'chose dans cette direction... Le cabinet de Flo-
rence ne pourra probablement pas retenir les Italiens en cas de
guerre, mais vos fortes positions doivent ne pas vous faire craindre
de désastres de ce côté-là. » D'autre part, ses agents aident l'Au-
Iriche à faire autour d'elle l'unanimité des petits Etats allemands.
L'Empereur peut donc croire que les troupes de \'ictor-Emma-
nuel, fort augmentées en nombre depuis quelques années auprix
120 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de grands sacrifices pécuniaires, délivreront sans peine une terre
que la stratégie conseille à ses possesseurs de ne pas défendre et
qui aspire à devenir italienne, tandis qu'au nord des Alpes, ce
sera la victoire de François-Joseph et de ses confédérés, ou, à
tout le moins, une lutte indécise.
Or une guerre longue, c'est encore la victoire de l'Autriche,
tant est aiguë la crise qui se prolonge depuis plusieurs années
entre la Chambre des Députés de Berlin et la couronne prussienne
représentée par Bismarck. Le féodal qui, l'année suivante, intro-
duira le suffrage universel en Allemagne, est en 1866 une sorte
de dictateur qui soutient que le roi représente le pays, ses intérêts,
ses traditions, mieux que des avocats élus suivant un système
passablement étrange. Ce qu'il y a de particulièrement grave,
c'est que le débat porte sur le renforcement de l'armée, réalisé en
1860 par le roi, jamais accepté par les députés. La session, qui
dure un mois, est orageuse. On applaudit un orateur qui s'écrie :
« Certes, pour nous autres députés, l'avenir est gros de menaces,
mais tant mieux ! Nous ferons d'autant plus vigoureusement
notre devoir qu'il sera entouré, pour nous, d'un danger person-
nel. Le gouvernement dispose de l'autorité du nom royal, de
l'argent, des canons, de la police et des tribunaux. Il a contre lui
la conscience publique. Ces violences marquent, habituellement,
le commencement de la fin. » Et une motion de blâme est votée
par 263 voix contre 35. Il est des jours où Guillaume I^^, qui a été
déjà obligé de se réfugier en Angleterre en 1848, se demande s'il
n'est pas menacé du sort de Charles I^^, comme le fait pressentir
tel discours d'un député. Son ministre n'arrive alors à surmonter
ses hésitations qu'en lui disant que s'ils doivent mourir sur l'é-
chafaud, ce sera pour l'honneur de la Couronne, ce « rocher de
bronze », et que lui, Bismarck, portera le premier sa tête sous
le couperet! Mais ne vaut-il pas mieux mourir sur un champ de
bataille ? La cour, d'autre part, n'est pas un terrain favorable
pour l'homme d'Etat qui forge le destin des Hohenzollern. La
reine Augusta a été élevée à Weimar, loin des traditions de Pots-
dam, pas de parade et utilitarisme. Il est vrai que son mari, en
gardant les dehors d'une politesse empressée, l'a toujours dé-
laissée pour des galanteries qui, avec le temps, sont devenues
platoniques. Le Prince royal, très patriote allemand, craint par-
fois que Bismarck ne préfère la grandeur prussienne à la gran-
deur germanique. Il subit en outre l'influence de sa femme, fille
de la reine Victoria, qui, en bonne Anglaise, est aussi indignée de
la lutte engagée contre le Parlement que de l'inconfort des palais
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 121
berlinois. Que penser d'un pays où Ion se refuse à adopter les
libres institutions de la Grande-Bretagne, et dont le souverain,
quand il prend un bain, se fait livrer à domicile baignoire et eau
chaude! La Prusse est donc mal préparée à soutenir l'effort d'une
guerre longue. Bismarck n'en va pas moins de l'avant, parce
qu'il pense ce qu'il dit aux députés : « Les affaires étrangères
sont un but que je mets au-dessus des autres. Et vous, Messieurs,
vous devriez faire de même, car ce terrain que vous pouvez avoir
perdu à l'intérieur, il vous serait certainement possible, sous
quelque ministère libéral qui peut-être ne se fera pas trop
attendre, de le regagner rapidement. Ce n'est point là une perte
éternelle. Mais dans la politique extérieure il y a des moments
qui ne reviennent pas. »
Le gouvernement italien, cependant, envoie un plénipoten-
tiaire à Berlin pour conclure l'alliance que n'interdit pas Napo-
léon IIL C'est le général Govone. Sa tâche est délicate, car entre
le système prussien, autoritaire, antiparlementaire, et le libéra-
lisme qui, depuis Cavour, triomphe dans la péninsule où il s'as-
socie souvent au courants révolutionnaires, il n'y a guère de sym-
pathies. Bismarck ne cache pas à soninterlocuteur qu'autour de lui,
on identifie son pays avec Garibaldi ou avec Mazzini, ces révolu-
tionnaires, et le comte de Barrai, un Savoisien, ministre d'Italie,
ne dissimule pas sa défiance à l'égard de la politique prussien-
ne. Mais les ambitions que l'on nourrit à Florence comme à Ber-
lin ne peuvent se satisfaire qu'aux dépens de l'Autriche, et dans
les deux capitales on finit par passer outre à la crainte de voir son
partenaire livrer à Vienne le secret des négociations et se faire
payer, la Prusse aux dépens de l'Italie, l'Italie aux dépens de la
Prusse. Un peu surpris de leur volonté d'honnêteté, Bismarck et
Govone finissent par signer un traité, le 8 avril 1866, trois semai-
nes après l'ouverture des négociations. C'est la première conjonc-
tion des Allemands et des Italiens. Mais le traité n'est valable
que pour trois mois. Il faut donc que la guerre éclate avant l'ex-
piration de ce délai.
Un mois s'écoule et, le 7 mai, Bismarck manque de disparaî-
tre, en laissant dans l'histoire l'image d'un joueur qui n'a rien
réalisé. Il regarde un bataillon du régiment à pied de la Garde
défiler Uiiler den Linden quand un jeune homme s'approche de
lui, tire quatre coups d'un revolver de salon. Le comte sent un
choc ù la hanche, se retourne, saisit l'assassin par le poignet et
à la gorge. Son adversaise change son arme de main, tire encore,
à bout portant, deux coups qui traversent les vêtements du mi-
122 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
nistre jusqu'à sa chemise. Des passants, des soldats, arrêtent
le meurtrier, un jeune homme de vingt-deux ans, Charles Blind,
fils d'un réfugié politique établi à Londres, qui est alors la capi-
tale de l'internationalisme révolutionnaire. L'attentat manqué,
son auteur s'incise dans sa prison l'artère carotide. Des femmes
couronnent son cadavre de fleurs. Bismarck reste convaincu que
ce crime est l'œuvre d'une conspiration et que les conjurés n'ont
pas renoncé à l'abattre.
Napoléon IIL en ce printemps de 1866, continue, au dire de
Metternich, à faire l'effet « d'un augure qui résiste aux flots de
la plèbe curieuse et qui dit : restez calmes, je sais ce qui arrivera,
et vous serez contents ». Un jour, vexé par un discours de Thiers,
il fait ajouter dans le texte imprimé de son discours d'Auxerre
une phrase contre les traités de 1815, phrase qu'il ne paraît pas
avoir prononcée. Puis il semble s'ingénier à la faire oublier. De
partout, note l'ambassadeur d'Autriche, « on cherche à le gagner,
sans savoir comment ». Persigny propose un plan mirifique, le
transfert sur la rive gauche du Rhin des petits souverains alle-
mands dont les Etats iraient à la Prusse tandis qu'eux-mêmes
joueraient à Cologne, à Coblentz, à Mayence le rôle que leurs pa-
reils jouaientjadis au profit de la France des Bourbons. Un émigré
Hongrois, ennemi des Habsbourgs, en relations avec Bismasck,
s'abouche avec le prince Napoléon qui rêve d'une destruction
totale de cette Autriche qu'il déteste avec toutes les gauches
françaises, avec ce jeune Clemenceau qui accomplira un jour ce
grand dessein dont nous éprouvons si peu de satisfaction. Il lui
parle d'une alliance entre Paris et Berlin, d'une cession éventuelle
à la France des territoires entre Rhin et Moselle. Mais
Napoléon III demeure silencieux, et Bismarck ne veut rien aban-
donner des pays germaniques, quoiqu'il aime à répéter à notre
ambassadeur que ces refus viennent de son roi et non de lui.
Le ministre prussien, au cours d'une conversation qu'il a le
22 mai avec Govone, ne dissimule pourtant pas ses soucis : « C'est
l'attitude de la France, dit-il, qui nous cause les plus sérieuses
difficultés et nous donne de réelles inquiétudes... Il est peu rassu-
rant de commencer la guerre en laissant derrière nous 300.000
hommes qui peuvent tomber sur notre dos quand nous serons
engagés à fond. » Bismarck n'en va pas moins de l'avant, quoi-
qu'au témoignage de son interlocuteur italien, l'approche de la
guerre n'ait point fait l'union en Prusse, où l'opinion éclairée de-
meure hostile à la politique du roi et de son conseiller. Et voici
que, tout à coup, François-Joseph et Napoléon se rapprochent
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 123
secrètement, concluent un traité, signé àViennelel2 juin, en vertu
duquel la France s'engage à rester neutre, à tenter d'obtenir de
l'Italie la même attitude, moyennant quoi l'Autriche promet de
céder la Vénétie si le sort des armes la favorise en Allemagne et
à ne pas détruire l'unité italienne, quoi qu'il advienne. Cinq jours
après, l'empereur des Français écrit à son « frère » autrichien :
« J'avoue que je ne voyais pas sans une certaine satisfaction se
dissoudre la Confédération germanique organisée principale-
ment contre la France. Néanmoins... je vois qu'il est très impor-
tant pour le repos futur de l'Europe, pour le triomphe des idées
d'ordre et d'autorité, que l'Autriche et la France soient amies. »
Comment, après cela, croire à l'aveuglement prussophile de
Napoléon III ?
Le traité du 12 juin n'empêche pas, il est vrai, l'Italie de pren-
dre part à la guerre. Elle n'ose pas manquer à sa parole ; elle ne
veut pas tout devoir à la France, rien à ses jeunes armes. Mais
puisque François-Joseph s'est résigné à perdre Venise, il semble
que l'Autriche puisse concentrer presque toutes ses forces contre
le seul ennemi dangereux, celui du Nord. Or, en face des 19 mil-
lions de sujets prussiens, la monarchie des Habsbourgs dispose de
34 millions d'Autrichiens, de 5 millions de Bavarois, de 3 mil-
lions de Hanovriens et de Hessois, d'autant de Badois et de Wur-
tembergeois, d'autant de Saxons, dont le territoire est envahi
dès le début de la guerre mais dont l'armée se réfugie en Bohême.
Dans cette guerre à l'intérieur du monde germanique, il y a plus
de gens de langue allemande du côté de l'antique dynastie im-
périale que du côté des Hohenzollern, plus de prestige du côté de
Vienne que du côté de Berlin. Si la Prusse ne disposait pas d'une
forte organisation militaire, fondée sur l'emploi des réserves et
de la landwehr, organisation que Napoléon III connaît et dont
il apprécie la puissance, ainsi qu'en témoigne une conversation
d'août 1865, la partie serait facile pour l'état-major de François-
Joseph. Même ainsi, elle reste belle, et à Paris, les milieux bien
informés et dépourvus de préjugés d'opposition pronostiquent
la défaite de Guillaume I^r.
Or le 3 juillet 1866, vingt et un jours après le début de la
guerre, survient la victoire décisive, foudroyante, des Prussiens:
Kôniggraetz, que nous nommons Sadowa. Coup de tonnerre. Au
camp de Chàlons, atterrés, les officiers de la Garde impériale li-
sent les journaux qui annoncent et commentent cette extraor-
dinaire nouvelle. Ils sentent, confusément, que la France est at-
teinte. La politique do Napoléon III reposait, comme toute poli-
124
REVUE DES COURS ET CONFERENCES
tique, par exemple comme celle de Louis XV au cours de cette
guerre de Sept ans où tous nos espoirs ont été déçus, sur une cer-
taine appréciation des forces militaires en présence. Une fois déjà,
sur un autre théâtre, les prévisions de l'Empereur s'étaient trou-
vées en défaut : convaincu que les Etats-Unis se briseraient défi-
nitivement dans la guerre de Sécession, que les Nordistes ne par-
viendraient pas à triompher des Sudistes, il avait entrepris l'ex-
pédition du Mexique, laquelle ne pouvait réussir qu'autant qu'il
n'existât plus en Amérique de puissance assez forte pour faire
respecter les principes de Monroe. Or le Nord l'avait emporté sur
le Sud. Mais il faut reconnaître que sa victoire, la victoire du parti
le plus nombreux, était beaucoup plus facile à prévoir que celle
des Prussiens sur les Autrichiens, dont la faute capitale fut d'en-
voyer contre les Italiens près d'un tiers de leurs forces, alors que
toute la politique de Napoléon III tendait à leur faire considérer
la Vénétie comme un terrain d'opérations négligeable. Après le
traité du 12 juin, l'armée de l'archiduc Albert aurait pu, aurait
dû être transportée en Bohême, ainsi que le proposait le directeur
des chemins de fer. Puis même avec une mauvaise répartition
de forces, les Autrichiens faillirent l'emporter à Sadowa. Il s'en
fallut de peu que l'armée du Prince royal ne rejoignît pas sur le
champ de bataille les troupes de Frédéric-Charles, ce qui aurait
assuré le succès des habits blancs. Le mot de la fin a été écrit
par le général du Barail : « La Prusse, écrasée, serait devenue une
puissance de troisième ordre, et la postérité n'aurait pas assez de
lauriers pour couronner, en Napoléon III, le génie profond qui
avait su résister à la tentation de se mêler à la bagarre. »
Cependant Sadowa étant, quelle est l'attitude de Napoléon III ?
Emile Ollivier, qui le croyait aussi déterminé en faveur de la
Prusse que lui et que la plupart des républicains, adver-
saires de la catholique Autriche, le dépeint plus satisfait que sur-
pris, mais ne donne comme preuve du contentement du moins
loquace des chefs d'Etat que le fait qu'il pinça l'extrémité de ses
moustaches à la lecture de la dépêche que lui apportait l'huissier
Féli.x. La réalité est tout autre. L'Empereur, en fait, se porte
immédiatement médiateur, et sa médiation ne peut profiter qu'au
vaincu. Le soir où il prend cette décision, susceptible de sauver
l'équilibre européen, une étincelle brille sur son front, au dire de
l'Impératrice, effrayée d'avoir poussé son mari à assumer ce rôle
« qui le grise comme de l'alcool ». On put croire que Napoléon III
était capable de faire face à une crise imprévue. Hélas ! Si le
souverain voit toujours clair, l'homme ne sait plus vouloir forte-
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 125
ment. D'armée qu'elle devait être, la médiation devient pure-
ment amicale. Victor-Emmanuel, quoique vaincu à Custozza,
la refuse, parce qu'il ne veut pas recevoir Venise des mains de la
France à qui François-Joseph l'abandonne sans les conditions
prévues le 12 juin. Emporté par la colère, le roi d'Italie dit à un
diplomate prussien, Bernhardi :« Ce cochon... il m'a forcé de lui
céder Nice et la Savoie ; je n'oublierai jamais cela. » Son interlo-
cuteur pousse aussitôt sa pointe : « Il faut espérer que ces provin-
ces ne sont pas cédées pour toujours, qu'elles reviendront à l'Ita-
lie. — C'est la dernière phase de ce que je me propose de faire. —
— J'espère, répond Bernhardi, que nos armes seront alors
unies comme elles le sont aujourd'hui. » La médiation, Bismarck
la refuse pareillement à l'ambassadeur de France qui le poursuit,
sur les routes encombrées de convois, jusqu'au cœur de la Bo-
hême. Pour la faire accepter, il eût fallu mobiliser, déployer la
force. Le maréchal Randon le proposait, l'Empereur ne s'y refu-
sait point en vertu d'une prétendue prussophilie qui existait chez
le prince Napoléon, non chez lui. Mais les conseils pusillanimes
de ceux qui craignent d'alarmer l'opinion, cette opinion dont le
régime est déjà trop libéral pour en être le maître, l'emportent.
Rouher, La Valette devenu ministre de l'Intérieur, arrivent à se
faire entendre mieux que l'Impératrice, qui s'efforçait d'aider
son mari à vouloir et qu'un voyage à Nancy, pour les fêtes du
centenaire du rattachement de la Lorraine à la couronne, va pré-
cisément éloigner vers le 15 juillet. Quand la souveraine revient,
tout a changé d'aspect. Elle ne trouve plus qu'un homme malade,
irrésolu, épuisé.
Ce sont les propres termes qu'Eugénie emploie au cours d'une
curieuse conversation, d'une franchise absolue, d'une impru-
dence certaine, qu'elle a avec Richard de Metternich, le jour
même, 26 juillet 1866, où Bismarck, ayant obtenu l'essentiel de
ce qu'il voulait, signe les préliminaires de Nikolsbourg par les-
quels l'Autriche se retire des affaires allemandes et, quoique vic-
torieuse sur mer à Lissa comme elle l'a été sur terre, des affaires
italiennes. Depuis deux ans, — et l'ambassadeur note que c'est
en fait depuis le scandale de sa liaison avec Marguerite Bellan-
ger, — depuis deux ans, dit-elle, l'Empereur est tombé dans une
prostration complète. Notons à ce propos que la souveraine est
certainement mieux informée que M™e Dosne, la belle-mère et
amie de Thiers, qui recueillait encore en avril 1866 des potins
sur les aventures galantes de l'Empereur : « La jeune comtesse
de Mercy-Argenteau s'est jetée à sa tête, et l'affaire marche à
126 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
grande vitesse. La jeune duchesse de Mouchy a ouvert la tran-
chée à ces amoureux en donnant un dîner auquel assistaient l'Im-
pératrice, l'ambassadrice d'Autriche, M™®^ de Galliffet, Pourta-
lès. Le soir... on a traversé la rue pour se rendre dans le jardin de
l'Elysée. Toutes les femmes et tous les hommes fumèrent. Voilà
pour le moment les habitudes de la cour. » Oublions cette image
d'une société qui fut aimable, pour revenir aux confidences de
l'Impératrice à Metternich : « L'Empereur, ajoute-t-elle, ne peut
plus marcher, plus dormir et à peine manger... Dès le 6 juillet,
lorsque les difficultés de la médiation lui apparurent et surtout
lorsque les nouvelles de Vienne lui donnèrent la mesure de vos
désastres, il retomba dans un marasme qui n'a fait qu'augmenter
depuis... Je vous assure que nous marchons vers notre décadence
et que ce qui vaudrait mieux, c'est que l'Empereur disparût
subitement, pour quelque temps du moins. » Et dès le 23, l'Impé-
trice a proposé à son mari d'abdiquer et de lui confier la régence.
Dans une autre dépêche, Metternich indique que Napoléon III
va partir le 28 pour Vichy, faire une cure qui, d'ailleurs, est ab-
solument contre-indiquée pour un malade atteint de la gravelle.
L'ambassadeur le voit avant son départ et note : « Il est très pâle,
très défait, et a l'air d'un homme dont la force de volonté a dû
céder devant un épuisement général. » D'un côté Bismarck, vain-
queur de son Parlement qui lui refusait les crédits militaires,
vainqueur dans la grande aventure qu'a été la guerre à l'Autri-
che ; de l'autre un homme qui lui aussi a jadis triomphé des parle-
mentaires, mais dont la résistance physique, non l'intelligence
politique, est ruinée. Grandeur et misères du pouvoir personnel !
{A suivre.)
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres-
V
Baudri de Bourgueil.
Baudri, abbé de Bourgueil, devenu archevêque de Dol, était
un homme charmant ; ses lettres sont délicieuses. Il aimait la
campagne ; et un des avantages qu'il voyait dans la charge d'abbé
c'était de pouvoir choisir librement dans les écuries du monas-
tère un cheval paisible, d'errer à travers bois, de s'arrêter au pied
d'un arbre moussu, d'écrire quelques vers sur ses inséparables
tablettes de cire verte. Rentré au couvent, il peut, puisqu'il est
le maître, veiller à l'édition de ses œuvres, et s'assurer le concours
d'un habile enlumineur. Notre abbé est un artiste, et sa passion
pour les belles miniatures l'entraîne parfois à des actions un peu
répréhensibles : il se fâche avec Godefroid de Vendôme parce
qu'il ne veut pas lui renvoyer le frère Nicolas si habile calli-
graphe.
Baudri possède ce qu'on a si justement appelé la douceur an-
gevine ; il jouit de la nature paisible qui l'entoure et son existence
s'écoule sans heurts au milieu des bois fleuris et des étangs pois-
sonneux de son monastère. La Loire surtout fait son bonheur,
il aime ce beau fleuve majestueux dont les poissons sont les
meilleurs, très supérieurs aux poissons des autres cours d'eau ;
tout est merveilleux dans la Loire et ses eaux ont la propriété
de donner aux jeunes filles une blancheur éblouissante (1).
Cet abbé lettré et artiste était un ami excellent ; il savait met-
tre en pratique les maximes antiques sur l'amitié. Il aimait re-
(1) Poème adressé à Adèle, fille de Guillaume le Conquéranl, publié par
Léopold Delisle, vers 891. Caen, 1871.
128 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
cevoir, et la venue d'un hôte était grande fête à Bourgueil, son
départ, grand deuil : « Le destin cruel en vous arrachant à moi
m'a enlevé toute ma joyeuse humeur, et ma muse s'est enfuie
avec vous. » 11 était personnellement très pieux et son action
réformatrice dans l'abbaye de Bourgueil est une preuve de sa
vie exemplaire ; il est un moine convaincu et zélé ; mais sa vertu
n'a rien de guindé et de morose ; elle ne l'empêchait pas de par-
ler parfois aux femmes avec une politesse qui sent la courtoisie
d'un trouvère. Voici ce qu'il écrit, en vers, à une certaine Cons-
tance, qui était probablement une religieuse lettrée d'un cou-
vent d'Angers :
vous m'êtes plus chère que la fille de Léda ne le fut à Paris ; vous m'êtes
plus qu'une vierge, plus qu'une déesse. Mars fut moins épris de Vénus et
Orphée estimait moins Eurydice. L'astre voluptueux de Vénus ne jette pas
un éclat comparable à celui de vos yeux et vos cheveux font pâlir l'or ; vos
dents sont plus blanches que le marbre de Paros ; vos lèvres, un feu dont la
modestie tempère l'ardeur et vos joues fraîches l'emportent en beauté sur la
rose. Vraiment vous pourriez faire descendre un nouveau Jupiter de l'Olympe
Et Baudri termine ces gentillesses un peu mignardes par un
non moins gentil sermon :
vous avez la beauté de la fleur, ayez-en le parfum ; que vos mœurs soient
dignes de la perfection de votre corps. Vierge, vivez comme une vierge qui
ne veut plaire qu'à Dieu. Soyez l'épouse fidèle de Notre Seigneur ; et que nos
cœurs restent étroitement unis en dehors de toute union charnelle.
La réponse de Constance n'est pas moins ardente :
Votre lettre a fait mon bonheur, je l'ai lue et relue, tant que dura la lu-
mière du jour ; et, au moment de me coucher, je la mis sur mon sein, du côté
gauche, près du cœur ; et mon sommeil fut hanté par votre ombre. J'ai hâte
de vous v^oir, et je préférerais, car il faut éviter les soupçons, vous rencontrer
en plein jour dans un lieu public. Vous me recommandez d'être chaste, je
puis vous assurer que tel est l'objet de tous mes efYorts je veux être l'épouse
du Christ ; mais je veux également vous aimer, car une épouse doit aimer les
amis de son époux (1).
On se tromperait complètement, croyons-nous, si l'on voyait
dans ces vers, d'accent parfois voluptueux, le moindre liberti-
nage. Certains moines austères et rudes, par exemple Godefroid
de Vendôme, se scandalisaient de ces poésies galantes et légères ;
Baudri leur répond qu'ils n'ont rien compris.
(1) Ad ConxlanUam. Cité par H. Pasquier, Baudri, abbé de Bourgueil,
arche i'c que de Do l, p. 157, Angers, 1878.
LES IDÉES MORALES DU Xir« SIÈCLE 129
Mes vers, dit-il, sont des exercices de prosodie, tout simplement. J'ai voulu
me prouver à moi-même que j'étais capable, tout comme un autre, de parler
habilement de l'amour.
Il ajoute même
qu'il se serait tu, s'il avait réellement éprouvé une passion amoureuse. Les
grandes passions sont silencieuses et on ne confie pas au parchemin un amour
vivant.
Parole de dillettante et qui caractérise bien, semble-t-il, l'at-
titude des humanistes du xii« siècle. Ils se plaisent à jouter
entre eux avec des vers ciselés à la mode antique ; ils parlent de
Jupiter et ils disent aimer Sénèque jusqu'à placer ses livres
au-dessus de l'Evangile ; ils sont stoïques, ou légèrement épi-
curiens, mais la morale rationnelle qu'ils exposent ou la vie ai-
mable qu'ils célèbrent n'indiquent pas chez eux des convictions
profondes. L'antique n'est que plaqué sur leur âme. Dès qu'il
s'agit de commander aux laïcs, ils font bien voir qu'au-dessous
du lettré vit un autre homme. Leur morale, comme l'amour
courtois, n'est pas incorporée à la vie réelle. C'est un jeu.
Mais c'est un jeu qu'ils prennent parfois au sérieux ; se retirer
dans des couvents paisibles afin de consacrer les loisirs que laisse
la prière à de savantes lectures, à de spirituels entretiens avec
d'autres lettrés, voilà une vie qui a leur faveur ; elle leur semble
digne d'être vécue et même ils la regardent comme la plus no-
ble. Leur admiration pour les sages du Portique ou de l'Acadé-
mie se trouve même renforcée par un malentendu. Ignorant les
difficultés de la critique historique, ils lisent naïvement les vieux
textes avec leurs yeux chrétiens et ils sont ravis de retrouver
chez Platon et Sénèque les maximes de l'Evangile. Ils entendent
les philosophes nous inviter à nous détacher des corps, et à mener
dès ici-bas une vie divine ; aussi sans se demander si des attitu-
des très différentes se cachent sous des mots semblables, ils iden-
tifient sans aucune hésitation la chasteté chrétienne et la pureté
platonicienne. Pour eux, devenir philosophe c'est se faire moine.
Dès que Baudri voit un jeune homme ou une jeune fille intel-
ligents et aptes à goûter les belles-lettres, il les presse d'en-
trer en religion. Il se fait insinuant, il exhorte et il flatte. II
ne s'épargne aucune peine pour retirer une âme de ce monde
laïc qui n'est que corruption et ignorance. C'est qu'il sait que les
chrétiens sont à l'abri dans les cloîtres ; les turpitudes extérieu-
res ne les souillent plus et ils peuvent consacrer leurs loisirs à
la poésie, comme le faisaient alors les nobles en leur château.
9
130 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Mais le moine reste un privilégié. D'abord, la boue de cette terre
le salit moins, et l'amour qui l'enchante est plus immatériel que
celui célébré par les troubadours. Ensuite, il est moins isolé ; il
échange continuellement des lettres gracieuses avec les poètes
ou les poétesses des autres couvents, et chaque jour il peut,
grâce à la bibliothèque du monastère, converser avec Ovide ou
Sénèque. A certaines époques, de véritables concours d'éloquence
s'ouvrent, c'est ainsi qu'ils célèbrent la mémoire d'un mort il-
lustre. Aussitôt après le décès un messager part chargé d'un faire-
part rédigé en vers, il va de couvent en couvent, et à chaque éta-
pe le lettré du lieu ajoute quelques lignes. Le rouleau prend par-
fois des dimensions énormes ; celui de Mathilde, femme de Guil-
laume le Conquérant, première abbesse de la Trinité de Caen, at-
teignit « dix sept aunes et demi quart » environ 20 mètres 50 (1).
C'est à qui sera le plus élogieux ; on appelle à la rescousse les
dieux de l'Olympe, et on célèbre les vertus de ce défunt sans pa-
reil ; à moins que des moinillons, après boire, n'écrivent :
jeunes filles, pourquoi pleurer une vieille femme ; elle était votre ennemie et
se lamentait dès que l'une d'entre vous était aimée. Une vieille au milieu de
jeunes amantes, c'est un serpent parmi les grenouilles. Désormais vous serez
plus libres. Elle est morte, louez Dieu et réjouissez-vous (2).
A chaque civilisation répond une conception du monde. Nous
envisageons la nature comme une immense machine, parce que de-
puis Descartes nous sommes surtout des ingénieurs qui cherchons
à utiliser les forces extérieures ;Baudri, artiste délicat et dont la
vie se passait en de nonchalantes rêveries au milieu des prés et
et des bois, ne pouvait voir dans l'univers qu'un harmonieux ta-
bleau, qu'une hiérarchie de formes baignées dans une douce lu-
mière. Une cosmogonie, c'était pour notre abbé une poésie sym-
bolique. Il la composa en l'honneur de la princesse Adèle, fille
de Guillaume le Conquérant, comtesse de Blois.
La donnée du poème est fort simple. Baudri décrit l'appartement de la
comtesse Adèle, tel qu'il l'avait vu en imagination. C'était une vaste salle
allongée, dont les murs étaient couverts de riches tapisseries. Sur un mur on
voyait la création, le paradis terrestre et le déluge. Sur le deuxième se dérou-
laient les événements de l'histoire sainte, depuis Noé jusqu'aux rois de Juda.
(1) L. Delisle, Rouleaux des morts, p 1 78, Paris, 187G.
(2) L. Delisle, Rouleaux des morts, p. 245, n" 147.
LES IDÉES MORALES DU XII® SIÈCLE 131
Sur le troisième, l'œil suivait les scènes de la mythologie grecque, le siège de
Troie et l'histoire romaine. Une tapisserie représentant tous les détails de la
conquête d'Angleterre était tendue autour de l'alcôve, dans laquelle était
dressé le lit de la princesse. La voûte était une imitation du ciel avec les
constellations ; des places particulières avaient été réservées aux sept pla-
nètes. Le pavé était une grande mappemonde sur laquelle on distinguait les
mers, les fleuves, les montagnes et les villes principales du globe. Le lit était
orné de trois groupes de statues : le premier se composait de la Philosophie,
accompagnée de la Musique, de l'Arithmétique, de l'Astronomie et de la
Géométrie ; le deuxième groupe était formé par la Rhétorique, la Dialec-
tique et la Grammaire ; le troisième représentait la Médecine accompagnée
de Galien (1).
Le poème, on le voit, était une véritable encyclopédie qui con-
tenait, sous une forme symbolique, toutes les connaissances scien-
tifiques de l'époque.
Voici la bataille d'Hastings. Le bruit de la mort de Guillaume
se répand et les Normands pris d'effroi se dispersent et fuient ;
mais le héros les rappelle.
Je vis, retrouvez la vaillance de vos aïeux ; votre bras seul est votre dé-
fense, à vous de voir si vous voulez vivre ou mourir (vers 440).
Et il lance son coursier contre les ennemis.
Moins terrible fut Achille pour les Troyens et Hector pour les Grecs.
L'armée écoute son chef et elle retourne au combat. Les coups tombent et
la mort jonche le terrain de ses victimes ; certes, ce jour-là les trois sœurs ne
purent suffire à leur tâche. Enfin, le sort se dessine, la divinité favorise les
Normands ; Harold est transpercé par une flèche perdue. Les vaincus fuient
en désordre ; mais les Normands, plus féroces que des tigres, poursuivent les
Anglais devenus aussi inofîensifs que des brebis. La nuit seule peut sauver
l'Anglais.
Le lendemain le duc félicite ses soldats :
Oui, les astres du ciel vous appellent à régner ; tandis que dans l'autre camp,
ce ne sont que sanglots ; les vieillards et les femmes montent sur les remparts
et demandent la paix.
Guillaume, aussi généreux que brave, accorde la paix, et, au mi-
lieu de la joie générale, le duc de Normandie ainsi que l'avaient
prédit les astres devint roi d'Angleterre.
A l'endroit où le zodiaque rencontre la voie lactée, se trouvent les Gémeaux,
d'une blancheur de neige. Les Gémeaux sont séparés du Taureau par le Cocher
et les Chevreaux. De son pied recourbé le Cocher frappe le Taureau qui se
précipite sur Orion. Le pied d'Orion presse l'Eridan. Dans les sinuosités de
(1) Delisle, édit. du PoCme adressé à Adi\ c, p. 4, Caon, 1871.
132 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sa course, FEridan se rapproche de la Baleine. Vient ensuite le Bélier, qui
égale le jour à la nuit, ce qu'à son temps fait aussi la Balance. Voici les pla-
nètes ; le frileux Saturne, chauve et décrépit, vieillard que la glace des ans a
rendu stérile, a peine, le paresseux, à fournir sa course en trois fois dix ans.
Plus rapide que son père, Jupiter, astre propice, met deux fois six années à
parcourir le Zodiaque. Mars, astre redoutable et stérile, guerrier infatigable,
a la couleur rouge du sang et de l'incendie. C'est lui qui, dit-on, fait tomber
sur les mortels les épidémies soudaines ; les guerres sanglantes, On assure
qu'il lui faut deux ans pour achever sa révolution (1).
La mosaïque du pavé nous représente la terre et Baudri nous
donne une leçon agréable de géographie.
Voici l'Asie qui occupe la moitié du monde ; l'Europe et l'Afrique, l'autre
moitié ; un point est noble entre tous, c'est celui où se trouve le Paradis,
puis les villes célèbres ou les fleuves mystérieux, comme le Nil, ou bienfai-
sants comme la Loire. Les forêts sont habitées par des bêtes sauvages telles
que l'ours et la panthère : quant aux montagnes d'or et de diamant elles sont
gardées soigneusement par des bêtes monstrueuses et féroces, les basilics et
les dragons (819)
La description des statues qui ornent le lit de la comtesse per-
met à Baudri de déverser ses pensées sur les sept arts. Au chevet,
assise sur un trône se tient la Philosophie, vierge au visage sé-
vère et aux yeux perçants (953) ; autour d'elle les sept sciences
connues du Moyen Age. La place d'honneur revient à la Musi-
que ; n'est-ce pas elle qui règle l'harmonie des quatre éléments
constitutifs des êtres ; c'est encore la Musique qui a inspiré la
création de l'homme, car dans le microcosme humain on retrouve
les mesures qui font la beauté du macrocosme. Rien n'existe qui
ne reproduise, à quelque degré, les accords musicaux et la musi-
que est le premier ministre de la Philosophie. Puis viennent par
rang de dignité l'Arithmétique qui, nous révélant la beauté des
nombres, nous fait penser à cette longue série des créatures qui
s'échelonnent sous l'unité divine. C'est ensuite la géométrie qui
pèse et mesure les volumes et les surfaces des diverses régions
terrestres ainsi que la profondeur et l'étendue des océans. L'As-
tronomie n'est pas loin, et elle nous apprend la distance des as-
tres avec leurs divers mouvements ; par elle nous savons pour-
quoi les jours et les nuits sont inégaux, pourquoi certaines ré-
gions sont torrides et d'autres glaciales. En élevant nos pensées
vers les sphères célestes, elle nous prépare à retourner dans les
demeures divines d'où nous sommes sortis. L'Astronomie est la
science des dieux. Mais sachons comprendre ses enseignements ;
(1) Traduçt. Pasquier, vers G43-7Q4.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 133
ne croyons pas que les figures stellaires dont elle nous parle
soient réelles ; ce sont des mots qu'elle emploie pour nous per-
mettre de mieux nous rappeler les différentes étoiles ; sous les
mots, saisissons le réel, et admirons la foule innombrable des ha-
bitants du ciel.
Au pied du lit se tiennent les sciences du trivium. La Rhé-
torique, aux yeux de feu, est jeune et sage ; sa puissance est sans
limite, elle apaise les violents et rend furieux les pacifiques, les
tristes deviennent gais et les joyeux mélancoliques. Un jour elle
réunit toutes les ressources de son génie et elle fit boire ce phil-
tre à un fils de Romulus, Cicéron était né ; il fut comme Démos-
thène le roi de son époque. Quanta la dialectique (1165), Baudri
ne paraît pas l'avoir en haute estime. C'est une vierge pâle, au
regard changeant et vif ; sa main gauche tient un serpent, et
tandis qu'elle nous tend en souriant sa main grande ouverte, le
serpent vous enlace de ses nœuds. Défions-nous d'elle ; car elle
n'est occupée qu'à embarrasser ses auditeurs avec ses mots sa-
vants d'univoque et de plurivoque, du genre et d'espèce de for-
mes sulbaternes et individuelles, de modes implicites et condi-
tionnels. Elle tend continuellement des pièges sous nos pas, et
les imprudents se laissent prendre ; la tête entourée de sophis-
mes, elle sait prouver également le vrai et le faux. Le portrait
n'est pas attrayant mais nous verrons que ceux tracés par Jean
de Salisbury, Alain de Lille ou Gautier de Châtillon ne le sont
pas davantage (1).
La grammaire (1201) est la mère des sciences ; c'est elle qui apprend aux
enfants à parler et à lire ; c'est elle qui fixe le sens des mots, c'est toujours
elle qui, par ses temps et ses déclinaisons, parvient à se produire une fidèle
image de la réalité. Pour énumérer tous les mérites de la grammaire de nom-
breux livres seraient nécessaires, et pour la chanter il me faudrait deux
bouches. Enfin nous voyons la médecine (v. 1255); c'est une vierge savante,
(1) Le portrait le deviendra de moins en moins à mesure que nous nous
avancerons dans le siècle. Voici, vers 1170, la description d'Aristote par Gau-
tier de Lille [Alexandréide, I, 59 ; édit. Mueldener, Leipzig, 1863) :
Macer pallem^ incomplo crine magisler...
Nulla repeikbai a pelle parenlhesis ossa
Seqiic marilabal tenui discrimine pellis
Ossibua in viilln, parlesque cffiisa per omnes
Arliculos manuurn macies jejum premebai.
Voir aussi Alain de Lille, Anlidaiidianus, III, 1 (Mg. c. 509) ; et Jean de
Salisbury, Melalogicu.s, l, 3 (Mg. 829j. Tous représentent la logique comme
une vieille femme décharnée, minée parles veilles et distribuant indifférem-
ment le vrai et le faux. La nouvelle philosophie aristotélicienne qui naissait
dans les écoles plaisait peu à nos lettrés plus ou moins platonisants.
134 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
elle peut, à la seule vue d'un homme, découvrir la maladie dont il souffre. Si
nous écoutions ses sages conseils, notre vieillesse serait sans infirmités, et
peut-être même échapperions-nous à la mort.
Sique michi credas, vix morerelur homo.
Elle connaît les éléments de notre corps, et elle sait que la prédominance
de l'un d'eux fait les colériques et les doux. Elle connaît toutes les parties de
notre corps, le poumon, le foie, les nerfs et le cerveau. Elle sait pourquoi les
hommes deviennent chauves, et les femmes jamais ; pourquoi l'homme en-
gendre et lafemmeconçoit ; pourquoi l'homme est barbuetlafemme imberbe;
pourquoi la voix féminine est gracile ; pourquoi l'homme est chaud et la
femme est froide. Les propriétés des plantes et celles des diverses chairs ani-
males mélangées et cuites, n'ont pas de mystère pour elle, aussi peut-elle
guérir toutes les maladies.
La chambre de la princesse Adèle contient donc toute la science,
elle est un univers en raccourci ; et cette science ne s'offre pas à
nous sous la figure austère de syllogismes ou, comme aujourd'hui,
dans les formules comphquées de la mathématique, ce sont de
belles jeunes filles, pures de toute souillure, qui nous invitent à
l'étude. L'acquisition de la science apparaît, aux yeux naïfs des
jeunes clercs du xii^ siècle, comme une aventure aussi fertile en
surprises que les randonnées des héros de roman. Les mythes
qu'emploient Baudri et ses contemporains sont plus enfantins
que ceux de Platon ; ils ne sont nullement une manière dubita-
tive de se représenter les réalités qui nous demeurent inacces-
sibles; ils sont une façon naturelle de penser et déparier. Des es-
prits encore jeunes, qu'une longue formation scolaire n'a pas dres-
sés, ne peuvent saisir une idée que dans une image concrète ;
seul, le symbole est compréhensible. Aussi, ne devons-nous pas
nous étonner de retrouver dans les romans courtois et les poésies
savantes le même procédé d'exposition, le mythe s'impose. A la
fin du xiii^ siècle, quand les théologiens se préoccuperont d'ex-
poser aux laïcs les mystères de la vie intérieure, ils seront obligés
de recourir aux anciennes fables ; les personnages du roman La
Recherche du Saint Graal deviendront les figures de réalités sur-
naturelles, la grâce et le Christ.
Au xii® siècle, les lettrés n'ont pas encore la préoccupation
apologétique de l'auteur de la Recherche ; ils se bornent à écrire
pour un petit cercle d'initiés, lis sont entre clercs. Vis-à-vis des
laïcs leur attitude change ; ils commandent ; et ce n'est qu'avec
les rois que, parfois, mais assez rarement, ils font appel à la rai-
son. Hildebert, Marbode et Baudri sont hommes d'Eglise, et quand
les droits de leur société religieuse sont menacés ils cessent de
philosopher, ils combattent vaillamment avec les armes que le
pouvoir spirituel met à leur disposition. On doit avouer que
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 135
presque toujours ils avaient raison . Les hommes étaient, sauf
quelques rares exceptions, des brigands qui guerroyaient pour
s'enrichir ou des brutes violentes dont les chasses perpétuelles
dévastaient les récoltes du vilain. Les prélats ecclésiastiques
défendaient le faible en attaquant les puissants seigneurs, avec
la seule arme à laquelle ces derniers fussent sensibles : l'excom-
munication.
Quant aux gentils, ils ne font pas partie du prochain que nous
sommes tenus d'aimer ; et vis-à-vis d'eux nous devons avoir une
attitude défensive. Par leur incrédulité ils sont un danger pour
la cité chrétienne ; et un danger mortel. Leur laisser jouir libre-
ment de la vie, c'est ne pas se préoccuper de la sûreté de notre
mère l'Eglise, c'est trahir notre foi. Ils faut convertir les païens,
ou, s'ils refusent, les tuer. Voilà en effet deux textes significa-
tifs, l'un de l'abbé de Bourgueil, l'autre de saint Bernard.
Baudri raconte ainsi la prise de Jérusalem par les Croisés
(Migne, C. 1144) :
Une brèche est faite aux remparts et les gardiens fuient. Alors la multitude
des Chrétiens se précipite et poursuit l'ennemi ; elle n'épargne personne. Des
habitants se réfugient dans le Temple et veulent résister ; mais en vain,
alors ils renoncent à la lutte, jettent leurs épées et présentent le cou au glaive.
Nul ne sait le nombre de ceux qui périrent en ce jour, le sang inonda le
Temple et monta jusqu'aux genoux. Des monceaux de cadavres s'élevaient
par toute la ville et les Chrétiens n'eurent pitié ni de l'âge, ni du sexe, ni de la
noblesse ; une haine féroce enflammait les vainqueurs, à la vue de leurs églises
violées et livrées aux cérémonies sacrilèges des païens. Enfin le massacre
cessa faute de victimes ; les Croisés se lavent les mains et, pieds nus, ils vont,
pleurant de joie, baiser le sépulcre du Sauveur. Les travaux leur semblaient
terminés, et ils rendaient grâces au Seigneur, car c'était à lui, et non à leurs
combats qu'ils attribuaient la victoire-
Saint Bernard veut que la paix règne entre les chrétiens :
Si tu continues à envahir les terres étrangères, écrit-il à un duc, à détruire
les églises, incendier les demeures, dépouiller les pauvres, assassiner et ré-
pandre le sang humain, aucun doute que tu n'irrites contre toi le Père des
Orphelins et le juge des Veuves (Mg. t. 182, 230). A Dieu rien ne résiste, tu
seras brisé.
Mais quand il s'agit d'infidèles, Bernard change de ton (Mg.
923).
Les armées séculières sont le crime organisé ; le soldat qui tue pèche mor-
tellement et celui qui est tué périt éternellement. Une vaine gloire ou une
136 REVUE DES COURS ET CONFÉRE^XES
avide cupidité sont les causes des guerres, et un luxe absurde, chemises de
soie, cuirasses dorées préside à l'équipement des chevaliers. Le soldat du
Christ a un autre but, et autres sont ses mœurs. Ilfrappebiende l'épée, mais
gruerroyer n'est pas chose essentiellement mauvaise ; c'est brigandage si on
se bat pour le butin ; c'est œuvre bonne et pieuse si on se bat pour obéir à
Dieu. Une seule chose est défendue : user du glaive en dehors des desseins
de Dieu. Le soldat du Christ peut tuer avec une conscience tranquille, Dieu
l'approuve. Il est en effet l'exécuteur des volontés divines. La mort qu il
inflige aux païens c'est sa gloire, parce que cette mort glorifie le Christ. C'est
œuvre louable de combattre les hérétiques par le double glaive, le glaive
spirituel qui retranche le membre pervers de la communauté chrétienne, Le
glaive matériel qui verse le sang ; car nous devons abattre l'orgueil qui se
dresse contre la foi chrétienne. C'est encore œuvre louable de tuer le païen ;
son existence est une menace contre les fidèles, c'est un danger et une provo-
cation à la révolte contre Dieu ; s'il existait un autre moyen que la mort pour
rendre les gentils inofïensifs, on devrait l'employer mais ce moyen n'existe
pas, donc il faut tuer.
La guerre à l'infidèle est une entreprise sainte, c'est donc saintement que
devra vivre le Templier, soldat de Dieu. Il ne se vêtira pas de soie, ni n'ornera
ses armes d'or ou de pierres précieuses ; ce sont là ornements de femmes
indignes d'un guerrier. Son cheval sera robuste et rapide, qu'importe la
couleur : ses armes seront solides, qu'importe leur beauté. Ce n'est pas à un
jeu qu'il va ; la cause qu'il défend est sacrée et il n'a pas le droit de la com-
promettre par sa mollesse ou sa légèreté. 11 saura obéir à son chef, car sans
discipline une armée n'est qu'une foule turbulente; et pour qu'aucune préoc-
cupation futile ne le détourne de son œuvre, il vivra sans épouse et sans
enfants. Son sort est à envier, car l'éternité lui est assurée. S'il est vainqueur,
la gloire d'avoir délivré l'Eglise est une récompense sans prix. Est-il iué, il est
martyr et le Christ le couronnera. Soldat de Dieu, la crainte ne peut te toucher,
et c'est la mort au champ de bataille que tu dois désirer comme le bien su-
prême.
(A suivre).
Nature et mission du Poète
dans la Poésie latine
par Jean COUSIN,
Professeur à V Université de Besançon.
XIV
De Phèdre à Lucain.
Entre ces deux écrivains, Manilius et Perse, se placent notam-
ment Phèdre, Sénèque, Pétrone, Calpurnius, Columelle, Lucain.
La lecture de leurs œuvres, quand on se défend d'accueillir trop
libéralement les hypothèses, est assez décevante pour nous.
Mais il convient au préalable de chercher ce que les empereurs
postérieurs à Auguste pensent de la poésie et de voir quelle est
leur attitude à l'égard des écrivains.
Voici tout d'abord Tibère, qui composa un poème lyrique sur
la mort de César, des poésies grecques, où il imitait Euphorion,
Rhianos et Parthénios, des epigrammata et un traité de rhéto-
rique. Il semble avoir été archaïsant et puriste dès son jeune
âge et n'avoir pas varié de goût en prenant le pouvoir suprême :
selon Suétone, il aurait exercé un contrôle sévère sur la littéra-
ture contemporaine : Aelius Saturninus (1), Paconianus (2), Ma-
mercus Scaurus (3), Crémutius Cordus (4), C. Cominius (5) furent
mis à mort ou poussés à se donner la mort pour avoir écrit des
vers qui déplaisaient à l'empereur ou qui contenaient à l'en croire
des traits à son adresse ; le dernier seul échappa au châtiment,
sur l'intervention de son frère.
Une telle atmosphère n'était guère favorable à l'éclosion d'œu-
(1) Dion, 57, 22, 5. — (2) Tacite, Ann., VI, 39. — (3) Tacite, Ann., VI, 29.
— Cf. Dion, 58, 24, 3 ; Suétone, Tib., 61, 3. — (4) Tacite, Ann., IV, 34. Cf.
G. M. Columba, Il processo di Cremuzio Cordo, At«ne e Roma 1901, p. 12. —
(5) Tacite, Ann., IV, 31.
138 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
vres indépendantes et les poètes, en eussent-ils eu l'intention, se
seraient gardés d'exprimer leur avis sur les aiïaires du pays :
pouvaient-ils au surplus avoir à l'égard du Maître une attitude
déférente, quand ils voyaient ce vieillard sombrer dans les pires
débauches, créer un ministère des plaisirs (1 ) et gratifier de deux
cent mille sesterces un Asellius Sabinus pour un dialogue où le
cèpe, le bec-figue, l'huître et la grive se disputaient la palme (2).
L'éloquent Caligula, qui semblait au début de son règne, par un
heureux contraste, disposé à protéger les écrivains, puisqu'il fit
rechercher les écrits condamnés de Titus Labiénus, de Crémutius
CordusetdeCassiusSévérus,glissebientôtdanslaturpitudecomme
Tibère : il songe à détruire les poèmes d'Homère et les œuvres
de Virgile, de Tite Live et les travaux des jurisconsultes (3) ;
il condamne aux pires tortures des gens soupçonnés de ne point
admirer ses spectacles et il fait brûler dans l'amphithéâtre un
auteur d'atellane pour un vers qui contenait une plaisanterie à
double sens (4). Claude, érudit et polygraphe (5), n'a point laissé
le souvenir d'un empereur néfaste aux belles-lettres : féru d'his-
toire, il écrit en grec et en latin une œuvre abondante et laisse à
Néron le triste privilège de renouer la tradition des persécuteurs :
celui-ci, qui cultive dès l'enfance tous les genres et manifeste les
prétentions littéraires les plus diverses et les plus étrangères à la
dignité impériale, exile Cornutus qui le dissuade d'écrire une épo-
pée sur l'histoire de Rome (6). Non dépourvu d'élégance dans le
style, il a écrit une œuvre importante par l'étendue : l'état frag-
mentaire où elle nous est parvenue interdit de porter un jugement
sur sa valeur.
A vrai dire, l'impression qui se dégage de cette revue nécessai-
rement incomplète est que l'influence des empereurs se manifeste
surtout sous la forme d'une censure inquiète et tatillonne : comme
nous Talions voir, l'idée de Rome, la légende de Romulus, la lé-
gende de Troie qu'Auguste avait ramenées à la lumière et fait
passer de l'histoire politique et diplomatique dans la poésie, tout
en s'en servant comme d'un ferment idéologique pour réaliser
(1) Suétone, Tib., 42 : officium insîituil a vnluplalibus. ■ — • (2) Ibid. — (3)
Suét., Calig., 16 et 53. — (4) Suétone, Calig., 27. — (5). Suét., Claud.,
41. — (6) Suét., iVero, 52 : il aurait écrit un poème sur la prise de Troie
(Dion, 62, 29, 1 ; Suét. Nero, 38 ; Tacite, Ann., XV, 39 ; schol. à Géorg.,
III, 36 ; Enéide, V, 370 ; Perse, 1, 121) ; des vers lascifs (Martial, IX, 26, 9 ;
Pline, H. N., 37, 50 ; Pline, Ep., V, 3, 6,) ; des vers satiriques (Suét., Dom.,
1,1; Nero, 24, 2 ; Tacite, Ann., XV, 49) ; un poème sur Attis et un sur les
Bacchantes (Perse, Sat., I, 93, 99) ; pour le théâtre, cf. Suét. Nero, 10, 21 et
46 ; et Vitell., 11 : Dion, 61, 20. Voir sur l'ensemble, R. Bardon, Les poésies
de Néron, R. E. L., 1936, p. 337.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 139
l'unité de l'empire, cette idée, ces légendes subissent une éclipse.
Les textes ne nous en parlent pas et il ne semble pas qu'il faille
en rendre responsable l'état dans lequel ils nous sont parvenus :
l'orientation fécondante de Mécène et d'Auguste a disparu ;
Auguste aussi ; et l'inquiétude règne avec l'incertitude, le désar-
roi et la censure littéraire corsée des lois de lèse-majesté.
Dans la poésie, on assiste à un effondrement de cet esprit na-
tional qui symbolise si nettement l'âge d'Auguste : la rhétorique
sauve la forme et ruine le fond ; c'est le triomphe de la scolas-
tique, du jeu littéraire, de l'esprit mondain, des élégances de
salon et la revanche de la prose, soutenue par l'analyse vivante
des philosophes et l'indignation contenue des républicains. On
aurait pu s'attendre à une explosion de romantisme, surtout po-
litique, national, j'allais dire racial ; la littérature du temps d'Au-
guste y tendait ; Auguste parti, il ne reste plus de ce romantisme
entrevu qu'un romantisme de forme, sensible dans la confusion
des genres, la confusion des styles, la confusion des vocabulaires
et les éclairs d'un Lucain, le lyrisme d'un Sénèque ou le réalisme
d'un Perse ; à côté, que d'épopées pseudo-classiques, hélas ! L'ins-
piration se meurt ! l'inspiration est morte !
Voici Phèdre, dont le genre ne se prête guère à des confidences
sur le métier du poète, qui évoque lui aussi la survie des hommes
dont il parle dans ses fables et ses dédicaces (1) et qui, après avoir
indiqué qu'on ne saurait franchir le seuil des Muses, à moins de
changer sa manière de vivre (2), décoche un trait à l'adresse des
ignorants et de la foule incompétente (3). On a voulu trouver
des allusions précises dans ses vers à Séjan, à Arminius, à son
frère Flavus, à l'empereur (4). Je suis persuadé que ces fables
ne sont pas toutes des pièces (< à clé », mais que beaucoup d'entre
elles visent indirectement tel ou tel : de subtils chercheurs se sont
livrés à des enquêtes, dont les résultats sont curieux, pour La
Bruyère et La Fontaine : pour Phèdre, en dépit qu'on en ait,
la tentative reste du domaine de l'hypothèse ; nous ne pouvons
nous y arrêter. Il en est de même pour Calpurnius Siculus : on n'a
(1) III, prologue, 31 ; IV, proL, 16. — (2) III, pr. 15. — (3) IV, pr. 16. —
(4) Par ex. L. Havet, R. E. A., 1921, p. 95 ; A. OUramare, Diatribe romaine...
Et il n'est pas douteux que la fable est une arme dissimulée, une « ruse de
guerre », comme dit F. Plessis,
140 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pas manqué de reconnaître Sénèque ou Virgile ou Calpurnius
Pison sous tel masque, mais les allusions aux faits contemporains
sont parfois si vagues qu'on en a tiré des arguments contradic-
toires pour faire naître l'auteur à des dates fort éloignées l'une
de l'autre. Il semble bien, en fin de compte, qu'il est contempo-
rain de Néron et qu'il le désigne en évoquant une cause plaidée
pour les Troyens (en admettant toutefois la leçon Iulis de cer-
tains mss.) (1), de même que l'histoire de la comète qui brille
20 nuits dans un ciel serein rappelle la comète de 54, juste avant
l'avènement de Néron : mais, étant donné que ces bucoliques
sont des dialogues visiblement imités de Théocrite et de Virgile,
on est mis en défiance à l'égard des allusions qu'on pourrait dé-
couvrir et qui semblent des démarquages et l'on ne sait pas, d'autre
part, s'il s'agit d'un jeu littéraire ou de remarques voilées (2).
En tout état de cause, il sied d'être très prudent.
Sénèque, auteur dramatique, n'ayant pas écrit de prologues-
manifestes, tombe en dehors de notre enquête : ce qu'on pourrait
dépister dans ses tragédies comme ressortissant à notre étude
appartient à une conjecture trop osée, pour qu'on la fasse in-
tervenir ici (3).
Il a eu une attitude très nette toutefois à l'égard de la poésie :
s'il a blâmé la vaine poésie, qui n'est qu'assemblage de mots et
plaisir de jeu (4), il reconnaît à la poésie morale une place dans
(1) Opinion soutenue par F. Plessis {Poésie Mine, p. 514). — • (2) Cf. par
ex. toutes les discussions antérieures à 1887 résumées dans l'édition de
Ch. H. Keene, The eclogues of Calpurnius Siculus and M. Aurelius Olym-
pius Nemesianus, Londres, 1887, p. 2 sq. — L'érudition moderne a été
assez discrète à son égard. Les flagorneries de l'égl. IV peuvent être inté-
ressantes, à titre documentaire, sur les rapports des poètes et des empe-
reurs. On y remarquera que Néron, vivant, est appelé deus (7) ; on notera
égalementles allusions, toutes littéraires, à Linus et Orphée (VIII, 25). —
(3) De même, les allusions à Orphée ne doivent pas faire illusion (Cf. A.
Boulanger, L'orphisme à Borne, R. E. L., 1937, p. 133). — Le texte de VApo-
coloquintose nécessiterait une étude particulière : comment Sénèque, s'il croit
à l'apothéose et à la divinité des empereurs, peut-il se permettre une telle
plaisanterie ? Mais la question ne se rattache pas à celle que nous traitons.
R. de Mattei, La politica nel hairo Romano, R. I. D. I, 1937, p. 189-200, 303-
314, II, 88-96, 216-228, croit retrouver dans VOclavia, et dans le théâtre de
Sénèque en général des allusions à l'actualité politique. L'article est à lire,
mais reste parfois superficiel. — O. Viedbandt, Warum hat Seneca die
Apokolokynlosis geschrieben ? Rh. M., 1926, p. 142, ne voit pas dans le pam-
phlet de Sénèque une vengeance personnelle. — (4) De bcnef., 1, 3 et 4 où les
travaux des poètes sont appelés inepiiae ; dans le De breuil., XVI, il fait
allusion au porlarum (u.ror, fabulis humanos errores alenlium ; dans les . Q.
Nai., VI, XXVI, après avoir parlé des poètes il dit : philosophi, credula
quoque nalio ; dans les ep. ad. Luc., il lance une pointe contre Virgile (ep.
86, 15) et développe longuement le thème de l'inutilité des arts lihéraux
parmi lesquels figure la poésie [ep. 88, 3 sq.).
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 141
la conquête de la vertu (1) ; quand il cite des vers, ce sont des
arguments à l'appui d'une thèse morale, non des enjolivements
donnés à l'expression de sa pensée. Une pareille attitude n'a rien
de surprenant relie s'accorde avec l'enseignement des stoïciens, qui
rangeaient la poésie parmi les pusitla et puerilia (2) et ce n'est,
serable-t-il, que par tradition livresque et par habitude littéraire
que Sénèque voit dans la poésie un moyen d'immortaliser les
hommes (3) : ses préoccupations essentielles ne sont pas là.
Celles de Pétrone non plus: les vers qui sont insérés dans le Sali-
ricon sont une marqueterie de Virgile, d'Ovide et de Lucain ;
pourtant, l'auteur avait des idées très fermes sur le rôle de l'ins-
piration et il faisait une juste différence entre le versificateur et
le poète : il raille les jeunes hommes qui se croient de fausses voca-
tions pour la poésie et qui s'imaginent écrire des vers, parce qu'ils
respectent les règles de la métrique ; à l'en croire (4), il faut « qu'on
reconnaisse dans l'œuvre plutôt le délire prophétique d'un esprit
inspiré que l'aride vérité d'une narration attachée religieusement
aux témoignages » : idéal tout augustéen, confirmé par d'admira-
tives allusions à Virgile et Horace et par l'évocation d'un esprit
ingenti flumine lillerarum inundaîa (5). Mais, dans cette oeuvre
d'un réalisme dévergondé et bouffon, non sans finesse ni fantai-
sie, la poésie ne joue qu'un rôle de second plan. L'auteur, qui
est un iDlasé, ne rêve point de changer la face des choses : l'eût-il
rêvé qu'un suicide, sans doute suggéré, ne lui en laissa pas le
temps (6).
(1) L'idée est exprimée — il faut le reconnaître — sans vigueur, ep. 8
passiin et notamment au paragr. 9. — (2) On le voit bien {ep. 88,3, et
108, 6-11) quand il montre comment les auditeurs sont pipés par l'éclat
de l'éloquence et le charme des vers, mais n'ont pas le ferme propos de
mener une vie morale. — (3) Ad Hel., XVII ; Ad Luc, 21. — Il a écrit lui-
même des vers (Cf. Pline, ep., V, 3, b) ; peut-être les épigrammes qu'on lui
attribue sont-elles de lui, mais la question est controversée et ne permet
pas de décider. Cf. L. Herrmann, Le théâtre de Sénèque, Paris, 1924,
p. 60. — En tout cas, à titre documentaire, on peut signaler que dans
les P.L.M. (Baehrens, t. IV, p. 68, n. 27 et 28, on voit l'auteur [Sénèque ?]
allirmer que, seules, les œuvres littéraires sont immortelles (Carmina sola
carenl falo mortemque repellunt) ; cf. aussi p. 79, n. 57 [Et magnum in'
felix nil nisi nomen habet) ; il manifeste son dédain des légendes antiques
et refuse d'écrire un grand poème (p. 73, n. 41 ; cf. dans le même esprit,
p. ;j7, n. 5.). — - Et pourtant, parlant ailleurs de Virgile (Dial., X, 9, 2, il
voit en lui maximus uaies et uelul diuino ore instinctus. — (4) Satiricon (éd.
A. Emout, Belles-Lettres, CXVIII). — (5) Ibid. — (6) Vers la même épo-
que vit L. Annaeus Gomutus, philosophe et rhéteur stoïcien traqicus seclae
poelicae, qui libros philosophiae reliquit. J. Tate, Cornuius and the pocts, €1.
y. XXII 1 (1929), p. 41 a dégagé sur lui des remarques du plus haut inté-
142 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
S'il fallait en croire certaines interprétations romantiques (1),
Lucain, comme plus tard, Juvénal, serait un apologiste de la li-
berté et ferait figure de prophète de la ruine de l'empire. Ce jeune
républicain, qui semble n'avoir d'amour sous Néron que pour
l'époque de Pompée, est aussi un stoïcien, ou du moins, il a des
sympathies pour la doctrine du Portique, peut-être par esprit
de famille, mais surtout, à mon sens, parce que sa formation
rhétorique est pénétrée de stoïcisme, un stoïcisme inconscient
et latent, et que le surhomme de son épopée, Caton, qui est stoï-
cien, fait passer dans les vers de la Pharsale le soufïle pur de la
doctrine. Ajoutez à cela que notre poète est un érudit, qu'aucune
des curiosités scientifiques de son siècle ne le laisse indifférent
et qu'il s'efforce en des tableaux parfois trop vastes de donner
sur les hommes, les terres, la faune, la divination des précisions
qui révèlent des enquêtes approfondies.
Aussi ne faut-il point s'attendre à trouver dans cette ardente
épopée des déclarations et des manifestes sur la mission du poète
ou l'invention poétique : le genre, nous l'avons dit ailleurs, ne
s'y prête pas ; l'esprit de Lucain, réaliste et scientifique, n'est
pas porté aux vaines rêveries ; la donnée historique, les person-
nages mis en scène, l'idée maîtresse de l'œuvre n'appellent point
des réflexions de cet ordre ; l'ambiance dans laquelle vécut le
poète n'était pas favorable à la mise en tutelle du pouvoir tem-
porel par des intellectuels.
Pourtant, à lire de près la Pharsale et tout en se gardant d'hy-
pothèses aventurées, on devine de-ci, de-là les secrètes pensées
du jeune poète.
Sans y attribuer une extraordinaire importance, remarquons
tout d'abord que Lucain avait composé sur l'histoire d'Orphée
rêt, mais ce que dit Cornutus des poètes latins n'intéresse que la critique
littéraire. — Il en est de même de G. Velleius Paterculus et de ses juge-
ments littéraires (I, 5 sur Homère ; I, 7 sur Hésiode ; I, 16-18 ; II, 9 ; cf.
F. A. Schôb, Vell. Paterculus und seine lilerarhisl. Abschnille, Tûbingen,
1908 ; pour Fenestella, le texte de saint Jérôme (a. 2035 = 19 ap. J.-G.) ;
historiarum scripîor et carminum n'est pas sûr et l'on n'a rien d'utile pour le
présent sujet ; si, d'après Suétone, De gramm. , 23, Q. RemmiusPalémon était
habile versificateur, sa recherche ne plaisait guère à Martial (II, 86, 11).
(1) On en trouve l'écho dans J. Girard, Un poète républicain sous Néron
(R. D. D. M., 1875 et J. S., 1888).
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 143
{dont parlent Stace et Vacca)(l) et que ce choix, assez rare à
cette date, pourrait être une utile indication s'il nous restait
de cette œuvre autre chose que de minimes fragments. C'est
au moins l'indice que les légendes poétiques l'intéressaient et
maints autres témoignages peuvent être invoqués pour les con-
firmer : est-ce cet amour de la poésie qui lui conquit les bonnes
grâces de Néron ou son alliance avec Sénèque ? On ne sait. Tou-
jours est-il qu'on le voit après les Neronia de 60 réciter enpublic(2)
un panégyrique de l'empereur, son rival en poésie, mais la riva-
lité entre l'empereur et le sujet devait dégénérer en jalousie, la
jalousie en haine et la haine conduire le poète à la mort : un
concours public, dont Néron sort battu, une animosité qui se
manifeste par des actes discourtois et des répliques sévères, des
brimades qui se traduisent par une interdiction signifiée à Lu-
cain de publier ou de lire des poèmes (3) sont les trois phases
principales du conflit qui font d'un ami, sans doute sincère, de
Néron, l'un de ses adversaires déterminés. On s'est plu à se re-
présenter le jeune Lucain méditant sa vengeance in horiis mar-
moreis (4) et voyant dans la mort de l'empereur l'unique salut
de sa gloire condamnée ; on sait l'histoire de la conspiration de
Pison et comment y fut compromis le neveu de Sénèque ; on
sait les accusations portées contre sa lâcheté, la tragique mise
en scène de ses derniers moments et le point de vue de Tacite
sur cette fin théâtrale : ce sont des faits dont il faut tenir compte
pour juger la Pharsale.
On remarquera qu'en aucun endroit de la Pharsale ne se lit
une invocation aux Muses (5) : ce traditionnel procédé de l'épopée
n'est point ignoré d'un poète qui se révèle par tant de passages
nourri de rhétorique ; c'est à dessein qu'il les ignore et je veux
voir dans cette attitude l'une des preuves de son stoïcisme et de
son rationalisme. Ni les Muses, ni Apollon, ni Bacchus ne le peu-
vent inspirer (6) ; il veut composer un poème romain et le nu-
men Neronis suffit à son enthousiasme (7). Ce rejet d'une in-
(1) Cet Orp/ieus est signalé par Vacca en ces termes: ex iempore Orphea
scriplum in experimenlum aduersurn complures ediderat poêlas ; cf. Stace, Sil-
ves, II, 7. — (2) Cf. Tacite, Ann., XIV, 20, 21 ; Suétone, Néron, XII ; Dion
Gassius, LXI, 21. — (3) Cf. Vies de Lucain et surtout Tacite, Ann., XV,
49 ; Dion Cassius, LXII, 29. — (4) Juvénal, VII, 79-80 : contentas fama
iaccat Lucnnus in horiis marmoreis. — Cf. note de J. B. Mayor, ad loc. —
(5) Cf. la seule allusion de IX, 983 ; si quid Latiis fas est promillere Musis ;
l'allusion de VI, 353 est tout extérieure. — (6) I. 63 sq. — (7) I, 06 ; tu salis
ad uires liomana in carmina dandas.
144 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
vocation aux Muses est donc également la manifestation d'une
sorte de nationalisme ou de patriotisme littéraire, qui s'accom-
mode fort bien avec le souci de flatter l'empereur et de respecter la
tradition religieuse qui se fortifie sans cesse et qui consiste à trai-
ter de dieu pendant leur vie même les occupants du trône impérial.
C'est donc Néron qui l'inspire ; mais c'est aussi, plus maté-
riellement, la grandeur de Rome et la suite des Césars, qui ont
confirmé la grandeur de Rome ; c'est enfin une haine du despo-
tisme en général, un grand souffle de liberté, une aspiration non
dissimulée à un régime plus libéral. Et l'exemple de Victor Hugo,
royaliste, passant dans le camp adverse après l'interdiction du
Roi s'amuse paraît s'imposer ici pour expliquer l'attitude de notre
poète latin condamné au silence par l'arbitraire impérial.
Sans nommer, il est vrai, les poètes, il affirme, par deux fois (1),
que les dieux ne révèlent leurs volontés qu'à des privilégiés :
Caton est un de ces personnages qui peuvent être dépositaires
de secrets divins, parce qu'il est vertueux. Or, étant donné le
point de vue des stoïciens, à savoir qu'on ne saurait être orateur
ou poète si l'on n'est pas homme de bien (2), il est aisé de conclure
que les dieux, confiant la vérité aux gens vertueux, la confient
nécessairement aux poètes.
Voici que t'est donnée la possibilité de parler avec Jupiter : interroge-le
sur les destins de l'odieux César; fais-lui dévoiler le sort futur de la patrie... (3)
Quand Caton répond, c'est deo pleniis (4) qu'il s'adresse aux con-
sultants.
Un troisième thème apparaît enfin dans la Pharsale : celui de
l'immortalité des héros qu'elle chante (5). Orgueil de poète ?
Imitation littéraire ? Croyance philosophique en la pérennité
du monde ? N'allons pas chercher si loin : cet espoir d'immor-
talité est la secrète et commune pensée de tous les écrivains et
si l'expression reçoit parfois dans Lucain l'atténuation du condi-
tionnel, c'est que l'auteur croit à la nécessité du Fatum et qu'il
{l)V, 139 sq. ; IX, 554 sq. — (2) Cf. les textes que j'ai groupés dans ma
thèse, Eîades sur QuinUlien,i,l, p. Q3S et l'article de J. Mon-, Poseidonios
von Rlwdos iiber Dichtung und Redekiinsi, W. S., XLV (1936), p. 47 sq. — •
(3) IX, 557. — (4) IX, 564 : il est vrai que dans sa réponse il déclare que la
divinité réside en nous lous (cuncti) et semble par là exclure l'idée d'une
désignation surnaturelle ou d'une sorte d'élection. ■ — (5) I 447(^05
quoque, qui fortes animas belloque peremplas laudibas in longwn uates
dimillilis aeuum...) : cf. VII .207 sq. ; IX, 984 sq.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 145
atteste ainsi sa soumission à la destinée et son ignorance des
lointaines conjonctures.
En tout cas, en aucun endroit de cette épopée, Lucain ne paraît
s'autoriser de ses dons poétiques ou de sa qualité de poète pour
oser intervenir dans l'administration de l'Etat : sans doute s'en
est-on donné à cœur joie pour découvrir, notamment dans les
discours des personnages, des allusions au gouvernement im-
périal, des conseils politiques, des résonances révolutionnaires,
mais ces prétendues découvertes retombent dans le néant si l'on
songe que ces discours sont des reconstitutions psychologiques
où le rôle de Lucain est de retrouver le ton et la vérité de l'ori-
ginal. On objectera que certains accents ne trompent pas : mais
qui ne voit qu'on verse immédiatement dans la critique subjec-
tive à laquelle il n'est point de limites ? On répliquera que le choix
du sujet est un indice assez clair : mais n'est-il pas imprudent de
tirer argument d'une œuvre inachevée, dans laquelle, au sur-
plus, fourmillent les contradictions et les flottements (1) ? Si,
comme il est probable, Lucain avait l'intention de conduire son
épopée jusqu'à la bataille d'Actium, la Pharsale n'aurait-elle
point été une sorte d'hommage au pouvoir impérial, qui a rem-
placé le régime des dictatures transitoires et violentes et les hor-
reurs des guerres civiles par une forme stable de gouvernement (2) ?
Mais laissons là les ratiocinations : les textes sont à notre portée
et l'on n'y découvre aucune marque d'hostilité à Néron ; est-ce
suffisant pour conclure qu'il n'est point visé ?
Soutiendra-t-on qu'à plusieurs reprises Lucain semble railler
la divinisation des empereurs (3) ? Nous reconnaissons qu'il n'est
pas toujours respectueux à l'égard de ce culte relativement
(1) On sait, d'autre part, qu'elle a été retouchée et corrigée après la
mort du poète : la plus grande prudence s'impose pour discerner les véri-
tables intentions de l'auteur. — (2) C'est ce qui me paraît ressortir, quoi qu'ori
aitdit, du début du livre : I cf. notamment les vers 33 et suiv. : « Si les destins
n'ont pas trouvé une autre voie pour l'avènement de Néron, si c'est à ce prix
qu'il i'aut dresser aux dieux des trônes éternels... nous ne nous plaignons
plus... la récompense nous fait aimer des crimes et des forfaits pareils.» (Trad.
A. Bourgery). — (3) VI, 809 ; VII, 455 sq. ; VIII, 835, 859 sq. ; IX, 601 sq. —
Il est à remarquer toutefois qu'il parle sans raillerie de l'assomption de Néron
parmi les astres (I, 45 : Te, cum slaHone peracla aslra pdes serus, praelati
régla caeli excipiei gaudente polo...) et que ces railleries n'apparaissent que
dans la seconde partie du poème, c'est-à-dire au moment où César est
dépossédé de la première place au profit de Pompée, apparemment à la date
où Lucain, brouillé avec Néron, incline vers le libéralisme politique. — Et
peut-être les variations de ce que l'on pourrait nommer la pensée politique
de Lucain — à vingt-six ans 1 — sont-elles le fruit des interventions do
ceux qui ont publié son œuvre posthume.
10
146 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
nouveau, mais, à vrai dire, c'est à l'égard de toutes les divinités
qu'il est irrespectueux : il n'y en a qu'une qu'il révère, la capri-
cieuse Foriuna et, comme le fait justement remarquer W. E.
Heitland (1), Foriuna « est moins une divinité positive que le
substitut négatif d'une divinité ». Et s'il s'agissait de diviniser
quelqu'un, c'est Pompée qu'il irait chercher sur le rivage d'E-
g;^^te pour le ramener triomphalement dans Rome (2).
Il n'est pas de notre sujet de rechercher quel est le héros de la
Pharsale (3), César, Pompée, Caton, le sénat ou la Fortune ou
Némésis, mais nous pouvons bien affirmer, après avoir fait l'en-
quête, que les résultats attestent beaucoup de flottement dans
la pensée de Lucain : au surplus, on Ta déjà dit, un poète n'est
pas un philosophe, surtout à 26 ans et s'il s'est cru chargé d'une
mission (car enfin Ton n'entre pas dans un groupe de conjurés
par plaisir d'esthète ou curiosité de psychologue), la Pharscle
n'est pas, même de loin, un exposé de son programme.
(.4 suivre.)
(1) C. E. Haskins, M, Annaei Lucani Pharsalia... with an introd. by
W. E. Heitland, London, 1887 (George Bell and Sons) p. li. — (2) VIII,
840 sq. — (3) Cf. en dernier lieu H. C. Nutting, The hero of the Pharsalia, A.
J. Ph., LUI (1932^, p. 41 pour qui le héros est Liberlas, ce qui peut évidem-
ment se soutenir aussi.
J
L'Obsession de la Vie
dans la littérature moderne
par Pierre MOREAU,
Doyen de la Faculté des Lettres de Besançon.
VII
Les nouveaux païens.
Les Nouveaux Païens : sous ce titre, M. Martin-Mamy groupait,
à la veille de la guerre, quelques essais consacrés aux poètes et
aux prosateurs qui faisaient revivre, en ce temps où le symbo-
lisme épuisé tentait de s'achever en classicisme, ce culte païen
de la vie qui se confond avec celui de la volupté. En vain dix ou
quinze ans auparavant la grande espérance de 1' « Esprit Nou-
veau» avait fait courir, à travers la jeunesse, un souffle mysti-
que, un besoin religieux et moral, qui dérivait vers le néo-chris-
tianisme ou vers le tolstoïsme ; en vain cette figure préraphaé-
lite, Marie Bashkirtseff, était passée, morbide, fiévreuse, en son
attitude de « Notre-Dame des sleepings » : les nouveaux païens
ressuscitaient la splendeur de la chair, de cette chair mortifiée
qui se rebellait. Les uns, en hommes des beaux âges de la Grèce ;
d'autres, en raffinés de la Renaissance ; d'autres, en Alexandrins.
En hommes des beaux âges de la Grèce... C'est d'elle, c'est
d'eux que nous venait le jeune Athénien loannis Papadiaman-
topoulos, devenu poète français sous le nom de Jean Moréas,
Déjà, dans son pays même, il s'était trouvé au centre d'un
cénacle poétique qui luttait pour la cause des lettres néo-grec-
ques (1) ; il y rédigeait en français un éphémère journal, Po-
il) Kerophilas, Moréas en Grèce, édition du Messager d'Athènes, 1932.
148 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pillon ; il lisait les poètes de la Renaissance française, les classi-
ques français. Son père avait voulu qu'il achevât ses études en
Allemagne, mais il n'avait pu s'y résigner longtemps ; c'est à
Paris qu'il les poursuivra. Eternel étudiant, qui n'échappait
aux cafés de la rive gauche que pour dire ses vers au Chat Noir,
bohème excentrique et gentilhomme exotique, le torse cambré,
le monocle provocant, la voix fracassante et caillouteuse, fleur
à la boutonnière, teint brunâtre, il avait en lui du pallikare, et
aussi quelque air du Ruffian orgueilleux qu'il décrit dans ses
Cantilènes :
Dans le splendide écrin de sa bouche écarlate
De ses trente-deux dents l'émail luisant éclate...
Et sa lèvre est pareille au bétail égorgé.
Et, à cette lèvre insolente et magnifique, toujours une strophe
de Ronsard, de La Fontaine, de Thibaut de Champagne ; tou-
jours quelque vers de son poète favori, Jean Moréas.
Les premiers de ces vers furent pareils à tant d'autres qui s'é-
crivaient sur les traces de Baudelaire et dans le voisinage de Ver-
laine. Ses Syrtes de 1884, évocatrices des naufrages et des enli-
sements de la syrte inhospitalière, sont de ces paysages encore
à demi parnassiens, où les raffinés du temps berçaient volontiers
leurs « luxures d'artistes » et leurs langueurs. L'antique y cédait
la place d'honneur à d'archaïques accessoires du Moyen Age.
Ainsi encore des Cantilènes de 1886, qui s'efforcent d'être, selon
le goût commun des symbolistes, une musique populaire, une
simple et naïve complainte au rythme fruste. Baudelaire encore,
encore Verlaine, un Moyen Age rêvé de fées, de dames, de gnomes,
de nains, des mots rares et des idées obscures, la chanson de Vil-
lon et la préciosité surannée du Roman de la Bose s'assemblent
en un symbolisme compliqué. Moréas est alors le coryphée de la
jeune école. Il en a lancé le manifeste retentissant dans le supplé-
ment du Figaro, le 18 septembre 1886. Et pourtant il est déjà
tout prêt à l'abandonner, à réagir contre elle. Le Figaro du 14
septembre 1891 publiera un nouveau manifeste d'un nouveau
Moréas, du Moréas de 1' « école romane. »
Sous ce nom, il entendait la poésie plus traditionnelle que,
cette même année, il tentait d'instaurer dans le Pèlerin Pas-
sionné. Son pèlerinage, il l'accomplissait à travers le vieux
langage et les vieux poètes, dans le bocage de Ronsard, dans
le jardin de Chénier. Il reprenait l'œuvre subtile de ces
maîtres qui ont allié le génie français et les leçons de la Grèce.
l'obsession de la vie dans la littérature 149
Alliance délicate, par laquelle il pense nous rendre au principe
même de nos lettres, à nos plus beaux siècles, au onzième, au
douzième, au treizième, à celui de la Pléiade, à celui de Racine
et de La Fontaine. Etrange et généreux éclectisme, qui convoque
côte à côte Guillaume de Machaut, Villon, Ronsard, André
Ghénier, et qui les confond avec nos classiques. Seuls, le roman-
tisme et sa lignée parnassienne et naturaliste sont proscrits ; le
symbolisme n'assume plus qu'un rôle effacé de transition : « Il
nous faut une poésie franche, vigoureuse et neuve, en un mot
ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance. »
Hésitant devant tant de disparates, Anatole France s'interroge
sur cette ascendance de Moréas. Revient-il vraiment à la Grèce,
cet « Athénien mignard », ce « Ronsard de la Pléiade », à la fois
décadent et archaïque, élégant et pédant, engagé dans une per-
pétuelle équivoque où se fondent le goût classique et le mauvais
goût ? Non pas : il imite les imitateurs de la Grèce ; il en est en-
core au pastiche des épigones ; les dieux antiques ne Jui appa-
raissent que dans la forme où la Renaissance les a rêvés et fixés
pour l'imagination française. Tel est le Moréas des Sylves, celui
d'Enone au clair visage, d'Eriphyle, en chemin vers V Antho-
logie, mais par les sentiers du Vendômois, tout fier que dans sa
poésie composite
Se répondent Pindare et Thibaut et Ronsard,
moins spontané qu'eux parce qu'il veut leur ressembler, cher-
chant dans l'art des accords qu'ils ont trouvés dans l'enthou-
siasme.
Peu à peu, de cet alexandrinisme un classicisme se dégage. De
poèmes en poèmes, des maîtres plus sûrs se substituent à ces ten-
tations de pastiche. Il est des pages commencées sur le mode de
Ronsard, qui s'achèvent dans l'ordonnance noble et mesurée du
xvii^ siècle. Par degrés le vers libre disparaît ; le Pèlerin pas-
sionné s'allège, en 1893, de certaines pièces trop symbolistes ; le
règne est rétabli de la grammaire et de Malherbe... On le devine-
rait au titre seul de ces Stances, dont paraissent deux livres
en 1899, et quatre autres en 1901. Enfin le vrai classicisme,
la vraie antiquité sont retrouvés, dans ces quatrains concis à
l'allure gnomique, qui condensent tant de vérités générales et
d'éternels lieux communs. Œuvre si sobre, si dépouillée, si fiè-
rement libre de toute surchage, que le lecteur distrait en accuse
la sécheresse, et n'y discerne pas l'émotion lyrique, l'anecdote
150 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
personnelle, trahie fugitivement par un trait, par une impres-
sion. Ils y sont, cependant, ces incidents d'une vie individuelle,
— • griserie d'une averse d'avril qui ravive des bonheurs passés,
frissons confus d'une nuit où les souvenirs entrent par la fenêtre
ouverte avec les bruits de la nature, — mais comme dégagés de
leurs circonstances passagères, réduits à la vérité humaine qui
est leur essence. Dans leur nudité primitive et pure, les grands
thèmes lyriques résument tout le paysage réel et toute l'exis-
tence quotidienne. Le nuage qui passe enseigne au poète les lois
de son propre cœur ; la feuille qui tombe lui donne un conseil ;
la rose qui se fane lui rappelle son destin ; les cyprès qui se dres-
sent sur le ciel attique lui proposent une image de lui-même. Il
les humanise pour mieux s'accorder avec eux ; il les engage en
des dialogues sans cesse repris, qui sont le texte de ses réflexions
morales et de ses méditations. La mer, la lumière, les oliviers, les
temples en ruine, le Céphise, le Parnès, l'Hymette, compo-
sent son tableau intérieur, où passe une brise qui est peut-être
le souffle de Sophocle. Thèmes de la nature classique, auxquels
s'entrelacent les thèmes classiques de la vie ; nostalgies d'hori-
zons perdus qui s'aggrave de la nostalgie des heures perdues.
L'âge vient, la jeunesse, l'amour, le bonheur s'éloignent dans
l'automne ; l'amertume de l'homme et, peut-être, les déceptions
du poète arrachent quelques âpres accents à
Une corde vouée à la mélancolie.
Ce païen ardent n'attend pas de consolation religieuse. Son or-
gueil sera le remède de ses déceptions, son stoïcisme celui de ses
amertumes. Apollon est son refuge, et toute la sagesse antique,
conseillère de résignation, modératrice, ennemie des excès de la
tristesse comme ceux de la joie... Au terme de cette destinée
vouée aux muses, l'élève de Ronsard et de Chénier garde encore
quelque penchant aux imitations savantes, et sa grammaire re-
flète celles des langues anciennes. On lui a même fait grief d'a-
voir poussé l'hellénisme en français jusqu'à l'incorrection. Mais
pourquoi ne retenir que ces emprunts superficiels ? Pindare et
les tragiques, Virgile et Dante, ses «aïeux», ont été pour lui des
maîtres d'humanité plus encore que des maîtres d'art.
Sa tragédie d'Iphigénie qui fut un suprême hommage à Euri-
pide, ses œuvres en prose, — contes de la vieille France, pages
de critique, de paysages et de sentiments, — ne démentiraient
pas cette histoire d'une évolution qui reproduit, à sa manière,
l'obsession de la vie dans la littérature 151
l'évolution de notre histoire. On l'a observé, en effet : Moréas a
traversé tour à tour son moyen âge, sa Renaissance, son âge clas-
sique. Et, dans ces trois époques nuancées, il a gardé, secrètement
mais non pas à son insu, un héritage romantique. Il l'a intégré
à son classicisme final, réduisant à l'humaine mesure les passions
et les fièvres de son siècle, comme il y ramenait des sentiments
et des événements personnels (1).
* *
Cette recherche d'une vie plus belle, que le Grec poursuivait
à la frontière de la Grèce et de la Renaissance, le Français Henri
de Régnier en fit une chasse au bonheur, dans un paysage assez
semblable, et qui porte le caractère des mêmes époques lumineu-
ses, mais où règne surtout l'air du grand siècle. Pour revenir à
ce grand siècle, il n'avait qu'à écouter en lui-même ces aïeux du
temps du Bon Plaisir, dont il évoquera dans ses romans la fière
silhouette et la libre grandeur. Il gardait un peu de leur allure,
ce gentilhomme aux moustaches hautaines et au monocle dédai-
gneux. Leur élégance toute française ne devait pas cesser de scin-
tiller au bout de sa plume et à la fleur de son esprit.
Toutefois, n'allons pas réduire sa poésie si nuancée à une seule
lignée, ni à sa seule race nordique : l'enfant d'Honfleur, le collé-
gien de Stanislas a entendu l'appel des pays méditerranéens ;
il dira ce mirage de sa jeunese, le chant de la sirène. D'autres
appels l'invitent sur des chemins divers : tour à tour le Parnasse,
le Symbolisme, puis la région tempérée de l'art classique. Ses
premiers livres gardent l'accent de cette poésie sonore et des-
criptive que ses aînés avaient aimée ; ceux qui s'annoncent, dès
1888, avec Episodes, se chargeront d'images plus mystérieuses,
de fonds plus obscurs : ses Poèmes anciens et romanesques de 1890
oîi déjà la vie lui apparaît comme une route parcourue, dont les
étapes se figurent en scènes symboliques ; Tel qu'en Songe, où,
du fond de son âme surgit le monde allégorique qui incarne ses
illusions désenchantées ; Aréihuse, le chant de la trentième année,
où le poète, à demi-résigné à l'âge qui vient, dialogue avec son
âme ou avec son amour ; les Jeux rustiques et divins, guirlande
(1) Ernest Raynaud, Jean Moréas et les Stances, Malfère, 19«9 ; René
Geor|,nn, Jean Moréas, 1930; 'R. Niklaus, Jean Moréas, Les Presses Univer-
sitaires de France. —Pierre Jourda, L'Evolution de Moréas, Revut des Cour»
et Conférences, 15 juin 1935.
152 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de poèmes où se succèdent les odelettes chantantes et les « ins-
criptions » votives de la société humaine, les évocations my-
tiques ou intimes, dans une note générale de tristesse adoucie :
voici l'heure de sa vie qui laisse échapper la jeunesse, qui sent
le prix des choses éphémères et voudrait en vain les retenir ;
l'heure des derniers souhaits où la sérénité, déjà, succède à l'in-
quiétude. Cette sérénité n'a-t-elle pas, depuis 1896, un visage et un
nom ? Il a épousé M^^^ de Heredia: mariage de poètes, — car
M"^ de Régnier est Gérard d'Houville, — qui promet à deux
poésies fraternelles des « routes amis » pour cheminer côte à
côte... Dès lors, une époque nouvelle s'ouvrira, jalonnée de ro-
mans délicatement mélancoliques ou légèrement libertins ; de
poésies d'anthologie grecque comme les Médailles d'argile ou
d'évocations françaises comme cette Cité des Eaux qui dit la
gloire abolie de Versailles ; de vers qui semblent se jouer aux
frontières des Parnassiens et des Symbolistes, et qui allient
leurs qualités contraires selon une mesure classique : La San-
dale ailée, Le Miroir des Heures. Parfois, le prosateur semble le
disputer victorieusement au poète : un conteur, — le conteur
qui s'était affirmé, dès 1897, dans la Canne de jade, et qui par de-
grés, — de La double maîtresse au Passé vivant, — s'émancipe
de la tutelle du poète, pour goûter à sa guise ses plaisirs
d'observateur ironique et tendre ; et aussi un élève capricieux
de Molière, qui écrit Les Scrupules de Sganarelle en marge de
Don Juan. Pourtant, le poète prend sa revanche : la flamme n'est
pas morte, elle se ravive dans Vestigia flammae en 1921, dans
Flanima tenax, enl928 ; rayon de l'hiver après celui del'automne,
de la sagesse finale après celui de l'acceptation hésitante.
Peut-être trahirait-on le véritable Henri de Régnier, si l'on
faisait de son évolution une marche continue, qui irait des Parnas-
siens aux classiques, en traversant le Symbolisme. Sa poésie allie
en elle-même, à chacun de ses moments, toutes les nuances du
prisme. Elle a fait, du premier recueil au dernier, leur part iné-
gale mais subtile à chacun de ses maîtres et à chacune de ses ten-
tations. Le Parnassien s'y profile toujours auprès du Symbo-
liste ; et le classique, qui les réconcilie, hérite de leurs dons as-
souplis.
Vous retrouverez l'ami de Leconte de Lisle, de Heredia, de
Sully-Prudhomme, jusque dans Le Miroir des Heures ; vous re-
connaîtrez leurs « stèles » et leurs ciselures au long de toute son
œuvre ; même sentiment idolâtre des formes d'art ; et aussi ce
même génie de transposition d'art, qui sculptait naguère Les
l'obsession de la vie dans la littérature 153
Trophées, et qui, maintenant, modèle les Médailles d'Argile.
Le Vase, dans les Jeux rustiques et divins, nous fait assister à cette
joie créatrice, qui jaillit aussi bien du vers du poète que du mar-
bre et du ciseau. Les dieux antiques, les nymphes, les faunes,
les centaures, composent le monde fabuleux de cet artiste païen.
Sur le berceau de son fils, il invoque, comme alliées et protec-
trices, les ombres amies de ce lointain passé. Il accorde à leur
beauté harmonieuse, plastique et matérielle ses propres sentiments,
son appel de l'amour, son attente de la mort. Il divinise la vie et
la nature, s'unit à elles, se fond en elles, panthéiste et dionysia-
que, — et pourtant apollinien toujours. Chacune des choses sa-
voureuses ou tristes de l'univers a une voix ou un sourire pour
lui, de la fontaine qui pleure aux pins qui chantent, à la pêche
qui gonfle sa gorge. Sa mélancolie de quitter ces doux amis et
leurs inépuisables voluptés, c'est toute la tragédie de son âme qui
se sent vieillir. Pour les embrasser d'une plus enveloppante
étreinte, le Parnassien acquiert des sens de Symboliste.
Henri de Régnier symboliste, — c'est l'ami et le disciple de
Mallarmé, le joueur de flûte qui semble répéter sans relâche les
motifs ténus de V Après-midi d'un Faune. Il a connu les sorti-
lèges delà musique. Même parmi les images visuelles, il a aimé
surtout les évocations presque immatérielles, depâleur, de faiblesse
languissante, de beauté idéale, les formes fluides, — étangs ou
fontaines, — les nuances indécises, — automnes ou crépuscules,
— les miroitements, les reflets. Tout est reflet dans sa poésie. Un
balancement perpétuel, un contraste à peine indiqué, fait de
chaque mot le reflet d'un autre mot, de chaque hémistiche le
double équivoque d'un autre hémistiche. A chaque objet de ses
paysages se joint un fantôme inversé, plus vague que lui et plus
sombre, qui est lui encore et qui n'est pas lui. Toutes ses idées
s'offrent en diptyques, l'ombre auprès de l'aurore, les sanglots
accompagnant les rires, l'Automne dans le prolongement de
l'Eté, les regrets sur la trace des désirs, les faunes dans l'ombre
des nymphes, le visage de la réalité en face de celui du miroir :
Tout est double, et toi-même es vivant et fantôme.
Les sens eux-mêmes semblent se mirer l'un dans l'autre, et ce
qui était « correspondances « chez Baudelaire devient reflets chez
Henri de Régnier: « l'ombre d'un bruit )>,« l'ombre d'une voix»,
« l'écho d'un visage », — de toutes ces expressions ambiguës se
dégage le même jeu de lumières échangées, et l'on est comme dans
l54 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
un monde où nulle image ne se suffit à elle-même, où chacune a
une sœur dans l'empire des sons ou des parfums. De même, et
par un semblable échange, le monde intérieur se transcrit en
paysages ; des choses sortent je ne sais quelles âmes, des âmes je
je ne sais quels décors allégoriques. Il est telle page de Henri de
Régnier où l'on croit retrouver les songes du Roman de la Rose,
avec leurs achitectures qui sont des pensées figurées, avec leur
bestiaire qui incarne les instincts et les passions. La légende cel-
tique, — magiciens, princesses, chevaliers, fantastiques licornes,
— la mythologie païenne, adressent au poète leurs récits tra-
giques ou gracieux pour qu'il en fasse le reflet de son moi. L'Hy-
dre, le Satyre équivoque, le Centaure cabré, les Heures, filles du
Temps, ont des visages qu'il reconnaît, parce qu'il les porte en
lui-même. Et, par un miracle réciproque, son bonheur, sa tris-
tesse, sa joie, deviennent des créatures vivantes, des êtres my-
thiques, qu'il désigne comme des personnes, le Bonheur, la Tris-
tesse, la Joie, qu'il voit marcher devant lui, le regarder en pleu-
rant, lui sourire : peuple d'allégories transparentes, auquel s'a-
joutent les Saisons, et la Rêverie, et le Songe, innombrable mi-
rage, où s'entrecroisent des visions diverses qui se confondent ou
se contredisent, sur l'écran de son âme toujours mobile.
Pourtant, il s'efforça, plus volontairement de jour en jour, de
fixer cette âme. Il voulut discipliner son caprice. Il était allé du
vers parnassien au vers libre, dont les inégales brisures s'accor-
dent aux mouvements de la sensibilité, et les assonances à son
imprécision fugitive ; il voulut revenir du vers libre à un vers
classique. Les maîtres du passé le rappelèrent à eux : Ronsard
peut-être, auprès de qui il avait chanté ses odelettes ; André
Ghénier, dont les églogues font songer à des jeux rustiques et di-
vins ; Racine. Une évolution générale, qu'illustraient aussi
Charles Guérin, Albert Samain ou les amis de Moréas, le rame-
nait à cette simplicité que l'on voudrait appeler « lakiste » si elle
n'était grecque, et même, parfois, alexandrine. Une maison calme,
une table chargée de fruits, un verger, l'horizon limité que l'on
voit d'une villa, s'accordent aux conseils de sagesse modérée que
lui inspire l'expérience. Et parfois, des sentences gnomiques
semblent faire écho aux Stances de Moréas (1)...
(1) Georges Girard, Essai de bibliographie de l'œuvre de M. Henri de Ré-
gnier (Bulletin de la Maison du Livre) ; H. Berton, Henri de Régnier, le Poêle
et le Romancier, Grasset, 1910 ; Robert Honnert, Henri de Régnier, son œuvre,
Noiiv II' Riviu- Critiqnr, 1923 ; A. Orliac, Henri de Régnier et le Message du
héros. Mercure de France, 15 mai 1938. — V. aussi Albert Sorel, Le Poète et
le Romancier chez Henri de Régnier, La Renaissance Lutine, 15 juin 1904.
l'obsession de la vie dans la littérature 155
Le génie païen et son culte de la vie se glissent et se déguisent
sous vingt formes à travers les héritiers directs ou indirects du
Parnasse. On les trouve chez Catulle Mendès ; on les reconnaî-
trait chez Jean Lorrain, le romancier et le journaliste paré, par-
fumé, blasé, curieux de toutes les nouveautés, las de toutes : le
poète de L'Ombre ardente, quand il se dépouille des artifices des
Goncourt et de l'excentricité fangeuse d'un Restif de la Bre-
tonne, rejoint l'univers mythique d'Hylas et des Nymphes ; son
imagination épuisée se retrempe dans « le sang des dieux ».
Pimentée d'ironie, cette religion d'homme de la Renaissance
est celle d'un Anatole France. On la retrouve dans les romans de
cape et d'épée d'un Maurice Maindron, comme dans ses récits
de voyages ; elle est toute la libre morale de cette société du
xvi^ ou du xviii^ siècle qu'il se plaît à évoquer, dans un clique-
tis d'aventures et de galanteries. Son Blancador l' Avantageux,
libre, jeune et beau, avide de richesse et d'amour, est un de ces
« Raffinés » dont Mérimée, dans sa Chronique du règne de Char-
les IX, avait décrit la vie brillante et le cynisme élégant. Il veut
conquérir la fortune comme une femme, en compagnon avisé qui
ne connaît guère de cruelles. Tout ce qui brille, tout ce qui ca-
resse la vue ou l'odorat, exalte ce galant ami du luxe : le velours
la soie et le lampas, l'argent et l'or, les parfums, — musc ou ben-
join, — l'émeuvent ; les belles architectures lui sont une fête.
L'amour même est pour lui une forme de ce luxe convoité ; et,
dans les femmes qui passent dans sa vie, il voit les Vénus et les
Junon qui composent l'Olympe de cour de la Renaissance. Avec
lui, les vices « fin de siècle » prennent une couleur d'archaïsme,
un travesti de tableau d'histoire ; mais ils restent ceux du temps
de Bel- Ami.
De cet âge de serre chaude, le plus parfait Alexandrin fut
Pierre Louis, — qui donna à son nom une orthographe plus con-
forme à ses goûts d'esthète : Pierre Louys. Comme son camarade
de l'Ecole Alsacienne, André Gide, il mit, à s'affranchir de la rè-
gle protestante sous laquelle il avait grandi, un provocant achar-
nement. Gide nous le montre, enfant encore, dans sa veste à pe-
tits carreaux noirs et blancs aux manches trop courtes, un peu
dégingandé comme un enfant grandi trop vite, flexible et délicat,
mais batailleur et cachant son beau front sous le désordre rebelle
156 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de ses cheveux (1). Une flamme brûle cet écolier précoce : le
culte de Hugo, dont il disait à dix-huit ans, dans ce Journal
Intime qu'on a publié après sa mort, la souveraine domination.
Et aussi l'ambition de la beauté parnassienne ; le prestige de
Leconte de Lisle dont il sculptera en vers de marbre, la stèle
lumineuse :
... Et j'ai rendu leur âme et leurs vrais noms aux dieux 1
Baudelaire tourmente aussi son adolescence, l'exemple hau-
tain de Mallarmé. La petite revue de La Conque qu'il fonde en
1891, et où il publie ses vers de jeunesse auprès de ceux de Henri
de Régnier, d'André Gide, de Paul Valéry, résonne d'un clair
galop de Pégase que Heredia pouvait reconnaître, ou d'une flûte
de boucoliaste qui prolonge le récitatif subtil de L' Après-midi
d'un Faune. C'est la double note parnassienne et symboliste de
son premier recueil de vers, Astarté, en 1891 ; c'est celle des cé-
nacles qui l'initient à Moréas et à Verlaine.
Ne nous y trompons pas, en effet : son jeune génie est mêlé,
et des sources contraires se confondent dans son eau qui semble
si limpide. Au premier regard, c'est un pur helléniste que ce jeune
lettré de vingt-trois ans qui traduit les poésies de Méléagre, qui
publie son fragment de Chrysis, qui se joue à travers les Scènes
de la vie des courtisanes de Lucien de Samosate, et qui, avec un
goût de mystification digne de Mérimée, invente une poétesse
pamphylienne, Bilitis, pour lui attribuer des Chansons d'un
tour d'Anthologie, qui sont comme le prélude et la prépara-
tion de sa prochaine Aphrodite. Mais Charles Maurras a bien-
tôt percé à jour, sous l'Hellène savant, l'Oriental romantique et
trouble qui se cache : de son Méléagre, Pierre Louys a voulu faire,
par une conjecture d'histoire aventureuse, un Syrien, un Sémite
inavoué, empruntant à sa race d'Asie « assez de grâce et de volupté
pour donner aux Charités d'Ionie toute la langueur orientale »;
et son imaginaire Bilitis était « fille d'un Grec et d'une Phéni-
cienne ». De même, la Chrysis d' Aphrodite ne sera pas seulement
une fille de l'Alexandrie ptoléméenne ; cette courtisane, qui sem-
ble sortie des Fleurs du Mal, porte en elle les prestiges mêlés
de cette autre Africaine « fin de siècle », la Salammbô de Flau-
bert.
(1) André Gide, Si le grain ne meurt, p. 219. Cf. p. 216.
l'obsession de la vie dans la littérature 157
Un article enthousiaste de Coppée, dans le Journal du 16 avril
1896, fit la soudaine fortune de ce roman. Elle s'attachera désor-
mais à l'auteur en dépit de lui-même, et il ne s'en affranchira
jamais. En vain, dans La Femme el le Pantin s' évade-t-i\ dans une
Espagne de Carmen, — de la Carmen de Mérimée, et plus encore
de celle de Bizet, — etenferme-t-il, dans un bref récit de la lignée
de Manon Lescaut, le mystère déconcertant et fuyant de la Fem-
me. En vain, dans L'Homme de Pourpre, exprime-t-il, en un récit
symbolique, la fanatique cruauté de son mysticisme esthétique ;
et c'est en vain aussi qu'il ressuscite, dans Les Aventures du roi
Pausole, le roman poétique et fantaisiste, dont les héros sont pris
dans un monde d'utopie. On serappellera toujoursl'auteur d'A-
phrodite ; et le poète, qui renaît en lui aux approches de la fin,
restera ignoré et obscur dans l'ombre de ce succès importun. Ce
poète pourtant chantait la vie et l'amour ; il tentait de retenir
l'une et l'autre qui lui échappaient. Il évoquait, dans l'Apogée,
L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps ;
il se révoltait, dans une première version de son Pervigilium mor-
tis, contre les forces qui le détruisaient :
Non ! Non ! la vie encor nous exalte en sursaut I...
Mais ces appels à la vie n'étaient plus qu'un cri d'angoisse.
Déjà son génie s'était comme épuisé, et il renonçait à achever
son dernier roman, le plus cher de tous, sa Psyché. II se rejetait
et s'égarait dans des recherches désordonnées d'histoire littérai-
re ; et l'on ne savait s'il continuait ses ironiques mensonges du
temps de Bilitis, ou s'il se prenait à son propre piège. Ceux qui
l'ont vu dans ses derniers temps nous le peignent comme une
force nerveuse qui a abusé d'elle-même, et qui ne se survit plus
que dans le feu volontaire d'un regard bleu et rayonnant. Pâle,
amaigri, sous ses cheveux châtainsaux reflets roux, il est encore le
révoltéimpatient de l'Ecole Alsacienne; mais, dans la bataille où il
s'est jeté, il est vaincu pour avoir trop voulu. Du moins, dans ses
voyages qui sont autant d'évasions, ou dans son hôtel de la rue
Boulainvilliers, parmi les livres rares, il a trouvé une sorte de
retraite ombrageuse qui pouvait ressembler à la paix.
On hésite d'abord à donner son juste nom à la flamme cachée
qui l'avait dévoré. Naturisme panthéiste, avide religion des
hamadryades et des nymphes, comme d'autres, depuis le Par-
158 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
nasse, ont pu en rêver avant lui ? Sans doute. Goût maladif d'élé-
gance, appétit de richesse et de splendeur, sensualité ? Sans doute
encore. Il s'épuise à heurter du front la morale, à ouvrir le mur
des codes et des catéchismes, pour que la nudité divinisée, la
liberté déchaînée des mœurs, les vices mêmes et toutes les cu-
riosités du désir puissent passer en triomphe. Il veut croire que
la vie est facile, et qu'il suffit de rompre les habitudes médiocres
et les préjugés oppressifs de la vie moderne. Le Démétrios d'A-
phrodiie ou le roi Pausole établissent des codes complaisants, qui
pourraient servir de règle à quelque Abbaye de Thélème. Les
moralistes de son temps s'offusquent, dénoncent ce maître cyni-
que et roué de libertinage : il n'en continue qu'avec plus de dé-
sinvolture, et leur oppose, dans le Mercure de France de 1897, un
provocant Plaidoyer pour la liberté morale. Elle est maladive,
assurément, cette obsession qui finit par être une monomanie
délirante. La femme l'attire, comme un mystère redoutable et
séduisant, comme un animal pervers, dont l'âme obscure a d'é-
tranges soubresauts. Chrysis d' Aphrodite ou Concha de La Fem-
me et le Pantin, elles sont toutes de l'espèce féline des chats, dont
les yeux phosphorescents jamais ne trahiront le secret. Elles at-
tisent et déjouent la passion ; elles se font un jeu cruel de plaire
et de contredire, d'appeler et de refuser ; et elles déchirent leur
propre vie par une volupté de mensonge. Ainsi les a vues ce Pierre
Louys, qui écrivait déjà dans le Journal Intime de sa jeunesse :
« Toutes mes pensées se résument en deux mots, en deux espé-
rances, en deux ambitions : les femmes et le génie )>.
Et pourtant la vraie flamme qui monte sur son autel, c'est le
génie plus que l'amour. Sa curiosité passionnée va moins aux
sens qu'à la beauté. 11 demande aux formes l'idée d'une perfec-
tion, que leurs proportions, leur équilibre, la juste mesure qui les
ordonne, présentent à l'esprit comme aux yeux. L'intensité de
son plaisir est dans une ligne pure, dans une couleur délicate,
dans cet éclair de beauté, saisissable aux seuls esthètes et
que le déclin suit aussitôt. Il stylise la vie pour en tirer cette
grâce décorative qui, dans la réalité banale, s'alourdit de trop
de vulgarité. La phrase la plus chaude et la plus palpitante, où
vous croyez saisir l'écho d'une expérience ou d'un souvenir, il
l'a établie en fait, avec un artifice attentif, pour que ses syllabes
fussent caressantes et pour que chaque détail participât d'une indé-
finissable beauté. Il est bien de la race inhumaine de son Démé-
trios, ou de son Homme de pourpre, le peintre Parrhasios, qui ne
voient, dans le cadavre de la morte ou dans les contractions du
l'obsession de la vie dans la littérature 159
supplicié, qu'un modèle de beauté ou de puissance pour leur œu-
vre d'art.
Ce fut toute l'histoire de Pierre Louys, que cette lutte secrète
du culte froid de l'art et de tout ce bouillonnement de vie sensuelle
qu'il eût voulu faire passer dans son art lui-même. Le héros
d'Aphrodite représente, dans son évolution, ce double attrait con-
traire, qui déchire un dilettante passionné, entre l'école de l'art
et l'école de la vie ; il veut rejoindre celle-ci, y réapprendre le
frémissement, l'émotion, cette douleur et cette joie qui troublent
la beauté formelle ; mais celle-là lui impose son attitude, son
immobile canon. Alors, il se cabre : un spectacle de la rue, la lu-
mière colorant les maisons, l'éblouissement d'une scène vivante,
lui révèlent que l'art est pauvre au prix de cette vie mourante
que rien ne supplée :
Enthousiasmé d'admiration, Démétrios vit dans ce spectacle un symbole
de sa nouvelle existence. Assez longtemps il avait vécu dans la nuit solitaire,
dans le silence et dans la paix. Assez longtemps il avait pris pour Jumière
le clair de lune, et pour idéal la ligne nonchalante d'un mouvement trop déli-
cat. Son œuvre n'était pas virile. Sur la peau de ses statues il y avait un
frisson glacé... Il avait senti pour la première fois le grand souffle de la vie
enfler sa poitrine.
Ce grand souffle de la vie l'emportera : c'est lui que l'esthète
finit par préférer à ses contraintes décevantes. Certes, il déclara
jusqu'à la fin son admiration pour son ancien ami Paul Valéry,
qui restait fidèle à son idéal ; mais il assista, avec une complai-
sance qui n'était peut-être pas sans envie, aux revanches de la
vie sur l'art. Il aimait dans son cadet, Claude Farrère, un « écri-
vain moderne, essentiellement vivant, taillé en athlète » ; en se
faisant le parrain littéraire de l'auteur de Fumées d'Opium, il
consacrait ce culte de la vie, enfin vainqueur du culte de l'art (1).
Entre temps, son camarade de l'Ecole Alsacienne et son com-
pagnon de La Conque, André Gide, était venu, lui aussi, à une
conclusion voisine, par un chemin plus tortueux. Il avait renoncé
à passer par « la porte étroite », que son protestantisme originel
lui proposait comme accès à la vie ; et il s'était précipité sur les
« nourritures terrestres » :
(1) Cf. Ernest Gaubert, Pierre Loin/s, Sansot, 1904 ; Remy de Gourmont,
Le livre des masques, 1898 ; E. Martin-Mamy, Les nouveaux païens, Sansot,
1904 ; Willamovitz-Moelendorf, Pierre Louys, Gottingische Gelehrte Anzei-
gen, 1896 ; Cardinne-Petit, En écoutant Pierre Louys, Les Nouvelles Litté-
raires, 27 octobre-29 décembre 1934.
160 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Tout ce que j'ai rencontré de rire sur les lèvres, j'ai voulu l'embrasser ; de
sang sur les joues, de larmes dans les yeux, j'ai voulu le boire ; mordre à la
pulpe de tous les fruits que vers moi penchèrent des branches. A chaque
auberge me saluait une faim ; devant chaque source m'attendait une soif... ;
et j'aurais voulu d'autres mots pour marquer mes autres désirs ( 1 ).
Et le protestant évadé, ivre d'avoir découvert le monde de la
matière, s'écriait : « Nathanaël, je ne crois plus au péché ! » Il se
trompait : il y croyait encore. Il lui fallait y croire pour pouvoir
le commettre (2).
Il ne serait pas malaisé, je crois, dénommer les philosophes ou
les théoriciens de ce nouveau paganisme, de cette dissociation
nietzschéenne des notions traditionnelles de la morale. Il en fut
un des plus subtils, par exemple, ce Marcel Schwob, universel cu-
rieux, qui prit un plaisir délicat d'anarchiste intellectuel à par-
courir le cycle de l'histoire, des langues anciennes et modernes,
de l'astrologie, des sciences. Au hasard de ses contes lyriques et
irréels des Vies Imaginaires, ou de ses dialogues sur l'amour,
l'art et l'anarchie, ou de son Livre de Monelle, il dit son goût de
tout ce qui brise les traditions immobiles, de tout ce qui anéan-
tit en lui-même et autour de lui les formes anciennes, de l'éphé-
mère qui meurt pour d'autres naissances. Dans la course où les
générations se transmettent le flambeau, sa devise est celle de
la révolte : « Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend.
Car toute lampe ancienne est fumeuse »;il s'est dit à lui-même :
« Regarde toutes choses sous l'aspect du moment » ; et, comme
cet aspect de son moment était symboliste, il s'est livré au sym-
bolisme, mais sans s'y asservir. — Et il fut aussi le prêtre de
cette chapelle d'esthètes païens et idolâtres, ce Remy de Gour-
mont qui était venu à Paris, de la « petite ville » (c'est sous ce
nom qu'il décrit Coutances) pour se mêler à la vie des livres et de
la curiosité.
A partir du jour où un article sur le Joujou Patriotisme, paru
dans le Mercure de France en 1891, lui fit perdre sa place de la
Bibliothèque Nationale, Gourmont ne fut plus que l'homme de
la rive gauche, de ce quartier de la rue des Saints-Pères et du quai
Malaquais, qui était aussi le royaume familier d'Anatole France.
1) André Gide, Les nourritures terrestres.
2) Cf. Léon Pierre-Quint, André Gide, sa vie, son œuvre, Stock, 1932.
l'obsession de la vie dans la littérature 161
La maladie qui le défigura lit de lui un reclus de l'esprit, qui s'en-
ferma dans un bric-à-brac savant et raffiné, drapé dans sa robe
de velours, coiffé d'une sorte de bonnet de sorcier.
Je ne sais quel air de sorcellerie, du reste, et je ne sais quel bric-
à-brac encombrent son œuvre, qui déborde d'une science hété-
roclite, où le Moyen Age des théologiens voisine avec celui de
l'occultisme, sur la pente voluptueuse d'un Chemin de velours, où
les pages de critiques sont des Promenades littéraires, oi^iles figu-
res de son temps s'accrochent dans des Livres des masques, où
les « réflexions sur la vie », s'égrènent en Epilogues, où le Problème
du style côtoie le jeu des idées. Mais c'est parmi celles-ci, ses chères
idées, qu'il est heureux. II leur ménage des rencontres imprévues.
Surtout il les affranchit de leurs servitudes mutuelles. Ces « dis-
sociations des idées», — dans lesquelles on a voulu voir une forme
esthétique et logique de ce « renversement des valeurs » tenté par
son maître Nietzsche, — dissolvent toutes les vérités humaines
sur lesquelles se fondent nos morales et nos dogmes. Plus de but
ni de direction dans les choses de ce monde : l'œil amusé ou in-
différent du contemplateur désabusé suit sur l'eau les ricochets
du galet qui est l'image de la vie, sachant bien qu'après huit ou
dix bonds gracieux, son destin est de tomber dans l'abîme, « et
avec lui tout le bien et tout le mal, tous les faits et toutes les idées,
toutes les choses ». Nietzsche a écrit Par delà le bien et le mal ; lui,
il écrit, à sa manière, Par delà le vrai et le faux. « Par delà le vrai
et le faux, il y a l'utile » ; il y a aussi le sentiment de la grandeur,
la fière volonté de puissance ; il y a surtout la volupté. Gour-
mont s'est composé, en une liturgie sacrilège, où le mysticisme
d'un ami de Huysmans se marie à la sensualité d'un auteur ero-
tique, d'un spécialiste du rayon secret et de 1' « Enfer » des bi-
bliothèques, toute une religion esthétique, qui confond la beauté
avec les jeux du plaisir physique. Il s'est fait une critique de vo-
lupté (1).
Critique de volupté, comme la poésie de Henri de Régnier
est une poésie de volupté, comme le roman de Pierre Louys est
un roman de volupté. Les voix peuvent différer d'accent : les
unes plus sonores, les autres plus voilées, elles proclament toutes
(1) Jean de Gourraont et Robert Délie Donne, Bibliographie des œuvres
de Rerny de Gourmont, Paris, Leclerc, 1922 ; Paul Delior, Ihmij de Goumionl
el son œuvre. Soc. du Mercure de France, 1909 ; Pierre de Ouerlon, Rcmy de
Gourmonl, Sansot, 1903 ; Bencze, La Doctrine esthétique de Rcmy de Gour-
mont, Toulouse, 1928 ; Gabriel ;Brunet, Ombres vivantes, 1937 ; D' Paul
Voivenel, Remy de Gourmont vu par son médecin, édit. du siècle, 1924.
11
162 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
que la vie est désir, et qu'elle s'épanouit dans la joie des sens.
Nuancé de mélancolie dans la sagesse des Stances ; brillant
des dorures du grand siècle dans Le Bon Plaisir ; impertinent et
persifleur chez Blancador l'Avantageux ; compliqué d'artifices
et d'orgueil esthétique chez le Démétrios d'Aphrodite, cet hédo-
nisme invite l'Individu, libéré des entraves morales, à la vie
intense... C'est à une tout autre vie, collective et chargée d'espé-
rances messianiques, que des prophètes d'Israël convoquent la
même génération ; et cette vie, promise au peuple élu, ils veu-
lent l'ouvrir aux Gentils réconciliés.
{A suivre.)
i
Ovide, rhomme et le poète
par P. FARGUES,
Professeur à la Faculté des Lettres d'Aix- Marseille.
VII
Les Métamorphoses [suite et fin.)
Les Métamorphoses ne sont pas seulement une synthèse de la
poésie didactique et de l'épopée. Ovide y a souvent pris le ton
de la tragédie et il a emprunté bien des sujets et des motifs aux
grands Tragiques athéniens. Un poème formé d'une suite
de petits drames devait forcément refléter leurs ouvrages, d'au-
tant plus qu'ils renfermaient un grand nombre de métamor-
phoses légendaires.
Ovide ne semble pas s'être inspiré des pièces d'Eschyle, et
il est très difficile de préciser ce qu'il doit à Sophocle, si l'on met
à part l'épisode de la mort d'Hercule, qui rappelle sur plusieurs
points les Trachiniennes (1).
Par contre, il a souvent mis en scène des héros d'Euripide,
car il appréciait tout particulièrement le pathétique et le ton ora-
toire de ce poète. Par exemple, dans le Chant III, il suit de près
les Bacchantes, lorsqu'il raconte l'histoire de Penthée (2) : Dans
les Métamorphoses, comme chez Euripide, il ne suit pas les sages
conseils de Tirésias. Il s'indigne de voir les Thébains rendre
hommage à Bacchus, et, sur le Githéron, il essaie de surprendre
le secret des mystères de ce dieu, que célèbrent sa mère Agave
et ses tantes. Dès qu'elles l'aperçoivent, ces femmes, en proie à
un aveugle transport, le prennent pour une bête sauvage ; elles
se précipitent sur lui et déchirent ses membres (3). Chez Ovide
l'enchaînement des faits, les pensées et les caractères rappellent
Euripide, mais, naturellement, dans un récit rapide, il doit
'ésumer ou supprimer plusieurs scènes de son modèle, et il con-
centre l'intérêt sur deux parties du drame qui lui paraissent
îssentielles : le discours de Penthée et le récit de sa mort. Il a
(1) Met., IX, 134-238.
J2) Met., III, 511-733.
(3) Sur ces rapprochements voy. Knaack, Analecla alexandrino-romana ,
56, u. 80.
164 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
d'ailleurs imité un autre auteur, sans doute un poète alexandrin,
lorsqu'il a raconté, au milieu de cet épisode, la légende des ma-
telots tyrrhéniens métamorphosés en dauphins par Bacchus (1).
ligotons aussi qu'Ovide, au Livre XIII, lorsqu'il évoque les
malheurs d'Hécube, suit de près la pièce célèbre qu'Euripide
lui avait consacrée (2). Il commence par résumer le prologue
de cette tragédie. Puis, il retrace la mort de Polyxène, celle de
Polydore, et le châtiment que la veuve de Priam inflige au cruel
Polymestor. Il a soin de développer la scène qui lui semble la
plus pathétique, celle où Hécube déplore la perte de sa fdle.
Gomme dans l'épisode de Penthée, c'est un auteur alexandrin
qu'il prend pour modèle, quand il raconte la métamorphose
d'Hécube.
Mais Ovide ne s'est pas contenté d'emprunter le sujet et le
plan général de certains récits aux poètes tragiques d'A-
thènes. Il a aussi fait parler ses héros plus d'une fois comme
ceux de la tragédie grecque. Il a traduit des fragments d'Euri-
pide, par exemple certains vers d'Hécube, et ses personnages
analysent souvent leurs sentiments dans des monologues. Leurs
discours expriment fort bien les passions qui les agitent, et quel-
quefois on y voit s'afïronter deux sentiments opposés, qui se
partagent leur cœur. D'ordinaire, ils réussissent à faire naître
la terreur et la pitié. Tel est le cas, par exemple, de l'admirable
monologue d'Hécube devant le cadavre de Polyxène, qui vient
d'être sacrifiée aux mânes d'Achille (3). On y trouve sans doute
quelques procédés de composition et de style qui sentent l'école,
mais Ovide a su y dépeindre l'amour maternel d'une façon très
dramatique :
Ma fille, douleur suprême de ta mère (quelle est, en effet, celle qu'il me
reste à connaître ?), ma fille, le voilà donc étendue sans vie, et je vois ta
poitrine, où est ma blessure. Ainsi, il fallait qu'une mort violente m'enlevât
tous les miens, puisque te voilà frappée à ton tour. Toi, du moins, je croyais
qu'étant femme tu échapperais aux atteintes du fer : toute femme que tu
étais, tu es tombée sous le fer. Celui qui avait tué tant de tes frères, celui-là
même t'a tuée aussi, le fléau de Troie, celui qui m'a ravi mes enfants, Achille.
Lorsqu'il succomba sous les flèches de Paris et de Phébus, je me suis dit :
Maintenant enfin Achille n'est plus a craindre. Moi pourtant j'avais encore à
le craindre. Alors qu'il est enseveli, sa cendre elle aussi s'acharne contre
(1) Cette légende est narrée dans l'Hymne homérique à Bacchus. Mais les
indications géographiques et les noms de plusieurs matelots, qu'on trouve
chez Ovide et qui ne figurent pas dans l'Hymne homérique, donnent à penser
que notre auteur a suivi un modèle alexandrin.
(2j Mel., XIII, 399-575.
(3) Met., XIII, 494 et s.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 165
notre famille ; du fond de la tombe il nous fait encore sentir son hostilité.
C'est pour le petit-fils d'Eaque que j'ai été féconde... Après tous ceux que
j'ai perdus, toi qui seule adoucissais ma douleur maternelle, tu viens d'être
sacrifiée comme une victime expiatoire sur le tombeau de notre ennemi.
C'est une ofîrande aux mânes d'un ennemi que j'ai enfantée. Pourquoi faut-il
que mon corps de fer survive plus longtemps ? Pourquoi m'attarder davan-
tage ? Pour quels destins me conserves-tu, ô vieillesse chargée d'années ?...
En vérité, de pareils accents nous changent heureusement
des métamorphoses en plantes ou en oiseaux que retrace si
souvent ce poème. Ovide a aimé dépeindre l'âme féminine,
et il égale le pathétique d'Euripide, quand l'amour ou la ten-
dresse maternelle déchire le cœur de ses héroïnes. On retrouve
l'auteur de Médée dans les monologues tragiques des Méiamor-
phoses, et on y retrouve aussi l'ancien élève de Porcius Latro et
d'Arellius Fuscus. En effet, à l'école des rhéteurs, les jeunes
Romains de cette époque apprenaient à composer des sortes
de suasoriae d'inspiration mythologique, qu'on appelait étho-
pées. Ils devaient faire parler les héros de la fable dans des cir-
constances dramatiques de leur vie. Par exemple, il fallait ana-
lyser dans un discours les sentiments qu'éprouve Médée avant
de tuer ses enfants, ils devaient prêter le secours de leur éloquence
à Niobé déplorant la mort de ses fils et de ses filles. Quand nous
lisons des déclamations de ce genre dans les Méîamorphoses,
nous devons donc penser qu'elles ont été inspirées à Ovide
à la fois par la tragédie grecque et par son éducation oratoire.
L'influence de la rhétorique est particulièrement sensible
dans les deux remarquables plaidoyers d'Ajax et d'Ulysse qui
se lisent au Livre XIII (1). Sans doute, quelques auteurs tragi-
ques, tels qu'Eschyle, Théodecte, Pacuvius et Accius, avaient
représenté les deux héros grecs se disputant les armes d'Achille.
Mais les écoles de déclamation s'étaient emparées de ce su-
jet. Nous savons par exemple que Porcius Latro l'avait traité
devant le jeune Ovide et que le poète lui a emprunté des idées
et des senîeniiae (2), notamment le motif de ces deux vers, qui
terminent le discours d'Ajax :
Arma uiri forlis médias millaniiir in hoslis ;
inde iubele peli et referenkm ornale relalis (3).
La multitude des figures de style, la richesse de l'argumenta-
tion, les nombreux procédés de développement qu'on remarque
(1) Met., XIII, 1-.398.
(2) Sénèque le Père, Controv., II, 2 (10), 8.
(3) Mel., XIII, 121-122.
166 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dans ces plaidoyers donnent à penser qu'ils s'inspirent avant
tout de l'enseignement des rhéteurs. Ils ont été très appréciés
par Sénèque le Père et Quintilien. Ce dernier admirait notam-
ment le début du discours d'Ajax, où il trouvait l'application
des conseils qu'il donnait à ses élèves sur les sources d'argu-
ments. Assurément les contemporains d'Ovide se croyaient
dans un auditorium, ou même au forum quand ils lisaient la
première partie du livre XIII, et ils ne songeaient plus aux trans-
formations fabuleuses qui sont le sujet du poème.
La description des changements merveilleux de la nature et
de la fable n'occupe donc qu'une partie des Métamorphoses.
On trouve de tout dans cet ouvrage, des méditations philoso-
phiques, des récits d'aventures, des monologues tragiques, des
délibérations publiques, et surtout on peutylirede belles his-
toires d'amour dans le goût des poètes alexandrins. Ovide y a
multiplié les fables romanesques, et l'amour sous tous ses as-
pects y tient une place considérable. Ces thèmes erotiques le
ramènent à ses premières œuvres. Même dans le grand poème
où il voulait rivaliser avec Lucrèce et Virgile, il est toujours le
poète de la galanterie. II imite surtout les auteurs d'élégies
d'inspiration impersonnelle tels que Callimaque, Philétas et
Hermesianax et il emprunte aussi les procédés de composition
et les motifs descriptifs qui caractérisent l'école alexandrine.
Les romans que retrace rapidement notre auteur ont parfois
un dénouement heureux. Tels sont par exemple celui d'Iphis
et d'Ianthé (1), ou celui de Pygmalion (2). Ovide raconte avec
beaucoup de grâce l'aventure de ce sculpteur si inflammable,
amoureux du beau corps qu'il vient de créer.
Il le touche pour voir si c'est ivoire ou chair,
Et ne croit déjà plus que ce soit de l'ivoire.
Il donne des baisers et croit en recevoir.
Il lui parle, il la tient, il la palpe des doigts
Légèrement, craignant de la ternir peut-être.
Il la caresse, il lui apporte des présents,
Des coquilles, des cailloux ronds, des oiselets,
Des fleurs de toutes les couleurs, des lys, des balles,
De l'ambre, pour ses doigts des bagues, des colliers
Pour son cou, des pendants d'oreille, des sautoirs.
Tout lui sied, mais sans rien elle n'est pas moins belle.
(1) Met., IX, 666-797. Cet épisode s'inspire des Métamorphoses de Nicandre ;
cf. Antoninus Liberalis, 17.
(2) Met., X, 243-297. On ignore la source de ce récit. C'est peut-être l'ou-
vrage en prose, intitulé Les Iles de Philostéphanos de Cyrène; cf. Ehwald,
Jahresb., XXXI (1882), p. 165; LXXX (1894), p. 37. En tout cas bien des
motifs de cette narration trahissent une origine alexandrine.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 167
Pendant les fêtes de Vénus, qu'on célébrait alors à Chy-
pre, il adresse une ardente prière à la déesse, et, de retour chez
lui, il a le bonheur de voir s'animer sa chère statue.
Se couchant sur son lit il lui donne un baiser :
Elle paraît avoir la chaleur de la vie.
Il l'embrasse à nouveau, touche encor sa poitrine :
L'ivoire qu'il toucha s'amollit sous ses doigts.
Ainsi la cire fond aux rayons du soleil.
Et, souple, se modèle au pouce de l'artiste...
Sous son pouce étonné il sent saillir des veines.
Il rend grâce à Vénus en phrases éperdues ;
Sa bouche presse enlhi une bouche vivante.
La vierge sent aussi ses baisers et rougit.
Et, vers le Jour ouvranL des prunelles timides.
Elle voit à la fois le ciel et son amant (1).
Il est rare qu'un roman d'amour se termine aussi bien dans
les Métamorphoses. Ovide y dépeint d'habitude des passions
malheureuses, à l'exemple des Alexandrins. Il n'a pas décrit
longuement les souffrances des amantes délaissées, car il avait
épuisé ce sujet dans les Héroïdes. Il évoque d'une façon très ra-
pide les malheurs d'Ariane ou de Déjanire. Par contre, il traite
souvent le thème de l'amour rebuté.
Certains amoureux sont dédaignés : Tel est le cas de Glaucus,
qui brûle en vain pour Scylla, ou d'Iphis qui ne peut fléchir la
cruelle Anaxarète. Ovide, dans ce dernier récit, s'est inspiré
d'un poème d'Hermésianax (2), en changeant les noms des per-
sonnages. Un jeune homme, malgré l'obscurité de sa naissance,
soupire pour la fille du roi de Salamine, dans l'île de Chypre.
Après avoir tenté vainement d'attendrir sa belle, il se tue. Le
jour des obsèques, Anaxarète monte au haut de son palais pour
voir passer le cortège funèbre : elle est alors changée en statue
par Vénus. Ovide a modifié sur quelques points les données de
cette histoire (3), mais le monologue pathétique d'Iphis et le
récit de ses vaines démarches rappellent souvent les motifs et
la manière des poètes erotiques alexandrins.
Les jeunes héros des Métamorphoses sont parfois aussi
insensibles que Scylla ou Anaxarète. Témoins Narcisse, Her-
maphrodite et Picus, qui dédaignent Echo, Salmacis et Circé.
(1) Nous empruntons cette traduction en vers blancs à l'essai de M. Emile
Ripert, sur Ovide, p. 130.
(2) Met., XIV, 698-758 ; sur le modèle que suit Ovide cf. Antoninus Libe-
ralis, 39, et Couat, Ln Poésie alexandrine, p. 84. Le héros et l'héroïne de cette
histoire s'appellent Arceophon et Arsinoé chez Hermésianax.
(3) Le jeune amoureux se pend au lieu de se laisser mourir de faim. D'autre
part, Anaxarète ressent un peu de pitié pour lui le jour de ses funérailles.
168 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Rien de plus gracieux et de plus passionné que l'aventure de la
jolie nymphe Salmacis. Le poète nous la décrit d'abord d'une
façon charmante.
Elle ne prend ni javelot, ni carquois aux vives couleurs et ne mêle pas à
ses loisirs les durs exercices de la chasse, mais parfois elle baigne dans sa
fontaine son beau corps, souvent elle démêle ses cheveux avec un peigne du
Cytore, et, pour savoir ce qui lui sied, elle consulte les eaux d'un regard.
Tantôt, enveloppée d'un voile transparent, elle repose sur un lit de feuilles
ou d'herbes moelleuses, tantôt elle cueille des fleurs. Use trouva qu'elle en
cueillait au moment même où elle vit Hermaphrodite. Sitôt qu'elle le vit,
elle voulut qu'il fût à elle. Cependant, avant de l'aborder, malgré toute son
impatience, elle ajuste sa parure, jette un coup d'œil autour d'elle sur ses
voiles et compose son visage : elle avait tout ce qu'il fallait pour qu'on la
trouvât belle (I).
Cette nymphe aux charmes si provocants fait ensuite une élé-
gante déclaration d'amour. Ses premières paroles rappellent
l'exorde insinuant du discours célèbre d'Ulysse à Nausicaa :
Enfant, tu es bien digne d'être pris pour un dieu. Situ es un dieu, tu peux
être Cupidon. Si tu es un mortel, heureux ceux qui t'ont donné le jour !
heureux ton frère, heureuses assurément ta sœur, si tu enas une, et la nourrice
qui t'a donné le sein ! mais beaucoup, beaucoup plus heureuse encore que tous
les autres ta fiancée, celle pour qui tu daigneras allumer le flambeau de
l'hymen !
Et puis, elle ajoute ces quelques mots très audacieux :
Haec iibi siiie aliqiia esl, mea sil furtiua iiolupias,
seu nulla esl, ego sim Ihalamumque ineamiis eiindem.
Sans se lasser, la nymphe implore des baisers, tels au moins
qu'en reçoit une sœur. Déjà elle étend les mains vers le cou d'i-
voire d'Hermaphrodite. Mais celui-ci lui parle d'un ton rude
et menaçant. Elle doit battre en retraite, jusqu'au moment où
le bain du jeune héros l'encourage à faire de nouvelles avances.
La passion de la nymphe Echo pour le beau Narcisse a aussi
inspiré à Ovide un joli épisode, où l'on retrouve souvent l'es-
prit et la grâce un peu maniérée de la poésie alexandrine (2).
Oh ! que de fois elle voulut l'aborder avec des paroles caressantes et lui
adresser de douces prières ! Sa nature s'y oppose et ne lui permet pas de faire
des avances ; mais du moins, puisqu'elle en a la permission, elle est prête à
guetter des sons auxquels elle pourra répondre pardes paroles. Il advint que
le jeune homme, séparé de la troupe de ses fidèles compagnons, cria : « Y
a-t-il quelqu'un près de moi ?» — « Moi », répondit Echo. Plein de stupeur,
il promène de tous côtés ses regards : « Viens I » crie-t-il à pleine voix ; à
son appel elle répond par un appel. Il se retourne, et ne voyant venir per-
(1) Mel., IV, 308 et s.
(2) Mel., III, 356-510.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 169
sonne : « Pourquoi, dit-il, me fuis-tu ? » Il recueille autant de paroles qu'il
en a prononcé. Il insiste, et, abusé par la voix qui semble alterner avec la
sienne : a Ici ! reprend-il, réunissons-nous ! » Il n'y avait pas de mot auquel
Echo pîit répondre avec plus de plaisir : « Unissons-nous ! répète-t-elle, et,
charmée elle-même de ce qu'elle a dit, elle sort de la forêt et veut jeter ses
bras autour du cou tant espéré. Narcisse fuit, et, tout en fuyant : « Retire
ces mains qui veulent m'enlacer, dit-il ; plutôt mourir que de m'abandonner
à toi 1 » Elle ne répéta que ces paroles : « m'abandonner à toi 1 » Dédaignée,
elle se cache dans les forêts ; elle abrite sous la feuillée son visage accablé de
honte et depuis lors elle vit dans des antres solitaires...
Ovide a aussi traité plus d'une fois un autre thème erotique :
celui de l'amour partagé, que vient interrompre une fin tragi-
que. Il l'a traité d'une façon touchante dans l'épisode d'Ata-
lante et de Méléagre, et surtout dans la charmante histoire de
Céyx et d'Alcyone (1). L'aventure de ce roi d'une petite ville
thessalienne, qui s'embarque malgré les prières de sa jeune fem-
me, pour aller consulter l'oracle de Claros, et périt dans un nau-
frage, est contée avec beaucoup de grâce et de pathétique.
D'après Probus, les transformations merveilleuses qui terminent
cette fable étaient racontées par Nicandre (2). Mais le long épi-
sode d'Ovide, où l'on retrouve plusieurs motifs de l'élégie, ne
s'inspire pas seulement d'un recueil de Métamorphoses ; il re-
flète aussi sans doute l'œuvre d'un autre poète alexandrin (3). Le
thème de la séparation des amants est traité d'une façon émou-
vante et délicate, lorsque Alcyone fait part de ses appréhen-
sions à Céyx et s'efforce de le retenir :
Quelle faute ai-je commise, mon bien-aimé, pour que ton cœur ait ainsi
changé ? Qu'est devenu l'amour que tu me témoignais jusqu'ici ? Mainte-
nant tu peux donc quitter Alcyone sans t'inquiéter de son sort ? Maintenant
un long voyage te sourit ? Maintenant je te suis plus chère, quand je suis
loin de toi ? Je suppose que tu prennes la route de terre : je m'alTligerais
de ton départ sans éprouver de crainte et mes regrets seraient exempts
d'alarmes. Ce qui m'effraie, c'est la mer, c'est l'affreuse image des flots. J'ai
vu naguère sur le rivage des planches brisées et bien souvent j'ai lu des noms
sur des tombes qui ne recouvraient aucun corps (4).
Ovide a bien dépeint l'anxiété d'Alcyone au moment du dé-
part. Devant le vaisseau prêt à appareiller, elle frémit, comme
si elle lisait dans l'avenir, et elle serre son mari entre ses bras.
Puis, quand le navire s'éloigne, elle fixe ses yeux humides sur
(1) Met., VIII, 260-545 ; XI, 410-750.
(2) Probus, ad Georg., I, 399.
(3) Comme les Métamorphoses de Nicandre ne comptaient que quatre
livres, on a lieu de croire qu'il n'avait pas raconté cette histoire avec la même
abondance qu'Ovide.
(4) Mel., XI, 421 et s.
170 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Céyx, debout sur la poupe recourbée, qui agitait la main en
signe d'adieu. Elle suit longtemps du regard, aussi longtemps
qu'elle le peut, la nef qui s'enfuit, et regagne, anxieuse, sa cou-
che solitaire. Mais une violente tempête s'élève pendant la nuit
et Céyx est précipité dans les flots.
De la main dont il tenait le sceptre il tient une épave... Tandis qu'il flotte
au hasard, il a à la bouche le nom de son épouse Alcyone. C'est à elle qu'il
pense, c'est elle qu'il appelle. Il souhaite qu'elle puisse voir son corps rejeté
par la mer et que les mains de sa bien-aimée ensevelisssent sa dépouille. 11
flotte toujours, et, chaque fois que la vague lui permet d'ouvrir la bouche, il
prononce le nom d'Alcyone absente ; il le murmure encore sous les ondes (1).
Peu de temps après, il apparaît en songe à son épouse et lui
apprend qu'il a péri dans un naufrage. A son réveil, elle exhale
des plaintes douloureuses ; elle regrette amèrement que Céyx
ne lui ait pas permis de partir avec lui.
Au moins, puisque tu allais à la mort, que ne m'as-tu emmenée avec toi ?...
J'aurais passé avec toi tous les moments de ma vie, et nous n'aurions pas été
séparés dans la mort. Maintenant j'ai péri, quoique absente ; je suis aussi,
quoique absente, le jouet des flots... J'aurais un co^ur plus cruel encore que la
mer elle-même, si je m'efforçais de prolonger ma vie, si je luttais pour sur-
vivre à une si grande douleur.. Je vais aller te retrouver ; un seul tombeau
nous réunira, sinon dans la même urne, du moins dans la même inscription ;
si mes ossements ne touchent pas les tiens, mon nom du moins touchera ton
nom (2).
Le matin venu, elle quitte sa demeure et se rend sur le rivage.
Elle aperçoit bientôt le corps de son mari, qui, poussé par les
flots, s'approche de la côte. Elle ne tarde pas à le reconnaître.
Elle s'élance vers lui, désespérée. Et tout à coup elle bat l'air
léger avec des aîles qui viennent de lui naître. Elle efîleure, oi-
seau lamentable, la surface des flots, en poussant un cri plain-
tif.
Quand elle eut touché lecorps muetet exsangue, elle entoura de ses ailes
récentes les membres de son bien-aimé et lui donna vainement avec son bec
de froids baisers. Céyx l'avait-il senti, ou bien eut-il seulement l'air de soulever
sa tête, qui cédait aux mouvements des vagues ? On se le demandait. Mais
certes il l'avait bien senti. Enfin les dieux, émus de compassion, les changent
tous deux en oiseaux (3).
Cet épisode, en dépit de son mètre et de son dénouement
assez étrange, est une admirable élégie. Ovide n'a jamais dépeint
(1) Jbid., 560 et s.
(2) Mel.. XI, 696 et s.
(3) Mel., XI, 736 et s.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 171
l'amour d'une façon plus touchante. De tels vers montrent bien
qu'il sentait la beauté de la tendresse conjugale et qu'il était
plus sensible et plus profond qu'on ne le croit d'ordinaire. De
même, l'histoire de Pyrame et de Thisbé est un chef-d'œuvre
de pathétique (1), mais il n'y a pas lieu de résumer ici une fable
si connue, que l'art d'Ovide et certains ver? trop ingénieux de
Théophile de Viau ont rendue célèbre.
Notre auteur a aussi raconté plus d'une fois les amours inces-
tueuses de certains héros mythologiques à l'imitation des poètes
alexandrins. Il décrit, par exemple, la passion funeste de Byblis
pour son frère Caunus, ou celle de Myrrha pour son père (2).
Ces deux sujets avaient été traités par Nicandre (3). La fable
de Byblis avait été aussi retracée par Apollonius de Rhodes et
Nicénète. Enfin Hermesianax, dans le recueil d'élégies intitu-
lé Leontium, avait narré l'aventure coupable d'un certain Leu-
cippe et de sa sœur, et il est probable qu'Ovide l'a imité dans le
long monologue de Byblis, qui est souvent d'inspiration élégia-
que (4). Ovide a atténué en une certaine mesure l'immoralité
de quelques scènes (5), et il a soin de réprouver hautement ces
intrigues (6). Mais il a eu le tort de développer longuement,
avec beaucoup trop de complaisance, ces fables si scabreuses,
sans doute parce qu'il y prenait un plaisir qui n'était pas très
sain, et surtout parce qu'il y trouvait des situations étranges
et paradoxales, propices aux brillantes antithèses et aux ingé-
nieuses sententiae (7). Par contre, il a montré une discrétion
louable en faisant allusion brièvement aux sentiments qu'exci-
taient les beaux éphèbes des temps mythologiques. Tandis que
le poète alexandrin Phanoclès leur avait consacré un livre d'élé-
gies, il suit rarement, et d'une façon très rapide, ces traditions
quand il raconte les légendes d'Orphée, de Ganyraède et d'Hya-
cinthe (8).
Ovide, dans les Métamorphoses, s'inspire donc souvent de
l'élégie alexandrine. Il a fait aussi des tableaux, d'inspiration
m Met., IV, 55-166.
(2) Met., IX, 447-665 ; X, 300-502.
(3) Antoninus Liberalis, 30 et 34.
(4) Cf. Hermesianax, 180, éd. Bach.
(5) Par exemple la mère de Byblis n'est pas complice, comme celle de
Leucippe, des amours criminelles de son enfant.
(6) MeL, IX, 454 ; X, 300 et s.
(7) Par contre, il passe rapidement sur les incestes de Nyctimène et de
Ménéphron [MeL, II, 589-595 ; VII, 386).
(8) Met., X, 78-85 ; X, 155-161 : X, 162 et s: cf. Phanoclès, fragm. 1, 4, 2
éd. Bach.
172 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
rustique et familière, qui relèvent de l'idylle. L'épisode de
Polyphème et de Galathée emprunte bien des motifs à Théo-
crite (1), notamment ses descriptions de la nature et de la vie
champêtre.
Il y a une fraîche poésie pastorale dans la déclaration d'amour
du Cyclope :
...J'ai des fruits qui font plier les branches sous leur poids ; j'ai sur les
longs rameaux de mes vignes des raisins semblables à de l'or et j'en ai d'autres
que colore la pourpre : je te les réserve tous. Toi-même, de tes propres mains,
tu cueilleras des fraises fondantes, nées sous les ombrages des bois, tu cueille-
ras en automne des cornouilles et des prunes... Si tu me prends pour époux,
tu ne manqueras ni de châtaignes, ni d'arbouses... Tout ce troupeau m'appar-
tient et je possède bien d'autres bêtes qui errent dans les vallées, qui s'abri-
tent dans les forêts ou que je garde à l'étable dans mes grottes... J'ai des
agneaux enfermés dans de chaudes bergeries, et dans d'autres des chevreaux
du même âge. J'ai toujours du lait blanc comme la neige : j'en conserve une
partie pour le boire, je fais durcir le reste avec de la présure. De moi tu ne
recevras pas seulement des présents ordinaires, des daims, des lièvres, des
chevreaux, un couple de colombes ou un nid enlevé delà cime d'un arbre. J'ai
trouvé sur le sommet d'une montagne deux petits d'une ourse velue, deux
jumeaux qui pourront jouer avec toi, si semblables l'un à l'autre que tu au-
rais de la peine à les distinguer. Je les ai trouvés, et je me suis dit : « Je les
garderai pour ma maîtresse » (2)...
Ce passage rappelle souvent l'admirable idylle XI de Théo-
crite. Mais Ovide, dans cet épisode, a renforcé le comique, con-
forme aux traditions du genre bucolique, qu'il trouvait chez
ce poète. Alors que ce dernier faisait dire au Cyclope qu'après
tout il n'était pas trop laid, le Polyphème d'Ovide loue sa
beauté d'une façon ridicule.
Je me suis vu récemment dans le reflet d'un eau limpide et ma figure m'a
plu. Regarde comme je suis grand ; Jupiter, dans le ciel, n'a pas une plus
haute taille... Si mon corps est hérissé de poils raides et touffus, ne crois pas
que ce soit laid. Il est laid pour un arbre de n'avoir pas de feuilles, laid pour
un cheval de n'avoir point de crinière qui couvre sa brune encolure ; rien ne
sied aux hommes comme une barbe et des poils qui se dressent sur leur corps.
Je n'ai qu'un œil au milieu du front, mais il ressemble à un grand bouclier.
Eh quoi ? le Soleil, du haut du ciel immense, n'embrasse-t-il pas l'univers
du regard ? le Soleil pourtant n'a qu'un œil (3).
Ces traits comiques un peu trop appuyés rapprochent le Cy-
clope d'Ovide de celui de Philoxène de Cythère, qui était fran-
chement ridicule (4). Théocrite avait raillé les travers de ce per-
(1) Jd., 6 et 11 ; Met, XIII, 750-897.
(2) Met, XIII, 812 et s ; cf. Théocrite, XI, 34-46.
(3) Met., XIII, 840 et s.
(4) Voy. Legrand, éd. de Théocrite, Collection des Univ. de France, p. 70.
OVIDE, l'homme EÏ le POÈTE 173
sonnage avec plus de discrétion. Mais Polyphème, chez Ovide,
n'est pas seulement un amoureux rustique et balourd, comme
dans l'idylle grecque ; il ressemble parfois au Cyclope farouche
et sanguinaire de l'Odyssée (1). Notre auteur a donc essayé de
concilier dans ce récit la tradition homérique et celle que repré-
sentent Philoxène et Théocrite (2).
L'épisode de Philémon et de Baucis est la plus belle idylle
rustique des Métamorphoses (3). Il est inutile d'étudier ici une
narration que l'admirable imitation de La Fontaine a immorta-
lisée chez nous. Disons seulement que la peinture de ce vieux
ménage si pauvre, mais si accueillant, est une des descriptions
les plus vivantes d'Ovide. Elle unit le réalisme et la poésie avec
beaucoup de grâce et de bonhomie. On pense généralement que
la source de cette histoire est l'ouvrage intitulé Lyciaca de l'his-
torien Ménécrate de Xanthe. Mais beaucoup de détails familiers
de ces tableaux domestiques rappellent ÏHécalé de Calli-
maque (4). Thésée, dans ce célèbre épyllion, reçoit l'hospitalité
très cordiale d'une pauvre femme chargée d'années, alors qu'il
se rend à Marathon, pour y combattre le taureau qui dévastait
cette région. Le poète grec décrivait fort bien le modeste repas
que cette bonne vieille oiîrait à son hôte, avec un empressement
et une activité qui démentaient son grand âge. Ovide a évoqué
avec beaucoup de charme la simplicité, la bonté et la tendresse
mutuelle de Philémon et de Baucis. Nulle part son génie n'est
plus aimable et plus humain.
Les Métamorphoses, comme nous avons essayé de le montrer,
ont donc une inspiration très variée et leurs épisodes relèvent
de plusieurs genres. Cet ouvrage embrasse un nombre considé-
rable de légendes. C'est un vaste répertoire de fables antiques,
c'est, pour ainsi dire, la Bible du paganisme gréco-romain. Sans
doute Ovide n'a pas pénétré le sens profond des fables qu'il
raconte. Il était bien loin de comprendre avec nos historiens
modernes des religions que ces métamorphoses mythologiques
s'expliquent en partie par le totémisme, par l'adoration primi-
tive de certains animaux. Mais il a fort bien rendu la beauté
poétique de ces histoires étranges, et il a rajeuni et renouvelé
(1) Cf. Mel., XIII, 874 et s.
(2) Cette combinaison se trouvait peut-être dans un cpyllion de Callimaque
ou dans un poème d'Hermesianax qui évoquait les amours de Polyphème.
(3) Met., VIII, 620-724.
(4) Plusieurs rencontres textuelles montrent bien qu'Ovide a imité ce
petit poème.
174 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
des thènies très anciens, à l'aide de détails familiers et de traits
réalistes empruntés à la vie de son temps. Les poètes alexandrins
l'avaient d'ailleurs précédé dans cette voie.
Ces familiarités d'Ovide rabaissent parfois les divinités qu'il
représente, et certains critiques modernes le lui ont reproché.
D'autre part, il leur a semblé qu'il faisait preuve d'irrévérence
et d'impiété en racontant avec tant de complaisance les aven-
tures galantes des dieux.
Il est certain que, dans les Métamorphoses, ils séduisent bien
des nymphes et bien des mortelles par la ruse ou par la violence.
Mais les récits de ce genre sont fréquents chez les poètes grecs
et latins, à commencer par Homère, qui certes ne fait pas figure
d'impie. Ovide, comme les autres auteurs de l'antiquité, esti-
mait que ces plaisantes fictions ne pouvaient détourner ses lec-
teurs de la croyance aux dieux. Les anciens riaient volontiers
des intrigues amoureuses de l'Olympe tout en respectant leurs
cultes nationaux.
Il y a de la malice et de l'humour dans les Mélamorphoses, et
cela n'est pas pour déplaire aux jeunes lecteurs, qui de tout
temps ont aimé ce poème plein de fantaisie, de grâce et de
fraîcheur. Rappelons-nous, en effet, que Montaigne, dans son
enfance, lisait avec passion cet ouvrage. Il déclare que son goût
pour les livres lui vint en étudiant les fables des Métamorphoses,
qu'il commença à lire à l'âge de sept ou huit ans, en se déro-
bant à tout autre plaisir. Gomme l'a dit très justement un cri-
tique du siècle dernier, Ovide, dans ces narrations mytholo-
giques, « donne à notre esprit qui s'éveille ses premières joies,
sa première fête ; c'est lui qui, au matin de la vie, comme cette
fraîche aurore qu'il nous a si bien peinte, nous ouvre les palais
pleins de roses de la fantaisie » (1). D'ailleurs, à tous les âges,
on peut admirer cet aimable roman d'aventures, qui, malgré
quelques longueurs, reflète avec beaucoup de charme et d'élé-
gance les plus belles scènes de la mythologie grecque.
{A suivre.)
(1) NageoUe, éd. des Mélamorphoses, préface, p. xiii.
Le Mystère Poétique
par Pierre TRAHARD,
Professeur à V Université de Dijon,
IX
Raison et Sensibilité.
La plupart des critiques et beaucoup de poètes conçoivent d'une
manière simpliste la création poétique comme une lutte entre la
raison et la sensibilité : l'une doit céder à l'autre, et ces deux forces,
hostiles par principe, ne sauraient se concilier. II faut voir, je
crois, dans cette intransigeance le vice foncier qui entraîne la
poésie aux extrêmes.
Claudel a mis en lumière, par la parabole célèbre de Animus
et Anima, cet antagonisme absurde et malfaisant. Il imagine que
l'Esprit {Animus) fait mauvais ménage avec l'Ame {Anima).
Une incompatibilité d'humeur radicale sépare les deux conjoints :
l'Esprit est un homme instruit jusqu'au pédantisme, livresque
jusqu'à la vanité, tyrannique, infidèle, jaloux ; c'est un gueux qui
vit de ce que lui donne l'Ame, un bourgeois épais, régulier, tra-
ditionaliste, qui ne comprend pas ce que chante sa compagne,
bref, un butor. L'Ame, au contraire, est une brave femme, simple
jusqu'à l'ignorance et parfois la sottise, mais elle a toute la for-
tune, la dot, le magot, les dons véritables. Elle les prodiguerait si
elle n'était intimidée par son odieux mari. Quand elle chante, c'est
à voix basse, en cachette, et dès que l'Esprit la regarde, elle se
tait : fâcheux silence, puisqu'elle détient les trésors de la vie com-
mune (1).
La parabole est claire et plaisante comme un fabliau du Moyen
Age ; elle aie grave tort de n'attribuer à l'Esprit que des défauts
et à l'Ame que des qualités, de ne charger l'un qu'au détriment de
l'autre. Mais, précisément, sa partialité nous éclaire. Telle est, en
effet, l'optique de ceux qui jugent aujourd'hui de l'expérience
poétique. Les uns ne veulent voir dans la poésie qu'un acte in-
tellectuel fondé sur la raison, le jugement, la volonté et l'ordre ; les
(1) Positions cl proposilions, p. 55, — Cf. E. Noulet, P. Valéry, Parisi
Grasset, in-12, 1938, p. 155.
176 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
autres subordonnent l'expérience poétique à l'intuition, l'enthou-
siasme, l'inconscience, l'élan créateur. Pour les premiers, l'inspi-
ration, c'est l'attention implacable et lucide, s'appuyant sur la
contrainte et les règles ; pour les seconds, elle est la suppression
ou la suspension des facultés conscientes et des puissances logi-
ques, un état de rêve, un laisser-aller, une écriture mécanique (1).
Pour les premiers, le vrai poète est Mallarmé, Valéry ; pour les
seconds,ilest Pythagore, Michelet, Hugo, tel romantique, tel sur-
réaliste... (2). Mais Homère, Eschyle, Virgile, Dante, Racine,
Goethe..., et tant d'autres, résistent aux sollicitations des pre-
miers et des seconds. Voilà qui, déjà, nous met en garde.
Toutefois, les théoriciens ne s'embarrassent pas pour si peu.
Leur débat se ramène au conflit qui mit aux prises H. Bremond et
P. Souday. Le jour où Bremond, admirateur de Valéry, entendit
pourtant redonner à la sensibilité la place prépondérante en
poésie, il fut en butte aux attaques passionnées des intellectua-
listes et des rationalistes absolus, pour qui cette prépondérance
signifiait l'identification de l'expérience poétique à l'expérience
romantique (3). Ce conflit est précisément le débat, que rien
n'épuise, sur la poésie pure. Rappelons-nous en effet que la notion
de poésie pure nous a conduits à l'inanité totale. Or cette inanité
est insupportable à l'homme, qui cherche à la combler par la
passion, l'élan sentimental, le jaillissement de son être, l'émoi,
l'amour, bref la présence humaine. Il sollicite le secours de la
parole, du rythme, il s'exprime, et, s'exprimant, il rend à la
poésie pure un caractère affectif dont elle ne veut pas, il la plonge
dans l'impureté romantique. L'acte poétique, ainsi désintellec-
tualisé, a une signification et révèle une volonté, car il est le
dialogue du cœur avec le cœur, la parole d'homme à homme (4).
Ainsi le dialogue et la parole, grâce auxquels le poète s'exprime,
sont commandés par l'Ame. Selon R. de Souza, la poésie naît de
l'amour, ou elle n'est rien, et si elle nous fait sentir la présence
des choses, c'est dans l'éclair de l'intuition (5). Selon M. Souriau,
l'état de conscience où l'intelligence combine des idées, réfléchit,
fait effort pour se souvenir et comprendre, n'est pas un état poé-
tique ; le monde intellectuel qui correspond à la poésie est un état
de rêverie, de demi-conscience, car le sentiment poétique est une
(1) Cf. R. de Rénéville, L' Expérience poétique, p. 17 à 28.
(2) Cf. Bayet, Archilecture et poésie, p. 219.
(3) Cf. R. de Souza, oiwr. cité, p. 202, 292.
(4) Cf. J. Cassou, Pour la poésie, p. 37.
(5) Ouvr. cité, p. 294.
LE MYSTÈRE POÉTfOUE 177
disposition rêveuse, et la poésie s'évanouit quand nous ne rêvons
pas (l). Selon A. Béguin, le poète, personnifié en Gérard de Nerval,
ne choisit pas ses mots et ses images en se conformant à quelque
loi d'intelligibilité, mais il élit des sonorités, des allusions intra-
duisibles qui éveillent en lui une émotion révélatrice (2). Selon
T. de Visan, la méthode intuitive, qui repose sur le rythme chan-
geant et vécu des choses, sur l'action, le cœur, le moi..., commande
le lyrisme contemporain (3). Selon les surréalistes, la poésie agit
comme un stupéfiant, qui provoque une forte exaltation sub-
jective, et elle n'existe que par l'afTectivité humaine ; le senti-
ment est la forme primordiale de sa manifestation (4). Enfin
A. Spire oppose à l'insuffisante formule de Verlaine :« De la mu-
sique avant toute chose », la formule plus large : « De l'émotion
avant toute chose » (5).
Encore une fois cette attitude ne difïère pas de l'attitude ro-
mantique. Les romantiques s'étaient opposés déjà, exactement
comme Bremond et ses partisans depuis une quinzaine d'années,
à la thèse du rationalisme pour qui l'œuvre d'art est un produit
de l'industrie réfléchie et consciente de l'homme. Ils avaient pro-
clamé que la poésie, loin d'être la création d'une intelligence vo-
lontaire, naît à la façon d'un être vivant, en vertu d'un processus
organique. Pour eux, la poésie était libre inspiration, imagination
créatrice, sentiment, passion, intuition pure, spontanéité ingénue.
M. Lichtenberger souligne que cette attitude discrédita la science
romantique, mais favorisa l'épanouissement de la poésie (6).
Les rationalistes, qui défendent aujourd'hui les droits de l'Es-
prit, répliquent qu'une pareille attitude a fait son temps, qu'elle
est ridicule et dangereuse, même en poésie. La faiblesse de tel
poète, comme Anna de Noailles, ne vient-elle pas d'un roman-
tisme suranné, verbeux, et parfois peu sincère (7) ? Et Anna de
Noailles ne l'a-t-elle point senti elle-même, qui, dans l'Honneur
de Souffrir, revient à Montaigne et à Voltaire et fait acte de con-
trition tardive (8) ? Mais les partisans de l'Ame répondent que la
(^) La Rêverie esthélique, p. 14.
(2) L'Ame romantique el le rêve, II, 383.
(3) L'altitude du lyrisme contemporain, Paris, Mercure de France, in-12,
1911.
(4) Cf. Monnerot, Remarques ftur le rapport de la poésie comme genre à la
poésie comme fonction {Inquisitions, juin 1936, p. 17).
(5) Ar . cité [Revue de Paris, ^f février 1934, p. 591).
(6) Qu'est-ce que le romantisme ? (Cahiers du Sud, mai-juin 1937, p. 355).
(7) Cf. J. Cassou, Pour la poésie, p. 193-197. — De Souza, ouvr. cilé, p. 206,
note 1.
(8) P. 65,
13
178 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sensibilité, qui donne le branle initial, ne dispense pas du travail,
et que les manuscrits d'un Hugo, d'un Vigny, d'un Musset en
témoignent d'une manière éclatante ; que d'ailleurs, abstraction
faite des bienfaits multiples de la sensibilité, celle-ci devient de
plus en plus dilï^cile sur le choix de ses jouissances et, repoussant
toute complaisance facile, demande à être sevrée. On peut donc
se confier à elle (1). D'autre part, si on exclut la sensibilité de
l'expérience poétique, on enlève à la poésie son mystère ; car ce
mystère est, en fin de compte, dans le sentiment, et non dans le
sens intellectuel, ni dans la structure formelle et technique du
vers (2). Toucher au mystère, c'est toucher en même temps à
l'obscurité première et, sans doute, nécessaire du poème, puisque
la sensibilité est inexplicable et communique à la poésie cette
imprécision qui en fait le charme. Or cette obscurité est créatrice,
« car si elle ne s'explique pas, elle s'éprouve, elle prouve par l'ex-
périence sa réalité communicative » (3). On ne saurait donc
bannir la sensibilité sans porter un coup mortel à la création
poétique.
Cette thèse trouve de nombreux appuis, assez inattendus,
parmi les philosophes contemporains.
Une psychologie qui ne satisfait que l'intelligence ne pourra jamais être
une psychologie pratique, avoue Jung à la fin de son ouvrage sur l'incons-
cient, car l'âme, dans son ensemble, ne peut pas être comprise par l'intelli-
gence seule (4).
Il faut donc recourir à ce que les philosophes appellent les
« puissances affectives », ou, plus simplement, à la sensibilité ; il
faut même se résigner à ne pas tout comprendre, car la sensibilité
est, elle aussi, impuissante à résoudre certains problèmes de la
vie psychique. C'est pourquoi tant de philosophes, depuis une cin-
quantaine d'années, inclinent vers la sensibilité. Ribot dans la
Logique des Seniimenls, Lévy-Brûhl dans la Mentalité Primitive,
Souriau dans La Rêverie esthétique, Delacroix dans La Beligion et
la Foi... marquent leurs préférences personnelles, sans apporter
au problème une solution neuve. Pascal avait déjà souligné avec
force le conflit permanent qui existe entre la raison et la sensibi-
lité, et il avait placé le cœur à l'origine de la connaissance et du
raisonnement. Le métaphysicien Edouard Le Roy et le logicien
(1) Cf. R. Caillois, V Allernalive (Cahiers du Sud, mai-juin 1937, p. 120).
(2) Cf. J. Cassou, ouvr. cité, p. 36.
(3) R. De Souza, ouvr. ciié, p. 203-205.
(4; IJ Im onsrieid dans la vie psychique..., p. 190.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 179
H. Larsson, le premier dans La Pensée inliiitive, le second dans
L'Intuition et La Logique de la Poésie, serrent le probème de
plus près. H. Larsson, se référant à l'intuition, qui est, pour lui,
« le calme de la force », écrit : « Notre époque a peur du mysti-
cisme... Elle est allée vraiment un peu loin dans la recherche de
l'intelligibilité universelle... La grande sagesse doit être mystique,
et elle l'est, si clairement pensée et exprimée qu'elle puisse
être (1). » Ainsi l'expérience la plus haute est mystérieuse, et la ré-
vélation de la vie idéale et future est mystique. On ne saurait
mieux rendre hommage à la persistance du mystère poétique lui-
même.
H. Larsson rejoint ainsi, par les voies imprévues de la logique,
la thèse bergsonienne. Les adversaires de Bergson reprochent à
celui-ci de faire du mysticisme une méthode. Peut-être exagèrent-
ils la part du mysticisme dans le système du philosophe. Mais ils y
sont portés par le caractère même de cette philosophie, où l'attri-
but de mobilité l'emporte sur l'attribut d'organisation, où la li-
berté de l'être vivant consiste dans l'abdication de sa conscience
claire au profit d'une conscience indistincte ; c'est en coïncidant
avec la trame intime de notre être, avec le principe évoluant de
notre moi profond, que nous atteignons la science des choses et
de l'homme (2). Y a-t-il rencontre, à ce carrefour, entre la psycha-
nalyse de Freud et la philosophie de Bergson ? On ne semble
guère s'en préoccuper. Pourtant, certaines analogies sautent aux
yeux. Dès VEssai sur les données immédiates de la conscience,
Bergson avait soutenu que l'objet de l'art est d'endormir les
puissances actives, résistantes de la personnalité, et de nous ame-
ner ainsi à un état « de docilité parfaite où nous réalisons l'idée
qu'on nous suggère, où nous sympathisons avec le sentiment
exprimé » (3). U Evolution créatrice vciei en relief la mobilité, et la
« mouvance » de la réalité ; l'élan vital, en poésie, n'est rien
autre que l'élan sentimental, grâce auquel l'homme se reconstitue
sans cesse (4). Dans cette impulsion vitale l'instinct et l'intel-
ligence se rencontrent, sans exister jamais à l'état pur. L'intelli-
gence est orientée vers la matière inerte et vers la conscience,
l'instinct vers la vie et l'inconscience ; la première est hypothé-
(1) V Intuition, p. 61.
(2) Théories combattues à maintes reprises, et avec acharnement, par
J. Benda.
(3) P. 11.
(4) Cf. J. Cassou, oiwr. rite, p. 39.
180 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tique, la seconde extatique, catégorique (1). Lorsque cet instinctest
devenu désintéressé et conscient, il nous conduit à l'intérieur même
de la vie et s'appelle l'intuition. L'intuition est plus nécessaire à
l'artiste que l'intelligence, puisque l'intelligence est caractérisée par
l'incompréhension naturelle de la vie, tandis que l'instinct est moulé
sur les formes de la vie. Pour aller lui-même dans le sens de la vie,
l'effort intellectuel doit donc être une forme intuitive et intense de
l'instinct. Les deux sources de la morale el de la religion tirent, en
quelque sorte, les conséquences esthétiques de cette doctrine.
« Création signifie, avant tout, émotion », déclare Bergson, et il
développe ce thème que l'émotion neuve est à l'origine de toutes
les grandes créations de l'art, de la science et de la civilisation,
car elle est un stimulant, elle incite l'intelligence à entreprendre
et la volonté à persévérer, elle vivifie les éléments intellectuels
avec lesquels elle fera corps, elle engendre même la pensée. L'œuvre
géniale sort d'une émotion unique en son genre, qu'on eût crue
inexprimable et qui a voulu s'exprimer (2). Ainsi Bergson res-
taure la sensibilité dans ses droits, lui accorde le rôle primordial
dans la création artistique, lui enlève tout caractère de féminité,
en fait l'apanage de l'homme.
Il en résulte que, pour Bergson, l'intuition et la sensibilité sont
les vertus maîtresses de l'artiste. 11 ne craint pas, dans les Données
immédiates de la conscience^ d'identifier les procédés d'art à
l'hypnose, comme Freud les identifie à la névrose. L'artiste n'est
qu'à demi éveillé, à demi conscient. L'art vise moins à exprimer
des sentiments qu'à les imprimeren nous, à nous les suggérer. En
particulier, la poésieest rythme, musique: «Le poète, écrit Berg-
son, est celui chez qui les sentiments se développent en images,
et les images elles-mêmes en paroles, dociles au rythme pour les
traduire (3). » Tout à l'heure l'objet de l'art était de nous amener
àun état de docilité parfaite; maintenantles paroles doivent, elles
aussi, être dociles. L'art, d'un autre côté, n'exprime pas, mais
il suggère. Cette suggestion, cette docilité comportent un ensei-
gnement : le poète obéit, et il n'impose rien ; il s'abandonne à
l'élan sentimental qui l'entraîne, et c'est grâce à ce mol abandon
qu'il pénètre l'intime secret de l'Univers et du «moi fondamen-
tal » (4).
(1) Cf. Jankélévitch, ouvr. cité, p. 201 à 250.
(2) P. 39-42.
(3) P. 11-13.
(3) P. 11-13. C'est pourquoi, pout tel théoricien, le problème poétique se
ramené au problème de l'expression, de la technique. (Cf. H. Fluchère *. Le
Problème poétique, Cahiers du Sud, février 1939, p. 129).
(4) P. 97.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 181
Dans l'ordre de la création poétique, la doctrine de Bergson se
traduit ainsi :
Qu'on ne nous ôte point, s'écrie A. Payer, nos tourments, nos fièvres, sans
lesquelles nous ne serions rien, ^ ni cette féconde angoisse qui entretient une
flamme et l'ennoblit! Qu'on nous permette d'écouter la voix de notre instinct
profond ( 1 ) !
Et J. Supervielle déclare :
Laissez faire le cœur,
Et même s'il s'arrête,
Il bat pour lui tout seul
Sur sa pente secrète (2).
Contre une doctrine aussi fragile que séduisante, les défenseurs
de l'esprit, de l'intelligence et de la raison mènent un rude com-
bat ; pour ne parler que des chefs de file, P. Souday s'oppose à
Bremond, J. Benda à Bergson. Le premier veut que le bon sens
et la raison jouent en poésie le rôle principal et que l'intelligence
clairvoyante, ordonnatrice y règne souverainement (3). Quant à
J. Benda, il s'est donné pour tâche, en de nombreuses études, de
ruiner le bergsonisme, c'est-à-dire la théorie de la mobilité et la
doctrine de l'intuition, de l'élan wital.Lorsque, dans Les Sentiments
de Critias, il charge l'intuition de tous les péchés d'Israël, sous le
prétexte qu'elle est d'origine germanique, il tombe au niveau de
M. L. Reynaud, qui se complaît à cette thèse facile et insuffi-
sante (4). L'origine d'une doctrine, origine d'ailleurs incertaine,
ne saurait se retourner contre elle. En revanche, les arguments
qui, dans Belphégor, visent le fond du problème, méritent atten-
tion. J. Benda n'accepte l'émotion esthétique que si elle est « à
base intellectuelle » (5). Or, il semble que les deux expressions
jurent l'une auprès de l'autre et s'excluent. Ce n'est qu'une appa-
rence ; l'intellect porte en lui son émotion propre : c'est au poète
à la ressentir et à l'exprimer. Sur ce point, P. Valéry, qu'on a
(1) Le Rouge el le Noir, avril-mai 1929, p. 30.
(2) Whisper in Agonij (Anlliologic de la N. B. F., p. 414).
(3i Cf. Bremond, La Poésie Pure, p. 95.
(4) P. 31 et 119. D'ailleurs M. Benda se contredit (p. 187).
(5) P. 57. ^
182 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
voulu rapprocher de Bergson, (1) est d'accord avec J. Benda :
notre poésie, dit-il, ignore et redoute « tout l'épique et le pathéti-
que de l'intellect », et nous n'avons point en France un seul poète
delà connaissance, un Lucrèce, un Dante (2)... En effet — c'est
Benda qui parle à nouveau — nous avons aujourd'hui, nous dont
la tradition est rationaliste et logicienne, l'horreur du rationnel et
la peur de l'idée. Jean Royère constate, lui aussi, quelexvii^ siècle
cartésien « a épuisé la poésie de l'intelligence », et que l'ordre du
cœur, cher à Pascal, se substitue à l'ordre de l'intelligence (3).
La puissance dialectique disparaît donc, selon Benda, et, avec
elle, la transcendance, qui implique le jugement, l'analyse, la
liberté de l'esprit. Notre conception de l'art est une conception
affective, fondée sur le trouble mystique, la recherche de l'émoi,
le goût de l'imprécis et de l'indistinct, du vague et du mysté-
rieux. L'art devient ainsi une émotion, au lieu d'être « une vue sur
l'émotion », et il se confond avec la vie, au lieu d'être une vue que
l'intelligence prend sur la vie. Purement subjectif, et préconisé
comme tel par des philosophes, Bergson, Le Roy..., par des écri-
vains, Péguy, R. Rolland, Claudel..., il vise à l'exaltation, au
pathétique, au lyrisme, et ce lyrisme envahit tous les genres de
l'activité intellectuelle, même l'histoire et la science. Nous
vivons « sous le signe du panlyrisme », nous tombons dans la con-
fusion, l'anarchie, l'impuissance (4).
Sans doute Benda reconnaît que l'instinct a droit de cité en
art, mais il déplore qu'il soit seul matière d'art ; il déplore que
l'art doive saisir l'objet hors de toute articulation de l'esprit et
répugne à l'effort de l'abstraction (5) Il est vrai que l'abstraction
à outrance et le dogme de l'inconscient pur mènent au cubisme et
au dadaïsme, mais il est non moins vrai que l'esthétique de l'in-
distinct mène au futurisme, après avoir mené au symbolisme. Un
ouvrage de l'esprit ne doit pas plus être une occasion d'émoi qu'une
figure géométrique. Benda, qui aime les idées claires et répugne
au romantisme en art, dresse ainsi Descartes contre Bergson, la
méthode contre l'intuition. Mépriserait-il, comme Platon, la poésie
parce qu'elle fait appel aux sentiments et ne représente que
l'ombre de la vérité ? En tout cas, s'il admet le mystère poétique.
(1) Simple rencontre de grands esprits, assure E. Noulet, ouvr. cité, p. 120.
(2) Variété, I, 113.
(3) Le Musicisme sculptural, p. 42.
(4) Belphégor, Paris, Emile-Paul, in-12, 1924, p. VI, 15,33, 57, 79, 98,
102, 121, 133.
(5) Ibid., p. 110, 21.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 183
c'est pour le résoudre en concepts intelligibles par le jeu de l'esprit.
La thèse de J. Benda est excessive, parce qu'elle reproche à
notre société de n'admettre qu'une forme d'art, la forme « pathé-
tique » — ce qui est inexact — , et parce qu'elle confond l'art et
l'intellect, la vie et le concept (1). Inversement on pourrait, au
nom du « pathétique », exclure de l'art tel artiste raisonnable ou
réaliste. C'est une position, ce n'est pas une solution. Mais Benda
n'a pas tort de réagir contre une tendance qui prive l'art des
valeurs constructives et des réflexions salutaires. Son plaidoyer en
faveur de l'esprit n'est point inutile à qui s'intéresse au mystère
poétique. Car si nous voulons percer ce mystère, la clairvoyance et
la maîtrise de nous-mêmes nous serviront plus que l'abandon
aux rêveries ténébreuses. Depuis le romantisme, et surtout
depuis Rimbaud, nous goûtons la jouissance esthétique dans le
désordre intellectuel et moral, nous prêtons toutes les vertus au
merveilleux, à l'insolite, à l'incohérent, au scabreux (2). Cet
hédonisme intellectuel, qui a son charme, nous entraîne à con-
fondre souvent l'incompréhensible et l'incompris, le mystère et
l'obscur. La poésie même y perd une discipline.
Or cette discipline, elle en a besoin. Un philosophe, qui a dépassé
le freudisme, Otto Rank, s'efforce de la lui rendre. Il estime que la
psychanalyse accorde une trop grande importance à l'impulsivité
inconsciente, et une importance trop faible au moi volontaire et
conscient. La psychologie de l'inconscient lui paraît néfaste, car
elle est une tentative pour nier la volonté. La création d'art, pense-
t-il, est un acte de la volonté plus encore que de l'intelligence.
Ses deux ouvrages, UArlisle et La volonté du bonheur, insistent
sur cet acte volontaire et lui assignent la première place : volonté
et conscience deviennent les éléments essentiels d'un poème,
comme d'une statue ou d'une symphonie. Sans doute vme lutte
partage l'artiste entre la force consciente de la volonté et la pas-
sivité inhérente à l'homme que paralyse une trop grande con-
naissance de soi ; mais la volonté doit avoir le dessus (3).
Faut-il donc rejeter comme impure la sensibilité ? Une dis-
tinction s'impose. H. Larsson remarque avec finesse que la sensi-
bilité est, dans un état inférieur de l'âme, une affection isolée, pa-
thologique, mais que, dans un état supérieur, elle fait sa rentrée
comme sentiment de la vie totale, comme émotion esthétique. Il
(1) Cf. Segond, L'Eslhélique du senlimenl, p. 9-10.
(2) Cf. R. Caillois, Pour une orthodoxie mililanle (Inquisiiions, iuin 1936,
p.9)
(3) et. La Vulonlc du bonheur, p. 13, 17, 19, 49, 51, 67.
184 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ne faut donc pas la tenir en suspicion, comme on le fait, bien à
tort, de l'intuition. Elle a son rôle à jouer, et l'intuition égale-
ment, aussi fugitive et momentanée soit-elle. Ce qui apparaît au
poète dans l'éclair de l'intuition lui échappe ensuite. « De là
l'obscurité qui flotte sur la poésie et sur tout le travail dû à l'in-
tuition (1).» Obscurité fatale, nécessaire, utile : elle est la preuve
d'une illumination subite. Mais H. Larsson ne fait aucune diffi-
culté pour reconnaître que ce n'est pas l'affectivité qui prononce
en dernier ressort, c'est l'intellect.
Intellect, volonté, raison, voilà donc les trois puissances qui,
selon H. Larsson, O. Rank et |J. Benda, commandent l'œuvre
poétique, et toute œuvre d'art. Entre l'attitude intellectualiste de
ces critiques et l'attitude intuitive de Bergson et de Breraond y
a-t-il incompatibilité absolue ?
Bremond lui-même ne le pense pas. Il s'est toujours défendu, et
R. de Souza l'a défendu contre ceux qui lui reprochaient, avec
P. Souday, d'imposer à l'esprit un « jeûne total » dans l'acte poé-
tique et de bannir la raison. Cette raison, loin de la réduire à néant,
il l'incorpore à la réalité totale de l'être, où elle joue son rôle né-
cessaire. Si Animas et Anima se combattent, ils ne peuvent se
passer l'un de l'autre, ils sont une même âme indivisible, qui a un
centre et une surface ; des échanges constants d'action et de réac-
tion entre la connaissance poétique et la connaissance intellec-
tuelle, et les parts de l'une et de l'autre s'enchevêtrent dans un
poème digne de ce nom (2). Car le sentiment a besoin de logique ;
la logique est même d'autant plus indispensable et forte que le sen-
timent en est le conducteur ; c'est dans la mystique que les armes
de la raison doivent être le plus efficaces. Sainte Thérèse, saint
Jean de la Croix avaient une discipline rigoureuse, et tous les
ordres contemplatifs s'astreignent à cette même discipline intel-
lectuelle. L'accord de l'esprit et de l'âme s'impose donc au poète.
Les témoignagnes, sur ce point, concordent. Lorsque Bremond
distingue trois phases dans le mystère poétique : essais tumultueux
H) La Logique de la poésie, p. 10,24, 45.
(2) Prière et poésie, p. 155. — La poésie pure, p. 95, 164-5, 292. — Ainsi G .
Sand préconisait déjà l'union de la poésie, de la logique et de Ja philosophie
(Les Sepl cordes de la Lyre, Paris, Calmann-Lévy, in 12, 1869, p. 27 à 34).
Elle écrivait ailleurs : « Il faut de l'ordre, même dans l'inspiration. » (Le châ-
teau des Désertes, Ed. Hetzel, 1853, p. 101).
LE MYSTÈRE POÉTIQUE ' 185
d'abord, puis étincelle de l'inspiration, qui est le propre mystère,
il lui faut bien conclure par la décision, qui exécute et qui re-
quiert la lucidité des forces intellectuelles (1). Tristan Derême
définit le poète un cœur qui éclate de colère ou d'amour, mais qui
se dompte et se domine par l'intelligence (2). Un logicien, H.
Larsson, fait sa part, dans la création poétique, à l'analyse, à la
synthèse et à l'émotion (3). Un philosophe, Guyau, prétend qu'une
sensibilité plus exquise sort de l'intelligence et s'affme à son con-
tact (4). Un critique d'art, doublé d'un architecte, J. Bayet, se
refuse à la glaciale pureté de l'intelligible et ne conçoit celui-ci
que mêlé au sensible ; interprétant l'œuvre des ouvriers ano-
nymes du Moyen Age, il discerne chez l'architecte de la cathé-
drale de Laon « une âme brûlante et subtile qui se discipline», et,
dans la cathédrale de Chartres, l'union indissoluble de la passion
et de l'idée pure (5). Un grand sculpteur, Bourdelle, expliquant
un sculpteur de génie, Rodin, s'élève avec force contre l'absurde
théorie qui fait de l'acte créateur un acte inconscient, instinctif.
Selon lui, l'artiste, comme le savant, n'avance qu'à l'aide de preu-
ves lentement connues et bien pesées dans sa conscience. Rodin
est un poète sensitif, un savant et un artisan laborieux ; doué d'une
volonté dominatrice, muni d'une science technique approfondie, il
travaille sans répit et s'efforce de se dépasser (6). Enfin un poète,
Claudel, écrit à Bremond :
La poésie, avouerait M. de la Palisse lui-même, est l'œuvre d'une certaine
faculté poétique, qui a des rapports plus directs avec l'imagination et la sen-
sibilité qu'avec la raison raisonnante. Gela ne veut pas dire que la raison, le
goût et surtout l'esprit de mesure n'aient pas un rôle important dans la
création, mais ils interviennent en seconde ligne dans une fonction d'appui
et de contrôle (7).
Ainsi théoriciens et poètes sont à la recherche d'un compromis.
Et voici, sous la plume experte de X, de Magallon, le compromis-
type : l'auteur félicite Bremond d'avoir assimilé la poésie à la
musique, et il ajoute :
(1) Prière el poésie, p. 105.
(2) Anthologie Kra, p. 291.
(3) Ouvr. r.ilé, p. 33-35.
(4) L'Antagonisme de Varl et de la science {ouvr. cilé, p. 381).
(5) Architecture el poésie, p. 87, 118, 131.
{<<) La Sculpture el Rodin, Paris, Emile-Paul, in-8°, s. d., p. 23 à 29, 143,
148. , , > f > y
(7) Positions et propositions, p. 94.
186 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Je ne sais si l'on ne pourrait dire aussi qu'elle n'est que lumière. Et l'on
toucherait peut-être au mot de l'énigme, qui est que la poésie pure n'est qu'un
mouvement, une vibration, une émotion, une palpitation de l'esprit. Par là
on donnerait raison à Henri Bremond. Et par là on lui donnerait tort, car le
mouvement, s'il est lumière, est intelligence et frémissante raison (1).
Ingénieux sophisme, qui consiste à tout brouiller, à tout con-
fondre, à rendre les mots et les notions interchangeables, à satis-
faire Bremond, Bergson et Benda, en les condamnant ! Laissons
ce « mouvement », qui est à la fois, on ne sait comment, lumière et
palpitation, intelligence et raison. D'aussi savants dosages, tant
de nuances, de distinctions, d'arguties et de peine pour aboutir à
cette union séculaire de la sensibilité et de la raison, c'est-à-dire,
à un lieu commun ! Seuls, les sectaires demeurent intransigeants,
mais ils sont peu nombreux. Qui pourrait discerner la part exacte
de la sensibilité et de la raison dans tels vers, comme ceux-ci, de
Paul Eluard :
Et l'ombre qui descend des fenêtres profondes
Epargne chaque soir le cœur noir de mes yeux (2) ?
Le cœur noir de mes yeux : beau thème d'exégèse à rebondis-
sements ! A quoi bon d'ailleurs se donner tant de tracas? Le poète
ne trouve-t-il pas l'équilibre sans même s'en douter ? Croit-on qu'il
se pose toutes les questions embarrassantes, qu'il examine tous
les problèmes sans issue dont les critiques font leur pain quotidien ?
On est tenté de le nier et de dire simplement avec V. Hugo :
Il rayonne ! Il jette sa flamme
Sur l'éternelle vérité (3).
Mais l'exemple d'un Ronsard, d'un Racine, d'un Hugo même
nous ramène à la complexité du problème ; et puisque nous
avons sous les yeux un exemple vivant, celui de Paul Valéry,
c'est à lui que nous nous adresserons en dernier lieu, pour saisir
le rôle de la raison et de la sensibilité dans l'expérience poétique.
suivre.
(1) VErmilage, n" 39, juillet li)2'J, p. 389.
(2) La Parole (Anthologie de la N. R. F., p. 171'
(3) Les Rayons et les ombres, p. 9.
VARIÉTÉ
Quelques aspects de la Pensée
de Jules Romains
A PROPOS DE « VERDUN »
par M.-L. BIDAL.
Chargée de Cours à l'Université d'Innsbrûck.
Les deux volumes récemment parus des Hommes de bonne
volonté : Prélude à Verdun et Verdun contiennent des aspects si
nombreux de la pensée de Jules Romains qu'ils nous invitent à
en prendre une vue d'ensemble.
L'unanimisme éprouvé dans des ouvrages antérieurs, assoupli,
débarrassé de sa raideur doctrinaire, a trouvé dans l'épisode de la
guerre un terrain admirablement propice. De toute évidence,
l'ampleur de l'événement, son évolution plastique et spirituelle
étaient à la mesure du coup d'œil de Romains et de sa puissance
de conception.
Il nous avait été donné de percevoir dans plusieurs de ses
œuvres la rumeur des multitudes humaines, ou même de retenir
la vision d'ensemble d'une Europe, vaste patrie harmonieuse,
sans frontières, et sans chaînes. Mais la recréation de la guerre,
conçue dans son énormité astrale, ses mouvements d'hydre gigan-
tesque utilise, de manière exceptionnelle, les possibilités unani-
mistes.
A la vision imaginative de la guerre — image de la guerre dans
les esprits au début de 1914 — succède celle de ce « million
d'hommes», nouvel unanime reconstitué dans son unité organique
et ses propriétés physiques : sa fluidité, son élasticité de monstre
qui s'allonge, se colle, s'étire visqueusementet finalement se coa-
gule. Qu'on en juge par cette description du « million d'hommes »
qui éprouve « son aptitude à réparer surplace les trous qu'on lui
fait, à envelopper, engluer, amortir la pointe qui le pénètre... », sa
facilité « à s'accrocherau terrain, de s'ycolleraux moindres saillies
d'y creuser presque instantanément avec son million de paires de
bras une éraflure continue où il se loge comme une gale, et le
long de laquelle il se met à produire vers l'avant une espèce de
frémissement de feu, de vibration mortelle ».
Cette masse, une fois mise en mouvement, gouverne une force
d'attraction qui défie toute prévision. Elle aspire non seulement
l'ensemble des activités humaines, tout ce que produit l'homme,
188 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
mais fait encore sentir, à des distances incommensurables, son
étrange puissance hypnotique.
Une nation s'y engouffre après Tautre, car « le grand souffle
rauque dont elle creusait au loin l'atmosphère terrestre donnait
moins l'envie de fuir que l'envie d'aller voir et de tenter sur soi-
même l'épreuve du gouffre «.
Ce dieu monstrueux, augmenté de tout ce qu'il aspire, prolongé
de ses longues tentacules, échappe bientôt à la conception de
l'homme qui l'a pensé et mis en action.
Aucun cerveau ne peut désormais en prendre une vue d'en-
semble, aucune volonté humaine ne peut percer son épaisse cara-
pace; il se situe dans une région astrale avec un visage que les
hommes ne connaissent pas, et que seule la Nuit des Temps peut
contempler.
Insensiblement, par une savante gradation, Romains s'est
élevé à une vision cosmique du cataclysme. Un esprit épique anime
cette évocation de forces en mouvement : le même que nous
avons maintes fois perçu dans la Vie unanime.
D'autres épisodes de la guerre se dessinent sur ces vastes
fresques particulières à Romains; plusieurs d'entre elles possèdent
un pouvoir de suggestion hallucinante — à preuve cette inou-
bliable bataille de spectres dans l'attaque de Verdun.
Il n'est pas indifférent de rappeler que la guerre représentait
une épreuve capitale pour celui qui avait partagé avec ses amis
de l'Abbaye la foi la plus vive dans l'homme et dans l'avenir.
C'est dans un propos de Jerphanion que nous mesurons l'acuité
du coup porté à son optimisme cordial et fraternel.
Pour des gens comme nous, dit Jerphanion, ce désastre n'est que le cas par-
ticulier d'un désastre étendu dont je sens que, pour ma part, je ne relèverai
pas davantage. Comment expliquer cela sans faire sourire les sceptiques ?
Tout en évitant de donner dans les formes naïves de la croyance au progrès...
nous estimons que les derniers siècles, dans nos sociétés, avaient fait subir
un travail de dressage, de culture, dont on pouvait penser métaphysique-
ment ce qu'on voulait, mais dont les conséquences pratiques étaient très
sérieuses. Il n'y avait aucune sottise à croire que ce travail pouvait se con-
tinuer.
Il faut comprendre, exprimée avec cette lucidité et cette pu-
deur, une souffrance qui a troublé le meilleur de son âme et que
le poème Europe avait dite avec des accents plus âpres.
Pour Jules Romains et ses amis, la guerre se soldait par l'écrou-
lement de leurs espérances les plus vitales: Jerphanion a la charge
d'en faire le bilan. Perte du respect de la vie humaine (unhomme
VARIÉTÉ 189
individuellement, ne compte plus) et de ce que, somme toute,
l'homme estimait le plus sacré, depuis qu'on avait pris tant de
soins à le lui enseigner : son droit absolu sur sa vie. Perte de
l'amour de la vie, — celle-là, irréparable — . Perte aussi du sen-
timent de la dignité humaine : « j'en suis venu à mépriser profon-
dément l'homme, s'écrie Jerphanion, pour tout ce qu'il ose
ordonner quand il est maître, et pour tout ce qu'il consent à
endurer ou à faire quand il est esclave ».
Sans oublier cette détérioration manifeste de la sensibilité, pour
celui qui a goûté au vice du paroxysme.
Au demeurant, la guerre, par son intensification de la vie,
offrait une expérience trop exceptionnelle à Tinstrospection psy-
chologique, pour que Romains la négligeât.
On sait avec quelle volonté clairvoyante Romains a poursuivi
l'exploration de l'homme : il n'est pas de fouille qu'il n'ait opérée
pour s'emparer des secrets du cœur humain et rendre tangibles
les mouvements obscurs de l'âme. L'auteur de Psyché n'a-t-il
pas été jusqu'à expérimenter l'étendue des pouvoirs de l'homme,
les ultimes limites de sa force ?
A la lumière crue, implacable, de ce nouveau projecteur qu'est
la guerre, nous voyons l'homme à nu, jusqu'au tréfonds de son
être, dans ses instincts, son goût de la destruction, celui du sacri-
fice primitif lié à la recherche du « choc émotionnel » — tantôt
abandonné aux frissonsde sa chair, tantôt maître des étonnantes
ressources de dépense physique et spirituelle que le danger lui
fait découvrir en lui.
Et voici la peur, « Tinavouée, l'innommable » dans ses crispa-
tions spasmodiques ou dans son installation permanente.
Un habile éclairage nous permet d'observer les symptômes de
sa venue, la qualité de son évolution. — Il importait moins, en l'oc-
currence, d'en faire une description clinique que de mettre en lu-
mière les richesses inattendues de l'être, acculé dans ses derniers
retraits ; aussi Romains s'est-il attaché à observer ces réflexes de
défense qui font jaillir de l'âme, à l'improviste, un fatalisme salu-
taire et une espérance surnaturelle, alors que d'autres éprouvent
la vertu des suggestions personnelles et affectent les postures de
l'âme les plus diverses.
Bien précaires, avouons-le, car leur apport ne saurait com-
penser la somme de pertes majeures dont des hommes comme
Jerphanion vont souffrir.
Ni la résurrection de certaines croyances séculaires (intéres-
santes surtout à noter par leur promptitude à surgir de la con-
190 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
science) ni une certaine attitude teintée d'orgueil — celui duche-
valier ou de l'explorateur — attitude plus large, plus généreuse,
moins attachée aux calculs, aux mesquineries quotidiennes, —
ni la camaraderie des hommes du front, ne sont plus que des
grâces temporaires au poids singulièrement léger.
Sur quoi reconstruire la foi ancienne alors que les piliers du
temple se sont écroulés et qu'on ne possède plus que mépris pour
l'homme — fruit amer de l'expérience ? « Ce qui m'épouvante le
plus, avoue Jerphanion, ce n'est pas ce que je vois les hommes,
en ce moment, accepter de subir ou de faire, c'est l'idée que les
ayant vus ainsi, jenepourraiplusavoirconfiance dansleurs bonnes
dispositions ». Cette angoisse, c'est bien celle qui a hanté si forte-
ment Romains et ses amis, au lendemain de la guerre. Ces esprits
émancipés de toute croyance religieuse n'avaient-ils pas conclu
un pacte d'alliance avec l'homme, ne l'avaient-ils pas pris pour
fin ? Toutes leurs aspirations n'avaient-elles pas tendu à son
épanouissement suprême ?
Tandis que cette angoisse est exprimée chez Duhamel sous la
forme d'un message pressant, d'une ardente prédication, — celle
de la Possession du Monde et des livres de guerre — Romains la
traduira selon son tempérament intime et, on le conçoit, selon les
nécessités de l'architecture interne des Hommes de bonne volonté.
Une lucidité qui ne désarme point, une intelligence plus sen-
sible que sentimentale, confèrent à son sens de l'humain une qualité
toute particulière. Le spectacle de la souffrance humaine ne lui
arrache pas ce cri de tendresse déchirée, d'amour et de pitié qui
nous ont ému chez Duhamel; ondirait même que Romains éprouve
à en parler une retenue, une pudeur virile qui lui fait éviter,
d'instinct, les scènes trop chargées d'émotion. C'est dans le lan-
gage un peu rude de la camaraderie masculine que Jerphanion
raconte Verdun. Est-ce un cœur bouleversé et meurtri qui se
confie à un ami ? Plutôt une intelligence qui expliquesa souffrance
et en soupèse les ravages, avec une conscience et une précision
inexorables. Romains s'adresse à l'esprit : il lui présente une réa-
lité restituée dans son authenticité, ses raisons profondes, son
mécanisme le plus subtil. Il lui importe davantage de se rendre
compte des forces qui maintiennent cette masse humaine en
action, que de toucher les cœurs.
Au vrai, ces deux volumes sont soutenus par la volonté d'a-
teindre une intelligibilité supérieure, de dominer l'événement,
d'en démembrer les multiples rouages, de supputeret pénétrer les
mobiles de cette multitude, ses complicités innombrables et ina-
vouées : celles qui font durer ce supplice sans fin.
VARIÉTÉ 191
Effort de haute portée, sans conteste, qui a le mérite de donner
à l'esprit la satisfaction d'une réalisation magistrale, tant par
l'ampleur de la vision que par sa puissance de vérité.
Remarquons encore que dans ces deux ouvrages, Romains a
recréé l'image plastique de la guerre (dans ses mouvements de bête
quaternaire) et celle, plus subtile, de son existence occulte.
On sait à quel point l'étude de la vie collective et de ses reten-
tissements sur l'individu a, de tous temps, préoccupé Romains ;
en réalité c'est l'idée centrale de l'unanimisme, le thème majeur
de ses œuvres ; celui sur lequel reposent de simples jeux d'expé-
rimentation comme la Vie unanime, le Bourg régénéré ou la
grande symphonie des Hommes de bonne volonté. Si nous nous rap-
pelons que c'est surtout la pression, le pouvoir mystique de la
collectivité que le créateur de l'unanimisme a souligné, nous sau-
rons reconnaître, dans ces deux ouvrages, la conception de
Romains la plus authentique, la plus continue.
C'est sous l'aspect de la contrainte sociale queRomains observe
cette fois-ci, l'action de la collectivité sur l'homme (nous nous
retrouvons dans la ligne directe de Musse. Pour contraindre
ce million d'homme « positifs et douillets » et conscients de leurs
droits absolus à prolonger leur souffrance, elle sait exercer sa
puissance mystique par ruse et par force, s'exprimer sur des formes
inattendues et trouver, dans la nature même de l'homme, des
appuis tacites. AussiJerphanion, dans sa mission de vérificateur,
est-il amené à constater que les acquisitions récentes de l'homme
et sa capacité de résistance aux exigences irrationnelles de la
société se montrent singulièrement fragiles.
L'événement est reproduit dans une assez grande diversité de
consciences individuelles pour parvenir à donner une impression
d'ampleur, d'ubiquité — mais Jerphanion est chargé de fonctions
particulières. On ferait erreur, en ne voyant en lui qu'un person-
nage représentatif, le lieutenant d'infanterie qui consigne son
expérience de la guerre ou interprète la psychologie du combat-
tant.
Rien de fortuit dans le rôle de premier plan qui lui est assigné.
Car il était bien celui, qui de tous les personnages des Hommes de
bonne volonté, pouvait le mieux donner des faits une perception
lucide et rationnelle, devenir en quelque sorte la conscience de
l'événement, en se dégageant de l'immanence de la catastrophe,
ou des mouvements trop vifs de la sensibilité.
192 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
De plus, il offrait une garantie, le montagnard Jerphanion,
celle de la solidité de ses impressions : « Tout ce que tum'exposes,
lui dit Jallez, a un caractère d'authenticité, de produit naturel du
sol, oii au surplus, je te reconnais bien. »
On aurait pu aisément imaginer que Romains placerait Jallez
et Jerphanion côte à côte, dans la tranchée, et que nous assiste-
rions à une suite d'échanges instructifs entre les deux amis. En
réalité, cette distribution aurait enlevé au témoignage de Jer-
phanion son admirable valeur de restitution intégrale.
A Jallez est échu le devoir de « songer aux intérêts de Dieu »,
de garder les mains pures pour être « quelque peu en connivence
avec l'avenir » et compter parmi ceux qui pourront dire
Je reste garant et gardien
De deux ou trois choses divines (1).
Il n'est pas douteux que l'épisode de la guerre a fourni à Ro-
mains un terrain exceptionnellement propice aux qualités inhé-
rentes à son tempérament : virilité, humour truculent (le tra-
gique lui donne souvent une lueur de férocité), réalisme précis
et salutaire et sens chaleureux de l'amitié s'y épanouissent.
Les femmes ne prennent aucune part à cette aventure ; à
peine entrevoit-on à l'arrière une silhouette familière — celle
d'Odette, de M^^ Godorp, ou de l'amie de Maillecotin. Le poilu,
que ce soit Jerphanion ou Griollet, en parle même avec une dureté
surprenante. La veine gaillarde des Copains, l'esprit de facétie et
des rites qui l'accompagnent s'y retrouvent : il n'est besoin que
de rappeler la pratique de la fameuse plaisanterie « se jeter dans
les rangs de l'adversaire pour y trancher la discussion à l'arme
froide >> ou le ballet de « la Marche à Verdun ».
Ainsi donc, ces deux volumes qui composent dans la série des
Hommes de bonne volonté un tout, une masse à part, contiennent
de multiples expressions de la pensée de Romains et de ses
concepts fondamentaux que nous nous sommes efforcés de mettre
en évidence.
Avec Prélude à Verdun et Verdun il est certain que le grand
ouvrage des Hommes de bonne volonté se parachève d'un épisode
admirable parsa valeur universelle, saplénitudeetsonpathétique.
(1) Jules Romains, Europe, p. 40, N. R. F. 1916.
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers (France), — Sosiéti fraBoaiM d'Imprimerie et de Librairict
40« Année (2- série) N» 11 15 mai 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
La Fontaine et les Fables
par Fortunat STROWSKI,
Membre de V Inslilul.
I
La Fontaine avant les Fables.
Château-Thierry, où naquit Jean de La Fontaine le 8 juillet
1621, est une jolie petite ville au bord de la Marne. Autrefois, elle
avait des remparts, un pont sur la rivière, et ses jardins escala-
daient la colline où s'élevait le Château, dans un grand parc om-
breux. On l'appelait aussi Chaury.
Le père du poète était « conseiller du roi, et maître des eaux
et forêts de la duché de Chaury ». Sa mère était néePidoux, d'une
vieille famille aisée qui venait de l'ouest : les Pidoux étaient, de
père en fils, médecins du Roi de France. Ils avaient un grand nez
et une santé solide.
La maison des La Fontaine comptait parmi les belles demeures
bourgeoises de la ville. Le corps principal s'allongeait entre cour
et jardin. Deux ailes allaient jusqu'à la rue. Au bout de l'une
(1) Extrait d'une nouvelle édition des Fables de La Fontaine qui va pa-
raître incessamment à la librairie Mame.
13
194 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
d'elles était le cabinet de travail et le logement particulier de La
Fontaine.
Après des études qui furent sans doute, comme celles de Montai-
gne, un long enchantement de poésie, Jean de La Fontaine entra
à l'Oratoire (1). C'était une docte et jeune compagnie de prêtres
d'élite ; les Oratoriens avaient l'esprit moderne et ils étudiaient,
à côté de la théologie traditionnelle, la plus récente philosophie.
Saint Augustin n'y avait pas peur de Descartes. La Fontaine,
épris de philosophie comme le prouve son culte constant pour
le divin Platon, devait s'y plaire. Mais il n'avait point du tout
l'âme ecclésiastique. Il n'aimait pas la sécheresse de la théologie
SGolastique. Aussi changea-t-il bientôt de direction, et sans cesser
d'aimer la philosophie, il entra dans le monde.
Alors il étudia le droit et il fut quelque temps avocat au par-
lement de Paris. Mais quoiqu'il dût plus tard faire parler les ani-
maux et même les plantes délicieusement, il ne parvint pas à se
faire écouter des juges pour le compte des clients. Il n'eut pas de
clients. Il resta cjuelque temps « avocat consultant », c'est-à-dire
sans cause. Et de même qu'il avait quitté l'Oratoire, il quitta
tranquillement le Palais. Il revint à Château-Thierry qu'il n'a-
vait d'ailleurs jamais quitté entièrement. Là était son vrai domi-
cile.
Or, il y avait à Château-Thierry une société charmante qui
aimait la conversation et le jeu. Les divertissements et les plai-
sirs mondains réunissaient jeunes filles et jeunes femmes, jeunes
gens et jeunes hommes, et même vieilles femmes et hommes sur le
retour. Hauts fonctionnaires, bourgeois aisés, Parisiens en pro-
menade, Rémois de passagey entretenaient cent plaisirs. Et l'es-
prit, le bel esprit y régnait partout.
La forme suprême du bel esprit, c'était la poésie ; tout le monde
faisait des vers, ou savait les goûter. On était précieux à la mode
de Paris, et on admirait Voiture ; n'empêche qu'on ne dédaignait
pas un langage gaillard et populaire. La verve champenoise com-
pensait les subtilités renouvelées de l'Hôtel de Rambouillet.
La Fontaine, naturellement ami de la Société, fut donc porté
vers la poésie. Son père était ravi de ses succès poétiques. Mais
déjà le poète avait trouvé une source d'inspiration et de beautés
bien plus riche que le monde, c'était la nature.
C'est sur le bord des ruisseaux, dans le fond des forêts et non
(1) Les biographes de La Fontaine ont bien tort de s'en étonner, La Fon-
taine y vint de son plein gré.
LA FONTAINE ET LES FABLES 195
dans les salons qu'il allait chercher les Muses, les « Muses aux
jupes flottantes ».
C'est là qu'il était sûr d'être chéri par elles.
Ce nourrisson que vous chérissez tant,
Moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles,
Qui préférait à la pompe des villes,
Vos antres cois, vos chants simples et doux ;
Oui dès l'enfance a vécu parmi vous...
leur dira-t-il un jour qu'il se trouvera en peine.
Bref, ce n'était pas pour rien qu'il était le fils et l'héritier dési-
gné du maître des eaux et forêts.
Mais il ne s'enfermait pas à Chaury. Du côté du soleil levant.,
il y avait Reims qui l'attirait, il l'avoue.
Il n'est cité que je préfère à Reims.
D'autant plus qu'il y trouvait son ami Maucroix, personnage
déhcieux et romanesque qui aima d'une amour éternelle et inu-
tile une jeune femme dont le portrait retrouvé après quarante
ans suffisait à le faire pleurer de joie et à rouvrir toutes ses plaies.
Il avait un cœur sensible et tendre, le meilleur ami de notre
poète, ou plutôt son autre «lui-même ». C'était aussi un très fin
lettré, un écrivain délicat à l'occasion, et même (un peu) un poète.
De guerre lasse, ne pouvant se marier à ses amours, il s'était fait
chanoine, et Boileau l'appelait « le berger en soutane ».
A l'ouest, il y avait Paris.
A Paris, La Fontaine retrouvait tous ceux qu'il avait connus
ou dans ses études, comme Furetière, ou au Palais, comme Patru,
ou au cabaret comme vingt autres, tous fervents nourrissons
des Muses.
Il fut même un compagnon de la Table Ronde.
Ils s'appelaient ainsi, un peu à cause des anciens chevaliers
de la Table Ronde, mais surtout parce qu'à une table ronde il
n'y a pas de bout haut et bas. Toutes les places se valent. Les
Muses y égalisent les rangs et les fortunes. C'était conforme à
l'esprit de Ronsard qui ne se mettait pas au-dessous des rois, ou à
celui de Racine qui dit un jour en pleine Académie que les grands
poètes marchaient de pair avec les grands capitaines !
Jean de La Fontaine allait bientôt compter vingt-cinq ans.
196 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Nous n'avons pas son portrait à ce moment de sa vie. Plus tard,
deux tableaux le montreront, l'un académicien, avec un regard
dédaigneux et profond, une bouche fine aux coins baissés, un
grand nez plein de bonhomie, un nez de gourmet ou de gourmand,
l'autre tout à fait âgé, édenté, les lèvres serrées, les yeux prêts
à sourire, pareil à une vieille femme curieuse. Mais une minia-
ture conservée au Louvre nous réserve la surprise d'un La Fon-
taine moins décrépit ; il doit avoir trente ans ou trente-cinq ans
et il est au plus beau temps de sa vie. Il ne manque pas d'élé-
gance, son visage est plein, d'un oval assez régulier ; le front
haut sous la perruque, non pas carré, maisplutôt fuyant et serré
aux tempes ; un grandissime nez qui s'incline vers la bouche ;
cette bouche elle-même est fine et point bavarde ; quant aux yeux
bien ouverts, on n'a pas à s'y tromper : ce sont ceux d'un
homme attentif et songeur qui ne furette pas de tous côtés. Par-
dessus tout, une teinte d'ironie et de nonchalance.
C'est qu'en effet, La Fontaine est distrait, songeur, spirituel,
ironique, nonchalant et posément observateur. Un jour, àla Table
Ronde, il manqua sans s'être excusé, et son ami Pellisson lui
transmit la plainte des compagnons dans des vers que l'on a re-
trouvés ; et voici comment y parlait notre excellent Pellisson,
le plus laid des hommes, et l'ami des petites bêtes que devait
faire parler La Fontaine :
Epître, va chanter injure,
Mais grosse injure à ce parjure
Qui, par un étrange ourvari (1)
S'en est fui à Château-Tliierry.
Que la belle fièvre quartaine
Vous ronge, sieur de La Fontaine,
Qui si vite quittez ce lieu,
Sans avoir daigné dire adieu...
Ah, ne vous grattez point la tête...
Mais bientôt Pellisson s'apaise :
Mais, damoiselle Courtoisie,
N'en soyez pas si fort saisie.
La Fontaine est un bon garçon
Qui n'y fait point tant de façon.
II ne l'a point fait par malice.
Belle paresse est tout son vice ;
Et peut-être quand il partit
A peine était-il hors du lit,
( I ) Terme de chasse et terme de chicane : appeler les chiens hors de la voie
«ù ils sont engagés ; détourner brusquement le coura d'un procès.
LA FONTAINE ET LES FABLES 197
Récapitulons les traits de cette aimable réprimande. La Fon-
taine est bon garçon ; il n'agit point par malice. Il se lève tard.
Son vice est belle paresse ; il ne supporte guère d'être enchaîné
par aucune obligation. Ses amis tiennent à lui, et son absence
les fâche. Il n'essaye pas de se justifier ; il se gratte la tête avec
embarras.
Par-dessus tout, ajoutons qu'il est distrait. Mais cela ne veut
pas dire qu'il soit indifférent. Il ressemble à l'auteur des Essais :
J'étais si pesant, mol et endormi, dit Montaigne parlant de son enfance,
qu'on ne me pouvait arracher de l'oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que
je voyais, je le voyais bien, et sous cette complexion lourde, nourrissais des
imaginations et des opinions au-dessus de mon âge.
Tel La Fontaine: car sous cette « complexion lourde», sous cet
aspect pesant, mol et endormi, il avait des curiosités pour tout^
qu'il conservera jusque dans sa vieillesse. On l'entendra :
Parler de paix, parler de guerre,
Parler de vers, de vin et d'amoureux souci,
Former d'un vain projet le plan imaginaire,
Changer en cent façons l'ordre de l'Univers ;
Sans douter, proposer mille doutes divers...
Et ses fables nous montreront que ses distractions cachaient
« des imaginations hardies ». Elles cachaient une vie profonde.
La rançon, c'est que la vie pratique lui paraissait fade et insi-
gnifiante ; c'est qu'il ne pouvait supporter la contrainte ; et c'est
enfin qu'il était tellement paresseux, qu'il n'arrivait pas à faire
ses comptes. Il était destiné à manger son fonds avec son revenu.
Pourtant, il lui fallait vivre. Son pèren'avait pas assez de bien
pour le défrayer entièrement. La seule ressource qui restait
était le mariage. On le marie. Il épousa Marie Héricart, jeune fille
agréable, de bonne famille, et dans une situation aisée. C'était
une parente éloignée de Racine. Avec ce que Jean de La Fontaine
reçut de son père et avec ce qu'elle apportait en dot, le ménage
n'était pas à plaindre. Malheureusement, Marie Héricart n'avait
pas quinze ans, et au lieu d'enseigner la sagesse à son mari, ce
fut lui qui lui communiqua sa folie. Au début d'une extraordinaire
correspondance qu'il eut avec elle, quinze ans après leur mariage
(il avait quarante ans, elle trente), il lui reproche gentiment de
198 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
n'aimer, ni le jeu, ni la conversation, ni le ménage et de ne se
plaire qu'à la lecture des romans. Eh ! mari grincheux, n'est-ce
pas vous-même qui en avez donné l'exemple à votre jeunette
épouse ? D'ailleurs, cette lettre, où l'on veut voir un blâme sé-
vère, a été certainement fort mal interprétée. Sous le ton enjoué,
il s'agit de choses graves, l'exil, la prison, la mort peut-être, car
La Fontaine s'en va pour lors vers M™®Fouquet, en Limousin,
sous la conduite d'un limier de police...
La Fontaine et sa femme ne réussirent pas à vivre avec leurs
ï*essources. Ils avaient une installation à Château-Thierry chez
le père de La Fontaine, et sans doute une aussi à Paris. La dé-
pense dépassait les revenus. Il est vrai que le père La Fontaine
laissa à son fils une de ses charges des eaux et forêts, mais c'était
peu de chose ; il fallait aviser. C'est sur ces entrefaites que La
Fontaine fut présenté à Fouquet par un oncle de sa femme Jan-
nart, personnage d'importance. Fouquet avait en matières de
finances une conscience large. Il était fastueux et généreux. C'é-
tait le personnage le plus riche et le plus puissant du royaume
après le roi. Il était surintendant et il se croyait Mazarin. Il
accueillit amicalement le poète. Il lui donna une pension et peut-
être un logement chez lui.
Chez Fouquet, La Fontaine vit ce que le monde de ce temps
avait de plus éclatant. Sans doute y rencontra-t-il parmi les
beautés à lamodeM^^e deSévigné, qui sut l'apprécier. Il rencontra
aussi toute une pléiade de littérateurs. Avec Fouquet lui-même,
il avait les rapports les plus amicaux ; il savait, par sa gentillesse,
maintenir entre l'homme en place et lui une certaine égalité qui
préservait sa dignité de poète. Ainsi, un jour que Fouquet n'avait
pas pu le recevoir, il lui écrivit dans une spirituelle épître :
Peut-être même iriez-vous croire
Que je souhaite le trépas
Cent fois le jour, ce qui n'est pas.
Je me console et vous excuse.
Et il demanda un nouveau rendez-vous.
Je prendrai votre heure et la mienne.
Pour son protecteur il écrivit un grand poème d' Adonis ; œuvre
Héroïque et mythologique. Il composa aussi quelques pièces de
circonstance, et enfin, comme le maître ne pensait qu'à son châ-
teau de Vaux, résidence vraiment royale ornée des plus magni-
LA FONTAINE ET LES FABLES 199
fiques jardins du monde, le poète écrivit par ordre, semble-t-il,
un long fragment moitié prose moitié vers, intitulé le Songe de
Vaux, où il mêlait la description du palais à toutes sortes de rêves
et de fantaisies dans le goût précieux, de ce temps.
Mais bientôt il fallut penser au sérieux et même au tragique :
Fouquet, accusé de malversations, était arrêté par ordre du roi.
Il échappait avec peine à la mort, et il était condamné à la prison
perpétuelle. La Fontaine ne l'abandonna pas. Il a écrit pour le
défendre une élégie fameuse aux Nymphes de Vaux qui est un
des chefs-d'œuvre les plus touchants de la poésie française. Elle
se termine par ce vers qu'il faut répéter à travers les temps :
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
La Fontaine a donc été vraiment un ami courageux. La mau-
vaise grâce que lui témoigna obstinément Louis XIV, malgré tant
de voix qui intervenaient pour lui, a pour raison cette fidélité à
un malheureux.
De nouveau se posa le problème de pourvoir aux dépenses
de la vie. Et après la chute de Fouquet, le problème était pres-
sant. Certes, La Fontaine avait obtenu, peu d'années aupara-
vant, la charge de maître des eaux et forêts qu'occupait son père.
II la garda jusqu'en 1871. Elle le forçait à revenir à Château-
Thierry, elle lui imposait quelques obligations et quelques jours
de résidence, mais elle ne lui donnait pas de suffisants revenus.
Et il accepta de devenir le gentilhomme servant de Madame la
duchesse douairière d'Orléans, veuve de l'oncle du roi ; elle vi-
vait dans une retraite assez sévère au fond de son palais du Lu-
xembourg. Il prêta serment le 14 juillet 1664 ; ses gages annuels
étaient de 200 livres ; il avait au Luxembourg sa résidence et tout
son entretien, ce qui ne l'empêchait pas de se rendre à Château-
Thierry quand il le fallait ou quand il le voulait.
Cette situation nous étonne aujourd'hui, et nous serons encore
plus étonnés quand nous verrons La Fontaine devenir, après la
mort de la duchesse d'Orléans, l'hôte de simples particuliers
comme M™e de la Sablière et de M. d'Hervart. Et tout de suite,
nous songeons à l'accuser, sinon d'avoir été un parasite, du moins
d'avoir manqué d'indépendance et de fierté. Mais au contraire
personne n'a eu un caractère plus fier et plus indépendant que
La Fontaine ; ces situations étaient passées dans les mœurs.
Dans les immenses palais et les hôtels des personnages de mar-
que, il y avait des logements pour tout le monde. Les gens de
200 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
service étaient extrêmement nombreux ; il n'était pas coûteux
de tenir table ouverte parce que les redevances des fermiers et
des jardiniers se payaient en nature ; enfin, tout le monde aimait
la société et la conversation. Aussi, l'irvité perpétuel, lorsqu'il
était très en honneur comme La Fontaine, n'était nullement
considéré comme une charge ou un surcroît de dépense ; nul ne
s'étonnait de le voir là-bas tous les jours, et on l'enviait à ses
hôtes.
De 1664 jusqu'à sa mort, La Fontaine vécut donc à Paris,
faisant des séjours à Château-Thierry sans jamais s'y installer
véritablement. Si, à la fin de sa vie, il a laissé le souvenir d'un
vieillard alourdi et sans agrément, il devait avoir en ce temps, au
contraire, une conversation vive, attrayante ; il plaisait, il ins-
pirait la confiance et souvent l'admiration à en juger par toutes
les amitiés précieuses dont il fut entouré. Ce n'était pas seule-
ment la plume à la main qu'il était le modèle des bons conteurs.
Mais nous n'avons pas à raconter dans le détail la vie du poète.
Il nous suffit d'en avoir extrait ce qui explique les Fables et les
fait mieux aimer. Nous approchons des Fables. Comment définir,
à cette heure, le génie de La Fontaine sans décrire son œuvre
de poète ?
*
* *
Il a toujours distingué deux choses : les vers et la poésie, le
versificateur et le poète. Il dit aux Muses, dans un poème dialogué
où il met en scène Apollon, les Muses et lui-même :
Il est vrai que jamais on n'a vu tant d'auteurs :
Chacun forge des vers ; mais pour la poésie,
Cette princesse est morte, aucun ne s'en soucie.
Avec un peu de rime on va vous fabriquer
Cent versificateurs en un jour sans manquer.
Ce langage divin, ces charmantes figures,
Qui touchaient autrefois les âmes les plus dures...
Cela, dis-je, n'est plus maintenant en usage.
On vous méprise, et nous, et le divin langage.
La poésie est donc son lot. Pour lui, elle n'estpas un état d'exal-
tation et d'ins^r-iration, comme l'avait pensé Ronsard, comme le
penseront deux cents ans plus tard les romantiques, c'est encore
moins un métier de versificateur, c'est un langage divin qui « tou-
che les âmes les plus dures », et qui transfigure touteschoses.
S'il en est ainsi, le poète n'est pas obligé d'écrire toujours en
LA FONTAINE ET LES FABLES 201
vers régulièrement alignés, ni même en vers d'aucune sorte.
La prose n'est peut-être pas séparée du vers par un abîme ; la
poésie peut s'épandre de l'une à l'autre (comme dans Shakes-
peare par exemple). Et Ir fait est que La Fontaine aime et prati-
que surtout le vers libre, qui se rapproche de la prose ; et souvent
il mêle vers et prose ; entre eux, il ménage des transitions insen-
sibles ; on croit entendre encore des vers et c'est déjà de la prose ;
on croit entendre de la prose et c'est déjà des vers, — à condition,
naturellement, que sous une forme ou l'autre ce soit toujours
« ce langage divin, ces charmantes figures... »
Qu'est-ce que La Fontaine avait écrit jusque-là ? Des choses
très diverses ! « Je suis volage enverscomme en amour )>, disait-il.
Aussi il ne s'était pas enfermé dans un genre seul, en vrai « pa-
pillon du Parnasse ».
Il avait traduit en vers gracieux et faciles une comédie du poète
latin Térence : il l'avait choisie parce que, dit-il dans la préface
(16.54), « les expressions y sont pures, les pensées délicates ; et
pour comble de louange, la nature y instruit tous les personnages,
et ne manque jamais de leur suggérer ce qu'ils ont à faire et à
dire. » Quatre ans plus tard, autre œuvre de longue haleine ; il
offre à Fouquet ce poème d' Arfonis, où il raconte les amours de
Vénus avec un jeune mortel d'une merveilleuse beauté. Adonis.
Ce poème renferme quelques vers délicieux, comme ceux-ci :
Rien ne manque à Vénus, ni les lys, ni les roses,
Ni le mélange exquis des plus aimables choses,
Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté,
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté.
Mais nous sommes bien loin de ce naturel que La Fontaine
aimait tout à l'heure. Le goût fastueux de Fouquet et de son en-
tourage a déteint sur le poète. Il dit qu'il a pratiqué là « le genre
héroïque », « le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible
d'ornements et de ces figures nobles et hardies qui font une langue
à part, pour mériter qu'on l'appelle la langue des dieux. » Ce
genre héroïque est tout simplement celui des grandes tapisseries
mythologiques, décoration habituelle des murs trop froids des
palais et des châteaux : on y voyait les dieux, les déesses, les hé-
ros, des chars traînés par des lions, des lévriers allongés près des
belles, et des amours joufflus entr'ouvrant des rideaux somp-
tueux. Moins héroïque, mais entaché de préciosité et parfois de
fantasmagorie, fut le Songe de Vaux, vers et prose, inachevé.
Ce devait être un mélange de « lyrique » et d'« héroïque ». Les mor-
202 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ceaux exquis n'y manquent pas, non plus que les belles descrip-
tions ; car La Fontaine excelle à décrire :
Je peins, quand il me plaît, la peinture elle-même.
Au reste, le château de Vaux n'est plus le Château, il est un
château de conte de fées ; celui où Cendrillon allait danser et où
elle trouva un royal mari en perdant sa pantoufle de vair.
Et des pièces de circonstance, d'une technique un peu ancienne :
madrigaux, dizains, ballades, rondeaux avec de l'esprit, du senti-
ment et de la grâce. Et puis aussi une farce populaire bien cu-
rieuse. Elle se passe à Château-Thierry, elle fut jouée par des ha-
bitants de Château-Thierry ; elle rappelle, par le sujet, plus d'une
arce célèbre du moyen âge. On y chante, on y danse en rond ; il
y a un âne parmi les personnages, un âne qui rue, qui brait, qui
'entête... et qui parle.
Il écrivit enfin le dialogue mythologique de Clymène, où, sous
le nom des différentes Muses, il imite tous les tons de la poésie à
la mode ; il y prend le nom d'Acanthe ; il y raconte ses premières
amours malheureuses, pour arriver à la belle qui n'a pas dédaigné
sa flamme : Clymène. Clymène, si j'y réfléchis bien, est Marie
Héricart, la propre femme de La Fontaine (1 ). Je sais que les com-
mentateurs trouveront cette interprétation trop simple : mais
qu'y faire ? La Fontaine a aimé sa femme comme tout le monde,
et il l'a délicieusement chantée, comme personne.
Enfin, les circonstances lui firent jaillir du cœur l'élégie aux
Nymphes de Vaux, la lamentation sur la disgrâce de Fouquet.
Voilà une suite bien variée, et presque hétéroclite, de genres
et de poèmes. La Fontaine n'avait vraiment pas rencontré ce
qui aurait convenu à son génie.
Il crut enfin y être arrivé après le succès éclatant de deux ou
trois « contes ».
Ces contes, ce sont des Nouvelles, fis n'ont aucun rapport avec
les Contes de Fées. Le maître du genre est Boccace ; et ses émules,
car Boccace avait des émules, tant en France qu'en Italie : par
exemple, les Cen^ nouvelles nouvelles ou\e Petit Jehan de Saintie.
(1) On est toujours étonné qu'un poète aime sa femme. Et l'on ne peut ad-
mettre que La Fontaine ait été amoureux de la sienne. C'est qu'on rapporte
à la lune de miel les propos qu'il tenait à sa femme après quinze ans et plus
de mariage ! Les gens qui parlent sans cesse de leur humeur volage se moquent
souvent du lecteur.
I
LA FONTAINE ET LES FABLES 203
A quoi La Fontaine a ajouté lui-même Rabelais, les Amadis,
l'Arioste. Mais Boccace fut son grand fournisseur.
Les premiers contes de La Fontaine étaient déjà licencieux ;
on leur fit un succès pour leur esprit et leur gaîté. La Fontaine
crut qu'il était né pour ce genre. Ces récits coupés plus ou moins
longs semblaient convenir à son humeur inconstante. Il redoubla
donc. Mais il dut sentir bien vite que leur succès trop facile n'é-
tait" plus guère qu'un succès de scandale ; il dut s'apercevoir que
ces petits poèmes étaient condamnés à l'ennui par la monotonie ;
et sans avoir le courage d'y renoncer, il résolut de cultiver un
champ nouveau, un champ « à conter » où il trouverait des fleurs
moins frelatées, des fruits moins insipides, sans perdre l'avantage
des récits courts et variés. Et puis, il aurait la joie d'y pouvoir
convoquer ses vrais maîtres, ses vrais amis : Platon, Horace,
Virgile. Il aurait l'honneur d'y traiter même les plus hauts sujets
de la philosophie et de la politique, s'il en avait envie, ce qui lui
est vraiment interdit dans ses contes.
Il écrivit donc ses Fables, qui sont aussi des Contes, mais d'une
autre qualité, sans compter qu'elles nous transportent dans un
monde imaginaire et féerique, comme Peau d'Ane ou Riquei à la
Houppe.
[A suivre.)
L'œuvre littéraire des prophètes
par C. TOUSSAINT,
Professeur à la Faculté des Lettres d'Aix.
I
Depuis les travaux de la critique moderne, les problèmes sur la
littérature prophétique ont beaucoup changé d'aspect et ont ou-
vert à la recherche des voies nouvelles.
Un des premiers résultats de ces études, c'est qu'on ne peut
plus regarder le recueil des prophètes comme un ouvrage conte-
nant les œuvres écrites de ces inspirés, telles qu'elles sont sorties
de leur plume mais plutôt comme l'ensemble des fragments de
leurs oracles réunis et mis en ordre, à diverses reprises, soit par
les disciples de ces prophètes, soit finalement par les derniers
compilateurs de la Bible qui leur ont donné leur forme définitive
soit en ajoutant, soit en retranchant, soit en modifiant les gloses
que les siècles antérieurs avaient entassées autour d'un noyau pri-
mitif. Il s'ensuit que l'on ne peut traiter ces morceaux comme
s'ils étaient d'une seule venue et appartenaient intégralement
aux auteurs dont ils portent les noms. Au fond, proportions gar-
dées, il en est un peu du recueil des Prophètes comme du Penta -
teuque lui-même, à savoir qu'il renferme des éléments primitifs
sans doute plus volumineux et plus étendus, mêlés à des maté-
riaux plus récents et fondus avec eux dans une rédaction plus mo-
derne, en vue de la lecture liturgique dans les synagogues.
On a trop souvent perdu de vue, dans les temps anciens, que la
formation du volume des écritures sacrées faisait partie de la
restauration nationale qui a suivi l'exil babylonien et qu'elle
ne peut se comprendre qu'en fonction de cette même restaura-
tion et des idées qui prévalaient alors dans la communauté du
retour.
Pour reconstituer la nation israélite, il fallait établir qu'elle
avait des ancêtres communs, une histoire commune, des héros
illustres, des symboles et des rites communs, des traditions et des
l'œuvre littéraire des prophètes 205
coutumes propres. Ses origines et son statut étaient basés sur
l'alliance avec le dieu du Sinaï par l'intermédiaire de Moïse, fon-
dateur de l'union des tribus en fédération unique, et du culte natio-
nal. La Thora, avec son double élément historique et législatif, po-
sait le fondement de l'unité nationale et religieuse d'Israël. Mais
il importait, par-dessus tout, de montrer la continuité de l'histoire
d'Israël et du pacte conclu par lahvé avec les pères de la nation,
même à travers les grandes crises par lesquelles ce peuple était
passé.
Or on ne pouvait mieux marquer cette unité que par les oracles
des prophètes dans lesquels lahvé annonçait à la fois le châti-
ment de la nation coupable et son rétablissement dans la terre des
aïeux. Sans doute les anciens prophètes de l'époque néo-babylo-
nienne avaient surtout insisté sur la destruction des deux royau-
mes et l'événement leur avait donné raison, ce qui avait considé-
rablement fortifié leur crédit et ruiné celui de leurs adversaires,
mais on avait surpris dans leurs anathèmes, des lueurs de pardon
et d'espoir, au moins conditionnelles, qui allèrent en se dévelop-
pant et en s'élargissant au fur et à mesure qu'on s'éloignait des
jours sombres de l'exil et qu'on se rapprochait de l'ère reconstru-
trice.
Alors les disciples des prophètes et leurs successeurs adouci-
rent, par des retouches et des additions opportunes, l'âpreté des
diatribes prophétiques et en atténuèrent l'effet à l'aide de rêves
grandioses et d'espérances posthumes qui firent du livre des ne-
biim, une des portions les plus goûtées par le public des syna-
gogues.
Quand on embrasse dans son ensemble la production prophé-
tique, telle qu'on peut la ressaisir non seulement dans le recueil
qui porte leur nom mais encore dans les autres parties de la Bibel
où leur influence est sensible, on en arrive presque à croire que
tout, dans ce livre sacré, se rattache à eux et qu'ils sont comme
le centre de la littérature religieuse d'Israël et ainsi ceux qui,
personnellement n'ont que peu écrit et plutôt par hasard que par
intention, parfois même contre leur gré, se trouvent être comme
le foyer d'où rayonne l'activité littéraire de la nation, non pas
qu'avant eux on ait manqué de documents écrits ni même de mor-
ceaux de prose ou de poésie, mais en ce sens que tout ce qui nous
206 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
en est parvenu porte la marque de leur esprit et la trace de leur
influence.
C'est dans le creuset des prophètes qu'a été refondu l'héritage
littéraire d'Israël. Leur ombre plane sur toutes les parties de la
Bible et il n'en est aucune qui ne puisse se réclamer d'eux.
Et pourtant leur mission première ne les avait pas destinés à
la littérature, encore moins les traditions de leurs devanciers. Les
premiers nebiim n'ont rien écrit : c'étaient des extatiques. Ceux
qu'on rencontre en compagnie de Saûl ou de Samuel ne donnent
nullement l'idée d'écrivains ni de compositeurs. S'ils débitent,
en dansant, des motifs rythmés, ce sont sans doute des refrains
populaires dans le genre de ceux que répétaient les femmes d'Is-
raël, au son des tambourins, pour célébrer la victoire de David :
Saul en a tué mille
Et David dix mille (1) !
peut-être aussi des bribes de psaumes durant les cérémonies sa-
crées, mais il n'est pas prouvé qu'ils en aient été les auteurs. En
tout cas, si le psautier actuel en a conservé des fragments, rien
ne nous met sur la trace pour les retrouver.
On n'est guère plus favorisé en ce qui concerne Élie et Elisée
qui pourtant apparaissent dans un siècle où l'écriture était deve-
nue courante et qui néanmoins n'ont laissé aucun signe d'activité
littéraire, ni lettres, ni fragments de discours, ni pamphlets
politiques, ni exhortations ni prédictions d'aucune sorte. La lé-
gende ne rapporte d'eux que des faits d'action politique ou reli-
gieuse, surtout des miracles et des scènes de thaumaturgie.
Cependant il y a des raisons de croire que, même à cette époque,
le style prophétique existe déjà, sinon sous forme écrite, du moins
sous forme orale. Élie agit, parle, menace (2) comme plus tard
Amos (3), il se donne pour le porte-voix de lahvé, son messager,
son serviteur ; il est possédé par l'Esprit, il annonce l'avenir, il
entend la voix de lahvé. Il se peut aussi que dans certains oracles
non datés et mis sous les noms de Jacob (4) ou de Moïse (5) ou de
Balaam (6) on ait parfois l'écho de prophètes très anciens. Le
recueil d'Isaïe contient lui-même des fragments d'oracles de pro-
phètes antérieurs (7), morceaux qui n'étaient peut-être pas seule-
(1) I Sam., XVIII, 7.
{2} I Rois, XVII, 1 ; xviii, 17-19 ; xxi, 21.
(3) Am., VII, VIII, IX.
(4) Gen., xlix, 3.
(5) Deut., xxxiii, 9.
(6) Nombr., xxiii, 10.
(7) Is., IX, 7 ; X, 4 ; xv, xvi.
l'œuvre littéraire des prophètes 207
ment dans la tradition orale mais déjà fixés par écrit dans quel-
que collection anonyme.
Amos et Isaïe n'ont pas créé de toutes pièces le genre prophé-
tique, ils ont eu des modèles et des précurseurs. A l'origine, les
prophètes ne sont pas des écrivains mais plutôt des porte-paro-
les de lahvé, chargés de porter oralement des messages au peuple.
Aussi ne disent-il pas : lisez, mais, écoutez.
Jérémie parle vingt-trois ans avant d'écrire et il n'a écrit que
lorsqu'on l'a empêché de parler au peuple (1). De même, Amos ne
songe à transcrire ses menaces qu'après avoir reçu, des autorités
publiques, l'injonction de quitter le sanctuaire royal de Béthel et
decesserses allocutions aux pèlerins (2). Isaïene s'élancepastoutde
suite dans la rédaction de ses oracles ; il commence par placer
une inscription et des placards en bois (3) ou à prendre des té-
moins pour une prédiction à courte échéance (4) et il dit lui-même
n'avoir écrit que pour les incrédules et pour un événement déter-
miné (5).
Si les prophètes se sont décidés à écrire, c'est que le siècle a
changé. On est sur un autre plan de civilisation ; tout se fait par
écrit : lois, ordonnances, traités, jugements, actespublics et privés,
ventes, donations, échanges, sans doute aussi discours et ensei-
gnements. Les prophètes suivent le courant. Qui pourrait s'en éton-
ner ? Les prophètes ne sont ni des ermites ni des solitaires, mais
des hommes d'action populaire, mêlés à la vie de la nation. Rien
de plus naturel qu'ils aient employé un moyen de propagande
usité par tous.
Cependant les prophètes ont en général peu écrit. Ils se sont
d'abord servis de feuilles volantes comme le pamphlet d'Isaïe con-
tre Sebna (6), qu'on se faisait passer sans doute en secret pour dé-
pister la police royale (7). Les disciples du prophète auront ainsi
fait circuler divers oracles et les auront peut-être déjà rais en
forme de recueil, mais sans un ordre quelconque. Seul Ézéchiel,
prêtre et juriste, a classé ses oracles par ordre chronologique, ce
qui donne à son livre la forme d'une chronique.
Ainsi, la marque d'authenticité laplus certaine, pour les oracles
(1) Jérém., xxxvi.
(2) Am., VII, 12-13.
(3) Is., viii, 1.
(4) Is., VIII, 16.
(5) Is., X, 1.
(C^) Is., xxii, 15-18.
(7) Is., XXII, 2U-22.
208 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
prophétiques, c'est leur brièveté. De courtes sentences, parfois
même de simples mots symboliques sont le plus sûr critérium de
leur origine. Les plus anciennes prophéties sont les plus courtes, à
rimage des oracles des anciens inspirés et des extatiques, comme
à Delphes ou à Silo, qui s'exprimaient en quelques mots plus ou
moins énigmatiques, parfois en phrases à refrain. Telle est la forme
primitive de la prophétie écrite. On en a des spécimens chez les
premiers prophètes-écrivains.
Amos écrit (1) :
lahvé rugit de Sion,
De Jérusalem il fait entendre sa voix.
Les pâturages des bergers sont en deuil
Et le sommet du Carmel est desséché.
Écoutez cette parole que lahvé a prononcée
Sur vous, enfants d'Israël,
Sur toute la famille
Que j'ai fait monter du pays d'Egypte.
Donc, de courtes sentences de deux ou trois lignes ; ce ne sont
pas des fragments de discours plus longs mais ces discours eux-
mêmes.
Voici Isaïe (2) :
Cieux, écoutez et toi, terre, prête l'oreille
Car lahvé parle :
J'ai nourri des enfants et je les ai élevés
Et eux ils se sont révoltés contre moi.
Et le second Isaïe à son tour d'écrire (3) :
Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
Parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui,
Que sa servitude est finie.
Que son iniquité est expiée,
Qu'elle a reçu de lahvé
Le double pour ses péchés.
Jérémie (4), de même :
i
Va et crie ces paroles aux oreilles de Jérusalem : '^
Ainsi parle, lahvé,
Je me suis souvenu de la piété de ta jeunesse,
De ton amour au temps des fiançailles
(1) Am., I, 2.
(2) Is., I, 2.
13} Is., XI, 1.
(4) Jérém., ii, 1-3.
l'œuvre littéraire des prophètes 209
Alors que tu me suivais au désert
Au pays qu'on n'ensemence pas.
Israël était consacré à lahvé
Comme les prémices de son revenu,
Quiconque en mangeait se rendait coupable,
Le malheur fondant sur lui, dit lahvé.
A la longue, les prophètes ont composé de plus longs discours
qui vont jusqu'à embrasser un ou plusieurs chapitres, sans qu'il
faille chercher chez eux comme chez les Grecs, des discours sui-
vis ; encore moins, une logique sévère : ce sont plutôt des sentences
détachées, des impressions, des images, des cris de passion, de
haine ou de colère, d'amour tendre et de compassion, ramassés
autour d'un même thème, mais sans lien organique.
Naturellement, ces morceaux ne sont rangés ni par ordre de
matière ni par ordre de temps. Le classement qu'on y rencontre
vient des éditeurs successifs puis du compilateur final, exception
faite peut-être pour Ézéchiel qui, en grande partie, a lui-même
arrangé ses propres oracles.
En résumé, les unités littéraires qui se trouvent dans le recueil
officiel des Prophètes ne sont pas tout entières des auteurs aux-
quels on les impute mais en grande partie de leurs disciples et de
leurs successeurs, sans qu'il soit possible de préciser, d'une façon
certaine, ce qui revenait à chacun d'eux, en sorte qu'il serait plus
exact de rapporter ces écrits à l'école dont ces individualités fu-
rent les chefs ou les promoteurs plutôt qu'aux prophètes eux-
mêmes, et ainsi il est assez difficile de savoir quel mérite littéraire
il faut assigner à tel ou tel de ces auteurs. A proprement parler
ces livres de prophéties ne sont pas des recueils de discours
adressés par la voix des prophètes aux gens de Samarie ou de
Jérusalem, mais des communications faites par lahvé aux pro-
phètes eux-mêmes soit sous forme de visions, soit sous forme
de paroles, et ainsi les oracles prophétiques se divisent en deux
groupes distincts qui se reconnaissent par l'emploi de la formule :
Dieu m'a dit ou Dieu m'a montré, et, en faisant le compte des
deux éléments, visions ou paroles, on s'aperçoit que les paroles
l'emportent sur les visions, surtout chez les premiers prophètes,
alors que chez Ézéchiel et chez Zacharie la vision prend le des-
sus. Des deux formes de révélations, la première est la plus acces-
sible et la plus facile pour rendre les idées divines ; la seconde, au
contraire, prête à l'allégorie et se trouve moins claire et moins
compréhensible que le discours direct.
Ces visions révèlent des formes diverses : tantôt elles font appa-
raître des choses de la vie courante, telles que les nuées de saute-
14
210 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
relies qui ravagent les récoltes (1) ; ailleurs, lahvé fait appel au
feu (2) pour défendre sa cause, et se tient sur un mur vertical (3)
avec un fd à plomb dans la main, pour signifier la destruction
des hauts lieux et des sanctuaires d'Israël ; plus loin, une corbeille
de fruits mûrs annonce le fin du peuple d'Israël (4), et, enfin,
lahvé debout près de l'autel, frappe les chapiteaux et ébranle le
seuil du temple (5).
Ici, le prophète interprète lui-même ses visions, ce qui ne laisse
place à aucune obscurité. Par moments, la vision devient plus gran-
diose et plus mystérieuse, puisant ses couleurs et ses images au
vieux fond mythologique de l'Orient. Telle, la vision inaugurale
d'Isaïe (6) où les images se mêlent aux paroles et revêtent une
incomparable grandeur. Ézéchiel (7), pour décrire la majesté di-
vine, emprunte à la décoration des temples de Babylone les ani-
maux symboliques. Dans Zacharie (8), les sept esprits qui mon-
tent sept coursiers sont les sept planètes de la cosmologie baby-
lonienne.
En général, le prophète raconte sa vision en se servant de la
prose ; cependant Isaïe expose la sienne (9) en vers libres, ainsi
que Jérémie (10). Parfois aussi, mais rarement, l'inspiré emploie
le rythme poétique, sans doute parce qu'il vient de recevoir la
révélation et qu'il est encore sous l'impression de l'image qu'il
vient de voir (11). La description se fait sur un ton de mystère
et avec un accent tel qu'on croirait assister à la vision et y par-
ticiper. Balaam s'écrie à propos de David (12) :
Je le vois, mais non comme présent,
Je le contemple, mais non de près :
Un astre sort de Jacob,
Un sceptre s'élève d'Israël,
Il brise les deux flancs de Moal>,
II extermine tous les fils de Seth,
Edom est sa possession
Et Israël déplore sa vaillance.
De Jacob sort un dominateur.
(1) Am., VII, 1, 2.
(2) Am., VII, 4, 6.
(3) Am., VII, 7, 9.
(4) Am., VIII, 1-2.
(5) Am., IX, 1-2.
(6) Is., VI, 1-13.
(7) Éz., I, 1-28.
(8) Zach., VI, 4.
(9) Is., VI, 1-13.
(10) Jérém., ch. i.
(11) Jérém., iv, 23-26 ; Is., xxi, 1 ; Nombr., xxiv, 17.
(12) Nombr., xxiv, 17-19.
l'œuvre littéraire des prophètes 211
Le voyant ne nomme pas David, il le décrit avec diverses ima-
ges qui ne sont claires que pour des initiés. En principe, ce que
Dieu révèle est inaccessible au commun des mortels et ne peut
s'exprimer qu'à l'aide de symboles et d'allégories (1).
Bien souvent, la vision s'accompagne de paroles qui en expli-
quent le sens (2). lahvé lui-même interprète au voyant ce qu'il pré-
sente à ses regards, parfois même en se servant de jeux de mots
comme lorsqu'il fait voir à Jérémie des branches d'amandier.
En "hébreu, l'amandier se dit saqed et se trouve là pour signifier
lahvé veille ; car, en cette langue, saqed veut dire veiller.
Ce rapprochement n'est pas étranger à la vision elle-même
et l'aura probablement suggérée d'une façon plus ou moins in-
consciente au voyant lui-même. A la place de lahvé, c'est quel-
quefois un ange qui parle à l'extatique et lui explique ce qu'il
vient de voir. De la sorte, les visions ne restent pas à l'état de
rébus et servent à l'instruction du public auquel s'adresse le pro-
phète.
Comme on doit s'y attendre, les paroles l'emportent d'impor-
tance sur les visions. Presque toujours, c'est lahvé qui parle et
le prophète est censé rappeler textuellement ce qu'il a entendu,
de sorte qu'il apparaît comme son messager et son porte-parole ;
de là lui vient son crédit. Il ne fait que répéter ce qu'il a en-
tendu (3).
A la différence de la Pythie, il ne parle pas seulement quand il
est sous l'emprise de l'extase, mais quelque temps après, lorsqu'il
est revenu à l'état normal et qu'il utilise sa mémoire comme pour
les choses courantes. Sans aucun doute, le prophète croit avoir
entendu la voix de lahvé; il en est fermement convaincu et n'use
point ici de pieux stratagème ou de simulation.
Il arrive même qu'il croit avoir conversé avec lahvé : tel A-
mos (4), engageant un colloque de ce genre :
Voici, dit-il, ce que le Seigneur lahvé me fit voir :
Et le feu dévorant le grand abîme
Et il dévorait la portion du Seigneur
Et je dis : Seigneur lahvé, daignez cesser,
Qui subsisterait de Jacob, car il est petit,
lahvé se repentit.
Cela non plus ne sera pas, dit le Seigneur lahvé.
(1) II Cor., XII, 4.
(2) /ach., I, 9 ; ii, 2, 4, 6 ; iv, 4.
(3) Il Sam., m, 14; xix, 12.
(4) Am., VII, 2, 4.
212 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le même fait se répète chez Jérémie et chez Habacuc (1).
D'ordinaire, quand lahvé est censé parler, le texte emploie le
pronom « je » ou bien la locution « il dit » ; mais il arrive aussi assez
souvent que l'inspiré, plein de l'idée qu'il ne fait qu'un aveclahvé,
lui attribue et met à son compte ce qu'en réalité il pense lui-même
hors de l'état extatique. Le second Isaïe, par exemple, donne
comme paroles de Dieu ses propres idées, ses discours et ses
poèmes.
Maintenant, si l'on veut étudier de plus près le message pro-
phétique, on remarquera qu'il se présente toujours sous la forme
du futur. Pour l'homme de Dieu, l'avenir est tout entier dans les
mains de lahvé et il ne le révèle qu'à ses prophètes. Que s'il ac-
corde, à ceux que l'on qualifie de pseudo-prophètes, une certaine
connaissance du futur, c'est souvent pour tromper ceux qui se
fient en eux.
Aussi la qualité de prophète n'est pas le monopole de ceux à
qui l'on est convenu plus tard d'appliquer exclusivement cette
appellation (2). Les grands prophètes canoniques ont eux-mêmes
reconnu que leurs adversaires et leurs concurrents, les prophètes
de profession, notamment ceux qui étaient officiellement recon-
nus et consultés par les pouvoirs publics, recevaient eux aussi des
communications divines qui, parfois, pouvaient être vraies (3)
et coïncidaient même, en certains cas, avec les prévisions des
prophètes (4), comme cet Urie, fils de Séméi, de Cariathiarim,
qui prophétisa exactement les mêmes choses que Jérémie.
Au reste, comment se figurer que les rois aient nourri à leur
table des gens qui ne leur auraient annoncé que des événements
démentis par les faits ?
Dans de telles conditions, la profession n'eût pas pu tenir son
rôle ni se perpétuer.
Le futur qu'annoncent les prophètes canoniques d'avant l'exil
se résout en châtiments et en malheurs, si bien que, d'après Jé-
rémie (5), le critérium du vrai prophète c'est qu'il annonce le
malheur, le destruction, la ruine.
Les prophètes, dit Jérémie au prophète Hananias, qui ont paru avant toi
et avant moi, dès les temps anciens (claire allusion aux prophètes Amos,
Osée, Isaïe, Michée) ont prophétisé à de nombreux pays et à de grands
(1) Hab., I, 11.
(2) Jérém., xxviii, 5-9.
(3) Jérém., xxvii, 6.
(4) Jérém., xxvi, 20.
(b) Jérém., xxvii, 8, 9.
l'œuvre littéraire des prophètes 213
royaumes, le malheur et la peste. Quant au prophète qui prophétise la paix,
ce sera lorsque s'accomplira sa parole que ce prophète sera reconnu vérita-
blement env^oyé par lahvé.
De là vient la division des prophètes de lahvé en deux catégo-
gories : prophètes de salut et prophètes de malheur. Les prophètes
de salut sont en général les prophètes de la cour dont la fonction
consiste à soutenir la politique royale : patriotes ardents et en-
thousiastes, ils prédisent des victoires et des succès : ils sont
conduits à flatter les foules et à leur faire croire que lahvé sau-
vera Israël de ses ennemis malgré les menaces étrangères. lahvé
ne peut laisser périr les siens ; d'où des promesses d'espoir qui ré-
confortent les masses et valent à ceux qui les formulent la fa-
veur du public.
Du point de vue purement politique, ces prophètes constituent
un corps de l'État et servent les intérêts de la nation, sans qu'on
puisse dire qu'ils lui sacrifient ceux de la religion, car lahvé est
un dieu essentiellement national.
Ce qui, au fond, les sépare de leurs rivaux, c'est la façon d'en-
tendre la religion et de concevoir le rôle de lahvé dans l'histoire.
Eux, ils en sont restés à l'ancien lahvisme, à l'idée du dieu tribal
ou national dont on se concilie les faveurs par des offrandes et
des sacrifices, sans faire autrement attention aux exigences de
la morale : ce sont des arriérés au point de vue des idées philoso-
phiques ou religieuses ; ils continuent des traditions séculaires
alors que les événements extérieurs les inviteraient à modifier le
point de vue traditionnel.
Quoi qu'on dise, ces prophètes-là forment le gros du corps pro-
phétique : ils représentent la profession, en ont le costume et les
prérogatives. A côté d'eux, les prophètes de malheur ne sont que
des voix perdues et isolées, qui font figure de révolutionnaires,
de révoltés et d'opposition systématique vis-à-vis des rois et des
chefs du peuple. Ils annoncent invariablement la ruine de la
nation comme la conséquence d'un état moral déplorable. Les
grands et le peuple ne se font pas scrupule de commettre les excès
les plus révoltants. La justice est cyniquement violée par tous.
Voilà ce qui provoque la violence de lahvé, car la justice et la vé-
rité sont ses attributs essentiels. Il ne peut supporter le mensonge,
la violence, l'injustice sous quelque forme que ce soit. Envisagé
par ce côté, la mission du prophète libre s'élève bien au-dessus de
celle du prophète national : c'est un moraliste sévère qui censure
et flagelle les vices du siècle, sans ménager qui que ce soit, rois,
prêtres, prophètes, juges, anciens, riches, marchands et trafi-
quants de tous genres.
214 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Un nouvel élément s'introduit dans le message prophétique qui
ne se contente pas de pénétrer les voies du futur mais qui s'em-
plit de reproches, d'accusations et, en même temps, de repentir
et de conversion totale. Les prophètes deviennent maintenant des
prédicateurs de morale et savent trouver des accents passionnés
pour émouvoir leurs auditeurs, assemblés surles places publiques ou
dans les cours du temple. Comme il fallait s'y attendre, cette par-
tie de leur ministère est la plus ingrate et la plus mal vue de tous ;
ils tonnent contre tous ceux qui vivent de ces abus, du plus grand
au plbs petit. Isaïe s'aliène la haute société de la capitale en relevant
avec humour la coquetterie des femmes de Jérusalem, en stigma-
tisant la vénalité des juges et les confiscations arbitraires des
tenants de la grande propriété.
Les auteurs chrétiens puiseront là, comme dans une mine, sans
fond, les ressources de leur éloquence.
Les prophètes dits de malheur sont ainsi mêlés à la vie popu-
laire et nationale non pour en partager les défauts mais pour les
signaler, les flétrir, en montrer les graves conséquences pour le
peuple et la nation, essayer de ramener dans les voies droites ceux
qui s'en sont détournés. Ceci entraîne l'inspiré sur un tout autre
terrain que celui de la mantique et, à côté des oracles, on trouve,
dans les écrits des prophètes, des homélies (1), des lettres (2), des
chants de deuil (3), des chants de joie (4), des prières (5), des
hymnes religieux (6), des allégories (7), des chants liturgiques (8),
des paraboles (9), toutes sortes de genres littéraires, mais il reste
que ce genre, pris en lui-même, se restreint et se ramène à fin de
compte, à l'annonce du futur, tel que Dieu le révèle à son confi-
dent officiel .
Le modèle par excellence du genre est fourni par les oracles sur
les nations étrangères qui semblent avoir constitué le fonds primitif
de l'ancienne prophétie (10). Ici encore, ce sont les infractions à la
morale universelle qui motivent l'annonce des châtiments, ce n'est
plus comme autrefois, d'être l'ennemi d'Israël. Un progrès consi-
(1) Is., XX.
(2) Jérém., xxix, 1-23.
(3) Am., V, 1-2.
(4) Is., XXII, 13.
(5) Hab., III, 2-19.
(6) Is., XLii, 10-13.
(7) Êzéch., XVI, 44-52.
(8) Is., XII, 1-6.
(9) Is., V, 1-7.
(:10) Is., xiii-xxi ; Jérém., xlvi-li ; Ézéch., .xxv, 32.
l'œuvre littéraire des prophètes 215
désirable a été réalisé. On est en voie de mettre la nation élue sur
un pied d'égalité avec les autres familles humaines et de ne plus
considérer l'hostilité contre Israël comme la cause de la ruine des
nations. Ce qu'on leur reproche, c'est comme Israël, de violer les
règles de la morale, et du moment qu'Israël lui-même est châtié
comme elles, pour les mêmes motifs, il s'ensuit que le grand
et unique souci de lahvé, c'est la justice. Le Dieu d'Israël fait
ainsi figure de justicier universel et confond sa cause avec celle
de la vérité et de la justice.
Que dire du style prophétique? Tout d'abord, le prophète re-
lève de la poésie. Comme dans la mantique ancienne, l'inspiré de
lahvé parle en vers : ses oracles sont rythmés et suivent les rè-
gles de la métrique hébraïque. L'hébreu, comme les autres lan-
gues, a eu sa poésie et sa prose et il semble même qu'ici encore le
langage rythmé ait devancé la langage libre.
Dans les sanctuaires d'Israël, lahvé consulté par le prêtre ou
le devin répondait en vers comme Apollon, à Delphes. Le nabi,
interprète du dieu, ne pouvait parler autrement que lui et d'ail-
leurs les premiers nebiim assuraient, en grande partie dans les
temples, le service du chant et des danses sacrées. Il est facile,
même à un profane, de s'apercevoir que la plupart des morceaux
prophétiques ne sont pas écrits en langue libre mais disposés en
strophes et pourvus d'une certaine cadence.
Un des premiers caractères de cette versification, c'est le paral-
lélisme des membres, une des particularités spécifiques des langues
du proche Orient, y compris l'égyptien et le suraéro-accadien.
On a trouvé en Egypte une inscription araméenne du v^ siècle
avant J.-C. où, dans les quatre lignes qui la composent, on remar-
que la parallélisme des membres dans la disposition même des
lignes.
Ce parallélisme se remarque dans toutes les paroles prophé-
tiques. Isaïe (1) écrit :
Venez et discutons ensemble.
Si vos péchés sont comme l'écarlate
Ils deviendront blancs comme la neige ;
S'ils sont rouges comme la pourpre
Ils deviendront blancs comme la laine.
Si vous obéissez de bon cœur,
(I) Is., I, 18-20.
216 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Vous mangerez les biens de votre pays,
Mais si vous résistez, si vous êtes rebelles
Vous serez dévorés par l'épée
Car la bouche de lahvé a parlé.
Il avait dit auparavant :
Écoutez la parole de lahvé, juges de Sodome,
Prêtez l'oreille à la voix de votre Dieu, peuple de Gomorrhe,
Que m'importe la multitude de vos sacrifices, dit lahvé,
Je suis rassasié des holocaustes de béliers
Et de la graisse des veaux :
Je ne prends point plaisir au sang des taureaux,
Des brebis et des boucs.
Quand vous venez vous présenter devant ma face,
Oui vous a demandé de fouler mes parvis ?
Cessez de m'apporter de vaines oblations.
L'encens m'est en abomination.
Quant aux nouvelles lunes, aux sabbats et aux convocations,
Je ne puis voir ensemble le crime et l'assemblée solennelle.
Mon âme hait vos nouvelles lunes et vos fêtes.
Elles me sont à charge, je suis las de les supporter.
Quand vous étendez vos mains, je voile mes yeux devant vous ;
Quand vous multipliez les prières, je n'écoute pas,
Vos mains sont pleines de sang,
Lavez-vous, purifiez-vous.
Otez de devant mes yeux la malice de vos actions.
Cessez de mal faire,
Apprenez à bien faire.
Recherchez la justice, redressez l'oppresseur,
Faites droit a l'orphelin, défendez la veuve.
Des exemples semblables se lisent un peu partout dans tous
les prophètes chez qui, en bien des endroits, le parallélisme est
rigoureux, comme dans ce début d'Isaïe (1) :
Cieux, écoutez.
Et toi, terre, prête l'oreille
Car lahvé parle :
J'ai nourri des enfants et je les ai élevés
Et eux se sont révoltés contre moi l
Le bœuf connaît son possesseur,
Et l'âne, la crèche de son maître,
Mais Israël ne sait rien,
Mon peuple ne peut rien connaître (2).
Dans d'autres passages, le discours est plus lâche et plus libre,
moins enserré dans les règles de la métrique et se rapprochant de
la langue parlée.
(1) Is., I, 10-17.
(2) Is., I, 1-3.
l'œuvre littéraire des prophètes 217
On a cherché, en ces derniers temps, à établir les lois de la pro-
sodie suivie par les prophètes et quelquefois même à décider de
l'authenticité d'un passage à l'aide de ce critérium, mais le procédé
semble un peu dangereux, vu le peu que l'on sait de certain sur la
métrique hébraïque, même après les travaux de Bickell, de Ley
de Budde, de Siever, de Hôlscher, de Môller (1).
Au reste, on tend de plus en plus à reconnaître que le vers libre
dans l'œuvre des prophètes, tient une place assez importante. On
y remarque aussi de nombreux passages en prose, spécialement
dans la partie narrative, lorsque le prophète parle de lui-même.
Il y a aussi dans leurs discours et dans leurs homélies, des endroits
où le prophète passe de la poésie à la prose. Le rythme devient de
plus en plus rare et les strophes moins régulières. Chez les pro-
phètes Isaïe et Jérémie, prose et poésie se côtoient assez souvent
dans leurs exhortations, ce qui prouve qu'à cette époque le nabi
se rapproche de l'orateur et du penseur religieux.
Le discours devient plus calme et plus égal. Quand Jérémie,
par exemple, emploie la comparaison du potier^(2) ou quand Ézé-
chiel décrit le nouveau temple de Jérusalem (3) jusque dans les
plus petits détails, on se trouve déjà en pleine prose.
Bien entendu, les parties narratives et les gloses sont en langage
ordinaire et viennent des disciples des prophètes ou des compila-
teurs de leurs écrits.
On a célébré de tout temps la beauté transcendante de la poésie
prophétique et avec raison. Les prophètes, surtout certains d'en-
tre eux, ont atteint le sommet du lyrisme. Le fort individualisme
qui les entraîne hors des voies battues et leur inspire des senti-
ments si purs et si nouveaux fait jaillir de leur âme des accents
inimitables qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
Les Psaumes en ont conservé la trace et en gardent encore toute
la vigueur.
Ces effusions ardentes de piété individuelle viennent en ligne
droite des Prophètes comme la lave coule du volcan. Aucun livre
ne reflète mieux que le Psautier les idées et les sentiments des
prophètes. Ces chants d'actions de grâces, de demandes, de re-
pentir, si débordants de vie, de mouvement, de couleur, qui cons-
tituent un art lyrique à part, émanent, sinon quant à la lettre,
du moins quant à l'esprit, de l'âme prophétique.
II) Der Slrophenbau der Psalmen, Z. A. W., p. 50, 1932.
(2) Jérém., xvm, 1-10.
(3) Ezéch., XL et suiv.
218 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ainsi, à la place des vieux chants liturgiques qui ne dépassent
pas l'ancien lahvisme, on voit s'élever un nouveau genre de piété
qui s'apparente, s'il n'est pas de lui, à celui des grands Prophètes,
qui ne sait plus rien des cérémonies d'expiation ou des offrandes
cultuelles mais qui s'élève aux idées de justice et de vérité,
rendant le son d'une religion plus spirituelle, plus pure et plus per-
sonnelle que celle des anciens hymnes religieux, célébrant les vic-
toires de lahvé et l'écrasement de ses ennemis. Les plus beaux
psaumes sont des échos de la lyre d'Isaïe ou de Jérémie ou de
leurs disciples.
De par sa nature même, le message prophétique revêt certains
caractères particuliers qui le distinguent des autres genres litté-
raires et lui confèrent une originalité marquée. Du fait même qu'il
implique essentiellement la forme de prédiction, il se range dans
la catégorie des oracles et il est tout entier tourné vers l'avenir,
non certes comme on l'a trop souvent pensé, vers un avenir loin-
tain, mais dans les limites d'un futur dont la masse des auditeurs
était à même de voir la réalisation. Autrement, les prophéties
n'auraient pas de sens et l'on n'aurait pas eu de critérium pour
distinguer le vrai d'avec le faux prophète, Jérémie ne l'entend
pas autrement. « Quant on est prophète, dit-il, qui prophétise la
paix, ce sera lorsque s'accomplira sa parole que ce prophète sera
reconnu comme véritablement envoyé par Jahvé (1). »
Isaïe (2) n'avait pas raisonné autrement quand il avait pris des
témoins dignes de foi, le prêtre Urie et Zacharias, fds de Jéra-
barachie, pour attester, l'événement une fois accompli, la teneur
de la prophétie qu'il avait émise.
Les prédictions des prophètes sont ainsi plutôt à courte échéance.
Ni Amos, ni Isaïe, quand ils ont écrit leurs oracles, n'ont songé
à une postérité lointaine, mais seulement à leurs contemporains :
le futur qu'ils envisagent ne dépasse pas ce que l'on peut appeler
le proche avenir. A quoi serviraient d'ailleurs aux auditeurs des
prophètes des prédictions à longue portée ?Ge que lahvé leur fait
dire par ses inspirés doit les intéresser directement et avoir pré-
sentement action sur leur conduite. Ils n'auraient eu que faire de
ce qui se passera dans la suite des siècles.
(i) Jérém, xxviii, 9.
(2) Is., vni, 1, 2.
l'œuvre littéraire des prophètes 219
L'oracle ne vise jamais des faits passés, il est pour le présent
et l'avenir immédiat. Au reste, nombre de prophéties ont la
forme oraculaire, surtout au début. Elles sont courtes, énigma-
tiques, avec des mots imitant plus ou moins les exclamations étran-
ges et bizarres que les plus anciens prophètes avaient coutume de
proférer dans leur extase. On en a des spécimens dans les mots-
réclames et les panneaux dont Isaïe se servait pour annoncer les
faits prêts à se réaliser. « Hâtez le pillage, butinez vite ou Maher-
Shalal-Shash-Baz (1). »
Osée avait employé le même procédé avec les noms qu'il donne
à ses enfants, Jezrahel, Lô-Ruchama, Lô-Ammi (2).
Puis vienrent de courtes sentences de deux ou trois lignes :
La parole de lahvé, dit Jérémie (3), me fut ainsi adressée :
Que vois-tu, Jérémie ?
Je répondis :
Je vois une branche d'amandier.
Et lahvé me dit :
Tu as bien vu, car je veille sur ma parole pour l'accomplir.
La parole de Jahvé me fut, pour la seconde fois, adressée ainsi :
Que vois-tu ?
Je répondis :
Je vois une chaudière qui bout
Et elle est du côté du Septentrion.
Et lahvé me dit :
C'est du Septentrion que le malheur se répandra
Sur tous les habitants du pays.
En général, quand ils décrivent l'avenir, les prophètes le lais-
sent volontiers dans un certain clair-obscur, à la façon des anciens
oracles. Amos (4) ne nomme pas une fois les Assyriens, tout en les
désignant d'une manière assez transparente comme les instru-
ments de la colère divine.
De même, pas de date précise dans les prédictions : on y évite
les chiffres et la présence d'un nombre fixe d'années, pour la réa-
lisation d'une prophétie, donne un soupçon d'inauthenticité. Tout
au plus est-il donné de calculer l'événement annoncé par à peu près,
sur des idées un peu moins vagues que d'habitude comme ceux
que fournit Isaïe (5) dans la prophétie d'Emmanuel :
Il mangera de la crème et du miel, Jusqu'à ce qu'il sache rejeter le mal et
choisir le bien, Car avant que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien,
Le pays dont les deux rois t'épouvantaient sera dévasté.
(1) Is., viii, 1-3.
(2) Os., I, 4, 6, 9.
(3) Jérém., i, 11-12.
(4) Am., VI, 14.
(5) Is., vu, 15-16.
220 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Dans le passage parallèle, le même prop]a«te écrit :
Car avant que l'enfant sache crier : Mon père, ma mère, On portera les
richesses de Damas et les dépouilles de Samarie devant le roi d'Assyrie.
L'histoire d'Orient nous apporte heureusement sur ces faits
des dates certaines et nous apprend que deux ans seulement
séparent la scène entre l'entrevue d'Achaz et d'ïsaïe et la chute
de Damas, mais qu'il y a un intervalle de 15 ans pour la ruine
de Samarie, nouvelle preuve que les prédictions ne se réalisent pas
d'une façon mathématique et se tiennent plutôt dans l'impréci-
sion. Aussi le passage d'ïsaïe (1), où il est dit: .(Et encore 65 ans
etEphraïm aura cessé d'être un peuple», n'est pas du prophète lui-
même, c'est une glose maladroite et par ailleurs erronée qui aura
été glissée là par un compilateur assez mal informé de l'histoire
d'Israël et de l'histoire d'Assyrie.
La même imprécison se remarque encore dans la désignation
des personnages mis en scène : une périphrase remplace souvent
le nom propre qu'on attendait. Ainsi le prophète (2) dira : Assur
est envoyé contre un peuple impie, c'est-à-dire contre Israël.
Osée (3) reçoit l'ordre d'épouser une femme adultère qui n'est
autre que Gomer, fille de Débélaïm. Isaïe (4) dit de Sebna, le pré-
fet du palais, qu'il ira mourir dans une terre large et étendue ;le
prophète pense ici à Babylone, mais il ne le dit pas.
De même, il tait le nom de la contrée méridionale où les enfants
d'Israël transportent leurs richesses sur le dos des chameaux, en-
core qu'il la connaisse très bien et qu'il lui ait été loisible de la dé-
signer autrement qu'il ne fait. De même, le prophète emploie de
préférence des images qui révèlent et cachent à la fois l'objet dont
il parle.
Ainsi il dit « moisson » pour signifier « jugement » , joug sur le
cou, pour désigner la captivité; ton or s'est changé en vil plomb
pour dire « tes mœurs ont dégénéré ».
De la sorte, il s'est formé une véritable langue prophétique
qu'un profane ne saurait déchiffrer. Joël s'écrie (5) ;
Mettez la faucille, car la moisson est mûre,
Venez, foulez, car le pressoir est rempli,
Ses cuves déjà regorgent, car leur méchanceté est grande.
(1) Is., VII, 8.
(2) Is., X, 6.
(3) Os., III, 9.
(4) Is., XXII, 18.
(5) Joël, III, 13.
t'^ŒDVRE LITTÉRAmE I>ES PROPHÈTES 221
Ce langage a iine allure apocalyptique. Le noïi-initié pense qu'il
s'agit de la moisson et de la vendange prochaines, mais l'homme
entendu saura qu'il s'agit du jugement qui est proche et qui
doit englober tous les peuples.
Le prophète aime aussi le langage mystique et les sens cachés :
Balaam (1) s'écrie :
Un astre sort de Jacob,
Un spectre d'Israël.
Les prophètes se plaisent souvent à développer leurs images
en allégories: Isaïe (2) en donne un exemple dans son apologue
de la vigne.
Je vais chanter pour mon bien-aimé
Le cantique de mon bien-aimé au sujet de sa vigne.
Mon bien-aimé avait une vigne
Sur un coteau fertile.
Il en remua le sol, il en ôta les pierres
Et la planta de ceps exquis.
II bâtit une tour au milieu
Et il y creusa aussi une cave,
Puis il attendit qu'elle donnât du raisin
Mais elle donna du verjus.
Ézéchiel (3) énonce en ces termes la ruine de l'Egypte par Na-
buchodonosor :
Fils de l'homme, tourne ta face du côté de Théman,
Fais découler ta parole vers le Sud
Et adresse ta prophétie à la forêt de la campagne du Midi,
Dis à la forêt du Midi,
Écoute la parole de lahvé,
Ainsi parle le Seigneur lahvé.
Je vais allumer au milieu de toi un feu
Oui dévorera en toi tout arbre vert et tout arbre sec.
La flamme dévorante ne s'éteindra point.
Elle brûlera tout ce qui est à la surface du sol
Du midi au Septentrion.
Et toute chair verra que c'est moi lahvé qui l'ai allumée.
Le prophète lui-même qui transcrit cet oracle a conscience qu'il
ne sera pas compris de ses auditeurs et qu'ils lui reprochent de
leur poser des énigmes (4). Il semble que cet air de mystère est
comme la caractéristique du style prophétique. On le rencontre
partout. Les prophéties sont émaillées de mots qui ne semblent in-
telligibles qu'à un public très restreint. Joël (5) parle de l'homme
(1) Nombr., xxiv, 17.
2) Is., V, 1-7.
(3) Ez., XXI, 1-3.
(4) Ezéch., XXI, 5.
(5) Joël, n, 20.
222 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
qui vient du nord, de la vallée de Josaphat (1) où montent les
nations pour être jugées par lahvé ; le second Isaïe, du serviteur de
Dieu (2), le premier Isaïe (3), d'Ariel qui est un ancien nom de Jé-
rusalem.
Parfois le nabi condense toute une prophétie dans un mot com-
posé « Shear jashub» (4), un reste reviendra, Rahab-hammoskbath,
le chaos est dompté (5). Ces mots, comme ceux des oracles antiques,
sont souvent à double sens. Par exemple, Shearjashub (6) peutêtre
une menace ou une promesse, Jezrahel est à la fois l'endroit où
Israël sera anéanti et celui où il se relèvera (7).
Cette obscurité voulue se remarque surtout au commencement
d'un oracle, puis, vers la fin, il va en s'éclaircissant. Ainsi les pre-
miers versets de l'oracle sur Babylone, dans Isaïe (8), annoncent
l'irruption d'un envahisseur mystérieux, parfaitement inconnu,
qui ne devient reconnaissable que dans la suite de l'oracle, aux
versets 17 et 19 où l'on parle des Mèdes et de Babylone, allu-
sion évidente à la prise de Babylone par Cyrus en 539.
De même, l'oracle contre l'Assyrie (9) renferme les trois actes
d'un même drame, d'abord l'irruption soudaine d'un peuple
semblable à un raz de marée puis l'inondation du pays qui en est
la suite ; le tout a lieu dans une seule nuit et, avant le matin, ils ne
sont plus.
La prophétie sur Babylone (10) débute sur un tonde mystère,
par une angoisse profonde qui étreint le voyant et qui finit par un
cri de joie et de victoire. « Elle est tombée, elle est tombée, Baby-
lone. »
Naturellement, ce ton mystérieuxs'intensifie quand il s'agit de
décrire les visions ou les paroles divines. Une sorte de pudeur sem-
ble retenir le prophète et l'empêcher de rapporter ce qu'il a vu et ce
qu'il a entendu, d'après l'idée que ce sont là choses ineffables qu'il
nest pas permis à un mortel de révéler ou de traduire en langage
(1) Joël, IV, 12.
(2) IS., XLII, XLIII.
(3) Is., XXIX, 1.
(4) Is., VIII, 3.
(5) Is., XXX, 7.
(6) Is., X, 20.
(7) Os., II, 2.
(8) Is., XIII, 12-14.
(9) Is., XVII, 12, 14.
(10) Is., XXI, 1-10.
l'œuvre littéraire des prophètes 223
humain (1). Il entend la voix de lahvé mais il n'ose dire que c'est
elle (2) ; il parle d'une voix qu'il entend sans dire de qui elle est.
Ainsi quand il décrit avec de si vives couleurs l'assaut d'Assur
contre Jérusalem, il suit étape par étape la marche de l'ennemi,
mais quand on arrive au drame final, il se contente de résumer
sa description en cette seule image :
Voyez, le Seigneur lahvé des armées
Abat avec fracas la ramure des arbres,
Les plus hauts sont coupés,
Les plus élevés sont jetés par terre
Et le Liban touche avec l'Addir (3).
Le second Isaïe (4) n'est pas moins énigmatique quand il trace
la carte du retour des exilés de Babylone et fait passer la caravane
sur une route qui provient de l'abaissement des montagnes et de
l'exhaussement des vallées. Tout ceci est de la géographie ima-
ginaire, car le désert de Syrie qui est la seule route allant de Baby-
lonie en Palestine n'a pas besoin qu'on abaisse des collines et
qu'on soulève les vallées : il a surtout besoin de points d'eau où
puissent se rafraîchir les voyageurs.
Mais là où Ion se trouve en pleine nuit, c'est quand le prophète
se sert d'images empruntées à la mythologie primitive ou au fol-
klore des premiers âges, comme dans ce célèbre passage d' Isaïe :
Car un enfant nous est né,
Un fils nous a été donné,
L'empire a été posé sur ses épaules
Et on le nomme le conseiller admirable.
Dieu fort. Père éternel. Prince de paix.
L'enfant dont il s'agit ne saurait être un enfant ordinaire ; il
serait accablé par des épithètes semblables. Il y a ici un mystère,
un secret divin ou plutôt une eschatologie populaire qui remonte
haut dans le souvenir des âges, un écho de ce siècle d'or qui avait
été au début et qui reviendrait à la fin de l'histoire du monde.
Il en est de même de ce personnage mystérieux qu'on appelle
« le serviteur de lahvé », qui se tient entre la réalité et la fiction
et qu'on ne saurait identifier en toute sûreté ni savoir au juste s'il
s'agit d'un individu ou d'une collectivité. Le prophète a-t-il eu
(1) II Cor., xn, 4.
(2) Is., XVI, 4, 13 ; xui, 3.
(3) Is., X, 23, 24.
(4) Is., XL, 3-5.
224 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
conscience de cette demi-obscurité et l'a-t-il volontairement cher-
chée ? Il semble bien qu'en maintes occasions il en a été ainsi.
Isaïe prévoit que l'Assyrie pillera Damas et Samarie, mais il ne
ne les nomme pas ; il emploie même pour s'exprimer des mots de
sa fabrication. «Maher-Shalal-Shash-Baz. Pille vite, hâte-toi de
dérober (1). » Une désigne les assaillants qu'en termes excessive-
ment vagues, sans un nom propre, et il faut recourir à l'histoire
d'Orient pour les connaître.
Telles sont les particularités du style prophétique qui décou-
lent de l'essence même de ce genre littéraire tout spécial qui n'a
de pareil nulle part ailleurs, en dehors de la Bible hébraïque. Cela
n'empêche pasqu'il possède, au surplus, les qualitéslittérairesqu'on
admire dans les autres littératures. On verra, en les étudiant de
plus près, combien ces chefs-d'œuvre mériteraient d'être mieux
connus des esprits cultivés et pourraient être envisagés comme
classiques, au même titre que les productions de la Grèce et de
Rome.
(/] suivre.)
(1) Is., VIII, 3.
(2) Is., XVII, 12.
Les langues de culture en celtique
par M. L. SJOESTEDT-JONVAL
Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes-Etudes.
I
La multiplication des langues nationales et des langues de
culture est un des caractères les plus frappants de l'évolu-
tion linguistique dans l'Europe contemporaine (1). De ce procès
général le domaine celtique offre des exemples instructifs par
leur variété et par leur complexité. C'est qu'ici nous sommes
en présence de langues ayant derrière elles une longue tradi-
tion, qui enregistre fidèlement le contre-coup des vicissi-
tudes historiques, et qu'on ne saurait ignorer si l'on veut com-
prendre le présent, sinon prédire l'avenir.
L'irlandais et le gallois apparaissent dès le début de la tradi-
tion manuscrite (viii® siècle pour l'irlandais, ix® siècle pour
le gallois) comme des langues de culture. Langues non seule-
ment de l'épopée, de la poésie lyrique, mais de cette poésie didac-
tique qui tient une si grande place dans les littératures médié-
vales, de l'histoire, du droit, de la grammaire. Langues
de culture, ce sont aussi des langues communes. Y a-t-il plu-
sieurs dialectes dans l'Irlande, dans la Galles médiévales ?
C'est vraisemblable, mais la langue écrite ignore systémati-
quement ces divergences locales. En Irlande, c'est à un visiteur
anglais, Stanyhurst, que nous sommes redevables de la pre-
mière allusion aux dialectes, et celle-ci date de 1577. Encore
au xvii^ siècle on chercherait en vain, dans la langue de
l'historien Keating, par exemple, quelque trace de son parler
natal de Tipperary. Si l'œuvre d'un poète de la Galles du Sud,
comme Dafydd ab Gwilym, au xiv^ siècle, s'oppose à celle
de ses prédécesseurs et de ses rivaux du Nord, c'est par
l'esprit et par le style, non par le dialecte. Il faudra la déca-
(1) Voir A. Meillet et L. Tesnières, Les Langues dans l'Europe nouvelle,
2e éd., Paris, 1928.
15
226 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dence de la culture galloise, due à la perte de l'indépendance,
qui caractérise l'époque des Tudors, pour qu'apparaissent nor-
malement dans les textes, les dialectalismes.
A la base de toute langue commune, il y a un principe d'unité.
C'est ainsi que le français est (à prendre les choses en gros) la
langue de la monarchie française, l'anglais, la langue de Lon-
dres, l'italien, la langue de Dante. Ce principe, dans le cas des
langues celtiques médiévales, quel est-il ? Ni l'irlandais ni le
gallois ne sont les langues d'un pouvoir politique central, que
le Pays de Galles ne connut jamais, qui en Irlande apparaît pos-
térieurement à la constitution de la tradition littéraire (le « Cy-
cle d'Ulster » ignore la monarchie centrale) et fut au reste tou-
jours trop lâche et trop contesté pour imposer une véritable
unité. On ne peut non plus invoquer l'influence de centres
urbains. Dans la civilisation celtique, de type essentiellement
rural, la ville, élément importé, n'a joué qu'un rôle tardif
et secondaire. Faut-il dès lors postuler l'action d'un individu,
d'une personnalité littéraire marquante, action dont les
langues celtiques modernes présentent, nous le verrons, des
exemples typiques ? Tout ce que nous savons du caractère
collectif, ou, pour mieux dire, corporatif, de la production litté-
raire en pays celtique, rend l'hypothèse peu vraisemblable.
Et c'est précisément dans l'organisation corporative des classes
lettrées que nous trouvons le puissant principe d'unité de cul-
ture qui explique la précoce unité linguistique de ces peuples
politiquement non centralisés.
Une classe de clercs recrutés par hérédité ou par cooptation,
jouissant d'un statut social privilégié, formés dans des écoles
où se rencontrent des apprentis bardes venus de toute l'étendue
du pays, y recevant une formation professionnelle (j'allais dire
universitaire) fortement traditionnelle, en sortant munis de
grades dont la valeur est reconnue partout où la langue est
parlée. Classe appuyée sur les aristocraties locales, dont elle
tire sa subsistance et dont elle incarne et magnifie l'idéologie,
mais organisée en une hiérarchie qui s'étend à tout le pays,
nourrie d'une culture qui dépasse le cadre du clan ou de la pro-
vince, et dont l'aire n'a pas d'autres limites que celles mêmes de
la langue. Tels nous apparaisent dès le début de la tradition les
filid irlandais et les bardes gallois, tels ils restèrent tant que sub-
sista la société celtique. C'est au prestige de ce mandarinat, au soin
jaloux avec lequel il veilla sur la langue dont il vivait, que l'ir-
landais, que le gallois médiéval, durent leur unité non seule-
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 227
ment dans l'espace, mais dans le temps. S'il est vrai que toute
langue littéraire est, dans une mesure, archaïque, cela est sin-
gulièrement vrai de langues comme le moyen gallois des gogyn-
feirdd, ou comme l'irlandais de la poésie syllabique, au point
qu'un poème de l'an 1600 ne diffère pas sensiblement d'un poème
plus ancien de quatre siècles, bien que la langue parlée ait subi
entre temps une évolution profonde.
Sans doute est-ce également au prestige que l'ordre bardique
avait su donner à ces langues que celles-ci doivent la force non
seulement de résistance mais de rayonnement qu'elles mani-
festent vis-à-vis des autres langues importées au cours du moyen
âge en terre celtique. Et tout d'abord vis-à-vis du latin. La con-
quête romaine, au Pays de Galles, la christianisation, dans les
deux pays celtiques, déterminèrent un afflux d'éléments de
civilisation nouveaux. Cet afflux, le vocabulaire des langues
nationales l'accuse. C'est ainsi qu'en irlandais, par exemple,
non seulement le vocabulaire religieux, mais une grande partie
du vocabulaire intellectuel, le nom de 1' « intelligence », int-
lecht, de la « personne », persan, du « livre », lebor, de 1' « école »
scol, et bien d'autres, sont latins. Ainsi la langue nationale s'en-
richit au contact de la nouvelle langue savante, mais sans que
son prestige soit menacé, ni son domaine restreint. Loin d'être
abaissées, comme furent les langues continentales, au rang
de (c vulgaires », les vieilles langues bardiques conquièrent
rapidement les nouveaux centres intellectuels chrétiens. Si les
plus anciens textes que nous ait laissés l'Eglise d'Irlande (comme
la Confessio de saint Patrice, ou la Vita Saticli Columbae par
Adamnan) sont en latin, dès le viii^ siècle apparaît toute une
littérature religieuse et savante en irlandais, gloses, commen-
taires, textes liturgiques ou hagiographiques. La brillante cul-
ture qui se développe en Irlande à la suite de la fondation des
grands monastères (vi® siècle) et qui rayonnera jusque sur le
continent est largement de langue irlandaise. Et ce qui est dit
ici de l'Irlande pourrait être répété, muiaiis muiandis, pour le
Pays de Galles.
Durant tout le moyen âge l'irlandais continuera d'assimiler
les éléments linguistiques hétérogènes introduits sur son domaine
par des bandes conquérantes. C'est, à partir du lx« siècle, la
rapide gaélisation des villes danoises, échelonnées sur la côte
de Dublin à Limerick. C'est, dès le lendemain de la conquête
normande, l'assimilation, quant à la langue et quant aux mœurs,
des Anglo-Normands, si bien qu'au xiv^ siècle un Fitzgerald
228 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
compose des vers irlandais dans la plus pure métrique bardi-
que, qu'au siècle suivant un autre Fitzgerald attache comme
poète à sa personne un 0 Daly, de vieille souche bardique.
Au xv^ siècle, les formes traditionnelles de la culture gaélique
sont aussi florissantes qu'aux siècles d'indépendance (le nombre
des textes copiés ou composés à cette époque le prouve), et cela
en dépit de la conquête, et de la politique linguistique suivie
par la Couronne d'Angleterre, politique que Spenser, au siècle
suivant, définit ainsi : « Cela a toujours été la coutume du vain-
queur... de mépriser la langue du vaincu et d'obliger à toute
force celui-ci à apprendre la sienne. Là où le langage est irlan-
dais, le cœur ne peut qu'être irlandais. »
Les défaites politiques, la perte de l'indépendance, n'enta-
mèrent, durant de longs siècles, ni la vitalité ni même le pres-
tige de la langue. Paradoxe qui n'est qu'apparent puisque,
nous l'avons vu, cette vitalité, ce prestige, lui venait, non du
pouvoir central, mais de la classe bardique, appuyée sur les
chefs locaux et sur le petit monde qui gravitaient autour d'eux.
Une langue ne peut être atteinte que dans ses centres vitaux,
et ces centres ne sont pas les mêmes pour les différentes langues.
II fallut la bataille de Kinsale (1602), l'exil ou l'élimination en
tant que classe de l'aristocratie gaélique ou gaélisée qui
s'ensuivit, la dispersion des écoles bardiques, enfin, pour que
commençât une décadence rapide qui devait amener la langue
au bord de l'extinction.
L'évolution du gallois médiéval suit d'abord une courbe ana-
logue à celle de l'irlandais. Mais ici l'accession des Tudors au
trône d'Angleterre, le rattachement du pays de Galles à l'An-
gleterre sous Henri YIII (en 1536) entraîne, non l'anéantisse-
ment de l'aristocratie locale, mais son ralliement à la civilisa-
tion et à la langue anglaise, menaçant le gallois d'une déchéance
plus rapide et plus complète que ce n'était le cas pour l'irlandais.
La réforme, par ailleurs, détruisait les centres monastiques, et
coupait le pays d'avec son ancienne culture, suspecte comme
entachée de papisme. C'est l'époque où le peuple se scinde en
deux classes : les uchelwyr, aristocratie de culture anglaise, et
le gweryn, plèbe privée de toute culture. C'est l'époque où les
Gallois cultivés constatent l'avilissement de la langue, et pré-
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 229
voient (lorsqu'ils ne la souhaitent pas) sa disparition : « Une
langue où ne s'exprime », écrit Salesbury (1520-1595), « ni savoir,
ni sagesse, ni piété, en quoi est-elle supérieure aux cris des
oiseaux sauvages ou au mugissement des animaux ? >> Et pour-
tant l'événement qui devait en changer le destin s'était déjà
produit : en 1588, l'évêque William Morgan traduisait la Bible
en gallois. Non, à vrai dire, par patriotisme linguistique, mais
par pieux souci d'évangéliser les pauvres ignorants qui ne sa-
vaient pas encore l'anglais. Peu importe, au reste. Une langue vit,
non de ce qui se fait pour elle, mais de ce qui se fait par elle.
Dès lors le sort du gallois était dans la balance, et dépendait
du premier mouvement spirituel qui viendrait émouvoir le pays
assez profondément pour y susciter une vie nouvelle. Si ce mou-
vement était parti des classes cultivées, anglicisées, son dyna-
misme aurait servi la cause de la langue anglaise, et le gallois
aurait subi le sort du comique, aujourd'hui éteint. La compa-
raison avec ce qui se passa dans l'Irlande du xix^ siècle est à
cet égard instructive, comme nous le verrons. Ce qui survint,
ce fut, au xviiie siècle, le réveil méthodiste, qui atteignit sur-
tout les classes de langue galloise, les upperclasses restant large-
ment anglicanes. Dès lors la Bible de Morgan devint la nourri-
ture spirituelle de tout un peuple, et le gallois de Morgan devint
la langue commune de ce peuple : langue qui est quant au fond
la langue littéraire du moyen âge modernisée et adaptée à
l'expression de la pensée abstraite.
Pour la deuxième fois, le Pays de Galles se donnait une langue
de culture : le moyen gallois était la langue du barde, et l'expres-
sion d'une société aristocratique et catholique ; le gallois litté-
raire moderne est la langue de la chaire, et l'expression d'une
société démocratique et méthodiste. Mais l'un et l'autre sont
des langues communes, protégées du dialectalisme par le respect
social ou religieux qu'elles inspirent, et dont l'unité et la vita-
lité sont dues, non à l'influence prédominante d'un centre, mais
au prestige d'un clergé, l'église méthodiste se faisant, dans la
période moderne, le rempart de la langue galloise, comme la
classe bardique l'avait été au moyen âge. C'est principalement
grAce à elle, grâce à ses écoles du dimanche, fondement de toute
la vie intellectuelle et sociale du pays, que le xix^ siècle fut « le
siècle le plus gallois » depuis la conquête ; tandis que, sur 269
livres publiés par des Gallois ou sur le Pays de Galles entre 1546
et 1642, 184 sont en anglais, 44 en latin et seulement 41 (presque
tous religieux) en gallois, deux siècles et demi plus lard la pro-
230 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
portion est renversée, et, durant le siècle dernier, il paraît 8.425
livres en gallois contre 3.188 en anglais. La prose galloise, d'abord
purement religieuse, se hasarde en des genres profanes, comme
le roman (avec Daniel Owen), le théâtre. La langue parlée, hier
menacée, regagne du terrain, et cela encore à la veille de la
guerre : les statistiques accusent, contre 898.914 sujets parlants
en 1891, 929.824 en 1901, et 977.366 en 1911. L'exemple du
xix^ siècle gallois prouve qu'une langue locale, de l'instant
qu'elle est porteuse d'une idéologie vivace, peut se défendre
victorieusement contre une grande langue de civilisation, poli-
tiquement et économiquement prépondérante.
Dans le courant du siècle, d'autres facteurs entrent en jeu.
Avec la multiplication des écoles publiques, et par réaction
contre le caractère exclusivement anglais de ces écoles, le
nationalisme linguistique fait son apparition ; la « question
de la langue » [pwnc yr iaiih) passe à l'ordre du jour, largement
sous l'influence de sociétés ou d'individus résidant hors du Pays
de Galles, comme Owen Morgan Edwards (1858-1920), Fellow
de Lincoln Collège, Oxford. Le développement des études cel-
tiques sur le continent suscite un intérêt nouveau, et d'un carac-
tère plus scientifique, pour le passé des pays et des langues cel-
tiques. En 1872 s'ouvre le Collège d'Aberyswyth, le premier de
la future Université Nationale. Dès lors les universitaires joue-
ront un rôle considérable , dans le développement de la langue
et de la littérature galloise : on ne peut ici que rappeler les
noms de Sir John Rhys et de Sir John Morris-Jones, dont l'ac-
tion, en tant que professeur, poète et essayiste, fut considé-
rable. Avec la nouvelle génération, formée dans les universités
galloises, une réaction puriste contre l'excessif anglicisme et la
négligence qui caractérise la langue du xix® siècle s'affirme,
un vocabulaire abstrait et technique purement celtique achève
de se constituer, la littérature se dégage de l'influence exclusive
des chapelles non conformistes, se hausse à un haut niveau de
perfection formelle, s'annexe toujours de nouveaux domaines,
jusqu'à devenir la digne et complète expression de la vie intellec-
tuelle du pays. Il ne peut être question ici de tracer un tableau,
même sommaire, de la littérature galloise contemporaine, de
citer les poètes, en mètres libres ou en mètres stricts, les drama-
turges, les romanciers, les essayistes, les critiques, les histo-
riens, les érudits, dont l'œuvre, souvent, mériterait d'être
connue de l'étranger. Il faudrait aussi énumérer les périodiques
de langue galloise, revues de culture générale (comme y Beir-
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 231
niad, y lenor) collections et publications scientifiques ou presse
destinée au grand public (comme l'excellente Cy'res y Brifys-
gol a'r Werin, «Collection de l'Université et du Peuple »), pour
donner une idée exacte de la vitalité présente de la langue et
pour mesurer l'importance du Réveil dont on vient de résumer
ici, trop sommairement, l'histoire. On ne peut que souscrire à
la conclusion de l'excellent « Rapport » de la «Commission char-
gée... d'enquêter sur la position de la langue galloise » (1927) :
« Aujourd'hui le Pays de Galles a un système national d'éduca-
tion, une organisation religieuse hautement développée, une
grande littérature, un théâtre national et une nouvelle conscience
nationale se développant rapidement. Si actuellement la langue
galloise... déchue elle déclinera au moment où les circonstances
lui sont le plus favorables. »
Et pourtant le fait est qu'elle décline. La première statis-
tique d'après-guerre a révélé que le nombre des sujets parlant
était tombé, entre 1911 et 1921, de 977.366 à 929.183. Et le
mouvement continue. Constamment en progrès en tant que
langue de culture, le gallois est en recul lent, mais constant, en
tant que langue parlée. Cette contradiction apparente s'explique
sans doute par le fait que les conditions matérielles de la vie mo-
derne (industrialisation, développement des transports, du tou-
risme, tout récemment diffusion du cinéma, de la T. S. P., etc.)
travaillent partout contre les langues locales, les facteurs suscep-
tibles de leur être activement favorables étant d'ordre idéolo-
gique. Au xix*^ siècle, l'idéologie dominante, religieuse, exerçait
une emprise si complète sur les masses qu'elle balançait aisément
l'action de tous les autres facteurs ; il semble qu'il n'en aille plus
de même aujourd'hui ; les chapelles non conformistes elles-
mêmes doivent, dans des centres naguère gallois, se résigner à
suivre le mouvement et à faire place à l'anglais, sous peine de
voir la jeune génération déserter des services dont elle ne com-
prend plus la langue.
A vrai dire le péril même que court la langue lui suscite d'ar-
dents défenseurs et le nationalisme linguistique (doublé ou
non de nationalisme politique) tend à assurer la relève. Mais il
s'agit d'une idéologie dont l'action est surtout sensible dans les
milieux cultivés ou semi-cultivés, dans ces milieux dont dépend
le développement d'une langue de culture, mais qui ne suffisent
pas à assurer la vitalité d'une langue parlée. Si bien que, si révo-
lution amorcée se poursuit, on peut prévoir le moment où ce sera
l'aristocratie intellectuelle, les uclielwyr, qui continuera d'écrire
232 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
le gallois, tandis que le gwerin, la masse, sera anglicisée. Curieux
renversement de la situation linguistique telle qu'elle se présen-
tait, nous l'avons vu, au xvi^ siècle.
III
De cet état de choses l'Irlande offre un exemple plus extrême
encore.
Après que la société celtique se fut effondrée, entraînant
dans sa ruine l'institution bardique, il ne subsistait plus dans le
pays qu'une force qui pût assurer la survie de la langue en tant
qu'instrument de culture : l'Eglise catholique. En fait, la pre-
mière moitié du xvii^ siècle est marquée par la floraison d'une
littérature nouvelle, catholique et, largement, franciscaine d'ins-
piration, gaélique de forme. Dans les Collèges irlandais du con-
tinent ou dans les monastères franciscains d'Irlande, à Louvain,
ou en Donegal, se forme et travaille une génération d'écrivains,
érudits, théologiens, annalistes et historiens, poètes aussi, animés
d'un esprit nouveau, dégagés des préjugés sociaux ou esthéti-
ques qui entachaient la culture bardique, désormais périmée,
mais cependant très au fait, pour la plupart, de cette culture, et
passionnés pour l'étude des traditions anciennes de leur pays.
Sous la plume d'hommes comme l'historien Geoffray Keating,
ou d'autres moins illustres, comme Aodh Mac Aingil, naît une
prose irlandaise véritablement moderne, faite non pour flatter
le dilettantisme des initiés mais pour exprimer la pensée du
temps, et souvent la plus abstraite, de façon intelligible à tous.
La flexion s'allège des archaïsmes conventionnels, des idiomes
empruntés à la langue parlée viennent enrichir et varier la phrase,
la période complexe se développe, à l'imitation (point toujours
entièrement heureuse) de la période latine. Une nouvelle langue
commune se crée, qui eût pu devenir celle de l'Irlande moderne,
comme la langue de la Bible de Morgan est celle de la Galles
moderne, si les circonstances politiques l'avaient permis. En
fait, les persécutions religieuses, les « lois pénales », en coupant
court au développement d'une vie intellectuelle de base catho-
lique en Irlande, décidèrent du sort de la langue. Quand les lois
pénales se relâchèrent, il était trop tard. En 1795 fut fondé
le Collège de Maynooth, pour la formation du clergé catholique
d'Irlande ; aucune place n'était faite à l'irlandais dans l'ensei-
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 233
gnement du nouveau collège. Dès lors la cause de l'Eglise se
sépare de celle de la langue et on peut dire que, jusqu'à ces der-
nières années, l'action du clergé (à de rares exceptions près)
s'est plus souvent exercée au détriment de celle-ci qu'à son avan-
tage.
La langue de l'Eglise était désormais l'anglais. La langue de
la politique, orientée vers Westminster, devait être également
l'anglais. Les chefs, catholiques ou protestants, des divers mou-
vements nationalistes constitutionnels ou révolutionnaires qui
remplissent le xix^ siècle voient dans le vieux parler celtique
bien plutôt un handicap qu'un atout. Thomas Davies seul pres-
sentit qu'il pouvait en être autrement, affirmant « qu'un peuple
sans sa langue n'est que la moitié d'une nation ». Mais cette
déclaration platonique n'empêcha pas que, d'O Connell à Par-
nell, des « Young Ireland » aux Fenians, toutes les formes d'idéo-
logie nationaliste qui exercèrent une emprise profonde sur les
masses n'aient été des mouvements de langue anglaise, nés
dans des milieux de langue anglaise, et qui, par leur prestige
même, servaient indirectement la cause de la langue anglaise.
Le catholicisme d'abord, le nationalisme ensuite auraient-ils
pu sauver l'irlandais, comme le méthodisme avait sauvé le gallois ?
Les circonstances voulurentque,par deux fois, l'irlandais manquât
sa chance. Par ailleurs la famine des années 47-48, l'émigra-
tion qui suivit, provoquèrent une chute de population qui attei-
gnit d'une façon particulièrement sévère les régions de langue
gaélique. Déchu en tant que langue de culture, l'irlandais était
de surcroît en voie de disparition comme langue parlée : on éva-
lue (en l'absence de statistiques précises) à quatre millions le
nombre des sujets parlant l'irlandais au début du xix^ siècle.
En 1911, on en recensait 436.758, guère plus du dixième (environ
300.000 en 1927). Il semblait dès lors que la cause fût entendue.
Et pourtant déjà s'indiquait un mouvement qui tendait à restau-
rer in exlremis une langue que tout condamnait. Mouvement
à l'origine entièrement indépendant du mouvement nationaliste,
mais qui, en s'associant à celui-ci, avait acquis une efficacité
nouvelle, et qui en est aujourd'hui inséparable.
Dès le début du siècle dernier la fondation de Sociétés comme
la Gaelic Sociely de Dublin, en 1807 (que devaient bientôt sui-
vre d'autres sociétés analogues), témoigne d'un renouveau d'in-
térêt pour l'étude de la langue et de la civilisation celt ique. Intérêt
d'ordre scientifique ou littéraire, et qui est d'abord le fait d'éru-
dits étrangers à toute politique, qu'ils soient catholiques comme
234 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
0 Curry et 0 Donovan, ou protestants comme Todd. Ce n'est
pas ici le lieu de faire l'histoire des études celtiques, en Irlande
et sur le continent, ni d'étudier le rôle décisif que jouèrent les
travaux des savants et des vulgarisateurs dans la « Renaissance
celtique « anglo-irlandaise de la fin du siècle. Mais cette « redé-
couverte » de l'ancienne littérature, oubliée ou méconnue, devait
influer directement sur le sort de la langue en déterminant le
développement de la mystique linguistique qui est à la base
de la politique linguistique actuelle. Non pas qu'au début on
s'intéressât beaucoup à la langue parlée, tombée au rang de
patois paysan. Le but que se propose une société comme la
Society for the préservation of the îrish Langiiage (1876), n'est
rien moins que la création d'une langue littéraire moderne,
Schriftsprache réexhumée des anciens textes, et sans contact
avec les dialectes vivants. C'est la période où les irlandisants les
plus éclairés ne trouvent rien de mieux à faire pour la défense
de la langue que de traduire l'Iliade d'Homère en un style démar-
qué de celui des bardes de la décadence, et en des mètres calqués
sur les mètres anglais. Efforts stériles, et qu'on pourrait passer
sous silence, s'ils n'illustraient la vanité de toute tentative pour
créer de toutes pièces une « langue de culture « au lieu de la déve-
lopper en partant de la langue parlée, progressivement adaptée,
au fur et à mesure des besoins, à ses fonctions nouvelles. A cette
première période d'errements pédants l'irlandais moderne doit
cette orthographe archaïsante qui en rend singulièrement diffi-
cile l'acquisition et ne contribue pas peu à en entraver l'exten-
sion.
Après la fondation de la Ligue Gaélique, en 1892, les choses
devaient progressivement changer. Les travaux de Douglas
Hyde, infatigable collecteur et traducteur de chants populaires,
révèlent au grand public la poésie si prenante de la Gaeltacht, des
régions gaéliques de Connaught. Des « native speakers », nés
dans les campagnes de langue celtique, commencent à venir à
la Ligue, qui n'en resta pas moins cependant, et jusqu'à aujour-
d'hui, un mouvement principalement urbain, ce qui fait, politi-
quement, sa force, linguistiquement, sa faiblesse. En 1892, un
prêtre du Comté de Cork, le Père 0 Laoghaire (prononcez OLêré),
publie son roman paysan, Séadlina.U fondait du même coup la
langue littéraire moderne sur la seule base solide qu'elle put
avoir, sur un parler vivant. Faisant table rase de la tradition,
il vise à reproduire la cainnt na ndaoine, le parler des gens, sage
parti pris, mais qui laissait non résolu le grand problème : la
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 235
constitution d'une langue commune à tout le pays. La nouvelle
littérature s'enrichit bientôt d'oeuvres représentatives des diffé-
rents parlers. 0 Conaire écrit l'irlandais de Galway, Maire l'irlan-
dais de Donegal, An Seabhac l'irlandais de Kerry. En même temps
s'opère la fusion entre le mouvement linguistique et le mouve-
ment politique : fusion dont un homme, Patrick Pearse, écri-
vain gaélique et héros de l'indépendance, sera le vivant symbole.
Désormais les nationalistes aspireront à faire l'Irlande, selon la
formule de Pearse, « non seulement libre mais gaélique, non seu-
lement gaélique mais libre ». Aussi, au lendemain du Traité de
1921, le premier acte du gouvernement national sera d'inaugu-
rer une politique linguistique vigoureuse, qui tend à répandre
l'usage de l'irlandais dans tout le pays, et, au besoin, à l'imposer.
Imposer la connaissance (sinon l'usage) delà langue aux étu-
diants des Universités (du moins de l'Université nationale,
fondée en 1908), aux candidats aux postes et aux fonctions
dépendant, directement ou indirectement, de l'Etat, est chose
aisée. La répandre dans l'ensemble de la population est une
tâche plus délicate. Pour cela, il faut tabler, en premier lieu, sur
l'école primaire. Mais il ne suffit pas que l'irlandais y soit
matière d'enseignement obligatoire. Il faut, si l'on veut former
des générations de langue irlandaise, que l'irlandais soit la
langue de l'enseignement. Ici on se heurtait à une triple diffi-
culté : tout d'abord, en dehors de la Gaeliacht, les élèves ne sa-
vaient pas l'irlandais ; deuxièmement, les maîtres ne le savaient
guère ; enfin, on manquait de manuels en cette langue. Pour
obvier d'urgence à la première difficulté on a fait porter d'abord
l'effort sur les écoles maternelles, dont les élèves très jeunes sont
susceptibles d'acquérir la langue plus rapidement et plus complè-
tement que des enfants plus âgés. On n'a pas craint, d'antre
part, d'alléger sensiblement les programmes, au risque de pro-
voquer une baisse générale du niveau d'instruction, pour faire la
part plus large à l'irlandais. Pour former des cadres compétents,
il a été fondé sept écoles normales, où l'irlandais est la seule lan-
gue admise, dans l'enseignement et en dehors de l'enseignement,
dont le personnel domestique même est recruté dans les régions
de langue irlandaise, et dont on facilite, par divers avantages,
l'accès aux candidats venant de ces régions. Pour les maîtres
déjà en fonction, des cours de vacances ont été organisés, afin de
leur permettre de se préparer aux divers certificats d'irlandais
qu'ils sont tenus d'obtenir dans certains délais. Les maîtres
possédant le certificat dit bilingual doivent faire la classe en irlan-
236 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dais pour peu que leurs élèves soient en état de les comprendre.
On calculait, en 1931, qu'il faudrait vingt ans pour que tout le
travail de toutes les écoles d' Irlande se fît exclusivement en irlan-
dais. En fait, sur les 5.378 écoles du pays, il y en avait alors 228
où l'enseignement était donné uniquement en irlandais. En 1936
on en comptait 612 (sur 5.243). Progrès sensible, plus lent cepen-
dant qu'on ne l'escomptait.
Par ailleurs était créé un organisme d'édition d'Etat qui a
publié à ce jour, outre un grand nombre de manuels scolaires,
près de cincj cents volumes destinés au public, et mis en vente à
un prix modique : roman, drame, histoire, critique, folklore,
poésie, ainsi que de nombreuses traductions, en majorité de
l'anglais. Les manuscrits sont soumis à un comité comprenant
des représentants des différents dialectes et les auteurs sont tenus
d'accepter les modifications de fond ou de forme que le comité
juge à propos de faire. C'est dire que le développement de la
langue écrite (pour s'en tenir au point de vue linguistique) est
assujetti à un contrôle officiel. Il faut noter que cette organisation
aboutit, non à favoriser l'élaboration d'une langue commune
qui tendrait sans doute spontanément à se faire (par suite du
brassage général des parlers dû aux conditions dans lesquelles
la plupart des sujets parlants actuels ont acquis la langue), mais
à perpétuer les distinctions provinciales, l'action des correcteurs
s'exerçant naturellement dans le sens du purisme dialectal.
On ne peut énumérer ici toutes les mesures complémentaires
qui visent, soit à développer l'irlandais comme langue de cul-
ture, générale ou technique (organisation de l'Université gaé-
lique de Galway, publication de listes de termes techniques éla-
borées par un comité spécial, etc.), soit à en maintenir l'usage
dars les campagnes où il subsiste encore (allocation de deux livres
par an et par enfant parlant irlandais). Rien enfin n'a été laissé
au hasard dans un ensemble de mesures qui s'inspire d'un « pla-
nisme » rigoureux. Il est trop tôt pour se prononcer sur le succès
de cette politique. Elle constitue en tout cas l'expérience lin-
guistique la plus hardie, sans doute, qui ait jamais été tentée
à l'échelle d'une nation.
IV
L'histoire des deux autres langues celtiques aujourd'hui vivan-
tes, le breton et le gaélique d'Ecosse, coïncide à plus d'un égard
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 237
avec celle de l'irlandais et du gallois ; elle en diffère sur un point
essentiel. Ici et là des langues locales se sont trouvées en concur-
rence sur leur sol avec de grandes langues de culture, du côté
desquelles était la suprématie politique et économique ; d'où,
dans le courant des derniers siècles, régression, lente dans le cas
du breton qui, malgré le déplacement constant de la frontière
linguistique vers Touest et les progrès du français dans les villes
et le long des voies de pénétration, reste, avec un million envi-
ron de bretonnants (1.322.300 en 1886, d'après l'enquête de
Sébillot), la langue celtique la plus largement parlée ; régression
rapide, dans le cas du gaélique, qui ne comptait plus en 1931
que 136.135 sujets parlants, presque tous bilingues. Ici et là
s'indique, dans le courant du xix^ siècle, un « réveil » celtique,
de tendance nationaliste ; mouvement issu de milieux cultivés
et urbains, dont l'action sur l'évolution de la langue parlée
est faible ou nulle, mais qui provoque une appréciable activité
littéraire, et vise à créer une langue de culture.
C'est bien en effet d'une véritable création, et non d'une
renaissance, qu'il s'agit ici. Du fait que le Royaume d'Ecosse,
que le Duché de Bretagne s'étaient constitués de façon à englo-
ber dans leurs frontières des régions de langue non celtique
(basses terres de parlers anglo-saxons, Haute-Bretagne gallo)
ni le gaélique ni le breton, moins favorisés en cela que l'ir-
landais et le gallois, ne se développèrent en langues communes
ou en langues ((nationales». Depuis le x^ siècle, depuis Geoffroy P^
comte de Rennes, et duc de Bretagne, la capitale officielle de la
Bretagne est Rennes, où jamais le breton ne fut parlé. Le français,
langue de la cour, était de ce fait la langue de culture du Duché
tout entier. Le breton, divisé en dialectes, dont les limites coïn-
cident avec celles des anciens évêchés (fait qui illustre l'influence
prédominante du clergé sur ce qui subsistait de culture bretonne)
ne produisit qu'une littérature ecclésiastique (catéchismes,
etc.) ou populaire (poésie lyrique et ballade), ou l'une et l'autre
à la fois (théâtre, dérivé des mystères).
La publication, en 1821, du Dictionnaire de Le Gonidec,
qui fixa l'orthographe du breton moderne, marque le début
d'un mouvement pour la ((défense et illustration» de la langue
bretonne, dans le développement duquel se combinent plusieurs
facteurs : exemples venus du Pays de Galles, où Le Gonidec,
comme émigré, avait séjourné, et dont la littérature influença
fortement son élève H. de la Villemarqué, qui devait puiser
dans la poésie bardique galloise l'inspiration du célèbre JBarzaz
238 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Breiz ; développement des études philologiques et des études de
folkore par toute l'Europe (de 1868 à 1874 Luzel recueille et
publie les Cwerzioii, ballades populaires, puis en 1890, les Soniou,
chansons populaires, de Basse-Bretagne). Ce n'est pas ici le
lieu de faire l'histoire littéraire de cette période marquée par
l'apparition d'une prose bretonne, par le développement du
conte paysan (œuvres de G. Milin, de Y. Crocq), par la renais-
sance du théâtre populaire, par la floraison de nombreux pério-
diques locaux en différents dialectes. Vers la fin du siècle se fait
jour une tendance nouvelle, partie de Haute-Bretagne (donc
de la Bretagne non bretonnante) et en réaction contre le carac-
tère provincial et « patoisant » de cette littérature. Tendance
représentée principalement par les travaux de M. Vallée
et de ses élèves, et par les écrivains groupés aujourd'hui
autour de la revue Gwalarn. L'idéologie politique qui est à
la base de cette tendance ne nous concerne pas ici. Du point de
vue linguistique elle représente un effort pour unifier et épurer
la langue et pour l'adapter à l'expression de formes de culture
européennes.
La question de la langue commune et de ses rapports avec
les dialectes se présente de façon différente, nous l'avons vu,
dans les différents pays celtiques. Elle est résolue au Pays de
Galles, où la vitalité d'une langue littéraire élaborée au cours
d'une tradition continue n'exclut pas l'emploi, par tel ou tel écri-
vain, de dialectalismes, simples recherches littéraires qui ne
menacent en rien l'unité de la langue classique. En Irlande, elle
paraît pour le moment rejetée au deuxième plan par d'autres
préoccupations plus urgentes : elle ne se pose, d'ailleurs, que
théoriquement, la langue commune de l'Irlande étant, jusqu'à
nouvel ordre, l'anglais. Il en va de même en Bretagne, où, la
langue commune étant le français, la question d'un « breton
commun » ne se pose que dans des milieux de philologues et
d'écrivains, si bien que la forme que revêtira cette langue,
si elle parvient à se constituer, dépendra des théories qui pré-
vaudront dans ces milieux. Au xix^ siècle, l'influence de Le
Gonidec et de ses élèves tendait à faire prévaloir le dialecte
de Léon, supposé plus « pur », comme langue littéraire. La nou-
velle école adopte une attitude un peu différente ; « fermant la
porte aux patois (même décorés du nom de dialectes)», selon les
termes du manifeste de Gwalarn (1925), signé par M. Roparz
Hémon, elle préconise « une langue de forme classique », qui
est obtenue en faisant une sorte de moyenne entre le léonard,
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 239
le trégorrois et le cornouaillais, le dialecte de Vannes, décidé-
ment trop aberrant, étant laissé de côté. Unifier la langue ; pre-
mière tâche que s'est proposée cette école. L'épurer, en enbannis-
sant les nombreux gallicismes, de syntaxe et de vocabulaire, que
des siècles de culture française y ont fait entrer, employer « des
mots purs bretons en écrivant pour des Bretons », selon la formule
déjà posée par Le Gonidec ; deuxième tâche d'autant plus ardue
que l'on se propose en même temps d'adapter le breton à toutes
les formes de culture, même les plus techniques ; aussi M. Meven
Mordiern publie-t-il en breton des ouvrages de préhistoire ou
de linguistique, et M. Kerjean, un traité de géométrie ; ce qui
nécessite naturellement la création d'innombrables néolo-
gismes. Le Dictionnaire de M. F. Vallée, paru en 1933, qui four-
mille de mots « bretons » fabriqués pour traduire des termes
scientifiques européens (e. g. aponévrose), offre un exemple
extrême de ce « purisme érigé à l'état de loi » qui apparaît à cer-
tains comme « le seul moyen de conserver lacelticitéde la lan-
gue » (Meven Mordiern). L'avenir décidera du sort de ces har-
diesses théoriciennes. Sans doute n'est-ce pas un hasard si elles
sont, pour la plupart, le fait d'écrivains pour qui le breton est
une langue acquise, non une langue transmise.
Retracer l'histoire du « Réveil Gaélique » en Ecosse nous oblige-
rait à répéter ce qui a déjà été dit au sujet d'autres pays cel-
tiques et particulièrement de l'Irlande. En Ecosse comme en
Irlande, l'intérêt nouveau que les classes cultivées, ou du moins
une partie d'entre elles, portent à la langue, se manifeste, dès le
début du siècle dernier, par l'apparition de périodiques en lan-
gue gaélique, par la fondation de sociétés gaéliques, par le déve-
loppement d'une prose littéraire, sans parler des travaux d'éru-
dition et de folklore. Au début du vingtième siècle apparaissent
un roman en gaélique, un drame (embryonnaires encore). Depuis
1918 le gaélique a sa place (modeste, à vrai dire) à l'école, dans
les régions gaélisantes ; il est aujourd'hui enseigné dans plus de
trois cents écoles. Les circonstances sembleraient donc plus favo-
rables qu'elles ne l'ont jamais été au développement d'une lan-
gue de culture gaélique si le déclin rapide de la langue parlée
ne risquait de rendre, à brève échéance, ces efforts vains.
{A suivre.)
Un pythagoricien thaumaturge
Apollonios de Tyane
par Bernard LÂTZARUS,
Maître de confétences à l'Université de Grenoble.
II
La légende d' Apollonios. Enfance. Jeunesse. Voyages.
Dès le début de sa Vie d' Apollonios, Philosurate ne cache pas
son dessein apologétique. Après avoir proclamé la supériorité
de son héros sur Pythagore lui-même, il se plaint que les hommes
ne le connaissent pas encore. Au lieu de le juger sur la « sagesse
véritable », qu'il a professée et pratiquée d'après une saine philo-
sophie, les uns le louent sur tel ou tel point de détail, les autres
le prennent pour un mage et le décrient. Il ne fut, à leurs yeux,
sage que par force, piatcoç coçôv. Cette expression un peu étrange
veut dire, si je l'entends bien, que la science d'Apollonios n'au-
rait été pour lui qu'une acquisition tout extérieure, obtenue par
des moyens artificiels et peut-être immoraux. Bien que Socrate
et Anaxagore aient fait des prédictions sans avoir jamais encouru
pareil grief, on appelle magie chez Apollonios ce qui, chez Anaxa-
gore, est sagesse. Telle était donc la réputation du philosophe
de Tyane ; une bonne partie des contemporains de Philostrate
le regardaient comme un vulgaire sorcier ; nul ne l'admirait
sans réserve. Habitué par profession à plaider toutes les causes,
le sophiste entreprend la réhabilitation de celui qui a mérité
d'être mis au rang des démons et des dieux. Rendons-lui cette
justice de ne pas dissimuler son parti pris (1).
Il nous indique ensuite, avec plus d'emphase que de précision,
ses sources d'information, sur lesquelles je compte revenir en
(1) Philostrate, VU. ApolL, 12, I, 2.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONJOS DE TYANE 241
temps utile. La principale est la relation de Damis, habitant de
l'ancienne Ninive, qui, s'étant attaché tout autant à la personne
d'Apollonios qu'à sa philosophie, l'accompagna dans ses nom-
breux déplacements. Un parent de Damis, qui n'est pas nommé,
porta ces Mémoires, encore inédits, à la connaissance de l'Impé-
ratrice Julie.
Comme j'appartenais à son cercle, poursuit Philostrate (et en effet elle
appréciait tous les travaux de rhétorique et en raffolait), elle m'enjoignit
de reprendre ces développements et de m'occuperdeleurstyle ;car le Nini-
vite écrivait clairement, mais sans habileté (1).
Il eût mieux valu donner une édition authentique des M'''moires
de Damis ; mais la philologie était encore dans l'enfance. Et
puis les « tablettes » originales dont parle Philostrate existaient-
elles ? On l'a contesté de nos jours.
Comme l'auteur parle de l'Impératrice au passé et ne lui a pas
dédié son œuvre, il faut en conclura que Julia Domna n'était
plus de ce monde lors de la publication relie se laissa, comme on
sait, mourir de faim pour ne pas survivre à Caracalla, tué par un
soldat en 217. Le préambule semble donc avoir été rédigé après
le livre ; peut-être en a-t-il remplacé un autre, plus explicite sur
le but du biographe.
En tout cas, il semble que, chargé simplement de reviser la
relation de Damis et d'y donner un tour élégant, Philostrate ait
outrepassé son mandat, puisqu'il prétend avoir fait une enquête
personnelle et approfondie sur la carrière d'Apollonios, ses actes,
ses discours, sa doctrine, et avoir consulté deux autres biographes,
Maxime d'Egées et Méragène.
Il y aura lieu de peser ces témoignages, qui peut-être n'en sont
qu'un. Laissons pour le moment de côté la critique, afin d'écouter
cette histoire merveilleuse d'Apollonios, qu'Albert Réville juge
intéressante et amusante « comme peu de romans de nos jours » (2).
Il écrivait, h vrai dire, en un temps où Dumas, George Sand et
Paul Féval déclinaient ; quant à Feuillet, un spécialiste de l'his-
toire des religions ne peut que le trouver futile.
Les géographes nous apprennent que la Cappadoce est un pays
montagneux, limité au Nord par la Galatie, à l'Est par l'Arménie,
au Sud par la Syrie, la Comagène et la Cilicie, à l'Oue t pa la
Lycaonie. C'est un pays pauvre, dont l'élevage des mulets e.t la
(1) Op. cit., I, 3.
(2) Bévue des Deux Mondes, l^f octobre 1865.
16
242 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
principale ressource. On y honorait la terrible déesse Ma, lunaire
et guerrière, qui exigeait de ses fidèles d'atroces mutilations et
se faisait servir par six mille hiérodules. Mais la Cappadoce fut
le pays de saint Georges, le radieux adversaire des mages, et de
saint Grégoire l'Illuminateur, le thaumaturge de sang royal.
Sujette des Mèdes, elle passa sous le joug des Perses, puis
d'Alexandre et des Séleucides. Les satrapes qui l'administraient
se rendirent héréditaires, et indépendants à la fin. Elle eut des
Rois dont le dernier, Archélaos, fut attiré par Tibère à Rome. Il
n'en revint pas. Son royaume devint, l'an 17 de notre ère, une
province impériale procuratorienne, que Vespasien rendit pro-
consulaire. Elle fut répartie, sous l'Empire turc, entre les vilayets
d'Angora, de Sivas, de Kastamouni, de Trébizonde.
Dans le sud de la Cappadoce, au pied du mont Taurus, Tyane,
ville sans illustration, « gardait l'entrée des Portes de Cilicie ».
La notice qui nous l'apprend ajoute que les ruines de la vieille
cité se voient encore au sud-ouest de Nigdé, vers Kilissé-Hissar,
et conclut : « Ce fut un évêché chrétien et la patrie du fameux
Apollonius de Tyane. »
Aux environs de Tyane jaillit une source consacrée à Zeus
protecteur des serments et que les habitants nomment Asbamée,
c'est-à-dire intarissable. L'eau en est glaciale, et ne laisse pas de
bouillonner, comme un bassin sur le feu. Les parjures n'ont pas
intérêt à venir y puiser ; car, si peu qu'ils en prennent, cette eau
miraculeuse leur saute aux yeux, aux mains, aux pieds, les infecte
d'une sorte de lèpre. Aussi la bonne foi des Tyanéens est-elle cé-
lèbre, bien que leurs compatriotes de Cappadoce figurent parmi
les trois mauvais K détestés du peuple romain.
A une date qu'il est impossible de fixer (et Philostrate n'essaie
même pas), un des plus riches citoyens de Tyane, Apollonios,
descendant des colons grecs dont la cité tire son origine, eut un
fils, — le second - — , et lui donna son nom.
Cet événement banal fut entouré de circonstances remar-
quables. Comme elle approchait de son terme, la femme d'Apol-
lonios vit paraître un vieillard imposant, ceint et couronné de
joncs marins. Elle ne ressentit aucune crainte, persuadée que
cette vision se rapportait de façon quelconque à sa délivrance ;
aussi demanda-t-elle sur-le-champ qui elle devait enfanter. Le
vieillard fit cette réponse étonnante : « Moi ! — Oui, toi ? —
Protée, le dieu égyptien ».
Tel, écrit Jean-Baptiste Rousseau,
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 243
Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune,
Protée, à qui le Ciel, père de la Fortune,
Ne cache aucuns secrets.
Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine,
S'efforce d'échapper à la vue incertaine
Des mortels indiscrets.
Le prophète insaisissable faisait ici les premiers pas. Apollo-
nios, remarque Philostrate, sut aussi bien que lui se dérober aux
pires inquisitions ; et le surpassa même en prescience. Protée se
flattait donc en se faisant passer pour le mage de Tyane : assez
sotte posture pour un dieu ! Ne pourrait-on supposer que le jeune
Apollonios était tout simplement le fils de Zeus ? L'amour-propre
local des Tyanéens s'accommoda de cette conjecture ; Philostrate
n'ose tout de même l'admettre comme vérifiée.
A l'apparition du vieillard des mers, un songe succéda. La
jeune femme rêva qu'elle se promenait dans un pré bien connu
d'elle, et y cueillait des fleurs. Dès le matin un instinct l'y
poussa (1). Ses esclaves s'étant dispersées pour faire des bouquets,
elle s'assoupit sur le gazon. Alors les cygnes, nombreux en ce
lieu, firent cercle autour d'elle, et, s'accompagnant de leurs ailes,
lui donnèrent ce concert qui charmait Socrate. Elle se réveilla
et se sentit délivrée. Comme son enfant apparaissait à la lumière,
un éclair brilla au ras du sol, puis remonta au ciel et s'y perdit.
Rarement présages furent d'une interprétation plus aisée.
L'éclair montrait que le nouveau-né s'élèverait au niveau des
dieux ; le chant des cygnes qu'il serait un charmeur ; quant aux
fleurs cueillies à brassées, n'étaient-ce pas des fleurs de rhéto-
rique ?
La beauté de l'enfant attirait tous les regards. Quand il eut
grandi, chacun admira sa pénétration, sa finesse et l'étendue de
sa mémoire. Il parlait le pur attique, don assez peu répandu dans
sa province. Philostrate nous apprend en effet, par ailleurs, que
la facilité d'improvisation du rhéteur Pausanias, compatriote
d'Apollonios (2), était gâtée par la lourdeur et la rudesse de son
débit : « Comme c'est la coutume des Cappadociens », il entrecho-
quait les consonnes, allongeait les syllabes brèves et abrégeait les
longues.
Tyane offrait peu de ressources intellectuelles. Quand Apollo-
nios eut quatorze ans, son père le conduisit à Tarse, en Cilicie, la
(1) Je complète ici le texte de Philostrate (I, 5) qui me paraît présenter
une lacune, le récit du songe se confondant avec celui de la délivrance.
(2) 11 était de Césarée en Cappadoce [Vies des Sophistes, II, 13).
244 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
patrie de saint Paul, pour y faire sa rhétorique sous Euthy-
dème. Mais le sérieux précoce de l'adolescent s'arrangeait mal
du caractère des citoyens et surtout de leurs mœurs. Grands di-
seurs de riens, grands amateurs de spectacles, recherchés dans leur
mise plus que dans leurs propos, ils passaient leurs journées indo-
lemment assis aux bords du Cydnus, dont l'eau les enivrait,
comme leur hôte d'alors en fît plus tard la remarque plaisante.
L'écolier obtint de son père la permission d'achever ses classes
à Egées, ville voisine de Tarse. Elle n'abondait pas en distrac-
tions, et elle était d'autant plus favorable à l'étude qu'un temple
d'Esculape en faisait l'ornement. On pouvait s'y instruire par
la conversation des sages, des prêtres, et le dieu lui-même ne
dédaignait pas de s'y faire voir. Elle fut la patrie des saints Côme
et, Damien, ces étranges médecins que les Grecs appelaient
anargryres, parce qu'ils soignaient gratuitement les malades, aussi
furent-ils martyrisés sous Dioclétien.
ApoUonios avait résolu dès lors de se livrer uniquement à
l'étude de la sagesse. Il entendit des platoniciens, tout enflam-
més d'une ardeur mystique, des stoïciens décidés à faire leur
devoir en laissant faire aux dieux, des épicuriens aussi. L'on ne
confondait pas alors l'école d'Epicure avec la secte cyrénaïque
dont le seul principe est la recherche du plaisir à tout prix et
sous n'importe quelle forme. Epicure, le plus sobre et le plus
modéré des hommes, le « héros vêtu en femme » de Sénèque,
n'admet de plaisir que dans les limites de la décence. Sa morale
se réduit à une hygiène, mais sérieuse et impérative :
Si la nature exige le plaisir, il faut bien, pour la satisfaire, que le plaisir
soit accessible à tous. Arrière donc les voluptés artilicielles, comme les raf-
finements du bien-être ! Il dépend des pauvres de goûter autant de plaisirs
que les riches. Est-il un meilleur assaisonnement que la faim ? Il dépend
donc de nous de ne faire que des repas délicieux ; la nature, dans ses aboie-
ments, ne réclame que le strict nécessaire ; et chacun peut, à médiocres
frais, se l'assurer partout.
Des propos aussi raisonnables intéressaient Appollonios :
La philosophie, déclara-t-il plus tard, offrit à mon examen toutes ses écoles,
chacune ornée de la parure qui lui est propre ; elle m'engageait à jeter les
yeux sur elles et à faire un choix sensé. Elles avaient, dans l'ensemble, une
beauté auguste et divine ; quelques-unes vous auraient ébloui. Mais moi, je
gardai mon regard fixé sur toutes successivement ; car elles m'encoura-
geaient elles-mêmes, cherchante m'attirer et proclamant hautement les dons
qu'elles me feraient. L'une promettait, sans peine pour moi, de me noyer
dans un torrent de plaisirs ; l'autre, de m'accorder le repos après la peine ;
l'autre, de mêler la joie au travail; et partout la volupté se montrait à nu. On
lâchait la bride aux appétits ; les mains se tendaient vers la richesse ; aucun
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 245
frein aux regards. Les amours, les désirs et les passions étaient tolérés. Ure
de ces écoles se vantait de tenir ses adeptes à l'abri des pratiques de ce genre ;
mais elle était insolente, injurieuse, jouant constamment des coudes. Je vis
enfin une forme de sagesse mystérieuse, celle qui jadis v?inquit même Pytha-
gore (1). Elle ne figurait pas dans la masse ; elle se tenait debout à l'écart,
silencieuse. Comprenant que je n'étais pas d'accord avec les autres, mais que
j'ignorais encore ses caractères, elle me dit : « Enfant, je suis désagréable et
pleine de tracas ; quiconque entre sur mes terres s'engage h s'abstenir de
toute nourriture qui a eu vie et à oublier l'usage du vin, afin de ne pas trou-
bler le breuvage delà sagesse. Il n'aura pas d'épais manteau pour se réchauffer,
pas de laine empruntée aux animaux. Je lui donne des chaussures de papyrus
et le- droit de dormir où il pourra. Si je m'aperçois quecertains de mes sujets
se laissent vaincre par les plaisirs sensuels, j'ai des oubliettes où la justice,
ministre de ma sagesse, les précipite ; et je suis si sévère à l'égard de mes
sectateurs que j'ai même des liens pour leur langue. Mais apprends mainte-
nant ce qui t'attend si tu as le courage de supporter ces épreuves. La tempé-
rance et l'équité te viendront d'elles-mêmes ; tu ne jugeras personne digne
d'envie ; tu seras redoutable aux tyrans plutôt que de leur être soumis ; et
tu te montreras plus agréable aux dieux par des sacrifices sans valeur que les
riches, prodigues du sang des taureaux. Si tu es pur je te donnerai la con-
naissance de l'avenir, et je remplirai tes yeux d'une lumière assez éblouis-
sante pour distinguer un dieu, reconnaître un héros, dissiper les ombres
menteuses à ressemblance humaine.
Cette profession de foi est noble et propre à séduire une âme
généreuse. On regrette seulement qu'un ascétisme aussi élevé
ne soit que' la condition d'une science supranaturelle, dont la
vraie sagesse consisterait peut-être à se passer. Nous croyions
entrevoir la perfection ; il ne s'agit que d'un régime ! La mortifi-
cation et la pureté se suffisent elles-mêmes et ne gagnent rien à
se transformer en marchepieds.
Indépendamment de ce parti pris magique, toujours si fort
chez ApoUonios, la doctrine de Pythagore avait pourtant de quoi
le transporter. Nous connaissons la vie de cet homme divin
presque aussi mal que sa doctrine, dont il est impossible de savoir
si les platoniciens lui ont fait des emprunts ou des prêts. Mais
au i^r siècle de notre ère sa légende est en pleine floraison. Sa
filiation divine, sa cuisse d'or, son aigle familier, sa descente aux
enfers charment les intelligences puériles des Grecs affaiblis
et des Romains inactifs. En observant ses préceptes rigoureux
et, mieux encore, en faisant de la surenchère, ApoUonios se
rendra digne, comme son maître, de participer au banquet des
dieux.
(1) Vie d' ApoUonios, VI, II, 4.Chassangvoitdans la secte orgueilleuse et
insolente, non le stoïcisme, mais le pythagorisme, interprétation peu rai-
sonnable et diflicile à justifier matériellement. Mervoyer (p. 114 et 115)
signale d'autres erreurs de ce traducteur, considéré souvent comme impec-
cable.
246 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Mais on peut donner des leçons de philosophie sans être vrai-
ment philosophe. Avant M. Jourdain, Apollonios l'apprit à ses
dépens. Il s'était mis sous la conduite d'Euxène. Ce moraliste
à gages répétait les sublimes préceptes de l'homme divin à la
façon des oiseaux jaseurs qui disent : « Bonjour ! bonsoir ! » ou
même : « Le Ciel vous soit en aide ! » Il vantait, la bouche pleine,
les avantages de la sobriété, et donnait dans les excès en prescri-
vant la tempérance. Il enseignait la vertu pour gagner sa vie-.
Mais il la gagnait honnêtement ; car il ne changeait rien aux for-
mules du maître.
A seize ans, Apollonios avaitépuisé la science de son professeur
Il ne lui en voulait pas de son psittacisme ; il le déplorait. Pour
faire cesser le sacrilège d'une bouche indifférente, répandant des
paroles d'or, il s'avisa d'un moyen que lui permettait sa fortune.
Il obtint de son père, pour Euxène, un beau domaine, plein de
vergers riants et de sources limpides : « Vis désormais, lui dit-il,
à ta façon ; et moi, à celle de Pythagore ! — C'est une grande
entreprise, remarqua, non sans à propos, Euxène, qui, pour son
compte, n'y avait jamais songé ; et par où commenceras-tu ? »
Mais Apollonios n'était pas de ces jeunes gens que l'on embar-
rasse ; il répondit : « Par où commencent les médecins, je veux
dire par la purgation. »
Pendant qu'Euxène, devenu propriétaire, cédait à son épicu-
risme naturel, Apollonios émancipé se mettait au régime végé-
tarien, car toute nourriture animale est impure et épaissit l'es-
prit. Il s'abstint du vin, qui rompt l'équilibre mental et trouble
l'élément le plus subtil de notre âme. Il marcha pieds nus, et,
plus heureux que Pythagore, put se vêtir de lin, dont le maître
avait ignoré l'usage, au lieu de laine, vil produit d'une sécrétion.
Il laissa pousser ses cheveux, à l'imitation de Diodore d'Aspen-
dos, qui fut l'inventeur de la tenue cynique. Ainsi s'exposait-il
à mille quolibets, renouvelés du poète comique Aristophon :
« Boire de l'eau, c'est d'une grenouille ; manger des légumes,
d'une chenille ; marcher pieds nus, c'est d'une grue (1)... » Les
pythagoriciens étaient plus particulièrement la cible du popu-
laire, mais aucune école n'échappait à ses railleries : « Il te faut,
dit Epictète au futur stoïcien, être méprisé par un petit esclave,
devenir la risée des passants (2)... « Mais le philosophe est au-
(1) Aristophon, le Pythagoricien [Fragmenls des Comiques grecs, Didot
1, 507 ; cf. m. 508.)
(2) Manuel, XXIX, ij.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 247
dessus de l'opinion commune. Il travaille à devenir d'abord un
homme, puis un dieu.
Pénétré de ces principes, Apollonios se répétait à lui-même les
maximes de l'Ecole :
La vertu est une harmonie comme la santé, comme tous les biens,
comme Dieu.
L'amitié est une convenance.
Honore les dieux, et aussi les héros, mais pas autant.
Ne t'approche des dieux qu'avec des louanges, un habit blanc et un corps
chaste.
II savait interpréter les avis symboliques, où le Maître avait
vu, sans doute, un moyen d'aiguiser l'intelligence des disciples :
Il ne faut pas sauter sur la balance, ni s'asseoir sur le boisseau.
On n'attise pas le feu avec une épée.
Ne porte pas sur un anneau l'image de Dieu.
Ne mange pas ton cœur.
Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.
Ne te loge pas sous un toit où nichent des hirondelles.
Si tu pars en voyage, ne reviens pas en arrière.
Aie toujours tes couvertures pliées.
Enfouis les traces de la marmite dans les cendres.
Ne dors pas sur un tombeau (1).
Apollonios, tout à ses pieuses méditations, ne sortait guère du
temple d'Esculape. Le dieu fît savoir au prêtre qu'il était fort
content d'avoir de ses miracles un témoin si vertueux. Ce bruit
s'étant répandu, l'affluence augmenta fort : on venait pour le
favori du Dieu tout autant que pour le dieu lui-même. De là
prit naissance un dicton qui fut populaire en Cilicie : « Où cou-
rez-vous donc ? Voir le jeune homme ? »
Nul n'était déçu ; car le merveilleux adolescent donnait de
judicieuses consultations. Un jeune Assyrien l'éprouva. Souf-
frant d'une hydropisie, il avait été, comme de juste, solliciter
Esculape. Mais en vain passait-il ses nuits dans le temple : le
dieu, contrairement à sa constante pratique, ne daignait même
pas le visiter en songe. A la fin, lassé de ses plaintes, il condes-
cendit à se montrer. Son propos fut bref : « Si tu causes avec Apol-
lonios, dit-il, tu iras mieux. » Le patient ne manqua pas de mettre
à profit une indication si longtemps attendue. Mais, comme il
(1 ) M. Isidore Lévy, l'auteur ingénieux de Recherches sur les sources de la
Légende de Pi/lhagore qui ont renouvelé le sujet, pense que toutes ces in-
terdictions procédaient d'antiques tabous, auxquels de récents pythagori-
ciens tentèrent d'attribuer une intention morale.
248 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
laissait échapper des paroles malsonnantes à l'égard du guéris-
seur divin, qui promettait la santé sans la donner :
Pas d'inconvenance, dit ApoUonios ; Esculape guérit ceux qui le veulent.
Or, si tu voulais tout de bon rétablir ta santé, tu suivrais un autre régime.
Tu' fais bonne chère et tu t'enivres ; ainsi tu surcharges des entrailles
humides et gâtées ; c'est jeter de la boue sur l'eau.
L'Assyrien, convaincu par une démonstration si simple, devint
sobre et s'en trouva bien.
Une autre fois Apollonios, dès son entrée, se trouva suffoqué
d'une odeur de sang et de viandes. On venait d'immoler des
bœufs d'Egypte et des porcs de grosseur plus que raisonnable ;
on les écorchait ; on les découpait ; on les faisait cuire. C'était
une de ces répugnantes scènes de boucherie qui dépoétisent sin-
gulièrement les anciens cultes ; mais elle avait du moins l'éclat
de la profusion. Le jeune homme, quand il se fut accoutumé à
cette atmosphère écœurante, porta son attention sur deux su-
perbes vases d'or, incrustés de pierreries, les plus énormes de
l'Inde. Tant de largesses le surprirent :
Ton étonnement va croître, dit le prêtre, quand tu sauras que ce n'est
pas en action de grâces, mais en espérance qu'un pèlerin magnifique offre
au dieu ces richesses. Il fera bien mieux s'il guérit. 11 le peut assurément ;
car il possède, à lui seul, plus de biens que tous les Ciliciens ensemble. Mais
que ne donnerait-on pas pour ravoir un œil ?
Apollonios, entendant ce discours, tenait ses regards fixés obs-
tinément à terre, attitude qui lui était familière dans la réflexion
comme elle le fut plus tard aux ascètes chrétiens.
Dès qu'il eut entendu le nom de l'étranger :
Prêtre, s'écria-t-il, je suis d'avis de ne point admettre un pareil individu
dans le temple. C'est un scélérat dont l'intirmité même a une cause honteuse
et, s'il prend ainsi les devants pour s'assurer la bienveillance du dieu, ce
n'est point un dévot qui sacrilie, mais un criminel qui demande grâce.
«Rendre écorche la bouche, observa, longtemps après, notre
bon Roi saint Louis, pour les /' qui y sont. » Même en grec, et sans
r c'est un acte désagréable. Le prêtre jugea que les gens étaient
méchants et que peut-être Apollonios lui-même... Heureusement,
dès la nuit suivante, Esculape en personne prit soin de le détrom-
per : « Qu'un tel, ordonna-t-il, s'en aille avec ses présents ; il
n'est même pas digne de garder l'œil qui lui reste. »
Rendre de si beaux vases d'or ! Le dieu pouvait être mal ren-
seigné. Aussi le prêtre fit un supplément d'enquête. Il n'en résulta
rien d'honorable pour le solliciteur évincé. Ayant pris pour femme
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 249
une veuve, il se montrait moins sensible à ses charmes qu'à ceux
d'une jeune fille qu'elle avait. L'épouse outragée les surprit ; et,
arrachant son épingle à cheveux, en creva les deux yeux à sa
rivale ; elle en laissa toutefois un au mari, sans doute pour qu'il
pût constater la détresse de l'infortunée.
Le désintéressement du dieu lui profita ; fidèles et dons af-
fluèrent de plus en plus. Mais Apollonios attachait peu de prix
aux démonstrations extérieures et ne croyait pas que la faveur
des dieux pût s'acheter par des dons matériels. Il le fit entendre
au prêtre, en employant l'ironie socratique :
Les dieux sont-ils justes ? lui demanda-t-il. — Parfaitement justes ' —
Alors, sont-ils sensés ? — 11 n'est rien de plus sensé qu'eux. — Connaissent-
ils donc les affaires humaines, ou s'ils les ignorent ? — Ils les connaissent,
et c'est par là surtout qu'ils l'emportent sur les hommes ; car notre fai-
blesse nous empêche de savoir même ce qui nous concerne ; et les dieux
savent toutes choses, humaines aussi bien que divines.
Alors Apollonios, cessant d'interroger :
Tout cela, reprit-il, est vrai. Mais, puisque les dieux connaissent tout,
celui qui va les trouver avec une bonne conscience n'a qu'une prière à leur
faire : Dieux, donnez-moi ce qui m'est dû. Or ce qui est dû aux hommes
vertueux, c'est le bien ; aux méchants, le contraire. Ainsi quand une âme
est saine, les dieux la couronnent de tous les biens; mais celle qui porte le
stigmate du vice, ils l'abandonnent à sa juste peine.
Puis, les yeux levés sur la statue d'Esculape :
Qu'elle est mystérieuse, la sagesse, et bien propre à toi, fils d'Apollon I
Tu n'admets pas ici les méchants, fussent-ils chargés des trésors que pro-
diguent l'Inde et le fabuleux royaume de Crésus I Car tu sais que leurs
offrandes et leurs sacrifices ne montrent point leur piété, mais leur crainte.
Votre justice, ô dieux, est trop parfaite pour se laisser désarmer par des
cadeaux !
Prodigue envers Apollonios, la nature ne lui avait pas épargné
le présent dangereux de la beauté. Un gouverneur de Cilicie
souhaita de le voir et lui offrit une amitié scabreuse. Le jeune
homme repoussa ses avances en termes énergiques. Le magistrat
en vint à le menacer de la peine capitale. Apollonios n'en fît
d'abord que rire : puis, d'un ton plus sérieux : «Oh ! ce jour-là !...»
s'écria-t-il. Une vague inquiétude saisit le débauché, qui se retira
sans insister. Deux jours après, des sicaires apostés l'égorgèrent
sur une route. Tibère l'avait enveloppé dans la disgrâce du vieux
Roi de Cappadocc, Archélaos (1).
(1) Ghassang l'appelle Archélaos de Macédoine. Le Roi de Macédoine
qui portait ce nom régna de 413 à 399 avant notre ère. Le vrai crime du
Roi de Cappadoce était d'avoir montré peu d'égards à Tibère, relégué
par Auguste à Rhodes.
250 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le jeune sage avait vingt ans lorsque la mort de son père, sui-
vant de près celle de sa mère, le rappela dans sa ville natale.
Il prit soin de la sépulture, et partagea l'héritage avec son frère
aîné, qui, bien différent de lui, s'adonnait à tous les vices.
Ces devoirs accomplis, Apollonios revint philosopher à Egées,
où ses doctes entretiens faisaient du temple d'Esculape un Lycée
et une Académie. Une fois majeur, on le revit à Tyane. Beaucoup
de ces conseillers bénévoles dont nous ne sommes guère privés
que dans les moments difficiles, l'engageaient à corriger son frère
par de sérieuses réprimandes. Le jeu, le vin et les femmes s'é-
taient jusque-là disputé la vie de ce jeune infatué ; soigneux de
sa toilette à l'excès, il teignait ses cheveux, apparemment pour
leur donner cette teinte blonde, rare sous le ciel de Cappadoce
et la plus à la mode dans tout l'Empire. Mais le prudent cadet
ne croyait pas qu'il lui appartînt de faire la morale à son aîné.
Il travailla plutôt à le guérir, suivant la méthode platonicienne.
Pour le bien disposer, il lui céda tout d'abord la moitié de sa
part d'héritage ; ensuite il lui dit :
Nous avons perdu notre père, qui nous instruisait et nous avertissait à
l'occasion ; chacun de nous doit le remplacer pour l'autre. Si donc je viens à
commettre une faute, sois assez bon pour me la faire remarquer ; si c'est
toi qui bronches, souffre que je te rende le même service.
De tels ménagements, et plus encore sans doute la cession préa-
lable du patrimoine, touchèrent le viveur ; il se comporta dès
lors en honnête homme. Apollonios, tranquille de ce côté, pour-
vut à la subsistance du reste de sa famille. Il prévenait les remer-
ciements en déclarant qu'il avait peu de besoins. Au surplus,
son parti était pris de ne pas se marier : « Pythagore, disait-il,
recommande à chacun de n'avoir de commerce qu'avec sa femme;
et moi, je n'en veux connaître aucune ».
Euxène, l'ancien maître d'Apollonios, s'étonnait un jour
qu'ayant un style si purement attique au service d'une pensée
si haute, le jeune sage n'écrivît rien : « C'est, répondit-il, que je
ne me suis pas encore tu. » En effet, ses comptes de famille étant
réglés comme vous venez de le voir, il commença cette période
de silence que l'école pythagoricienne imposait à ses « auditeurs ».
Elle dura cinq ans, suivant la règle. Il ne faut pas croire que
ce mutisme rendit la compagnie d'Apollonios incommode ou
seulement insipide. Il faisait entendre son sentiment par des
regards, des gestes, des signes de tête. Son air était toujours
affable et riant.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 251
Il avoua toutefois plus tard que ce silence quinquennal lui
avait été pénible, par l'impossibilité de répondre à diverses
sottises qu'il entendait. Bien souvent, tel un autre Ulysse, il
s'adressait ce conseil : « Patience, mon cœur, patience, ma
langue ! »
Au cours de son épreuve, Apollonios, passant par Aspendos en
Pamphylie, trouva cette ville en pleine effervescence. La famine
y régnait, ce dont le peuple se prenait, comme de juste, au gou-
vernement. On préparait donc un bûcher pour le premier de la
cité, légat de César ou magistrat local. Il avait eu, par bonheur,
le temps de courir à la statue de Tibère, qu'il tenait étroitement
embrassée. L'en arracher, c'était, pour les émeutiers, se mettre
dans un bien mauvais cas. Le grief de lèse-majesté prit, sous ce
Prince, une telle extension qu'un particulier fut condamné pour
violences sur un esclave qui portait une pièce d'argent à l'efïîgie
impériale. Apollonios interrogea par signes le gouverneur, qui
protesta de son innocence. Le sage, par une mimique impérieuse,
obtint le silence de la foule et, qui plus est, fit déposer sur les
autels voisins le feu déjà préparé. Le magistrat, reprenant alors
courage, indiqua clairement les noms des accapareurs et leurs
manœuvres. Le peuple s'ébranlait pour dévaster les terres de
ces criminels ; mais Apollonios sut encore parer à ce péril. Ce
fut par un billet d'une concision tout impériale :
Apollonios aux marchands blatiers d'Aspendos.
La terre est la mère de tous, car elle est juste. Mais vous, injustes que
vous êtes, vous en avez fait votre mère à vous seuls. Finissez ; autrement,
je ne vous laisserai pas davantage à sa surface.
L'effet fut immédiat, le tumulte populaire ponctuant d'ailleurs
à souhait la lecture de l'ultimatum. En un clin d'œil, le blé sortit
de partout.
Son temps de silence achevé, le jeune sage, qui avait déjà par-
couru la Cilicie et la Pamphylie, voulut pousser plus loin ses péré-
grinations, à l'exemple des anciens philosophes. Il désirait s'ins-
truire au contact des mages de Babylone, et surtout des Brah-
manes de l'Inde. Aucun de ses disciples (il en avait déjà sept)
ne se sentit le courage de le suivre. Il les quitta donc à.Antioche,
et partit accompagné de deux serviteurs, dont l'un écrivait vite,
et l'autre bien.
C'est à Ninive qu'il rencontra Damis. Le brave garçon s'offYit
au voyageur divin comme interprète bénévole, car il savait les
langues de tous les peuples barbares. Arméniens, Mèdes, Perses,
252 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Cadusiens (ces derniers sont une tribu scythe). Mais Apollonios
souffla sur cet orgueil innocent : « Moi aussi, dit-il, je connais
toutes les langues, et sans les avoir apprises. Ne t'en étonne pas !
Je sais même ce que les hommes ne disent pas ! « Damis dut se
contenter du rôle d'historiographe, qu'il remplit d'ailleurs avec
enthousiasme. Quant au maître, il profita de son passage en
Arabie pour apprendre la langue des oiseaux, qui manquait à
son érudition. Cette science s'acquiert en mangeant le cœur ou
le foie des dragons : il faut conclure de là, comme Eusèbe, qu'A-
pollonios fit une petite entorse à son régime végétarien (1).
A la frontière des « territoires de Babylone » (?) veillait un
satrape, qui avait rang d'Œil du Roi. Il fut d'abord épouvanté
de la maigreur d'Apollonios, mais, dès qu'il sut son nom, lui pro-
digua les offres de service. A Babylone même, le voyageur
refusa d'adorer la statue d'or du Roi, ce qui ne lui attira nul
ennui, le fonctionnaire de service à la grande porte ayant déclaré,
dans un rapport verbal aux « oreilles du Roi», qu'il ne ressemblait
pas à un homme.
Le Roi s'appelait Vardane et venait justement de reconquérir
son royaume. Un songe bizarre l'intriguait alors : il s'était vu
transformé en Artaxerxès. Apprenant qu'un sage grec lui de-
mandait audience, comme Thémistocle à son lointain prédéces-
seur, il comprit l'avis des dieux et reçut parfaitement Apollo-
nios. Quant aux mages, Damis ne fut pas admis à leurs entretiens
avec son maître, qui avaient lieu aux heures incommodes de midi
et de minuit. Il se risqua timidement à demander ce qu'ils en
étaient : « Des sages, répondit Apollonios, mais pas en tout. »
Le Roi, que charmaient les propos variés du philosophe, ne le
laissa partir qu'au bout d'un an huit mois, comme Apollo-
nios l'avait auguré de la rencontre d'une lionne, tuée sur les
confins du royaume, et qui portait huit lionceaux. Il l'engagea
vivement à ne pas faire la route à pied ; aussi lui fournit-il des
chameaux et un guide. Le chameau qui marchait en tête de la
caravane portait « une plaque d'or attachée à son chanfrein »,
signe de la bienveillance royale pour les voyageurs.
{A suivre.)
Eusèbe : Contre Hiéroclès, Réponse au livre II de Philostrate.
L'Obsession de la Vie
dans la littérature moderne
par Pierre MOREAU,
Doyen de la Faculté des Lettres de Besançon.
VIII
Les Prophètes d'Israël.
En parcourant l'œuvre de Léon Bloy, une note a pu nous frap-
per, qui éclate dès ce l'2 juin 1892, où le Mendiant Ingrat déclare
qu'il vengera le peuple d'Israël en butte aux attaques acharnées
d'Edouard Drumont.La même année, il lance son message messia-
nique, le Salut par les Juifs. Ami de Bernard Lazare, il le soutient
dans sa campagne de défense et d"attac[ue. En 1911, dans son intro-
duction à la vie de Mélanie Calvat, il proclame le droit d'aînesse
d'Israël, «jamais aboli», et « la promesse d'un triomphe certain,
quoiqu'indéfiniment ajourné ». Il lui maintient « cette promesse
que rien ne rature », « la parole d'honneur du Dieu d'Abraham ».
Il n'est pas indifférent que Charles Péguy et ses amis lui aient
aussi donné une si large place dansleur amitié et dans leurs Cahiers
de la Quinzaine ; que plus tard Paul Claudel, Jacques Maritain.
se soient associés à André Spire et à quelques autres écrivains,
pour caractériser sa mission actuelle dans un cahier de la collec-
tion « Présences » (1)... Une source ou un thème s'ouvre là, qui
coïncide trop exactement avec l'influence russe et tolstoïenne,
pour qu'on ne tente pas de le définir, de lui donner sa place, dans
le grand élan vital de la littérature moderne.
Effort délicat, malaisé, et qui exigerait toute une histoire, —
une histoire qui dépasse les frontières de la France et même celles
de la littérature. Du moins peut-on convenir qu'en France le
thème judaïque ne s'impose à l'imagination des écrivains qu'à la
fin du xix^ siècle. Tout au long du siècle, les préromantiques et
les romantiques ont pu chercher des couleurs dans la Bible, en
exalter la poésie, en faire revivre les scènes, sans se préoccuper du
prolongement présent de ce passé prodigieux. Les Parnassiens
ont pu évoquer les pages terribles du peuple ancien, tremblant
(1) Le.'< Juifs, Pion.
254 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
SOUS la colère du « Chasseur lahveh », sans regarder autour d'eux
la survivance de cette colère. Rares avaient été les poètes et les
romanciers qui avaient posé le problème juif. Vigny en avait perçu
la présence tragique : dans les notes de Daphné, « le juif » élève
âprement les revendications de sa race : « Le malheur fut notre
père et la persécution notre mère. Nous avons étudié à la lueur
des bûchers. Nous savons à présent que nous pouvons être vos
maîtres, et nous vous avons tous à notre suite » (1). Eugène Sue
avait cherché, parmi les Israélites fidèles, les héros impénétrables
aux machinations qu'il prête aux Jésuites (2). Erckmann et
Chatrian avaient témoigné la même tendresse à un rabbin au
grand cœur de VAmi Fritz ; et, dans leurs scènes alsaciennes, ils
avaient fait une part privilégiée aux juifs d'Alsace... Survinrent,
de 1887 à 1893, les cinq volumes de l'Histoire du Peuple d'Israël,
où Renan exécute, sur la vie ancestrale de ce peuple, toutes les
variations que la poésie et le dilettantisme permettent à un histo-
rien. Bientôt après, en 1892, James Darmesteter publiait ses
Prophètes d'IsraH. Mais c'est avec les polémiques du siècle finis-
sant que le thème judaïque va prendre toute son ampleur pas-
sionnée et son acuité parfois blessante.
Contre le talent d/Edouard Drumont se dresse un autre talent
de feu, celui de Bernard Lazare, avec V Antisémitisme, son histoire,
ses causes (1894). Aux coups qui s'échangent autour de l'Affaire
Dreyfus, on sent, à n'en pas douter, la force explosive qu'ont prise
cette question et ce thème éternels (3). C'est dans une atmosphère
d'orage que se joue au Gymnase, en 1903, le Retour de Jérusalem
de Maurice Donnay. De 1902 à 1907, Joseph Reinach publie les
sept volumes de son Histoire de r Affaire Dreyfus... Là-dessus, et
comme à la traverse de ces querelles d'un moment, se précipite
une sorte de messianisme nouveau, l'espérance sioniste, qui tra-
vaille plusieurs pays d'Europe. Chez les Anglo-Saxons, le sioniste
Israël Zangwill, dont l'influence s'exercera, en France, sur le
groupe des Cahiers de la Quinzaine, trouvera de mâles accents
pour appeler son peuple au « Creuset » où se fait l'avenir.
La curiosité d'une époque blasée est aussi excitée par cette ré-
vélation : il existe toute une littérature obscure, rédigée en une
langue de fortune, faite des haillons des langues d'Europe, le
(1) Daphné, p. 225.
(2) John Moody, Les Idées sociales d'Eugène Suc, thèse de Besanron, 1938,
p. 72.
(3) Cécile Delhorbe, L'Affaire Dreyfus cl les écrivains français, thèse de
Lausanne, Attinger, 1932.
L OBSESSION DE LA VIE EN LITTERATURE 2oO
yidisch ; il existe une langue de misère qui exprime, par son in-
digence baroque, l'un des aspects inconnus de ce même « popu-
lisme » diiïus et général, où l'argot artificiel ou la brutale poésie
de Bruant ont tenté, depuis quelques années, de retremper notre
style trop affmé. Et Léon Bloy se penche sur cette langue de
misère ; il consacre un chapitre de son Sang du pauvre aux poèmes
yidisch du Polonais Morris Rosenfeld. Il salue ce « poète des misé-
reux, miséreux lui-même », qui reconquiert «la Cité sainte de ses
pères..., la poésie même qui est la Jérusalem des pauvres et des
douloureux ». Il cite sa lamentation triomphante : « Ruinés et
épuisés par le long exil, chassés et dispersés dans les pays étran-
gers, nous avons perdu notre langue sacrée et notre dignité de
jadis, et, aujourd'hui, nous devons nous contenter de soupirs
exhalés dans un dialecte pauvre et ridiculisé que nous nous
sommes approprié pendant que nous nous traînions parmi les
peuples. » Cet art à la fois fruste et douloureux, taillé dans une
langue fruste elle-même, raboteuse, mal dégrossie, comment le
mendiant ingrat ne l'eût-il pas aimé ? Sa maladresse même, le
grincement de ses plaintes, ses protestations haletantes, sa pas-
sion oppressante, comment ne l'auraient-ils pas ému, lui qui
grince et halète aussi d'une misère non moins déchirante ?
Je le vois toujours sculptant, avec fatigue, un bois très dur, qui n'est peut-
être pas celui qu'il faudrait, au moyen d'on ne sait quel humble couteau qu'il
aiguise, vingt fois par jour, sur la meule inusable des cœurs sans pitié. Gela
ne va pas toujours comme il voudrait. Ce bois est pareil à du fer et l'outil
s'ébrèche parfois sur quelque nœud invincible et imprévu qui dérange la
composition. Puis le naïf artiste privé de méthode ne sait pas toujours à quoi
l'engage telle ou telle figure commencée. Alors le couteau grince avec fureur
et la difficulté devient une occasion de trouvailles qui font frémir.
Il lui semble que la grandeur de l'Écriture projette son ombre
sur ces poèmes déguenillés. Il y entend « comme des échos dans
un sépulcre de la grandiose liturgie de Ténèbres entièrement
puisée dans le Livre divin que les Juifs portent par toute la
terre... ».
C'est ainsi que fermente un monde encore obscur de passions
prêtes à éclater. Des conférences, des manifestations diverses
l'entretiennent. Bloy cite quelque part une conférence des étu-
diants sionistes de Montpellier (1). Et c'est, autour de l'auteur du
Salut par les Juifs, comme autour du chef des Cahiers de la Quin-
zaine, toute une littérature qui se forme, pathétique, et déjà
; (l) Le Sang du pauvre, cha\). x\iu.
256 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
« populiste » et « unanimiste », — pour servir ces aspirations collec-
tives, cette profonde poussée venue du fond des âges.
Parmi les fondateurs des Universités Populaires, on rencontre,
auprès d'un Charles Péguy, d'un Romain Rolland, un des poètes
de ce lyrisme judaïque où grondent, au lendemain de l' Affaire
Dreyfus, des colères indignées, un appel pressant, exalté, aux sen-
timents populaires. Il avait publié, en 1902, les vers de la Cité
présente ; mais c'est aux Cahiers de la Quinzaine qu'il fit surtout
entendre sa voix âpre et révoltée. Il y publie en 1905 les poèmes
intitulés Et vous riez, et, en 1909, son essai sur Israël Zangwill.
Par la forme même du verset, qu'il substitue au vers, il obéit à
l'appel de toute une race ; et peut-être est-il permis de conjec-
turer que ce même appel avait résonné aux oreilles de plus d'un
poète symboliste, au temps où le vers libre bouleversait les lois
traditionnelles du vers français. Mais l'effort de Spire a son origi-
nalité propre, parce que son vers libre garde plus délibérément
l'accent du verset biblique. Dans l'introduction par laquelle
Péguy présentait l'œuvre de Spire aux lecteurs des Cahiers de
la Quinzaine (1), il défendait la technique du poète juif d'être un
artifice de décadence ; il y voyait un système indépendant, ayant
ses droits propres, classique même à sa façon ; mais n'aurait-il
pu en chercher le secret dans les épigraphes mêmes de ses poèmes,
ces épigraphes empruntées aux Psaumes, ou au Rituel, ou au
Talmud ?
Quant aux thèmes, ce sont ceux que l'on peut prévoir : thèmes
de lamentations, de mur des pleurs. Rêvons ensemble, dit André
Spire dans ses Poèmes Juifs,
... parlons ensemble
De ce temple détruit que nous aimons toujours.
C'est la hantise des massacres :
Nous penserons ensemble à nos frères qu'on tue ;
Nous irons, à travers le cruel univers,
Découvrir un pays où reposer leur tête.
Et c'est aussi, on le devine, une éternelle espérance messia-
(1) Cette introduction a été recueillie au tome II des Œuvres en prose de
Péguy.
l'obsession de la vie en littérature 257
nique. Dans son drame de Samaël, publié en 1921, il exalte ce
rêve d'avenir :
Le lion comme le bœuf mangera de la paille,
Et un petit enfant les conduira.
Il évoque aussi, dans ses Poèmes Juifs
Ce demain éternel qui marche devant moi.
Par là, André Spire nous fait toucher à une filiation qui semble
avoir été peu remarquée : celle qui unit à ce messianisme judaïque
insatisfait du présent, tendu vers un avenir de bonheur et d'uto-
pie, cet autre messianisme, le messianisme social, cette religieuse
espérance d'avenir que les écrivains de laVie portent en eux-mêmes
de Léon Bloy, de Péguy au Georges Duhamel de la Pierre d'Horeb
et à ses amis les unanimistes. L'émotion fraternelle qui anime
ces poètes et ces romanciers, leur communion avec la cité mo-
derne, vous la reconnaîtrez dans un recueil de Spire dont le titre
est significatif : La Cité Présente. Entre l'espérance sioniste et
la littérature du prolétariat, il établit une intime solidarité. Tel
de ses Poèmes Juifs, intitulé Bruit de la Ville pourrait être lu
auprès de ceux où Verhaeren, a donné à sa poésie le fond tumul-
tueux de la vie collective :
Bruit de la ville...
Tu me hantes, immense clameur ;
Cris, colères, querelles,
Marche, travail, souffle des hommes,
Et leurs rires, leurs baisers, leurs larmes,
Et le battement même de leur cœur (1).
On retrouverait les mêmes thèmes chez cet autre poète d'Is-
raël, le genevois Flegenheimer, qui signa du nom d'Edmond
Fleg ses poèmes intitulés Écoute, Israël. Pour tracer une histoire
lyrique du peuple hébreu, ses accents ont ces mêmes intona-
tions de mur des pleurs, ces mêmes caresses de Terre Promise ; et,
comme ceux d'André Spire, ses rêves s'abritent sous des épi-
graphes prises à l'Ecclésiaste ou au livre des jubilés. Comme celle
d'André Spire, sa Terre Promise n'est pas seulement le patri-
moine du peuple hébreu, mais l'avenir de l'humanité réconciliée
autour de « l'arbre aux racines d'amour »,
Jusqu'aux temps où i)artout sur la terre féconde
Tous les peuples voudront le planter ;\ leur tour (2).
(1) V., outre l'étude de Péguy citée plus haut : Hertz, La poésie d'André
Spire, Mercure de France, 1923.
(2) Robert Vallery-Radot, L'enfant prophète, Edmond Fleg, Revue hebdo-
madaire, 1927.
17
258 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ou, enfin, écoutons Henri Franck, ce poète mort si jeune, — il
était né en 1889, il est mort en 1912, — l'auteur de la Danse
devant r Arche dont M^^ de Noailles a composé la préface, chanter,
selon sa propre expression, Israël « mort d'avoir donné un Dieu
au monde «. Mais il ne partage pas sa foi : « Les mots que tu as
dits, je ne les comprends plus. » Seulement, il éprouve, comme
André Spire et Edmond Fleg, ce pressentiment d'unanimisme,
cette solidarité humaine, qui est chez lui le sentiment de la cama-
raderie :
Tendresse humaine, adhésion de l'homme à l'homme,
O joie de nous sentir des c œurs contemporains.
Ces quelques figures, ces quelques citations permettent, sans
doute, de sentir comment se rejoignent les grands thèmes ju-
daïques, — messianisme, revendications, appel d'une terre pro-
mise, — et ceux qui sont familiers aux Léon Bloy, aux Jehan
Rictus, aux Péguy, aux Duhamel, aux Romain Rolland, aux
Jules Romains. Assurément, on est tenté de se demander si ces
thèmes n'apportent pas à l'esprit de la littérature française plus
d'un élément qui lui est étranger et qui l'altère. Ces poètes, André
Spire en particulier, ont parfois une sorte d'ironie grinçante qui
fait songer à Henri Heine. L'auteur des Poèmes Juifs se sent peu
d'accord avec certains aspects de l'intelligence française, trop^rai-
sonnable, trop éprise de clarté ; et il s'insurge
Contre la raison sèche de cette terre heureuse...
Il est vrai qu'Henri Franck, au contraire, d'une sensibilité
peut-être plus fine ou moins âpre, éprouve son accord profond
avec cette raison, avec ce goût français ; il aime en eux le génie
d'une nation vivante :
o raison ancienne en chaque siècle accrue,
O courage du monde et cœur de l'Occident,
Nation inventive et sensée, à vivante...
On s'attarderait, sans fin, à suivre ce filet de judaïsme dans
maintes veines de la littérature contemporaine ; on tracerait sa
l'obsession de la vie en littérature 259
ligne sinueuse à travers une pièce de Bernstein comme Israël
(1908) ; à travers des romans de Myriam Harry comme La con-
quête de Jérusalem (1903), comme La pelite fille de Jérusalem
(1914). Mais, au confluent où il rejoint le grand courant de l'Ecole
de la Vie, c'est l'œuvre de Jean-Richard Bloch que l'on rencontre.
Né à Paris en 1884, Jean-Richard Bloch était professeur, quand
il se déclara, avec plusieurs de ses amis, en révolte contre le
monde bourgeois. Dans la revue qu'il fonda avec eux, l'Effort,
devenu bientôt l'Effort libre, qu'il appelle une « revue de civilisa-
tion révolutionnaire », il publia, selon ses propres termes, ses
« premiers essais pour mieux comprendre mon temps ». Ces essais,
il les réunira en 1920 sous le titre Carnaval est mort. C'est-à-dire
que l'art est mort parce que la foi est morte, parce que Carême
est mort. Pour créer un art nouveau, il faut une foi nouvelle ; et
ce sera une foi sociale. Il dénonce l'origine de tout mal dans une
« répartition inique et maladroite du fait social » ; et il déclare
que « le grand principe capable de remplir le vide laissé par la foi
chrétienne est le principe révolutionnaire ». Ce programme, à dire
vrai, ne se distingue pas de tant d'autres proclamations que les
nouveaux évangélistes affichent aux murs croulants de la société ;
et il serait peut-être malaisé de distinguer cet écrivain de tant
d'autres apôtres, si deux traits distincts ne lui donnaient son
expression particulière.
Le premier de ces traits est la survivance du sentiment familial
judaïque, qui crée, entre les membres d'une même famille, ou, si
l'on veut, d'une même tribu, une large solidarité qui est déjà de
l'unanimisme. Le sentiment hébraïque de la tribu confine, par
un voisinage naturel, aux théories esthétiques du groupe de
l'Abbaye. Dans les contes que Jean-Richard Bloch publie en 1913
sous le titre de Lévy, et qui sont tout grondants encore des sou-
venirs de l'Affaire, le premier récit, celui qui donne son nom au
recueil, nous fait vivre dans une petite ville de l'Ouest, dans le
fracas même de cette Affaire. La panique qui secoue une famille
de commerçants, les Lévy, y fait lever un ferment de solidarité^
un sentiment collectif si fort, que, plus tard, lorsque ces liens se
seront desserrés dans l'apaisement de la prospérité, quelques-uns
regretteront ces temps héroïques : « Pour ranimer le sentiment de
notre race, chez les jeunes, il nous faudrait une nouvelle Afïaire. »
Du moins, une solidarité subsiste, que Jean-Richard Bloch a
illustrée dans un roman de 1918 : Et Compagnie. Histoire d'une
maison de commerce, drame quotidien de l'association commer-
ciale qui est en même temps solidarité familiale. Chacun des
260 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
membres du groupe a le sens vivant de l'unité collective. Une
tâche commune associe ces Israélites d'Alsace, qui, ayant opté
pour la France, doivent y refaire leur fortune. Et, du dénouement,
se dégage une conclusion plus large, Tidéal d'un avenir où ce fer-
ment d'unanimisme aura levé sur le monde, et ne sera plus celui
d'une race, mais celui des classes, des nations, renonçant à leur
individualisme, à leur exclusivisme.
A ce messianisme juif s'ajoute un autre trait, qui donne son
caractère à un autre roman, ou plutôt à un récit de voyage de
1924 : Sur un cargo. Le héros en est le vapeur La Panloire qui
fait route vers le Sénégal ; La Panloire avec tout son personnel,
et avec le romancier lui-même qui s'y est joint, pour chercher
une diversion au sortir d'une maladie. Et, du début à la fin, nous
vivrons le voyage au long cours, avec les escales, avec le labeur
du chargement de charbon à Cardiff, du chargement d'arachides
en Afrique. D'une relation maritime, nous attendions des pay-
sages, des costumes, de l'exotisme ; et nous ne trouvons qu'un
Cargo, avec ses matelots, ses ancres, tous les instruments du bord
dont chacun nous est désigné par son nom. Certes, l'eau nous
enveloppe ; une épopée de la mer balance de son rythme cette
simple et grandiose aventure. Mais le vrai sujet, le vrai cadre, c'est
le travail commun des hommes qui vivent sur ce cargo, et dont
l'ouvrage quotidien participe de cette grandeur démesurée de
l'Océan. L'homme-ouvrier, créateur dans la besogne de ses mains
et de son esprit, déploie les vertus de son espèce, que sollicite
chaque épisode du voyage. «Bergson, dit l'auteur, a voulu qu'on
remplaçât, dans la nomenclature zoologique, le terme qui servait
jusqu'ici à désigner l'iiomme, et qui était homo sapiens, par un
mot qui dépeignît plus justement l'originalité profonde de l'être
humain parmi toutes les créatures, l'expression d'homo faber. —
La vertu propre de l'homme ne réside pas dans la connaissance,
mais dans l'ingéniosité. » Ainsi s'élabore le roman de l'ingéniosité,
en une sorte de pragmatisme collectif, qui aboutit à l'unanimisme.
Cette vie en commun sur le cargo, le romancier y voit le type
authentique de la vie collective ; il va jusqu'à imaginer que le
cargo est « l'expression la plus forte de la vie monastique » : « Déra-
cinez un couvent, enlevez-lui ses dernières attaches terrestres...
vous saurez alors ce que j'ai été faire sur ce bateau. » Disons, plus
justement et simplement, que le travail humain, l'humble travail
humain, est le remède le plus sûr contre l'individualisme.
Un recueil de vers et de proses intitulé Locomotives commente
cette vérité. Nous avons vu Verhaeren chercher
l'obsession de la vie en littérature 261
... dans les routes de la vitesse
Un sillage nouveau vers la vieille beauté,
en écoutant et en absorbant dans son être
Les tonnerres des trains qui traversent la nuit.
Thème d'unanimité, qui unit l'àme et la matière, et d'oîi Jean-
Richard Bloch dégage l'idée d'une communion de l'homme et de
la machine. Il voit le travail de l'un se répercutant dans l'autre :
Le dessin suave d'une courbe s'avance, vers nous, — invite délicieuse, per-
suasion géométrique irrésistible ; déjà la voie nous incline vers elle, chacun
de nos muscles l'épouse d'avance el en presse la volonté (1 ). Nous l'attaquons de
toute notre vitesse. Que se passe-t-il ? Dans les bas jen'ensaisrien;lesessieux
s'arrangent avec les rails comme ils peuvent ; on y a pourvu au moyen de
bogies, de petits chariots. Ici, c'est pitié de contempler les efforts de ces lon-
gues poutres droites, pour s'inscrire dans ces lignes fuyantes ; on souffre pour
elles, avec elles, tout grince et se plaint. Limites de l'homme. Parodie là aussi.
Mais parodie qui finit par forcer le passage, comme le sanglot force le
nasillement du violon et triomphe de son absurdité même... Puissance de
l'homme.
Ainsi la puissance de l'homme est dans la victoire sur les choses,
mais en collaboration avec les choses. Là est la beauté du monde
moderne ; là Jean-Richard Bloch découvre le principe d'une
communion humaine et d'une foi : « Espère de chaque nouveau
venu le secret de cette communion que tu as tant de fois cherchée,
que tu sais bien impossible », — déclare ce même recueil. Georges
Duhamel ira par le même chemin à la « possession du monde » ;
mais cette voie, dans l'œuvre de Jean-Richard Bloch, longe le
mur des pleurs ; elle est toute hantée de l'ombre de terreurs en-
core récentes, de la cruauté humaine, du carnage. Et les espé-
rances les plus exaltées y contractent une sorte de tristesse pa-
thétique. La Nuit Kurde, où Jean-Richard Bloch met en action
le goût féroce de l'aventure, cette fureur d'Orient qui est la sur-
vivance sanguinaire de l'atavisme primitif, est la sombre contre-
partie de Locomotives et de Sur un cargo ; elle en donne l'explica-
tion secrète. Ce que le prophète d'Israël cherchait sur ce cargo
ou dans le vertige de ces machines modernes, c'est une assurance
contre les haines humaines (2).
(1) Cl. les vers de Verhaeren :
Et mes muscles bandés où tout se répercute.
Et se prolonge et tout à coup revit,
Communiquent, minute par minute,
Ce vol sonore trépidant à mon esprit.
(2) Cf. le livre de Cécile Delhorbe cité plus haut, el la pénétrante analysa
262 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ces noms de Jean-Richard Bloch et d'Henri Franck, d'Edmond
Fleg et d'André Spire n'épuisent pas cette poussée judaïque, dont
on trouverait par exemple, chez Marcel Proust, l'un des plus
vivaces rejetons (1). Et au delà du cercle de la synagogue, le
thème va s'étendant ; une curiosité inquiète ou amicale passe
dans les romans les plus divers, dans les relations de voyages ou
les récits d'histoire des étrangers et des indifférents. Jérôme et
Jean Tharaud, dans L'ombre de la Croix, dans Un royaume de
Dieu, enferment cette « odeur de misère, de tabac, de linge
mouillé » que Léon Bloy respirait assurément dans les poèmes
yidisch ; mais, derrière les tristes caftans noirs qui passent dans
leurs pages, ils laissent flotter la robe antique d'Esther ; dans ces
voix qui chantent monotonement, ils sentent le souffle de l'esprit,
une espérance qui vient de très loin, du fond des temps, du brû-
lant climat de Judée ; dans ces criées où circulent tous les vins
du monde, — « car est-il un pays où il n'y ait pas de Juifs » ? —
ils croient apercevoir les amphores miraculeuses des noces de
Cana. De même, Pierre Benoît ira vers le Puits de Jacob. De même
Georges Duhamel vers la Pierre d'Horeb. La Daria de la Pierre
d'Horeb symbolise une nouvelle Europe, née avec le siècle : « Des
plis de sa robe, dit le romancier, s'échappait un parfum com-
plexe, essences étrangères, mais où je distinguais aussi l'arome
inquiétant des idées » ; elle apporte, avec la pensée russe, les pres-
tiges d'Orient : .( la suavité d'Esther, la noblesse de Judith»; et le
Français qui l'aime se sent transporté dans un autre pays, grisé
d'une liqueur orientale qui l'arrache à ses traditions, à sa raison,
qui le lance à la découverte... Daria Herenstein, sœur cadette et
ennemie de l'Aphrodite alexandrine. Celle-ci invitait la génération
de Pierre Louys à une vie de volupté ; celle-là, descendante fidèle
des grandes séductrices de la Bible, invite une génération nou-
velle à une vie de conquête.
{A suivre.)
consacrée à l'œuvre de Jean-Richard Bloch par Gonzague Truc dans Quelques
peintres de V homme contemporain, Spes, 1926.
(1) D. Saurai, Le Judaïsme de Proust, Les marges, 15 octobre 1925. —
Parmi les symptômes de ce courant littéraire, rangeons la collection Jwdalsme
chez l'éditeur Bieder, et la publication de la Revue Juive. Cf. : Léon Berman,
Histoire des Juifs en France, Lipschutz, 1937 ; Kadni-Cohen, Apologie pour
Israël, Lipschutz, 1937 ; Saint-Yves d'Aveydre, Mission des Juifs, «te.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres-
VI
Un moine féodal : Geoffroy de Vendôme.
A l'étude des savants ou des humanistes, il est bon, croyons-
nous, d'ajouter celle d'un homme d'action. Geoffroy, abbé de
Vendôme, batailla contre les comtes de Vendôme et d'Anjou, les
abbés des monastères voisins, les évêques qu'il juge trop indul-
gents, tels Hildebert de Lavardin et Yves de Chartres, il rompit
même quelques lances contre les faiblesses de Pascal IL Mais
toutes ces actions sont inspirées par une doctrine, qu'il est facile
de dégager. C'est une très curieuse doctrine.
D'abord Geoffroy est moine et il a, comme il sied, une grande
horreur de la femme. «Fuyez ce sexe mauvais, écrit-il à ses moines,
(Ep, IV, 24) (1) ; c'est une femme qui perdit notre premier père,
qui pourtant était à la fois son époux et son père ; c'est toujours
ce sexe qui fît périr Jean Baptiste et livra l'invincible Samson à ses
ennemis. On peut dire que la femme a tué Jésus, car, si elle n'a-
vait pas apporté le péché sur terre, le Christ n'aurait pas eu à
mourir, ni les hommes. C'est par la femme que la mort a été
introduite, et ils peuvent la regarder comme leur bourreau tous
ceux qui, jusqu'à la fin du monde, descendront dans le tombeau.
Maudit soit ce sexe qui ignore la pudeur, la bonté et l'amitié,
sexe qui est surtout à craindre quand il inspire l'amour.» Ces idées
(1) Les lettres de Geoffroy se trouvent au tome 157 de la Palrol. lai. — De
plus, Migne les a fait précéder de la notice que l'histoire littéraire de la France
(t. XI) a consacrée à Geoffroy.
264 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
antiféministes seraient fausses et funestes, si elles inspiraient une
morale humaine, car elles n'iraient à rien moins qu'à proscrire la
famille et à rejeter la femme hors l'humanité ; mais pour un
moine elles sont excellentes et elles inspirèrent à Geoffroy des
actions très sages. Robert d'Arbrissel était un ardent missionnaire
qui souvent se laissait entraîner par son enthousiasme, sans te-
nir compte des sages conseils des évêques Marbode ou Hildebert.
Il était confiant et naïf. Ainsi n'hésitait-il pas à réunir autour de
lui, afin de les sanctifier davantage, les hommes et les femmes
qu'il avait convertis ; parfois même, sans doute par souvenance
de certains traits que raconte l'Ecriture Sainte (1), il cou-
chait au milieu d'elles sans céder à aucun désir charnel. «C'est là,
écrit Geoffroy (Ep. IV, 47), un genre extraordinaire de martyre,
et surtout c'est un acte imprudent que l'Eglise défend avec grande
raison. Tes intentions sont pures, mon frère, mais la femme
est un serpent subtil ; ne sois jamais tellement confiant en ta
vertu que tu croies ne pas tomber, même si tu marches sans pré-
caution.» Il faut avouer que la lettre de Geoffroy est remplie de
bon sens.
Les laïcs ne sont guère plus estimés que les femmes par l'abbé
de Vendôme, c'est qu'ils n'appartiennent pas à la société des clercs,
la seule qui compte à ses yeux. Ses moines lui écrivent qu'un curé
des environs a une conduite peu édifiante, il aurait frappé le mari
d'une femme qu'il convoitait. « Si le fait est vrai, répond Geof-
froy, ce prêtre est gravement répréhensible, mais ce n'est pas à
nous de le juger ; tant que l'évêque n'a pas promulgué sa sentence
nous n'avons pas le droit de parler ni même d'avoir une opinion.
Quand il s'agit de l'honneur d'un clerc, nous ne devons pas écou-
ter les rumeurs populaires. Il faut conduire le peuple, non le sui-
vre ; rappelons-nous le proverbe : il doit marcher devant, celui
qui conduit l'âne ; le peuple c'est l'âne, vous devez le précéder,
le guider, et non pas marcher à sa suite» (Ep. IV, 46).
Femmes et laïcs appartiennent à un monde corrompu par le
péché ; très rares sont les heureux prédestinés qui échappent à la
contagion universelle ; la presque totalité des humains est une
masse de perdition, ils courent sur le chemin de l'enfer, et c'est
par grappes innombrables qu'ils tombent dans le trou fétide et
brûlant. Au milieu d'une société cruelle, pillarde et sensuelle,
les monastères sont des oasis de paix. «Vraiment, s'écrie Geoffroy
(Ep. V, 14), c'est un grand honneur que d'être religieux. »
(1) Eex vero non cognovil eam. 3 Reg., 1-4. II s'agit du roi David devenu
vieux et qui ne pouvait plus retrouver de chaleur.
à
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 265
Geoffroy sait défendre son oasis monacal. Il le défend contre
toute incursion, d'où qu'elle vienne (1). Il bataille contre le sei-
gneur de Vendôme et il réussit à obtenir que les légats du pape
condamnent le comte à se rendre nu-pieds dans le chapitre de
l'abbaye et à y faire acte de soumission. La veuve reprend la
lutte, et aussitôt il écrit à l'évêque du Mans, Hildebert, pour le
mettre en garde contre les manœuvres de la comtesse, c'est une
femme, donc un être habitué à tromper (Ep. III, 21).
Quand une difficulté pratique se présente, aussitôt Guillaume
la pose sur le terrain dogmatique. Il vit dans l'absolu, et tout ce
qu'il voit lui apparaît sous le jour de l'éternité. Ainsi les évêques
demandent que les abbés élus leur fassent acte de soumission.
Impossible, réplique Geoffroy, ce serait simonie. En effet, l'abbé
obtiendrait confirmation de sa dignité, qui est bien ecclésias-
tique, en abandonnant une chose aussi précieuse, et même plus
précieuse que l'argent, à savoir sa liberté ; recevoir l'obédience
de l'évêque, c'est acheter avec son âme un bénéfice qui n'appar-
tient qu'à Dieu, aux orphelins et aux pauvres. Or prétendre ven-
dre et acheter ce qui est à Dieu, c'est la plus coupable des héré-
sies, et c'est commettre le péché contre l'Esprit que Jésus nous
déclare irrémissible.
Prétendre imposer des décimes à un monastère n'est pas moin-
dre péché, quelle que soit l'autorité rapace qui taxe, car c'est tou-
jours dépouiller l'Église de Dieu. Les rois qui prélèvent des con-
tributions sur les richesses ecclésiastiques abusant de leur force
brutale, ce sont des tyrans ; mais un évêque, et même l'évêque de
l'Église romaine, qui est la mère de toutes les autres églises, n'a
pas davantage le droit de dépouiller les communautés religieuses
(Ep, III, 41), Geoffroy ne possède pas encore la concepti m cen-
tralisée de la chrétienté, qui sera en si grand honneur au siècle
suivant ; pour lui la sainte Église est hiérarchisée, sans doute,
mais chaque église particulière conserve quelque autonomie ; les
biens qui lui sont amenés n'appartiennent ni au roi, ni au pape,
mais exclusivement au saint qui est le patron du lieu, et nul
homme n'a le droit de prélever quelque dîme sur le patrimoine
d'un saint.
(1) Pour le détail de ces luttes, voir Corapain, Geoffroy de Vendôme, Pari»,
1891.
266 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
On devine aisément l'attitude tranchante que devait prendre
Geoffroy dans la querelle desinvestitures. Un esprit souple comme
Yves de Chartres est toujours disposé à chercher des solutions
moyennes qui concilieraient les deux parties, c'est qu'il voit sur-
tout l'aspect politique de la question. Par les grands domaines
attachés à leur siège épiscopal ou à leur abbaye, les prélats sont
devenus des seigneurs féodaux, donc ils sont pris dans l'enche-
vêtrement des droits et devoirs qui constituaient la société.
Aussi Yves ne s'étonne pas qu'un évêque promette obéissance
temporelle à son suzerain, et reçoive de lui l'investiture de ses
domaines ; c'est une affaire qui n'a rien de religieux ; pourvu que
le prince n'ait pas la prétention de transmettre le pouvoir spiri-
tuel, ce qui serait évidemment une hérésie et aussi une stupidité,
peu importe le geste rituel par lequel se fait l'investiture, peu im-
porte que ce soit par la main, la parole ou le sceptre (Mig., col.
73). L'abbé de Vendôme ne peut partager cette indifférence, car
il place la question sur le terrain dogmatique, et dans tout geste
de soumission à un prince temporel il voit une hérésie horrible.
Pour Geoffroy, des prélats ecclésiastiques qui reconnaissent
que leur domaine et leur juridiction seigneuriale sur des feuda-
taires et des serfs leur font contracter certaines obligations envers
le prince qui se tient au sommet de la hiérarchie du pays, sont
purement et simplement des hérétiques. Ils enchaînent l'Église
et, autant qu'ils le peuvent, ils font de l'épouse du Christ qui de-
vrait être chaste et libre, la concubine et la servante de la société
séculière. Le prince, sous prétexte de s'assurer qu'une partie de
son royaume passe en mains sûres, prétend donner l'investiture
avant la consécration sacramentelle ; qui ne voit que, par ce dé-
tour, la collation des pouvoirs ecclésiastiques passe à des laïcs ?
L'ordre de l'Eglise est perverti. Ajoutez que l'odieuse simonie
s'installe, car pourquoi le roi veut-il avec tant d'insistance con-
férer le pouvoir temporel des prélats, si ce n'est parce qu'il espère
honneur et profit ? Un évêque intronisé par les séculiers a, pres-
que toujours, acheté sa charge par des présents ou des abandons.
L'Église doit demeurer pleinement indépendante et ne pas se
laisser ligotter par les liens tissés sournoisement par les puissan-
ces séculières. Les laïcs sont des sujets, non des maîtres ; à eux de
recevoir les sacrements et c'est une monstruosité hérétique que
de les voir donner à l'église un sacrement. Or l'anneau et la crosse,
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 267
ces instruments de l'investiture, sont des sacrements ecclésiasti-
ques au même titre que le sel, l'eau et les autres matières sans les-
quels on ne peut consacrer ni hommes ni églises (Ep. III, 11).
Geoffroy parle avec l'énergie d'un féodal qui ne veut renoncer
à aucun de ses privilèges, son attitude est légèrement anarchique ;
et cet aspect de vieux seigneur solitaire et absolu apparaît avec
plus de netteté, à mesure qu'on voit le fougueux abbé s'avancer
dans la controverse. Si les évêques refusent d'entrer dans la so-
ciété féodale, une solution très simple se présente, qu'ils renon-
cent à être des seigneurs avec juridiction temporelle. Mais les
évêques doivent vivre, et même vivre largement, réplique Geof-
froy. Comment le pourraient-ils, s'ils ne possèdent pas de terre ?
Sans puissance temporelle l'évêque tombe à la merci du seigneur,
c'est un serf ; aussi doit-il défendre ses domaines avec la même
ardeur que son indépendance spirituelle ; ces deux libertés se
confondent pratiquement.
En 1111, lepape Pascal, prisonnierde HenriV, concède à ce der-
nier « le droit de conférer l'investiture par la crosse et l'anneau
aux évêques et aux abbés de son royaume qui auront été élus
sans simonie ni violence ». Ils recevront ensuite la consécration du
prélat compétent. Aussitôt Geoffroy proteste. « Vous êtes héré-
tique, écrit-il au pape (Ep. I, 7). Les apôtres Pierre et Paul ont
fondé la foi chrétienne en préférant le martyre à l'apostasie. Vous
vous perdez et votre âme et les âmes qui vous sont confiées, en
sanctionnant une pratique dont les saints ont amplement démon-
tré le caractère hérétique. Vous pouvez encore vous intituler le
pasteur universel, en fait vous n'appartenez plus à l'Église. Votre
faute est impardonnable et ceux qui cherchent à l'excuser ne font
que l'aggraver. Par vous, l'épouse du Christ a perdu ses trois pa-
rures, la foi, la chasteté, et la liberté ; la foi puisqu'elle admet ce
que le Maître a défendu, la chasteté puisqu'elle est devenue l'é-
pouse adultère d'un pouvoir laïc, la liberté puisqu'elle est sou-
mise à des séculiers. Vous êtes le chef, mais votre dignité ne doit
pas vous mettre à l'abri de nos protestations. Le prophète Ba-
laam trahissait, son ânesse éleva la voix ; Lucifer veut entraîner
à sa suite le peuple chrétien, nous dénonçons l'impiété afin de ne
pas tomber dans l'immonde abîme du désespoir. » — Devant
d'aussi véhémentes objurgations, approuvées par tout le parti
des réformistes, le pape se rétracta et cassa la concession.
La lutte continue et l'univers retentit de la bataille entre « les
deux moitiés » de Dieu ; les ruines s'accumulent. Aussi, en 1119,
268 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
SOUS le pape Calixte II, Geoffroy, effrayé par les catastrophes,
adoucit son intransigeance (1) :
Pour éviter le scandale et le schisme, et bien que les lois et les canons n'aient
rien disposé à ce sujet, on accorde aux rois un droit d'investiture tel que son
exercice ne puisse être un crime ni son effet préjudiciable à l'Eglise. Il est évi-
dent que c'est chose condamnable d'accepter d'un autre que de son consé-
crateur l'investiture par la crosse et l'anneau, car ce sont des sacrements ; le
laïque ne peut les donner pas plus qu'il ne peut consacrer un évêque. D'autre
part, les rois ne peuvent pas prétendre véritablement donner à nouveau, ou
accorder par l'investiture, des biens qui appartiennent déjà à l'Église: cette
prétention est vaine
et voilà le point où Geoffroy adoucit ses anciennes revendica-
tions,
Cependant elle n'est pas criminelle. Tout autre est l'investiture qui fait
l'évêque ; tout autre celle qui lui reconnaît ses moyens de subsistance. L'une
procède du droit divin, l'autre du droit humain. Supprimez le droit divin et
l'évêque n'est plus créé au point de vue spirituel ; supprimez le droit humain
et l'évêque perd la possession des biens dont il retire sa subsistance corpo-
relle. L'Eglise n'aurait pas de possessions si elles ne lui étaient données par les
rois, et si le clergé n'était pas investi par eux, non des sacrements, mais des
possessions terrestres... Les rois peuvent donc sans offense, après l'élection
canonique et la consécration, reconnaître à l'évêque jouissance de ses biens,
aide et protection, par l'investiture royale de possessions ecclésiastiques ;
quelque soit le symbole par lequel cela se fait, cela ne porte tort ni au roi, ni
au pontife, ni à la foi catholique.
On sait que le concordat de Worms (1122) n'admit pas que ce
symbole fût la crosse et l'anneau ; mais, concession infiniment
grave aux yeux de Geoffroy, il admet que l'investiture royale fut
antérieure à la consécration.
L'indépendance féodale de Geoffroy, d'abord si intransigeant
et si anarchiste, se discipline sous la pression des faits ; et il finit
par admettre que dans une société ordonnée, telle que se dessine
déjà la France du xir- siècle, aucune juridiction ni aucune pro-
priété terrienne, — ces deux droits sont alors solidaires, — ne
peut échapper au contrôle du roi.
Geoffroy n'a pas de doctrine personnelle sur les relations des
deux poux^oirs ; il les accepte tels qu'ils se présentent, et il n'hé-
site pas à les regarder tous deux comme fondés par Dieu ; mais
il ne serait pas homme d'Église s'il n'admettait pas la supériorité
(1) Op. IV. Libfilli de lit-, H, 690. Nous empruntons la traduction à Com-
pain, Geoffroy de Vendôme, p. 99. Bibli. Hautes-Etudes, Section philolo- |
gique et historique.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 269
du pouvoir spirituel : «La volonté de notre Seigneur le Christ, c'est
que le glaive spirituel et le glaive matériel soient pour la défense
de l'Eglise ». On sait le sort qu'eut plus tard cette formule, dont
les théologiens se servirent pour essayer d'instituer une théocra-
tie universelle ; sous la plume de Geoffroy elle signifie simple-
ment que la seule mission des puissances séculières, au moins la
seule mission sérieuse, celle que Dieu veut, celle qu'un moine doit
considérer, c'est la défense de la foi chrétienne. Le roi doit
défense et secours à l'évêque (Ep. IV).
Geoffroy se montre presque toujours un zélé partisan du pape ;
et l'on trouve dans ses lettres les affirmations les plus flatteuses
pour le Saint-Siège : l'Eglise romaine n'a jamais erré, sa juridiction
s'étend sur l'Église entière et c'est toujours périlleux et condam-
nable que de ne pas lui obéir. C'est elle qui veille sur les orphelins
et les faibles ; elle encore qui sait punir les rois injustes qui vio-
lent les droits sacrés des abbayes et des évêchés. L'Église romaine
est la mère infaillible et débonnaire de tous les chrétiens. Ce qui
ne signifie pas sous la plume de notre fier abbé, que les individus
placés à la tête de cette Église privilégiée, parle Christ, en la per-
sonne de Pierre, se montrent toujours à la hauteur de leur tâche.
Ils sont faillibles et le pape Pascal, nous affirme Geoffroy, est tombé
dans l'hérésie à propos de la querelle des investitures. Le Saint-
Siège a une juridiction universelle, soit, mais tel pape peut com-
mettre des injustices ; ainsi un moine de Vendôme est entré, sans
l'autorisation de Geoffroy dans un monastère de Cluny, c'est un
odieuse injustice, écrit notre abbé (Ep. IV, 2) et si vous prétendez
que le Saint-Siège vous a donné le droit de recevoir des moines
fugitifs, je réponds que le pape a eu tort ; il a outrepassé les droits
que le Christ a concédés à Pierre.
Geoffroy de Vendôme ne se laisse pas davantage impressionner
par la dignité des légats pontificaux. Il ne les respecte et ne
leur obéit que si eux-mêmes respectent et défendent les privilè-
ges de l'abbaye de Vendôme, alleu et patrimoine de Saint-Pierre,
et il déclare net qu'ils sont de mauvais serviteurs du Saint-Siège
dès qu'ils montrent peu de zèle en faveur de son monastère. Le
légat Girard d'Angoulême, — un normand remarque avec mépris
notre abbé angevin, — avait accusé Geoffroy d'avoir mal parlé
du pape, sans doute à l'occasion des concessions de Pascal II.
Geoffroy se fâche. «Je suis le fils soumis du Saint-Siège, et quicon-
que dit le contraire n'a qu'à se montrer, je me chargerai de lui
faire rentrer son mensonge» (Ep. 1,21). Dans la lettre suivante,
notre fougueux abbé attaque la dignité du légat: «par grâce et non
270 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
en raison de vos mérites, l'Eglise romaine a élevé votre petitesse,
si bien qu'aujourd'hui votre doigt paraît plus gros que le corps
entier de votre père. Vous devriez être reconnaissant, alors que
vous desservez notre maître en ne protégeant pas les fidèles ser-
viteurs du Saint-Siège. Vous trahissez. » Et Geoffroy accumule les
accusations : le légat aurait vendu ses jugements ; il aurait
excommunié le comte d'Anjou, Foulques V, pour plaire au roi d'An-
gleterre; Geoffroy conclut: «ne cherchez pas à dépasser votre mis-
sion ; vous êtes légat pour une cause déterminée, hors de là vous
n'avez aucun pouvoir. Je vous ai entendu déclarer que vous aviez
la puissance de déposer les évêques, c'est grande présomption ;
vous vous arrogez ce qui n'appartient qu'au pape. Si vous disiez
vrai, si vous étiez un second pape, l'appel à Rome, aujourd'hui
si facile, deviendrait inutile ; on n'aurait qu'à s'adresser à vous,
et le Saint-Siège tomberait dans le néant. »
Geoffroy de Vendôme conserve sous son froc de moine l'esprit
indépendant et batailleur d'un seigneur féodal ; et cependant il
prépare, peut-être inconsciemment, l'avènement de la centrali-
sation papale, que nous voyons pleinement réalisée au siècle
suivant. Pour se soustraire à la juridiction épiscopale, qui est
proche et qui par suite risque parfois d'être gênante, il fait son-
ner bien haut l'exemption dont jouit le monastère de Vendôme.
On ne peut rien contre les biens de cette abbaye, car ils sont la
propriété du Saint-Siège ; nul évêque ne peut commander aux
abbés de ce monastère, car ils relèvent immédiatement du pape.
Par ces protestations, il contribue à réaliser les aspirations ro-
maines vers la centralisation et son action est un exemple, donc
plus efficace que la prédication d'une théorie quelconque.
Dans l'Église comme dans l'État laïc, les mêmes causes ont
produit les mêmes efïets : l'impatience ombrageuse des seigneurs
locaux les fait sans cesse appeler à l'autorité lointaine contre l'au-
torité voisine, et cette pratique favorise fatalement la formation
d'un pouvoir central tout-puissant. Les féodaux préparent eux-
mêmes leur déchéance, car une fois la juridiction immédiate du
roi ou du pape solidement établie dans le royaume ou dans l'É-
glise, les autorités intermédiaires perdent leur originalité propre,
elles ne sont plus, aux mains du chef suprême, que des agents de
transmission ; l'ordre social y gagne, sinon la vie intérieure qui
est toujours fille de liberté. C'est ainsi que Geofïroy, homme du
passé, a préparé efficacement la venue d'une nouvelle société.
{A suivre.)
Le Mystère Poétique
par Pierre TRAHARD,
Professeur à V Université de Dijon.
X
L'Expérience poétique de Paul Valéry.
Paul Valéry s'est trop souvent expliqué sur son cas pour que nous
ne recueillions pas d'abord son témoignage (1). Il nous dit d'une
part ce qu'il ne veut pas, d'autre part ce qu'il veut. Rien de plus
clair chez ce poète qu'on accuse d'obscurité.
Que rejette-t-il ? Beaucoup d'éléments jugés par d'autres
essentiels à la poésie. Pour atteindre la poésie pure, Valéry croit
qu'il est inutile de recourir au rêve, à l'enthousiasme, à l'improvisa-
tion, à l'intuition, à l'instinct..., bref à toutes les formes de la sensi-
bilité humaine. Pourquoi ? Parce que la sensibilité trouble le
poète et lui ôte la maîtrise de soi, maîtrise dont il a besoin pour
s'exprimer et pour exécuter une oeuvre digne de ce nom. D'ailleurs
la sensibilité est aujourd'hui en voie d'affaiblissement ; compro-
mise par les conditions extravagantes de la vie moderne, désaxée
par une civilisation industrielle et guerrière, où l'homme est féroce
pour l'homme, elle ne connaît plus que des excitations morbides
et des intoxications insidieuses, elle exige de nous une plus
grande dépense d'énergie, parce que la délicatesse de nos sens
s'émousse. Nous retournons à la brute, et notre organisme, soumis
à la trépidation, au vacarme, aux odeurs nauséabondes, aux éclai-
rages violents, aux boissons infernales, aux excitants sournois,
aux émotions grossières, à l'énervement quotidien, perd ainsi la
paix des profondeurs de l'être. Comment une sensibilité aussi
dégénérée servirait-elle au poète ? Valéry souligne d'ailleurs
(1) Les témoignages étrangers abondent déjà ; je ferai appel, entre autres,
à ceux do Bremond^ F. Lefévre. Alnin, Thihaudct, G. Cohen, IIubert-Fabu-
reau, K. Noulet, etc.. J. Soulairol prépare une étude sur Valéry.
272 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
avec raison que cette dégénérescence de la sensibilité entraîne
celle de l'intelligence et des vertus spirituelles (1). C'est tout de
même à l'esprit qu'il va demander, selon le mot de Zweig, la
« guérison » et le salut.
Donc, proscription de la sensibilité. « Comme il s'est vu en
peinture, écrit Valéry, le résultat de l'évolution qui a consisté
à diminuer indéfiniment le rôle du travail intellectuel et à faire
dépendre l'exécution de la seule sensibilité n'a pas toujours été
heureux (2). » Il faut donc revenir au travail intellectuel, et se
persuader d'abord que le poète doit être éveillé, conscient. Son
grand ennemi est le rêve, qui le plonge dans une léthargie où
tout effort d'organisation devient impossible (3). A plusieurs re-
prises Valéry condamne formellement le rêve, et, avec lui, la
rêverie. « La véritable condition d'un véritable poète est ce qu'il
y a de plus distinct de l'état de rêve », affirme-t-il, et encore : « Il
faut craindre toujours de se rendre à l'erreur moderne et commune
de confondre le rêve avec la poésie » (4). C'est l'erreur grossière et
persistante de M. Souriau dans son étude sur la hêverie edhé-
tiqiie. En revanche, Valéry se rencontre avec Bergson qui, dans
V Evolulion créatrice, traite le rêve « avec son fatras d'inutiles
souvenirs comme l'irruption de la matérialité véritable dans l'es-
prit ». « Il n'est donc plus question de découvrir dans l'oisiveté
du rêve l'excellence même de l'esprit ; le rêve manifeste au con-
traire notre chute dans l'espace (5). » Cette chute, cette irruption
de la matérialité, voilà ce dont Valéry ne veut pas.
Il ne veut pas davantage de l'enthousiasme ni des fausses
vertus qu'il suscite. Dans V Introduction à la méthode de Léonard
de Vinci, il déclare sans ambages : « Je trouvais indigne, et je le
trouve encore, d'écrire par le seul enthousiasme. L'enthousiasme
n'est pas un état d'âme d'écrivain. » Il va plus loin, et il affirme
avec un héroïsme dont on s'étonne, en soulignant tous les mots
de cette déclaration sensationnelle : « J'aimerais infiniment
mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité
quelque chose de faible que d'enfanter à la faveur d"une transe et
hors de moi-même un chef-d'œuvre d'entre les plus beaux (6). )>
(1) Variété, 111,281 à 286.
(2) Pièces sur VArl, p. 195.
(3) Ainsi pensait Mallarmé (Cf. Rovère : Mallarmé, p. 37).
(4) Variété, 1, 56. — Pièces sur VArl, p. 180.
(5) U Evolution créatrice, p. 218, 220, 226,228. — Cf. Jankélévich, Bergson,
p. 183,240.
(6) Variété, I, 169 ; 11,226. — Cf. Hubert-Fabureaii, Valéry, p. 104-105.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 273
Cruel paradoxe, et qui fit scandale. Valéry vient de s'en expliquer :
« C'est qu'un éclair ne m'avance à rien, dit-il. Il ne m'apporte que
de quoi m'admirer. Je m'intéresse beaucoup plus à savoir produire
à mon gré une infime étincelle qu'à attendre de projeter çà et là
les éclats d'une foudre incertaine (1). » Mauvaise explication, et si
égoïste ! Le pronom personnel, je, moi, intervient trop. Valéry ne
s'occupe que de lui, ne juge l'acte poétique que par rapport à lui.
Osons lui répondre que ce qui nous intéresse, c'estle chef-d'œuvre,
anonyme au besoin (2), et non la manière dont il est conçu, ou
les réactions qu'il exerce sur son auteur.
Mais Valéry, tout en s'étudiant, se mutile à plaisir, et sans répit.
Avec l'enthousiasme il sacrifie la naïveté. Un vrai poète ne peut
être naïf. Ainsi Verlaine est un faux naïf, donc un hypocrite (3).
Valéry sacrifie également l'improvisation, le feu du ciel, le re-
cours au hasard, qui facilitent les prestiges immédiats au mépris
de la perfection et de la postérité (4). Si, enfin, Valéry fait grâce
à l'intuition, c'est à la condition qu'elle serve de support au déve-
loppement logique d'une pensée abstraite ; ainsi les Chinois,
peuple intuitif, pâtissent d'avoir négligé les mathématiques (5).
A ce programme négatif Valéry oppose un programme cons-
tructif. S'il rejette le rêve, l'enthousiasme, la naïveté, le hasard,
l'intuition, il recommande tout ce qui, dans l'acte créateur, relève
de l'intelligence, de l'esprit et de la raison. La poésie est une œuvre
de peine et d'art, de calcul et de volonté. L'inspiration ne lui
suffit pas ; elle exige une recherche préméditée, une pensée assou-
plie, elle doit consentir à des gênes étroites, à des contraintes, à
une discipline intellectuelle, bref à des « chaînes volontaires ».
Valéry se plaît à ces contraintes au point d'aggraver la loi des
trois unités. Non seulement il se mutile, mais il s'inflige la torture.
Pour lui, l'idée de composition, de création technique, de cons-
truction, d'architecture, aérienne ou massive, est la plus poétique
des idées (6). Sans doute il accorde que l'arrangement et l'har-
monie finale des propriétés indépendantes ne s'obtiennent que
« par miracles et efforts volontaires combinés » (7). Mais il compte
(1 ) Revue de Paris, 15 décembre 1937, p. 739.
(2) Valéry est partisan de l'anonymat 1 [Ibid., p. 744-745.) .
(3) Variété, 11, 183. — Porche est aussi sévère pour Verlaine (Cf. Verlaine
ici qu'il fui, Paris, Flammarion, in-12, s. d., p. 34.)
(4) Varivlé, 111,50-51.
(5) Pièces sur VArl, p. 70.
(6)Cf. Variété, 1,56,65, 11,226; III, 70..., Pièces sur/' Arf, p. 36. —Thibau-
det, ouvr. cité, p. 35, 71 à 138 ; Noulet, ouvr. cité, p. 47.
(7) Pièces sur VArl, p. 24.
18
274 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
beaucoup plus sur les efforts que sur les miracles. « Tout jeune,
dit-il, je n'estimais rien et ne voulais rien retenir de ce que [mon
esprit] pouvait produire sans effort (1). » Bref, sa déesse est l'In-
telligence.
O ma mère Intelligence
De qui la douceur coulait,
Quelle est cette négligence
Qui laisse tarir ton lait (2) ?
Aussi tel critique, comme M'^^ E. Noulet, consacre-t-il deux
cents pages à justifier l'opinion générale que Valéry est« le poète
de l'intelligence », qu'il interroge l'intelligence, tantôt nue et
matinale, tantôt armée et parfaite, que cette idée de l'intelligence
universelle et consciente anime tous les héros du poète, Léonard
de Vinci, Teste, Eupalinos..., que le seul sujet traité par Valéry
est l'idée du drame intellectuel, la seule matière de sa poésie la
description des phénomènes mentaux et la prise de conscience de
l'intelligence par elle-même, qu'enfin la gloire du poète est
l'annexion à la poésie du problème de la connaissance. Bref,
c'est sa conception de la poésie pure qui fait de lui le poète de l'in-
telligence, seule capable d'enchaîner les pensées (3). De son côté
M. Hubert-Fabureau insiste sur la conscience lucide et pure, l'in-
flexible rigueur de la poésie valéryenne (4).
Rien n'est absolument neuf dans le système de Valéry. L'au-
teur du Cimelière marin rejoint l'étroit classicisme de Malherbe
et de Boileau, de Chapelain et de d'Aubignac, comme il rejoint
l'intellectualisme dont Diderot fait preuve dans le Paradoxe sur
le Comédien. Champion de la méthode, il reprend le culte de la
raison, cher au xvii^ siècle (5). Mais plus encore que de Boileau
et de Diderot il se rapproche d'E. Poe, dont The Poeiic Principle
contient déjà les formules arides de la poésie pure, et dont le com-
mentaire sur le Corbeau explique la genèse de l'œuvre poétique.
Nul doute que Valéry ne s'inspire de très près, et dans les termes
mêmes, de ce long commentaire, où Baudelaire s'était attardé avec
raison. Poe est en effet un platonicien et un métaphysicien qui
(1) Revue de Paris, 15 décembre 1937, p. 722.
(2) Poésies, p. 124. Dans son Introduction à la Poétique, Paris, Gallimard,
in-12, 1938, Valéry se répète sans aucun profit.
(3) Cf. Noulet, Ouvr. cité, p. 9 à 11, 19, 117, 140, 199.
(4) Ouvr. cité, p. 21 à 70. — J. Romains veut-il parodier Mallarmé et Valéry
dans son Strigelius, poète chez qui l'intelligence suffît à fabriquer un poème ?
(Les Hommes de bonne volonté, XIÎ.)
(5) Cf. Hubert-Fabureau, ouvr. cité, p. 101-102.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 275
construit d'une façon dialectique sa définition de la poésie et sa
poésie même. Il en résulte des poèmes à demi lyriques, à demi phi-
losophiques ou mystiques, et une volonté nette de réduire le
poème à sa propre essence. Poe, explique Baudelaire, a l'inspira-
tion, l'enthousiasme, mais il déteste le hasard et l'incompréhen-
sible, préfère le travail, la méthode, l'analyse, les combinaisons,
le calcul : l'art, pour lui, est une délibération. Les poètes veulent
faire croire qu'ils composent avec frénésie, dans une sorte d'in-
tuition extatique, alors qu'ils sont prisonniers de chaînes et de
« trucs », alors qu'ils se livrent au savant travail des ratures, des
interpolations, du maquillage. Ainsi le Corbeau est composé avec
la précision logique d'un problème mathématique. E. Poe en dé-
monte sous nosyeuxle mécanisme bien agencé : longueur du poème,
ton, idées, composition, versification, lieu..., tout est calculé avec
minutie, avec ruse, tout est l'œuvre de l'intellect, tout reste dans
le domaine de l'explicable et du réel (1).
Est-il certain que le poète agisse ainsi ? On en peut douter.
.Jankélévitch remarque que le musicien sait toujours dans quelle
direction il trouvera le poème qu'il médite, mais qu'il ne soup-
çonne pas toutes les rencontres qu'il fera sur la route, qu'il ne
prévoit pas les aventures merveilleuses et charmantes que lui
prépare son propre génie (2). Il en est ainsi du poète : il improvise
d'abord, sous l'impulsion d'une idée ou d'un sentiment, et, peu à
peu, il se découvre soi-même. Or cette découverte hasardeuse, ces
aventures, ces rencontres imprévues, E. Poe les repousse, et, avec
lui, P. Valéry. L'œuvre doit être tracée d'avance, selon un plan
préconçu, et le poète ne peut s'enécarter, au risque de choir et de
déchoir. Ainsi le Corbeau, le Cimetière marin, la Pythie, l'Ebauche
d'un Serpent, Palme... relèvent de cette esthétique. Valéry fera
sienne la phrase de Lautréamont. « Je me propose, sans être
ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide
que vous allez entendre (3)... » Absence d'émotion, froideur, un
poète s'honore qui les revendique comme des vertus maîtresses (4) .
Mais toute une tradition s'écroule, vénérable et séculaire, et le
(1) E. Poe, La genèse d'un poème (Baudelaire, Œuvres complètes, Paris,
Conard, l'.t3(i : Traduclions, Eurêka, p. 153 àl7G). — Sur la métaphysique de
Poe, cf. Cil. Bellanger, Recherche de la Poésie {Echanges et Recherches, 15 no-
vembre r.>37, p. 21-22).
(2) Bergson, p. 220.
(3) Les Chants de Maldoror, IX.
(4) E. Delacroi.x s'est élevé contre une création de sang-froid, d'où l'émo-
tion est absente. {Journal, II, 340.)
276 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
classicisme même est atteint, au moment où on aspire à le ressus-
citer. Car la théorie de l'enthousiasme n'est point absente du
dogme classique ; car Voltaire, demeuré classique, a proclamé
que « l'enthousiasme va plus loin que l'art », et son affirmation
est exactement contraire à celle de Valéry ; car la théorie de la
naïveté, sœur de la spontanéité et de l'ingénuité, est classique :
A. Chénier, fidèle héritier, sur plus d'un point, du xvii^ siècle, voit
en elle « le point de perfection de tous les arts et de chaque art ».
Qu'est-ce donc que cette naïveté, sinon le refus de l'artificiel et
des conventions, le retour à l'humanité, débarrassée enfin des
préjugés et des institutions fausses, le respect des rapports réels
que les choses ont entre elles ? Comme les écrivains classiques,
comme Diderot, Chénier croit la naïveté plus riche, plus féconde
que la vérité : être naïf, c'est être vrai avec force, avec précision.
Cette force et cette précision résultent, dans une peinture ou dans
un poème, de la subordination de chaque trait, non seulement à
l'ensemble, mais à la nécessité qui résulte des caractères et de la
situation. La naïveté, ainsi conçue, porte en elle-même sa démons-
tration : A. Chénier, après Diderot et Voltaire, après Cor-
neille, Racine et Molière, lui donne sa place éminente dans l'ex-
périence poétique, et il subordonne sa méthode de travail à
l'enthousiasme (1). Schopenhauer, qui recommande de saisir
l'inspiration au vol (2), les poètes romantiques, pour qui le feu
du ciel est et doit être le feu prophétique, donc poétique, ne s'écar-
tent pas, bien entendu, de cette ligne. Comment un poète s'en
écarterait-il sans dommage ?
Mais Paul Valéry est d'une autre trempe. «J'avais vingt ans,
écrit-il, et je croyais à la puissance de la pensée. » Cette croyance
se fortifia au contact de telle œuvre d'E. Poe, comme Eurêka,
qui lui révéla les lois de la physique en excitant l'appétit de son
intelligence. Dès lors la faculté pensante de l'esprit devient pour
Valéry le seul appui, le seul recours contre les pièges de la sensi-
bilité, le seul espoir d'introduire parmi les apparences du monde
une lueur d'absolu ; les sens doivent être tenus en suspicion. Er-
nest Reynaud a pu parler de la Mystique de Paul Valéry : cette
(1) Cf. A. Chénier, Epîlre à Lebrun. — Œuvres en prose, Paris, in-12, 1840,
p. 248. — Commentaire sur Malherbe (cf. P. Glachant, A. Chénier critique
et critiqué, Paris, Lemerre, in-12, p. 90 à 120). — • Diderot, Pensées sur la Pein-
ture...
(2) Pensées et Fragments, Paris, Alcan, in-12, 1896, p. 158.
mi
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 277
mystique est celle de l'intelligence (1). Pour Valéry, comme pour
H. Larrson, il existe une logique de la poésie, qui est la logique
déliée, subtile de l'intuition, car l'intuition, il ne l'accepte que
domptée. Le poète ordonne les événements d'une manière orga-
nique, et le principe de son art est une synthèse intuitive ; der-
rière les caprices apparents de la composition poétique, il existe
toujours des intentions logiques (2).
Valéry va donc de la réflexion philosophique et critique à la
poésie (3). Le penseur, qui méprise la facilité, considère la poésie,
non comme un amusement frivole, mais comme l'acte le plus
sérieux, le plus grave de la vie, et le poète comme un être sain,
intelHgent, conscient, raisonnable, maître absolu de lui, jeune et
ancien à la fois. Valéry, qui veut être ce poète, réalise l'union d'une
pensée qui se cherche et d'une forme qui s'est trouvée. Cette
pensée n'est rien chez lui que le prétexte d'une rêverie lucide (4).
Dans Vlniroduclion à la méthode de Léonard de Vinci, Valéry se
donne le titre de poète « de la comédie intellectuelle >>, et, plus
tard, il se définit « un amateur d'expériences intellectuelles pour-
suivies en vase clos », amateur transformé, à son insu, en un écri-
vain de métier (.5). N'est-ce point se tromper lourdement sur l'es-
sence du mystère poétique, en ramenant celui-ci à une technique
logique et à une méthode rationnelle, en tuant l'émoi lyrique (6) ?
C'est pourquoi cette conception, qui prétend réduire le mystère
poétique par le seul effort de l'intellect et par les seules démarches
logiciennes, a provoqué des débats sans issue. Il ne plaît guère à
Bremond que Valéry soit à ce point un « antisentimental » et un
« antimystique » (7). Quant à R. de Souza, il réfute avec force
le faux classicisme de Valéry, dur, lourd, rigide, calqué sur la
poétique de Boileau, d'E. Poe, et, ce qui est pire, de J.-B. Rous-
seau et de Delille.
Pour moi le jeu d'échecs ressemble an jeu des vers,
(1) La Muse f raturais!', 10 décsmbre l'.)30, p. 73^
(2) Cf. II. Lnrrson, ouvr. cilé, p. 188, 19G, 198.
(3) Cf. Duval, ouvr. cité, p. 140.
(4) Cf. Hytier, ouvr. cilé, p. .")0.
(5) Revue de Paris, 1,5 décembre 1937, p, 734.
(6) Cf. H.-Fabureau, ouvr. cité, p. 112-115.
(7) Cf. La Porsie pure, p. 64.
278 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
a déclaré celui-ci. Et de Souza condamne l'auteur de Charmes
qui « a, sans le savoir, commenté maintes fois cet alexandrin
presque littéralement : « Considérez les joueurs... ; ils voient
invinciblement leur petit cheval d'ivoire assujetti à certain bond
particulier sur l'échiquier », comparaison qui lui sert à confirmer
le bonheur des disciplines convenlionnelles. R. de Souza rejette
avec mépris ce jeu cérébral, qui méconnaît le sentiment et l'effu-
sion intérieure, ce rationalisme des moyens qui étouffe les élé-
ments profonds, ce retour au didactisme, cet appareil logique et
cet automatisme qui aboutissent à l'amplification oratoire, à la
rhétorique, au culte d'une forme volontaire et d'une composition
mathématique, bref au désaxement du côté de la poésie-raison.
Tant de didactisme écrase le lyrisme, tant de rationalisme accen-
tue la défaite poétique en dissipant le mystère (1). R. de Souza se
doute-t-il, à son tour, que ses arguments reflètent ceux de Diderot,
pour qui l'esprit philosophique est l'ennemi de la poésie, parce
qu'il dessèche l'inspiration, favorise l'abstraction aux dépens de
l'imagination ; la lutte de Diderot contre les poètes géomètres et
les rimeurs à froid du xviii*^ siècle ressuscite aujourd'hui. De
Souza, comme Diderot, veut que la poésie demeure l'art de sug-
gérer grâce à l'alchimie du verbe, grâce surtout à la verve, à la
chaleur, aux vertus Imaginatives et sensibles : «C'est bel et bien,
écrit le dernier biographe de Diderot, une révolution totale dans
la façon de concevoir la poésie et le poète que se trouve opérer
cet ennemi juré des faiseurs de Poétiques et des Aristarques qui,
tel Marmontel, prétendent tenir en lisière et emprisonner en des
formules la libre inspiration du génie (2). »
Cette condamnation sans appel, on la retrouve aujourd'hui, un
peu atténuée et enveloppée, chez d'autres théoriciens, comme
Jean Hytier et Marcel Raymond. Tous deux soutiennent qu'il ne
saurait exister de poésie intellectuelle, que les idées et les formes
logiques de la pensée sont étrangères au plaisir poétique, et que
réduire un poème à la pensée est un leurre. «Nous sommes d'ac-
cord avec Paul Souriau, écrit J. Hytier, quand il fait de l'image
« la chose essentielle » en poésie, « l'idée étant tout au plus de
luxe » : « La pensée pure n'a rien de poétique » (3). Cet accord
surprend, car s'il est excessif de ramener la poésie à l'idée pure,
(1) La Poésie pure, p. 212 à 229.
(2) H. Gillot, Denis DJderof, Paris, G. Courville, in-8, 1937, p. 207 et 191
à 209 : La décadence de la poésie.
(3) Ouvr. cité, p. î>0.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 279
il ne l'est pas moins de proscrire l'idée comme un luxe inutile, et
de ramener la poésie à l'image. Ne manquerait-il pas au romantisme
une de ses réalisations les plus fortes si A. de Vigny n'avait pas
haussé la poésie romantique sur le plan de l'esprit pur ? J. Hytier,
d'ailleurs, marque des nuances prudentes : sans doute le plaisir
poétique doit satisfaire d'abord l'affectivité, mais les idées peuvent
illustrer les images où se satisfont les sentiments. Ainsi Valéry
imagine poétiquement sa pensée (1). Cette pensée est, « d'aspira-
tion tout au moins, extrêmement abstraite et générale ; on la
sent, déclare Jacques Rivière, d'essence quasi-mathématique » (2).
Toutefois, si elle est traduite à l'aide d'images saisissantes, elle
reprend contact avec le réel et s'anime. N'importe ! pour M. Ray-
mond, Valéry est d'abord un poète hyperconscient et fabrica-
teur, dégagé de toute vie sentimentale et spirituelle, absent de
tout ce qui n'est pas esprit pur, un poète qui transforme la poésie
du moi romantique en une poésie de l'esprit, un poète qui veut
une poésie supra-lyrique et philosophique, sans matière, proche de
l'inexistence et du silence, voisine de l'impuissance, de l'orgueil
et de l'ennui (3). Où donc cette poésie de la connaissance infor-
mulée pourrait-elle naître sinon aux confins de l'esprit et des
choses, du conscient et de l'inconscient, du rationnel et de l'irra-
tionnel ? La position de Valéry est dangereuse : vouloir ainsi
purifier l'esprit à l'extrême, c'est le stériliser et, du même coup,
vider la poésie de toute substance.
Pourtant Valéry est poète, poète unique, et il est un des rares
qui mérite aujourd'hui une étude réfléchie. Les critiques pré-
tendent avec un peu de malice qu'il est poète malgré lui, contre
lui-même, c'est-à-dire malgré ses théories desséchantes, contre
son désir d'absolu et sa tendance à l'abstrait. Selon l'abbé Bre-
mond, il est la preuve éclatante de ce que l'intellect ne réussit
point à détruire : chez lui l'inspiration, qu'il désavoue, sauve de la
raison des poèmes ou des fragments de poèmes éblouissants, et il
ne nous séduit qu'à la condition de se renier et d'adorer l'impur.
Il existe en lui un conflit latent entre les deux démons de la
prose et de la poésie, une opposition entre la poésie et un vrai
(1) Ouvr. cilé., p. 120.
(2) Nouvelle Revue française, \'' seplembre 1922. (Compte rendu de
Charmes).
(3) Ouvr. cité, p. 17G.
280 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
poète (1). M. Raymond se rencontre avec Bremond pour souligner
l'acuité de ce conflit intérieur, de cette lutte entre l'intelligence et
la sensibilité (2). Que Valéry le veuille ou non, il lui est impossible
de s'abstraire du monde, et il reste attaché à son corps comme à
son âme, à sa vie propre comme à une vie supra-terrestre, étran-
gère, incompréhensible : sous sa volonté de rompre avec la vie
persiste la volonté de vivre. Chez lui l'idée de construction tech-
nique coexiste avec le sentiment de la fluidité du monde, de sa
réalité ; telle strophe du Cimelière marin, où il est question des
« cris aigus des filles chatouillées », de paupières mouillées, de
« sang qui brille aux lèvres qui se rendent »..., rejoint le réalisme
de Villon (3). Dans le domaine de la pensée le même dualisme
s'affirme : Valéry s'écarte de l'irrationnel, et pourtant il s'oriente
vers les profondeurs secrètes de l'être. Ce perpétuel dualisme le
sollicite en deux sens contraires, crée en lui deux états qui s'op-
posent, l'obligent à louvoyer, à chercher un compromis entre le
réel et l'abstrait, en rendant celui-ci voluptueux et plastique (4).
Bref, selon les critiques, Valéry nous intéresse et nous touche dans
ia mesure où il est vaincu.
En réalité on ne trouve pas, dans les théories de Valéry sur la
poésie, l'écho de ce dualisme, dont on exagère probablement le
caractère tragique. Valéry ne parle pas de déchirement intérieur,
ne se plaint pas d'être tiraillé entre deux états. Peut-être la vérité
est-elle plus simple. Tout artiste a une vie double, sa vie d'artiste
même et sa vie d'homme. Hugo fait ses comptes au centime et dis-
cute avec ses éditeurs au moment où il écrit les Contemplations et
la Légende des Siècles. Balzac ne néglige pas non plus ses intérêts,
et nul poète ne vit totalement dans les nuages. Ainsi de P. Valéry,
qui ne semble pas, malgré le mépris qu'il affiche pour le public,
la réclame et la gloire, indifférent aux contingences terrestres (5).
Cette double nature entraîne un dédoublement nécessaire ; et ce
dédoublement apparaît déjà, fort peu, il est vrai, dans les théories
du poète. C'est ainsi que, s'il est absorbé par l'idée de composition,
de construction et de rythme, il avoue qu'il cherche une combi-
naison — difficile — du travail réfléchi, conservatif, avec les
formations spontanées qui naissent de la vie sensorielle et affec-
{!) La Poésie pure, p. 64.
(2) Ouvr. cilé, p. 176 et suiv.
(3) Strophe XVI. Cf.— Thibaudet, Valéri], p. 138.
(4) Cf. Noulet, ouvr. cité, p. 48, .56.
(5) Cf. H.-Fabureau, ouvr. cité, p. 248-251.
I
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 281
tive. La poésie est d'abord enchaniement. C'est pourquoi certains
de ses poèmes ont pour origine une sollicitation de la sensibilité
formelle, antérieure à tout sujet, à toute idée exprimable et finie.
Pourtant il se refuse à sacrifier l'esprit, l'intellect, la volonté.
Mais, on le voit, il cherche à les accorder avec « je ne sais quelle
naïveté de source, quelle surabondance de puissance ou quelle
grâce de rêverie que l'on veut trouver dans la poésie » (1). Bref il
fait leur part à la sensation, à la sensibilité, et il n'est pas loin
de« l'enthousiasme raisonnable » de Voltaire (2).
Ce partage apparaît mieux encore dans uneconférence récente,
où Valéry met en lumière le rôle combiné de la sensibilité et de
l'intelligence, la première instantanée, la seconde analysant, clas-
sant, combinant, construisant grâce aux facultés d'arrêt et de
coordination. La poésie, dit-il, a « la sensibilité pour origine et
pour terme, mais, entre ces extrêmes, l'intellect et toutes les res-
sources de la pensée, même la plus abstraite, comme toutes les
ressources des techniques, peuvent et doivent s'employer » :
(c Pourquoi veut-on que la poésie exige moins de préparation,
moins d'artifices, moins de calcul que la musique (3) ? » Oui,
mais pourquoi aurait-elle moins de fluidité, de grâce incertaine
que la musique ? Valéry le sent, d'où le caractère fugitif, allusif
de sa poésie, qui n'est pas possession pleine et entière, mais attente,
espoir, désir, hasard, chance, mouvement libre malgré la disci-
pline de son vers parnassien : la danse en est l'idéale figure.
Or, c'est au moment même où il s'abstrait le plus du monde
réel que s'opèrent de brusques retours vers la vie ; alors Valéry
nous touche. Ainsi, après le long développement philosophique du
Cimetière marin, le cri final où se révèle l'homme, la résurrection
où l'être s'abandonne, respire, reprend son élan, oublie l'ari-
dité de l'effort intellectuel où il s'est épuisé, et contre lequel il
s'irrite parfois (4). Et voici, dans les Pas, l'émotion contenue
qui perce, qui est prête à jaillir, qui traduit l'attente et le désir
plus que la réalisation (5). Même frémissement, à peine percep-
tible, mais d'autant plus cher, lorsque, dans les Fragments du
Narcisse, le poète évoque le silence, le calme, le soir où il se
confond ^ et l'on sent qu'il arrive à Valéry, comme à son Narcisse,
de dire :
(1) Cf. Bévue de Paris, 15 décembre 1937, p. 731, 739 à 742.
(2) Diclionnaire Philosophique, art. Enthousiasme.
(3) Cf. Nccessilé de la Poésie, Conferencia, 1" février 1938, p. 188. — Cf.
Thibaudet, ouvr. cité, p. 66-70, 81.
{i) Poésies, p. 108, 191.
(5) Ibid., p. 127.
282 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Te voici, mon doux corps de lune et de rosée (1 ).
Car, s'il abuse du mot pur, il use avec complaisance des mots
chair, corps, baiser, étreinle... La sensualité, la volupté, sous des
allégories presque inconvenantes, envahissent l'œuvre de ce
poète pur. La Jeune Parque, entre beaucoup d'autres, est un
poème des sens et de l'amour physique autant que de l'intellect.
N'a-t-on pas assisté déjà, chez M. Teste, au désastre de l'esprit
et au triomphe du corps ? La Ceinture, i Insinuant, nous disent
l'impossibilité du poète à se détacher du monde sensible et sa per-
sistante tendresse (2). Sensibilité ? Ceux qui hésitent disent :
sensibilité de l'intelligence, et concilient ainsi les contraires.
Etre intuitif, charnel et intérieur, Valéry l'est, malgré son impé-
rieuse technique. Sa poésie est à la fois impersonnelle et passionnée ;
toutefois elle vise moins à l'expression de son moi qu'à celle de
rUnivers, et l'émotion, rare chez lui, n'est liée qu'à son effort pour
vivre (3). Rien de neuf : seul nous touche ce qui reste humain.
Nous le vérifions une fois de plus sur le plus haut des poètes
vivants.
Le plus haut, certes, car si on admet l'idée de la poésie telle que
son œuvre l'implique, il apparaît seul : or la solitude est un bienfait
pour l'artiste. Valéry eut pourtant un initiateur, Mallarmé, et un
guide, Léonard de Vinci. En Vinci, ou plutôt dans ce personnage
fictif qu'il imagine avoir été Vinci, le poète de Charmes admire
l'universalité, l'hellénisme, la conscience lucide, la création d'art
liée au labeur scientifique, et il veut réaliser en lui cette cul-
ture intense. Entre Mallarmé et lui existent des affinités de tem-
pérament et une sorte de conformité naturelle : distinction faite
de raison, respect de soi, réticence, faculté de goûter le langage,
de le savourer, de se satisfaire avec ses jeux.
Mais Valéry dépasse Mallarmé, qui reste stérile, parce qu'il ne
trouve point un sujet propre à sa poésie (4). Au contraire, Valéry
a un sujet inépuisable : la vie spirituelle dégagée de tout ce à
quoi elle s'applique (5). Son héros est l'esprit, les débats où il se
complaît sont ceux de l'intelligence avec la vérité. Souffre-t-il de
ces débats sévères et probes ? Dirait-il avec sa Pythie :
(1) Ibid., p. 135, 138.
(2) Ibid., p. 162. — Qf. H.-Fabureau, ouvr. cité., p. 13.5 à 158, 179.
(3) Cf. Thibaudet, ouvr. cité, p. 163-180.
(4) Cf. Thibaudet, La Poésie de Mallarmé, Paris, Nouvelle Revue française,
in-12, 1913.
(5) Cf. Aurore {Poésies, p. 107).
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 283
Hélas ! Entr'ouverte aux esprits,
J'ai perdu mon propre mystère !...
Une intelligence adultère
Exerce un corps qu'elle a compris (1) !
Il en résulte un art difficile et abrupt, subtil et précieux, toutes
qualités, tous défauts hérités de Mallarmé. Mais si la préciosité
gâte maintes pièces de V Album de vers anciens, si elle dépare, çà et
là, L'Ebauche d'un Serpent, la Jeune Parque, les Fragments du
Narcisse..., elle s'atténue grâce à la rigueur d'esprit scientifique
que Valéry hérite d'un Léonard de Vinci, qu'il forme à son image.
Cette rigueur ne l'empêche pas de rechercher la médolie, une
mélodie fluide qu'il obtient grâce à l'exactitude de l'expression
dans le détail, et il pousse cette exactitude jusqu'à la minutie
excessive et la virtuosité laborieuse. La musique, dont le souci
rapproche Valéry de Racine, est un des buts de sa poésie, comme
la pénétration de la vie psychique en est un autre. Musique et vie
psychique ne sauraient être dissociées : en elles est le mystère
poétique.
Or, pour percer ce mystère, Valéry compte sur le langage et la
technique. Comme le remarque Bremond, le langage précis,
exact, mathématiciue en poésie, est le meilleur moyen de forcer
les portes du mystère (2). C'est le langage même dont Valéry
revêt sa pensée : par lui se cristallise ce qui est fluide. « Je m'aban-
donne à l'adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur
apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranle-
ment se compose d'après une méditation antérieure, et ils se
précipitent, en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance.
Même mes étonnements sont assurés : ils sont cachés d'avance, et
font partie du nombre (3). « Admirable credo dans le mot et le
nombre ! Mais que de préméditations, quel refoulement de tout
ce qui est instinct ou spontanéité ignorante ! Nul n'est plus averti,
plus industrieux que l'auteur de Charmes. Il sait que, avant lui, et
endehors de lui, deux espèces de poésie existaient :1a poésie qui for-
mule en un langage concentré, c'est-à-dire la poésie ancienne,
fondée par Ronsard et codifiée par Malherbe, la poésie qui se
targue d'être savante et volontaire ; puis la poésie qui suggère en
(1) Poésirs, p. 149.
(2) La Poésie Pure, p. 64.
(3) Poésies, p. 62.
284 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
un langage imprécis, dilué, vague, la poésie symboliste, dont Ver-
laine a donné le modèle. Or Valéry n'hésite guère entre ces deux
voies. De la poésie qui formule il accepte la technique savante et
volontaire, le langage concentré, l'art classique. Il accepte, en
revanche, les prémisses du symbolisme musical, le symbolisme
agissant comme un filtre qui retire de la poésie ses impuretés ; il
accepte la technique du symbolisme, c'est-à-dire l'étude des
timbres et de la valeur expressive des allitérations. Mais il rejette
les hardiesses symbolistes, les innovations grammaticales, proso-
diques, le vers libre en particulier. Car il ne peut admettre ce qui
donne des grâces à l'illogique, à l'enfantin, à la rêverie indistincte
sous prétexte de candeur, et il condamne Verlaine.
Bref il emprunte aux deux techniques, celle de Malherbe et
celle de Verlaine, ce qu'elles ont chacune de plus difficile, et il
espère réaliser, par cette fusion, par cette distillation lente, la poésie
absolue. Œuvre de patience, dont il sait le prix exorbitant.
Patience, patience,
Patience dans l'azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d'un fruit mûr !
Viendra l'heureuse surprise (1)...
Elle viendra, ou ne viendra pas, car la poésie absolue est une
chimère, et elle ne peut vivre, Valéry le sait. N'importe ! Reste
le but, et Valéry garde sa foi en l'unité profonde de la pensée; il
demeure convaincu que l'extase et le calcul, la musique et les
mathématiques sont les deux aspects du même principe : Dieu
n'est-il pas à la fois suprême sophiste et suprême voyant ? Techni-
quement Valéry s'efforce de lier d'une manière cohérente ses pro-
cédés d'art à son émotion poétique, grâce aux allitérations et
à leur valeur musicale, et de constituer un poème en un tout orga-
nique. II se refuse à l'arbitraire, répugne à la fantaisie pure, et,
bien que sa poésie soit irréelle, il la conçoit comme le lieu abstrait
du génie : son esthétique est d'un ingénieur et d'un architecte (2).
Il n'évite pas, néanmoins, l'obscurité, et il lui arrive d'être difficile
à comprendre. Le mystérieux, chez Hugo, se laisse pénétrer ; chez
Valéry, comme chez Mallarmé, bien qu'à un degré moindre, il
résiste et ne se livre qu'aux initiés. C'est pourquoi nul ne recom-
mencera son expérience, nul ne prolongera son lyrisme réfléchi.
(1) Poésies, p. 201.
(2) Cf. Thibaudet, ouvr. cité, p. 11, 1.3, 35, 36, 4.Ô, 48.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 285
œuvre de mathématicien et de philosophe. Valéry n'aura pas
d'école et restera isolé.
On peut admirer cette poésie d'un intellectuel aristocrate, mais
on peut aussi n'être ni persuadé ni rallié. C'est une poésie de
grand luxe, où le profane n'a guère accès ; dans un siècle ou deux,
peut-être..., à moins que ce ne soit l'oubli. Mais il faut savoir gré
à Paul Valéry d'avoir relevé en poésie, comme Proust et Gide en
prose, le niveau de notre art littéraire, que tant d'autres contri-
buent à abaisser ou à vulgariser, dans ce temps de moindre effort
et de veulerie commerciale. On s'essouffle avec lui, on ne tombe
jamais bas. C'est à son honneur.
{A suivre.)
VARIÉTÉ
Sur la fille de Marivaux
par Marie-Jeanne DURRY,
Professeur à la Faculté des Lettres de Caen.
Une pièce encore à ce tableau de chasse d'un genre spécial où
se grave tout ce que, patiemment, on essaye de soustraire à la
disparition, une pièce précieuse que je dois à M. Baudot et qui a
la Lonne grâce de ne démentir aucune de mes hypothèses mais
d'en confirmer quelques-unes : c'est bien en 1745 que la fille de
Marivaux entra au noviciat, en 1746 qu'elle prit le voile, et elle
avait alors « environ vingt-sept ans «. Le concile de Trente avait
ordonné que, dans le mois précédant la profession, l'évêque ou son
délégué interrogerait, hors de clôture, celles qui allaient entrer
en religion, pour savoir si elles s'engageaient librement. Ce n'est
rien de moins que l'acte d'examen de la fille de Marivaux qu'il
m'est possible d'apporter en post-scriptum.
Aujourd'hui septième du mois d'octobre mil sept cent quarante
six nous Nicolas Lecellier prêtre curé de la parroisse d'Escos sous-
signé, en vertu de la commission à nous adressée par Mgr l'Arche-
vêque de Rouen, primat de Normandie, pair de France, premier
aumônier de la Reine, en datte du dernier de septembre de la pré-
sente année pour examiner la vocation de sœur Colombe Prospère
Carletde Marivaux, novice du monastère du Trésor, nous nous sommes
transportez audit monastère accompagnez de M^ Romain Boucher,
prêtre, vicaire de nolredite parroisse d'Escos que nous avons pris
pour nous servir de secrétaire, et ayant requis la supérieure de nous
envoyer ladite sœur hors la clôture en lieu oii elle pût librement
nous dire ses sentiments touchant sa vocation, elle nous l'auroii
envoyée dans la salle extérieure sans assistante ou après lui avoir
fait prêter serment de nous dire vérité, nous l'avons examinée et
interrogée sur les articles suivans :
VARIÉTÉ 287
enquise de son nom, de son surnom et de son âge
a répondu qu'elle s'appelloit Colombe Prospère Carlet de Mari-
vaux et qu'elle croyoit avoir environ vingt sept a?is.
enquise du iems de son entrée en ce monastère et du commence-
ment de son noviciat
a répondu qu'elle y étoit entrée le six d'avril mil sept cent qua-
rante cinq et que depuis elle avoit été treize mois au noviciat.
enquise si elle a encore son père et sa mère et s'ils sont informez
du dessein qu'elle témoigne avoir de s'engager dans la vie religieuse
a répondu qu'elle n' avoit que son père, sa mère étant décédée et
que son père étoit très informé du dessein qu'elle témoigne de s'en-
gager dans la vie religieuse.
enquise s'il y a longtemps qu'elle pense à embrasser cet état
a répondu qu'il y avoit très longtemps.
enquise pour quels motifs elle veut prendre ce parti, si elle n'y
serait pas portée par des caresses ou des menaces de la part de ceux
qui ont quelque autorité sur sa personne
a répondu que c'éloit uniquement dans la vue d'y faire plus sû-
rement son salut et qu'elle n'y étoit portée ni par caresses ni par
menaces de personne.
enquise si elle a fait de sérieuses et suffisantes réflexions sur les
vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté et si elle a compris
les obligations qu'elle contractera le jour de sa profession en faisant
des vœux
a répondu que oui, elle y avoit réfléchi.
enquise si elle a été instruite de la règle qu'elle veut s'engager
d'observer et des constitutions de la maison qu'elle choisit pour sa
demeure, si elle en a éprouvé toutes les austéritez
a répondu qu'elle a été instruite dans la règle de SI Benoît de
l'ordre de St Bernard et qu'elle en a éprouvé les austéritez, qu'elle les
connoil.
enquise si elle n'a rien trouvé dans les exercices et dans les austé-
ritez que la Règle ou les constitutions particulières de la maison
prescrivent, qui l'ait rebutée et si elle croit que dans la suite elle ne se
rebutera point des observances régulières
a répondu que rien ne l'avoit rebutée et qu'elle espère dans la
suite être dans les mêmes dispositions.
enquise si elle se croit d'un courage assez ferme el d'une résolution
288 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
assez constante pour persévérer jusqu'à la mort dans les sentiments
qu'elle témoigne
a répondu qu'elle Vespéroit moyennant la grâce de Dieu.
Après lecture faite à ladite sœur Colombe Prospère Cartel de
Marivaux des questions et réponses ci énoncées, lui avoir demandé
si elle n'y voulait rien ajouter ni rien retrancher et si elle y persistait
a répondu qu'elle n'avait rien à y ajouter ni à y retrancher et
qu'elle y persistait.
En foi de quoi elle a signé avec nous et notre secrétaire le présent
procès-verbal les mêmes jour et an que dessus.
LECELLIER CUré d'EsCOS S^" COLOMBE PROSPÈRE
CARLET
R. BOUCHER prêtre, vicaire Marivaux
{Archives de la Seine- Inférieure G. 831.)
Certes, dans les procès-verbaux de cette sorte, à des demandes
qui étaient toujours à peu près les mêmes correspondent des
réponses qui ne diffèrent guère les unes des autres. Mais ces me-
nues différences sont l'interstice laissé à une certaine spontanéité.
Cette fois, à travers le protocole et la convention un peu de la vé-
ritable Colombe apparaît. Très étouffée, c'est sa voix pourtant
que l'on entend vaguement.
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers (France). — Société française d'Imprimerie et de Librairie»
40» Année (s- Sirie) No 12 30 mai 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
L'Ironie
par J. SEGOND,
Professeur à la Faculté des Lettres d'Aix.
I
Ironie et compréhension.
Le railleur.
Il importe d'abord d'établir une distinction radicale entre l'iro-
nie et la moquerie ou la raillerie. Celle-ci peut offrir une cer-
taine finesse dans l'expression ; mais, si l'on nomme le plus com-
munément « esprit » cette manière vive et souvent blessante de
juger, la raillerie n'en demeure pas moins un simple procédé dé-
pourvu de signification interne, une sorte d'attaque discontinue
provoquée par des vétilles ou de simples travers, un jugement
d'occasion qui ne se réfère pas à des principes concrets et vrai-
ment personnels, une habitude de voir les êtres et les choses
et les événements et les œuvres sous l'aspect qui, aperçu confusé-
ment et par vision déformante, prête le plus aisément au ridicule.
Or il s'agit là d'un ridicule tellement factice que la. nature en
varie foncièrement d'un groupe social à l'autre. Sans doute, quels
que soient le groupe et le mode de railler, il faut, pour y partici-
per — soit comme inventeur, soit même comme amateur complai-
sant — ,une réelle culture. Mais cette culture demeure toujours,
par origine et par défaut de signification et d'inspiration inté-
19
290 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
rieures, conventionnelle et faite de préjugés communs, donc limi-
tée et inconsciente de sa limitation. Il y a là comme le principe
d'un art qui serait un jeu avec les dehors du réel, vicié par cette
conviction illusoire que ces dehors constituent l'essence de ce réel,
et que l'on a vraiment blessé ou détruit une valeur soufflée alors
qu'on a seulement effleuré une apparence — et une apparence
constituée par le jeu même que l'on cultive.
La raillerie peut donc procurer un amusement à des «compères»
dont la vision est limitée. Elle peut être nocive, dans le cadre et
les limites d'une certaine opinion. Elle est intelligente, si l'on a
égard aux procédés de l'intelligence, mais que l'on en néglige la
réelle fonction. Le railleur peut être un personnage social utile,
s'il lui arrive de s'attaquer à des apparences qui ne soient qu'ap-
parences, à des personnages — au sens de la comédie ancienne —
qui ne fassent que mimer, en la faussant par la caricature, une
personnalité réelle. Par là il rentre à son insu dans les conditions
de la vraie culture, et il se fait sans le savoir instrument de la vraie
intelligence, puisqu'il travaille de la sorte, mais involontairement,
à déceler et à extirper d'une vie sociale supérieure les éléments de
vanité qui l'entravent. Mais il ne joue ce rôle que par accident,
et sans qu'il en comprenne le vrai office. Il peut, s'il pousse loin
la finesse et l'habileté, se témoigner artiste de façon plus achevée,
à titre d'auteur de certain genre de comédie ou de satire à forme
diverse.
Mais, pris en lui-même et se tenant lui-même pour une nature,
on ne saurait voir en lui qu'un maniaque de procédés mécanisa-
bles, tournant vite au plaisantin, sujet inconscient d'un ridicule
qu'il se donne mission de découvrir en tout et qui lui échappe en
lui-même. Somme toute, en vertu de l'incompréhension fonda-
mentale qui le caractérise, un exemplaire accompli de la pire des
vanités, qui est de prendre au sérieux et de tenir pour l'essentiel
de ce que l'on s'imagine voir tel qu'il est les tares de sa propre
vision. Et c'est donc que, ridicule par son habileté même à saisir
les ridicules que son insuffisance fabrique sans génie propre de
création, le railleur de vocation et d'habitude appelle lui-même
la raillerie des autres railleurs, aussi ridicules et raillables que lui ;
mais c'est surtout qu'il a pour destin de provoquer une réaction
de l'intelligence, qu'il défigure en usurpant sa forme, et de
tomber ainsi de plein droit sous la justice de cette raillerie pré-
tendue et transcendante qui est l'ironie.
l'ironie 291
Le moqueur.
Toutefois la raillerie est de qualité incomparable en regard de
la moquerie. Celle-ci ne comporte aucune finesse, aucune analyse,
aucun souci de méthode, aucune notion du discernement des ap-
parences. Du point de vue mental, elle consiste en une percep-
tion massive et en un jugement tout stéréotypé. En ce qui con-
cerne l'expression, elle se ramasse dans le rire mécanique et dans
les brocards courants ou les négations vulgaires. Elle se tientillu-
soirement pour spirituelle, parce que celui qui la pratique con-
fond justement 1' « esprit », qui est effort de trouvaille et de sty-
lisation, œuvre d'art déjà à sa manière bien que sans portée pro-
fonde et sans racines personnelles, avec l'expression brute des
appréciations non réfléchies, non vraiment éprouvées, par là
même non justifiables. Elle se réduit en somme à un réflexe, dont
la marque est cette tendance au rire stupide qui se tient, par im-
puissance mentale, pour le signe même de l'intelligence et la
preuve immédiate de <i l'être comme il convient que l'on soit ».
Rire que l'on perçoit constamment dans la vie quotidienne par
grimace de la physionomie, préoccupation d'offrir à toute prise de
vue une expression béante qui tout ensemble affirme une valeur
singulière et soit assimilable de tous points à l'expression de
tous les autres. Rien de plus bouffon, à cet égard, pour qui ana-
lyse les attitudes et relève les routines, que l'évaluation par les
« n'importe qui » des signes de l'intelligence et de son contraire.
C'est que la moquerie est un acte essentiellement grégaire. Et,
comme telle, elle implique une conviction nullement raisonnée
que les valeurs réelles sont les valeurs reconnues par « tout le
monde », ce vocable désignant comme fidèles à la norme et déten-
trices de critères les natures les plus communes et qui sont la pure
réplique de leurs analogues. L'originalité, dans tous les domaines,
est la bête noire du moqueur, parce qu'elle est offensante pour sa
vulgarité foncière, insaisissable d'ailleurs pour lui sinon dans le
fait seul qu'elle le heurte par ce qui la différencie et en fait quel-
que chose. Et son impuissance à l'apercevoir selon ce qu'elle est
le contraint à n'envisager en elle que ce qu'elle n'est pas et ne
saurait être sans se nier, c'est-à-dire telle que lui et son être banal.
C'est donc l'étrange qui le frappe dans le rare, et dans l'exquis,
et il n'en peut traduire fa valeur qui lui échappe qu'en le trahis-
sant par les termes de la « drôlerie », laquelle signifie tout bonne-
ment la limitation de nature de celui qui la dénonce. Il ne saurait
accepter que ce qui est tout fait, c'est-à-dire fait « en série » et in-
292 REyUE DES COURS ET CONFÉRENCES
discernable par son défaut de «singularité» et donc d'essence. Et
ce jugement tout négatif, fondé sur l'impuissance pure, s'appli-
que en tous genres — qu'il s'agisse de physionomies, d'oeuvres
d'art, de recherches intellectuelles, de vertus d'action, de spec-
tacles de la nature, et même de manières d'être extérieures, d'ap-
parences. Ce qui semble chez le moqueur d'habitude affirmation
de valeur, et parfois admiration, est encore attitude négative,
refus réflexe de ce qui est « réellement distingué )). Car il mesure
la distinction, qu'il semble apprécier, sur le type du convenu ;
elle se fait également « en série » à ses yeux.
Ainsi, dans la mesure où une société se vulgarise, la moquerie
prend le pas sur la raillerie elle-même, et le rire pour le rire tend
à prévaloir de plus en plus sur l'esprit véritable, sur le sourire
qui est au moins l'indice de la possibilité d'une signification, sur
la distinction réelle et l'originalité personnelle, bref la grossiè-
reté pure sur l'aptitude au sérieux et à la compréhension. C'est
que le caractère grégaire signalé a son principe dans l'absence
totale d'intériorité dont le moqueur d'habitude n'a même pas le
soupçon, la tenant — s'il l'entend nommer — pour étrangeté,
« drôlerie », chimère, défaut de convenance, manquement à l'har-
monie qui consiste à son gré dans la confusion des sentiments
exprimée de façon nette et sans nuance aucune, tout nuancement
ne pouvant être que pur « brouillamini ». Certes, la raillerie ex-
cluait l'intériorisation, mais elle en forgeait du moins l'apparence
et en recherchait l'imitation. La moquerie, parce qu'elle y est
étrangère et inapte radicalement, est défaut de sympathie avec
soi — ■ le moqueur essentiel n'a pas de soi qui le distingue, même
à ses propres yeux, et il rirait de lui-même si l'idée lui venait d'un
tel soi — et par là même défaut absolu de sympathie avec les
êtres et les choses et les événements. Le moqueur est fermé, et
son réflexe lui interdit l'occasion de s'ouvrir. Le rire continu et
explosif est la marque la plus significative du défaut d'intelli-
gence, de l'impossibilité radicale de compréhension. La moquerie
est stupidité foncière, comme la raillerie est superficialité native.
L' « homme de bon sens », et qui se vante de l'être, traduit en ter-
mes d'apparence réflexive et critique cette stupidité ingénue et
cette incapacité naïve qui excluent l'exercice vrai de la réflexion
et de la critique. Cette systématisation de l'impuissance grégaire
est un objet de choix pour l'ironiste.
L' ironiste.
La raillerie et la moquerie répondent sans doute l'une et l'au-
tre à une certaine disposition de tempérament ; sans quoi la con-
l'ironie 293
tinuité de leur exercice, surtout en ce qui regarde le raffinement
relatif de la première, ne pourrait se concevoir. Mais l'on ne sau-
rait dire qu'elles constituent des habitudes vraiment person-
nelles ; et la vulgarité même de leur manifestation, qu'il s'agisse
de l'invention — terme peu exact — , si semblable chez tous ceux
qui les pratiquent dans un même groupe, ou de l'accueil si aisé et
contagieux qui est fait dans ce même groupe à leur expression,
prouve bien cette carence d'inspiration personnelle. D'ailleurs,
l'analyse de ces deux types — le railleur et le moqueur — nous
a montré que l'un et l'autre n'agissent — si c'est agir — que par
réaction contre l'originalité, par aversion radicale à l'égard de
l'être singulier comme tel et des valeurs singulières. N'est-ce pas
en raison de cette attitude négative que la comédie la plus aisé-
ment populaire, celle qui est stylisation du rire et dont l'effet
normal est le rire, exprime — comme Bergson l'a bien vu — une
évaluation toute moyenne et médiocre de la vie et de ses valeurs,
et laisse voir à son principe, malgré le talent ou même le génie des
stylisateurs, une réelle vulgarité d'impression et de sentiment ?
Que si parfois la comédie, chez ses créateurs vraiment profonds —
un Molière ou un Becque — suggère, à travers le rire et l'appa-
rence, un sentiment et comme une intuition où le rire n'a plus de
lieu ni de raison d'être, ou même semble inapte à provoquer le rire
etbienpiutôt évoque une impression de sérieux et d'amertume qui
détruit l'apparence et « fait toucher le fond », elle renonce du coup
à être populaire, se résigne à n'être pas comprise du premier
coup et du grand nombre, accepte le grief si redoutable de para-
doxe, se témoigne de la sorte art divinateur et sagesse réelle. Or
la comédie, entendue et pratiquée de la sorte, a pour inspiratrice,
sous le masque même d'une raillerie et d'une moquerie appa-
rentes et sous les dehors d'un rire qui se dément, une puis-
sance personnelle de vision et d'évaluation, une habitude secrète
de jugement et de sentiment de qualité toute singulière, un art
tout original de dénoncer et de détruire l'apparence en parais-
sant la manifester — puissance, habitude et art en quoi consiste
précisément cette disposition que l'on nomme ironie.
Et ce n'est point en raison d'une sorte d'accident de l'analyse
que l'on arrive ainsi par la notion de la comédie essentielle, qui
n'est pas simple exemple parmi d'autres, à la notion de l'ironie
comme disposition fondamentale à portée universelle. Car
l'ironie, selon l'apparence qu'elle offre en ses dehors, si elle est
suspecte, en raison du secret qu'elle suggère, à roj)inion vulgaire
qui se défie du mystère et du paradoxe — d'où l'accueil hostile
294 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
fait par les «hommes de bon sens », spectateurs déroutés ou cri-
tiques « professionnels », à la comédie profonde — n'en tient pas
moins, en ses organes d'expression et en ses ruses destructives,
et de ce réflexe commun qui est le rire et de ces dispositions popu-
laires et contagieuses qui sont la moquerie et la raillerie. De telle
sorte que la comédie enferme naturellement en ses détours le
fil d'Ariane par quoi est rendu accessible le lieu de l'ironie, et
donc celui de la réalité secrète. Mais l'affinité est plus complète
et plus essentielle entre l'ironie comme vision et la comédie comme
expression. Car il est de la nature même de cette vision, parce
qu'elle est originale et incommunicable, de constituer, non plus
comme au théâtre et sur un sujet défini, mais dans la vie elle-
même et indéterminément en toutes occasions — frivoles d'ap-
parence ou sérieuses en leur motif — , une sorte de mise en scène,
aussi diverse et nuancée que les circonstances et les aventures,
mais toujours une (bien que non identique à soi puisqu'elle est
adaptation indéfinie) en son inspiration et en sa signification,
parce qu'elle exprime toujours la même puissance singulière de
sentir et d'évaluer. Par là donc la vie est constituée en une comé-
die universelle, les événements en épisodes, les hommes qui
vivent en personnages de qualité incomparablement différente,
les uns à titre de comparses « en série », les autres à titre de héros
« hors pair ». Et ce monde scénique, imaginaire si l'on veut, en
quoi est transposé étrangement le monde que l'on nomme réel
et positif, parce qu'il est agencé et animé par une vision singu-
lière qui s'incarne et se déguise en ses formes multiples, est le
monde vraiment réel, le seul qui ait une signification immanente,
des critères internes d'évaluation exacte, des signes véridiques
qui permettent de discerner en lui ce qui est apparence et ce qui
est réalité.
Tel est le monde de l'ironiste : un jeu avec les apparences qui
les œuvre pour les abolir en les manifestant selon leur vanité afin
de révéler, par delà le bluff mais au moyen du bluff, la sincérité
de l'essentiel — et peut-être de l'unique nécessaire. L'ironiste est
un artiste de la vie qui est le propre spectateur, le seul intégral,
du spectacle qu'il institue. Etc'est.le seul des acteurs de ce spec-
tacle qui n'apparaisse pas dans le jeu, sauf à lui-même. Et peut-
être est-il pour lui-même, dans la mesure oii il s'apparaît sous les
formes de l'apparence et sous les espèces du bluff et sous les de-
hors de la vanité vide, pièce intégrante du spectacle qu'il se donne
et qu'il s'agit de dénoncer et de confondre aussi secrètement et
impitoyablement que les autres. Mais cette abnégation à l'égard
l'ironie 295
de soi ne témoigne-t-elle point que l'ironiste n'est pas, comme le
railleur et le moqueur, un joueur confiné dans le jeu à qui l'appa-
rence suffirait parce que la vérité ne lui importe pas ? C'est sous
ce jour de la signification réelle qu'il convient de l'envisager, si
l'on se propose vraiment de le comprendre.
La signification de l'ironie.
La raillerie, et plus encore la moquerie, constituent un jeu de
qualité inférieure — et même, en définitive, de qualité nulle —
parce qu'elles sont injustifiables, non certes pour des raisons mo-
rales qui leur soient extérieures, mais faute de raison d'être in-
trinsèque et vraiment explicative. Certes, il est aisé d'en situer
l'exercice, conditionnées qu'elles sont par le tempérament de qui
s'y adonne et par la disposition de fait du milieu social d'où elles
émanent, et qu'elles expriment. Mais c'est précisément cette ré-
duction totale à leur conditionnement qui leur refuse toute signi-
fication réelle. L'une et l'autre procèdent de la seule apparence
et ne peuvent traduire que l'apparence. C'est leur nature de
réflexe qui témoigne de leur défaut radical d'intériorité. Sans
doute, la raillerie, qui se prête à la finesse et au nuancement de
l'expression, trahit par là une certaine puissance d'invention chez
qui peut l'aiguiser de la sorte et la mettre en scène, donc une cer-
taine mesure d'intériorité ; et c'est là justement que résident le
sens et la valeur de !'« esprit ». Mais il n'est question en ceci que
d'une intériorité toute formelle, d'une mise en valeur de ce qui
est sans valeur propre, d'une puissance d'illusion, en termes
crus d'un « bluff » spécieux. Ces deux attitudes, que nulle ré-
flexion personnelle n'autorise, sont en définitive les deux modes
expressifs de l'incompréhension radicale.
Or il n'y a d'ironie véritable que là où l'incompréhension est
pressentie et peut être décelée. Plus exactement, l'office et l'es-
sence de l'ironie consistent en une chasse à l'incompréhension,
quelle qu'en soit la forme ou le domaine ; et la disposition de l'i-
roniste consiste en un flair qui dénonce l'incompréhension, alors
qu'elle se cache sous les dehors de l'intelligence. Elle suppose le mas-
que, et elle a pour fonction de démasquer celui qui en use et qui
déguise parce moyen sa nullité. Nulle occasion, dès lors, à l'exer-
cice de l'ironie actuelle, si la sottise est tellement visible que la
qualité en éclate aux yeux de chacun. L'imbécillité sans préten-
tion,qui se borne à paraître sans vouloir exprimerunjugement ni
affirmer une valeur illusoire par l'abolition d'une valeur mécon-
nue, n'appelle pas l'ironie, parce qu'étant dehors pur et ne se
296 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
donnant pas de façon mensongère pour intériorité réelle, il n'est
pas besoin à son égard d'une fonction « cathartique » par où l'in-
telligence véritable préviendrait la duperie. Si la raillerie pro-
voque l'ironie, c'est que l'habileté de la mise en scène et l'agré-
ment de r « esprit » dont elle s'arme impliquent une œuvre de
mensonge perfide, et qu'une habileté de stratégie s'impose afin
de mettre à jour cette œuvre mensongère. Si la moquerie, bien
qu'elle procède en la grossièreté de ses éclats d'une stupidité
foncière, provoque également la réaction de l'ironie, c'est que son
inconscience visible implique précisément un mensonge sincère,
mensonge fondamental de l'espèce qui s'impose à l'individu et
déforme sa vision, et qu'ici encore un détour stratégique est né-
cessaire, moins pour guérir l'individu de son infirmité que pour
dénoncer le « bluff » de l'espèce et détruire par là le mensonge
enraciné.
Et c'est bien la signification de l'ironie que formule cette ana-
lyse, dans la mesure oii la signification d'un acte se ramène à sa
fonction. Mais la signification procède de plus loin, si la fonction
tient sa portée et sa valeur de l'être même de l'acte — et de celui
qui agit. N'est-ce point que la tare inhérente aux deux atti-
tudes mensongères que l'ironie démasque nous est un indice de
la nature sincère et profonde de cette ironie qui semble détour
et duplicité '^ Raillerie et moquerie sont de nature toute grégaire
et vivent d'apparence parce qu'elles expriment une incompré-
hension. C'est donc que l'ironie est, au contraire, attitude essen-
tiellement personnelle, et qu'elle a pour principe une volonté de
compréhension infinie et sans équivoque. Et ces deux caractères
de sa nature s'impliquent réciproquement. On conçoit malaisé-
ment une foule composée d'ironistes, caria foule ne connaît pas
l'effort pour l'approfondissement qui suppose le doute ; et la cer-
titude grossière de l'impression contagieuse, renforcée de toutes
parts en vertu du croisement des ricochets, suffit à sa paresse
spirituelle, ou s'accorde plutôt à son manque de spiritualité. Mais
ce n'est là que surface encore. Cette puissance de contagion mu-
tuelle, parce qu'elle est une apparence et comme une caricature
de la puissance de sympathie, dénote l'impuissance à la commu-
nication réelle et réciproque des esprits, ou mieux des âmes.
C'est donc que l'ironie, qui échappe à cette contagion par force
personnelle, est capable de cette pénétration des âmes, et que
cette puissance de sympathie est au principe même de son effi-
cace. C'est là ce qu'il nous faut maintenant envisager.
l'ironie 297
Ironie et puissance de sympathie.
Or il semble à l'opinion commune que l'ironiste soit justement
dépourvu par nature de cette aptitude à la sympathie que l'ana-
lyse précédente tendait à lui attribuer. Ce que l'on aperçoit en
lui, c'est l'impossibilité foncière de savoir à quoi s'en tenir sur
le sentiment qui est le sien à l'égard des uns et des autres. Car
son attitude prête à une impression de mystère et à une apparence
de duplicité. Son langage et son accueil sont toujours équivoques.
Quel que soit l'objet visé par lui — homme ou pensée — il use
de stratégie, il ne procède pas directement à l'attaque, il enve-
loppe son jugement réel et qui demeure secret, il n'éveille pas de
façon nette chez l'adversaire la conscience du risque, il ne
provoque pas ouvertement chez lui la réaction normale de dé-
fense. Bien plutôt, par un jeu subtil d'insinuations contraires,
il engage à la défiance imprécise par cela même que sa facile con-
descendance engourdit le sentiment net des oppositions détermi-
nées. Non seulement il accorde tout aux évaluations, positives
ou négatives, dont il médite la ruine ; mais il suggère à ceux qu'il
menace mystérieusement les moyens séduisants, et conformes à
la logique de leur position, qui paraissent affirmer celle-ci mais
qui, réellement et à leur insu, en accentuent le danger. Pour com-
ble de perfidie, sa pensée est si ambiguë, et son langage, qu'il
n'inspire pas la confiance et qu'il éveille vaguement chez sa vic-
time endormie le soupçon d'une comédie cachée dont elle serait
la dupe sans pouvoir en démêler la trame. Ce qui résulte de ce
manège inéluctable, c'est la perte par l'adversaire de la confiance
en soi et en ses garants et en son attitude et en sa vérité, le doute
paralysant et à l'égard de ses valeurs et à l'égard de sa valeur
propre, le désarroi absolu, l'impressiondéprimante d'êtredansie
mensonge ou plutôt d'être soi-même mensonge et apparence pure.
II y a davantage. L'ironiste est tel par disposition, par voca-
tion, et par habitude fondamentale. La pratique de l'ironie dissol-
vante n'est pas pour lui « manière » qu'il serait libre de tem-
pérer et même d'abdiquer pour un temps et à l'égard de certains,
mais mode constitutif et inaliénable de son action liée à sa na-
ture, lEiç véritable qui ne saurait épargner personne, ni les
autres ni lui-même. Quelle sympathie demeure possible, dès lors,
et quel abandon réel, dans le commerce entre ce « chasseur du
mensonge » — qui flaire en toutes situations, en toutes convic-
tions, en tous sentiments (même les plus spontanés et les plus in-
génus), la possibilité d'une équivoque inconsciente et d'un dégui-
298 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sèment ignoré et le règne immanent de l'apparence — et ceux
qui, étrangers pour eux-mêmes et selon la mesure de leur témoi-
gnage d'eux-mêmes à toute mascarade spirituelle, éprouvent le
malaise, au contact de l'ironiste, de cette confiance qui doute de
soi, de cette défiance insinuée malgré soi, de ce désarroi obscur et
total à l'égard de sa propre ingénuité ? Et de quelle sympathie
réelle peut être capable celui qui est par nature artisan de soup-
çons, détecteur d'artifices, inventeur d'une comédie sans bornes
où les hommes et les pensées assument tous, et par force inévi-
table, un rôle dont il est le distributeur impitoyable ?
Mais, incapable de sympathie sincère envers les autres, il est
impossible que l'ironiste se trouve jamais en état de sympathie
sincère et durable envers soi-même. Sans doute, la valeur suprême
et irrécusable, qu'il ne saurait ne pas reconnaître comme impé-
ratif inconditionnel de son attitude et de ses actes, comme es-
sence de sa vie spirituelle, est celle de cette attitude même et du
jeu qu'elle implique comme nécessaire et de l'universelle démoli-
tion des personnes et des valeurs que ce jeu organise en ses
détours. Or cette confiance absolue en sa vocation a pour objet
précisément un inconditionnel qu'il ne saurait identifier à soi,
une exigence de soupçon, une ferveur à démasquer, qui non seu-
lement ne peut émaner de son être personnel, mais qui implique
irrémissiblement son être personnel, donc la sincérité même de
son attitude et de son action, dans cette comédie de l'apparence
dont il est la victime la plus assurée parce que lui en incombe le
rôle le plus immédiat. Le « Connais-toi toi-même » est le motif de
son martyre et legarant de sa propre équivoque. Et c'est pour-
quoi il serait inexact de prendre prétexte de sa « distance » dé-
guisée mais transparente, et du dédain secret que déguise son
abandon affecté, pour réduire son action et son attitude destruc-
tives à l'absolu d'un égotisme d'aristocrate, à l'affirmation radi-
cale de son excellence unique. Ce serait là méconnaître l'absolu de
sa vocation qui n'excepte rien deson atteinte. L'ironiste véritable
et typique est le dénonciateur du mensonge et de l'apparence en
toute expression de l'être et delà vérité. Il est «esprit», sans
doute ; et il n'y a pas sans son acte de vie spirituelle possible.
Maisil est l'accusateur et le « calomniateur», l'esprit de négation.
Méphistophélès est le symbole de sa nature, qui est toute dans
son office.
Le comportement de V ironie.
N'avons-nous point, par ces dernières précisions, accusé à
l'ironie 299
l'excès le caractère négatif de l'attitude ironiste ? Il semble que
l'on ne puisse mieux vérifier ce doute que par une revue des
formes principales du comportement de cette puissance ; et l'on
gagnera, à l'usage de cette méthode concrète, de déterminer en
types définis les thèmes essentiels de son jeu.
L'ironie s'exerce spontanément, à titre de réaction spiri-
tuelle, à l'égard du satisfait dans tous les ordres, de l'optimiste-
né, qui est tel par médiocrité de sentiment et d'ambition. Le bien-
être selon tous ses modes, qu'il s'agisse du corps ou de l'esprit,
constitue le « climat » naturel de cette sorte d'hommes, à qui doit
suffire l'accès au confort, aux vérités reçues, à la beauté normale,
à la justice aisée, à l'ordination sans risque de l'univers et de la
vie sociale. C'est dans ce climat que se développe, nourrie par les
communs préjugés, la pensée de l'idéal, conçu comme principe
d'apaisement et d'équilibre positif. L'ironie sort d'elle-même,
par simple réflexion, de la conscience de cet état d'inertie. Et
que peut-elle produire ici comme sa forme propre, si ce n'est l'af-
fectation extrême de cette impuissance de tempérament, la feinte
dévotion à cet idéal qu'elle pousse à sa pointe et à sa fuite, l'a-
doption totale en apparence de cet esprit qui est abstention de
spiritualité — bref, l'humoriste cruel par sa complaisance qui est
déguisement, la caricature radicale qui met à nu l'essence « idé-
ale» du modèle ? Et que soupçonne cette stratégie sans effort,
sinon l'aptitude à une pénétration sans réserve au cœur même de
cette impuissance et de cette quiétude, une sympathie entière
et efficace avec cette indigence de sagesse accomplie, une cons-
cience pleinement lucide de sa propre disposition à l'inertie ab-
solue — une affirmation d'inquiétude infinie orientée vers le pos-
sible et le désirable, et qui se masque en satisfaction béate pour
faire « éclater aux yeux de l'esprit » la contradiction inhérente
à cette pratique de l'apparence ?
Plus difficile l'exercice de cette ironie, gênée par la ressem-
blance à son propre thème du thème qu'elle flaire et accuse, à
l'égard de celui qui s'emploiesincèrementàcontrefairel'inquietet
l'insatiable. Non par désir romantique de la chimère innommée
— un tel souci est aux antipodes de cette puissance qui se con-
naît selon ses forces et s'évalue sciemment — mais par volonté
d'une affirmation de soi qui en impose à tous les autres, quelque
puisse être; le motif de leur évaluation d'eux-mêmes. Enivrement
des énergies physiques, et de la culture qui les organise et les
règle, et du sport qui les met en gloire ; enivrement des acces-
sions mondaines, et des précellences qui s'y forment et s'y éta-
300 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
blissent et des « gloires spéciales qui s'y consacrent ; enivrement
des forces de domination, et des excellences detribune, et des maî-
trises manœuvrières, et des sujétions aveuglées qui glorifient
le gagnant durable ; enivrement, plus modeste par absence de
toute gloire, de celui qui voue son ambition à parfaire sa qualité
de « personnage en série «, et dont la seule inquiétude est de la
distinction suprême qui consiste à ne point se différencier de ses
analogues et à passer pour le type accompli de cette indistinc-
tion ; — telle est, sous diverses formes, cette possession de ses
propres ressources qui simule, en effet, la conscience achevée du
réel de soi et des choses que l'ironie a pour fonction d'instaurer.
Mais comment l'ironie, armée de sa négation, ne surgirait-elle
pas de cette conscience qui contrefait la réflexion sincère, et qui
déguise en culte de la vérité la dévotion intentionnelle à la fi-
gure même de l'apparence et du « bluff » ? Peut être celui-là même
qui se témoigne le plus fervent de cette dévotion au simulacre
est-il le plus proche de la sérénité de vision qui la dénonce et la
condamne par l'acte seul de reconnaître en elle l'image déformée
de sa propre puissance. Et c'est donc en l'aperception de son exi-
gence spirituelle que l'ironistedécouvrecZadetians la vanité de cette
contrefaçon. Quel besoin d'en déclarer l'illusion au dehors, s'il
suffit d'en exalter le désir pour que celui qui l'éprouve — pourvu
qu'il soit capable de pousser à l'extrême son sentiment propre —
en reconnaisse la fiction ?
Plus grave que cette médiocrité et que cet excès, le mensonge
spirituel où se manifeste incurable le « péché contre l'Esprit ».
Affirmation irrationnelle de la toute-puissance d'une raison que
l'on définit par la mutilation de sa réelle puissance, impliquant
le dédain stupide de tout effort en vue de sa libération, formu-
lant ce dédain et cette méprise en suffisance qui se glorifie ; sno-
bisme du faux artiste et du faux amateur, qui empruntent in-
consciemment à la vulgarité d'une opinion et d'une mise en scène
la qualité des titres par où ils prétendent se distinguer du vul-
gaire ; illusion du sophiste déguisé en philosophe, qui argue hau-
tainement de son langage artificiel, et de sa dialectique asservie
à son préjugé, pour insinuer son mépris de la recherche sincère et
son idolâtrie de la Chose qu'il nomme l'Etre et qu'il prend pour
l'Eternel ; — tels sont les aspects bien différents, mais qui sont
analogues en leur commune négation de la vie spirituelle, de ce
mensonge par quoi se pose comme réelle et créatrice l'apparence
de la Pensée. Certes, ni le calomniateur de la raison, ni le snob du
goût et de l'œuvre, ni le simulateur de la Sagesse que dupe son
l'ironie 301
miroir, ne sont capables de découvrir au fond de leur vanité le
néant de leur prétention. Mais ce qui est le principe de leur indi-
gence, n'est-ce pas ce néant de leur être qu'ils érigent en Absolu ?
L'ironie qui les décèle, et qui les nie, trouve donc en son affirma-
tion infinie du droit de la Pensée le principe de ce jugement néga-
teur. Elle n'a, pour manifester leur mensonge, qu'à leur opposer
le jeu inconditionnel de l'Esprit.
Ironie el Vie spirituelle.
Il est donc avéré, par l'analyse même de ce multiple compor-
tement, que l'ironie est en effet de nature équivoque, négative
par son œuvre la plus manifeste, positive par son intention ins-
piratrice. Et cette ambiguïté se marque surtout en ceci qu'elle
procède secrètement, par connivence visible avec la pensée qu'elle
se propose de détruire, secondant son dessein pour le pousser à
l'extrême et le ruiner par cet excès de confiance qui en révèle
l'absurdité parce qu'elle en décèle la contradiction inhérente. Et
que l'on n'oppose point à cette caractéristique constante d'une
stratégie de ruse qu'elle se comporte différemment selon la dif-
férence des thèmes adverses. Car c'est bien la contradiction inhé-
rente à l'indigence de la fin poursuivie qui découvre à l'inquiet
du fini et de l'insuffisance le mystère de l'accomplissement ; et
c'est encore la contradiction inhérente à la fausse ambition spi-
rituelle qui se déclare enfin par la simulation extrême d'un élan
sincère que provoque le mirage d'un Absolu de l'Esprit chez le ca-
lomniateur de la raison et le snob et le sophiste déguisé en phi-
losophe. Et l'effet de cette stratégie — soit qu'elle insinue son
artifice au devenir de cette pensée qu'elle veut confondre, soit
qu'elle installe son exigence cachée au coeur de cette inquiétude
qu'elle veut convertir, soit qu'elle exaspère en l'ignorant cette
spiritualité de contrefaçon qu'elle veut réduire — est toujours
de mettre en pleine lumière les prétentions de l'apparence mais
d'en paralyser l'énergie par le doute qu'elle y glisse et la « mau-
vaise conscience » qu'elle y développe. Socrate est ici l'éternel
auxiliaire de Méphistophélès.
Or l'unité secrète de ces deux types si opposés, l'un visant à
l'être de la vérité totale et l'autre au néant de toute pensée hu-
maine, nous est un indice de la nature profonde et sans équi-
voque réelle de cette ironie qui semblait si bien adaptée à la me-
sure de l'apparence qu'elle se ramenait en son essence à la simula-
tion par elle dénoncée. Il est visible à présent que la négation où
302 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
elle se plait ne saurait être pour elle que l'expression inverse et
toute symbolique de l'affirmation qui la constitue intérieure-
ment, et qu'elle ne ruine sans fin l'apparence que pour assurer
hors du mensonge des faux absolus l'Absolu véritable de l'élan
spirituel. La stratégie ambiguë qu'elle œuvre a pour office de
réaliser une compréhension directe et vivante de cette fausse
tempérance et de cette fausse constance et de cette fausse sa-
gesse qui sont les thèmes essentiels de son jeu très un. Elle ne se
fait donc simulatrice que pour modeler son efficace sur l'être ap-
parent de ce qu'il lui faut manifester comme pure apparence. Et
si elle agit par ce détour au lieu d'affirmer simplement la vérité,
c'est que la vérité n'est pas cette chose que la fausse sagesse hy-
postasie, qu'elle sort par développement sans terme de l'appa-
rence qui semble s'opposer à son avènement, que la contradic-
tion où le mensonge s'avère est le ferment d'une vérité prochaine,
que l'idole de l'Etre est le symbole du Possible infini et l'idole de
la Vérité le symbole de l'infinitude de la Vie spirituelle. La so-
phistique apparente de Socrate et le nihilisme apparent de Mé-
phistophélès symbolisent, en leur conspiration, une même exi-
gence de réalisation illimitée.
C'est donc que l'ironie n'est pas défiance et dédain, bien qu'elle
provoque la défiance parce qu'elle offre la figure du dédain. Elle
est, profondément et secrètement, sympathie, parce qu'elle est,
originairement et essentiellement, amour. Non pas sympathie
occasionnelle et partielle pour les formes extérieures et provi-
soires de la vie et de la pensée ; mais sympathie constante et in-
tégrale pour ce qui anime et engendre sans fin toute vie et toute
pensée. Non pas, dès lors, sympathie de pur acquiescement au
simple fait de la vie qui s'ancre et de la pensée qui se consacre ;
mais sympathie foncière pour les âmes où la vie s'éprouve et la
pensée s'engendre. L'esprit qui nie sans fin n'est tel que parce
qu'il affirme infiniment ; et ce qu'il affirme de la sorte n'est pas
le privilège d'une intelligence critique et qui se complaît en la
vanité de son œuvre de néant, mais la dévotion très humble d'un
esprit, qui s'efforce de libérer de leur insuffisance et de leur illu-
sion et soi-même et ses analogues, à l'Esprit qui « gémit « en eux
et qui, par l'enfantement de la Vérité inconditionnelle, les oriente
vers la Lumière.
(A suivre.)
L'Écolier limousin
par M. Raymond LEBÈGUE,
Professeur à la Faculté des Lettres de Rennes.
Le chapitre de l'Ecolier limousin constitue Tun des épisodes
les plus fameux de Pantagruel ; il est reproduit (1) dans les ex-
traits de l'œuvre de Rabelais, et les lettrés en savent par cœur le
début : nous iransfretons la Sequane au dilucule et crépuscule....
Nous ne prétendons pas apporter une interprétation nouvelle de
ce morceau si célèbre, nous nous proposons seulement de le repla-
cer, en nous aidant de publications récentes, dans l'évolution de
la langue française et dans la vie littéraire de notre Renaissance.
Les travaux des philologues modernes ont révélé que l'inva-
sion des mots latins dans la langue française avait commencé
bien avant la Pléiade. Ferdinand Brunot a consacré aux lati-
nismes un des premiers chapitres de son Histoire de la langue
française ; nous y lisons que le « lexique du xiii^ siècle est déjà
tout pénétré d'éléments savants » ; au xiv^ siècle leur nombre
augmente, et « le xv® siècle marque le temps où le latinisme de-
vient un ornement littéraire ». En effet, à cette époque, on pille
la langue latine, non seulement afin d'exprimer des notions pour
lesquelles il n'existait pas de termes en ancien français, mais sur-
tout pour donner au style un air noble et pompeux. Dans les Mys-
tères, les morceaux à effet, les tirades de Satan, des anges ou de
l'empereur ont souvent à la rime des latinismes, des mots rares
et copieux en a6/e, en i&/e, en a/£0«, en ac/e, etc.. Les prosateurs
qui vivaient à la Cour des ducs de Bourgogne, intercalaient dans
leurs chroniques des morceaux très travaillés, écrits en un style
grandiloquent, et farcis de latinismes ; c'est ainsi que Molinet
(1 ) Avec des coupures que les obscénités ont rendues nécessaires.
304 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
émaille le prologue de ses Chroniques des mots refulgenl, excelse,
strenuité, inclite, armigère, liligère (1), etc....
Au xvi^ siècle, les latinismes furent importés surtout par les
traducteurs et par les auteurs d'ouvrages techniques, qui ne trou-
vaient pas dans la langue française les mots nécessaires ; mais,
en outre, bien des écrivains les recherchaient à titre d'ornements
littéraires (2). Etienne Pasquier a cru que, dans ce chapitre, Ra-
belais avait voulu se moquer de la romancière Helisaine de
Grenne (3) ; cette supposition était erronée, car la manie du lati-
nisme était très répandue ; Rabelais lui-même est tombé plus d'une
fois dans ce travers, et il est facile de cueillir des latinismes dans
son œuvre, en particulier dans les morceaux éloquents (4).
Pendant toute la durée de la Renaissance, on a critiqué les
poètes, les historiens, les romanciers, les traducteurs, les gens
de justice et les « snobs » qui étaient atteints de cette manie pé-
dantesque, et même on a parodié leur style. On les accusait
d'écorcher (5) ou excorier (6) la langue latine, ou bien de Vécumcr
(7) ou despumer (8).
Déjà, dans le Patelin, lorsque l'avocat emploie dans son délire
des mots latins, sa femme s'écrie : « Comment il escume ! » Et deux
(1) Cf. l'édition Doutrepont et Jodogne, 1937, t. III, p. 163.
(2) Cl. ■âxiiome, Il d&V Histoire de la langue française à& BTwnoi, les pages
223 et suivantes.
(3) Lettre à M. de Querquifinen {Œuvres, 1723, II, col. 45).
(4) Par exemple, quelques pages après l'épisode de l'Ecolier limousin, nous
lisons dans la lettre de Gargantua à Pantagruel : « les arbres, arbustes et
fruciices des forêts ». Voir aussi les chapitres xxix, xxxi et l de Gargantua.
et le chapitre iv du Quart-livre, ■ — Sainéan, La langue de Rabelais, 1923, II
p. 64 sq. — G. Lote, La vie et V œuvre de François Rabelais, 1938, p. 460 sq.
(5) La publication du précieux Dictionnaire de la langue française du
XV l^ siècle étant suspendue, il n'est pas inutile de fournir quelques référen-
ces pour ces métaphores. Ecorcher, écorcheur, écorcherie : Pantagruel,
ch. VI ; Le valet de Marol à Sagon, 1537 ; Quinlil horalian, 1550 (éd. Chamard
de la Défense el illustration, pp. 31 et 192); Ronsard, Abrégé de l'Art poétique,
fin, et les paroles rapportées parD'Aubignéau début des Tragiques iPasquier,
op. cil.
(6) Escorier, escortiquer, excoriateur : Pantagruel, ch. vi, Epistre
du Lymosin ; Sébastien Colin, L'ordre... en la cure des fièvres, 1558, p. 11 ;
Tabourot, Bigarrures, 1572, f 150 ; H. Estienne, Dialogues du langage fran-
çais italianisé (1578), éd. Ristelhuber, I, p. 60; G. Bouchet, Serées, éd. Rovbet,
V, p. 95.
(7) C'est-à-dire enlever tout ce qui est à la surface d'un liquide. On appe-
lait alors les corsaires les « écumeurs de mer ». Ecumer, écumeur de latin :
Patelin ; les deux Soties ; Coquillart (vers 1521), éd. elzévirienne, i, P- 43,
P. Fabri, Grand art de rhétorique (1521), éd. Héron, II, p. 116 ; G. Tory,
Champ fleur y, 1529.
(8) Même sens qu'e'cumer. G. Tory, op. cit., et Pantagruel.
l'écoiier limousin 305
des soties qui ont été publiées chez Trepperel entre 1502 et 1518,
celle des Copieurs et des Lardeurs et celle des Sols qui corrigent te
Magnificat (1), mentionnent un personnage nommé VEcumeur
de latin ; dans la première il paraît sur la scène, et son vocabu-
laire est tout latin : « Maculés-les festinement... Je formide fort
et vacille que l'heure ne soit preterite, etc.. » M. Thuasne a pu-
blié une lettre manuscrite en prose qui parodie le style des pro-
sateurs bourguignons : « Tribuant preces au cunctipotentetceles-
tielcellifere roy de microcosme... » (2). Au début du xvi^ siè-
cle, Coquillart, après avoir cité le jargon du droit {dilaiion, ti-
tis contestation, etc.), s'écrie : «C'est trop de latin escumé » (3).
Sous François I^^, Pierre Fabri reproche aux ignorants qui « écu-
ment termes latins en les barbarisant », des phrases telles
que :« se ludez à la pille, vous amitterez... » En 1529, dans la pré-
face de son Champ fleury, G. Tory range parmi les corrupteurs
de la langue française les écumeurs de latin, et il cite, comme spé-
cimen de leur langage, cette phrase : Despumon la verhocinaiion
latiale..., que Rabelais a reproduite à peu près textuellement.
La même année, dans la préface de la Table de Céhès, il cite qua-
tre vers d'André de La Vigne remplis de latinismes en cule, et
s'autorise deFavorinuspourdéconseillerremploidemots inusités.
Après la publication du Pantagruel, Marot et Sagon se re-
procheront mutuellement d' « écorcher la peau du latin ». En 1540,
Dolet recommande aux traducteurs de ne pas « usurper mots trop
approchans du latin » (4). Dix ans plus tard, l'auteur du Quiniil
horatian reproche au mot patrie d'être écorché du latin. En 1558
paraissent les Nouvelles récréations de Des Périers ; la nouvelle
XIV concerne un avocat manceau qui, latinisant en français, di-
sait à la servante : « Pedissèque, serve-moi ce farcime de ferine. »
La même année, on joint aux œuvres de Rabelais VEpistre du
Lymosin de Pantagruel, grand excoriateur de la langue latiale.
La manie des latiniseurs (5) est encore blâmée ou parodiée par
Fr. Bonivard (6), Ronsard, qui, en 1565, dans VArt poétique, cri-
(1) Selon Mlle Droz, qui a réimprimé ces pièces en 1935 et qui a savam-
ment commenté l'expression écumeur de latin, ces deux pièces ont été com-
posées avant 1488.
(2) Eludr.s sur Rabelais, 1904, p. 345.
(3) Ed. el/éviriennc, I, p. 43. Cf. au tome II, p. 81, l'expression ces forges
latins, qualilianl les «■eus de justice.
4) La manière dr bien traduire. C;f. aussi Les accents de la langue française.
(5) Je mentionne pour mémoire celle des courtisans qui « excoriaient le
langage Ausonique », c'est-à-dire l'italien ; Henri Estienne la tovunée en
ridicule dans ses Dialogues déjà cités.
(6) Advis et devis des langues (1563), 1849, pp. 36 et 47.
20
306 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tique sévèrement ses devanciers d'avoir écorché le latin, et doni
d'Aubigné rapporte les propos au début des Tragiques, Henr
Estienne (1), Tabourot (2), Du Fail (3), G.Bouchet (4), Béroakk
de Verville (5) et Etienne Pasquier (6).
Comme l'écrit F. Brunot, « il n'est pas de thème plus rebattu >
que la critique des latinismes ; et si, dans le dernier tiers du xvi<
siècle, certains poètes (par ex., P. Mathieu) ont encore insère
dans leurs vers des mots grecs et latins, il n'en est pas moins vrai
que ces critiques et ces parodies ont fini par produire de l'effet,
III
Rabelais a pris pour point de départ l'ouvrage de Tory, qui
avait paru à une date récente. Ce qui le prouve, c'est qu'il a
emprunté à l'avis aux lecteurs du Champ fleury, non seulement
quelques phrases de l'Ecolier limousin, mais encore l'expression
« lesche du jour », qui, selon Tory, faisait partie du langage des
Plaisantins (7).
On a supposé avec vraisemblance que les phrases citées par
G. Tory au début du Champ fleury n'étaient pas de son invention
et que c'était une plaisanterie qui courait les collèges parisiens (8).
Par contre, il n'y a aucune raison de croire, avec L. Thuasne (9),
que tout le reste des paroles de l'Ecolier limousin ait fait partie
de cette plaisanterie traditionnelle ; car, pour la plupart, ce sont
des réponses aux remarques ou aux questions de Pantagruel et
de ses gens {tu es quelque hérétique,., il dédaigne Vusance commun
de parler,... dont es-tu ?)
Je ne crois pas non plus que l'Ecolier limousin ait voulu « ber-
(1) Conformité (1565), 1852, p. 43]: « les mots qu'on arrache du latin..., les
femmes se veuillent mesler de l'esgratigner. »
(2) Op. cit.
(3) Contes d'Eutrapcl, 1585, n° XV.
(4) Op. cit. ( « un homme fidefrage »].
(5) Le moifcn de parvenir, ch. lxiv.
(6) Op. cit. — -A la différence de certains commentateurs de Rabelais, jene
mentionnerai pas la farce de Maître Mimin ; car le latin de cuisine qui y est
employé, n'a rien de commun avec la « verbocination latiale », de l'Ecolier
limousin (cf. Revue des études rabelaisiennes, IX, p. 399).
(7) II avait, sans doute, lu aussi la préface mise par Tory en tête de la Table
de Cébès ; car on retrouve dans son chapitre la mention du « philosophe
Favorinus » et bien des mots en ule.
(8) A vrai dire, aucun des écrivains qui se sont moqués des latiniseurs,
n'a mentionné de plaisanterie traditionnelle.
(9) Etudes sur Rabelais, 1904, p. 337.
l'écolier limousin 307
ner » son interlocuteur (1). Quelle est, en effet, la situation ? L'é-
pisode est amené par un moyen très simple, dont ont usé et abusé
les auteurs de romans d'aventures : la rencontre. Cet écolier, per-
sonnage épisodique qui n'est mentionné par Rabelais que dans
ce chapitre, rencontre dans une ville universitaire un jeune homme
accompagné de son pédagogue et de ses domestiques et qui est
manifestement un étudiant de noble et puissante famille (2).
C'est pour se faire valoir, pour montrer qu'il « est quelque grand
orateur en français », et aussi pour enrichir la langue française (3),
qu'il emploie la verbocination latiale que les écoliers parisiens
lui ont apprise. Il n'y a pas, dans ses propos, une arrière-pensée
de moquerie.
Rien n'est plus simple que le plan du chapitre : l'écolier répond
aux questions posées par Pantagruel, qui a pour habitude d'inter-
roger les gens de physionomie agréable qu'il rencontre (4). Voici
mis en français ordinaire, le résumé du dialogue :
Doù viens-tu ? demande Pantagruel. — De Paris. — Que font les étudiants
parisiens ? — Nous traversons la Seine le matin et le soir, nous marchons à
travers les carrefours, nous écumons le latin et nous recherchons les femmes.
Nous fréquentons les lupanars et les auberges, et, si notre bourse est vide,
nous mettons en gage nos livres et nos vêtements. — Tu es quelque hérétique ?
— Non, dès l'aube, je fais mes prières à l'église. J'observe le Décalogue, mais,
faute d'argent, je ne donne guère d'aumônes. — Il dédaigne la langue usuelle.
— Non, je cherche à l'enrichir à l'aide de l'éloquence latine. — D'où es-tu ?
— ■ De Limoges.
Ici se place la péripétie qui met fin à la verbocination latiale.
Pantagruel, qui a compris la dernière réponse, se moque du Li-
mousin qui veut contrefaire le Parisien : il le serre à la gorge,
et il menace d'écorcher l'écorcheur de latin. Affolé (5), l'Ecolier
limousin abandonne son jargon pour supplier Pantagruel en
patois limousin. Pantagruel le relâche, mais la gorge du malheu-
reux reste contractée, et, au bout de quelques années, il meurt de
soif. Rabelais tire la moralité de sa triste fin en citant les opi-
nions de Favorinus et d'Auguste qu'Aulu-Gelle avait rapportées.
Si la composition est simple, l'art du narrateur apparaît dans
(1) Cf. Plattard. L'invenlion fl la composition dans l'œuvre de Rabelais,
1909, p. GO.
(2) Tandis que Pantagruel tutoie l'écolier, celui-ci lui donne respectueu-
sement du Sei(jnor et du Missayre.
(.3) ... Je me enite de le locnpleler de la redundance lalinicome.
(4) Cf., au début du eh. ix, la rencontre de Panurge.
(5) Rabelais ne manque pas de préciser les effets physiologiques de la
peur de l'Ecolier.
308 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
maints détails qui étaient plus savoureux pour le lecteur contem-
porain que pour nous. C'est le réalisme — parfois excessif au
goût moderne — avec lequel Rabelais retrace les principales
occupations des écoliers peu studieux : faire l'amour, manger (1)
tirer le diable par la queue. C'est le contraste entre le langage
ampoulé et prétentieux de l'écumeur de latin d'une part, et d'au-
tre part les exclamations triviales de Pantagruel impatienté, k
retour subit de l'écolier au patois et au style le plus simple, et les
conséquences malodorantes de sa peur. Il y a aussi un contrastt
voulu entre ce langage savant et la vulgarité des actions aux-
quelles il est appliqué : quand les historiens de la Cour de Bour-
gogne farcissaient leur prose de mots latins, c'était pour traiter
des sujets beaucoup plus nobles que la fréquentation des lupa-
nars et des auberges où l'on mange des épaules de mouton per-
sillées ! Enfin Rabelais se sert de cette rencontre pour rappeler
aux lecteurs la principale fonction du Pantagruel traditionnel
qui est de faire mal à la gorge et de donner soif.
Dans ce genre parodique qui n'était accessible qu'à un public
un peu cultivé, l'invention de Rabelais surpassait toutes les
autres œuvres analogues par l'abondance du vocabulaire «la-
tial))(2),par les contrastes comiques, par l'action dramatique, pai
le don de la vie. Il ne faut pas s'étonner que cet épisode, plutôt
que la sotie des Copieurs, la nouvelle de Des Périers ou ÏEpî-
tre du Lymousin, soit resté dans la mémoire des hommes de la
Renaissance, et ait été évoqué par Jean Macer (3), Bonivard, Ta-
bourot, Ronsard, G. Bouchet et Pasquier.
IV
Examinons maintenant le vocabulaire dont se sert l'Ecolier
limousin. Aucun rabelaisien, même Sainéan, ne lui a consacré
une étude d'ensemble ; du reste, cette étude ne peut aboutir à
(1) Rabelais énumère cinq lupanars et quatre tavernes de Paris. Encore
un souvenir de ce séjour à Paris sur lequel le chanoine Lesellier a apporté de
bien curieuses précisions (cf. dans Humanisme el Reiiainsance, 1938, son arti-
cle sur les deux enfants naturels de Rabelais).
(2) Seule, VEpilre du Lijmoiisin contient plus de mots « écorchés ».
(3) Dans sa Philippique contre les poetastres françois de iiosire temps, publiée
en 1557 (cf. Revue des études rabelaisiennes, IV, p. 75, et Bévue du XV 1'^ siè-
cle, XIII, p. 245). L'opinion de Ronsard a été rapportée par d'Aubigné. Pour
les autres écrivains nous avons donné plus haut les références. Ajoutons enfin
que Colgrave a reproduit, en 1611, un certain nombre des mots employés pai
l'Ecolier limousin (cf. Revue des iludes rabelaisiennes, VU, p. 143).
l'écolier limousin 309
des résultats sûrs, parce que nous connaissons fort peu le voca-
bulaire des grands Rhétoriqueurs et des écrivains secondaires qui
ont vécu depuis Alain Chartier jusqu'à Rabelais, et que nous con-
naissons encore moins le vocabulaire latin dont on se servait dans
les écoles au temps de Maître Janotus de Bragmardo.
Nous commencerons par les mots que Rabelais a empruntés
au Champ fleiiry. Ils sont tous d'origine latine ; certains remon-
tent aux siècles antérieurs : capter, dihicule, benevolence, crépus-
cule.
Dans la partie du discours qui nous paraît être de l'invention
de Rabelais, presque tous les mots sont d'origine latine. Par ex-
ception, on rencontre l'expression lesche du jour, les italianismes
signor missayre, et quelques mots d'origine grecque, académie,
agiotale, architecte, decalogicque, ecstase, eleemosy ne ;mdâs ces mots,
d'origine grecque, sont venus, sauf agiotale, par l'intermédiaire
du latin. Les mots d'origine latine sont de deux sortes : les uns
avaient déjà été employés par des écrivains français plus ou moins
récents, les autres ont été forgés par Rabelais. Nous classerons
dans la première catégorie les mots suivants, en commençant
par les plus anciens : pecune (xii^ siècle), absierger, inclit, noctur-
ne, redundance, espalule (xiv^ siècle), pénurie, révérer, supernel,
vénérer (xv^ siècle), dilucule, vernacule (xvi^ siècle),pr^s^o/er(Mo-
linet, d'après Dupire), astripotent (Simon Gréban), ave, atave,
célèbre, ecstase, inculquer, origine, venerique (Lemaire de Belges).
Nous ne pouvons affirmer avec certitude que tel ou tel mot a été
inventé par Rabelais ; mais il est très probable que les mots sui-
vants ont été forgés par lui : amicabilissime, cauponizer, corpore,
dimitter, disceder, egene, elucr, entier, facullatule, ftagitiose,
gnaver, hoslialement, illucescer, inquinamenl, inviser, irrorer,
laie, lalinicome, latrialement, libentissiment, locule, locupleter,
marsupie, meretricule, minutule, missicque, nebulon, omnijuge,
oppignerer, opère, penilissime, perforaminé, petrosil, precule, pri-
maeve, proxime, pudende, qneriter, recesse, redamer, requiescer,
sacrificule, server, slipc, submirmillcr, supergurgiter, unguicule,
urbe, vêle, verelre, veriforme, vervecin.
La formation des mots employés par l'Ecolier limousin ne pré-
sente guère de caractères notables. Les uns ont été tirés du
latin classique, d'autres ont été empruntés au vocabulaire de
Plante et de Térence, à celui de l'époque impériale, voire même
au latin des écrivains chrétiens (1) ou au latin contemporain de
(1) Par exemple, aslripolens, eleemosyna, facullaiula, precula.
310 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Rabelais. La plupart d'entre eux sont calqués sur un mot latin ;
certains ont été formés en ajoutant un suffixe au mot latin : de-
calogicque, missicque, ou un préfixe : submirmiller (1), supergur-
giter. Perforaminé a été formé sur perforare ; hosîiaîement a été
imaginé d'après l'adverbe ostiatim, libentissiment d'après liben-
tissime, omnijuge d'après omnipolens, etc.. Deux adjectifs ont
été composés d'une façon fantaisiste : veriforme (2) et latinico-
me (3). Parmi les adjectifs et adverbes, on peut noter les plai-
sants superlatifs amicabilissime et libentissiment. J'ai compté
39 verbes, tous de la première conjugaison, bien que dix d'entre
eux soient calqués sur des verbes de la 3^ et de la 2^ conjugaison
latine ; Rabelais a tiré de l'infinitif latin eniti la forme entier !
Un assez grand nombre de substantifs se terminent en ule :
crépuscule, cuticule, diecule, dilucule, facultatule, locule, mere-
tricule, precule, sacrificule, spatule, unguicule, vernacule ; ajou-
tez-y l'adjectif minulule. Cette multiplicité des mots en ule n'est
pas due au hasard : les rhétoriqueurs affectionnaient les rimes en
acule, icule, uculc; ainsi, en 1501, dans les Complaintes du roi de la
Basoche, André de La Vigne accumulait treize mots de cette
espèce en huit vers !
Certains de ces néologismes faisaient double emploi avec des
mots français tirés du même mot latin, par exemple anime, cor-
pore, eleemosyne, opère, petrosil, proxime, verisimite ; et il semble
que l'Ecolier limousin ait été seul à en faire usage. D'autres ont
été utilisés pendant le xvi^ siècle : aime, apte nate, architecte, ave,
atave, benevolence, cuticule, despumer, prescrit, rarité, supereroger,
etc.. Plusieurs subsistent encore maintenant {déambuler, ho-
raire, inculquer, lupanar, pécune, redondance, etc.), et il serait
regrettable que la langue française n'eût pas conservé : académie,
capter, célèbre, crépuscule, génie, indigène, nocturne, origine, pa-
triotique, pénurie, région, révérer, vénérer.
Comme leurs devanciers du xviii^ siècle et de l'époque roman-
tique, mais avec une méthode plus rigoureuse, les savants mo-
dernes ont cherché parmi les contemporains de Rabelais les mo-
dèles de ses personnages. Ils se sont demandé qui étaient en réa-
(1) D'après le latin médiéval, murmurillarc ?
(2) Vraisemblable.
(3) Proprement : qui a une chevelure latine. Forcellini a relevé dans
les œuvres des poètes latins quatorze mots composés en -cornus.
l'écolier limousin 311
lité Picrochole, Panurge, frère Jean, Raminagrobis, Her Trippa,
Hippothadée, Rondibilis, et ils ont proposé des solutions plus ou
moins fondées ; mais personne, jusqu'à hier, ne s'était posé la
même question pour le personnage épisodique de l'Ecolier limou-
sin. M. L. Herrmann, qui a fait sur la littérature latine bien des
hypothèses ingénieuses, est le premier, à ma connaissance, qui
ait énoncé le problème et qui ait fourni une solution. Dans un
article des Mélanges Lefranc ( 1 ) , il définit ainsi les traits caractéris-
tiques de l'Ecolier limousin : il est né à Limoges, il a étudié à Pa-
ris, et il prétend pindariser. A ces trois traits M. Herrmann re-
connaît le savant Dorât, qui est né à Limoges, a étudié à Paris
vers 1525-1530 et a fait des odes pindariques.
Par sa simplicité et sa précision, cette argumentation peut sem-
bler probante ; mais, à mon avis, l'histoire littéraire contredit
absolument l'opinion de M. Herrmann ; et il me paraît nécessaire
de la réfuter avant qu'elle ne soit adoptée par les auteurs d'ou-
vrages de vulgarisation. Nous aurons ainsi l'occasion d'exami-
ner le sens qu'avait le verbe pindariser et l'idée qu'on se faisait
de Pindare à l'époque de François I^^.
1" Pour deux raisons, il est invraisemblable que Dorât ait fait
des odes pindariques à l'époque où Rabelais séjournait à Paris,
c'est-à-dire vers 1530. D'abord, la première qu'il ait fait connaî-
tre a paru à la fin des Odes de Ronsard, en 1550, et l'on ne possède
aucun témoignage sur celles qu'il aurait composées plus tôt. Qui
croira qu'après avoir laissé connaître à Ralaelais ses premières
Odes pindariques, il ait tenu secrètes, pendant les vingt années
qui ont suivi, des œuvres qui, par l'originalité de leur forme, lui
eussent valu en France une flatteuse célébrité ? Quoi, entre
1530 et 1550, seul Rabelais aurait pu en prendre connaissance ?
Je ne puis l'admettre. — En second lieu, aucun Français, en 1530,
ne songeait à faire des odes pindariques. Nous ignorons s'il y avait
alors en France un érudit qui eût lu les œuvres de Pindare (2).
Elles n'étaient pas traduites en notre langue. H ne fut imprimé
en France, pour la première fois, qu'en 1558 ; pour le lire il fallait
acheter deséditionsitaliennesoubâloises.Les Italiens eux-mêmes,
quoique leur humanisme eût une grande avance sur le nô-
tre, n'avaient pas encore publié d'odes pindariques modernes,
(1 ) Pp. 194-196, Oui élail Vcxcholier limosin de Rabelais ?
(2) Ni E. E<rgrer ni L. Delaruelle ne mentionnent Pindare dans leurs tra-
vaux sur l'hellénisme français à cette époque (cf. Revue du XV I"^ siècle,
1922). Pindare ne lii::ure pas dans le copieux index de la Bibliographie de
Josse Bade, de Ph. Henouard.
312 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
excepté le Trissin : il avait inséré dans sa Sofonisba (1524) et dans
ses Rimes (1529) quelques morceaux lyriques où, à l'imita-
tion de l'ode pindarique, les strophes 3<^ et 6*^ n'étaient pas sem-
blables aux autres. C'est en 1532 que Luigi Alamanni publiera
à Lyon ses huit Inni divisés en ballata, conlra-ballaia et slanza (1 ) ;
les deux canzones de Minturno en forme de triades paraîtront
en 1535, et c'est seulement en 1550 que seront imprimées à Rome
les 24 odes pindariques, en latin, de Benedetto Lampridio, avec
qui Dorât fut en rapports et que les Italiens considérèrent com-
me le rénovateur du genre (2). Aussi est-ce commettre un ana-
chronisme que de faire remonter à 1530 le composition d'odes
pindariques par des Français.
2" Que l'Ecolier et Dorât soient tous deux originaires de Li-
moges, c'est simplement une coïncidence : rien de plus. Non que
Rabelais ait choisi la province du Limousin au hasard et que
l'étudiant pût être aussi bien un Tourangeau ou un Auvergnat.
Si le latiniseur qui excite la juste colère de Pantagruel est un Li-
mousin, c'est que les habitants de cette province étaient déjà,
un siècle et demi avant M. de Pourceaugnac, un sujet de plai-
santeries : la 3^ des Repues franches attribuées à Villon nous pré-
sente un seigneur limousin qui n'a pas un sou vaillant et qui es-
croque son hôtelier parisien. Et, entre 1537 et 1542, Marot a
composé, en imitant Martial, une épigramme contre un sot Li-
mousin (3).
30 II est vrai que, dans la bouche de Ronsard (4), p/ndamér
veut dire composer des odes pindariques ; mais avant l'apparition
de celles de Dorât et de Ronsard, le mot n'avait pas encore ce
sens-là, et il est entré dans la langue française à une époque où
les français ignoraient tout des triades pindariques (5). Les plus
anciens exemples remontent en effet au début du xvi^ siècle, ou
même à la fin du xv^ ; et, à ce moment, le peu que nos lettrés sa-
vaient de Pindare provenait de la fameuse ode d'Horace : Pin-
darum quisquis studei aemulari. C'était donc à leurs yeux un poète
très élevé, au style hardi et sublime. Aussi pindariser a-t-il le
(1) Cf. H. Hauvette, L. Alamanni, 1903, p. 22G sq.
(2) Cf. P. de Nolhac, Ronsard el r Humanisme, 1921, p. 45-48.
(3) Dans le texte de Martial, on ne spécifie pas l'origine du sot.
(4) « Le premier de France, j'ai pindarizé » (éd. Laumonier, Textes fran-
çais modernes, F, p. Ï70).
(6) Cf. le supplément du dictionnaire Godefroy et l'article de Delboulle
{R. H. L., 1897, p. 283). Selon Delboulle, l'adjectif pi/idorigue apparaît pour
la première fois en 1541 : odes pindariques.
l'écolier limousin 313
sens de s'adonner à la haute poésie dans ces vers de Jean Bouchet :
Aucuns veulent pindariser
Chants à la mode italique (1).
Et plaisans vers si bien pindariser (2) ;
de Lemaire de Belges :
[Les poètes] leurs concevoirs hautement pindaiisent
En figurant mainte couleur notable (3) ;
et d'Octovien de Saint-Gelais :
Plus ne me vault d'Orpheus la science
Oui doulcement souloit cythariser ;
■î'ay d'autres fois voulu pindariser,
Plus n'en ay l'art, mon plectre est trop debille (4)...
Citons encore un 5^ texte dont l'origine mérite d'être signa-
lée. Dans la 2^ édition du dictionnaire français-latin (1549), Ro-
bert Estienne a fait figurer le mot pindarizer avec cette traduc-
tion : iinnule disserere, hoc est loqui cum fastii, voceque plausum
capianti et vibranti (B) ; il ajoute : pindarizer en opinant, iinnule
censere et disserere in rébus judicandis. Or, les expressionsmarquées
d'un B ont été prises par R. Estienne dans les livres de Budé qui
lui ont été communiqués après la mort du grand helléniste, sur-
venue en 1540. On voit que Budé étendait le sens de pindarizer
à la prose, à l'éloquence ; le mot devient synonyme de parler avec
éclat, et il prend ou il va prendre le sens péjoratif de s'exprimer
avec affectation, qu'on trouve fréquemment dans les œuvres
de Henri Estienne (5).
Reprenons maintenant le chapitre de l'Ecolier limousin. A
l'aide des textes que nous venons de citer, nous pourrons main-
(1) Les regnars Iraversans, 1500.
(2) Epîtres familière.^, 1545.
(3) Le Temple de Vénus, composé probablement en 1511.
(4) Le séjour d'honneur, 1519, î° 7, Selon H. Guy {R.H. L., 1908), ce poème
a été composé en 1490-1495.
(5) Cf. ses Dialogues du langage franç.ois ilalianisc, 1885, II, p. 154 : : « Je
lie didi paspindarizer,commeon pindarize en une cour de Parlement, mais en
contrefaisant les traits dithyrambiques de Pindare ». Aux pages 13 et 70 du
t. I et 125 du t. II, il désigne par le mot pindarizer lo langage affecté des cour-
tisans, par exemple : « je désirerois infiniment avoir un petit coin au cabinet
de vos bonnes grâces ». Dans l'Avis aux lecteurs de V Apologie pour Hérodote
(1566), il vise les amateurs de néologismes et d'expressions prétentieuses. Voir
aussi le De lalinilale falso suspecta, 1576, p. 86, et les Hijpomneses, 1582,
p. 2 (la prononciation affectée et ampoulée). — Au début du Moyen de par-
venir, on lit : u La soupe se mange. Je pindarise ; je voulois dire : on mange
la soupe ». ,
314 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tenant expliquer l'emploi qui y est fait du verbe pindariser. Que
dit le serviteur de Pantagruel :
Sans doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians(l) ; mais
Une faict que escorcher le latin et cuide ainsi pindariser, et luy semble bien
qu'il est quelque grand orateur en françoys parce qu'il dédaigne l'usance
commun de parler.
Ici le mot pindariser n'a ni le sens de composer des triades,
comme le croit Herrmann, ni celui d'imiter le style lyrique de
Pindare, comme Sainéan l'affirme dans l'édition Lefranc. Le ser-
viteur de Pantagruel pense que l'écolier veut employer le vocabu-
laire rare et pompeux des écrivains et des orateurs de sontemps
qui « pindarisent ».
VI
S'il existe à la base de cet épisode bouffon une pensée sérieuse,
on peut, semble-t-il, la définir ainsi :
N'hésitons pas à emprunter des mots au latin et au grec, quand la langue
française ne nous fournit aucun terme pour l'idée ou l'objet que nous voulons
faire connaître. Empruntons aussi des mots au latin pour rehausser le style
des morceaux de ton élevé. Mais n'écorchons pas le latin immodérément et à
tort et à travers, comme le font sérieusement divers écrivains. C'est à tort que
l'on croit qu'on enrichit ainsi la langue française et qu'il est de bon ton
d'écrire dans une langue inaccessible au vulgaire.
Il convient de remarquer que Rabelais s'est abstenu de mettre
dans la bouche de cet étudiant les latinismes de la langue juri-
dique et ceux de la philosophie scolastique ; ceux-ci ne seront ridi-
culisés que deux ans plus tard, au début du discours de Janotus de
Bragmardos (2).
Quant à l'Ecolier limousin, ni lui ni Panurge ne sont, à mon
avis, des portraits individuels, et je serais étonné que ceux qui
se demandent « qui a été l'Ecolier limousin ? », «qui a été Panur-
ge ? » aboutissent à un résultat positif.
(1) Le galant se figure que les Parisiens parlent tous ce langage pédant et
pompeux.
(2) Quelques latinismes figurent dans la sentence inintelligible qui remplit
le chapitre xiii de Pantagruel : les maies vexations des lucifurges nyciicoraces
qui sont inquilines du climat diaromes d'ung crucifix ; mais cette phrase, qui
est unique en son genre dans les chapitres xi-xiii, ne constitue pas une satire
de l'éloquence judiciaire ; son seul but est d'enrichir le galimatias du discours.
France - Allemagne - Italie
(1859-1903)
par H. CONTAMINE,
Professeur à V Université de Caen.
III
La croisée des chemins.
Au centre des dernières années du Second Empire, il y a
d'abord l'Empereur, tantôt épuisé comme en juillet 1866 et en
août 1870, ces mois décisifs, tantôt se rapprochant de l'état
moyen d'un homme de soixante ans, et puis il y a Emile OUivier,
dont la destinée a les aspects de la tragédie antique. Marseillais
comme Thiers, mais d'un quart de siècle plus jeune et fils d'un
grand commerçant, prénommé Démosthène, et non d'un déclassé,
ses débuts sont foudroyants : à vingt-trois ans, en 1848, il est
préfet des Bouches-du-Rhône, puis de la Haute-Marne après la
période héroïque de la République. Révoqué l'année suivante, son
père exilé au 2 décembre, le voici avocat, puis, en 1857, un des
Cinq, député républicain de Paris comme Jules Favre et Ernest
Picard, qui ne deviendront hommes de gouvernement qu'après
1870, comme Darimon, qui, s'étant rallié plus vite que lui, se
brouilla avec son ancien ami et parut, en culottes courtes, aux
lundis de l'Impératrice. Car de vrais irréconciliables, l'Histoire
n'en donne guère d'exemple. Il y a seulement, le plus souvent,
ceux qui ont eu le temps d'achever leur évolution, et ceux à qui
les circonstances ou une mort prématurée ont laissé leur répu-
tation d'intransigeance. Ollivier n'est pas de ceux-là, car Morny,
ce malhonnête homme, sut admirablement guider le ralliement
de ce parfait honnête homme, dont la sincérité n'est point dou-
teuse. Après 1860, le républicain qu'il croit rester découvre dans
Napoléon III des tendances qui sont les siennes. Il ne renie pas
son passé en acceptant de devenir, en 1864, le rapporteur de la loi
316 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sur les Coalitions. Il s'agit, en effet, d'accorder le droit de grève
aux ouvriers, et cette réforme sociale, aujourd'hui si controversée,
lui semble destinée à améliorer la condition des salariés sans en-
gendrer un état de tension préjudiciable à la prospérité économique,
et par là même contraire aux intérêts des travailleurs.
Le premier pas fait, Ollivier est aux portes du pouvoir. C'est
que le régime cherche un homme. Or Morny est mort en 1865, et
Persigny achève de se rendre impossible en envoyant à son maître
une note montrant les inconvénients qui résultent de la présence
de l'Impératrice aux conseils : l'Empereur étant alité, c'est sa
femme qui ouvre l'enveloppe et lit la première le mémoire de l'an-
cien ministre. Elle en tiendra compte, mais ne pardonnera pas à
son auteur. Quant à Rouher, il est à demi lâché par le souverain,
et même par Eugénie qui lui reproche ses conseils d'abstention de
juillet 1866 et dit de lui, toujours à Metternich, — et il est bien
maladroit de démolir devant un ambassadeur étranger un mi-
nistre en exercice :« Il est la cause de notre déchéance morale, et
si on le laisse faire, il ?ious fera détrôner. » Il y aurait bien Thiers,
qui est prêt à se rendre aux Tuileries si on fait appel à lui. Ce
serait la revanche éclatante des quelques jours d'emprisonnement
à Mazas, au lendemain du 2 décembre 1851, et au delà, de la
grande déception que l'homme d'Etat a éprouvée en décembre
1848 quand le Prince-Président ne l'a pas chargé de constituer
son premier ministère. Mais Napoléon III, qui consentirait peut-
être à s'incliner devant l'ancien orléaniste, à faire amende hono-
rable devant le parlementaire, n'aime pas l'homme, sa faconde, sa
manie de vouloir tout régenter, tout connaître. Ollivier, attaché,
lui aussi, à ce parlementarisme que l'Empire avait eu pour but
de détruire à jamais, plaît, au contraire, au souverain par son
sérieux, par sa largeur d'idées, par l'absence de tout esprit de
rancune, par une bonne foi qui confine à la naïveté.
Il y a entre le caractère des deux hommes, — mais non entre
leur vie privée, car Ollivier n'est point un séducteur, — des affi-
nités certaines, jusqu'à une même apparence d'énergie, apparence
qui a disparu chez Napoléon III frappé par la maladie, mais qui
est intacte chez le futur ministre dont Richard de Metternich dira
un jour :
M. Emile Ollivier tient bon, ses collègues continuent à s'appuyer sur ce
caractère énergique, viril, ouvert et tenace... On se sent tout d'abord entraîné
par la franchise de ses allures et par la netteté de ses appréciations. Comme à
la Chambre, il accueille dans un salon avec bonhomie les questions les plus
délicates et y répond carrément... Les intrigues n'ont guère de prise sur lui...
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 317
Son caractère énergique qui se pliera même aux opportunités de la poigne,
me fait espérer qu'il surmontera les immenses difficultés de l'avenir.
Et Rouher, qui avait dit un jour : « C'est un trop petit monsieur
pour que l'on s'en inquiète », ne pense pas autrement que l'am-
bassadeur d'Autriche-Hongrie.
Tel apparaît aux contemporains sans préventions le malheu-
reux ministre de 1870, en qui l'Histoire a l'habitude de ne voir
que le jouet d'événements qui le dépassent. L'Histoire se trompe-
rait-elle ? On en a parfois l'impression quand on lit L'Empire
libéral, les seize volumes, prodigieusement intéressants, révélant
une clarté et une logique qui sont des qualités d'homme d'Etat,
qu'Ollivier a préparés puis publiés au cours de sa studieuse re-
traite, de 1870 à 1913, date de sa mort. Car le drame de la vie de
cet homme, c'est que, tombé du pouvoir à la nouvelle de nos
échecs de Froeschviller et de Forbach, il n'a jamais cessé, de sa
quarante-cinquième à sa quatre-vingt-huitième année, de tenter
de se justifier. Au temps de ses succès, il avait été élu membre de
l'Académie française, qui était alors une citadelle du libéralisme
parlementaire. Quand il voulut, après nos désastres, s'y faire
recevoir, ses confrères refusèrent d'entendre le discours qu'il
avait préparé, car, dans l'éloge de Lamartine à qui il avait succédé,
il introduisait sa propre apologie. Chacun coucha sur ses positions,
et, de guerre lasse, Ollivier prit séance sans avoir été reçu. II
aurait pourtant aimé parler de son prédécesseur, qui lui avait
dit, en 1867 : « Vous voilà sacré grand homme. »
Si la prescience que l'on attribue aux poètes s'est trouvée en
défaut, c'est parce qu'Emile Ollivier a commis, un jour, une erreur
qu'il a confessée et qui est peut-être à l'origine de ses déboires et
de nos malheurs. Le 10 janvier 1887, Napoléon III le fait venir
secrètement aux Tuileries, lui déclare qu'après les événements de
l'année précédente, en présence des remous de l'opinion, il est
résolu à faire de nouvelles concessions. Des réformes libérales
s'imposent, en effet, après Sadova et le Mexique. Pour en prouver
la sincérité. l'Empereur offre à son interlocuteur le portefeuille
de l'Instruction publique. Ollivier refuse, et en approuvant les
mesures qui seront annoncées par la lettre impériale du 19 jan-
vier, il déclare qu'il les souticii.ira plus efficacement comme
député que comme ministre, et les deux fonctions sont alors
incompatibles. C'est donc Rouher, et même pas Walewski qui
aurait volontiers pris sa place après avoir été auprès de l'Empe-
318 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
reur rintermédiaire d'OIlivier, c'est donc Rouher qui va présider
à la nouvelle période qui s'ouvre pour le régime.
Tout est dès lors faussé, et l'ancien républicain qui préfère rester
dans la coulisse pour n'être pas accusé d'ambition personnelle le
reconnaîtra dans la suite. Son devoir était non seulement d'accep-
ter de partager les responsabilités du pouvoir, mais de les réclamer
entières, de demander le départ de Rouher, les fonctions de pré-
sident du Conseil, tout ce qu'il obtiendra trois ans plus tard, trois
ans trop tard ! Qu'il ait refusé de succéder à Duruy à l'Instruc-
tion publique, c'est tout à son éloge : Duruy était un de ceux qui
avait le mieux compris dans quelle ligne devait marcher l'Em-
pire, hors des voies de l'ancienne monarchie. Si la France avait
eu à sa tête, en cet instant critique, trois hommes faits pour s'en-
tendre, Napoléon III, Emile Ollivier, Victor Duruy, tout aurait
pu être sauvé. Car la grande faiblesse de l'Empire finissant,
— et c'est la grande leçon de son histoire, — ce n'est pas d'avoir
pris telle ou telle décision, mais bien d'avoir voulu concilier des
contraires, d'avoir mêlé diverses politiques qui avaient chacune
leur valeur propre, mais dont le mélange ne pouvait que conduire
à l'incohérence. Un pot pourri de cléricalisme, d'orléanisme par-
lementaire, de démocratie, de dictature, de pacifisme et de gran-
deur militaire, voilà où l'on arriva, et Sainte-Beuve, qui siégeait
au Sénat, put écrire à Ollivier :
Vos révélations nous montrent à quel point l'Empire n'a plus de gouverne-
ment, et quelle anarchie politique règne entre ses agents les plus élevés et les
plus immédiats. Jamais en aucun temps en France, il n'y a eu pareille anar-
chie dans les hautes régions du pouvoir. Si l'on remonte jusqu'à Louis XV,
il y avait au moins alors un premier ministre réel, que ce fût Choiseul ou d'Ai-
guillon. Quelque chose peut-être de pareil s'est vu sous Louis XVI, anarchie
entre les Maurepas et les Turgot. Mais, sous un jeune Empire, j'avoue que
cela ne se conçoit pas, et pourtant vous montrez la plaie à nu.
Puisque Ollivier a vu cette plaie, qu'ill'a révélée à la France et
à l'Europe dès le printemps de 1869 en publiant le livre auquel
Sainte-Beuve fait allusion, sa faute fut de ne pas chercher à la
guérir quand l'occasion lui fut offerte, et celle de Napoléon III
fut de terminer leur entretien par ces mots : « Je n'accepte d'être
privé de votre concours actif que d'une manière momentanée. » Il
n'est pas certain que Morny ait donné un conseil judicieux à son
demi-frère en l'incitant, en 1860, à détendre les ressorts du pou-
voir dictatorial. Mais, sept ans après, il fallait non seulement
suivre les avis d'OIlivier, mais lui forcer la main. II est vrai que
cela aurait amené l'Empereur à avoir une explication décisive
FRANCE. ALLEMAGNE ITALIE 319
avec sa femme, avec Rouher, avec un certain nombre de survi-
vants de l'époque autoritaire, et que Napoléon III, qui n'avait
jamais aimé faire de la peine à ses interocuteurs, reculait de plus
en plus devant les explications décisives !
Le plus remarquable des Cinq de 1857, — Jules Favre n'a
jamais été qu'un organe vocal admirable, voix d'airain plutôt
que voix de violoncelle, et Picard qu'un habile manœuvrier d'as-
semblée, — ne devient donc pas chef du gouvernement dix ans après
sa première élection comme député républicain. Il ne peut pas
tenter d'établir les relations entre la France et l'Allemagne sur les
bases entièrement nouvelles dont il rêve, et ce sera l'occasion
manquée en politique étrangère se superposant à l'occasion
manquée en politique intérieure. Mais, comme l'avait dit Bis-
marck à ses députés récalcitrants en 1866, les erreurs diploma-
tiques ne se réparent pas toujours. L'idée d'Ollivier, idée dont
Jaurès, plus clairvoyant en histoire qu'en politique comme le
sont souvent les Normaliens de son type, sera un des seuls à mon-
trer la grandeur, c'est d'accepter les conséquences de Sadowa,
d'être aussi net sur ce terrain que sur celui des réformes libérales.
La question, il est vrai, n'est plus entière au début de 1867,
caria médiation de Napoléon III, tout amicale et désarmée qu'elle
ait été, a convaincu Bismarck que l'heure n'avait pas sonné, en
juillet 1866, de réaliser l'unité allemande sous la forme qu'il lui
donnera quatre ans plus tard. Comme il a eu la prudence de ne
jamais dire que son but est de faire une Allemagne aussi grande
que le comporte le maintien des Habsbourgs à Vienne, le chef du
gouvernement prussien n'a pas eu l'air de céder devant la menace
française en acceptant de respecter l'indépendance de la Bavière,
du Wurtemberg et du grand-duché de Bade. Les préliminaires
de Nikolsbourg, transformés en traité de paix définitif à Prague le
23 août 1866, ont donc laissé l'Allemagne du Sud en dehors du
système prussien comme du sy.stème autrichien, et Rouher, répon-
dant au discours de Thiers qui se termine par ces mots : « Il n'y a
plus une faute à commettre », peut affirmer qu'aucune faute n'a
été commise, que le monde germanique, divisé en trois tronçons,
est moins redoutable qu'au temps où la Diète de Francfort, solen-
nelle et creuse, présidait aux destinées de la défunte Confédéra-
tion. Mais tout cela recouvre une réalité autrement grave. Bis-
marck, ce hobereau brandebourgeois, parti des idées qu'ont ses
pareils, lecteurs de cette Gazette de la Croix, le journal le plus étroi-
tement conservateur et piétiste de l'Europe, est devenu, sans le
proclamer et peut-être sans se l'avoueF lui-même, un Grand Aile-
320 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
mand à la manière d'Hitler. Ce n'est qu'en apparence qu'il reste
l'homme de la Prusse, à l'image du chant célébrant les funèbres
couleurs du drapeau et de la croix de fer, le noir et le blanc :
Ich bin ein Preusse,
Kennt ihr meine Farben.
Die Fahne scliwebt
Mir weisz nnd schwarz voran.
Pour un peu il se rallierait au tricolore allemand de 1848, à
cette opulente bannière du Reich qu'il a détestée, noir-rouge-or.
Quoiqu'il ait dit au général Govone, représentant de son allié
Victor-Emmanuel, et cela avant la guerre et l'intervention do
Napoléon III, n'avoir aucun désir de s'étendre au sud du Mein,
quoique beaucoup de patriotes allemands soient encore disposés
à le croire traître à la Patrie de leurs rêves, Bismarck n'est nulle-
ment satisfait du statu qiio. La confédération de l'Allemagne du
Nord, qu'il vient de créer en y englobant la Saxe et quelques autres
petits Etats, le contente si peu qu'il a refusé de lui donner le titre
d'Empire. Aux trente millions de Germains déjà groupés sous
son roi, il veut en ajouter dix autres.
Ce n'est pas tout. S'il a empêché, après de dramatiques conver-
sations au cours desquelles son adversaire d'hier et de demain,
le Prince royal, l'a soutenu, s'il a empêché Guillaume I^^", que la
victoire avait mis en appétit, d'annexer la Silésie autrichienne et
le nord de la Bohême — les districts des Sudètes aujourd'hui si
célèbres, — c'est quil aspire à rétablir l'ancienne amitié des
Habsbourgs et des Hohenzollern, mais sur un pied d'égalité
impériale que Vienne n'aurait jamais admis sans Sadowa. Divers
indices lui permettent de penser que l'Italie, dont les aspirations
méditerranéennes feront probablement une rivale de la France,
complétera le système, en subordonnée. Le triangle Berlin-Rome-
Vienne jouera ainsi le rôle que joue en ce moment l'axe dont on
parle tant. L'Europe centrale et les Balkans seront maîtrisés,
grâce à François-Joseph qui se trouvera le délégué du monde ger-
manique aux affaires tchèques, hongroises, roumaines, yougo-
slaves et bulgares. Ces rêves sont beaucoup plus près de ceux que
nourrira Adolf Hitler qu'on ne le croit communément. Et de
même que le Fûhrer du xx® siècle associe un certain socialisme au
nationalisme le plus intransigeant, l'ancien féodal fonde en 1867
sa nouvelle Allemagne sur l'union de forces qui semblaient desti-
nées à se combattre. Un historien allemand, dont l'exil a fait un
professeur à l'Université de Londres, M. Veit Valentin, a écrit
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 321
très justement, en 1931 : « Ce qu'il y a de vraiment créateur dans
Bismarck dérive de 1848 : c'est d'avoir associé pour un certain
temps la contre-révolution et la révolution. »
Cet avenir que le ministre de Guillaume l^^ réserve à son pays,
les contemporains l'aperçoivent d'autant plus mal qu'entre 1866
et 1870, il vit la moitié du temps à la campagne et assez solitaire.
Avec une taille de cuirassier blanc, cet homme qui atteindra l'âge
de quatre-vingt-trois ans et qui passe pour le symbole de la ru-
desse, est malade au lendemain de son premier triomphe. Sa ner-
vosité s'exaspère, les idées noires apparaissent, et seule la mor-
phine calme ses douleurs lancinantes. En octobre 1866, installé
dans l'île de Rûgen, près des côtes de la Baltique, il refuse tout,
cigares, vins légers de Moselle, vins du Rhin, bordeaux, porto,
Champagne, et sa femme s'alarme de l'indifférence de ce prodi-
gieux buveur. Puis il reprend lentement goût à la table, et l'année
suivante, une dotation de quelque 1.. 500.000 francs lui permet
d'acheter un domaine en Poméranie. Dès lors, Bismarck fuit
Berlin, déjà grande ville de 600.000 habitants, ses ministres et ses
raides fonctionnaires prussiens. Il devient le solitaire de Varzin,
comme son lointain successeur à la chancellerie sera le solitaire du
Berghof. Il se retrempe au contact de la nature germanique, sous
sa forme la plus monotone : les plaines infinies du Nord, coupées
de hêtres, de sapins ou de bouleaux, les champs de betteraves sous
un ciel bas. Il gère lui-même ses terres, comme il le faisait avant
que la crise de 1848 l'eût jeté, à trente-trois ans, dans la mêlée
politique. Il chevauche à travers les futaies, à fond de train. Il
tombe, et ses chutes sont parfois rudes. Cette vie rurale calme ses
nerfs et a l'avantage de lui permettre d'attendre que la réorgani-
sation militaire de la jeune confédération soit achevée, et qu'il
lui soit possible de défier la France.
Une fois déjà, la maladie lui a permis de rompre une négociation
gênante qu'il avait dû engager avec Paris. Pour comprendre cette
affaire, qui fut capitale dans l'histoire des relations franco-alle-
mandes, il faut se rappeler que la Prusse ne s'était pas contentée,
après Sadowa, de se placer à la tête d'une confédération limitée
au Mein. Elle avait aussi annexé un certain nombre d'Etats
dont les souverains lui semblaient définitivement hostiles à
son système, le Hanovre, la Hesse-Cassel, le Nassau, sans parler
de la ville libre de Francfort, un des centres de la Juiverie alle-
mande, — notons que Bismarck avait des tendances antisémites,
— du Holstein et du Schleswig, qui n'avaient point de dynasties.
Peut-être eût-elle aussi absorbé la Saxe, si l'héritier du trône de
21
322 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Dresde, le prince Albert, n'avait pas été l'ami, le seul ami, de
François-Joseph. Napoléon III avait admis le principe de ces
annexions, contraires aux sentiments particularistes des popula-
tions, aux droits des princes légitimes, — ce qui toucha le tsar,
champion du droit divin, — mais conformes à la théorie des natio-
nalités qu'il professait sans y croire aussi profondément qu'on l'a
dit. Mais il avait commis l'erreur de songer à faire payer son con-
sentement. Ses représentants essayèrent tour à tour d'obtenir
Mayence et la rive gauche du Rhin au sud de la Moselle, puis une
rectification de frontière vers Landau, .Sarrebruck et Sarrelouis,
enfin une reconnaissance platonique de notre liberté d'action en
Belgique. Bismarck, intransigeant en ce qui concernait les pays de
langue allemande, encourageant quant à nos possibilités d'agran-
dissement vers le nord, en terre wallonne ou flamande, se déroba
en septembre 1866, quand il quitta Berlin. Notre demande du
Palatinat bavarois lui avait permis de retourner contre le cabinet
des Tuileries les gouvernements de l'Allemagne du Sud, inquiets
de voir Napoléon TTI rêver d'annexer une partie du territoire de
ceux qu'il prétendait protéger. Des traités militaires lièrent dès
la fin d'août Berlin d'une part, Munich, Stuttgart et Karlsruhe
d'autre part. Ils furent publiés dès 1867. Quant à la note sur la
Belgique que Bénédetti, notre ambassadeur, lui avait laissée,
Bismarck se réservait de s'en servir, au jour de la guerre, pour ré-
véler à l'opinion anglaise l'étendue des ambitions françaises.
Or, le plus singulier, c'est que notre pays commençait précisé-
ment à ne plus avoir d'ambitions. Le rêve rhénan, encore très
répandu vers 1860, commence à s'effacer. On a tant répété,
depuis la guerre d'Italie, que l'idée d'agrandir le territoire fran-
çais est la source de toutes nos difficultés, qu'on commence à
être persuadé cjue les traités de Vienne n'étaient pas si mauvais
qu'on l'avait cru. Thiers n'a-t-il pas dit qu'il préférait une bonne
politique à l'acquisition de Nice et de Chambéry ? 11 faudra
attendre les années postérieures à 1919 pour que les Français dé-
couvrent qu'il ne suffit pas de se proclamer satisfait pour que
toutes les difficultés s'aplanissent. Puis l'on commence à se rendre
compte que la rive gauche du Rhin est vraiment allemande, que
son annexion susciterait bien des embarras. Ces doutes ne se
seraient probablement pas si rapidement développés si l'Empire
avait osé briser les obstacles passagers qu'il rencontrait, s'il avait
poursuivi sa marche autoritaire. Doutes quant à l'efficacité du
régime, doutes quant à la prescience de l'Empereur, doutes quant
à l'avenir matériel de la France ; il faut être un «mameluck», un
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 323
de ces rares bonapartistes forcenés qui siègent au Palais-Bourbon
autour de Granier de Cassagnac et du baron de Geiger, Bavarois
d'origine, ayant gardé un formidable accent tudesque qui convient
à sa qualité de député de Sarreguemines, pour ne pas les éprouver.
Quant au rêve belge, il est plus vague encore que le rêve rhénan.
On commence à oublier qu'en 1830 la majeure partie de la Bel-
gique se serait abandonnée à la France d'assez bon cœur si l'An-
gleterre y avait consenti, que l'assimilation des régions de langue
française, de Bruxelles, de quelques villes flamandes superficielle-
ment francisées, aurait été aussi facile que le sera celle de la
Savoie. Trente-cinq ans après la proclamation de leur indépen-
iance, en un moment où le mouvement flamingant n'a pas encore
îssez d'ampleur pour les rassurer, les Belges parlent beaucoup
3lus des visées napoléoniennes sur leur pays que les Français n'y
sensent. Certains d'entre eux en parlent, d'ailleurs, avec d'autant
dIus d'effroi qu'ils ont, comme Mgr de Mérode, la conviction que
eurs compatriotes sont capables de trahir la cause de la liberté
îonstitutionnel'e et de la dynastie de Cobourg pour s'endormir
ians la quiétude du césarisme administratif et de la prospérité
mpériale.
Un fait témoigne de l'évolution des ambitions françaises au
ours de la seconde partie du règne de Napolon III, ce sont les
léclarations de Victor Hugo, qui a le plus souvent suivi plutôt
fue guidé l'opinion. Il avait déjà, invité les Belges à s'armer de la
rande couleuvrine de Gand, ce monstrueux canon médiéval que
on voit sur une place de l'ancienne capitale des comtes de Flandre,
our repousser l'homme du 2 décembre quand il viendrait les
goter, la nuit, à l'heure du crime. Puis on le vit parler dans les
remiers congrès de la Paix, ces congrès au cours desquels on faillit
Q venir aux mains entre doctrinaires ennemis. Enfin le solitaire
'Hauteville-House donna en février 1867, sous le titre de Paris,
ne introduction à un guide de l'exposition universelle. II faut en
straire quelques phrases :
L'année 1860 a été le choc des peuples, l'année 1807 sera leur rendez-vous.,
a mort est admise à l'exposition. Elle entre sous la forme canon, mais n'en-
e pas sous la forme guillotine. C'est une délicatesse. Un très bel échafaud a
é offert, et refusé. Enregistrons ces bizarreries de la décence. La pudeur ne
diiicutepas.
Voilà pour le pacifisme, — les mauvais plaisants écrivaient
issyfisme, du nom de Frédéric Passy, un des apôtres de cette
ée nouvelle, — voici pour l'avenir de notre pays :
324 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
O France, adieu. Tu es trop grande pour n'être qu'une patrie... Encore un
peu de temps et tu t'évanouiras dans la transfiguration ..Tu es si grande que
voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité, tu
ne seras plus nation, tu sera ubiquité.
Dans ces conditions, Paris devant jouer le rôle que les commu-
nistes orthodoxes attribuent de nos jours à Moscou, tout agran-
dissement territorial devient inutile. Il ne s'agit plus du Rhin ou
de la Meuse belge. Il s'agit d'une sorte de domination universelle,
et c'est quand même de l'impérialisme, de la forme la plus naïve.
Je n'ignore pas qu'on objectera que Victor Hugo est dans l'op-
position la plus acharnée, et que Napoléon III peut avoir mieux
conservé que le poète leurs communes ambitions de 1840. Il ne
faut pourtant pas oublier que l'Empereur est un homme du
xix^ siècle, sensible à tous les courants de la pensée française, et
qu'Hugo avait fait preuve de perspicacité quand il avait pensé
en 1849, qu'ils étaient faits pour s'entendre, pour gouverner la
France par l'alliance d'un grand homme, — c'était lui, Hugo, —
et d'un grand nom. L'exposition de 1867 a bien été conçue, comme
le sera celle de 1937, sous l'inspiration du Front populaire, comme
la glorification de la Paix guidant les progrès de l'Humanité. 11 y
a en elle une pensée saint-simonienne, ce qui n'empêche pas cette
vaste foire d'être très amusante, et le visiteur d'y être plus attiré
par les cafés-concerts et les attractions que par le plan synthétique
du grand pavillon central du Champ de Mars. Tout cela nous
fait voir un Napoléon III en qui les rêves de conquêtes se sont
émoussés en même temps que la force de volonté. Au lendemain
de l'occupation de la Ruhr, en un temps où l'Allemagne désarmée
voulait apitoyer l'univers en montrant la pérennité des ambitions
françaises, de nos « Rheingelûste », un historien d'outre-Rhin,
Hermann Oncken, a publié un recueil de documents du plus vif
intérêt sur la politique rhénane de Napoléon III entre 1863 et
1870. Il a montré ainsi, une fois de plus, que l'on avait beaucoup
parlé du Rhin à cette époque dans les cercles diplomatiques, mais
il n'a pas prouvé que Napoléon III voulait encore étendre la
France jusqu'à Mayence. S'il avait eu des projets précis, l'Empe-
reur aurait probablement exigé de Bismarck, à Biarritz, des com-
pensations aussi définies que celles qu'il avait demandées à
Cavour en 1858. Il aurait, d'ailleurs, commis une imprudence, car
son interlocuteur se serait servi de nos ambitions pour réaliser!
l'unanimité du monde germanique, Autriche comprise, contre^
nous. Napoléon III, en 1865 et en 1866, n'avait plus l'instinct
rude et passionné, simpliste et contraire aux vues des diplomates,
FRANGE. ALLEMAGNE. ITALIE 325
qui fait les conquérants. La France l'avait également perdu. Si
l'on demanda quand même à Bismarck quelques compensations,
ce fut pour désarmer l'opposition intérieure. Le régime impérial
était déjà trop près du parlementarisme pour concevoir autre
chose qu'une petite combinaison destinée à enlever à Thiers
quelques-uns de ses arguments. Victoire égale volonté, a dit
Foch : à la fin du Second Empire, la volonté passionnée est dans
Bismarck, dans son roi qui a pris goût à la grandeur, dans le na-
tionalisme allemand qui regarde l'Alsace avec une convoitise
plus immédiate que jamais.
Telle est la situation au moment où Ollivier refuse le pouvoir.
S'il avait pris les rênes du gouvernement, il aurait fait savoir à
Bismarck qu'il désavouait la politique de 1866, les timides demandes
de compensations, l'arrêt à la ligne du Mein. L'Empire allemand
serait né, englobant la Bavière avec le consentement de la France.
Comme l'unité économique de l'Allemagne existait déjà, comme
les traités militaires de 1867 montraient que l'unité guerrière
était presque réalisée, rien de réel n'eût été changé à la situation.
Un Etat de 40 millions d'habitants serait né, pacifiquement, à
côté d'une France qui en comptait 38. J'ignore quel eût été l'ave-
nir de leurs relations, mais je ne puis oublier qu'il n'y aurait eu
entre les deux pays ni la question d'Alsace-Lorraine, ni le souve-
nir de ce 18 janvier 1871 où, dans la Galerie des Glaces,
Guillaume T^r fut reconnu empereur par ses pairs, bottés, casqués,
v^ainqueurs. L'idée d'Ollivier était grande, généreuse, elle était
peut-être politique, car il y a des situations où la sagesse conseille
de reconnaître le fait accompli, d'aller au-devant de ce qu'il est
bien difficile d'éviter. Il est vrai que Bismarck aurait pu payer
lotre désintéressement de la plus noire ingratitude, lancer son
3euple dans une guerre purement offensive pour Strasbourg.
\ussi la politique d'abandon du Mein n'eût-elle été saine que si
îlle s'était appuyée sur une armée française nombreuse, solide.
[1 faut avouer que la grande faiblesse de son protagoniste, pareil
i beaucoup d'esprits pacifiques, était de ne pas sentir cette néces-
lité.
La solution d'Ollivier, liberté à l'intérieur, acceptation de
'unité allemande, eût été claire si son auteur avait osé l'appliquer
lans réticences. La voie que l'on suit après son pudique refus du
pouvoir est, au contraire, aussi embrouillée que possible. L'Em-
pire y perd une grande partie de son prestige d'habile conducteur
lu suffrage universel. Les élections de 1869 sont lamentables :
'aiblesse d'une part, démagogie d'autre part. A l'extérieur, ce
326 REVUE DES CCURS ET CONFÉRENCES
n'est pas plus brillant. On essaie d'obtenir en Luxembourg la com-
pensation cherchée en 1866 sur le Rhin et en Belgique. Le roi de
Hollande, propriétaire du grand-duché, se laisse convaincre par
une Parisienne qui lui est très chère de la nécessité de le vendre.
L'affaire échoue par manque de décision de la part du gouver-
nement français plus qu'en raison de l'émotion des patriotes
germains. Thiers proclame que la ligne du Mein doit demeurer
intangible. Il se rend compte que notre veto conduira à la guerre,
mais comme cet aveu le rendrait impopulaire, lui l'homme le
plus encensé de France, il neveutjamaisenconvenir. Napoléon III
et ses ministres suivent la politique de résistance, de fermeté, à
laquelle adhère la grande majorité du Corps législatif, entraînée
par les arguments de l'ancien président du Conseil de Louis-
Philippe et par un patriotisme instinctif. On veut la fin, faire
échec aux ambitions de Bismarck, voudra-t-on les moyens ?
Les moyens diplomatiques, d'abord. Il s'agit essentiellement
de confirmer les Etats de l'Allemagne du Sud dans leurs velléités,
— on n'ose dire dans leur volonté, — d'indépendance. C'est diffi-
cile, car ils sont très bons Allemands. Mais ils ne sont point Prus-
siens. Le service obligatoire, qu'on y introduit sur les conseils
pressants de Bismarck, n'y est pas populaire. La conception prus-
sienne de l'organisation sociale n'y a pas cours. Cette conception,
un article de Cherbuliez, paru en 1869 dans la Revue des Deux
Mondes, en donne un curieux aspect :
Un Fraii'^ais s'étonnerait que dans un pays où l'école obligatoire et le ser-
vice militaire universel doivent rapprocher toutes les classes, la société soit
en proie aux idées de caste et du haut en bas partagée en couches impénétra-
bles. Certaines anecdotes berlinoises mettraient le comble à ses étonnements.
Il arriva, il y a peu d'années, qu'un homme de qualité s'éprit d'une danseusr
et l'épousa. Il en eut un enfant, auquel il légua sa fortune en mourant. Les col-
latéraux, frustrés de leurs espérances, attaquèrent le testament et plaidèrenl
la nullité du mariage, le Landrecht interdisant les unions entre la noblesse tl
la petite bourgeoisie ; mais ce même Landrecht a fait aux artistes la gracieu-
seté de les classer parmi la grande bourgeoisie. Le tribunal fut embarrassé ;
une danseuse est-elle, oui ou non, une artiste ? On jugea que celle qui danse
des solos fait de l'art, mais que le corps de ballet est de petite bourgeoisie. On
feuilleta les registres de l'Opéra, il fut constaté que la ballerine en question
avait dansé une fois un pas seule. Le mariage fut déclaré valide, et l'enfant
hérita.
En ce qui concerne la Bavière, un autre obstacle existe à
l'unité, son catholicisme foncier, et plus encore les formes parti-
culières qu'il revêt. Cherbuliez les décrit en ces termes :
Quand le clergé ne peut plus disposer de l'Etat, quand il n'a plus le gouver-
nement à sa dévotion, il se fait peuple. C'est à quoi il a réussi en Bavière plus
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 327
encore qu'ailleurs. S'appuyant sur le paysan, épousant ses passions, lui par-
lant sa langue, il s'est fait le représentant de ses instincts à la fois conserva-
teurs et démocratiques, de son aversion pour le régime bourgeois. Sans laiS;
ser dormir dans leur fourreau les vieilles armes ecclésiastiques, il s'en est forgé
de nouvelles ; il a usé avec habileté de tous les moyens d'agitation inventés
journal.
Puis, en Bavière, il y a la dynastie, les Wittelsbach. Elle pour-
rait constituer une force particulariste puissante si son représen-
tant, le jeune roi Louis II, le plus beau des souverains, n'était pas
absorbé par son wagnérisme, par ses étranges constructions, et si,
dans les circonstances où il daigne s'occuper de politique, il ne
se révélait pas hostile au parti clérical et dévoué à l'idée d'une
grande Allemagne. Quant au président du Conseil, le prince de
Hohenlohe, il est lui aussi unitaire, lui aussi hostile aux ultra-
montains qui le renverseront un jour, en 1869. Il a jadis servi la
Prusse, et deviendra, sous Guillaume II, chancelier de l'Empire
après avoir rempli à Strasbourg les fonctions de statthalter.
On ne peut donc compter sur la Bavière, le moins faible des
Etats du Sud, le seul dont une fraction, le Palatinat, couvre la
frontière française de Sarrebruck à Lauterbourg. La partie de la
Hesse-Darmstadt qui est restée hors de la Confédération du
Nord ne peut jouer aucun rôle. Le grand-duché de Bade est
inféodé à la Prusse parce que son souverain est le très respec-
tueux gendre de Guillaume I^i", et aussi, peut-être, parce que des
révélations pourraient ébranler l'autorité de la dynastie. Il ne
faut pas oublier, en effet, que la branche de Zahringen ne règne
que parce qu'elle a fait disparaître, puis assassiner le fils de Sté-
phanie de Beauharnais, et qu'il n'est pas certain que le mystère
qui entoura longtemps la vie et la mort de Gaspard Hauser n'a
pas été assez vite percé à Berlin. Reste le Wurtemberg. C'est de
tous les pays allemands celui où les tendances démocratiques sont
le plus développées, comme le rappellera, vers 1936, un roman de
Glaeser, Le dernier civil. Il y a des têtes souabes qui n'oublient ni
1848 et son idéalisme, ni les fusillades prussiennes de 1849. On
dit aussi que le roi de Wurtemberg est peu disposé à accepter de
devenir le vassal du roi de Prusse, et sa résistance pourrait s'ap-
puyer sur son beau-frère, le tsar Alexandre II, qui quoique favo-
rable à Bismarck, est très respectueux du droit des couronnes.
Tout cela, on le voit, est bien vague, d'autant que les Allemands
du Sud se défient de la France plus que de leurs frères du Nord,
328 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
et que l'idée de reprendre l'Alsace leur plaît particulièrement.
Le cabinet des Tuileries peut-il espérer trouver à Vienne un
concours plus empressé à sauvegarder la ligne du Mein que celui
des Etats intéressés ? En apparence, oui. François-Joseph n'a
pas oublié qu'il était avant Sadowa le premier des princes alle-
mands. L'idée d'une revanche le séduit, et séduit plus encore
son cousin l'archiduc Albert ainsi que les militaires. Une entrevue
entre l'empereur des Français et le souverain autrichien a lieu à
Salzbourg en 1867, un traité d'alliance est préparé. Mais que de
difficultés : c'est l'année au cours de laquelle l'ancienne monar-
chie unitaire devient l'Autriche-Hongrie dualiste, et les Hongrois
ne tiennent pas à rendre à leur roi sa suprématie en Allemagne.
Puis la diplomatie viennoise, qui se souvient de 1866, ne veut
s'engager que si l'Italie adhère au traité. Déjà plus ou moins
menacée par la Russie, l'Autriche ne veut pas être prise à revers
par les troupes de Victor- Emmanuel, dont les ambitions restent
inassouvies, car Trente et Trieste sont encore aux mains des
« Tedeschi ». Le nœud de l'imbroglio, c'est donc d'obtenir l'adhé-
sion de Florence. Je ne rappellerai pas dans le détail pourquoi
cette triple alliance destinée à arrêter Bismarck, cette préfigura-
tion du front de Stresa, est demeuré à l'état d'ébauche. L'essen-
tiel est que Napoléon III reste décidé à exiger de l'Italie le res-
pect du pouvoir temporel du Pape, qu'il l'a prouvé en arrêtant
Garibaldi aux portes de la Ville Eternelle, en novembre 1867, en
réinstallant une garnison à Civita-Vecchia.
Faut-il dire, avec le prince Napoléon, qu'en abandonnant Rome
in extremis à Victor-Emmanuel, l'Empereur eût sauvé Metz et
Strasbourg ? En réalité, il est douteux que la triple alliance de
1869 eût été viable, parce que, depuis dix ans, les catholiques
français avaient été laissés trop libres dans leurs polémiquas et
leur action pour que l'opinion publique, au delà des Alpes, ne fût
pas hésitante. C'est en ce sens seulement que l'affirmation un peu
sommaire du cousin de l'Empereur peut être fondée, mais on ne
doit pas oublier qu'en août 1870 les réactions du sentiment popu-
laire italien n'ont pas été plus favorables à la tentative de Tri-
plice napoléonienne qu'elles ne le seront, en 1914 et 1915, à
l'égard d'une autre Triplice. Les Italiens n'avaient aucun intérêt
à empêcher l'unité allemande. Ils étaient foncièrement hostiles
à l'Autriche, et certaines de leurs ambitions leur donnaient déjà,
en dépit de leurs graves difficultés intérieures, des velléités anti-
françaises. Au moment de la marche de Garibaldi sur Rome, ils
avaient tàté le terrain à Berlin pour savoir si la Confédération de
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 329
rAlIemagne du Nord les soutiendrait au cas où ils tiendraient
tête à Napoléon III, leur libérateur. Il est vrai qu'à Paris, on leur
rendait la monnaie de leur pièce. La majorité du Corps législatif
était peu favorable à l'Italie, et l'Impératrice ne cachait pas que
si elle restait attachée à l'indépendance de la péninsule, son unité
lui paraissait devoir être de courte durée. Ne regrettons pas trop
cjue le système antiprussien de 1869 n'ait été qu'une fiction : il ne
pouvait probablement pas être autre chose, d'autant que l'homme
qui en était à Vienne le principal protagoniste, le comte de Beust,
était un personnage de peu de consistance. II suffit de lire, dans le
tome IX de l'Empire libéral, tel discours de plaisantin de ce
Saxon, chassé de Dresde par Bismarck, pour se rendre compte
qu'il n'était pas de taille à entraîner l'Autriche, à la galvaniser :
C'est du haut du Semmering que je vous parle aujourd'hui ; donc je me
place à un point de vue auquel on ne reprochera pas de manquer d'élévation.
Dans ce beau pays, vous trouverez de hautes montagnes, couvertes de glaces
et de neiges, ce qui vous explique pourquoi les Styriens, dans les questions
constitutionnelles, sont tellement ferrés à glace... Les Styriens sont de plus
de fameux chasseurs ; ils vous abattent un chamois avec la même facilité
avec laquelle je manque un lièvre. Ce n'est pas malin, j"ai la vue basse, et ils
ont de si belles vues.
Et comme il parle devant un congrès de l'union télégraphique,
le chancelier de François-Joseph termine en portant un toast :
« A la seuU' liaison qui n'est pas dangereuse ». Puis, pour com-
prendre la position de ce ministre sans vigueur, il faut se rappe-
ler que les Viennois pangermanistes, déjà nombreux, illumineront
à la nouvelle de Sedan ! En dépit des échanges de vues entre états-
majors, des politesses de chancellerie, il n'y a, si nous vou-
lons arrêter la Prusse sur le Mein, qu'à compter sur nous-mêmes,
qu'à faire un effort militaire plus grand que celui dont l'Empe-
reur et les chefs de l'armée se contentent.
C'est dans ces circonstances qu'Emile Ollivier arrive au pou-
voir le 2 janvier 1870, avec trois ans de retard. Maintenant qu'on
a tenté d'échafauder une coalition antiprussienne, il n'est plus
temps de reprendre la politique large et généreuse qu'il a entrevue
et dont ses collègues du ministère, influencés par Thiers, ne com-
prennent d'ailleurs pas la valeur. Bismarck, menacé d'encercle-
ment, d'une manière d'ailleurs toute théorique, prend les devants !
Il soulève en Espagne l'incident de la candidature Hohenzollcrn.
Ollivier, l'un des rares hommes politiques français qui ait pleine-
ment accepté l'idée de l'unité allemande, l'un des admirateurs les
plus éclairés de l'Allemagne, le beau-frère de Richard Wagner,
330 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
croit, sur la foi de l'état-major français, que les réformes mili-
taires accomplies entre 1867 et 1870 ont porté leurs fruits. Il ose
relever le défi bismarckien et lui, l'homme de la paix, l'adversaire
de Thiers en 1867, il poursuit jusqu'à ses conséquences logiques
la politique que Thiers a préconisée en ayant l'habileté de s'en
désolidariser au dernier moment. Il prononce la phrase qui reste
attachée à son nom : « Cette guerre, nous l'entreprenons d'un cœur
léger. » Hélas, les maréchaux Niel et Lebœuf se sont trompés :
l'armée ne dispose pas des effectifs qu'ils ont annoncés, auxquels
ils ont cru. Elle est écrasée par le nombre, alors que la France
a autant d'habitants que l'Allemagne. De ce drame d'un
homme, de ce drame d'un pays, je ne retiens qu'une chose : les
fautes en politique intérieure se réparent aisément, celles que l'on
commet en politique extérieure plus difficilement, mais les erreurs
des techniciens militaires entraînent la catastrophe ! Excusables
quand elles portent sur le degré de puissance offensive d'une
armée comme en 1914, elles sont impardonnables quand elles con-
cernent ses effectifs comme en 1870. Ces responsabilités font la
grandeur du rôle du commandement, et j'ai à peine besoin de dire
qu'elles n'ont fait qu'augmenter avec la naissance et les progrès
de l'aviation.
{A suivre.)
Le roman de Gœthe
et le roman romantique
par René GUIGNARD.
Professeur à l Université d'Alger.
III
Les « Affinités électives » et « La Comtesse Dolorès ».
Quelques mois après les Affinités électives de Gœthe, publiées
vers la fin de 1809, paraissait, au début de 1810, le roman d'Ar-
nim : La Comtesse Dolorès. Nous savons par une lettre d'Arnim à
Jacob Grimm (octobre 1810) que ce n'était pas une œuvre ins-
pirée par les Affinités électives, puisque le poète y songeait depuis
plusieurs années. Une lettre de Brentano à Gôrres précise qu'Ar-
nim avait commencé par écrire une nouvelle, et qu'il y avait en-
suite rattaché d'autres nouvelles plus courtes et des fragments
divers. Nous n'avons malheureusement aucun renseignement
précis sur cette nouvelle primitive, il est vraisemblable qu'elle
racontait simplement l'histoire de l'adultère de Dolorès. Arnim
a donc fait d'une nouvelle un roman, tout comme Gœthe a déve-
loppé, de façon à lui donner des proportions considérables, une
nouvelle qui faisait partie, selon toute vraisemblance, du groupe
d'oii sont sorties les Années de voyage de Wilhelm Meister. Dans
les Affinités électives, quoiqu'il ait essentiellement l'intention de
développer une idée générale, Gœthe consacre de longs chapitres
à nous présenter la fille de Charlotte, Lucienne ; à nous exposer
les opinions de l'architecte et d'un jeune professeur ; puis il fait ra-
conter par un des deux Anglais, qui surgissent pour les besoins de
la cause nouvelle rattachée d'une manière assez lâche à l'ensemble
de l'action. En dépit de l'enchaînement rigoureux des événements
qui mène implacablement deux des principaux personnages à une
fin lamenlable, la technique de cette œuvre prête parfois à la cri-
tique.
332 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Chez Arnim,dont l'imagination se plaît aux combinaisons les
plus extraordinaires, la technique est encore beaucoup plus lâche :
dans la trame de sa nouvelle primitive, il insère son roman de jeu-
nesse Hollin, qu'il abrège, des nouvelles, des drames reproduits
tout au long, ou dont il donne seulement le scénario, il multiplie
les personnages pittoresques et inutiles. Cela nous fait songer, non
pas aux Années d' apprentissage de Wilhelm Meisier dont les per-
sonnages, dans leur variété, nous semblent beaucoup plus natu-
rellement groupés que ceux des Affinités électives, en dépit de la
simplicité apparente de cette dernière œuvre, mais aux Années
de voyage.
Nous ne nous proposons pas de comparer ici en détail la struc-
ture du roman d'Arnim et celle des romans de Gœthe ; nous vou-
drions simplement considérer les Affinités électives et La Comtesse
Dolorès au point de vue de l'étude psychologique des personnages
principaux, afin de voir ce que chacun des romans nous révèle
sur les idées morales de son auteur.
Bien entendu, il ne saurait être question de placer sur le même
plan la psychologie de Gœthe et celle d'Arnim. Celle de Gœthe
est beaucoup plus fouillée, beaucoup plus riche, en dépit de cer-
taines lacunes ou invraisemblances. Celle d'Arnim est assez élé-
ment aire, et c'est en partie voulu. En effet, alors que Gœthe re-
cule quelquefois devant certains développements, mais seule-
ment pour des raisons esthétiques, Arnim, qui n'ignore pas les
scrupules de ce genre, et qui déclare par exemple que la colère de
la plus jolie femme finit par être laide, y ajoute des scrupules
d'ordre moral : il déclare que ce qui est le plus sacré ne doit pas
être communiqué ; il prétend ne pas raconter d'une façon très
circonstanciée la façon dont le Marquis séduit Dolorès, parce que
cela pourrait donner des indications pratiques aux méchants ; et
il dit ailleurs : « Nous détestons tous les tableaux effrayants qui
jettent le désarroi dans l'âme, nous considérons même comme dan-
gereux de montrer sans nécessité l'homme dont le cœur est dé-
chiré, pour émouvoir les autres hommes, ou de l'observer avec
curiosité ». Dans ces conditions, nous pouvons nous attendre à cons-
tater des lacunes précisément là où nous aurions souhaité avoir
des détails, et Arnim, dans sa correspondance avec les frères
Grimm, a volontiers reconnu que sur certains points il avait été
trop bref. Cependant, ces imperfections n'empêchent pas de dis-
tinguer les grandes lignes de l'œuvre dont la tendance res-
sort plus nettement que celle des Affinités électives.
Le titre complet du roman d'Arnim : Pauvreté, richesse, faute
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 333
el pénitence de la comtesse Dolorès en indique le plan : Dolorès,
qui vit avec sa sœur Clélie dans un vieux château délabré,
épouse le comte Charles, qui devient très riche au moment de
son mariage. Après la naissance d'un premier enfant, Dolorès
est séduite par le Marquis, qui se dit parent du mari de
sa sœur, qui vit en Sicile. Dans un rêve, elle avoue sa faute à son
mari, qui tente de se suicider, après avoir appris la véritable iden-
tité du Marquis. Après la réconciliation complète des deux époux
et la mort du Marquis, Charles, Dolorès et Clélie vivent ensemble
en Sicile pendant longtemps. Après la mort de sa femme, le comte
Charles rentre en Allemagne avec ses enfants.
Cette action que nous avons réduite à ses très grandes lignes, est
tout à fait différente de celle des Affinités électives. Mais certains
thèmes généraux sont communs au deux œuvres : le mariage, la
destruction de l'union, l'expiation qui se mêle chez Gœthe, d'une
façon assez obscure, au thème de la fuite devant le destin. Comme
Arnim était sous l'impression de la lecture des Affinités électives
lorsqu'il donna à son roman sa forme définitive, il sera intéres-
sant de voir comment deux esprits différents ont traité des su-
jets qui ont entre eux une certaine analogie.
Examinons d'abord les groupes de personnages. Chez Gœthe,
au couple uni légalement, Edouard et Charlotte, s'opposent le
Capitaine et Odile ; par le jeu des affinités, Edouard aimera
Odile, Charlotte aimera le capitaine, et inversement. Chez Arnim
le thème chimique étant absent, on trouve, d'une façon beau-
coup plus simple, d'abord le couple Charles-Dolorès, puis le sé-
ducteur, le Marquis. Aucun personnage ne correspond à Odile
au point de vue du caractère. Charles a beaucoup d'estime
pour Clélie, femme du séducteur de Dolorès, mais aucune compli-
cation n'en résulte : il ne veut même pas l'épouser après la mort
de sa femme, quoique tout le monde le souhaite ; par ailleurs, lors-
qu'il vit en Sicile, Charles est soumis à une tentation : une princesse
lui fait la cour, mais quoiqu'il apprécie son esprit et son goût, il
reste entièrement maître de lui, on ne saurait donc établir un rap-
prochement avec Edouard et Odile.
Pourtant, chez Gœthe comme chez Arnim, les deux couples lé-
gitimes se ressemblent en ce qu'ils ne sont pas très intimement
unis. Edouard et Charlotte, qui se sont aimés dans leur jeunesse,
ont commencé par faire des mariages de raison. Lorsqu'ils ont
retrouvé leur liberté tous les deux, Charlotte a d'abord pensé que
son ancien amoureux serait un parti fort convenable pour sa nièce
Odile, c'est uniquement parce ([u'il a insisté qt'''elle a accepté de
334 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
l'épouser ; mais ils ont eu tort de chercher trop tard à réaliser un
rêve de jeunesse. Leur union est peut-être indissoluble en raison
des lois absolues du mariage, mais elle ne l'est pas au point de vue
psychologique : ce qui enlève une grande partie de son intérêt a
la comparaison avec les corps chimiques dont il est question à propos
de la théorie des affinités, puisque ces corps sont présentés comme
unis d'une façon très intime. Si Goethe a réellement voulu mon-
trer l'application psychologique d'une loi qui régit également la
matière brute, il a mal choisi son exemple, et s'il a voulu insister
sur la sainteté du mariage, il a eu tort de nous montrer une union
qu'il désapprouve lui-même manifestement.
Chez Arnim, les circonstances du mariage de Charles et de Dolo-
rès nous sont racontées tout au long, et pour ne pas nous montrer
la chute invraisemblable, selon lui, d"une femme sérieuse et qui
aime son mari, Arnim nous prévient que la passion sincère du
jeune homme s'explique par son manque d'expérience, et que la
jeune fille, très coquette, n'a pas pour lui une affection profonde.
Au cours d'une excursion, Charles aperçoit les deux sœurs par
hasard, en regardant par-dessus le mur à moitié écroulé qui en-
toure leur château. Grâce à l'entremise d'un aubergiste et d'un
vieux domestique, il peut se présenter à elles. Comme il s'aperçoit
de leur misère, il leur fait remettre de l'argent par l'aubergiste,
qui prétend s'acquitter d'une vieille dette : et Dolorès dépense
presque tout en colifichets et en sucreries. Loin de s'en formaliser,
Charles trouve que ces goûts sont bien ceux d'une toute jeune
fille, et il retourne à l'Université. Toujours par l'entremise de
l'aubergiste, il fait parvenir aux deux sœurs presque tout l'ar-
gent que lui envoie sa famille, et avec cet argent dont elle ignore
la véritable provenance, Dolorès se lance dans la vie mondaine.
Lorsque Clélie est invitée par une de leurs parentes à aller vivre
en Sicile, elle voudrait l'accompagner. Et le poète, qui se plaît à
intervenir de temps en temps, ne peut pas s'empêcher de dire :
« Nous qui connaissons la fin, nous souhaiterions qu'elle eût suivi
l'appel de sa nature, de la nature dont il est rare qu'on mécon-
naisse impunément la nostalgie et le caprice, car seule elle sait ce
qu'elle veut, tandis que nous voulons ce que nous ne connaissons
pas. » En dépit de cette réflexion sévère, le poète ne présente pas
Dolorès comme foncièrement mauvaise ; il y a des moments où
le monde l'ennuie ; alors elle écrit à Charles des lettres dignes d'une
« fiancée céleste», et elle est sincère. Mais cela ne suffit pas: « Ce
qui caractérise l'âme pure et le grand talent, c'est l'unité de tout
l'être divers comme le monde que Dieu a créé. Une àme mesquine,
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAiX ROMANTIQUE 335
comme la meilleure œuvre humaine, est composée de morceaux
hétérogènes, dont certains sont peut-être magnifiques, mais on
ne les apprécie pleinement que lorsqu'ils sont séparés de ce qui
les entourait ».
Lorsque Charles revient en vacances, fatigué par les privations
et l'étude, bruni , mal habillé, elle a désormais trop d'expérience
pour le considérer encore comme le prince charmant, et il s'en
aperçoit. Sa jeunesse et le printemps dissipent sa mauvaise hu-
meur. Mais lorsqu'il lui remet une bague de fiançailles qui repré-
sente le Christ au milieu des apôtres, elle pense qu'elle aura honte
de la porter en public, et elle s'amuse à dessiner des moustaches
aux saints que représentent des images de piété que son fiancé
lui a apportées. Cette fois, sa légèreté s'en prend mêm.e à la re-
ligion ; il lui envoie alors une poésie dans laquelle ii lui reproche
son manque de sérieux ; il attend une réponse, tandis qu'elle
attend sa visite ; et dans cette situation pénible, ils font chacun
de leur côté des réflexions qui révèlent le fond de leur caractère.
Dolorès qui se juge offensée, s'étonne de sa propre longanimité,
et se promet bien de ne jamais céder à son mari. Et Arnim sou-
ligne : « Ainsi se développait son opiniâtreté orgueilleuse, sa folle
confiance en elle-même, qui devait finalement amener sa perte. »
De son côté Charles repousse la tentation de partir pour la guerre
(contrairement à ce que fait Edouard après la naissance de son en-
fant), il veut consacrer son existence à faire le bonheur de Dolo-
rès : il se propose de lui ramener son père qui est parti depuis de
longues années pour les Indes orientales, et dont on n'a plus de
nouvelles.
Grâce à l'initiative du vieux domestique, les deux fiancés se
réconcilient, mais Charles est surtout retenu par le charme phy-
sique de Dolorès ; une fois de plus le poète se charge de nous éclai-
rer : « Plus cette force extérieure les unit énergiquement, et plus
tout se séparera violemment, lorsque cette différence intime se
sera révélée. »
Nous arrivons maintenant à la deuxième partie de l'action : la
séduction. Là encore, les deux romans sont très différents. Chez
Gœthe, c'est la nature qui est responsable de l'attrait que les dif-
férents personnages éprouvent les uns pour les autres ; ils sont
poussés par une force intérieure à laquelle ils résistent à des degrés
divers. Ces forces ne les entraînent pas jusqu'à l'adultère ; cepen-
dant, par l'effet d'une espèce d'adultère moral qui revêt une
valeur symbolique, l'enfant d'Edouard et de Charlotte ressemble
au capitaine et à Odile. Ce n'est d'ailleurs pas le véritable
336 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
problème, il s'agit surtout de savoir si le mariage peut être rem-
placé par une nouvelle union qui semble conseillée par la nature
elle-même.
Chez Arnim, il n'est pas question de divorce à propos des rela-
tions de Dolorès et du marquis : l'adultère est au premier plan.
Cependant l'écrivain a voulu sortir de la banalité : il n'a pas mon-
tré un séducteur de bas étage. Il a voulu créer, comme il le dit
dans une lettre à Guillaume Grimm, une sorte de pendant du
Roquairol de Jean Paul. Tandis que Roquairol est essentielle-
ment une nature allemande, profonde et passionnée, le marquis
lui a été inspiré par certains Français qui ont fait, affirme-t-il,
beaucoup de ravages dans les familles allemandes. De tels êtres
sont de véritables pierres de touche pour les femmes, qui se jet-
tent dans leurs bras d'une façon inattendue, lorsqu'ils leur don-
nent l'occasion de révéler leur manque foncier de sérieux. Le
marquis est «dégagé de tous les liens de la vie idéale », il recherche
les jouissances les plus hautes, mais il est toujours déçu par elles :
ce qui rappelle un peu le caractère de Faust.
Presque sans calcul, il arrive à se faire bien voir des femmes ;
il leur montre tous les aspects de sa nature, et il est bien rare qu'il
ne se trouve pas un point commun : alors il poursuit son succès
pour satisfaire son besoin dévorant d'activité, et il s'en va ensuite
d'un autre côté. Avec les femmes portées à la religion, il prie —
de là l'explication de son mariage avec Clélie, et de sa fin édi-
fiante en apparence, qui fait que Clélie ne se doute pas de toutes
les aventures de son mari — ; avec les femmes d'une sévère mora-
lité, il améliore sa vie intérieure ; avec les femmes sensuelles, il
est sensuel. Comme Dolorès appartient à cette dernière classe,
il se propose de la séduire. Sa première idée est de l'humilier pour
qu'elle se jette dans ses bras. D'abord il feint de la mettre au cou-
rant d'importantes affaires politiques ; bien entendu, ce seront
des livres français qui montreront à Dolorès que les femmes qui
ont eu une grande activité politique ont été en même temps de
grandes amoureuses. Mais l'attitude de sa victime éventuelle
l'amène à supposer que s'il cherche à l'humilier publiquement en
révélant qu'il s'est moqué d'elle, elle se contentera peut-être
d'en rire.
L'occasion d'avoir recours à un autre procédé lui est fournie
par la comtesse elle-même, d'une façon bien peu naturelle : un
jour, sans se douter de la présence du marquis, elle fait un long
discours à haute voix. Ce discours apprend au marquis qu'elle se
propose elle-même de l'humilier en public, et par ailleurs qu'elle
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 337
craint par-dessus tout que le marquis, apprenant qu'elle se farde
malgré l'interdiction formelle de son mari, ne la rende ridicule en
révélant cette désobéissance à tout le^monde. Ainsi renseigné, le
marquis se montre entreprenant, et sa hardiesse fait naître chez
Dolorès un sentiment étrange.
Pourtant, sans qu'Arnim nous dise pourquoi, le marquis re-
nonce à l'idée de séduire Dolorès en l'humiliant, et il essaye avec
succès des sciences occultes. Comment résister au « chef des es-
prits », initié à tous les mystères drs Kose-Croix, et qui se dit le fils
de la Vierge ? Le marquis aifirme que Dolorès est sa « fiancée éter-
nelle » : troublée à la fois par sa beauté et par ses récits fan-
tastiques, elle finit par céder. Après tout ce que nous avons
appris, nous ne sommes pas surpris de la voir tromper son mari,
mais nous nous demandons un peu comment elle a pu se laisser
prendre aux pseudo-mystères du marquis.
Ce qui est le plus surprenant, c'est l'attitude de Charles. Cyni-
quement, le marquis lui demande un joiir pourquoi il a laissé sa
femme seule avec lui pendant quelque temps, ce qu'il juge
extrêmement imprudent. Avec une franchise qui le fait paraître
un peu ridicule vu les circonstances, il répond qu'il ne considère
pas sa femme comme un être faible appartenant à une autre
race, mais comme son égale ; il ne lui cacherait pas ses sentiments,
s'il était tenté d'aimer une autre femme, et il est persuadé que de
son côté, elle ne le tromperait pas sans le prévenir. Et il est cer-
tain que le romancier n'a aucunement l'intention de se moquer de
son héros: cela serait contraire à la tendance générale de l'œuvre,
et nous avons au surplus sa déclaration précise, selon laquelle
cet entretien montre toute la supériorité de la foi •' riche et
confiante » sur la ruse et l'habileté !
Les invraisemblances vont s'accumuler. Le jour de son entre-
tien avec le marquis, Charles éprouve bien une vague inquiétude,
mais il l'attribue à une légère indisposition physique. Pour le faire
changer d'attitude, il faut deux événements nouveaux. Il voit
dans un rêve que sa femme le trompe, et il reçoit du vieux domes-
tique une lettre qui lui reproche de laisser sa femme seule à la
ville, et qui lui donne des conseils à peine déguisés.
Alors que son devoir serait d'aller tout de suite chez lui, il se
rappelle bien mal à propos qu'il a vu dans son rêve un person-
nage d'aspect farouche, porteur des armes et des bracelets qu'il
avait trouvés quelque temps auparavant en fouillant un tumu-
lus, et qui lui a fait signe de s'en aller courir le monde. Il part
en voyage, désespéré, on ne comprend pas bien pourquoi.
22
338 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Lorsqu'il retourne chez lui, après quatre semaines d'absence,
le marquis s'est brouillé avec sa femme : ils se sont fait des repro-
ches mutuels, et le marquis est parti. Persuadé de l'inanité de ses
soupçons, il s'en ouvre naïvement à sa femme, qui pour le mo-
ment ne songe nullement à expier sa faute : elle se propose sim-
plement de s'améliorer, et d'observer un silence prudent.
Mais au bout de trois mois, elle s'aperçoit qu'elle est de nouveau
enceinte. Tandis que son mari se réjouit, elle s'inquiète, car elle
est persuadée que le véritable père de cet enfant est le marquis.
Après avoir hésité, elle décide de se taire, dans l'intérêt de l'en-
fant qui naîtra bientôt.
C'est le destin qui fera sortir l'aveu de sa bouche, et d'une façon
bien romantique : elle se trahira en parlant tout haut pendant son
sommeil, après un entretien au cours duquel son mari a déclaré
que s'ils avaient un garçon, comme les cartes viennent de le pré-
dire, il conviendrait de lui donner le prénom du marquis.
Cette révélation inconsciente présente un avantage au point
de vue de l'action : Charles va pouvoir prendre les décisions qu'il
juge nécessaires sans que Dolorès se doute de ce qui se passe dans
son esprit. Sa passion pour sa femme reste entière : c'est par amour
et non par indifférence qu'il renonce à la punir ; il veut simple-
ment se venger de celui qui l'a séduite et se tuer ensuite ; mais
nous n'avons pas le temps d'apprendre le détail de ses projets. Dès
le lendemain, une lettre de Clélie lui apprend que le marquis était
en réalité le mari de sa belle-soeur. Il a tant de vénération pour
Clélie qui est selon lui une de ces saintes dont l'existence seule suffit
pour racheter tous les péchés du monde, qu'il ne veut pas détruire
son bonheur en même temps que ses illusions. Il se contentera
donc de se tuer. Mais par un raffinement assez peu naturel, pour
donner une leçon à sa femme, et pour augmenter son remords, il
fera d'elle l'agent de son suicide, qui prendra tournure d'acci-
dent : il va avec elle à un concours de tir, et il la défie d'appuyer
sur la gâchette d'une arme même non chargée. Comme Dolorès
se plaint de ne jamais être mise sur le même plan que les hom-
mes, elle devrait refuser de se prêter à une expérience aussi peu
concluante, ou demander une arme chargée, mais il est nécessaire
que l'arme passe pour n'être pas chargée, sans quoi, en dépit de sa
légèreté, Dolorès ne permettrait sans doute pas à son mari
d'appuyer le canon sur sa poitrine ! En réalité, l'arme est char-
gée, le coup part, et Charles s'écroule blessé.
Ici, nous avons une fois de plus l'occasion de constater la supé-
riorité de Gœthe au point de vue de la motivation. Dans les Affi-
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 339
nilés électives, nous assistons également à un suicide, moins bru-
tal, mais couronné d'un succès complet : Odile se laisse mourir de
faim. II y a là, à un certain point de vue, une expiation : Odile
n'a pas respecté la loi qu'elle s'était donnée elle-même ; elle a,
par sa présence, ruiné le bonheur domestique de sa bienfaitrice,
et comme par ailleurs le destin la poursuit, elle refuse toute nour-
riture. La décision d'Odile est peut-être étrange, mais nous sa-
vons pourquoi elle la prend, tandis que la tentative de suicide de
Charles est à peine motivée, le poète dit simplement : « Il avait l'im-
pression qu'il était un obstacle sur sa propre route, comme une
colline dans son parc, qu'il devait faire sauter ou raser, pour dé-
gager son horizon. Nous savons tout, et, confidents de sa décision,
nous pouvons faire un récit véridique ; la plupart des gens prirent
pour un hasard ce qui avait été le résultat de son intention. «En
somme, puisqu'il a décidé de ne se venger ni de sa femme ni du
marquis, Charles veut quitter la vie parce qu'il n'a pas le courage
de la supporter : et c'est une attitude que Goethe ne pouvait pas
approuver ; il y a vu certainement comme un reflet de son Wer-
ther, qu'il avait désavoué depuis longtemps.
Si ce coup de feu tiré à bout portant mettait fin à l'existence
de Charles, le roman se terminerait sur une note sentimentale.
Mais la balle a dévié sur une côte, et Charles guérit. Désormais, la
situation est toute différente. Dolorès porte toujours le poids de
sa faute, mais elle n'est -plus seule coupable. Et à partir de main-
tenant, nous aurons l'impression qu'Arnim défend plus énergique-
ment que Goethe les droits de la vie. Charles se reproche d'avoir
[( commis une action épouvantable et honteuse, et d'avoir crimi-
nellement détruit cet ouvrage sacré de Dieu, fait à son image,
pour détourner de lui une épreuve envoyée par Dieu, au lieu de
la subir en homme vertueux et énergique ». II estime qu'en lui
sauvant la vie. Dieu lui a donné l'occasion de s'améliorer, et puis-
qu'il lui a été pardonné, il pardonne lui aussi ; lorsque Dolorès se
décide à lui avouer sa faute, il projette même d'envoyer chez Clé-
ie l'enfant qui va naître, de la sorte il sera élevé par son propre
père.
La réconciliation n'est encore qu'apparente : complètement
anéantie par un remords qui n'est pas très vraisemblable, Dolorès
voudrait se retirer dans un couvent ; elle se renferme dans sa cham-
bre et envoie à son mari des lettres débordantes de repentir.
A.voir sa femme dans cet état, Charles est désolé et souhaite
la mort. Le juste souiïre donc plus que le coupable, mais nous dit
A.rnim, le coupable meurt plus vite, tandis que l'homme vertueux
340 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
peut continuer à combattre. En vertu de cette singulière concep-
tion, le marquis, retourné auprès de sa femme, s'adonne aux pra-
tiques religieuses comme il prendrait de l'opium, il meurt bientôt.
Heureusement, Arnim ne s'en tient pas à des considérations de
ce genre. Après avoir établi que les forces humaines sont incapa-
bles de rétablir l'équilibre détruit, il montre que seules les influ-
ences religieuses guérissent véritablement les âmes. Comme Dolo-
rès et Charles sont catholiques, ils auront recours à des pratiques
catholiques. Nous avons vu au début que Charles avait été cho-
qué par le manque de sérieux et de piété de Dolorès ; cependant,
il n'était pas lui-même profondément religieux. A l'époque où il
éprouve le plus douloureusement le vide de son existence, il en-
tend un jour les cloches d'une église, qui lui rappellent — comme
à Faust — la piété de sa jeunesse. Mais il pense encore que tout
dans le monde se déroule au hasard, et il se moque du peuple cré-
dule qui va prier dans les églises. Pourtant, il décide d'aller voir,
selon sa propre expression, ce que lui conseillera la sottise qui-
siège à la place de Dieu. Il entre à l'église en jetant un regard de
mépris sur les fidèles ; et il se propose de ne pas donner dans sa
confession de détails qui permettent de reconnaître son identité.
Lorsqu'il a pris place d'un côté du confessionnal, il voit se lever,
de l'autre côté, une femme dont la silhouette le fait songer à Do-
lorès : c'est elle effectivement, elle s'est adressée au même con-
fesseur que son mari ; le confesseur leur impose un même pèle-
rinage. Et dans l'église qui est le but du pèlerinage, Charles, qui
ignore la présence de sa femme, la trouve évanouie devant un
tableau qui représente sainte Marie-Madeleine. Alors, il oublie
totalement sa faute, c'est le moment du véritable pardon. L'a-
paisement a été amené par le « contact avec un monde supérieur » ;.
il a fallu non seulement la prière, mais l'atmosphère d'une com-
munauté religieuse représentée par la foule des pèlerins en compa-
gnie desquels Charles se plaît à prier.
Goethe a dit un jour, paraît-il, qu'on avait tort de le traiter de
païen, qu'il avait fait mourir Odile de faim, et que c'était très
chrétien (1). Si le propos est authentique, il faut sans doute y
voir une boutade : dans les Affinilés électives, \a. psychologie est
purement humaine, Odile ne dit nulle part qu'elle se reproche de
ne pas avoir respecté les lois divines, pas plus d'ailleurs qu'elle ne
mentionne les lois de la nature, ou les lois humaines : elle a viole
sa propre loi. Son apothéose, dont les traits principaux sont em-
(1) F. von Biedermann. Goellies Gespràche, 2« éd., Leipzig, 1909, II, p. 62.
LE ROMAN DE GŒTHE ET LE ROMAN ROMANTIQUE 341
pruntés au catholicisme, introduit, tout à la fin de l'œuvre, des
éléments nouveaux, qui ne semblent avoir qu'une valeur symbo-
lique, et la dernière phrase du roman, qui fait allusion à la résur-
rection, nous semble être avant tout une de ces brèves effusions
sentimentales qui échappent à Goethe de temps en temps. De plus,
dans la situation où est placée Odile, le suicide ne saurait être
admis, si l'on envisage la question du point de vue chrétien.
L'expiation peut être conçue de façons différentes. Chez
Goethe, Odile songe d'abord à mener une vie active, pour fuir les
regards indiscrets, pour déjouer les embûches du destin, et pour
expier en même temps (quoique son expiation essentielle, du moins
d'après les paroles assez obscures qu'elle prononce à la fin du cha-
pitre XIV de la deuxième partie, semble consister à renoncer à
Edouard) : elle veut retourner à la pension, faire le bien ; une telle
décision est tout à fait dans le sens général de la philosophie de
Gœthe, et le roman serait peut-être plus satisfaisant s'il s'arrê-
tait là : en tout cas son interprétation serait plus facile. Sans qu'elle
en soit aucunement responsable, Odile se retrouve en présence
d'Edouard, elle renonce subitement à son plan de vie active, et
elle se laisse mourir de faim : comme il ne s'est rien passé de nou-
veau, que cette rencontre fortuite, cette fuite devant le destin
ressemble en même temps à une expiation passive, mais sans
que cette idée soit nettement exprimée.
Arnim parle beaucoup plus nettement d'expiation. Au début
de la quatrième partie du roman, il nous expose directe-
ment sa conception. Il s'en prend aux romanciers qui font mou-
rir leurs personnages, lorsqu'ils ne savent plus qu'en faire. On
serait porté à croire qu'il y a ici une allusion à la fin des Affinités
électives, si Arnim n'accusait pas ces romanciers de « légèreté » ;
comme il a envoyé son livre à Goethe, pour lequel il avait à cette
époque le plus grand respect, il serait surprenant qu'il l'eût visé
consciemment dans ce passage. Mais de toute façon, les vues ex-
posées par Arnim sont opposées à la philosophie qui se dégage
des Affinités électives : la destruction n'est pas une force morale,
ce qui améliore l'homme, c'est d'abord l'expiation sous ses diffé-
rentes formes : remords et activité, et aussi la punition qui vient
compléter l'expiation lorsqu'elle ne suffît pas pour renouveler
l'âme. Comme le marquis est mort fort à propos, et que la date
de la naissance de son deuxième enfant, ainsi qu'un signe parti-
culier qu'il porte, lui ont prouvé que ses appréhensions étaient
vaines, Dolorès part pour la Sicile avec sa famille, et vit désormais
auprès de Clélie ; son expiation consiste à avoir beaucoup d'en-
342 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
fants dont elle s'occupe avec dévouement, et sa punition consiste
à supporter les intrigues d'une princesse qui voudrait lui enlever
son mari pour en faire un souverain. Nous trouvons ici le véri-
table thème des Affinités électives, puisque la question du divorce
finit par être posée, lorsque par suite d'une confusion nocturne
la princesse croit que Charles a trompé sa femme avec elle : Dolo-
rès est tellement désireuse d'expier, qu'elle accepte de renoncer
à son mari. Mais la princesse qui s'aperçoit tardivement de son
erreur, s'empoisonne, tandis que Dolorès meurt, brisée par l'é-
motion.
En dépit de cette fin tragique, nous ne fermons pas le roman
avec une impression de tristesse poignante, parce que le poète
prend soin d'ouvrir des perspectives sur l'avenir. Les derniers
chapitres des Affinités électives, avec le suicide d'Odile, la mort
lamentable d'Edouard, et l'incertitude qui plane sur l'avenir de
Charlotte et du major, ont quelque chose de désolant, et l'apo-
théose d'Odile, trop différente du reste du roman, ne nous rassé-
rène que dans une faible mesure : le roman trahit les incertitudes
de f écrivain. Chez Arnim, le héros, qui puise dans la religion la
force de continuer à vivre, part pour l'Allemagne avec ses fils
pour défendre son pays. Cette conclusion énergique contraste
vivement avec la phrase sentimentale de Goethe : «Et quel beau
moment ce sera lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble. »
Les paroles les plus significatives du roman d'Arnim se trou-
vent dans une lettre de Dolorès à son second fils, et dans la réponse
de ce dernier. Dolorès se refuse à croire que l'activité si féconde
de son mari ne soit qu'une agitation méprisable, et qu'il ne faille
songer qu'à l'au-delà. Et son fils lui répond qu'en effet les idées que
l'on a trop souvent sur la vanité et le néant de ce monde reposent
sur des malentendus, que la religion chrétienne n'est pas une reli-
gion de la joie ou de la souffrance, mais une religion de la vie.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres.
VII
Un chroniqueur : Guibert de Nogent.
Guibert de Nogent (1) (1053-1124) n'est pas un théologien ou un
philosophe de profession ; c'est un fils de noble famille que tour-
mente, dès le jeune âge, le désir de l'étude ; aussi se fait-il moine
et devient abbé du monastère de Nogent. 11 est instruit, connaît
et aime les écrivains antiques ; il sait même les imiter et plus
d'une fois il s'essaie à composer quelque poésie ; sur la fin de sa
vie, il écrit ses mémoires qui sont pour nous « un document histo-
rique tel que, dans tout le moyen âge, on n'en trouve pas d'ana-
logue ». Guibert n'est pas un saint, mais c'est un homme cultivé,
de mœurs honorables ; aussi ses écrits vont-ils now^ fournir un
témoignage précieux sur les idées morales que possédait un
« honnête homme » du début du xii^ siècle.
Guibert est un clerc, aussi montre-t-il peu d'estime pour la
famille. Il perd son père de bonne heure, dès l'âge de huit mois, et
il s'en réjouit, car « cet homme », — c'est son expression, — s'il
avait vécu, aurait joué certainement un rôle funeste en empê-
chant son fils d'entrer dans les ordres. Plus loin, Guibert nous
raconte les frasques de ce père avec un détachement un peu gê-
(1) Sur In vie et le caractère de Guibert, voir Bernard Monod, Le moine Gui-
bert el son temps, Paris, 1905 ; — et l'introduction que G.Bourgina mise en
tête de son édition du De vita sua, Paris, 1907. — Les œuvres de Guibert sont
publiées dans le tome C.LVI de la Palrologir latine de Migne. Les Gesta et
VHisloire de ma vie ont été traduits par Gui/.ot, t. IX et X des Mémoires
pour servir à riiisloire de France. Nous utiliserons parfois cette traduction.
344 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
nant ; vraiment le fils est devenu un peu trop étranger à son père
selon la chair (I, 4). Par contre, Guibert aime beaucoup sa mère,
et il nous fait grand éloge de sa piété et de sa beauté, ce qui ne
l'empêche pas toujours de montrer quelque ironie envers les
scrupules de la bonne dame. Sa mère, en effet., avait toujours eu
l'ambition d'avoir un fils prêtre, d'où son mérite aux yeux de
Guibert.
C'est dans les idées théologiques en cours à l'époque que l'on
doit chercher l'explication des sentiments familiaux de notre
moine. Un de ses écrits de jeunesse, publié dans son âge mûr.
De virginilale, nous donne de précieuses indications.
Depuis la faute d'Adam, la génération ne peut s'effectuer sans
mouvement de concupiscence, et cette volupté dont notre raison
n'est pas maîtresse, ne peut exister sans péché (1) ; et, en outre,
elle transmet à l'enfant qui va naître le péché du premier père de
l'humanité (2). Nous sommes donc conçus dans un bourbier
d'ignominie, nos parents pèchent, et la volupté déraisonnable
qu'ils éprouvent alors sert de véhicule physique au péché originel.
« Les mouvements, qui se produisent dans les âmes et les corps
de ceux qui engendrent, charrient le péché originel (3) >'. Adam
et Eve, dès qu'ils sentirent en leur corps cette source de péché,
eurent honte, et avec raison.
Nous aussi, nous avons honte. Qu'est-ce que la pudeur, sinon
le sentiment confus que l'acte générateur et les organes qui l'opè-
rent sont des péchés et des véhicules du péché ? Nous ne cou-
vririons pas avec tant de soin les parties du corps que nous appe-
lons honteuses, si nous ne sentions pas que ces organes sont la
demeure du péché.
Guibert va plus loin, et il nous donne le motif pour lequel iî
estime pervers l'acte générateur : c'est que les mouvements qui
agitent alors l'homme et la femme échappent au contrôle de la
raison. Quand je remue mon doigt, mes yeux, mes lèvres, j'agis
volontairement et librement ; ces membres m'obéissent, je suis
leur maître, aussi n'ai-je pas à rougir d'eux. Au contraire, les
organes génitaux n'obéissent pas à la raison ; ils s'agitent sans
(1) Cerliim sane habelur illa membra, qiiae generandi expient officia, sine
pravo calore non solere movcri, moiusque illos, qiios jam palimur naluralcs, sine
peccato non posse fieri... De Virg. c. 7 ; Mg. 589.
(2) Velus illiid peccalum a pareniibus in eos qui nascunlur ex concubilus
voluplate dei'olvitur, it. Mg. 590.
(3) Hi sunt molus qui in animas eî corpora eorum qui gignunlur peccalum
originale Irajicianl. Traut. de incarnatione contra judaeos ; I, 5; Mg. 496.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 345
q«fi nous puissions diriger leurs mouvements ; ce ne sont pas de
bons et fidèles serviteurs, toujours disposés à exécuter les ordres
de l'intelligence, ce sont des maîtres cruels et aveugles (1).
L'homme et la femme qui engendrent perdent leur liberté int-é-
rieure et leur raison ne peut plus commander ; ils sont devenus
des esclaves ; et dans cet esclavage gît la malice de l'acte charnel.
Engendrer est un péché, parce que cet acte échappe à la souv^e-
raineté de la raison. Un stoïcien n'aurait pas parlé autrement ;
tout au plus, aurait-il rejeté cette bagatelle parmi les choses indif-
férentes ; mais Guibert, qui était chrétien, ne pouvait s'arrêter
à cette solution indulgente, et il met toutes les idées antiques au
service de son idéal monacal.
Si Adam n'avait pas péché, tous nos organes seraient demeurés
dociles aux ordres de la raison ; aucun n'aurait éprouvé des dé-
sirs aveugles, et tous auraient obéi comme ma main qui prend
ce que je veux, comme mon pied qui me conduit au lieu que j'ai
choisi. Donc aucun péché ne salirait les naissances ; les parents
engendreraient pour obéir à la parole divine qui a enjoint aux
hommes de croître et de se multiplier ; mais ils le feraient sans
péché, puisque leur raison demeurerait souveraine ; ils mérite-
raient toujours le nom de vierges (2).
Les clercs et les saintes femmes qui, aujourd'hui, se vouent au
célibat, retrouvent un peu de la liberté primitive ; ils se refusent à
obéir à la furieuse volupté et, par leur sacrifice, ils réussissent à
maintenir intacte la souveraineté de leur raison. Ils peuvent re-
garder la vérité sans que leurs yeux soient troublés, et c'est en
cette vision que constitue notre ressemblance avec Dieu, selon
les vers si profonds d'Ovide :
Os homini sublime dédit, coelumque videre
Jussil, et erectos ad sidéra lollere vultus (3).
(1) Cum movenlnr digitus meus, oculi mei, labia mea, mno nuiii, mea voliin-
laie momnlur ; ci quia placide sub meo agunt imperio, nulliim milii pudorem in-
cutiunt. Al quia parles, de quihus agimus, contra jura loiius ralionis effreni
quadam liberlale fcrunlur ; ...idcircu juste erubescimus, quia velimus, nolimus,
turpiter haec erigi ex desiderii passione videmus. Contra judaeos, I, 5 ; Mg.
496.
(2) Etsi générassent, virgines nihilominus permansissent. De Virginitate, 7 ;
Mg. 589.
(3) 11 (le créateur de toutes choses) a donné ;\ l'homme un visaere qui se
dresse au-dessus (de la terre) ; il a voulu lui permettre de contemplor le ciel,
de lever ses regards et de les porter vers les astres. — Métamorphoses, I,
85 ; trad. G. Lafaye, édit. Budé. Cette citation d'Ovide était classique ; on la
trouvait dans saint Isidore, Etijmologies II, 1 (Mg. 397),
346 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le vierge demeure pleinement maître de lui-même ; son âme
impassible ne subit aucune contrainte extérieure, et les passions,
qui enchaînent, n'ont pas de prise sur elle. Pour Guibert de No-
gent, le vierge est fort semblable au sage stoïcien dont la raison
contemple avec indifférence les rotations aveugles et nécessaires
des événements attachés à la roue de la fortune.
Les femmes, plus que les hommes, sont dominées par le désir,
d'où leur faiblesse. Cependant quelques-unes ont le courage de
maintenir intacte leur virginité ; négligeant le remède qu'a auto-
risé l'indulgence divine, c'est-à-dire le mariage, elles se conservent
pures et intègres ; en elles revit la spiritualité angélique et, dans
des vases fragiles, elles portent le vin dont parle saint Paul et qui
n'est autre que l'amour divin. Le Verbe a pu se faire homme dans
le sein d'une vierge, sans qu'aucune souillure ne l'atteigne, ainsi
le rayon de soleil ne perd rien de sa pureté au contact de la terre.
Guibert de Nogent défend la chasteté en philosoj)he, c'est qu'il
a puisé dans un commerce familier avec les anciens le respect de
la raison et l'amour de la vérité ; aussi, est-il un historien remar-
quable ; le premier, et presque le seul au moyen âge, il a eu le
souci d'être véridique et impartial : tout ce qui était rapporté
dans les livres de mes prédécesseurs, écrit-il dans son histoire des
Croisades, je l'ai comparé très souvent avec les paroles de ceux
qui ont vu les faits, et je me suis assuré des discordances ; quant
à ce que j'ai ajouté, ou je l'ai appris de ceux qui ont vu, ou j'en ai
acquis la conviction par moi-même. Peut-être me suis-je parfois
trompé, ajoute-t-il, mais c'est en vain qu'on me taxerait de men-
songe, car je n'ai pas voulu tromper ; et je mérite excuse, car si
raconter sa propre vie est déjà difficile, que dire d'une histoire
qui porte sur des événements lointains.
De fait, Guibert possède une haute conscience scientifique ; il
s'inquiète de donner aux hommes et aux villes leur nom exact ;
il cherche la cause véritable des troubles de la commune de Laon
et il la découvre, — car sa haine du vilain ne l'aveugle pas, — dans
l'élection simoniaque de Gaudry et son administration vénale et
cruelle. Il sait, d'un mot, caractériser un peuple ou un conqué-
rant : ainsi nous parle-t-il des fureurs d'Alexandre, parti de son
petit foyer de Macédoine pour aller embraser tout l'Orient ; il
comprend que les premières institutions des Romains ont servi
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 347
utilement les intérêts généraux de l'Etat et favorisé l'agrandisse-
ment de sa puissance. Et cette vue claire de l'enchaînement des
faits l'amène à flétrir cette fureur opiniâtre de faire partout la
guerre, laquelle ne se fondait sur aucun autre motif que sur la
passion de gouverner le monde (1).
C'est surtout dans le Traité des reliques (2) que la raison lucide
et honnête de Guibert se manifeste avec toute sa force. Composée
à la fin de sa vie, cette étude sincère et forte condense une longue
expérience, et elle témoigne d'un rare courage.
D'abord, Guibert ose protester contre les miracles absurdes
et l'exploitation éhontée des fausses reliques. Une église, dit-il
(I, 2, § 6), avait monté une tournée de reliques, afin de réparer
ses pertes par des quêtes fructueuses. Dans cette boîte, criait le
bonimenteur, sache/ que se trouve une bouchée de pain que Jésus-
Christ a mastiquée ;etil prend à témoin notre auteur ."«Dans l'as-
sistance, je vois un héros qui s'est illustré dans les lettres, il
pourra témoigner de la vérité de mes reliques.» Et Guibert, voyant
la foule enthousiasmée, n'osa protester ; mais, dans son livre, il
proteste. Toutes ces pitreries, dit-il, nuisent beaucoup à la vraie
religion. Honorer les corps des saints, c'est juste ; mais se servir
de prétendus cheveux de la Vierge ou d'un os qu'on dit avoir été
celui du Christ, pour battre monnaie, c'est un sacrilège qui indigne
l'honnête abbé de Nogent.
La relique qu'exhibaient les moines de Saint-Médard indigne
particulièrement notre auteur, et il consacre tout son troisième
livre à établir la fausseté de cette supercherie. Les moines pré-
sentaient à la vénération des fidèles une dent de Jésus-Christ ;
c'est un mensonge odieux et même une hérésie. Jésus est ressus-
cité glorieux, nous assure l'Ecriture, donc il n'a laissé sur terre
aucune partie de son corps. Puis Guibert apporte des arguments
qui témoignent d'un très fin esprit critique : durant trente ans,
Jésus mena une existence cachée, nul ne savait qu'il était Dieu,
comment aurait-on eu l'idée de conserver un objet lui ayant
appartenu ? ses cheveux et ses dents n'étaient pas plus précieux
que ceux d'un pauvre ouvrier.
Guibert s'indigne également des têtes de saint Jean-Baptiste
qu'on vénère en plusieurs endroits, Constantinople prétend en
(1) Gesla Dei prr f rançon, I, 1.
(2) De pignnribun .sanriornm epistoîa nuncupaloria. M?. C. 607-880. —
Voir Abel Lefranc, Le traité drs reliques de Gniberl de Nugcnt et les com-
mencements de la critique historique au moyen âg', dans Etudes d'histoire du
Moyen Age, dédiées à Gabriel Monod, Paris, 1896.
348 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
posséder une et des moines d'Angers ne sont pas moins certains
que le crâne qu'ils exposent est celui de Jean. Le précurseur ne
pouvait pas avoir deux têtes (I, 3, § 1). Et cette multilocation
des reliques est fréquente, elle repose toujours sur une erreur :
«Mon prédécesseur, devenu évêque d'Amiens, prétendait posséder
dans une châsse le corps de saint Firmin, et les moines deSaint-
Denys avaient la même prétention. On ouvre les châsses, l'une,
celle de Nogent, était vide. »
Foucher de Chartres a écrit l'histoire de la croisade {Gesla,
VIII, 9 ; Mg. 82]), son style est ampoulé, mais, ce qui est pire,
nombre de miracles qu'il rapporte ne sont nullement prouvés.
Ainsi il nous dit que six cents croisés, surpris par la tempête,
furent noyés, et quand les courants rejetèrent leurs cadavres à la
côte, on trouva sur leur corps la croix imprimée. Que Dieu ait
pu faire ce miracle, nul chrétien n'en doute, mais avant d'affir-
mer qu'il l'ait fait réellement, on doit s'assurer des circonstances
dans lesquelles s'est produite la découverte des cadavres. On sait
en effet qu'à l'annonce de la croisade, des hommes du rang le
plus obscur et des femmes les moins dignes ont prétendu porter
miraculeusement sur leur chair le signe des croisés ; et c'était
jonglerie. Celui-ci, en se tirant un peu de sang, traçait sur son
corps des raies en forme de croix, et les montrait ensuite. Celui-
là produisait la tache dont il était honteusement marqué à la
prunelle, et qui obscurcissait sa vue, comme un oracle divin qui
l'avertissait d'entreprendre le voyage de Terre Sainte. Un autre
employait le suc de fruits nouveaux, ou une préparation colorée
quelconque, pour tracer sur une partie de son corps la forme d'une
croix ; et comme on a coutume de peindre le dessous des yeux avec
du fard, de même ils se peignaient en vert et en rouge, afin de pou-
voir se présenter comme les vivants exemples des miracles du ciel.
Ce n'est pas seulement de la fraude dont l'historien doit se méfier
quand il se trouve en face de témoignages attestant des faits
miraculeux, c'est encore d'une interprétation erronée des données
sensibles.» J'habitais alors Beauvais, continue Guibert,et je vis
un jour quelcjues nuages disposés un peu obliquement ; tout au
plus aurait-on pu estimer qu'ils reproduisaient la vague image
d'une grue ou d'une cigogne ; la populace ignorante n'eut pas
cette modestie, elle cria au miracle, persuadée qu'une croix était
apparue dans le ciel. »
La naïve crédulité du peuple est sans limite ; partout il voit des
miracles. Une petite femme [Gesta, 111,9 ; Mg. 822) avait entrepris
le pèlerinage de Jérusalem ; or une oie, qui s'était instruite à je
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 340
ne sais quelle école, se met à suivre notre voyageuse, en se dan-
dinant sur ses pattes. Aussitôt la renommée, avec la rapidité de
Pégase, répand dans les châteaux et les villes, la grande nouvelle :
les oies sont envoyées par Dieu à la conquête de la Terre Sainte.
Ce n'est plus la femme qui conduit l'oie, mais c'est l'oie qui pré-
cède et qui montre le chemin ; et cependant à Cambrai, entre une
double haie de peuple, la femme, précédant l'oie, entra dans
l'église, elle marchait la première et l'oie suivait. Peu après,
cette oie mourut dans le pays de Lorraine ; certes elle fût allée
bien plus sûrement à Jérusalem, si, la veille du départ, elle
se fût donnée à sa maîtresse pour être mangée en un festin. Je
n'ai rapporté tout ce détail, conclut Guibert, qu'afin que tous se
tiennent pour avertis de prendre garde à ne pas rabaisser la gra-
vité de leur qualité de chrétiens en admettant légèrement les
fables répandues dans le peuple.
Guibert sait éclairer les témoignages les uns par les autres.
Foucher nous affirme que Dieu est apparu à un certain Pirus,
pour lui ordonner de livrer la ville aux Francs; mais tous ceux qui
sont revenus de la Cité sainte ou qui nous ont écrit, ne font pas
allusion à ce miracle, et ils nous donnent, au contraire, un récit
fort naturel de la reddition de la ville. Autre exemple : Foucher
de Chartres nie la découverte de la lance du Sauveur, et affirme
que l'homme accusé de mensonge à cette occasion fut convaincu
par l'épreuve du feu. Mais nombre de témoignages contredisent
cette assertion ; tous les croisés affirment avoir vénéré la sainte
lance. La maligne assertion de ce prêtre Foucher, qui vivait dans
le repos et se gorgeait au milieu des festins, tandis que les nôtres
mouraient de faim à Antioche, pourrait-elle prévaloir sur les
déclarations de tant d'hommes sages, (jui étaient présents lors-
qu'on découvrit la lance? — Lacritique deGuibertse fait facile-
menc violente, quand elle est excitée par sa susceptibilité jalouse
d'homme de lettres.
Guibert s'indigne encore des canonisations hâtives que fait
l'enthousiasme populaire. Le moindre détail, un peu extraordi-
naire, suffit pour créer un saint. Un enfant meurt le jour du Ven-
<lredi saint (1, 2, § 5 ; Mg.621) dans un village proche deBeauvais ;
aussitôt, à cause du caractère sacré de la journée, le peuple déclare
que cet enfant est un saint ; de tous les environs les paysans
accourent avec des offrandes de toute sorte ; un tombeau est élevé,
puis diverses constructions. Les pèlerins affluent, certains vien-
nent jusque des confins d'Angleterre. L'abbé du monastère voi-
sin est un savant, il comprend le néant de ce culte, mais alléché
350 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
par les présents et les flatteries, il ne proteste pas et même il
laisse fabriquer de faux miracles.
Pour attribuer la sainteté à un homme, une grande prudence est
requise ; voir opérer des miracles à un homme n'est pas un motif
suffisant pour croire qu'il est un saint, car Dieu se sert souvent
d'un être, même indigne, pour éclairer et sanctifier les hommes.
L'empereur Vespasien a guéri un boiteux, Alexandre, Jules César
et Octavien ont eu leur naissance ou leur mort signalée par des
faits extraordinaires, et aujourd'hui encore nous voyons des co-
mètes annoncer les événements remarquables de la vie des rois
de Lotharingie et d'Angleterre. Cela ne signifie pas que tous ces
grands personnages soient des saints, mais simplement que leur
destinée commande le sort d'une multitude d'hommes. Moi-même,
ajoute Guibert (I, l),j'ai vu notre roi Louis le Gros guérir les
écrouelles en imposant ses mains sur le malade et en traçant sur
lui le signe de la croix. Son père Philippe avait perdu ce don, je
ne sais pour quelle faute ; quant aux autres rois, j'ignore s'ils
possèdent des privilèges semblables, mais je sais que les Rois
d'Angleterre n'osent pas essayer de telles guérisons (1).
Guibert nous offre un exemple unique au Moyen Age : la
culture antique n'a pas fait de lui un simple dilettante, qui croit
avoir compris Cicéron ou Sénèque du moment qu'il a pastiché
un écrivain antique ; elle lui a inspiré l'amour véritable et vivant
de la raison. Aimer la raison, c'est chercher le vrai, et Guibert a
cherché le vrai en histoire. Ce n'est pas à dire qu'il l'a toujours
trouvé, et on est obligé de reconnaître que les préjugés scienti-
fiques et sociaux de l'époque l'ont empêché de pousser l'amour de
la raison jusqu'à son épanouissement naturel, qui est la création
d'une morale naturelle.
Les démons, à en croire notre auteur, jouent un grand rôle
dans la conduite du monde. Ils habitent l'atmosphère ou les
grottes profondes et perpétuellement ils parcourent la terre en
quête de quelque mauvaise action, lis inspirent des songes, ou
donnent de méchants conseils ou même se livrent à quelque mau-
vaise farce. Un homme, qui vivait avec une concubine {Vie, III,
19), forme la résolution d'aller à Saint-Jacques de Compostelle ;
(1) Ils ne devaient pas tarder à oser.
LES IDÉES MORALES DU XIl^ SIÈCLE 351
il part mais il veut aussi emporter, en souvenir, la ceinture de sa
maîtresse ; c'était partager scandaleusement son affection entre
une femme impure et le saint ; aussi le diable voit-il là une occa-
sion favorable de nuire. Il se présente au pèlerin :« Où vas-tu ? —
Trouver saint Jacques, répond l'autre. — Tu ne sais pas la bonne
route, c'est moi qui suis Jacques que tu vas chercher ; mais tu
portes sur toi une chose tout à fait outrageante pour ma gloire » ;
et le démon se lance dans un sermon très édifiant, que Guibert
reproduit. Le pauvre pèlerin rougit :« Seigneur, je sais que ma
conduite a été honteuse et qu'elle l'est encore ; dis-moi ce que je
dois faire pour obtenir ton pardon. — En preuve de ta fidélité
envers Dieu et moi, retranche-toi ce membre par lequel tu as
péché ; ensuite coupe-toi le cou. «Le brave homme obéit et son
âme paraît devant Dieu, chargée du péché de suicide. Mais le
vrai saint Jacques intervient et il obtient le pardon. Le coupable
est condamné à revenir sur terre pour expier son crime. Et Gui-
bert conclut, sans doute pour sauvegarder son esprit critique :
le vieillard qui m'a raconté cette histoire m'a dit la tenir du
ressuscité lui-même ; le malheureux portait au cou une large
cicatrice et n'avait plus qu'un petit trou pour laisser passer l'u-
rine.
Parfois les démons errants font pire. C'était avant la naissance
de Guibert ; son père, qui combattait les Normands, fut fait pri-
sonnier {Vie, I, 13). Or, le duc de Normandie Guillaume n'ad-
mettait pas le rachat des captifs et il les condamnait à la prison
perpétuelle. Grand fut le désespoir de la mère de Guibert ; une
nuit, alors qu'elle baignait son lit de ses larmes, le démon, qui a
coutume de s'attaquer aux âmes déchirées par la tristesse, se
présente soudainement à elle et l'accable d'un poids écrasant.
La malheureuse est suffoquée par cette pression, à peine peut-elle
encore respirer, sa voix s'éteint et elle est réduite à implorer inté-
rieurement le secours du Seigneur. Voici qu'au chevet du lit une
voix s'élève : « Sainte Marie, aide-nous», c'est le cri de guerre du
bon ange ; et aussitôt le combat s'engage entre les deux esprits ;
le démon incube se dresse sur ses pieds, mais il est saisi par le
bon ange qui, fort du secours de Dieu, le renverse avec un tel
fracas que la maison est ébranlée, et toutes les servantes, pourtant
accablées de sommeil, se réveillent en sursaut.
Parfois, à en croire Guibert, la lutte entre les deux armées cé-
lestes se poursuit après la mort d'un pauvre pécheur. Un homme
se fait moine et il prononce ses vœux dans un monastère {Vie,
III, 19). Voyant que dans ce couvent l'observance n'est pas aussi
^2 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sévère qu'il aurait désiré, il obtient de l'abbé la permission d'en-
tréT dans une maison plus austère, où il vit pieusement. A sa
iftort, une grande discussion s'élève entre les anges ; les bons insis-
tent sur la vie édifiante du défunt, mais les démons lui reprochent
d'avoir manqué aux vœux faits dans le premier couvent. La cause
est portée devant le portier du paradis, mais saint Pierre ne se
sent pas l'autorité suffisante pour juger une cause aussi grave.
On va trouver Dieu, qui renvoie à un homme Richard, dont la
justice est bien connue ; et le religieux parjure est condamné à
revenir sur terre, afin de rentrer dans son premier couvent. Et
Guibert termine cette petite histoire, très véridique puisqu'elle
est si utile à la discipline monastique, par ces mots pleins de sa-
gesse : que cet exemple apprenne, à quiconque a fait vœu de de-
meurer toujours dans un monastère, à tenir ce qu'il a promis à
Dieu et aux Saints ; qu'il sache bien qu'il ne doit jamais changer
de couvent, à moins qu'il ne soit porté au mal par ceux-là mêmes
qui lui commandent.
Les miracles que raconte Guibert sont nombreux, et très sou-
vent ils ont un caractère social prononcé. Ils sanctionnent des
actions auxquelles il nous est difficile aujourd'hui de trouver un
caractère moral. Le prêtre d'une église ordonne de célébrer avec
pompe l'anniversaire d'une translation des reliques {Vie, III,
18} ; or, une jeune fille pauvre a l'audace de faire un petit ouvrage,
opusculnnif de couture. Elle est immédiatement punie. Au mo-
ment de coudre, elle arrangea le bout du fil avec sa langue en
avançant les lèvres, comme les femmes ont l'habitude de faire ;
alors le nœud du fil s'enfonce dans la langue, impossible de l'ar-
racher ; et la malheureuse est la proie de tourments inouïs.
Le lendemain la mère et la fille vont à l'église, et après avoir
récité les litanies dans un ordre aussi admirable que si elles avaient
su bien lire, la fille embrasse l'autel de la vierge, et aussitôt le fil
se détache. Le saint — Nicaise — c'est le nom du possesseur d«s
reliques, — montra ce jour-là que sa puissance est grande ; car en
sévissant sur une fille humble et pauvre, il fit voir quelles peines
il réserve aux riches superbes qui l'offensent. Et Guibert, toujours
soucieux d'apporter ses preuves, ajoute: «Dans l'église où ce pro-
dige s'est opéré et m'a été raconté, le p)rêtre, qui fut témoin,
m'a montré le fil qui est d'une grosseur extraordinaire et encore
taché de sang. »
Le miracle précédent est celui d'un saint qui entend défendre
ses prérogatives ; en voici quelques autres qui sont vraiment
mihs pour les bons moines de Nogent. Dans l'église à laquelle je
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 353
suis attaché, raconte notre abbé, un homme d'armes dérobe des
bœufs qui appartenaient aux frères. Arrivé au château de Chauny,
il fait cuire un des bœufs, afin de le manger avec ses complices ;
mais à l'instant même où il commençait à mâcher le premier
morceau de viande, les deux yeux lui sortent de la tête et sa lan-
gue est t irée hors de la bouche ; ainsi restitution fut faite à l'église
bon gré mal gré.
Un autre homme s'efforçait d'enclaver sans sa pêche une
portion de la rivière nommée l'Aiglette. La pêche en cet endroit
était de toute antiquité réservée à nos frères ; aussi le pêcheur des
moines ne pouvait plus exercer sa fonction et le monastère était
accablé de réclamations. La Reine du Ciel prend la défense de ses
serviteurs et elle frappe le chevalier d'une paralysie ; et comme
cet impie attribuait sa maladie au hasard et non à la vengeance
divine, la Vierge Marie lui apparut durant son sommeil et lui
appliqua sur la joue quelques rudes soufflets ; saisi d'effroi et
rendu sage par les coups, il vint me trouver, dit Guibert, et res-
titua ce qu'il avait envahi. Ces faits me prouvèrent que personne
ne se montrait ennemi de mon église de Nogent, sans souffrir
un dommage évident.
A Compiègne, un prévôt royal attaquait les droits de l'église de
la bienheureuse Vierge Marie et des bienheureux Corneille et Cy-
prien. Les clercs s'assemblèrent au milieu de la place publique et
le supplièrent au nom de puissante Vierge et des saints patrons ;
cet homme, loin de déférer à ces prières, couvre d'opprobres les
serviteurs de Dieu ; mais pendant qu'il parlait il tombe de cheval
et ses chausses sont souillées par les excréments que laisse échap-
per son ventre.
Guibert est décevant : après les fines et courageuses critiques
du traité des reliques, nous sommes étonnés de le voir admettre
avec ingénuité une multitude de miracles interlopes. C'est que
trois courants d'idées se rencontrent et se heurtent en son esprit :
il est admirateur des anciens et disciple de saint Augustin, d'où
son amour de la vérité et son horreur des prodiges magiques ; mais
il est encore physicien et clerc, d'où ses superstitions souvent
intéressées.
Sa physique est celle de son époque ; comme tout le monde,
il admet que les êtres qui nous entourent sont des forces plus ou
moins conscientes, presque des démons ; la nature entière lui
23
354 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
apparaît comme une société hiérarchisée de qualités plus ou
moins mystérieuses, qui tantôt se contrarient, tantôt se favori-
sent. La maladie ressemble à un mauvais esprit qui tourmente-
rait le corps, et les reliques, forces privilégiées, possèdent comme
une vertu magique. Voici deux faits très caractéristiques de ce
mode de pensée ( Vie, 111,20) : La ville où Guibert est né vénérait
un bras du bienheureux martyr Arnoul, qui semble posséder une
agilité merveilleuse ; quand il fut apporté, les habitants, voulant
éprouver s'il était vraiment le bras d'un saint, le jettent dans
les flammes, aussitôt il s'en arrache en sautant rapidement hors
du feu. Plus tard, des voleurs veulent le dérober à l'église ; déjà
ils le tenaient, mais il s'échappa de leurs mains et il ne permit
pas qu'on le transportât ailleurs. Un des cousins de Guibert tombe
malade ; on apporte le bras de saint Arnoul ; à peine a-t-on tou-
ché avec ce bras la partie souffrante que la douleur se déplace
et passe dans un autre endroit ; à mesure qu'elle fuit, on la pour-
suit en la touchant avec le bras sacré ; à la fin, après quelques
courses à travers les membres et le visage, elle se réfugie dans le
cou et les épaules et toute la violence du mal se concentre en ces
deux points ; la peau se soulevant un peu, comme celle d'un rat,
forme une sorte de boule et la douleur disparaît. La guérison
semble ici se confondre avec l'expulsion d'un mauvais génie,
c'est une sorte d'exorcisme.
Une telle conception animiste de la nature est complétée par
l'exemplarisme universellement admis au Moyen Age ; les êtres
inférieurs symbolisent les supérieurs et la création entière est
une vaste périphrase qui redit, à travers le temps et l'espace, les
pensées divines. L'Ancien Testament préfigure le Nouveau ; les
animaux et les plantes représentent en action les vertus ou les
vices, le chien la fidélité et le renard la ruse, bref notre vie présente
n'a de signification que comme annonce d'une vie future. Tout
est image et prophétie. Aussi ne nous étonnons pas de voir Gui-
bert croire à l'astrologie, cette pseudo-science devait être à ses
yeux aussi certaine que, pour nous, les prédictions de l'Annuaire
du Bureau des Longitudes.
La foudre annonce la défaite des Turcs ; une nuit devant Antio-
che, le feu du ciel tombe sur le camp des ennemis ; s'ils avaient
eu de l'intelligence, ils auraient prévu la catastrophe que leur
annonçait cette apparition extraordinaire [Gesia, V, 5), Après
avoir raconté les malheurs de la ville de Laon et quelques assas-
sinats de prêtres par d'autres prêtres, Guibert ajoute [Vie,
III, 11) : Des visions apparurent qui présageaient tous les matix
LES IDÉES MORALES DU XII*' SIÈCLE 355
que nous avons rapportés : un homme vit un globe tomber sur
Laon, ce qui signifiait qu'un malheur allait tomber sur cette cité.
Un de mes rehgieux aperçut en songe trois poutres énormes pla-
cées contre les genoux du crucifix dans l'église de la Vierge
Marie, et le lieu oîi Girard fut assassiné (sur l'ordre de l'évêque
Gaudri) lui parut couvert de sang. Le crucifix désigne Gaudri,
personnage le plus important de l'égHse de Laon ; et les poutres
près de tomber sur lui sont les mauvais moyens qu'il employa
pour parvenir au siège épiscopal, le meurtre de Gérard et les cri-
mes dont il se rendit coupable envers le peuple, trois choses qui
amenèrent sa mort. En outre, comme je l'ai appris des moines
de Saint- Vincent, pendant la nuit on entendait dans la ville ée
grands bruits et on voyait dans les airs des embrasements d'in-
cendie, phénomènes causés, croyait-on, par les mauvais esprits.
Enfin, avant que les désordres éclatassent, naquit à Laon un en-
fant double, il avait deux têtes et deux corps jusqu'aux reins ;
il fut baptisé et vécut trois jours. En un mot beaucoup de pro-
diges eurent lieu et l'on ne doutait nullement qu'ils n'annonças-
sent à l'avance les horribles malheurs qui suivirent.
Tous ces miracles ne sont pas seulement la conséquence d'une
conception du monde empruntée au stoïcisme et transformée par
le symbolisme chrétien ; ils ont en outre un caractère nettement
clérical. Ils n'ont pas pour rôle d'élever l'âme humaine, toutes les
âmes humaines, vers leur Père céleste ; mais simplement d'éton-
ner ou de défendre un couvent. Ce n'est pas aux miracles évan-
géliques qu'ils ressemblent, mais à ceux des. apocryphes.
Guibert ne manifeste pas avec moins de force ses sentiments de
clerc dans les jugements qu'il émet sur les événements sociaux.
Sa haine pour les communes naissantes est célèbre, c'est qu'il
voit en ces nouveautés un grave danger pour l'indépendance des
églises [Vie, III, 7 ; édit. Bourgin, p. 156) : l'anarchie régnait
à Laon :
Le clergé, les archidiacres et les grands, voyant comment les choses allaient
et recherchant tous les moyens de tirer de l'argent des hommes du peuple
traitèrent avec ceux-ci par'doi)ul6s, offrant de leur accorder, s'ils payaient
une somme convenable, la faculté de former une commune. Or voici ce qu'on
entendait par ce nom exécrable et nouveau : tous les habitants redevables
par tête d'un certain cens devaient acquitter une seule fois dans l'année envers
leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude, et se racheter par une
amende légalement fixée, s'ils tonïbaient dans quelque faute contraire aux
356 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lois. A cette condition ils étaient entièrement exemptés de toutes les charges
et redevances qu'on a coutume d'imposer aux serfs. Les hommes du peuple,
saisissant cette occasion de se racheter d'une foule de vexations, donnèrent
des monceaux d'argent à ces avares, dont les mains étaient comme autant
de goufres qu'il fallait combler. Ceux-ci rendus plus traitables par cette pluie
d'or, promirent, sous la foi des serments, de tenir exactement les conventions
passées.
Pour Guibert la commune est une violation des traités anti-
ques, donc de la justice, et elle s'explique par l'avarice et la tra-
hison des chefs, par l'esprit frondeur du peuple qui ignore et igno-
rera toujours la raison.
Toutefois l'attachement de Guibert à l'Eglise n'étouffe pas
en lui tout autre sentiment et on trouve chez lui un patriotisme
qui mérite d'être signalé. Déjà chez l'abbé de Bourgueil nous
avons reconnu l'amour des rives douces et riches de la Loire
aux eaux si pures, et nous verrons que Pierre de Blois regret-
tait en tous ses voyages le beau pays de France ; mais nulle
part au xii^ siècle la fierté d'être Français ne s'est exprimée
avec autant de force que sous la plume de Guibert : « L'année
dernière, écrit-il dans ses Gesia Dei per Francos (II, 1 ; Mg. 697),
je m'entretenais avec l'archidiacre de Mayence et je l'entendis
vilipender notre roi et notre peuple, parce que le roi de France
avait bien accueilli le pape Pascal ; je lui dis alors : Si vous tenez
les français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez
pouvoir insulter un nom dont lacélébrité s'est étendue jusqu'à la
mer Indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s'est adressé
pour demander du secours contre les Turcs ? N'est-ce pas aux
français ? Si ceux-ci n'eussent eu la supériorité, s'ils n'eussent
opposé une barrière aux avances des nations barbares, par l'ac-
tivité de leur esprit et leur ferme courage, tous vos teutons, dont
le nom même est ignoré, n'auraient été d'aucune utilité. Et je le
quittai sur ces mots. Je reconnais cependant, et tout le monde
le croira sans peine, que c'est Dieu même qui avait réservé cette
nation des français pour une si grande entreprise ; car nous savons
avec certitude que, depuis le moment où ils ont adopté le signe
de la foi que leur apporta le bienheureux Rémi, ils n'ont jamais
été atteints d'aucune de ces contagions perfides qui ont altéré
la foi des autres nations. Remarquons encore que ces mêmes
français, qui conquirent les terres des Gaulois devenus chrétiens,
ne persécutèrent jamais ces derniers pour leur foi ; au contraire,
leur générosité naturelle les porta à combler de présents ceux que
les Romains avaient décimés par le fer et par le feu. Vis-à-vis
lès étrangers, ils sont non moins affables ; ceux qui leur arrivent
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 357
d'Espagne, d'Italie ou de tout autre pays sont accueillis avec
grande affection. Leur amour pour les apôtres et les martyrs
a maintenu chez eux la foi intacte et leur a mérité le plus beau des
triomphes, la conquête de Jérusalem. Et comme cette nation a
porté le joug chrétien dès son adolescence, elle demeurera tou-
jours incomparable au milieu des autres, une nation noble, sage,
belliqueuse, magnifique et pure. Aussi le nom de ce peuple est-il
devenu le plus bel éloge qui puisse être fait, et nous appelons sin-
cère et franc le breton, l'anglais ou l'italien que nous estimons.
«La grandeur du peuple français se manifeste dans la croisade ;
c'est la nation entière qui se soulève. Honneurs et seigneuries
sont dédaignées, les femmes les plus belles sont méprisées comme
des sarments desséchés et toutes les volontés, sans pression ni
violence, mais librement, se tendent vers le but sublime. Nul be-
soin de prédication et chacun, en se croisant, anime les autres
par ses paroles et par son exemple. Riches ou pauvres, tous mon-
trent la même ardeur ; les pauvres s'ingénient à trouver des res-
sources, et ils en trouvent ; les riches vendent terres et châteaux.
Ainsi s'accomplit la parole de Salomon : les sauterelles n'ont pas
de roi et cependant elles marchent par bandes. Les sauterelles
françaises étaient restées longtemps inertes, engourdies et glacées
dans leur iniquité ; mais aussitôt qu'elles sont vivifiées par le
soleil de justice, elles prennent leur vol et leur généreuse nature
les porte aux nobles actions. Elles n'eurent pas de roi, car chaque
âme fidèle n'eut d'autre chef que Dieu ; chacun se considérait
comme l'associé de Dieu, nul ne doutait que Dieu marchait de-
vant lui, et tous se réjouissaient d'avoir Dieu pour inspirateur,
pour soutien et pour consolateur. Ce mouvement qui porte les
sauterelles à sortir, qu'est-ce autre chose que la pureté qui pousse
les peuples les plus nombreux à désirer une seule et même chose.
Et d'autres peuples suivirent les français ; et une rivalité géné-
reuse s'établit entre les nations ; on vit accourir les écossais sau-
vages, jambes nues et portant leurs vivres dans un sac attaché au
dos. Les français ont entraîné le monde entier )){Gesta 1,1, Mg.586).
C'est à chaque page du Gesta Dei per Francos, — titre signifi-
catif ; — que se manifeste le patriotisme de Guibert ; mais, chose
remarquable, cet amour ardent de la nation française n'aveugle
pas Guibert et notre auteur signale impitoyablement, les. fautes
des rois et des barons de France. « Le patriotisme de Guibert
n'est pas dynastique », dit avec beaucoup de justesse Georges
Bourgin, dans l'introduction à son édition de V Histoire de ma vie
(p. xxiii) ; il n'est pas davantage populaire, ou féodal, ce ne sont
358 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ni les vilains, — il les méprisait, — ni les nobles chevaliers, ni les
rois qu'aime Guibert de Nogent, c'est l'ensemble de toutes les
classes du pays, et il les aime dans le présent et dans le passé ;
il est fier d'être le descendant des Francs de Clovis et le contem-
porain des Francs vainqueurs de Jérusalem.
Nous sommes portés à croire que Guibert a puisé ce sentiment,
qui apparaît si moderne, dans son commerce prolongé avec l'an-
tiquité; il avaitlu Virgile et Tite-Live et il avait vu qu'au-dessus
des individus plus ou moins criminels, vivait, éternelle, pure et
triomphante, la Cité Romaine, il aima le peuple franc comme les
anciens avaient aimé leur ville. Une nuance toutefois existe entre
ces deux patriotismes : le Romain aime surtout une abstraction,
la Cité qu'il divinise, Guibert est un esprit plus concret ; ce qu'il
aime, ce sont les Francs et les Gaulois de jadis, et, aujourd'hui,
c'est l'ensemble des individus qui composent la nation. Sans doute,
il sait que dans cette multitude des criminels existent, évêques
simoniaques, prêtres assassins, barons cruels et détrousseurs de
bourse ; il sait que les passions grondent toujours dans la bête
humaine, et il l'a vu de près lors de la fondation de la commune
d« Laon ; mais il sait aussi que c'est le peuple de France qui est le
plus ferme et le plus généreux défenseur de l'Eglise ; et sa fierté
aristocratique, — car il est de noble famille, — se trouve d'accord
avec sa fierté de clerc pour se réjouir d'appartenir à un si grand
peuple.
L'attitude morale de Guibert de Nogent est très humaine, car
elle est très complexe. D'abord il a longuement fréquenté saint
Augustin, et il a été le disciple du grand saint Anselme, le Platon
médiéval ; aussi a-t-il une forte tendance à spiritualiser la reli-
gion; l'interprétation littérale de la Bible, quand elle conduit à
un dogme grossier, lui répugne ; ainsi il ne veut pas qu'on attribue
aux bienheureux des jouissances charnelles, ni les plaisirs de la
table ni les joies brutales de la chasse ; pour la même raison il se
refuse à croire que le feu des enfers soitmatériel. Un bonheur spi-
rituel récompense les élus; c'est une douleur spirituelle qui châtie
les damnés ; — leurs pleurs et leurs grincements de dents ne
sont que la tristesse et la fureur qui torturent leur âme ; et le feu
qui les brûle, ce sont leurs désirs toujours inassouvis. Le grand
saint Grégoire a pu dire le contraire ; mais, sur ce point, ne le
suivons pas, il serait un maître dangereux en nous habituant à
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 359
mélanger le corporel et le spirituel, et, par suite, à fausser la nature
du spirituel [De pignoribiis sanclorum, IV, 4 ; Mg. 673).
C'est presque toujours sur un texte de saint Augustin qu'il
appuie sa critique des faux miracles et des fausses reliques. Par
le grand évêque d'Hippone, Guibert a retrouvé l'amour de la
vérité pure ; et, comme il était sincère, il n'a pas hésité à manier
la critique ; à la suite d'Augustin, de Cicéron et de Sénèque, il a
pourchassé l'erreur avec une telle vigueur qu'il semble parfois
le contemporain des meilleurs historiens modernes.
Toutefois la conception d'une religion spirituelle n'est, chez
Guibert, qu'un reste du passé, non une conquête de son expé-
rience personnelle ; aussi n'est-elle pas assez puissante pour modi-
fier profondément sa pensée. Sur les démons et les reliques, il
peut contester quelques faits, mais en somme, il pense comme tous
ses contemporains et sa religion est aussi naïvement matéria-
liste ; pour lui, comme pour tout le monde, les démons habitent
l'atmosphère et ils se plaisent à s'immiscer dans les affaires hu-
maines et à s'assurer, par une action charnelle, une plus ou moins
nombreuse postérité terrestre. Guibert croit aux démons incubes,
dont sa mère manqua d'être victime.
Ses sentiments envers les juifs comportent les mêmes contra-
dictions. Il discute avec eux et il écrit deux traités pour les con-
vertir ; c'est donc qu'il les croit susceptibles d'être éclairés. Mais
il vivait dans une époque trop confuse pour avoir pleinement
confiance en la raison ; les arguments humains sont trop fragiles
et souvent l'hérétique est plus habile que le croyant ; aussi Dieu
doit-il intervenir : Un juif discutait avec un clerc [Trad. de incar-
natione, III, 11 ; Mg. 528), et le clerc était réduit au silence par la
science du juif, mais Dieu intervient : je vais prendre un tison
ardent, s'écrie le défenseur de la foi ; et sa main reste intacte,
sans aucune brûlure. Parfois Dieu intervient d'une façon plus
brutale, par l'intermédiaire d'une foule en fureur, et Guibert
semble toujours approuver les violents. Un jour [Vie, II, 5), des
hommes de Rouen se lamentaient : nous avons pris la croix
et nous allons bien loin combattre les ennemis de Dieu. Or, ici
même, nous avons des juifs qui sont les pires infidèles. Commen-
çons notre croisade par les tuer. Aussitôt ils courent aux armes,
chassent les juifs dans une église, où ils les massacrent tous, hom-
mes et femmes ; seuls eurent la vie sauve qui se soumirent à la
foi chrétienne. Pendant ce carnage, un homme vit un petit en-
fant dont il eut pitié et qu'il sauva ; et Guibert. nous donne la
vie édifiante de cet enfant ; la femme très bonne qui le reçoit
360 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lui demande s'il veut être baptisé : l'enfant ne s'y refuse pas, car
il se croyait destiné au genre de mort dont il avait vu frapper tous
ses coreligionnaires. Au baptême, un miracle prophétique : le
converti deviendra un chrétien instruit, fervent et particulière-
ment amateur de la chasteté.
Ce dernier trait est à retenir ; si Guibert n'aime pas les juifs
et s'il applaudit toujours aux colères populaires contre l'hérésie,
c'est qu'il est convaincu que le juif est l'intermédiaire naturel
entre les démons libidineux et les chrétiens. C'est un juif médecin
et habile en maléfices qui met un moine en rapport avec le prince
scélérat ; et après un sacrifice honteux, le misérable religieux
devient sorcier et il change en un chien monstrueux la femme qu'il
fréquentait {Vie, I, 26).
Guibert n'érige pas en thèse, comme saint Bernard ou Baudri
de Bourgueil, l'extermination des hérétiques ou des païens qui
refusent de se convertir ; mais il approuve les massacres. Deux
frères étaient accusés d'hérésie {Vie, I, 17) ; ils protestent de leur
innocence ; mais on sait qu'il ne faut pas se laisser abuser par les
mensonges des pécheurs, aussi Guibert propose-t-il à l'évêque de
soumettre les accusés à l'épreuve de l'eau ; les malheureux sont
convaincus, et jetés immédiatement en prison avec deux autres
hérétiques qui étaient venus par curiosité assister à l'épreuve des
deux frères. Mais le peuple, craignant que le clergé ne montre trop
de faiblesse, court à la prison, s'empare des pécheurs et les brûle
sur un énorme bûcher. Pour empêcher la propagation d'une héré-
sie détestable, conclut Guibert, le peuple de Dieu déploya un
zèle bien légitime.
Guibert a une excuse pour approuver ces lynchages : l'hérésie
est à ses yeux un danger public. N'oublions pas que pour lui,
naturel et surnaturel sont deux mondes étroitement unis, et
même mélangés. Dieu intervient sans cesse en faveur de ses ser-
viteurs et les démons ne sont pas moins actifs ; ils habitent l'at-
mosphère et ils manifestent leur méchanceté par des cataclysmes
de toute sorte : maladies, orages, séditions. Un hérétique, c'est
un allié des puissances mauvaises, il a fait un pacte avec elles ;
bref, c'est un traître, que la communauté chrétienne doit pour-
chasser. Leur vie est d'ordinaire remplie de crimes ; ainsi les héré-
tiques dont il vient de nous raconter le massacre, Guibert nous
assure qu'ils ressemblent fort aux manichéens dont parle saint
Augustin ; ils réprouvent toute union entre l'homme et la femme ;
— à ce compte, disons-le en passant, la conception de Guibert
sur la virginité est, elle aussi, teintée de manichéisme, — et si
LES IDÉES MORALES DU XII« SIÈCLE 361
un enfant naît parmi eux, ils le brûlent, font un pain avec les
cendres, et tous ceux qui ont communié à cette horrible hostie
demeurent irrémédiablement enracinés dans leurs erreurs.
Quelques germes raisonnables qui viennent d'un lointain passé,
Augustin et Cicéron, mais qui ne se développent pas et ne produi-
sent presque aucun fruit, étouffés qu'ils sont par toutes les supers-
titions de l'époque, telle apparaît la morale rationnelle de Guibert.
■Notre abbé se contente de la morale d'autorité que prêchait l'E-
glise, et on n'ose le lui reprocher. Les hommes avec qui il vivait
étaient rudes et ils n'auraient rien compris à un enseignement
qui eût fait appel à leur raison. Ils n'avaient que des passions bru-
tales :voiciThoraasde Couci qui s'amuse à tuer avec raffinement ;
son grand plaisir, c'est de suspendre ses victimes par leurs parties
génitales, jusqu'à ce qu'elles s'arrachent {Vie, III, 11) ; voici des
prêtres qui se tuent pour un simple froissement d'amour-propre
ou des évêques simoniaques qui dilapident en des orgies les biens
qui devraient être distribués aux pauvres : de telles brutes ne
pouvaient être sensibles qu'aux ordres d'une morale autoritaire,
appuyée au besoin par une solide trique.
Admirons plutôt Guibert de Nogent d'avoir été l'un de ces
clercs lettrés qui ont maintenu, au milieu d'un siècle dur, le
culte des lettres antiques ; grâce à eux, la raison ne s'est pas
éteinte et si, plus tard, elle s'est épanouie en une morale à la fois
humaine et chrétienne, c'est aux vieux lettrés du xii^ siècle, et
en particulier à Guibert de Nogent, que doit aller notre recon-
naissance.
(A suivre.)
L'exotisme dans la littérature française
depuis Chateaubriand
par Pierre JOURDA,
Professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier.
vrii
L'appel de la Mer et des Iles.
Vers les continents d'or, de marbre et de corail,
Sous le vent dur fouettant de son large éventail
De mer en mer leurs vitesses entrecroisées,
Les navires s'en vont, pareils à des pensées...
écrira Verhaeren, dans les Forces Tamulhieuses. Romanciers
ou poètes, nos écrivains ont, de très bonne heure, entendu l'appel
de la mer et des îles. Flaubert rêve d'elles autant que de l'Inde
ou de la Chine à l'heure où il écrit ses premiers essais :
Passons les océans larges où les baleines et les cachalots se font la guerre.
Voici venir comme un grand oiseau de mer qui bat des deux ailes sur la sur-
face des flots, la pirogue des sauvages ; des chevelures sanglantes pendent à
la proue ; ils se sont peint les côtes en rouge ; les lèvres fendues, le visage
barbouillé, des anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la
mort... Leurs femmes, nues, seins et mains tatoués, élèvent de grands bûchers
pour les victimes de leurs époux qui leur ont promis de la chair de blanc, si
moelleuse sous la dent (1 )...
C'était obéir à une mode ancienne, déjà, et qui, mieux que dans
les Chansons Madécasses (1 787) de Parny, avait trouvé sa parfaite
expression dans Paul el Virginie ou dans certaines pages de Cha-
teaubriand. Le xix^ siècle, — et c'est peut-être la forme la plus
nouvelle de l'exotisme, — a connu un exotisme de la mer et des
îles, — Mascareignes, Antilles, Polynésie, — qui, discret au temps
du Romantisme (2), s'affirme avec le Parnasse et trouve en Loti
(1) Novembre {Œuvres de jeunesse, Gonard, II, 242).
(2) On en trouve les premières manifestations dans le Georges d'A. Dumas
qui se déroule à l'île de France (1843) et dans les romans maritimes d'Eu-
gène Sue que Balzac égalait à ceux de Gooper (cf. Balzac, édit. Bouteron,
Œuvres diverses, t. II, p. 115 et 587).
l'exotisme dans la littérature française 363
un peintre et un poète inégalés, avant de hanter l'imagination
du Marius et du Piquoiseau de Pagnol.
Charme monotone et berceur des longues traversées, luxuriance
splendide de la végétation tropicale, langueur et facilité volup-
tueuse delà vie aux îles, — La Martinique, Bourbon ou Tahiti, —
autant de thèmes qui vont trouver l'audience du public. On tra-
duit F. Cooper, dont les romans maritimes font concurrence aux
romans historiques de W. Scott. On se passionne pour la question
de l'esclavage : M^^^ de Duras publie, en 1824, la touchante his-
toire d'Ourika ; Gh. de Rémusat écrit un drame sur la révolte de
Saint-Domingue ; Victor Hugo conte avec une juvénile faconde
les exploits de Bug Jargal, de Biassou, de Léopold d'Auverney,
du sergent Thadée et du nain Habibrah : il y a dans ce premier ro-
man beaucoup de fantaisie et de couleur locale : scènes de sor-
cellerie nègre (déjà la magie noire !), combats, supplices, rien ne
manque de ce qui pouvait corser la description d'une révolte
dont les sanglantes cruautés hantaient encore les imaginations.
Le livre truculent, mais maladroit, n'est, dansl'histoire de l'exo-
tisme, qu'un accident, un témoin de la naissance d'une mode.
Autrement importante est une courte nouvelle de Mérimée,
une des premières qu'il ait écrites, Tamango, où il est question de
la traite des noirs. Conçue dans la formule de sobre sécheresse
qui est celle de V Enlèvement de la Redoute, elle conte la triste
histoire du roi nègre Tamango qui vend ses prisonniers à des mar-
chands d'esclaves ; il est enlevé lui-même par un traitant ; il
pousselesnoirsà la révolte, qu'il domine encorepar son ascendant,
massacre l'équipage, mais est incapable — et pour cause ! — de
ramener le navire en Afrique : les uns après les autres, les escla-
ves, maîtres du brick, meurent de faim; Tamango, miraculeuse-
ment sauvé, devient cymbalier d'unrégiment anglais. Ces pages
rapides, synthèse de l'existence des négriers, sont excellentes.
Les longs détails sur les aménagements du brick i Espérance sont
d'une irréprochable et ironique précision : Mérimée est ravi de ré-
véler que le capitaine Ledoux se fit une célébrité en imaginant de
coucher, dans l'entrepont de son navire, perpendiculairement
aux deux rangées d'esclaves qui l'occupaient normalement, une
dizaine de nègres supplémentaires, ce qui augmentait la valeur
de sa cargaison. Que de scènes d'un abominable pittoresque !
Voici l'achat des esclaves : Tamango, vêtu d'un habit d'uni-
forme orné des galons de caporal et de quatre épaulettes, se gonfle
d'importance ; les esclaves défilent, le cou pris dans une fourche
de six pieds ; le négrier fait son choix avec d'âpres critiques ; on
364 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
boit l'eau-de-vie, copieusement ; avec de «mauvaises cotonnades,
de la poudre, des pierres à feu, trois barriques d'eau-de-vie, cin-
quante fusils mal raccommodés », Ledoux achète 160 esclaves ;
on substitue à leurs fourches « des carcans et des menottes en fer,
ce qui montre bien la supériorité de la civilisation européenne »,
et, pour une bouteille d'eau-de-vie supplémentaire, Ledoux ac-
quiert 30 esclaves de plus ; Tamango, ivre, lui donne une de ses
femmes, et quand, dégrisé, il vient la réclamer, il se voit enlevé à
son tour. La traversée s'effectue sans encombre ; le capitaine est
content : « Son bois d'ébène se maintenait sans avaries » ; quel-
ques esclaves meurent-ils ? C'est une bagatelle... Par hygiène
on leur accorde quelques instants de promenade sur le pont.
La révolte éclate lorsque Tamango a menacé ses compagnons
des foudres de Marna Jumbo, le Croquemitaine des nègres, « une
grande figure blanche... avec une tête grosse comme un boisseau,
des yeux larges comme des écubiers et une gueule comme celle
du diable »... L'équipage massacré, le navire vogue à la dérive ;
les esclaves libérés et ivres d'alcool rêvent de l'Afrique, « des
gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs dont l'om-
bre couvre tout un village », et le brick erre à l'aventure jusqu'à
ce qu'il soit capturé par une frégate anglaise.
La narration est d'une impeccable, d'une cynique, d'une émou-
vante froideur : pas une note de sensiblerie. Mais quel effet l
Mérimée obtient tout de son lecteur sans agir sur lui par des pro-
cédés extérieurs. L'horreur qu'il veut provoquer, et qu'il pro-
voque, naît du seul récit, atroce dans sa sobriété, bien supérieur
aux développements un peu verbeux de Hugo (1).
Près de cette nouvelle pâlissent et la chanson créole de
Miûe Desbordes-Valraore (2) et les pages d'Indiana que G. Sand
consacre à l'île Bourbon. Il y a dans ce livre, pourtant, des indica-
tions qui annoncent celles des Poèmes Barbares : la silhouette de
la voluptueuse et fidèle Noun, servante d'Indiana, fait songer
aux Malabaraises de Baudelaire ; derrière les stores de raphia,
sous les varangues, Indiana fait la sieste ou fume, respirant l'odeur
des rizières fleuries ; elle monte, au crépuscule, sur quelque piton
pour voir le soleil se coucher, pousse jusqu'à la ravine Saint-Gilles,
jusqu'à la vallée étroite et profonde du Bernica qui se cache entre
deux murailles de rochers, foisonnante de bananiers, de letchis.
(1) Mosaïque, édit. Levaillant, 1933, p. 51-55, 59, 61. Cf. ibid.; La partie
de trictrac, des pages curieuses sur la vie à bord des voiliers.
(2) Œuvres poétiques, Lemerre, 1886, p. 137.
l'exotisme dans la littérature française 365
d'orangers et que survolent goélands et pétrels. Au chant mono-
tone de la cascade, Indiana rêve de Madagascar ou de la France ;
elle pense y mourir, au clair de lune, dans les bras de celui qu'elle
aime, Ralph.
t;'est là que je voudrais, dit-elle, par une belle nuit de nos climats, m'ensc-
velir sous ces eaux pures, et descendre dans la tombe fraîche et fleurie qu'offre
la profondeur du gouffre verdoyant.
Beau décor romantique et qui, s'il n'a pas encore la couleur
des paysages parnassiens, n'en contribue pas moins, après Ber-
nardin de Saint-Pierre, à mettre les îles h la mode (1).
Plus vrai, peut-être, mais moins évocateur, Auguste Lacaus-
sade, précurseur malhabile de Leconte de Lisle, né à Bourbon
en 1817, publie en 1839 les Salaziennes, en 1852 Poèmes et Pay-
sages où il évoque les îles perdues au fond de l'océan Indien, le
Piton des Neiges, le lac des Goyaviers, les Pamplemousses, la
cascade Sainte-Suzanne, le cap Bernard, tout le décor de Paul et
Virginie. Il invite celle qu'il aime à fuir là-bas :
Aux bords des mers de l'Inde, il est un doux rivage,
Sol riche, où tout est grand, immaculé, sauvage,
Où l'arbre, débordant de sève et de santé,
Lutte avec les grands monts de force et de beauté.
Où la liane d'or aux cloches de topaze.
Tapissant les rochers de leur cime à leur base,
Couvrant des mangliers les feuillages amers,
Trempe ses verts cheveux dans le saphir des mers.
Là tout est vie, et flamme, et senteurs, et murmures,...
Le frais matin s'éveille au sifflement des merles...
C'est dans un de ces nids, retraite parfumée.
Qu'il ferait bon de vivre, ô douce bien-aimée...
Ses poèmes ne sont pas dépourvus de prosaïsme ou d'une rhé-
torique assez conventionnelle et qui s'essouffle vite. Très roman-
tiques d'allure, ses vers ne laissent pas d'être maladroits, qu'il
peigne « le char du jour plongeant ses flamboyants essieux »
dans l'océan, ou rêve de s'asseoir « sous les hauts bancouliers ».
Décrit-il le paysage où s'est déroulée son enfance, il ne fait que
reprendre un thème lamartinien, — celui de la fuite du temps,
avec des accents plus mâles sans doute que ceux du Lac, mais
sans originalité, et où l'on sent vibrer des tonalités pseudo-clas-
siques :
Le fllao soupire où souriait la rose...
(1) Indiana (1832), p. 236-241, 258, 295, 298-299.
366 RKVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Il peine à décrire l'aube :
Les iforêts d'orangers couverts d*étoilfes blanches,
Les bibaciers, baignés de lumière et d'odeurs,
Au souffle du matin font pleuvoir de leurs branches
Avec les fruits ambrés la neige de leurs fleurs...
OU la dure existence des travailleurs. Son Heure de Midi malgré
quelques accents originaux reste très inférieure au Midi de Le-
conte de Lisle :
L'immobile palmier des savanes brûlantes,
Abritant les troupeaux de ses rameaux penchés,
Courbe languissamment ses palmes indolentes
Sur les bœufs ruminants dans son ombre couchés.
La nature n'a plus ni brises ni murmures ;
Le flot tarit ; dans l'herbe on n'entend rien frémir ;
Les pics ardents, les bois aux muettes ramures.
D'un morne et lourd sommeil tout setnMe au loîn^opttiir (1).
Poète sincère, mais maladroit ouvrier, il traçait la voie à de
vrais poètes : l'attrait mystérieux, indicible, des îles, Baudelaire
l'évoquera puissamment.
De son voyage à Maurice et à la Réunion, il gardera toute sa
vie une profonde nostalgie :
.J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux...
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des flots et des splendeurs,
Et des esclaves nus tout imprégnés d'odeurs
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes...
Il a rêvé de <« la gloire du soleil sur la mer violette ».
La gloire des cités dans les soleils couchants.
Son imagination restera grisée des parfums exotiques, trop
peu de temps respires :
Je vois un port rëmftli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des vers tamariniers
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers...
(1) Poèmes et Paysages, p. 250-251, 143, -79, 312, 285, 291.
l'exotisme dan? la littérature française 367
Jusqu'à sa mort, il cherchera à Paris, en de prosaïques amours,
d'impossibles extases, celles que lui avaient procurées de rapides
amours descales, la belle Dorothée, dont il admirait la jambe
luisante, le corps moulé dans une robe de soie; l'odeur d'une che-
velure lui suffit pour évoquer les paysages qu'il aime (î\ Toutes
ces impressions trouveront leur synthèse dans l'admirable, la
magique Inviiation au Voyage, cri de mélancolie sensuelle aux
sonorités suavement harmoniques, auquel font écho des pages
échevelées. ampoulées, mais riches d'images mystérieuses, évo-
catriees. que notait peu après Isidore Ducasse et que nous pou-
vons, sinon comprendre, au moins sentir à la lumière de certaines
tentatives modernes.
Mais la gloire de chanter sous une forme définitive la mer et les
îles devait revenir aux Parnassiens, à Leconte de Lisle surtout
dont l'exactitude précise est sans défaut : il était admirablement
aisé par une expériencepersonnellequiiaisait défaut à nombre d'é-
crivains, par son imagination que guidait un sens très sur des pos-
sibilités de l'art, et par une documentation que l'on a le droit de
dire scientifique. Plus encore que Lacaussade et Baudelaire, il
fut, toute sa vie, littéralement objugué par le souvenir des tro-
piques. Il a chanté les grands cai'nassiers de Tlnde, de l'Insulinde,
de l'Afrique : le tigre, la panthère, le jaguar, le lion, roi nocturne
des oasis, qui part en chasse, au crépuscule, au milieu des cris
discordants des chacals ou des hyènes, tous poussés par la faim,
tous magnifiques et malheureux, et qui reviennent à l'aube,
sanglants, traînant leur proie. Quelle page mieux que Les Elé-
phants décrirait l'éternelle immobihté de l'Afrique, et, mieux que
les Hnrleiirf:. son troublant, son effrayant mystère ? On perçoit
en ces strophes marmoréennes comme un lointain préludes telles
notations modernes, plus précises, plus nerveuses, mais non plus
évocatrices, celles, par exemple, de M. P. Morand dans Magie
Xoire.
Mais, c'est dans l'évocation des îles surtout que l'auteur des
Poèmes Bar6a/-c5 atteint la perieciion.S'i La F uniai ne aux Lianes,
ainsi quele notejustement ^l. \'ianey, est à peine un poème exo-
tique, d'autres pages constituent de précises et lumineuses évo-
cations : la Bavine Smni-G/Wes, en même temps qu'un admirable
poème, est la mise en œuvre de données exactes ; le poète sait
décrire avec d'éclatantes couleurs le gouffre des volcans éteints,
(I^ Il faut lire, avec les Fleurs du Mal. les Petits Poèmes en prose [ct. édit.
Crépet-Conard, 19"26.. p. 51, 53. SO, 63} où se trouvent ébauchés nombre de
vers de Baudelaire.
368 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
les papillons ou les bœufs de Tamatave, les bambous, les lianes, les
cactus, les vétivers, toute la luxuriante végétation de l'île Bour-
bon. Et quelle splendeur enivrée dans sa description du Bernica,
autrement grandiose que celle de G. Sand dans Indiana ! Au
calme enchanteur de ce paysage qu'il aime, et dont il dit si bien,
en vers musicaux et précis à la fois, la suave grandeur, le poète
oppose la forêt vierge, éternelle, toute-puissante, monstrueuse :
Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,
Les assauts furieux des vents l'ont secouée,
Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée,
Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.
Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,
Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants,
Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans.
Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes...
Ses ravins, ses fleurs, ses rocs peuplés de gorilles, d'éléphants
et de buffles seront pourtant les victimes de l'homme :
Il déracinera tes baobabs superbes.
Il creusera le lit de tes fleuves domptés...
et le poète s'en attriste, comme il s'attriste, — en un tableau déli-
cat où le rythme, la couleur locale discrètement ménagée, la
composition et le sentiment s'unissent pour faire un chef-d'œuvre,
— à rappeler le souvenir de ses premières amours aux îles, et c'est
le Maiiclv/ (1 ). Voilà une forme excellente de l'exotisme : il s'agit
ici de choses vues, et bien vues, senties et rendues avec un art
parfait. L'île Bourbon ! Leconte de Lisle ne parle jamais d'elle
sans ressentir au cœur ce choc qu'éprouvait, à entendre parler
de l'Italie, Stendhal, comme lui exilé à Paris.
Voici la montagne natale, couverte de tamarins,
Les grappes de letchis et les mangues vermeilles,
Et l'oiseau bleu dans les mais en floraison...
Sur les pentes des pitons, parmi les cannes grêles et le bruit des
cascades, le poète évoque
Le fourmillement des Hindous au travail...
Les grands parents assis sous les varangues fraîches,
Et les rires d'enfants à l'ombre des bambous...
Le beuglement des bœufs bossus de Tamatave
Mêlé dans l'air sonore au murmure des flots...
(1) Poèmes Barbares, p. 183-185, 172-173, 166-171, 174-177, 204-207, 186-
189,190-192.
l'exotisme dans la littérature française 369
Il dessine, à traits rapides mais lumineux, la douceur de l'aube
indienne :
Le frais matin clorait de sa clarté première
La cime des bambous et des girofliers.
Oh 1 les mille chansons des oiseaux familiers
Palpitant dans l'air rose et buvant la lumière !
Aux aurores, il oppose dans un rythme tour à tour lourd et
léger la torpeur et la vague luminosité des nuits tropicales :
Le Temps, l'Etendue et le Nombre
Sont tombés du noir firmament
Dans la mer immobile et sombre...
La mer est grise, calme, immense.
L'œil vainement en fait le tour.
Rien ne finit, rien ne commence.
Ce n'est ni la nuit, ni le jour...
Un feu pâle luit et déferle.
La mer frémit, s'ouvre un moment,
Et dans le ciel couleur de perle
La lune monte, lentement.
Libre à lui, dans un cri d'àpre douleur, de maudire la nature,
si belle et si cruelle à la fois,
O nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,
Noirs feuillages, emplis d'un vague et long soupir.
Et vous, mondes brûlants dans vos steppes sublimes.
Et vous, flots qui chantiez près de vous assoupir.
Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abîme où dort l'oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle
Quand je n'avais encor ni souffert, ni pleuré (1) ?
il n'en doit pas moins à cette nature d'impérissables images d'un
pays que nul avant lui, nul après lui n'a aussi bien décrit.
La Réunion et l'ile Maurice devaient pourtant inspirer encore
de beaux vers à deux de leurs enfants. Lit-on encore Léon Dierx ?
J'en doute. Et cependant tel de ses poèmes, les Filaos (2), pour-
rait rivaliser avec ceu.xde son maître. P. J. Toulet, dans les Con-
Irerirnes, a, de son coté, tracé de sobres esquisses des plages qu'il
aimait, où vibre une sensibilité contenue, où la sécheresse du
(1) Poèmes Tragiques, p. 37-38, 143-144, 40-41, Poèmes Barbares, 178-182,
218-220.
(2) Œuvres, Lemerre, s. d., p. 155-157. Gf. encore J. M. de Heredia, Tro-
phées, p. 128-130.
24
370 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
style et du rythme ont une plénitude de ton rarement égalées :
Molle rive dont le dessin
Est d'un bras qui se plie,
Colline de brume embellie
Gomme se voile un sein,
Filaos aux chantants ramages.
Que je meure, et demain
Vous ne serez plus, si ma main
N'a tracé votre image...
A ces poèmes, fait écho de nos jours le poète catalan, P. Camo
qui, pour avoir longuement vécu à Madagascar, scande en de
beaux vers ses souvenirs du ciel indien,
La mort du jour austral, calme, suave et beau
Sur les terres au loin de roses colorées,
et les îles heureuses
Où vers lui accouraient pieds nus
Sombres belles, les amoureuses (1 )...
Les îles ont, pour nos écrivains, un autre charme que celui de
leur paysage : elles sont nos plus anciennes colonies. Pénétrées,
au xviii^ siècle, de l'influence française, elles gardent la douceur
vieillotte d'une ri\ ilisalion disparue. Loti n'y est pas insensible
lorsque le hasard d'une escale le fait mouiller ."i Pondichéry :
Oh ! la mélancolie d'arriver là, dans cette vieille ville lointaine et char-
mante où sommeille entre des murailles lézardées tout un passé français !
Des petites rues, un peu comme chez nous, au fond de nos plus tranquilles
provinces, des petites rues bien droites, aux maisonnettes basses, aux mai-
sonnettes centenaires, blanches de chaux sur un sol rouge ; des murs de jar-
dins d'où retombent des guirlandes de liserons ou de fleurs tropicales; des
fenêtres grillées derrière les barreaux desquelles on aperçoit quelques ligures
pâles de femmes créoles ou bien des métisses trop jolies avec du mystère
indien dans les yeux. Rue Royale, rue Dupleix, quay de la ville blanche,
qnay avec un y... (2).
F. Jammesa bien joliment fixé l'image que nous nous faisions
de ces colonies avant que la vapeur ou l'avion n'en aient fait de
(1) P. J. Toulet, Les Conlrerimes, E. Paul, 1920, p. 57-58 ; P. Camo, Poé-
sies, Messein, 1936, p. 52, 59, 63, 203.
(2) L'Inde sans les Anglais, p. 213 sqq.
l'exotisme dans la littérature française 371
trop proches lieux de croisières : l'héroïne d'un de ses romans,
Clara d'EIlébeuse, dont la famille est de la Pointe-à-Pitre (1), et
à qui un de ses oncles, conte, au pays basque, « son voyage à la
Chine », rêve de la Guadeloupe : « Il y a des forêts parfumées où
les nègres se promènent » ; elle lit, dans le Magasin des Demoiselles,
des vers d'Anaïs Ségalas, adressés à une créole, charmants dans
leur air désuet :
De peur qu'un maringouin ne touche à ton visage,
Tes nègres viennent déplier
La moustiquaire en gaze, et sous le blanc nuage,
On voit la déesse briller.
Dans l'habitation, maîtresse étincelante,
Tout un peuple noir suit tes pas.
Ton trône est un hamac, ô reine nonchalante,
Et ta couronne est un madras.
Elle se voit... en quelque bal des Antilles ou d'ailleurs, car il est encore des
noms charmants, la Floride, ou Louisiane, ou la Caroline du Sud que décrivait
un jeune marin dans le Musée des Familles. Il y a des révolutions : les champs
de canne à sucre sont incendiés et l'esclave fidèle emporte jusqu'à la cime
d'un cocotier l'enfant que veut tuer le chef des rebelles.
Nous voici ramenés à Bug Jargal, comme nous y revenons avec
H. de Régnier évoquant les nobles qui fixèrent là-bas leur foyer:
Tricorne galonné, jabot et haute canne.
Tel jadis, abordant au sable de la crique,
Il vint à Saint-Domingue ou à la Martinique,
Cultiver le café, le tabac et la canne...
Un roman de M. P. Benoit, Fort de France, met en scène, avec
d'impressionnantes descriptions de la torpeur tropicale, les que-
relles périodiques qui agitent la Guyane ou les Antilles, et il dit
vrai, son livre est un document comme ceux, plus pittoresques
encore, de Jean Galmot (2). Nos imaginations préfèrent pourtant
à ces récits, même s'ils sont prenants, les obscures mais somp-
tueuses images du Bateau Ivre.
.Je sais les cieux crevant en éclairs et les trombes
Et les ressacs et les courants ; je sais le soir.
L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.
(1) Comme celle du poète lui-même. F. Jammes, Œuvres, Mercure do
France, t. III, p. 16, 21, 32, 75,
(2) Jean Galmot, Quelle étrange histoire, 1918.
372 REVUE DES COURS ET eONFÉRENCES
J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystî<iues,
lUurninant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques,
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets...
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Et réveil jaune et bleu des phosphores chanteurs...
Leconte de Lisle, sans doute, est plus précis. Mais a-t-il mieux
que Rimbaud suggéré à nos esprits la tiédeur orageuse des nuits
équatoriales (1) ?
On n'a pas attendu Loti pour suivre dans le Pacifique Robinson
et Bougainville, et pour imiter Diderot. Méry montrait deux jeu-
nes Parisiens partant à la recherche de la Nouvelle Cythère et
d' « îles vierges de vapeur et de gaz »... Mais Juan Fernandez est
« tout anglaise, comme la place de Charing Cross ». Seront-ils
plus heureux à Otahiti, cette Otahiti dont Hugo avait montré
les filles pleurant le départ du bel étranger qu'elles aimaient ?
Pourquoi quitter notre île ? En ton île étrangère,
Les cieux sont-ils plus beaux ? A-t-on moins de douleurs ?...
Si l'humble bananier accueillit ta venue,
Si tu m'aimas jamais ne me repousse pas...
« C'est là, écrit Méry, que la pudeur est honnêtement impudi-
que... ». Mais on parle anglais à Tahiti : des missionnaires protes-
tants y ont dressé une statue de Nelson, et distribuent « des
cottes aux femmes, aux hommes des waterproofs et des panta-
lons »... Méry devait exagérer un peu (2). Un officier de marine,
MaxRadiguet, qui séjourna longtemps et à plusieurs reprises aux
Marquises, en rapporta un livre assez plat, mais riche d'indica-
tions précises où il notait qu'un « demi-siècle n'avait pas sensible-
ment vieilli les récits de Bougainville et de Cook — et où il indi-
quait, avant Loti, les traits essentiels du paysage et des mœurs :
la beauté sculpturale des femmes et leur sensualité, la façon
naïve dont, à l'arrivée d'un navire, nageant autour de lui, elles
viennent s'offrir aux matelots. Thème vite banalisé. Les tristes
amours du Français Téapo et de Taha qui meurt tuberculeuse,
semblent, moins l'art, une préfiguration de celles qui lièrent im-
(T) Les Visions d'A. Samain {Au jardin de l'Infante, p. 121) paraissent bien
pâles près de celles-ci.
(2) La ferme de l'Orange, 1857, p. 4, 5, 6, 9-12;
l'exotisme dans la littérature française 373
périssablement Loti à Rarahu : il y a là une histoire qui n'est pas
de la littérature (1).
Décrivant, dans les Poèmes Barbares, les civilisations primi-
tives, Leconte de Lisle se devait d'y faire place au Pacifique.
Il a dans un sonnet synthétique, Taconié La Genève polynésientw,
ef décrit l'albatros qui
Dnns l'immense largeur du Capricorne au pôle...
Vient, passe, et disparaît majestueusement...
Il a mis dans la bouche du dernier des Maoris de farouches
imprécations contre les blancs corrupteurs :
C'était un soir du monde austral océanique.
Ecarlste, à demi baigné des flots dormants,
Le soleil flagellait de ses rayonnements
Les longues houles d'or de la mer pacifique...
Qu'ils étaient beaux ces jours qui ne me luiront plus,
Où j'ai mangé la chair et bu le sang des braves.
Moi, chef des chefs, servi par un troupeau d'esclaves,
Dans la hutte où pendaient cent crânes chevelus...
Vaincu, il boit l'eau de feu qui lui verse l'oubli, comme elle le
versait au dernier des sachems d'Amérique (2).
La Polynésie fournira par la suite à Daudet le décor de Port
Tarascon : elle est, pourM™<^ Excourbaniès, la«Polygamille », —
« Est-ce vrai cela. Monsieur Tartarin, que dans cet affreux pays les
hommes peuvent se marier plusieurs fois ? », et le bon Tartarin
de la rassurer, — comme elle fournit à Louis Hémon la triste
histoire de la petite Tasopa, venue de Tahiti à Londres, et dé-
paysée (' dans le froid des rues boueuses, entre les hautes maisons
grises, sous un ciel chargé de pluie », — comme elle fournit à
P. Benoît le cadre d'Erromango. L'exotisme, ici, ne sert que de
décor : il n'existe pas pour lui-même ; le paysage n'est choisi que
parce qu'il permet de décrire l'atmosphère angoissante cause de
la mort du planteur Fabre ; sans doute y a-t-il là d'amusants
croquis de colons Hébridais ou Australiens, mai? l'intérêt du livre
est dans l'analyse d'une situation étrange : la solitude du planteur
dans une île peuplée de cannibales ou d'aventuriers, la sauva-
gerie inquiétante du paysage et du climat.
Mais le grand livre exotique que nous devons à la Polynésie,
(1) Max Radiguet, Les derniers sauvages, Kachette, s. d., passim.
(2) Poèmes Tragiques, p. 74-75, Derniers Poèmes, p. 59-66.
374 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
est, avec le Mariage de Loli, un roman peu connu de V. Segalen,
les Immémoriaux (1907), à la fois roman historique, destiné à dé-
crire les moeurs disparues des Maoris, et reprise satirique des théo-
ries de Rousseau et de Diderot : la Polynésie avant et après le
capitaine Cook, Tahiti païenne et Tahiti disciplinée (?) par le
protestantisme. Segalen est très loin de Loti : il y a peu de des-
criptions dans son étude, ni fresques, ni simples croquis, mais un
esf ai de reconstitution des moeurs : la lecture en est difficile, —
l'écrivain abuse des termes directement transcrits du maori ;
mais il n'en est pas moins extrêmement vivant ; Segalen a su
démêler les traits profonds d'âmes naïves et complexes, leur
soumission à leurs instincts divinisés, leur joie de vivre, leurs
superstitions ; il décrit avec une froide ironie leur adaptation au
christianisme qui n'empêche pas la persistance de leurs tendances
profondes, surtout de leur sensualité. Son livre reste captivant (1 ).
{A suivre).
(1) Pourquoi ne pas évoquer ici l'influence, à l'aube du xx« siècle, de Gau-
^'uin ? cf. les vers que lui consacre P. Camo, Poésies, p. 94-96.
Lorsque le temps aura, belle Tahitienne,
A tout jamais caché sous les grands arbres bleus
Vos corps de sombre nuit et vos grâces païennes,
Tout ne tombera pas dans le néant ombreux...
Nature et mission du Poète
dans la Poésie latine
par Jean COUSIN,
Professeur à l'Université de Besançon.
XV
Valérius Flaccus, Silius Italicus, Stace.
La mort de Néron, dernier représentant de la dynastie julio-
g, claudienne, fut suivie d'une crise politique violente qui dura un
P an et demi et qui semble avoir produit sur les contemporains
une «impression d'épouvante )>(!). Des trois successeurs de Néron,
Galba, Othon, Vitellius, deux ont péri par le fer, l'autre s'est
suicidé. Leur activité littéraire est à peu près inconnue et il est
fort douteux qu'ils aient eu le temps de se consacrer à quelque
entreprise de ce genre : on ne saurait compter en effet comme un
titre de gloire l'audition du Dominicum (2) que Vitellius donna
au Champ de Mars au début de son règne écourté. En revanche,
les Flaviens, de 69 à 96, semblent avoir apporté à la chose litté-
raire une sollicitude égale à celle dont ils ont entouré la politique.
Vespasien pensionne les rhéteurs, donne des salaires aux artis-
tes et aux poètes, fonde la première école officielle de rhétorique
et s'il chasse les philosophes et les astrologues, c'est à cause de
leur attitude politique, non pour des raisons littéraires. Titus,
improvisateur brillant, reçoit les éloges vibrants de Pline l'an-
cien (3) pour son éloquence, son sens poétique, sa culture affinée.
Quant à Domitien, il manifesta au début de son règne une passion
(1) C'est li'i l'expression juste dont se sert L. Homo {Histoire ancienne,
Glotz, 3" partie : Hisloirc romaine, t. III, p. 322). — (2) Recueil de poésies
de Néron. — (3) Pline, h. n., pracf. 5. — Tacite, h., II, 101 donne une indi-
cation qui mérite d'être retenue : scriplores Icmporum, qui potientc rerum
Flauia domo moniimenla belli huiusce composuerunt curam pacis et amorem
rei publicae corruplas in adulalionem causas Iradidere.
376 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
véritable pour les vers (1), dont les soucis du pouvoir l'allaient
détourner : les quelques preuves d'intérêt qu'il donne à la recons-
truction des bibliothèques publiques de Rome sont fâcheusement
contrebalancées par son dédain des œuvres historiques ou même
poétiques, sitôt qu'il prend le pouvoir, et par les persécutions dont
sont victimes pour des motifs futiles, un Salvius Cocceianus ou
un Junius Rusticus ; on sait d'autre part l'attitude qu'il eut à
l'endroit des philosophes et des mathématiciens. De Nerva, on
connaît mal la culture et Trajan est tellement loué par Pline (2),
qu'on discerne mal les limites de la vérité, si l'on s'en tient à son
Panégyrique ' les autres sources sont déficientes.
Ce serait se tromper que de croire à un arrêt du mouvement
classique à la mort d'Auguste et à un renouveau à l'avènement
de Vespasien : le classicisme n'a jamais cessé d'exister, même au
temps où Sénèque et Lucain pouvaient faire figure de révolution-
naires et où maint écrivain, mal connu aujourd'hui, apportait à
la tradition latine une réaction indépendante.
Dans la paix retrouvée, après la tourmente, il s'épanouit de
nouveau, mais il s'est affadi et l'on assiste à la naissance d'un
mouvement pseudo-classique, comparable à certains égards au
mouvement pseudo-classique de notre xvrii® siècle français :
mêmes tendances vers la prédication vertueuse, vers l'apologie
du sauvage, qui porte ici le nom de barbare ou de (xermain, vers
le comparatisme et l'analyse, placés dès lors, sur un plan social,
j'allais dire, sociologique avant la lettre, vers les ratiocinatîons
politiques, vers la sensiblerie, réformatrice des lois, des gouverne-
ments et des moeurs, et cela nous donne Tacite et Pline et Juvé-
nal, mais c'est aussi le tyrannique héritage du GrandSiècle avec
ses épopées et son cuite des nobles genres, ses tragédies et ses
carmina, son retour aux enseignements cicéroniens, repensés par
Ouintilien, titulaire officiel de la chaire impériale de rhétorique.
Mais en même temps, avec des nuances et des infléchissements
qui lui sont propres (3), cette littérature manifeste une sorte de
(1) Suét., Dom., 20 ; eL 10 et Dioa, 67,13. Cf. J. J. Hartman, De DomdUano
imperalore el de poêla Siaiio, Mn., XLIV (1916), p. 338. — (2) K. Scott, The
elder and younger Pliny on emperor worship, T. A. Ph. A., LXIII (1932), p. 156;
cf. M. Durry, Panégyrique de Trajan (Belles-Lettres, Paris, 1938), p. 23. • —
— (3} On a parfois appelé cette littérature « néo-elassiqne »; je préfère à cette
dénomination qui désigne chez nouB le mouvement représenté par l'Ecole
romane (Jean Moréas, Charles Manrras, Emegt Raynaud, Maurice Du Plessys
et R. de la Tailhède) et l'Ecole /rançuise {Clî. Moric«, par R. de M&ntes-
qujou, J. Tellier, F. Greg:h, A. Dorchain, etc.), ladénominatiGn de «pseudo-
classique », réservée traditionnellement au xviii« eiècle.
NATURE ET MISSIOl^J DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 377
nationalisme rdigieuxd ans sa résistance, proclamée bruyamment,
à l'invasion grecque et à l'infiltration chrétienne, qui s'accommode
pourtant des cultes orientaux ; une sorte de nationalisme litté-
raire dans son goût pour les sujets romains, qui cède parfois
devant la tradition scolaire hellénisante ; une sorte de nationa-
lisme politique orienté vers la conquête des territoires aux mar-
ches de l'Empire, vers les manifestations tapageuses de propa-
gande à l'intérieur. Et l'on sent, à lire ligne à ligne ces historiens,
ces rhéteurs, ces polygraphes, ces philosophes, ces poètes^ un
malaise, qui grandit et menace, comme ces ciels cuivrés d'au-
tomne, dont la splendeur colorée est orageuse, énervante et funè-
bre. L'équilibre latin se détraque lentement : la littérature perd
le contact avec le pouvoir ; le calme de la période antonine va
l'endormir et tout va crouler dans un effondrement sourd devant
l'éveil flamboyant des aurores chrétiennes (1).
L'examen des Argonauliques de Valérius Flaccus n'apportera
guère de documents nouveaux au débat. Ce poème épique, dédié
à Vespasien, contient la traditionnelle invocation à Phoebus
Apollon (2) et l'appel aux Muses (3), parmi lesquelles Clio est
nommément désignée (4).
Selon l'usage homérique (5), cet appel est bâti sur deux thèmes :
celui de la science des muses et celui de l'impuissance du poète
sans leur inspiration :
Tu mihi nunc causas infandaque proelia, Clio,
paade aiTum ; ilbi enim superum data, uirgo, facuUas
nosse animas rerumque uias...
:( 1) On me peut rien tirer — à l'époque des Flaviens — de Curiatius
Maleruus, Scaevus Memor, Cordus, Saleius Bassus, Serranus, Julius Ceria-
lis, Canius Rufus, Carus, Caninius, Vagellius. Par interférences et recou-
pements, on sait ce qu'ils ont fait, mais leur œuvre n'est pas connue. —
(2) Cf. deux allusions à ces invocations traditionnelles dans Ouintilien (IV
pr., 4 et X, I, 91). — (3) Argon., I, 5. — (4) III, 212 {Perge^ âge... Musa,
sequi) ; 216 {Vos, prodite, diuae Eiimenidum noriisque globos) ; V, 218 (/n-
cipe nunc aiios cantus, Dca...) ; V, 694 (allusion au Musarum chorus) ; VI,
34 {Musa, mone...) ; VI, 516 {Die age,.tuque feri reniiaiscere, .Musa, furoris).
— (5) m, 15. — Cf. par exemple, /^iac/e, 11, 484 sq. ; voir aussi Pindare,
Giyrnp.., XIV, 5 et Apoll. fthod.. IV, 1. Gf également H. Mayer, Hgmniacht
Siilelemenle in der jruhgr. Dichlung, Diss. Kôln, 1933, p. 19 sq.
378 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
OÙ, comme nous l'avons marqué ailleurs, enim mérite l'attention
du lecteur ;
Incipe nunc canins alios, dea, iusaque uobis
Thessalici da bella ducis. Non mens mihi, non haec
ora saiis.
Enfin, dans le début du livre I, quelques allusions à la divinité
de l'empereur et à son élévation parmi les astres nous rappellent
le thème, désormais obligatoire dans la poésie latine, que les pré-
décesseurs de Valérius ont déjà traité maintes fois. Et le poème
se déroule, tout empli de cérémonies magiques (1), violent et
passionné, avec des passages qui sont parmi les plus beaux déve-
loppements de la littérature latine.
L'œuvre et le nom de Silius Italiens n'occupent pas une grande
place dans la mémoire des honnêtes gens ; on sait seulement en
général qu'il s'agit d'un poète et qu'il chanta les guerres puniques,
mais l'œuvre, qui est un décalque de Tite Live et de Virgile, ne
présente qu'un intérêt secondaire. A son sujet, F. Plessis a écrit
avec raison :
Ce qui lui manque, ce n'est pas précisément la poésie, puisqu'il sentait
vivement, se servait de l'image et faisait bien les vers : c'est la personnalité ;
il est médiocre et lourd ; il l'eût été même en prose et de la même manière. Il
n'avait en réalité rien à dire, rien d'original et d'intéressant ; un ouvrage
de rhétorique ne lui eût pas mieux réussi qu'un poème (2).
Et, de fait, pour le sujet qui nous préoccupe, cette longue
épopée n'apporte qu'un groupe de remarques sans intérêt: les
Puniques débutent par la traditionnelle et littéraire invocation
aux Muses, invocation qui reparaît dans le cours du poème sous
des formes diverses(3) ;Galliopeest aussi invoquée nommément(4)
et le poète s'attribue comme un divin privilège la possibilité de
conter cette guerre de Rome et de Carthage(5) ; le souvenir d'Or-
(1) De fréquentes allusions à Orphée et à sa puissance ne se rapportent
pas toutefois à l'inspiration du poète et sont :'i laisser de côté pour la pré-
sente étude. — - Cf. P. Boyancé, Un rilc de purification dans les Argonautiques
de Valérius Flaccus, R. E. L., 1935, p. 107. —(2) F. Plessis, op. cil., p. 524.
— (3) I, 3 ; V, 420 ; VII, 17 ; IX, 340. Il est encore question des Muses, III,
619 ; VIII, 593; XII, 31 ; XIII, 789 ; XIV, 28 ; XIV, 467. — (4) III, 222:
XII, 390. — (5) I, 17.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 379
phée est longuement rappelé (1) ; il fait allusion à Amphion (2)
et rapporte comment aux sons de la flûte de Daphnis (3), les
troupeaux accouraient, les ruisseaux gardaient le silence, les si-
rènes n'osaient plus chanter, les forêts étaient attirées et les chiens
de Scylla se taisaient. Silius évoque Temisus (4) qui savait, par
ses enchantements, donner à l'acier la trempe la plus dure ; il
fait entendre Teuthras de Cumes (5) qui raconte toute l'histoire
de Protée, d'Arion, d'Orphée dont la lyre brille parmi les astres
du ciel, de sa mère Calliope et des Muses, des miracles enfin que
la musique opéra dans le monde ébloui. C'est enfin un développe-
ment consacré à Ennius (6), protégé par Apollon dans la mêlée,
et la description du séjour élyséen, où vit Homère (7),
carminé complexus îerrarn, mare, sidéra, manis
et canlu Musas et Phoebum aequauit honore.
Alque haec cuncta, prias quam cerneret, ordine terris
prodidii ac uestram tulit usque ad sidéra Troiam,
comme s'il s'agissait de combler la lacune laissée par Virgile dans
sa revue des gloires antiques accueillies aux Champs Elysées.
A vrai dire, il ne fallait pas en attendre davantage. Et le genre
obligeait notre poète à certaine réserve, dans un poème qui est
« le triomphe du procédé «. Quant à la mission que Silius s'attri-
bue, il n'y faut point prêter garde apparemment :1e vers orgueilleux
du livre I est usuel en pareille circonstance et le choix des guerres
puniques pour thème d'une épopée ne cache aucun but secret :
l'épopée est à la mode ; la grandeur de Rome flatte le patrio-
tisme romain et Silius, amoureux des succès de recilationes,
pouvait plus mal choisir : Martial nous est garant de sa faveur,
lui qui pouvait écrire :
Perpelui nunquam moritura uolumina Sili.
Dans cette renaissance du classicisme, Stace joue son rôle,
celui d'un professionnel de lettres. Peut-être n'a-t-il point le rang
(1) XI, 460 : XII, 398 ; cf. XI, 47.3 ; V, 46.3. — (2) XI, 443. — (3) XIV,
462. — (4) I, 431. — (5) XI, 288, 433. — (6) XII, 393. — (7) XIII, 791. —
On pourrait ajoutera cet inventaire 1,685, où l'on voit Fabius parler ritu
ualis ; XIV, 1, oùle poète invoque les Heliconis numina ; XIV, 95, où Silius
évoque Achille, aeternus carminé.
380 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
qui lui revient dans le chœur des poètes du premier siècle, car il
semble, en dépit d'une imitation maniérée des grands modèles,
avoir la fraîcheur et la sensibilité qui révèlent un artiste. Il ne
voulait être et ne fut que poète et répugna autant aux besognes
prosaïques et aux professions lucrative s qu'aux fonctions offi-
cielles. Peu fortuné, il se contentait de peu : des succès précoces
l'avaient grisé peut-être, lors des Aiigiistalia et des Quinquairiu
Minervae^ei si les Jeux Capitolins lui furent moins cléments, il
avait pour se consoler la tendresse dont on l'entourait au foyer
familial, la grâce de sa belle-fille et le souvenir impérissable de la
cité napolitaine, de ses palais et de ses temples, de ses portiques
et de son théâtre, de ses plages et de ses collines et, le soir, de la
lumière du phare sur la mer.
Il mène à Rome la vie difficile d'un improvisateur et d'un poète
semi-officiel : il a mille devoirs de politesse à remplir et il doit
courir la ville pour s'en acquitter ; quand il rentre chez lui, il
songe qu'il doit donner le lendemain une pièce de vers à un ami
qui la lui a commandée et quand le corps las, après une maladie
qui l'a gravement atteint, l'âge venu déjà, il se couche enfin, il
est hanté par les hexamètres... Fuir dans la petite maison de cam-
pagne ? Albe est trop près de Rome, on l'y vient relancer et le
voici de retour pour visiter une villa somptueuse, admirer les
statues, les tableaux, les marJbres, les mosaïques, les balnéaires,
les jardins, les grottes^ les étangs, les cascades et recevoir la
commande d'un poème et l'atteinte d'une solide migraine. Fuir
vers Naples ? Claudia, sa femme, résiste : il faut marier la fille
et rester à Rome. Fi de la province ! Il emporte le procès, mais la
jeune enfant meurt et c'est pour le pauvre Stace une douleur pro-
fonde qui s'exprime en un poème touchant, où l'on voit s'unir
aux thèmes de la rhétorique éternelletoute l'invention spontanée
d'un cœur vraiment brisé (1 ) ! Et il va mourir lui-même, peu
après, vraisemblablement.
Son inspiration ? Elle est guidée par les circonstances : la nais-
sance des enfants de Vinnius Maximus et de Julius Menecratès,
le retour à la santé de Rutilius Gallicus, le mariage d'Arruntius
Stella et de Violentilla, le souvenir de Lucain ; il accompagne de
ses vœux Maecius Celer partant pour la Syrie et félicite Crispus
de son titre de tribun miUtaire ; il pleure la mort d'un homme, le
père de Glaudius Etruscus et celle d'un animal, le lion de Domitien ;
{1) Les ^Sihes sont ainsi une sorte d'autobiographie ; «f. notamment 1«
beau poème III, 5.
NATURE ET MFSSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 381
il gémifc sur le trépas d'une femme et sur celui d'un perroquet et il
trouve des vers pour consoler Abascantus et Atedius Melior ;
l'inauguration de la Via Domiiia, le platane d'Atedius Melior,
les cheveux du bel Earinus, les bains de Claudius Etruscus, les
villas de Manilius Vopiscus et de Pollius Félix, des jeux, une
statuette d'Hercule, le septième consulat de Domitien trou-
vent en lui un poète. Et ce sont les invocations aux Muses, les
exclamations rituelles, les souvenirs mythologiques, les épithètes
banales que l'on connaît déjà. Rien de nouveau ni dans le fond,
ni dans la forme. Il en sera de même dans les épopées (1).
La banalité de ces invocations ou des allusions à Tinfluence
des Muses serait-elle due au scepticisme de Stace ?
M. D. A. Slater a voulu voir en lui un chrétien (2) ; je ne pense
pas qu'une telle opinion ait trouvé créance ; plus d'une preuve
décisive infirme cette hypothèse : le vocabulaire, l'affirmation
renouvelée à travers l'œuvre entière du rôle des grands dieux du
panthéon romain dans les affaires humaines, les références diverses
au culte des esprits des morts, tel que les Romains l'observent (3).
Et ces preuves n'existeraient-elles pas que le culte de Domitien,
célébré à outrance par notre poète, fournirait un argument décisif
contre le prétendu christianisme de Stace : Domitien est comparé
à Jupiter, à Apollon, à Mars Gradivus, à Pollux, à Bacchus, à
Hercule (4) ; il est traité de dominus, de deiis, de deus parens, de
(1) CF. Achil., I, I' ; magnanimiim Aeaciden formidalamque Tonanti jpro-
ffeniem et patria vetitam succedere caelo / diua, refer ; Clio est invoquée
(r/iéô., I, 41, et X, 650) ; Erato {SU., I, 2, 49 et IV, 7) ; Galliope [Theb..
IV, 34) VIII, 374 et StVu., III, 1, 50. Cf. également II, 7, 38 sq ; sur le
thème de la source sacrée dont l'eau inspire ; cf. SU., I, 2, 259 ; I, 4, 25 ; 11,
2, 36 sq. ; V, 3, 122 ; V, 5, 1 ; AchUL, I, 1 sq. — La 3« silve du livre V est
ainsi une sorte de répertoire des thèmes ressassés de l'inspiration et ce sont
partout ailleurs les allusions à Uranie {Théb., VIII, 552) ; aux Gamènes (I,
2, 257 ; IV, 7, 21) ; aux Muses en général (I, 5, 2 ; I, 6, 2 ; II, 7, 20, 41, 75 ;
IV, 2, 55 ; Théb.,\l, 355 ; VII, 2S9 ; VIII, 550) ; au thvrse, à l'influence
du vin, etc. ; à Orphée (II, 7, 40 59, 99 : V, 1, 24 ; V, 3, 16'; V, 5, 54 ; Théb.,
4.35 et 344) et à Amphion [Théb., I, 10 ; II, 455 ; S/7., III, 2, 41; les autres
allusions se rapportent plus spécialementà l'histoire légendaire de ThèbeS;.
— (2) D. A. Slater, introd. à sa trad. des Silves de Stace (Oxford, Clarendou
Press, 190y). — (3) Il croit aux dieux romains (1, 4 ; III, 2, 1-49 ; V, 2, 159) ;
il a confiance en leur sensibilité aux prières (I, 2, 67 et 137) ; il évoque le
Tartare (V, 5, 77) et les dieux supérieurs (ibid.) ; cf. aussi ses allusions aux
esprits des morts, aux ma/ics (II, 1, 154-157; 111, 3, 21 1-214). Sur rensemble,
cf. l'article de E. E. Burriss, The religions élément in Ihe silvac n( Publias
Papinius Stalius (G. W., XIX (1926), p. 120 sq.), dont la première partie
(p. 120-121) concerne surtout ces idées. — (4) Jupiter (IV, 2, 10-12 : IV, 4,
58 ; IV, 7, 50 ; V, 1, 37) ; Apollon, V, 1, 13-15 ; Mars, Pollux, Bacchus, Her-
cule, IV, 2, 47, et encore, Stace trouve (ibid. 52) que la comparaison est
indigne de Domitien.
382 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pater, de parens, de diix (1) ; son numen est invoqué au début de
chaque ouvrage et il est rangé parmi les astres (2) ; son père et
son frère sont traités comme des dieux (3) ; quant à Priscilla,
la femme d'Abascantus, elle est encore pour Stace l'occasion d'un
hommage indirect à l'empereur et dans cette silve qui devrait être
un éloge funèbre, il s'agit moins de la morte que de César (4).
On a pu dire, non sans raison, quoique avec brutalité, que la men-
tion de Domitien traité comme dieu se présente dans Stace avec
une insistance qui donne la nausée (5). Cela n'est pas d'un chré-
tien ; et comment oublier d'autre part les persécutions exercées
par l'empereur contre les adeptes de la religion nouvelle, qui se-
raient difficilement conciliables avec de telles flagorneries ?
Non ! La banalité des invocations et des allusions vient de
l'usure du procédé. Les efforts de l'empereur pour rétablir la
religion nationale dans sa pureté et sa puissance primitives ne
semblent pas avoir donné un regain de foi aux poètes ni une ex-
pression plus ardente à leurs prières : le culte de l'empereur a,
chez Stace, tout au moins, pris le pas sur le culte des grands dieux
et c'en est fait désormais des hymnes à Apollon et aux Muses.
S'il espérait retirer de ses vers un bénéfice matériel, il semble
aussi qu'il ait échoué : on sait qu'il vendait à des mimes les livrets
dont il était l'auteur (6) et que la lecture des fragments de sa
(1) Dominus, I, 1, 54 ; I, 6, 82 ; III, 3, 103, 110 ; III, 4, 34 ; IV, 2,
25 ; deus, V, 1, 37 ; parens, I, 2, 178 ; I, 4, 95 ; IV, 1, 17 ; IV, 2, 14 ; IV,
.S, 20 ; paler, III, 4, 48 ; V, 1, 167 ; dux, IV, 3, 139 ; IV, 4, 57. Domitien
est appelé même regnaior terrarum, orbis subacii magnus parens, spes
hominum, cura deorum (IV, 2, 14). — (2) I, 1, 75 ; III, 3, 64 ; III, 3.
183 ; cf. IV, 3, 140 ; IV, 4, 57 ; IV, 8, 61 ; V, 1, 164 ; V, 2, 154. — Stace
parle même de l'influence de Domitien sur les bêtes, II, 4, 5 sq. — Sa per-
sonne est décrite comme identique à celle d'un dieu (I, 1, 17 sq. ; I, 1, 61 ;
III, 4, 34 sq. ; III. 4, 53 ; IV, 2, 41 sq. —Cf. l'excellent article de H. Wein-
reich. Antikes Gullmenschenium (N. J. A., 1926, p. 64). — (3) I, 1, 74 ; III,
3, 140 ; IV, 3, 18 ; IV, 3, 139 ; V, 1, 239 : Théb., I, 30; cf. S. Gsell, El. sur
Domilien, p. 50 sq. — (4) V, I, 85, 187, 190 sq. — Tout ce qui touche l'Em-
pereur reçoit ainsi une épittiète ou une appellation religieuse ; cf. I, 6, 99 ;
m, 3, 65 ; III, 3, 87 ; III, 5, 29 ; IV, 2, 15 et 64. — (5) E. E. Burris, op.
cil., p. 122 : « Mention of Domitian as a god occurs ad nauseam ». — Cf. éga-
lement, à propos du consulat de 95 av. J. C, I, 1, 55 ; IV, 1, 2-4 ; IV, 2, 10-
1 1 ; Domitien répand la joie comme un dieu, I, 1, 61 ; I, 1, 73 ; IV, 1, 20 ; IV,
3, 128-129 ; 135 ; cf. enfin les éloges hyperboliques, I, 1, 22-24 ; III, 3, 77-
78 ; IV, 1, 21-22 ; IV, 1, 42-43 ; V, 1, 189-191 etc. ; sur les honneurs divins
de la statue en or, voir l'article de K. Scott, The significance of slalues in
preciuus mêlai in Emperor Worship, T. A. Ph. A., 1931, p. 118. — Sur le pro-
blème de l'éloge de Domitien par Stace, il y a une excellente mise au point
du même, Slalius' Adulalion of Domilian (A. J. Ph., LIV (1933), p. 247 sq.)
et de Fr. Sauter, Der rômische Kaiserkull bei Marlial und Slalius (Tûbinger
Beitrâge zur Altertumswissenschaft, 1934).— (6) Cf. Juvénal, VII, 87.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 383
Thébaïde faisait courir les foules pour entendre sa voix harmo-
nieuse et sa docte épopée. Il comptait sur l'immortalité : il
reçut de l'empereur une invitation à dîner, un petit domaine, et
une concession d'aqueduc et le placide honnête homme vit dans
ce jour de festin « le premier jour de sa vie, le vrai seuil de son
existence » (1).
Nous aurions tort de nous plaindre.
■ Quoi qu'il en soit, s'il a célébré Domitien comme ses contem-
porains, et s'il a chanté l'empereur comme ses prédécesseurs, les
thèmes que nous avons cru reconnaître ailleurs et que, faute de
mieux, nous avons appelés le thème dynastique et le thème na-
tional, semblent avoir disparu. Une part importante de ce que
l'on pouvait considérer comme la mission des poètes à l'époque
impériale disparaît également.
La raison de ce changement est facile à trouver : la dynastie
julio-claudienne a fait place à la dynastie flavienne et si l'idée
dynastique a fait élargir de bonne heure la notion d'une gens
Julia en celle d'une domus et d'une gens Augusia, si elle a, même
après Auguste et Tibère, substitué à Jupiter, Mars et Vénus
Auguste lui-même, ou, du moins, établi une filiation divine de
telle sorte qu'Auguste parût être l'origine même, la source di-
vine de sa lignée, elle se trouve ruinée par les événements de
68 et l'avènement de Vespasien. La niincupatio uotonini des Ar-
vales maintient bien la liturgie du culte d'Auguste ; la numis-
matique prouve bien que Vespasien, Titus et Domitien conser-
vent la religion de la Paix auguste (et ils ont besoin de cette sorte
de continuité qui leur donne en quelque manière la garantie d'une
investiture), mais déjà Claude passe du temple d'Auguste à son
propre temple au Coelius Auguste et Livie ; restent les seuls dieux
honorés dans le temple du Palatin et Vespasien a son propre tem-
ple au pied du Capitole : Titus viendra l'y retrouver et Domitien
le dédiera à la gens Flavia (2).
C'est, à mon sens, la raison qui explique l'attitude de Stace :
quand il célèbre Domitien, ce n'est pas parce qu'il retrouve en lui
l'héritier et le continuateur d'Auguste, le représentant momen-
(!) SiliK, IV, 2, 12-13. — (2) Voir notamment l'arlicle de J. Gagé,
Dii'us Anguslus, ridée dijnaslique chez les empereurs julio-claudiens, R. A.
XXXIV (1931), p. 11-41 ; J. Gagé parle « d'une sorlc de temple de la
f)fns Flavia » (p. 40) ; plusieurs passages de Suétone attestent formellement
i'existence de ce temple et de cette dédicace {Dom., I', 5-, 15*, 17^, éd.
il. Ailloud, Belles-Lettres).
3S4 REVUE DES COURS ET CONFÉRENGES
tané d'une longue tradition qui uoait les fondateurs troyens à la
suite ininterrompue des maîtres de Rome, mais simplement
l'empereur régnant, déjà divinisé. Il n'a pas le sens de la tradition
romaine ; il est sensible, mais il n'a pas l'esprit ouvert aux grandes
vues politiques et son œuvre ne donne qu'un écho très impar-
fait de la vie contemporaine : la signification symbolique de la
légende Borna resurgens des monnaies de Vespasien lui a échappé.
Dans les flots d'épopées, V Achille ide et la Thébaïde sont des vagues
sans intérêt ni puissance (1) : elles ne jailhssent pas des profon-
deurs comme V Enéide ou ne s'élèvent pas en sourde tempête
comme la Pharsale, et ses Impromptus envers élégants sont de
simples chroniques mondaines sans envergure ni portée.
Si l'on tente de définir sa mission, on s'aperçoit qu'aveugle aux
transformations profondes de son époque et seulement sensible
aux réactions superficielles, il ne s'est point rendu compte qu'il
pouvait avoir un rôle et ne s'est réellement pas posé la question.
{A suivre.)
(1) Je renonce à voir dans les derniers vers de la Thébaïde (XII, 816
sq.) autre chose qu'un vœu platonique et un cliché ; l'allusion de la Théb.,
X, 445 à une sorte d'immortalité donnée par les vers à Dymas et Hopleus
est un souvenir virgilien.
Le Gérant : Jean Marnais
Imprimé à Poitiers France). — Société française d'Imprimerie et de Librairie
40» Année (2- Série) N» 13 15 juin 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
Les écrivains allemands
et la Révolution française
par Geneviève BIANQUIS,
Professeur à la Faculté des Lettres de Dijon.
I
Il s'est trouvé récemment, dans un pays voisin, un ministre de
la Propagande pour déclarer: « L'année 1789 sera rayée de l'his-
toire ». Peut-être au moment où nous nous apprêtons à célébrer
le cent-cinquantième retour de cette date glorieuse, semblera-t-il
à propos de nous demander quelles réactions la Révolution Fran-
çaise a suscitées dans l'Allemagne pensante, à l'heure même des
événements, et de voir comment, à une période d'enthousiasme
presque unanime (1789-1791), a succédé une méfiance de plus en
plus caractérisée, dès 1792, mais surtout à partir de 1793, de l'exé-
cution du roi, de l'établissement de la Terreur, à quoi s'ajoutent,
par la suite, les guerres d'invasion de la République et de l'Em-
pire.
Nous ne nous dissimulerons pas que cette étude est rendue dif-
ficile par quelques conditions particulières à l'Allemagne de ce
temps : absence d'un centre intellectuel ou politique, manque de
vie politique et de culture politique chez tous. Les écrivains et les
penseurs vivent à l'écart, groupés dans de petites cours princières
25
386 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
OU dans quelques villes libres, sans aucune expérience de la vie
politique. Jl n'y a ni partis, ni groupes, ni centres de discussion ou
d'action. Pas de journaux non plus, mais des revues hebdomadai-
res ou mensuelles, lues dans les cercles cultivés seulement et sou-
mises à la censure. Pas de manifestations populaires ou publiques.
Rien qu'une série de réactions individuelles assez dispersées qui
compliquent l'étude et émiettent limpression.
D'autres faits, en revanche, peuvent faciliter la représentation
exacte des faits spirituels. Il y avait en Allemagne, comme dans
toute l'Europe du xviii^ siècle, une préparation aux « idées de
1789 ». L' A iifklâr a^ q tant décriée, la Popularphilosophie tant mé-
prisée avaient ditiusé dans le public les principes généraux du
rationalisme venu de France et d'Angleterre, adopté et adapté
par de grands esprits et par de grands cœurs, comme Lessing ou
Moses Mendelssohn. Ce rationalisme aboutissait nécessairement
à l'universalisme, au cosmopolitisme, à la tolérance. On peut dire
qu'il y avait, en ce temps, une opinion publique européenne qui
cherchait la vérité dans le sens d'un humanisme, hospitalier à
tous les hommes, également respectueux de tous leurs droits.
Cherchant ce qui est éternellement et universellement humain, ce
qui unit et non ce qui divise les hommes, ce par quoi ils sont frè-
res, à tous les niveaux sociaux, sous tous les climats, quelle que
soit leur couleur, leur race, leur origine ou leur croyance, on avait
trouvé la raison et le cœur. D'où le double aspect du siècle, ra-
tionaliste et sentimental, sans qu'il y ait à proprement parler an-
tagonisme entre les deux tendances. Et quand cet antagonisme
apparaît, vers 1772, avec le mouvement du S/urm undDrang, il ne
touche pas à un fond commun de croyance et d'idéologie. On réa-
git, sans doute, contre VAufkiàning dans ce qu'elle a de trop abs-
trait, de rigide, de sec, d'incolore pour l'imagination; mais on en
conserve, on en renforce la foi humanitaire et sociale. Les fils de
Rousseau ne sont pas, sur ces deux points, les ennemis des fils de
Voltaire. La révolte contre le préjugé social, la revendication des
droits égaux pour tous, la mise en accusation des tyrans sont des
thèmes de Stiirm und Drang autant qu'ils ont été des thèmes fa-
voris de l'époque rationaliste. On peut parfaitement soutenir que
et VAufklàrung et le Stiirm und Drang ont préparé les voies à une
réception sympathique des idées de la Révolution Française en
Allemagne.
Ajoutons qu'à Weimar s'élaborait une synthèse de ces tendan-
ces, l'idée de l'humanité vraie, de l'humanité pure, complète, nor-
male, équilibrée — Humanitas, das Beinmenschliche, Ewigmen-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 387
schliche — autre forme de cet universalisme qui marquera si for-
tement l'idéologie révolutionnaire à ses débuts.
Il est donc tout naturel que cette Révolution parût tout d'abord
une réalisation quasi miraculeuse du rêve des penseurs allemands.
Les Droits de l'Homme, la liberté de pensée, de parole et de réu-
nion, l'abolition des privilèges, l'égalité des classes et des reli-
gions, tout cela répondait à une aspiration demeurée jusqu'alors
théorique et que l'on voyait soudain se manifester dans les faits.
De là la vague d'enthousiasme qui souleva les plus grands pen-
seurs de l'Allemagne, un Kant, un Klopstock, un Wieland, le
jeune Fichte, le jeune Hegel, le jeune Schelling. La désillusion, à
vrai dire, fut assez rapide ; elle se marque à des étapes qui sont
la journée du 20 juin, le 10 août, les massacres de septembre, l'exé-
cution de Louis XVI, la Terreur, les guerres d'invasion. Cependant
cette sympathie ne s'est pas éteinte tout de suite, elle a survécu
aux premières victoires des armes révolutionnaires, et nous ver-
rons un Klopstock, un Wieland, un Forster, un Hôlderlin et tant
d'autres faire des vœux pour les jeunes armées de la République.
Mais après Valmy, la République jusque-là si hospitalière aux
étrangers est obligée de se méfier et de se défendre, les rigueurs se
multiplient au dedans, et les penseurs rebutés par les violences de
la Révolution se détournent d'elle en même temps que les peuples
envahis prennent peur et s'aigrissent contre elle. La floraison
d'enthousiasme que suscite l'acte de Charlotte Corday, admiré
par Forster et par Adam Lux, glorifié par Klopstock et par Jean
Paul, est symptomatique de ce retournement de l'opinion.
D'autre part, l'idéalisme révolutionnaire français suppose et
enferme un sentiment national très précis ; le patriotisme jaco-
bin est un fragment authentique denotrehéritage révolutionnaire.
Par un etl'et paradoxal, c'est surtout ce sentiment national qui
s'est éveillé en Allemagne au contact et sous l'influence de la Ré-
volution française ; par réaction aussi, il faut le dire, contre les
guerres de conquête et d'invasion de la Révolution et surtout de
l'Empire. Dès lors on peut dire qu'en Allemagne toute idéologie
révolutionnaire tournera au nationalisme, et qu'à tout mouve-
ment révolutionnaire se mêlera la revendication de l'indépendance
nationale d'abord, comme en 1813, de l'unité nationale ensuite,
comme en 1848, de l'expansion nationale enfin, comme nous le
voyons aujourd'hui sous nos yeux.
Toutefois ce n'est pas de l'histoire politique que nous avons à
faire ici ; notre objet est de mettre en lumière des réactions sus-
388 REVUE DES COURS ET CONFÉR^ENCES
citées chez les écrivains, poètes ou philosophes de l'Allemagne,
par les événements de la Révolution Française.
On peut considérer qu'il y eut au premier moment des centres
d'émotion dont les principaux furent la Rhénanie, Goettingen et
l'école du Hainbund, la Souabe, depuis longtemps foyer de poé-
sie libertaire, Hambourg enfin. En Rhénanie, Johannes Miiller,
conseiller d'Etat et secrétaire particulier de l'électeur de Mayence,
écrit le 14 août à son frère que la prise de la Bastille est « le plus
beau jour de l'histoire depuis la chute de l'Empire romain ». Georg
Forster, bibliothécaire à Mayence, écrit le 30 juillet 1789 à son
beau-père Heyne pour célébrer ftun si puissant événement, qui n'a
coûté que si peu de sang et de ravages ». Schlôzer, professeur à
Goettingen, écrit dans le Staalsanzeiger de décembre 1789 :
Quel ami de l'humanité ne serait plein d'admiration ? Une des plus grandes
nations du monde, la première par la culture générale de l'esprit, rejette le
joug de la tyrannie qu'elle a porté un siècle et demi, de façon tantôt tra-
gique, tantôt comique. Sans aucun doute, les anges de Dieu dans le ciel ont
chanté le Te Deum à cette nouvelle... Comment imaginer une Révolution
sans excès ? On ne traite pas le cancer à l'eau de roses. Et quand on aurait
versé le sang innocent (beaucoup moins certes, que Louis XIV, le despote,
tyran des peuples n'en a répandu dans une seule de ses guerres injustes), ce
sang retomberait sur vous, tyrans, et sur vos instruments infâmes, qui avez
rendu nécessaire cette Révolution.
Les poètes de Goettingen, disciples de Klopstock, étaient par
nature patriotes et tyrannicides. Même les plus aristocrates
d'entre eux, les deux comtes Stolberg et leur sœur, flambèrent
d'un bref enthousiasme démocratique et l'on vit Louise Stolberg
prier pour la France « comme pour son meilleur ami » et déclarer
que l'année 1789 était « la plus belle de sa vie ». Voss, petit-fils
d'un serf, fils d'un laquais, écrivit une Marseillaise allemande
dont voici un couplet :
Salut, ô douce Liberté !
Qu'à toi montent nos chants joyeux !
Tu brises le joug des tyrans
Tu nous apportes, après la détresse, la délivrance.
Tu descends du ciel pour rénover toutes choses.
Longtemps désirée par tes fidèles...
Aux armes ! Au combat !
Pour la Liberté et la Loi !
Voss et son beau-frère Boie devaient rester fidèles aux idées ré-
volutionnaires, ce qui ne fut pas le cas général. Burger, l'illustre
auteur de Lénore, commença par un enthousiasme sincère. II
écrivit en 1790 un Appel à la Liberté, pour l'inauguration de la
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 389
Loge du Cercle d'Or à Goettingen, et célébra la chute du despo-
tisme en Gaule. Son poème sur les diverses sortes de morts {Die
Tode) distingue entre les morts honteuses et les morts glorieuses :
il est honteux de mourir dans les rangs des esclaves du despotisme,
il est glorieux de tomber dans les cohortes de la Liberté : « Mourir
pour la vertu, les droits de l'homme, la liberté de l'homme, c'est
un courage sublime, c'est mourir en rédempteur ». Il reproche au
« bon peuple allemand » de se laisser donner des armes et arracher
à ses foyers « pour défendre une engeance de princes et d'aristo-
crates et la racaille des prêtres ». A vrai dire, il fut choqué des pre-
miers excès de la Révolution et de certaines défaillances des
armées républicaines, mais il garda sa sympathie à la Révolution
Française, ne cessa de faire des vœux pour sa cause, de prédire à
Pitt une fin déplorable (en 1793), et d'invoquer pour la France et
contre l'Angleterre la déesse de la Liberté et de l'Egalité.
Le Siurm iind Drang souabe s'était toujours distingué par sa
haine des tyrans, copieusement vitupérés par vSchubart, Schiller,
Wekhrlin, Hôlderlin. Dans une ode à la Liberté, le poète Schu-
bart, sorti depuis deux ans seulement de la geôle de Hohenasperg
où l'avait maintenu longtemps la vindicte de son despote, se dé-
peint en quête de la déesse : elle n'a établi sa demeure ni dans les
bocages allemands, ni chez les braves Helvètes, ni chez les Bre-
tons (les Anglais), ni dans le nouveau monde de Colomb. « Et voici
que pour la stupéfaction de tous les peuples, comme si les déesses
même avaient des caprices, tu avais tourné ton radieux visage
vers ces frivoles Gaulois. »^Dans sa revue la V alerlàndische Chro-
nik, il donna les Français en modèle du patriotisme le plus géné-
reux, et décida, à partir de 1790, de l'intituler simplement Chro-
nik, pour marquer que son intérêt ne se limitait plus aux événe-
ments de la patrie allemande. Invité à Strasbourg en 1790 pour la
fête de la Fédération, il en fut heureux et fier et considéra tou-
jours que c'était le plus grand honneur qu'il eût reçu dans sa vie.
Hôlderlin et ses jeunes amis, pensionnaires du célèbre Institut
de Tubingue, fondèrent entre eux un petit club révolutionnaire
pour lequel Hegel fit un discours jacobin, tandis que Schelling
traduisait la Marseillaise et que Hôlderlin, dans une série d'odes
enflammées, glorifiait la liberté, l'égalité, la fraternité, l'humanité.
Contre la première coalition, il faisait des vœux pour les armées
révolutionnaires et écrivait à sa sœur :« Prie pour les Français,
défenseurs des droits de l'homme ». Wekhrlin, journaliste, grand
admirateur de la littérature française, et qui avait longtemps
vécu en France, remerciaitla Providence de l'avoir fait vivre en un
390 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
temps « où un sentiment raisonnable de la liberté s'éveille en Eu-
rope », où la France élabore « le premier code national et les pre-
miers linéaments d'un système juridique vraiment adapté à l'é-
tat social présent ».
On pourrait multiplier les exemples, de Berlin, de Hambourg,
de Breslau. Mais il est temps de passer à une manifestation plus
importante et plus significative de l'émotion qui s'empare alors
des esprits : c'est ce que l'on a appelé le pèlerinage au pays de la
Liberté. Au lendemain de la prise de la Bastille, événement sym-
bolique qui a tant frappé les imaginations, on vit affluer à Paris
des Allemands, des Suisses, des Anglais, des Américains, des Bel-
ges, des Italiens, curieux de voir de près la suite de ces grands
événements qui soulevaient partout de si puissantes espérances.
Les uns ne firent que passer à Paris, d'autres s'y fixèrent, soit en
observateurs, soit en partisans, et plus d'un y trouva une mort
tragique, comme Adam Lux ou Georg Forster. Ainsi les pre-
mières « journées » de la Révolution Française ont-elles eu un
nombre assez considérable de témoins allemands.
Johann Christoph Schluz, de Magdebourg, jeune romancier de
29 ans, arriva à Paris au lendemain de la prise de la Bastille et
écrivit sans doute la première en date des histoires de la Révo-
lution Française, dont la préface est datée du 5 septembre 1789.
Il en a donné une suite intitulée Paris unddie Pariser, 1791 . Schulz
a vu et entendu Desmoulins au Palais-Royal, il a vu la têtedu gou-
verneur de la Bastille de Launay portée sur une pique, le rappel de
Necker. Au total, il n'est pas hostile à la Révolution et s'abstient
de déclamer contre elle. Faut-il dire que Schiller le soupçonnait
de n'être pas très véridique ?
Le célèbre pédagogue, libraire et éditeur Johann Heinrich Cam-
pe, âgé de 43 ans, se mit lui aussi en route pour la France dans
l'été de 1789, avec deux jeunes amis, dont l'un était Wilhelm von
Humboldt. Ses Briefe ans Paris zur Zeii der Bevolution, 1790 (pré-
face du 12 novembre 1798) reflètent les émotions de cet homme
candide, son enthousiasme inépuisableet prolixe, ses espoirs illi'
mités. En traversant la frontière de la « Gaule affranchie », quelle
n'est pas son émotion en voyant sur tous les chapeaux, sur tous
les bonnets, la cocarde aux trois couleurs, et là-dessous les visages
joyeux et fiers des hommes libres. Il aurait voulu les embrasser
tous, car, dit-il, il n'y avait plus ni Français, ni Brandebourgeois,
ni Brunswickois, rien que des hommes. A Paris, il ne vit que Grecs
et Romains, il s'émut de rencontrer tant de fierté, de gravité,
d'héroïsme, chez une nation, dans une ville, que les Allemands
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 391
croient frivoles et légères. Il déchante un peu, il est vrai, après
avoir assisté à une séance de l'Assemblée Nationale, tant il est
déconcerté par cette cohue bruyante de 1 .200 députés vociférants ;
mais dans sa bienveillance il suppose charitablement que seul
l'enthousiasme de la liberté est cause de cette agitation. Il ren-
contra à Paris Mercier, l'auteur du Tableau de Paris^ Marmontel,
Lalande, le Suisse Heinrich Meister, éditeur de la Correspondance
liiiéraire ; il fit un pèlerinage au tombeau de Rousseau à Ermenon-
ville. Quittant la France le 26 août, il écrit.
Plus je reste ici, plus j'observe t'îlenlivement les bourgeons, les fleurs et
les fruits de la jeune Liberté française, plus je considère les débuts de cet
enfantement de l'esprit humain qui, fécondé par la philosophie pratique,
va mettre au jour des constitutions justes et sages, des lumières pour tous
et le bonheur de tout le peuple, plus je suis intimement et fermement con-
vaincu que cette Révolution Française est le plus grand bienfait, et le plus
universel, que la Providence ait accordé aux hommes, depuis le temps où
Luther a épUré la foi, et que, par suite, toute la race humaine^ blanche, noire,
brune ou jaune^ devrait entonner un universel et solennel Te Deum en cet
honneur... Voici un peuple, le plus éclairé, le plus noble, le plus policé qui soit,
voici un roi, le plus doux, le plus docile, le plus modeste qu'on ait jamais
vu ; voici une assemblée de représentants de la Nation, au nombre de
1.200 têtes dont la majeure partie, à tout le moins, sont des patriotes très
lucides, intelligents, énergiques et courageux ; et voici ce qui vaut mieux,
ces trois figures principales du grand et passionnant tableau ■ — le peuple, le
roi, l'Assemblée — ■ qui s'enlacent dans la plus belle harmonie et marchent la
main dans la main vers leur but sublime.
Beaucoup plus réticent se montre le jeune compagnon de
Campe, Wilhelm von Humboldt. Il semble ne s'intéresser qu'aux
monuments et aux institutions publiques, aux théâtres et aux
musées. Il se plaint que la société de cet excellent Campe, si doux,
si conciliant, soit peu stimulante. Paris lui semble une ville sale
et grouillante qui oiïre le seul avantage que, perdu dans la foule,
on y vit anonyme et l'on y jouit d'une parfaite liberté, « liberté
parisienne, qui n'est pas une liberté paradisiaque » {Parisische,
nichi paradiesische Freiheii). Il raille la nuit du 4 août où des
nobles sans le sou ont renoncé aux privilèges des riches qui ne sié-
geaient pas parmi eux, et, pour cette chimère, l'égalité, ont sa-
crifié une chose sainte, la propriété (Entretien avec le juriste
suisse d'AppIes, le l^r novembre 1798). Comme enthousiasme
ou même comme compréhension, c*est assez mince.
Son ami Oelaner, jeune Silésien qui parcourait l'Europe à la
même époque, se montra plus curieux : il assista en 1790 à la Fête
de la Fédération, fréquenta à Paris la maison du comte Schlabren-
dorf qui y avait établi son domicile toutde suite après le 14 juillet.
C'est là qu'ilrencontraBarnave,Pétion,Brissot,Clavière,Habaud
392 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Saint-Etienne, Roederer, Chamfort, Sieyès. Il fut l'hôte des mai-
sons de la colonie anglaise où venaient les hommes de l'Assemblée
Nationale, se fît admettre au Club des Jacobins et assista aux
séances de la Constituante, de la Législative et de la Convention.
Il sut aussi, et c'est bien remarquable, ne pas s'en tenir.à Paris, il
eut la curositié de connaître la province française, parcourut l'Au-
vergne et le Langudoc, suivit la campagne de 1792, mangea à la
table de Kellermann, rencontra Rouget de Lisle. Aussi ses lettres
et son journal sont-ils pleins des plus précieuses observations. A
Paris il risqua sa vie pendant la Terreur, fut en prison plusieurs
fois et finit par passer en Suisse en 1794. Dès 1793, il avait, par
prudence, brûlé une partie de ses notes, mais le reste, avec ses
lettres à ses amis allemands, parut en 1794 sous ce titre :
Bruchstiïcke aus den Papieren eines Aiigenzeugen iind unpar-
teiischen Beohachlers der Franzôsischen Révolution (avec une
2^ partie, 1799). On y trouve des déclarations comme celle-ci
J'aime la liberté parce que j'aime le plaisir. Personne désormais ne foulera
plus aux pieds un autre homme, tous marcheront la tête haute, nul ne
rampera plus sous la contrainte... Un noble qui se vante de ses aïeux est
un cannibale qui se vante de l'anthropophagie de ses ancêtres.
Il demeura d'avis que la Révolution « a accéléré de façon pro-
digieuse le progrès de l'esprit humain », et constatant que la Cons-
titution de 1791 était aux cinq sixièmes républicaine, il jugeait
fâcheux qu'elle eût conservé un monarque parfaitement inutile.
En 1792, Oelsner fut de cœur avec les républicains contre les
monarques coalisés et ne craignit pas de le dire. Il eût préféré, au
dedans, un peu plus de modération, mais sa conviction était faite
que « l'anarchie est moins dangereuse pour la liberté que les baïon-
nettes des soudards allemands ». Sans doute il se montra très sé-
vère pour les excès de la Terreur, critiqua âprement Marat et Ro-
bespierre et déplora comme une catastrophe la chute de la Gi-
ronde. Mais rien ne lui enleva sa foi dans les bons elïets de la Révo-
lution et dans les vertus foncières de la République française :
c'est ainsi qu'on le vit, en 1796, faire de la propagande pour la
création d'Etats fédérés unis à la France sur sa frontière rhénane.
Le peuple, écrit-il, qui a eu le courage et l'audace de vouloir introduire
de l'ordre et de la sagesse dans les relations morales entre les hommes mé-
rite, quel qu'ait été son succès, le respect et la reconnaissance de tout ami
de l'humanité.
Un autre témoignage également favorable est celui d'Archen-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 393
holtz, voyageur et journaliste prussien, qui, revenant en 1791 à
Paris qu'il avait quitté en 1779, fonda une revue, Minerva, pres-
que exclusivement consacrée aux choses et aux événements de
France, et qui parut trimestriellement de 1792 à 1812, d'abord à
Berlin, puis à Hambourg.
J'aime la Révolution Française, écrit-il, parce qu'elle a aboli de nombreux
aj)us et des horreurs sans nom qui pesaient sur des millions de nos congénères.
Je respecte la Constitution française, avec ses défauts manifestes qui sont
dus pour la plupart à l'état où se trouvait la France. Je considère l'Assem-
blée Constituante comme un respectacle Sénat dont les membres sont en
majorité des hommes infiniment estimables, quelques-uns même très émi-
nents. Au contraire, je considère l'Assemblée nationale actuelle (la Convention)
sous un jour tout différent.
Et dans la suite de cette profession de foi il déclare qu'il méprise
les Jacobins, qu'il plaint le roi, mais qu'il blâme les aristocrates
non résignés au nouvel ordre de choses et qu'il a horreur des émi-
grés qui rêvent de rétablir l'ancienne monarchie. Archenholtz
relata sans indignation dans sa revue le procès et la mort de Louis
XVI, et s'il ne vit pas sans inquiétude proclamer la République,
il se refusa à croire les difficultés insurmontables. C'est très tard
seulement, en 1789, qu'on le voit faiblir dans sa foi révolution-
naire.
Le musicien Reichardt, élève de Kant, ami de Goethe, composi-
teur et directeur de l'Opéra italien de Berlin, demanda, fin 1791,
un congé pour venir en France. Il admira la belle santé morale
et physique du paysan français, sa gaieté, son amabilité. « Pas de
race plus laborieuses, plus industrieuse, plus recommandable à
tous égards que ce peuple ». Il vit Strasbourg, Lyon et Paris, vi-
sita les clubs. Jacobins et Feuillants, prévit que les Jacobins l'em-
porteraient et que dans une guerre étrangère éventuelle les jeunes
armées de la République auraient le dessus. Reichardt est le type
du voyageur sympathique et sans préjugé. Plus tard, rentré en
Allemagne où son « jacobinisme « lui valut la défaveur de la Cour,
il se voua à la tâche d'expliquer la France aux Allemands, dans
ses deux revues, Frankreich et Deulschland qui lui ont valu les
injustes quolibets de Goethe et de Schiller dans les Xénies.
Il me semble, écrivait-il dans une lettre, que les étrangers qui observent
et critiquent la Révolution devraient apporter plus de calme et de maturité
dans leurs appréciations. La seule pensée qu'ils se font les avocats d'intérêts
privés contre la cause de l'humanité devrait les détourner des jugements
trop sévères, ils devraient se rappeler aussi que les chefs des peuples sont
impuissants contre l'instinct populaire déchaîné. Avec leur façon d'agir, ils
s'exposent à nuire aux gouvernements sans être utiles aux peuples.
394 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
De tous les pèlerins de la Liberté, le plus intéressant, le plus
connu aussi, est Georg Forster, qui alla jusqu'au bout de sa con-
viction, vint à Paris offrir à la Convention les pays rhénans, se
fit Français, mourut à Paris.
Il était né en 1754, près de Dantzig, en terre polonaise, mais de
famille et de langue allemande. En 1765, son père reçut du gou-
vernement russe la mission de visiter les colonies allemandes de
la Volga et emmena avec lui son fi's, âgé de onze ans. A son re-
tour, le pasteur Forster se montra si plein d'arrogance qu'il fut
congédié et passa en Angleterre où il enseigna l'histoire naturelle
au collège de Warrington. En 1772, nouveau voyage : il accompa-
gne le capitaine Cook dans son expédition autour du monde et
emmène de nouveau son fils, maintenant âgé de 18 ans. Le périple
dura trois ans, mais au retour surgirent de nouvelles difficultés,
de graves embarras d'argent dont l'aventureux pasteur fut tiré
par ses amis, son fils et les francs-maçons allemands. Il obtint
en 1780 une chaire d'histoire naturelle à Halle où il vécut désor-
mais, hargneux, mécontent, aigri contre tous. Son fils avait hé-
rité de lui le tempérament inquiet, ardent et mobile, le goût des
voyages, de l'histoire naturelle et des langues étrangères, et des
habitudes désordonnées de dépense et de vie. Il fut célèbre très
jeune par la relation qu'il publia, simultanément en allemand et
en anglais, de son voyage autour du monde, dans un style vif,
coloré, enthousiaste surtout des paysages et des mœurs des îles
de l'Océanie. C'est de lui que procède ce qu'on pourrait appeler
la mode tahitienne dans la littérature allemande. Puis il fut comme
son père professeur d'histoire naturelle, au Carolinum de Cassel,
plus tard à l'Université de Vilna, qu'il considéra comme un triste
et sombre exil chez les sauvages, des sauvages très inférieurs
aux naturels de l'Océanie. Il n'y resta que quatre ans, se fit nom-
mer en 1788 bibliothécaire à l'Université de Mayence, et c'est de
là qu'il repartit en 1790 avec Alexander von Humboldt pour un
voyage moins lointain que les premiers, mais tous aussi passion-
nant, le voyage en Angleterre, aux Pays-Bas et en France dont il
a donné le récit sous ce titre : Ansichlen vom Niederrhein, von
Brabani, Flandern, Holland iind Frankreich im April, Mai und
Jiini 1790. Sa large et intelligente description n'oublie rien, ni les
aspects du sol, ni les villes, ni les musées, ni les collections, ni les
traits distinctifs du commerce ou de l'industrie des pays visités.
Mais arrivé en France, c'est le problème politique qui prime tout.
« Dans de telles occasions, les forces de l'homme se développent,
la raison s'élève, on ne voit plus rien dormir ni croupir, La philo-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 396
Sophie a mûri les esprits et les hommes ont appris à connaître leur
véritable intérêt et leurs droits. Eclairons-les. Le reste viendra de
soi. » Les souvenirs du 14 juillet, du 4 août le remplissent d'en-
thousiasme : « Sans l'enthousiasme que deviendrait l'humanité
sur notre continent ? Malheur aux hommes quand ils ne se croient
plus sur terre que pour boire et manger. » Dans les trois jours que
Forster passa à Paris lors d'un second voyage en juillet 1790, il
eut l'impression que la cause de la Révolution était définitive-
ment gagnée, tout retour en arrière impossible. « Tout est calme,
tout promet aux nouvelles institutions le plus beau succès. » Il
observe avec quel élan la population parisienne prépare la Fête
de la Fédération et note ce propos d'un homme du peuple : « Nous
souffrons, nous combattons avec beaucoup d'effort, notre for-
tune même diminuera grandement, mais nous savons que nos en-
fants nous remercieront, ils profiteront de nos luttes ». Forster
est profondément ému de ce qu'a de grave et de fervent cet
enthousiasme civique :
Etre homme, c'était le bel orgueil de 25 millions de Français. Dans 1.900
villes et 100.000 villages, tous les habitants du royaume ont prêté le même
serment de fraternité ; au même jour et à la même heure sont montées au
ciel les assuran-ces solennelles d'un mutuel amour et d'une fidélité réciproque.
Un nouvel ouvrage sur les souvenirs de l'année 1790 [Erinne-
rungen aus dem Jahr 1790 in historischen Gemdlden und Bildnis-
sen, 1791) est un nouveau plaidoyer en faveur de la Révolution,
en même temps qu'une réfutation des Réflexions de Burke, si
fermé aux nécessités du progrès. Forster, quant à lui, excuse et
pallie toutes les violences, parce qu'il s'efforce d'en apercevoir la
nécessité. Ce n'est pas le peuple insolent qu'il blâme, c'est le roi
fuyard. Puisque le paysan est plus heureux, mange à sa faim, paie
moins d'impôts, la gêne apportée à quelques privilégiés est jus-
tifiée, et au delà.
Lorsqu'on voit un roi tirer à la cible sur ses sujets des heures durant, c'est
peu de chose ; mais la tête d'un garde du corps portée sur une pique devant
un roi, juste ciel ! voilà qui est barbare, qui est inouï, qui mérite une contre-
révolution.
Dès 1791, il prévoit la coalition et la guerre, voit à Mayence les
intrigues des émigrés, des princes allemands possessionnés en
France et félicite l'Assemblée Législative de sa fermeté envers
les ci-devants. Quand la guerre éclate il avertit les Français des
desseins des coalisés, Russie, Prusse, x\utriche, désireux de se par-
396 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tager les dépouilles de la France. Certes, il a confiance dansles armes
de la France jacobine, mais il devine que la Révolution deviendra
sanglante et que le roi et la famille royale auront à payer de leur
vie. Vint la République ; il l'avait désirée. Et en juin 1792 il de-
vina tout de suite que le manifeste insolent du duc de Brunswick
allait galvaniser la résistance et exalter le moral des armées répu-
blicaines. Le 21 octobre il salua l'entrée des Français à Mayence,
admirant la gaité, la bonhomie du soldat français, sa belle allure,
malgré six mois de campagne, et ces officiers frères de leurs sol-
dats, mangeant à la même table, logeant à la même auberge, tous
ne jurant que par Custine « qui est leur dieu ».
Quelle attitude, toutefois, fallait-il adopter devant l'envahis-
seur ? Les Mayençais, en général, se montrèrent fort plats. Fors-
ter réfléchit quelques jours, puis se rallia, resta à Mayence et y
devint rapidement l'homme de confiance des Français. Il fut
parmi les fondateurs du Club de Mayence et proclama qu'il valait
mieux être libre ou aspirer à la liberté que de mendier misérable-
ment son pain chez les tyrans. Sa pensée était que rien ne pouvait
résister aux républicains, que les Français entreraient à Goettin-
gue avant la fin de l'année, envahiraient le cœur de l'Allemagne
et que la France alliée à la Prusse, ferait disparaître pour tou-
jours les Trois-Evêchés et s'étendrait jusqu'au Rhin. {Darstel-
lung der Mainzer Bevolution). Il rêva donc que Mayence serait
la première ville allemande à briser ses chaînes, à se donner aux
Français, qui venaient en libérateurs et en frères. Il exhorta ses
compatriotes à renoncer au fantôme du Saint-Empire pour se
donner au pays de la glorieuse Révolution (Discours au club de
Mayence, 15 novembre 1792).
En récompense, il fut nommé vice-président de l'administra-
tion générale provisoire et prit fort à cœur ses fonctions où il se
montra jacobin forcené, mais épris de justice et sévère dans la
répression des abus, courageux quand il s'agissait de dénoncer à
Custine les exactions ou les excès des troupes ou des administra-
teurs français. Ce fut lui qui prépara la convocation de l'Assemblée
qui devait demander le rattachement de la Rhénanie à la France,
exhortant les Mayençais à échanger l'obédience de l'Electeur, «ce
prêtre débauché, énervé par les plaisirs et incapable de défendre
l'Etat » contre « l'amitié d'une nation de 25 millions d'hommes
assez forts et puissants pour renverser les trônes comme des châ-
teaux de cartes ». « Eveillez-vous de votre sommeil, disait-il à ses
compatriotes, prenez courage et devenez des Allemands libres,
frères et amis des Français ! » La mollesse des Rhénans l'indignait,
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 397
le désespérait ; impossible de leur faire dire s'ils voulaient rester
allemands ou devenir français : « L'indolence allemande de ces
gens-là, leur indifférence excite la bile. Ils ne veulent rien et ne
font rien. Il faudra finir par leur commander d'être libres. » Comme
il les connaissait bien, ses compatriotes !
En attendant qu'ils se décidassent, Forster réclamait la forma-
tion d'un département des Bouches-du-Mein, l'envoi de députés
à la Convention, déployait au Club de Mayence une activité dévo-
rante. Ilprononçait des discours, rédigeait des appels, organisait des
cérémonies comme celle où il planta l'arbre de la Liberté, au son
des cloches et des canons, le 13 janvier 1793 ; il publiait un jour-
nal, Neue Mainzer Zeiiung oder der Volksfreund, dans lequel, très
rare entre les Allemands, il approuva la mort de Louis XVI ; voire,
en signe de joie, il se laissa pousser la moustache. Il finit par
être élu à la fois par Willstein et par Mayence, où 300 électeurs
s'étaient présentés aux urnes, sur 12.000. C'est en qualité de dé-
puté de cette dernière ville qu'il siégea d'abord à la Convention
Nationale Rhéno-germanique et à la Société des Allemands libres,
issue de l'ancien club qui avait été dissous. Ce qu'il proposa, ce fut
l'incorporation pure et simple à la France des pays rhénans,
« Prononcez, disait-il à ses compatriotes, cette grande et décisive
parole : Les Allemands libres et les Français libres sont désormais
un peuple inséparable ! » Son éloquence enleva le vote, et une dé-
putation de trois membres, Forster, Lux et Patocki, fut chargée
d'aller à Paris porter solennellement cette offre à la Convention.
Le 30 mars Forster s'acquitta de sa mission dans un discours très
applaudi qui se terminait par cette péroraison :
Nous venons vous offrir un pays où la nature a répandu ses dons d'une
main prodigue, un sol fertile, un climat tempéré, des coteaux couverts de
vignes, une ville dont le site incomparable est embelli par la majesté du fleuve
qui baigne ses murs. Nous venons vous offrir Mayence, le siège de ce prêtre
superbe dont l'ambition démesurée ne lui vaudra dans l'histoire que le nom
d'incendiaire ; Mayence où le commerce d'Allemagne viendra se concentrer
entre les mains du négociant français ; Mayence, la clef de l'Empire ger-
manique et la seule brèche par laquelle vos provinces étaient accessibles
à vos ennemis ; Mayence, reconnue par les maîtres de l'art pour un chef-
d'œuvre de fortification ; où les efforts des despotes ligués contre vous vien-
dront échouer !
Le président Jean de Bray donna l'accolade aux trois députés
rhénans et l'Assemblée proclama aussitôt l'annexion de Mayence,
Worms, Grûnstad, Durkheim et autres lieux, et, le soir même,
Forster, au club des Jacobins,prononçait un second discours tout
aussi ardemment francophile et tout aussi acclamé.
398 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Sur ces entrefaites, les troupes françaises battues furent rejetées
en Alsace. Mayence se trouva isolée, assiégée et bombardée, et
capitula le 23 juillet. Forster désespéré, dans l'impossibilité de
rentrer chez lui où il aurait passé pour un traître, prit le parti de
rester à Paris. Il y vécut assez désœuvré, visitant les monuments,
fréquentant les théâtres, la société étrangère, les milieux politi-
ques français. Ses lettres sont pleines de détails intéressants mais
au fond on le sent un peu déçu : vu de près, ce peuple français lui
paraît léger, mobile et sans cœur, sans conviction ni sincérité pro-
fonde, épris de mots plutôt que d'actes. En politique, Forster est
girondin, ce qui est le maximum de hardiesse pour les Allemands
de ce temps, mais il prévoit avec lucidité le triomphe inévitable
de la Montagne. A mesure que les tribunaux révolutionnaires se
font plus sévères, il maudit cette justice sanguinaire, cette Rome
prétorienne livrée à toutes les brutalités, ravagée par la calomnie
et la délation, promise à une « tyrannie de fer » exercée aunom de
la Raison, celle de Robespierre. Il admire, comme tous les Alle-
mands, l'acte de Charlotte Corday, qu'il a vue sur l'échafaud
« florissante, charmante, belle par son auréole de chasteté ; sa tête
aux cheveux châtains coupés courts semblait une tête antique
portée sur un buste superbe ; jusqu'au bout elle garda sa séré-
nité ». Il se repentit alors de son activité de clubiste, songea à par-
tir au loin, aller explorer l'Asie, exercer la médecine dans l'Inde.
Puis il resta ; bien plus, il accepta de la Convention une pension et
aussi des missions diplomatiques, aux ordres de ces Jacobins
qu'il haïssait. Il fit l'apologie des journées du 31 mai et du 2 juin,
accusa les Girondins d'avoir livré Toulon aux Anglais. Pour rien
au monde, il ne voulait faire opposition au cours des événements
qui lui paraissaient inéluctables et, somme toute, bienfaisants.
Malgré tous ses maux, la Révolution avait dégagé une idée
essentielle, la « Liberté, qui désormais ne périra pas ; tout le reste
est transitoire ».
S'il y a quelque chose de réel dans les idées, ce n'est pas peine perdue que
de combattre pour leur empire ; alors, ô Révolution, avec tous tes maux et
toutes tes horreurs, sois la bienvenue !... Quelques hommes périront dans
cette grande lutte, et leur mort sera comptée pour rien ; mais par là-même
vaincra la cause de la raison, la cause de l'égalité.
Il donne un regret en passant à ceux qui moururent calmes et
héroïques, Barnave, Bailly, le duc d'Orléans, Vergniaud et Brissot
qu'il aimait. Mais rien, dit-il ne peut détruire la nation française
« qui est un phénomène de la nature )>. Révolutions, guerres, iïiva-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 399
sions, elle survivra à tout. Forster s'identifie tellement à sa nou-
velle patrie que c'est en Français qu'il parle et qu'il sent : « Nous
avons détruit la Vendée et nous détruirons tout ce qui s'oppose à
nous... Toulon renferme notre meilleure flotte, nos plus beaux
chantiers, nos dépôts et arsenaux les plus considérables ». Enfin,
« Toulon est à nous, la Méditerrannée nous est ouverte... Nous
avons vaincu comme des lions ».
■ A vrai dire, si on lit la description des événements de Mayence
que Forster a donnée dans sa Darstelliing der Mainzer BevoluUon
dans les derniers mois de 1793, on n'y trouve déjà plus l'accent
d'enthousiasmxC des premiers mois decettemême année. Tant tout
va vite à cette époque brûlante ! Il peint en couleurs frappantes
l'arrivée des émigrés à Mayence, leur insolence, leurs bombances,
les rodomontades des Alliés ; puis la peur des Mayençais à l'ap-
proche de Custine, la fuite sans gloire des autorités, l'entrée des
soldats en carmagnole, sales et dépenaillés. Mais la flamme révo-
lutionnaire est éteinte en lui. Il reconnaît que le club de Mayence
fut un organe peu efficace, que la plantation de l'arbre de la Li-
berté fut pleine d'emphase puérile. Il reproche à Custine des du-
retés excessives dans les réquisitions et les taxations,et déplore la
naïveté avec laquelle les Français tablèrent sur des sympathies
peu sûres et sur une opinion publique à laquelle ils n'entendaient
rien. Il estime cependant que ce sont là erreurs et tâtonnements
inévitables qui ne préjugent en rien de la droiture des intentions
ni même du succès final, dût-il être encore lointain.
Les Parisische Umrisse de la même époque, parus en 1795, sont
pleins de considérations sur la Révolution, sa valeur, la remarqua-
ble constance de son propos, fondée sur l'existence d'une opinion
publique éclairée, née sous forme d'opposition dans les dernières
années de l'Ancien Régime, sans cesse fortifiée et élargie depuis.
Cette volonté révolutionnaire, on aurait tort de n'y voir que la
rébellion de quelques-uns, que la revendication de classes oppri-
mées : c'est un vaste et ferme vouloir national qui se propose pour
but l'avancement global de l'humanité. Ainsi l'idéalisme révo-
lutionnaire de Forster n'est pas mort. Il voit la France rénovée
par un puissant mouvement de fond qui a épuré le christianisme
même en supprimant l'égoïsme des privéligiés, en enseignant l'es-
prit de sacrifice et de dévouement à la collectivité. D'une nation
frivole, la Révolution a fait un peuple de Spartiates qui n'a plus
que deux besoins : le pain et le fer ! Même ces Montagnards que
Forster n'aime pas, il les suit, par discipline révolutionnaire, et il
glorifie en termes élevés la Convention où « sans distinctions,
400 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sans rien d'extérieur qui éblouisse la vue, sans avantages et même
sans autorité en dehors de la salle des séances, sans garde préto-
rienne, dépouillés du privilège de l'inviolabilité, les représentants
du peuple régnent sans conteste sur 24 millions d'hommes ».
Forster n'a pas vu la fin de la domination jacobine, il n'a pas vu
Thermidor ni Brumaire. Il est mort à Paris en janvier 1794, assez
misérablement, d'une pleurésie qui l'emporta en quelques jours.
Sa femme l'avait quitté dès 1791 pour vivre avec Huber qu'elle
épousa en 1793. Il est assez malaisé de porter un jugement sur
cette personnalité complexe et par bien des côtés contestable.
Chez lui l'intérêt personnel et l'ambition se mêlent toujours aux
aspirations élevées, et ses grands besoins d'argent ont plus
d'une fois influé sur sa conduite politique. Mais c'est un esprit
extrêmement lucide, dénué de préjugés nationaux ou sociaux, au
point de se faire Français et l'apôtre de l'annexion à la France
de la rive gauche du Rhin. Sa destinée colorée, rapide, d'explora-
teur, de savant, de meneur politique, d'agent révolutionnaire,
d'écrivain s'achève avant la quarantième année, selon le rythme
haletant de l'époque. Très isolé par sa vie et par sa pensée, il a
gardé cette conviction qu'une nation ne peut se développer plei-
nement qu'au sein d'institutions libres, qu'une Révolution n'est
pas faite pour donner le bonheur aux hommes mais pour trans-
former profondément le genre humain dans le sens de la dignité
et de la grandeur. Somme toute, les « excès » de la Révolution lui
ont paru peu de chose en comparaison de ses bienfaits. Mais il a
entrevu dans l'avenir proche l'ombre d'un César ou d'un Cromwell
qui s'emparerait de la Révolution et en confisquerait à son profit
les résultats.
[A suivre).
La Fontaine et les Fables
par Fortunat STROWSKI,
Membre de rinslitul.
II
La Fontaine écrit les Fables.
Le 6 juin 1667, La Fontaine obtenait un privilège pour un
volume intitulé Fables choisies et mises en vers. Le privilège était
à la fois une permission d'imprimer et un monopole. Nul ne pou-
vait imprimer le livre que le libraire désigné dans le privilège :
cela répondait à ce que nous appelons aujourd'hui le Copyright.
L'ouvrage ne fut achevé d'imprimer que le 21 mars 1668. C'é-
tait un mince album dans le format in-4o. L'in-4o est un très
grand format, au-dessus de quoi il n'y a que l'énorme in-folio.
Chaque fable était précédée d'une belle image du graveur Fran-
çois Chauveau.
La Fontaine a certainement commencé à écrire des Fables
dès son entrée chez la duchesse douairière d'Orléans en 1664,
plus tôt peut-être, puisque les cent vingt-quatre fables divisées
en six livres qui constituaient son premier recueil étaientprêtes
au printemps de 1667. Or, il n'improvisait pas ; il lui fallait du
temps pour méditer , composer et écrire. D'ailleurs, lui même
dit dans sa préface : « L'indulgence qu'on a eue pour quelques-
unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour
le recueil ».
Il y avait à foison des recueils de Fables. Dans un savant ou-
vrage sur La Fontaine, M. Gustave Michaut en a donné la liste
complète, et l'on ne peut que la lui emprunter.
La voici donc.
Les anciens ont cultivé la fable. Et La Fontaine connaît, puisqu'il les
imite, Esope, Phèdre, Babrios (qu'il appelle Gabrias) sans compter les fabu-
listes d'occasion comme Horace et Tite-Live, Aulu-Gelle, et le.^ imitateurs
26
402 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
OU compilateurs de fables anciennes, Avianus au ii« siècle, Aphtonius au
iii« ou au ive plus tard Romulus et chez les Byzantins, Planude. Les huma-
nistes ont cultivé la fable ; et La Fontaine a sûrement connu quelques-uns
au moins des traducteurs latins ou italiens des fables ésopiques, Abstenius,
Faerne, Verdizotti, Gerbel, Cousin, Camerarius. Les Français du moyen
âge et du xvi" siècle ont cultivé la fable ; et si La Fontaine n'a probablement
pas connu le Roman du Renard, les fabliaux, les Ysopets, les fables de Marie
de France, il a sûrement connu quelques-uns des fabulistes du xvi^ siècle,
Corroset ou Haudent ; nous savons de reste qu'il a lu les fables, les apologues
ou les contes de Rabelais, Marot, Bonaventure des Périers ou Mathurin
Régnier ; enfin, il a pu consulter les collections formées en son temps même
par Nevelet, Boissat ou Audun.
Quand on lit cette énumération, on est effrayé par sa diversité
et sa richesse. On peut se dire pour se rassurer que ce sont les
mêmes sujets qui passent d'un recueil à l'autre ; mais on ne peut
pas se dissimuler que c'est un amas disparate et confus. Chose
curieuse, aucune de ces fables, aucun de ces morceaux, sauf ceux
qui nous viennent de quelque grand écrivain comme Horace,
Marot ou Mathurin Régnier, ne présente le moindre intérêt litté-
raire : pas même les petites images de Phèdre. C'est tout simple-
ment un exemple pour éclairer un précepte. Et l'on comprend
très bien que, quoique les premières Fables choisies de La Fon-
taine eussent déjà paru (et d'ailleurs, elles n'étaient après tout
qu'un album tout mince), Boileau dans son Art poétique n'ait
pas osé inscrire la Fable parmi les genres littéraires, pas plus
qu'il n'y a mis les exemples de la grammaire.
J'ajoute au passage une remarque: cette morale trop positive,
trop désabusée, qu'on reproche à La Fontaine, elle est déjà dans
cet amas de Fables millénaires. La Fontaine a fait effort^visible-
ment, pour s'en affranchir : il y a introduit de la poésie, de la pitié
et de la tendresse.
Comment La Fontaine n'a-t-il pas été submergé par tant de
fables ? tout simplement parce qu'il s'est empressé d'oublier les
auteurs ou les livres auxquels il a pris ses sujets. Sauf lorsque le
récit a été composé par un maître écrivain, il oublie tout ; il re-
fait tout à sa manière. Peut-être même que ce que nous croyons
lui avoir été dicté par Esope ou Phèdre ou tel autre fabuliste lui
vient-il de quelque veillée au coin du feu, chez de braves paysans
de Champagne. Pour ma part, en Gascogne, j'ai entendu, sous la
chandelle de résine, pendant qu'on tendait l'oreille pour épier le
passage des chiens du Roi Artus ou la Chasse Maligne, les aven-
tures de héros semblables à ceux de La Fontaine, les mêmes aven-
tures et les mêmes héros ! Aussi, soit dit en passant, est-il parfai-
tement illusoire de noter pour chaque fable les sources, sauf là où
il y a emprunt direct.
LA FONTAINE ET LES FABLES 403
Donc, La Fontaine oublie le détail de ce qu'il a lu ou entendu.
Il garde dans l'esprit une anecdote en trois mots ; il en fait une
fable. Mais comment cette fable, cessant d'être un sec exemple de
morale en action, devient-elle grâce à lui un chef-d'œuvre vivant
et amusant ? C'est que la fable devient pour lui un tableau animé
et un « ample » récit. C'est même une évocation ; mais avant tout,
c'est quelque chose qu'on raconte : c'est un conte.
Les contes populaires racontent toujours avec une certaine rai-
deur et en répétant les mêmes formules. L'effet en est souvent
considérable, soit dans l'ordre tragique, soit dans l'ordre comique.
La Fontaine, au contraire, varie sans cesse. Par exemple les dé-
buts. « Il y avait une fois », disent les contes français. « Derrière
la montagne, derrière la forêt », disent les contes polonais. LaFon-
taine commence de toutes les manières. Voici un début simple :
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
3u encore, avec un effort de notation pittoresque.
Un jour, sur ses longs pieds allait je ne sais où
Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
ailleurs, le ton s'élève :
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel, en sa fureur,
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste
EL puis il y a le début animé, in médias res, disaient les anciens
professeurs de rhétorique.
Va-t-en à la malheure, Excrément de la Terre 1
Parfois, le début est général et philosophique.
Chacun a son défaut, toujours il y revient
En somme, quel que soit leur caractère, ces débuts attirent
l'attention et s'insinuent dans l'esprit du lecteur. La Fontaine
ne cherche pas à capter violemment la curiosité comme les écri-
vains médiocres qui ne sont pas sûrs d'eux-mêmes et qui suren-
404 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
chérissent et qui crient pour qu'on leur prête l'oreille, tel ce cri-
tique d'autrefois qui annonçait : L'Ane morl et la Femme guillo-
tinée.
Le début ainsi posé, le récit s'engage. Lui aussi, il a toutes les
formes, avec une surprenante liberté. Mais toujours avec un air
parfait de naturel et de vérité. Rarement, pourtant, cela reste un
récit tout uni ; presque toujours interviennent le dialogue et la
comédie. Le passage du récit au dialogue est si adroit qu'on ne
s'en aperçoit pas, même quand le dialogue est un monologue,
comme dans La Laitière et le Pot au Lait. Chacun parle selon son
caractère et sa nature, le lion autrement que l'âne, et dame Be-
lette au museau pointu autrement que le naïf Jeannot Lapin.
Les événements se déroulent avec vivacité ; on les attend assez
sans les attendre trop. Et d'un bout à l'autre l'auteur, le bon poè-
te qui aime ses personnages et qui s'intéresse à eux comme s'ils
existaient réellement, intervient, pour dire son mot avec malice
ou pour venir en aide à quelque imprudent.
A ces mois l'animal pervers,
C'est le serpent que je veux dire,
Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper.
Parfois il s'attendrit. Parfois il pousse un soupir.
Amants, heureux amants !
Enfin la morale vient « au moins mal qu'elle peut ». Ce n'est pas
un précepte de morale en action, c'est un conseil pour la conduite
dans la vie. La Fontaine enseigne non seulement à éviter les mau-
vaises actions, mais aussi à éviter les sottes actions. Il glisse son
avertissement, non pas toujours à la fin ni au commencement,
où les autres fabulistes l'isolaient pour le mettre en valeur, mais
où il peut ; et tantôt c'est un mot, tantôt un précepte qui devien-
dra proverbe, et ça et là c'est un sermon narquois. A la fin même
il ne craindra pas de philosopher avec ampleur.
Le style est une merveille. Pour ne pas nous y perdre, nous le
regarderons sous divers aspects : quels mots, quelles alliances de
mots, quelles locutions La Fontaine emploie-t-il et recherche-
t-il ? Comment organise-il l'ordre et la dépendance de ces mots ?
LA FONTAINE ET LES FABLES 405
Bref, examinons tour à tour le vocabulaire de La Fontaine et sa
syntaxe, vocabulaire et syntaxe étant pris dans leur sens le plus
large et le plus humain.
La Fontaine employé beaucoup de mots et d'expression cou-
rantes qu'on ne trouve pas dans le littérature régulière, laquelle
n'aimait pas parler des occupations ordinaires des hommes. Pour
ce qui se rapporte à la vie quotidienne : le manger, le boire, le
dormir, par exemple, il réunit un vocabulaire extraordinairement
riche et précis avec lequel il nous ouvre la cuisine, le garde-man-
ger, la cave, la cour, le jardin, la chambre à coucher. Ses person-
nages ayant une vie réelle et non factice, une vie organique, une
vie physiologique, l'obligent à ne pas faire le dédaigneux comme
Racine et Corneille dont les héros ont de grandes passions, mais
n'ont jamais faim et soif ni la migraine. De même toutes les hum-
bles nécessités de ses personnages l'obligent à « fureter » le maga-
sin des mots où il trouvera de quoi dire la chasse, la pêche, le la-
bourage, le soin des forêts, etc. Il décrira avec précision, grâce à
cet inépuisable fond de son vocabulaire, les animaux et les insec-
tes, le roseau et le chêne, le paysan du Danube» portant sayon de
poil de chèvres et ceinture de joncs marines » et Perrette ayant
mis pour être plus agile « cotillon simple et soulier plat ». Il se-
rait long, mais non pas difficile, de faire le recensement de ce fond,
chaque fable donnerait son apport. Mais il ne faut pas nous arrê-
ter là.
Par-dessus cette première couche de termes familiers et popu-
laires, il y en a une autre, celle de la langue littéraire, de la vie in-
tellectuelle et de la vie de société. La Fontaine se sert des mêmes
mots que les meilleurs écrivains de son temps, auteurs drama-
tiques, philosophes, romanciers, et même prédicateurs : une langue
abondante en mots abstraits. Certes, il ne va jamais jusqu'à dire,
comme Racine :
Votre bonté, Madame, avec tranquillité
Pouvait se reposer sur ma fidélité.
Mais il ne craint pas d'écrire en parlant du chêne : -
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchait à l'Empire des Morts
Il employé le langage de la cour :
Que votre Majesté
Ne se mette point en colère.
406 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
II emprunte (naturellement sur le ton de la parodie) les formules
du protocole et de la Cour. Par exemple, Alexandre convoque
Les animaux et toute espèce lige.
Le Lion, avant de partir en guerre, envoie ses prévois.
Les termes les plus précis de la philosophie aussi bien que ceux
de la politique accourent à chaque instant sous sa plume, et enri-
chissent son vocabulaire.
Enfin, une troisième couche de termes se superpose aux deux
que nous venons de dire : une troisième langue se mêle aux deux
autres.
Cette langue nouvelle est à la fois précieuse et mythologique :
elle vient du poète français Voiture et son école pour une part, du
poète latin Ovide et ses imitateurs pour l'autre part. Au reste, ce
n'est pas La Fontaine qui a inventé ce mélange, c'est une inven-
tion de la Préciosité : « Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont
roses », voilà, avec une subtilité raffinée, l'apport particulier du
précieux ; les comparaisons avec les dieux et déesses et avec toutes
les grâces de la mythologie, voilà l'apport d'Ovide. Cela serait
insupportable, si La Fontaine n'y mêlait beaucoup de bonhomie
et d'ironie.
...Mars autrefois mit tout l'air en émeute.
.... L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
On pensera à juste titre que tant d'éléments contraires ris-
quaient de se heurter et de ne donner qu'un style disparate, plein
de dissonance. Mais La Fontaine avait une délicatesse de goût
merveilleuse et un sens extraordinaire du style. Ces éléments, il
sut les mélanger sans leur faire perdre leur caractère naturel, en
les enveloppant d'une certaine atmosphère qui dissipait les con-
trastes et faisait tout paraître facile et nuancé. Cette atmosphère,
c'est le sourire, c'est l'ironie et c'est l'humour. Lisez ceci :
Du Palais d'un jeune lapin,
Dame belette, un beau matin.
S'empara. C'était une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne au souterrain séjour.
La belette avait mis le nez à la fenêtre.
LA FONTAINE ET LES FABLES 407
Les mots nobles, les expressions relevées ne manquent pas :
« du palais, dame belette... elle porta chez lui ses pénates... re-
tourne au souterrain séjour... » ; les expressions familières et nar-
quoises ne sont pas moins nombreuses : « c'était une rusée... brouté
trotté, fait tous les tours... avait mis le nez à sa fenêtre... » Et la
mythologie : « pénates... faire à l'Aurore sa cour... » Et voyez
comme cela fait un délicieux ensemble musical.
Cet art admirable se retrouve à tous les vers de La Fontaine ;
il donne à ses fables une fraîcheur, une gaîté, une liberté qui sem-
blent baigner dans une joyeuse lumière.
A cela contribue aussi la syntaxe, au sens large, c'est-à-dire
l'ordre et la dépendance des mots en général. Car pour ce qui est
de l'étroite correction syntaxique grammaticale, qualité courante
au xvii^ siècle, je dirai que La Fontaine est pareil à tous ses con-
temporains. C'est l'autre syntaxe, la grande, l'humaine qui chez
lui dépasse les conventions ; il l'a pratiquée avec une science et un
instinct dont nous sommes encore stupéfaits. Ici, il faut pour la
clarté des choses présenter au lecteur une explication plus déve-
loppée.
Dans les langues anciennes, l'ordre des mots était libre, et leur
disposition dépendait uniquement de la volonté de l'auteur.
C'est pourquoi lorsque cet auteur était un grand artiste plein de
sensibilité, son premier soin était de rapprocher les mots, non pas
selon leurs rapports logiques, mais selon leur effet « émotif ». Ain-
si tandis que le prosateur régulier tel que Salluste ou Tite-Live
avait l'habitude de placer les compléments d'un substantif entre
ce substantif et ses adjectifs, un poète tel que Virgile ou Horace
faisait fi de ces préoccupations ; il en avait d'autres. Pour donner
un exemple, voici les mots par où débute l'Enéide : « Des
combats, un guerrier, les rives de Troie, l'Italie, le Destin,
une fuite... » Tous ces mots font partie d'une phrase très régulière
mais le tissu de cette phrase et son sens abstrait n'apparaissent
qu'aux deux dernières mots ; jusque-là, ce sont des images — les
plus émouvantes pour un Romain de Rome — qui jaillissent l'une
après l'autre du texte.
Malgré la rigidité de la langue française, La Fontaine retrouve
cette liberté et en use, sans effort la plupart du temps. De tous
les écrivains classiques, c'est lui qui a fait le plus d'inversions ;
408 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
or, les inversions, c'est l'ordre poétique ancien brisant l'ordre lo-
gique moderne ; voici un exemple : « un jour... sur ses longs pieds..
allait... ; je ne sais où... le héron au long bec... » Le sujet vient
comme il peut, à la fin et le verbe est perdu entre les compléments.
« Laissez moi carpe devenir », dit le carpillon ; il se hâte d'introduire
le mot carpe pour faire venir l'eau à la bouche du pêcheur et il
n'a garde de rejeter à la fin, quand le pêcheur ne l'écoutera plus,
le terme important et séducteur. Ici encore, je laisse à chaque lec-
teur le soin de chercher lui-même ces inversions : c'est un plaisir
et un exercice pour le goût.
La versification n'est certainement pour La Fontaine qu'une
syntaxe élargie.
Toute poésie, nous a-t-il dit, c'est une langue divine. La versi-
fication est la syntaxe de la poésie. Et de même qu'on peut sou-
mettre à une syntaxe parfaite des paroles ineptes, de même on
peut soumettre à la versification des platitudes, mais ce n'est pas
de la poésie, et ce n'est pas le cas de La Fontaine.
Nous venons d'analyser avec un certain détail, les éléments de
la « langue divine » dont La Fontaine poète fait usage, semblable
aux abeilles. Mais telle que nous l'avons décrite, il y manque en-
core une qualité indispensable, c'est la musique.
La « langue divine » doit être un plaisir, une séduction, un en-
chantement, un philtre magique pour l'oreille.
La Fontaine était un délicat amateur de musique ; l'harmonie
complexe qui remplit l'oreille n'était pas son affaire ; il aimait
celle qui ressemble au langage, c'est-à-dire qui est une suite de sons
naissant les uns après les autres, pour se transformer en une jolie
et souple guirlande. Il aimait la mélodie.
Or, avec les mots, on peut en français, et en français seulement
créer une mélodie infiniment variée et agréable. Dans les autres
langues, chaque mot est marqué par une syllabe, toujours la
même, plus forte ; et la versification est l'alternance des sons forts
et des sons faibles. Chez nous, la longueur et l'intensité des sylla-
bes est généralement égale pour toutes ; la tonicité de chaque son
est fixée par l'émotion du diseur ou du lecteur, non point par une
règle souveraine de phonétique.
Donc, le poète « en français » doit chercher le charme musical
du « langage divin » non point dans le rythme « numérique », mais
LA FONTAINE ET LES FABLES 409
dans le choix des syllables et la tonalité qu'elles prennent en se
succédant et en se liant.
Lorsque La Fontaine écrit :
...Une tortue était à la tête légère.
...Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre...
OU lorsque Racine écrit :
Ariane, ma .sœur, de quel amour blessée
Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée,
on l'a remarqué déjà, il y a une mélodie en cette chaîne de sons
que forme la succession des syllabes, exactement comme il y a
une mélodie en la suite des notes que Mozart inscrit dans la por-
tée. Et il est impossible d'y chercher des iambes, des trochées, des
spondées.
J'ajouterai que pas plus que pour la mélodie de Mozart, il ne
faut isoler ici chaque syllabe et la considérer seule. Car, sauf
la première, jamais une syllabe n'est seule dans l'oreille ; l'oreille
garde en effet quelque temps la résonance de ce qu'elle vient
d'entendre note ou syllabe : et ce qui la frappe ensuite note ou
syllabe rejoint les résonances antérieures avant d'agir par soi
seul. Cet effet se remarque chez les poètes exquis ; il semble que
leurs vers se fondent dans l'oreille. Et c'est la qualité générale de
La Fontaine poète.
Mais à cela il ajoute la versification, qui est pour lui, non un
rythme, mais un modelé de cet élément précieux qu'est le « lan-
gage divin » musicalisé !
Le modelé, c'est le travail suprême du bon sculpteur. Dans ma
jeunesse, Rodin, sensible à mon admiration, me dit un jour que
son seul mérite était le modelé. Il voulait dire par là que beaucoup
d'autres sculpteurs savaient faire des statues aux justes propor-
tions, mais lui seul savait par des creux et des reliefs presque im-
perceptibles où la lumière se joue révéler sous la peau la vie des
muscles, les veines, les contractions des nerfs ; et aussi détacher
sur l'épiderme les rides, les plis des paupières, les fossettes, et
ces lignes qui, autour des yeux, au coin delà bouche, traduisent
l'humeur bonne ou mauvaise. Bref, il savait accomplir un mysté-
rieux travail qui met^de l'animation et la vie sous les lignes et les
traits.
Tel La Fontaine. La versification lui sert à mettre en lumière,
les masses profondes, les détails superficiels, le mouvement et
410 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
l'émotion, bref à faire le modelé. On va tout de suite comprendre
pour quelle raison.
Qu'est la versification, en effet ? L'art de grouper les mots se-
lon certaines règles imposées par la tradition et l'oreille. Le groupe
principal, c'est le vers, et dans le vers le versificateur ménage des
groupes secondaires.
Ce qui sépare les groupes à l'intérieur du vers s'appelle césure ;
le sens, l'émission de la voix marquent la césure.
Un jour /sur ses longs pieds /allait / je ne sais où
voilà quatre groupes dans un vers, et trois césures, la rime étant
la quatrième césure.
Les vastes appétits /d'un faiseur de conquêtes
Cette fois, nous n'avons que deux groupes d'égale valeur, et
une césure. Seuls, les vers très courts ne comportent pas de cé-
sure. Dans la versification classique, la place des césures est
fixée avec rigueur, par exemple après la sixième syllabe dans les
alexandrins ou vers de douze syllabes.
Quant au groupe constitué par tout le vers, ce qui l'arrête et le
limite, c'est la rime : la rime, césure très forte qui frappe l'oreille
et les yeux. Au reste, la rime n'a pas pour seul effet de séparer
les vers ; elle lesunità un autre point de vue (à un autre point d'au-
dition, devrais-je dire) par le rappel du mêmeson. Dans la versifi-
cation classique, la rime est toujours associée avec une « césure
sens », c'est-à-dire que le sens termine aussi le vers. Voici un exem-
ple de Boileau.
C'est ainsi qu'au Parnas/un téméraire auteur//
Pense de l'art des vers /atteindre la hauteur///
S'il ne sent point du ciel /l'influence secrète//
Si son astre en naissant /ne l'a formé poète///
Dans son génie étroit /il est toujours captif//
Pour lui Phébus est sourd /et Pégase est rétif///
Or, La Fontaine se délivre de cette règle ; il se sert de la césure,
de la rime et du vers irrégulier, c'est-à-dire de l'art de grouper les
mots, avec une liberté pleine de sagesse et de perfection, pleine
aussi de hardiesse, parce qu'il veut, par ces groupements même,
obtenir les effets les plus variés du pittoresque, l'expression la
plus complète des sentiments.
Il en va ainsi dans la vie quotidienne, quand nous parlons
LA FONTAINE ET LES FABLES 411
comme M. Jourdain sans penser à faire de la prose ou des vers. Les
uns et les autres, nous employons les mêmes mots dans toutes
les circonstances, mais nous les groupons différemment selon nos
émotions, selon les effets que nous voulons produire, selon notre
état physique. Un homme essoufflé et un homme confortable-
ment assis diront exactement la même phrase, mais la manière
de grouper ces mêmes mots dans la respiration révélera l'état de
l'un et de l'autre. Le geste prompt, l'événement brusqué ; la sur-
prise, l'indignation, la joie, la tristesse, l'admiration coupent dif-
féremment la phrase. C'est une « versification » instinctive que
tous et tous les jours nous pratiquons sans le savoir. La Fontaine
se sert de la versification raffinée et codifiée des poètes pour le
même usage, mais en le sachant et avec une habileté inégalée.
Ainsi dans les vers de douze syllabes, il place la césure où il
peut et ne l'enchaîne pas après la sixième syllabe. Il multiplie
d'ailleurs les césures ; il en joue avec une fantaisie joyeuse. La
longueur des vers, c'est-à-dire le groupement principal, est déter-
minée par lui avec une fantaisie et une délicatesse qui nous émer-
veillent. Enfin, il passe par-dessus les césures les plus nettes par
des liaisons qu'on appelle rejets ou enjambements, et qui produi-
sent d'amusantes surprises.
Un faon de biche passe, et le voilà soudain
Compagnon du défunt. Tous deux gisent sur l'herbe.
Ce sont là deux vers égaux selon la versification classique. En
fait, il y a deux vers très inégaux, l'un plus long qu'on ne l'admet-
tait alors, l'autre tout rapide.
Un faon de biche passe /et le voilà soudain compagnon du défunt / /
Tous deux gisent sur l'herbe.
Ailleurs, le lion confessant ses péchés raconte qu'après avoir
mangé les moutons, il a poussé jusqu'au berger, gros morceau,
difficile à se faire pardonner. La versification marque cette dif-
ficulté : on voit le lion avaler péniblement sa salive ; on voit sa
déglutition et son remords.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons.
J'ai dévoré force moutons.
Jusqu'à présent, cela va bien et aisément. Mais déjà la gène
se révèle dans le vers suivant à demi-disloqué.
Même il m'est arrivé /quelquefois /de manger//
4Ï2 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
et le mot impossible à dire, formant un vers à part à lui tout seul :
Le berger.
Ces exemples pourraient se répéter indéfiniment, car toute la
versification de La Fontaine présente le même caractère. Elle est
le perpétuel commentaire de la mélodie des mots.
Il est difficile, devant cet art si riche et si parfait, de se défen-
dre d'un vague sentiment de regret, d'ailleurs injuste. On se dit
qu'il est dommage que La Fontaine ait épuisé tout son génie et
toute son ingéniosité à ces petits morceaux que sont les Fables.
Car, sans vouloir rétablir un ridicule classement des genres, les
uns étant considérés comme genres nobles, et les autres comme
genres secondaires, il est impossible de ne pas reconnaître que
certains d'entre eux remplissent l'esprit et vivifient toute l'âme,
tandis que les autres ne sont qu'une agréable distraction : V Enéide
par exemple, est supérieure aux Mélamorphoses d'Ovide, et les
Odes de Malherbe aux odelettes de Voiture.
L'on a donc envie, malgré soi, de considérer l'histoire delaC/-
gale et la fourmi, du Lion et du rat et même des Deux pigeons
comme des amusements fort inférieurs à Phèdre ou au Misan-
thrope ; et, l'on accuse La Fontaine de n'avoir pas assez réagi
contre cette « paresse » (le mot est de lui) qui l'engageait à fuir les
longs ouvrages, contre ce caprice qui va « de fleur en fleur et d'ob-
jet en objet » ; bref, d'avoir gaspillé son génie.
Mais ce regret est injuste.
La Fontaine était trop artiste, et même quoique ce mot doive
étonner, trop « penseur » pour se confiner dans un art des petits
morceaux et des petites histoires. S'il a continué à écrire des
Fables, s'il en a fait le cœur etl'honneur de son œuvre, c'est qu'il
y voyait quelque chose de fort important.
Et conter pour conter me semble peu d'affaire,
dit-il. Les fables n'étaient pas de purs récits pour lui. Et, en effet,
il affirme encore que
Les Fables ne sont pas ce qu'elles semblent être.
LA FONTAINE ET LES FABLES 413
En réalité, elles sont
Une ample comédie ;'i cent actes divers.
Point un recueil de morceaux, une suite d'inventions décou-
sues. Point un recueil. Mais toutes ensemble une œuvre ayant
une unité organisée ; toutes ensemble, une comédie.
Quelle comédie ? Une comédie à la façon des Oiseaux d'Aris-
tophane, où les bêtes ne seraient que des hommes déguisés et co-
casses ? ( Taine l'a écrit) Une comédie à la façon du Roman du
Renard, où les animaux auraient des aventures semblables à celles
des hommes et seraient une parodie populaire de la société hu-
maine ? Ni l'un ni l'autre.
C'est un univers placé à mi-chemin entre les animaux et nous,
entre le rêve et la réalité. Dans cet univers se mêlent les images
naïvement déformées des êtres réels, les échos à demi fidèles des
paroles, des cris, des bruits de notre monde sublunaire et les son-
ges qui peuplent un sommeil riant.
Un génie artiste, distrait et méditatif, chérissant la nature et
aimant la société, pouvait seul le créer.
Les personnages formeraient une interminable procession ; en
tout cas, le dénombrement en reste toujours incomplet : l'Aigle,
l'Alouette, l'Ane, l'Araignée, le Vautour, la Belette, la Brebis, la
Chatte, la Chameau , la Chauve-souris, le Chapon, le Chat-huant,
le Cheval, la Chèvre, le Chien, le Chevreuil, le Cierge, la Cigale, la
Cigogne, le Cochon, le Coq, le Corbeau, la Couleuvre, le Cormo-
ran, le Dauphin, l'Ecrevisse, l'Eléphant, l'Escargot, la Fourmi,
le Faucon, le Frelon, la Gazelle, le Geai, la Génisse, la Grenouille,
le Hibou, l'Hirondelle, le Héron, l'Huître, le Hérisson, la Laie, le
Lapin, la Lice, le Léopard, le Loup, le Lièvre, le... Non ! Je m'ar-
rête au, milieu de l'alphabet. Et je passe des bêtes aux humains.
Là encore, quelle variété inépuisable ! Le Maître d'un champ,
l'Astrologue, les Amis, l'Avare, les Aventuriers, le Bassa, le Mar-
chand, le Berger, le Charlatan, le Roi, le Bûcheron, le Charretier,
le Compagnon d'Ulysse, le Curé, le Cuisinier, le Philosophe, là
Devineresse, l'Ecolier, le Pédant, l'Homme entre deux âges, le
Vieillard, les Jeunes Gens, le Plaideur, le Jardinier et sonSeigneur,
l'Ivrogne, le Juge, le Moine, la Mère, l'Enfant, le Médecin... ar-
rêtons-nous encore ! Le défilé nous laisserait essoufflés.
Au-dessus enfin, les dieux : Jupiterou Jupin, Mars, Vénus, Vul-
cain, Apollon, l'Aurore, les Faunes, les Nymphes, tout l'Olympe...
Et tout cela relié, par d'étroites affinités, à travers les centaines
414 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de scènes que sont les Fables, forme un monde complet. « Sous les
yeux des Filles de mémoires, dit le poète du xix^ siècle le plus di-
gne de parler de La Fontaine, Théodore de Banville, tous parle-
ront et agiront comme dans le rêve visible de la vie, chacun avec
le langage de son état, de sa condition, de son allure, tigres, mou-
ches, grenouilles, même les objets inanimés, même ceux ou
s'éveille à peine une âme indécise, la lime d'aciercommelepeuplier
et le roseau, toutes les choses auxquelles l'éternel mouvement de
la nature a imposé une forme ; toutes les voix seront traduites, et
aussi le silencieux murmure qui s'élève de la création emprison-
née. »
Tout cela, c'est donc un monde tellement poétique et tellement
vraisemblable qu'on le croit vrai, et qu'on se hâte de le confronter
avec la réalité la plus réelle ; mais on s'y trompe. La réalité n'est
pas, en ceci, la mesure de la vérité. Plus d'un commentateur n'a-
t-il pas reproché à La Fontaine d'avoir montré un corbeau friand
de fromage, alors que les corbeaux ne mangent pas de fromage ?
Mais, Messieurs les commentateurs, le Corbeau de La Fontaine
n'est pas de ceux que vous avez tués en automne : il parle, celui-
là ! Et un corbeau qui parle a bien le droit d'aimer le fromage !
Respectons La Fontaine : il est plus instruit que les natura-
listes et plus vrai, même quand il nous paraît dans l'erreur.
Buffon, continue Théodore de Banville, BufTon a décrit magnifiquement
les bêtes ; mais il ne sait rien de leurs affaires, et s'il avait quelque arrange-
ment à conclure avec Messire Loup ou avec dame Belette, il serait incapable
de s'en tirer tout seul. La Fontaine, lui, a vécu dans l'intimité de ces êtres :
ces animaux paysans et laboureurs, animaux ducs et chefs d'armée, animaux
vivant du travail ou de la rapine ; il sait leurs mœurs, leurs coutumes, le
langage de leurs professions diverses ... Les animaux ont des gestes humains,
des expressions humaines ; donc, en l'appliquant aux exigences de leur vie,
ils ont le droit de parler le langage des hommes. D'autre part, l'homme si sou-
vent, si profondément bestial, l'homme chez qui, parfois, apparaissent par
éclair la crinière lumineuse du lion, le sourire rusé du renard, le fin museau du
rat, l'œil du bœuf majestueux et stupide, peut, sans déroger, parler avec les
bêtes et comme les bêtes ; de même il peut parler à la nature... Ainsi, par un
éclatant miracle, l'harmonie s'établit entre les créatures humaines et les
créatures bestiales ; elle enveloppe même les personnages qui sont le décor,
l'arbre, le rocher, le fleuve, la nature sans cesse débordante de vie... et l'en-
chantement sera complet quand le poète y aura fait entrer la personnalité
divine...
La Fontaine l'a dit lui-même. Arrivé au sommet de son art, il
écrivait :
C'est ainsi que ma Muse, au bord d'une onde pure,
Traduisait en langue des Dieux,
LA FONTAINE ET LES FABLES 415
Tout ce que disent sous les cieux
Tant d'êtres empruntant la voix de la Nature.
Car tout parle dans l'Univers,
Il n'est rien qui n'ait son langage.
Une dernière citation de Banville (je l'abrège d'ailleurs) :
-Quant à lui fils d'Homère et de l'antiquité sacrée, peintre de son temps et
de tous les temps, père des poètes qui viendront, il sourit comme ses déesses
en regardant son œuvre, une immense campagne verte, coupée d'eau mur-
murante, où la troupe des animaux et des hommes joue sa comédie aux cent
actes divers, tandis que par une échappée apparaît le sacré vallon...
Gela est délicieusement écrit. Mais il y a encore quelque chose
à dire que Banville a oublié, ou qu'il ne savait pas.
Un poète de cette envergure — le bonhomme — ne saurait
continuer à passer pour un cerveau sans idée, ni son œuvre, son
ample comédie, pour une suite d'images sans portée.
Lorsque Molière composait le Misanthrope, il y mettait beau-
coup de son âme et de sa pensée ; il y mettait tout son cœur.
Ainsi La Fontaine composait ses fables en y mettant beau-
coup de lui-même. A mesure qu'il rêvait à l'une d'elles, à l'abri
de son incommensurable distraction, il y mêlait, sans le vouloir
d'abord, en le voulant ensuite, ce qui le préoccupait dans tous
les ordres.
Il y glissait d'abord sa philosophie générale. On a beaucoup
discuté sur ses morales ; elles ne sont point des règles abstraites ;
elles ne sont pas souvent des préceptes à proprement parler. Elles
avertissent le lecteur de ce qu'est la vie ; elles l'éclairent sur les
dispositions, les penchants et les désirs des hommes ; elles n'hési-
tent pas à démontrer le mécanisme de la vie sociale. Bref, elles
contiennent une philosophie.
Cette philosophie vient en droite ligne de La Rochefoucauld.
La Fontaine est peut-être le disciple le plus intelligent de La
Rochefoucauld parce qu'il est le moins systématique et le plus
sincère.
Il ne nie pas ce qu'il y a de beau ou d'attrayant dans la Nature,
mais il croit que les hommes sont imprégnés d'amour-propre,
c'est-à-dire de l'amour de toutes choses pour soi. Tous leurs senti-
ments, toutes leurs idées, toute leur activité se trouvent dominés
416 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
par cet amour-propre. Certes, il y a en eux le courage, la généro-
sité, l'amour, l'honneur, le sacrifice, la noblesse ; les mères aiment
leurs enfants, les citoyens leur roi et leur patrie. Mais ces senti-
ments ne sont pas simples ; d'autres, subtils poisons, s'y mélan-
gent. Tout, en nous, est, suivant le mot d'un auteur dramatique
moderne, mixture.
La Fontaine est sévère pour cette mixture. D'autant plus que
l'être humain, aussi orgueilleux que sot, est toujours la dupe de
sa vanité et ne veut voir dans la mixture honteuse que les éléments
supérieurs ; dans l'alliage, il ne reconnaît que l'or ! Montaigne
n'avait pas manqué de rabattre la présomption de l'Homme, la
plus « calamiteuse » de toutes les créatures. La Fontaine se joint à
lui. Les fables sont un rabat-vanité, un remède à l'outrecuidance,
un antidote à la sottise, une punition à la dureté.
En revanche, La Fontaine est plein d'indulgence et d'amitié
pour les pauvres petites bêtes si simples d'esprit, si innocentes,
que l'exemple de l'homme n'arrive pas à contaminer : les petits
oiseaux, l'alouette, l'hirondelle, le rossignol, l'agneau, l'âne...
même les pires lui inspirent dans leur malheur une sorte de pitié
presque tendre, et à demi ironique, qu'il refuse aux hommes...
Il ne se contente pas d'exprimer sa philosophie de l'homme. Il
prend aussi la liberté de mettre dans ses fables ses idées, et même
de faire le journaliste. Que Dieu lui pardonne, mainte de ses fa-
bles est une page d'actualité.
Non pas d'actualité générale qu'on peut atteindre à coup sûr,
par exemple en montrant que celui qui arrive trop vite à un sort
trop brillant, risque une chute profonde, ou que le vaniteux est
souvent confondu. Mais d'une actualité toute précise et toute par-
ticulière.
La Fontaine aborde avec entrain les questions à la mode. Les
bêtes n'ont pas d'âme, a dit Descartes et prétendent ces disciples,
Arnauld le Janséniste, Malebranchel'Oratorien. Vite, La Fontaine
se met en campagne ; il lève une armée d'arguments et de faits ;
et sa fable devient (à l'agrément près) toute semblable à une argu-
mentation de Sorbonne. La morale stoïcienne, si fort à la mode un
siècle auparavant, revient sur l'eau; on se demande s'il faut sup-
primer les passions pour devenir sage et heureux. La Fontaine,
cette foisencore, entredans lechampclos. Il nesebornepas à dire
LA FONTAINE ET LES FABLES 417
son mot ; il disserte, il dispute, il conclut... cela prouve qu'il avait
une solide confiance en sa raison ; il ne veut plus qu'on le consi-
dère comme un naïf nourrisson des Muses ; il retrouve le goût
qui l'avait poussé jadis vers l'Oratoire. « Et moi aussi, je suis mé-
taphysicien, semble-t-il dire. »
Ce n'est pas tout, et même ce n'est encore rien. Voici qu'il
va traiter des questions de politique actuelle, et de la politique
la plus importante.
La France, en effet, est en guerre contre une bonne partie de
l'Europe. C'est la fameuse guerre de Hollande qui, commencée
en 1672, ne s'apaisa qu'avec le traité de Nimègue en 1679.
Or, cette guerre ne fut pas seulement une guerre de batailles
entre soldats armés ; elle fut une guerre d'alliances et de coali-
tions. Sur l'échiquier des armées, la lutte était vive ; elle l'était
autant sur le tapisvert des diplomates ou danslescabinets royaux.
C'est dans cette seconde lutte que La Fontaine, le fabuliste, in-
tervient infatigablement. Les aventures des animaux lui fournis-
sent des exemples de prudence et des conseils de politique qu'il
prodigue aux Anglais, aux Hollandais, aux petits princes alle-
mands, et même, car il pousse l'audace jusque-là, à son roi ! On
trouvera, dans les notes des fables du second recueil, et particu-
lièrement celles du viii<^ livre, les preuves indiscutables de ce
que j'avance.
Oui, les fables de La Fontaine ont souvent des rapports avec
les événements du jour ; et pour les comprendre entièrement, il
faut les regarder de ce biais. D'ailleurs, ainsi faisant, on prend
une idée plus juste de l'esprit de La Fontaine; ondiscerne l'énorme
distance qui sépare les Fables des Contes. Et l'on ne regrette
plus que le poète ait consacré son génie à ces soi-disant petites
images que seraient les Fables.
[A suivre.)
27
Les langues de culture en celtique
par M. L. SJŒSTEDT-JONVAL
Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes-Etudes.
II
Nous avons vu que, dans les divers pays celtiques, on s'efforce
aujourd'hui d'étendre l'emploi de la langue locale à des domaines
de la pensée et de l'activité humaines qui lui étaient jusqu'à
présent étrangers. Dans quelle mesure, dans quel sens, ce mouve-
ment influe-t-il sur la langue elle-même ? C'est ce que nous vou-
drions examiner maintenant à propos d'un cas précis. Nous
choisissons celui de l'irlandais, pour ce qu'il a d'extrême et de
démonstratif. Voici une langue, naguère encore réduite à l'état
de parler paysan, que l'on élève brusquement à la dignité de
langue nationale, de langue officielle, de langue de culture au
sens complet du terme. Comment s'adaptera-t-elle à ses fonc-
tions nouvelles ?
Nous n'insisterons pas sur les modifications non significa-
tives, conséquences du changement de langue. C'est à peine
si uti dixième de la population de l'Etat d'Eire (Etat libre)
parle l'irlandais de naissance. L'irlandais est, pour la majorité
des gens qui l'écrivent, pour une proportion toujours plus
grande de ceux qui le parlent, une langue acquise, et acquise
trop souvent tardivement et hâtivement. Dans ces conditions
il est inévitable que l'influence des idiomes, des constructions,
sans parler du système phonique, de l'anglais, soit considérable.
Il suffit de parcourir la colonne irlandaise d'un quotidien pour y
noter des expressions qui ne se comprennent que si l'on sait
l'anglais ; si l'on écrit qu'une entreprise diolann as féin cela
signifie qu'elle «pays for itself», qu'elle «fait ses frais»; bhi an-
aigne deanta suas signifiera que « their minds were made up », autre-
dit que « leur parti était pris ». A côté de ces anglicismes qui cho-
quent encore, d'autres, plus anciens, sont tout à fait passés
dans la langue : ainsi d'expressions comme ta se rile amach as
arân « he is run out of bread », « il manque de pain ». Ce n'est pas
d'hier que l'irlandais se développe au contact de l'anglais, et
le fait nouveau est non l'anglicisme, mais le pullulement de ces
calques de l'anglais. Certains de ces anglicismes cachent au reste
des « européanisraes », de ces expressions que les langues de
culture européennes décalquent les unes sur les autres : ainsi
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 4l9
0 phoinnte radhairc na teangan, traduit de « from the 'point of
view of the language », recouvre aussi bien le français « du point
de vue de la langue », etc. La même observation s'applique, plus
largement encore, aux faits de vocabulaire.
L'enseignement officiel, les critiques et les grammairiens
s'efforcent, avec raison, de combattre ce procès. Il est cependant
normal. Si un jour l'irlandais doit être la langue de trois millions
d'habitants, il serait vain d'espérer que la langue maternelle de
ceux-ci disparaisse sans laisser de trace dans leur parler et
dans celui de leurs enfants.
Laissant de côté ces faits dus au changement de langue,
arrêtons-nous à ceux qui sont dus au changement de fonction
de la langue.
Les faits de vocabulaire sont les plus nombreux et les plus
frappants au premier abord. Du jour où un parler, expression
d'une société homogène et rurale, d'une culture traditionnelle
et populaire, doit suffire à l'expression d'une société différen-
ciée et urbaine, d'une culture moderne et technique, il apparaît
que bien des termes font défaut. Pour les créer, deux pi-océdés
existent : emprunt, ou traduction, soit par formation de motis
nouveaux avec des éléments indigènes, soit par transfert à un
mot existant dans la langue d'un sens emprunté au mot anglais
correspondant : c'est ainsi que stil, meaisin, clàr (clore) sont des
emprunts ; que tireolus, litt. « science de la terre », daonfhla-
thas, litt., « puissance des gens », gaoilhmeadh, litt. «mesure dû
vent » traduisent geography, democracy , anemometer ; que l'ir-
landais fuineamh « vigueur, énergie » s'emploiera au sens techni-
que d'anglais « energy » dans l'expression fuinnéarrih gluaisea-
chia « énergie cinétique ».
Toutes les langues ont recours à ces deux procédés, mais noil
pas toujours dans la même proportion. Tant que l'irlandais a
été la langue de culture du pays, il s'est constamment enrichi par
emprunts au latin d'abord, plus tard à l'anglais. Pour le glossa-
teur du viii» siècle un « astérisque » s'appelle astrîc, l'optatif,
optait, tandis que les listes officielles et les grammaires réceihment
publiées ne connaissent plus que réaltàg « petite étoile », et modh
guîdhtheach « mode de la prière ». Il serait aisé de multiplier lès
exemples de ce type, d'y ajouter de nombreux mots empruntés
à l'anglais, et aujourd'hui dénoncés comme tels, après avoir
joui du droit de cité pendant quatre ou cinq siècles.
En effet, l'irlandais actuel (et singulièrement l'irlandais offi-
ciel) est caractérisé par la préférence systématique accordée
420 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
à la traduction sur l'emprunt. Les exemples cités plus haut suffi-
sent à montrer jusqu'où est poussée cette partialité, qui ne va
pas sans inconvénient, tant du point de vue du rendement en
tant qu'instrument de culture de la langue, que du point de vue
de sa diffusion. Aussi les nécessités pratiques en tempèrent-elles
quelque peu l'excès, et l'administration des P. T. T. elle-même
emploie-t-elle 1' « européen » telegrafaidheacht, « to telegraphy »,
de préférence au « celtique » cianchomharthuidheacht.
Cette intolérance à l'emprunt, qui oblige à l'enrober sous la
forme de la traduction (car la traduction n'est en fin de compte
qu'un emprunt déguisé) est plus qu'une question de mode. C'est
le symptôme d'un changement profond dans l'attitude du sujet
vis-à-vis de sa langue, et dans la fonction sociale de la langue
elle-même. Prédominance de l'attitude objective sur l'attitude
subjective, sur le plan psychologique. Primauté de la langue
considérée en tant «qu'insigne» sur la langue considérée en tant
qu'instrument, sur le plan social. Ces deux points requièrent
quelque explication.
Pour chacun de nous, notre langue maternelle est moyen
d'expression et de représentation avant d'être objet d'observa-
tion. C'est secondairement, et le plus souvent dans la mesure
où elle, entre en concurrence, dans la vie du pays ou dans la cons-
cience d'un chacun, avec d'autres langues, qu'elle vient à être per-
çue objectivement, comme un système, défini par certains carac-
tères formels, et s'opposant, sur le même plan, à d'autres systèmes.
L'inverse est vrai pour une langue acquise : si parfaitement que
nous la possédions, elle n'est jamais si bien intégrée à notre repré-
sentation du monde que nous ne la percevions comme distincte
de cette représentation. Un exemple concret illustrera l'écart
entre les deux attitudes. Un spectateur français ne s'étonne pas
d'entendre le Cid parler français, parce qu'il ne perçoit pas le fran-
çais en tant que forme interposée entre la signification et sa cons-
cience ; il admet inconsciemment que le français est la forme nor-
male d'expression, même s'il sait, consciemment, qu'il n'en va pas
de même pour un espagnol. Mais que, dans un film américain,
il entende Napoléon s'exprimer en anglais, il en est choqué, car
■ ici il perçoit l'idiome en tant que distinct de la signification, et
cet idiome lui apparaît comme la marque d'un groupe ethni-
que déterminé. Dans le premier cas, le spectateur pense dans la
langue, dans le deuxième cas il pense à la langue. Dans le premier
cas la langue est pour lui d'abord expression et représentation,
dans le deuxième cas elle est d'abord l'insigne de la nationalité.
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 421
Revenons au cas de l'irlandais. Un critique dissertant récem-
ment, en irlandais, sur le drame irlandais, posait en principe que
l'action doit en être empruntée, soit au passé historique ou légen-
daire du pays, soit à la vie de la Gaeltachl, ceci afin d'éviter
l'invraisemblance qu'il y a à faire s'exprimer en irlandais des
gens de Dublin ou de Londres. Observation fondée, mais
qui implique chez le spectateur l'attitude objective qui est celle
de notre spectateur français vis-à-vis de l'anglais, par exemple.
C'est bien là en effet l'attitude qui prévaut dans le public de
langue irlandaise, actuellement en voie de formation. En effet,
d'une part, pour une majorité toujours croissante de ce public,
l'irlandais est une langue acquise ; d'autre part, l'idéologie à
laquelle cette langue doit son renouveau de vitalité met l'accent
sur la valeur de la langue en tant que marque de la nationalité,
plutôt que sur sa valeur en tant qu'instrument.
On voit les conséquences qui en découlent pour la langue
même. Là où la langue est avant tout instrument, ce qui importe,
c'est d'en améliorer le rendement en tant que tel ; on n'hésitera
pas, parexemple, à emprunter un terme étranger, si l'emprunt four-
nit, à moindre frais, un vocable plus précis et plus commode que
celui qu'on eût pu forger. Ainsi faisait-on aux temps où il y avait
une culture florissante en irlandais. Mais de l'instant que la lan-
gue est avant tout un insigne, ce qui importe, c'est d'en augmen-
ter la valeur représentative en tant que tel ; ce qu'on s'efforce
de faire en renforçant le caractère « celtique » du vocabulaire,
domaine sur lequel il est aisé d'agir directement (ce qui n'est pas
en contradiction avec l'influence croissante de l'anglais que
trahissent les éléments linguistiques, phonèmes ou syntagmes,
qui relèvent de procès moteurs ou psychologiques moins cons-
cients et ne se laissent pas si aisément modifier). Dans un cas
comme dans l'autre l'évolution est commandée par l'adapta-
tion à la fonction. Ce qui est changé, c'est la fonction.
VI
Emprunt ou traduction ne sont que les procédés forinels dont
dispose la langue pour créer de nouveaux vocables. Si l'on con-
sidère non plus le « comment », mais le « pourquoi », de ce procès,
d'autres questions se posent. Ces vocables nouveaux répondent-
ils à l'apparition de nouveaux concepts, jusque-là étrangers à
la langue ? ou à une systématisation nouvelle de concepts qui
y étaient déjà exprimés ? ou encore à une modification du rap-
-^$2 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
port entre le concept et le mot ? Le volume du vocabulaire en
est-il simplement accru, ou la structure interne en est-elle modi-
fiée ? Quelle différence qualitative y a-t-il entre le vocabulaire
d'une langue « populaire » (entendons par ce terme plus commode
qu'exact une langue qui sert exclusivement à l'expression par-
lée de formes de pensée peu abstraites et peu techniques) et celui
d'une langue de culture européenne moderne ? Peut-être est-
il possible de dégager, de la poussière des faits lexicaux, quel-
ques tendances générales qui nous permettront de préciser la
nature de cette différence.
Nous laisserons de côté le cas le plus simple, celui où le mot
forgé ou emprunté exprime une notion jusque-là totalement
étrangère à la langue : objet récemment inventé ou introduit,
concept abstrait de caractère technique : tels aerphlâna ou eiieal-
làn « aéroplane », raidghniomhacht « radioactivité », A notion
nouvelle, mot nouveau.
Il arrive fréquemment qu'à tel terme anglais (ou européen)
réponde un mot irlandais, exprimant, dans l'usage courant,
une notion grossièrement équivalente, mais dont le contenu con-
ceptuel est en réalité tout autre. La tentation est alors grande de
faire l'économie d'un emprunt, et de se contenter du mot indi-
gène, ce qui esquive le problème, sans le résoudre. C'est ainsi
que « reptile » sera traduit par piast (qui n'est d'ailleurs qu'un
emprunt ancien au latin beslia). Le terme piasl désigne toutes
sortes d'animaux, et particulièrement tout animal susceptible
de ramper, depuis le ver qui est censé se trouver dans la queue
des petits chiens, jusqu'au boa, en passant par la murène.
La notion qu'il recouvre est d'ordre empirique, et très
élastique. Le terme « reptile » désigne une classe de vertébrés à
sang froid et à respiration pulmonaire. Il recouvre un concept
dont l'extension et la compréhension sont précisément détermi-
nées, et qui a sa place dans une classification rigoureuse. Les deux
termes, même là ou ils s'équivalent objectivement, dans la mesure
où ils désignent le même animal, ne s'équivalent jamais subjec-
tivement, en ce sens qu'ils recouvrent des complexes de repré-
sentations entièrement indépendants et, pour une part, contra-
dictoires.
Considérons rnaintenant des notions abstraites, comme les no-
tions complémentaires de « normal » et d' « exceptionnel ». L'ir-
landais parlé en possède-t-il l'équivalent ? Les listes de termes
techniques récemment publiées traduisent anglais «normal » par le
radical gnàlh- : « at normal température y> ar ynàlhdhâlaibh ieodha-
LES LANGUES DE CULTURE EiN CELTIQUE 423-
chia; » normalrate » gnàlhrâta, etc. Mais tandis que les termes dé-
rivés d'irl. gnâth « habitude, coutume » correspondent aux notions
de « habituel, fréquent, commun», le terme de «normal » qualifie
« ce qui est ce qu'il doit être d'après la règle ». Dans le premier
cas il y a simple constatation de la fréquence du phénomène.
l)ans le deuxième cas il y a référence à une loi régissant ce phé-
nomène. Les deux notions, théoriquement distinctes, sont loin
d'être pratiquement équivalentes, ce qui est « normal » n'étant
pas forcément fréquent. N'a-t-on pas dit que « l'homme normal
n'est qu'une abstraction de l'esprit » ?
Pour traduire « exceptionnel » il existe en irlandais, non pas
un terme, mais une variété de tours, souvent fortement expres-
sifs, la notion étant de celles qui sont susceptibles de prendre
une valeur affective : « un cas exceptionnel » se rendra par ces
ar leiililigh, fâ leiih « un cas à part », « un homme exceptionnel »
par duine as an gcéad, litt. « un homme parmi cent »,
« une circonstance exceptionnelle » par là na gcéadla bliain « un
jour (comme il y en a un ) tous les cent ans », « une dépense
exceptionnelle » par costas neamlichoitianla, neamhghnâlhach
« une dépense inhabituelle ». Tous termes exprimant la rareté
ou l'étrangeté du fait, qui seule frappe l'observateur empirique,
et non pas la non-conformité à la règle. Or il va de soi qu'un phé-
nomène rare, se produisît-il « tous les cent ans » (tel, par exemple,
le passage d'une comète), n'est pas pour cela « exceptionnel »,
On voit que dans ces cas, et dans beaucoup d'autres, le mot
irlandais par quoi l'on traduit un mot européen, s'il tient, en
effet, dans la langue, la place de ce mot, en ce sens qu'un sujet
de langue irlandaise emploiera normalement les mots piasl,
^nâf/îac/i,/ieam/i.9Aiâ//iac/i, pour exprimer les réalités objectives que
nous exprimons par les mots « reptile»», « normal », « exceptionnel »
ne correspond nullement à ce mot, puisqu'il traduit une concep-
tion différente de ces réalités. Un vocabulaire, c'est une repré-
sentation du monde ; représentation empirique, flottante et
asystématique, dans le cas d'une langue populaire, représenta-
tion scientifique, précise et fortement systématisée, dans le cas
d'un-e langue de culture.
Il va de soi que toute langue de culture vivante est en même
temps langue « populaire », si bien que ces deux types de voca-
bulaire y coexistent, de même que les deux types de représenta-
tions coexistent, non seulement dans une même société, mais
dans une même conscience. Le fait que, dans nos langues dfr
culture, les termes abstraits et techniques sont le plus souvent
424 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
formés de radicaux grecs ou latins (ou calqués sur des termes
ainsi formés) permet de maintenir formellement distincts les
deux vocabulaires, ce qui a pour effet de maintenir psycholo-
giquement distincts les deux ordres de concepts. Avantage cer-
tain, dont se prive l'irlandais dans la mesure où il utilise le terme
populaire à des fins techniques (traduisant « reptile » par piasî,
ou « pneumonie » par aicid na scamhân <x maladie de poumon »),
ce qui tend à favoriser des confusions entre les deux notions
(empirique et scientifique) ainsi associées dans un mot, et qu'il
importe cependant de maintenir rigoureusement distinctes.
Une autre série de faits nous fera pénétrer plus avant dans
l'économie du vocabulaire.
Soit le couple de notions « obligatoire », «facultatif » (anglais
compulsary, optional ; allemand obligaîorisch, fakiiltaliv, etc.)
La notion d' « obligatoire » est exprimée, en irlandais, par plu-
sieurs termes ; citons seulement riachtanach : baedhlaing riachta-
nach « compulsory Irish ». Mais, pour exprimer la notion de « fa-
cultatif », il faudra avoir recours à des tours ou à des composés
négatifs, et dire, par exemple, neamhriachlanach « non obliga-
toire » ou, par un tour plus familier à la langue parlée, nà fuil
riachtanach « qui n'est pas obligatoire ». Ainsi, de deux concepts
contraires que nous traitons comme également positifs, un seul,
du point de vue irlandais, existe en soi, le second étant appré-
hendé indirectement, par une opération mentale qui n'est pas
réversible, comme « ce qui n'est pas » le premier. Dissymé-
trie qui s'explique au reste par la préexistence psychologique
d'un concept par rapport à l'autre, que confirmeraient au besoin
d'autres faits empruntés à l'histoire d'autres langues (l'adjectif
français « obligatoire » apparaît en 1329, au sens juridique,
tandis que « facultatif » est attesté pour la première fois en
1694).
Il arrive fréquemment qu'ainsi, de deux notions antithé-
tiques ou complémentaires, une seule dispose d'une expression
lexicale, l'autre ne pouvant être exprimée que comme négation
de la première, ou à l'aide d'une périphrase, ou faisant entière-
ment défaut. C'est ainsi que l'expression de la notion de « rela-
tif » est assurée par un sémantème, signifiant à vrai dire la rela-
tion contingente, non la « relativité » en soi : gach a mbaineann
le... « tout ce qui est relatif à... » ; M dlùthbhaint ag... le... » il y a
une relation étroite entre... et... ». Mais l'expresssion du concept
d' « absolu » manque, la négation de la relation contingente
ne pouvant exprimer le caractère de ce qui existe en dehors de
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 425
toute relation, 1' « absoluité ». Pour traduire ce concept il faut
ressusciterun ancien latinisme : nialus uatiiascailte « zéro absolu »
ou se contenter d'approximations comme fior-alcôl « alcool
véritable, pur », pour « alcool absolu ».
Dans ces cas, et dans d'autres analogues, nous sommes con-
scients d'une « case vide ». Tout concept implique nécessairement
pour nous son contraire, et le rapport qui unit les deux termes est
réversible. Attitude dialectique que reflètent nos vocabulaires,
auxquels le vocabulaire d'une langue « populaire » s'oppose non
seulement par une moindre étendue (le nombre des concepts expri-
més étant plus restreints), mais, comme le montrent les exemples
que nous venons de citer, par une économie plus anarchique, les
concepts y étant exprimés, en quelque sorte, chacun pour soi,
et n'étant pas ordonnés en oppositions systématiques.
D'autres faits de vocabulaire posent des questions plus com-
plexes, qui intéressent non plus la nature des concepts expri-
més, ni leurs relations réciproques, mais le rapport du concept
avec le mot.
Soit le concept de « réciprocité ». L'irlandais l'exprime-t-il,
et comment ?
Toutes les langues celtiques ont le moyen d'exprimer le carac-
tère réciproque d'une action. Le gallois se sert largement à cet
effet du préverbe ym, ainsi que d'un tour pronominal ei gilydd
(breton egile), auquel l'irlandais répond par l'expression a chéile,
litt. « son compagnon », « l'un l'autre ». On dira ainsi en irlandais
mholadar a chéile « ils se congratulèrent réciproquement, mutuelle-
ment », là gràdh aca d'àchéile « ils s'aiment mutuellement » ; mais
on ne peut pas dire » un amour réciproque », ni traduire directe-
ment une phrase comme l'anglais : « the rise of priées and the
rise of wages were reciprocal » ; il faudra dire que les deux phéno-
mènes « agissaient l'un sur l'autre » {ar a chéile). La même diffi-
culté se présente pour le substantif. Aussi a-t-il fallu forger,
pour rendre anglais « reciprocation », un terme commalartù,
dérivé de malairt, qui signifie proprement « le contraire ».
Onvoitdoncqueleconcept de « réciprocité » existe bien en irlan-
dais parlé, mais qu'il ne s'y rencontre pas à l'état libre, qu'il n'y
apparaît qu'en combinaison avec un concept de procès, en tant
qu'aspect de ce procès. Ce qui se traduit, grammaticalement, par
le fait qu'il ne peut être expriméquepar un tour adverbial. Une
langue populaire peut se contenter, sans inconvénients pratiques,
et se contente souvent, en effet, d'exprimer ainsi un concept sans
le dégager des combinaisons contingentes dans lesquelles il
426 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES.
apparaît ordinairement. Dans des langues qui servent d'instru-
ment à une pensée plus abstraite et plus analytique, ce même
concept sera exprimé par un sémantème, susceptible de former
des dérivés substantivaux et adjectivaux aussi bien qu'adver-
biaux : français « réciproque, réciprocité », allemand « gegen-
seitig, Gegenseitigkeit », etc. Correspondance rigoureuse du
sémantème au concept (un concept, un mot). Transcendance du
sémantème par rapport à l'espèce morphologique (un sémantème,
une série morphologique complète). Ce double principe, en même
temps qu'il assure une expression adéquate du concept, en
tant qu'un et autonome, en permet un maniement aisé. PIuS;
complètement il prévaut dans l'économie du vocabulaire,
meilleur est le rendement fonctionnel de celui-ci.
Ainsi se justifie l'apparition, dans l'irlandais écrit, d'un grand
nombre de termes étrangers à l'usage parlé, exprimant des no-
tions à vrai dire familières à la langue parlée, mais qui y sont
exprimées d'une façon idiomatique, qui contrarie et les habi-
tudes linguistiques d'un sujet de langue anglaise, et les habi-
tudes de pensée d'un sujet de culture européenne (ce qui revient
le plus souvent au même en l'occurrence). Parmi ces termes,
beaucoup sont nouveaux, et calqués sur l'anglais. D'autres,
anciennement formés sur des modèles latins, n'ont jamais péné-
tré dans l'usage parlé. C'est ainsi que pour exprimer les notions,
d' « externe, extérieur », et d' « interne, intérieur », on remet en
honneur les termes foirimeallach, inmheadhonach, qui se ren-
contrent déjà dans la prose irlandaise du xvii®, mais auxquels,
les parlers modernes répondent par les locutions iao.bh isligk
« du côté de dedans y>,laobh amiiighadu côté de dehors ». Il en est,
en effet des concepts d' « intériorité » et d' « extériorité »
comme du concept de « réciprocité ». Toute une série de concepts
impliquant une relation (on ne peut être intérieur ou extérieur
que par rapport à quelque chose) sont ainsi exprimés, dans la
langue parlée, en tant que relation^ et seulement en tant que
tels, dans la langue de culture, en tant que termes indépendants,
susceptibles de se prêter aux opérations d'une algèbre mentale
précise.
Les quelques exemples cités plus haut suffisent à mettre en
lumière les caractères principaux par quoi le vocabulaire d'une
langue de culture s'oppose au vocabulaire d'une langue « popu-
laire )>:plus grand nombre des concepts exprimés, coordination
de ces concepts en oppositions dialectiques régulières, unité et
autonomie du concept, que traduisent l'unité et l'autonomie
LES LANGUES DE CUl'TURE EN CELTIQUE 427
du sémantème. Il faudrait encore, pour être complet, considérer
comment cette opposition dépasse les faits lexicaux propres
et se traduit par des faits d'ordre morphologique, qu'on se bor-
nera ici à mentionner rapidement.
C'est ainsi que, dans toutes les langues européennes, les adjec-
tifs correspondant aux adjectifs latins en -bilis (types français
compréhensible, mangeable, anglais compréhensible, eatable, alle-
mand verstandlich, essbar, etc.) tiennent une grande place. Toute
technique reposant sur la connaissance et sur l'utilisation des pro-
priétés des objets (corps physiques ou notions abstraites) dont
traite cette technique, il est essentiel de posséder des termes
permettant d'exprimer les propriétés de l'objet, c'est-à-dire
non seulement ses caractères actuels (c'est là le rôle de tous
les adjectifs) mais ses caractères virtuels, ceux qui se manifes-
teront dans telle circonstance déterminée ; c'est là le rôle des
adjectifs en question. Songeons au rôle que jouent dans la lan-
gue juridique les termes de « aliénable, inaliénable, imposable,
reléguable, révocable, éligible, renouvelable », etc., dans les
sciences, les notions de « corps soluble,cristallisable, compressible»,
de « quantités incommensurables », de «transformations réversi-
bles », etc. II va de soi que l'irlandais parlé a le moyen d'expri-
mer les possibilités découlant de la nature de l'objet ; mais on
devra, le plus souvent, recourir à des tours verbaux, disant,
par exemple, galar nach féidir é leigheas « une maladie qu'on
ne peut guérir », là où nous disons « une maladie incurable ».
Il suffit de lire une page d'irlandais technique pour mesurer
l'incommodité qui en résulte. Aussi est-on amené aujourd'hui
à développer un type (d'ailleurs ancien et purement irlandais)
d'adjectifs composés avec les premiers termes so-, ion-, expri-
mant la possibilité, la facilité, ou do-, exprimant la difficulté,
l'impossibilité : so-choimsighlhe « commensurable », so-dhear-
bhiha « démontrable», so-dhoighle, ion-doightea combustible »,
do-scriosla « indélébile », doi-mhillie « indestructible ». Le fait
n'est pas nouveau, et les prosateurs du xvii® siècle (pour ne pas
remonter au delà) utilisaient déjà largement des composés de ce
type pour traduire les adjectifs latins en-bilis {bréanias dofhu-
laing « fœter intolerabilis », dorchadas soghlactha « tenebrae
palpabiles »). Rares dans la langue parlée ils se multiplient au-
jourd'hui dans l'irlandais écrit, et d'autant plus que celui-ci
dépend plus directement de modèles anglais, comme il arrive
dans les littératures techniques. Ainsi l'influence d'une langue
de culture sur une langue locale se traduit-elle, non seulement
428 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
par des emprunts et par des calques formels mais, plus subtile-
ment, par ce calque sémantique qui consiste à développer une
formation indigène comme équivalent, et sous l'influence, d'une
formation étrangère.
VII
Dans la mesure oii l'influence de l'anglais se fait sentir sur la
construction de la phrase irlandaise, c'est sous cette forme dé-
tournée.
Considérons la phrase simple. Tandis que dans toutes les lan-
gues européennes l'ordre normal de la phrase est : sujet,
verbe (et, lorsqu'il y a lieu, complément ou attribut), en irlan-
dais, comme dans les autres langues celtiques, l'ordre normal
est : verbe, sujet, pour la phrase verbale ; copule, attribut, sujet,
pour la phrase nominale. Ainsi, tandis que nous procédons du
terme supposé connu (élément au sujet duquel l'information
est donnée, sujet) au terme supposé inconnu (information
donnée, prédicat verbal ou nominal), l'irlandais procède en sens
inverse.
Il ne nous appartient pas de décider lequel des deux ordres
est le plus « logique ». Aussi bien, la question n'a-t-elle pas de
sens, du point de vue linguistique. Mais le fait est que l'ordre
de la phrase celtique contrarie le plus souvent la démarche d'une
pensée accoutumée à procéder, conformément à l'ordre de la
phrase « européenne «, du connu à l'inconnu. Tant que la phrase
est de faible volume, et que les termes en sont aisés à concevoir,
comme c'est normalement le cas dans la langue parlée, le juge-
ment est appréhendé comme un tout, et l'ordre dans lequel les
éléments en sont énoncés importe peu. Le même sujet dira en
anglais « the man went away » « John was a farmer » en irlandais
d'imlhig an fear, feirmeôir a b'eadh Seàn (litt. « partit l'homme »,
« fermier était Jean ») sans que le passage d'un type de phrase
à l'autre pose de problème. II n'en va plus de même dès que les
deux termes de la proposition présentent une complexité qui en
rend le maniement malaisé (ce qui est fréquemment le cas, par
exemple, dans la langue juridique) ou lorsque la proposition
elle-même requiert une attention soutenue, chaque terme en
étant pesé isolément avant d'être mis en rapport avec le suivant
(ainsi pour un théorème géométrique). Dès lors l'ordre de la phrase
celtique, qui nous oblige, une fois le prédicat énoncé, à suspen-
dre notre pensée durant un temps appréciable, avant de savoir
à quoi se rapporte ce prédicat, affecte sensiblement la démarche
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIOUE 429
même de cette pensée. Aussi a-t-on fréquemment recours, tant
dans la prose technique que dans la prose littéraire, à différents
expédients qui permettent d'inverser l'ordre des facteurs, réta-
blissant ainsi l'ordre qui est commun aux différentes langues
européennes. Un expédient fort simple, et qui tend à devenir de
règle dans la langue de la géométrie, consiste à lancer le sujet
en tête puis, rompant la construction, à le reprendre par un
pronom placé, à la place normale du sujet, après le verbe.
Soit un théorème, par exemple Euclide, I, 39. Qu'on rénonce
en grec, en latin, en français ou en anglais, l'ordre des termes est
toujours le même, en dépit des différences de construction :
Ta ïaa. Tpiycovx, -rà èttI tt^ç auTrjç pàcrswç ovxa xal èrtl xa aura fiépr], êv
raïç aîraîç TcapaXXTjXoiç scttiv Aeqiialia triangula in iisdem
parallelis sunt «, if two equal triangles... the angular points.,
lie on a straight line parallel to it ». « Les triangles égaux
qui sont construits sur la même base et qui sont placés
du même côté sont compris entre les mêmes parallèles. » L'or-
dre des deux termes de la proposition se confond pour nous
avec l'ordre des deux temps de l'opération par laquelle nous
posons d'abord une figure définie par certaines propriétés,
pour en déduire seulement ensuite une nouvelle propriété de cette
figure. Aussi un géomètre irlandais évitera-t-il de la modifier, et
traduira-t-il par le tour : dliâ thrianlân chodroma...luigheann siad...
« deux triangles égaux ... ils sont (litt. sont-ils) compris... etc ».
D'autres tours sont employés au même effet : inversions empha-
tiques empruntées à la langue parlée, oîi elles ont une valeur
affective ; conjugaison à l'aide de l'auxiliaire deinim « je fais »
(par un procédé qui a donné naissance en breton à un type de
conjugaison des plus usuels), le verbe principal se trouvant ainsi
rejeté après le sujet. Ceci est particulièrement fréquent dans la
langue juridique lorsque le sujet, escorté de ses déterminants,
éloignerait trop le verbe de ses compléments, ce qui choque les
habitudes de sujets de langue anglaise.
Dans tous ces cas ce qui est nouveau, ce n'est pas la construc-
tion, c'est l'emploi qui en est fait. Il est à prévoir que plus la
phrase irlandaise se développera sous l'influence de la phrase
anglaise et mieux elle s'adaptera à l'expression de la pensée
déductive, plus l'ordre « européen » sujei-prédicat tendra à
l'emporter sur l'ordre celtique prédicat-sujei. Le fait est au
reste parallèle à ce qu'on observe dans d'autres langues cel-
tiques (comme le breton) qui ont largement développé, à cet
effet, le tour relatif.
La structure de la phrase complexe donnerait lieu à des obser-
430 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
valions analogues. Nous nous bornerons à mentionner le cas de
la phrase relative.
Toute langue de culture est caractérisée par le développe-
ment qu'y prend la phrase complexe. A l'équivalence « un con-
cept, un mot », répond, sur le plan syntaxique, l'équivalence
« un jugement, une phrase ». Plus complexe est le jugement, plus
nombreux les éléments sur lesquels il s'appuie, plus complexe
sera la structure de la phrase et plus nombreuses en seront les
articulations. Dès lors les éléments de construction qui suffi-
sent amplement aux besoins de la langue parlée apparaîtront
comme trop peu maniables ou trop peu précis.
Soit l'expression de la relation indirecte. Elle est d'ordinaire
assurée, en irlandais parlé, par un tour dont beaucoup de lan-
gues populaires, entre autres le français, offrent l'équivalent ;
une particule passe-partout exprime la relation dont la nature
est ensuite précisée par un pronom de renvoi : an té nach truagh
leis do chas « celui à qui ton sort ne fait pas pitié », litt. « celui
que ton sort ne lui fait pas pitié ». Ce tour ne présente, dans
l'usage parlé, que des avantages : simplicité de construction, expres-
sion de la relation, sémantiquement importante, par des éléments
accentués qui ne risquent pas de disparaître dans le discours,
économie de ces successions de particules atones qui nuisent tou-
jours au rythme de la phrase. Dans l'usage écrit ces avantages ces-
sent d'être sensibles, et, pour peu que les relatives s'enchevêtrent
dans une même période, les inconvénients du tour populaire
apparaissent : manque de symétrie entre l'expression de la rela-
tion directe et celle de la relation indirecte, lourdeur des articu-
lations trop apparentes. Aussi voit-on revivre aujourd'hui dans
la prose littéraire la construction classique avec particule relative
régie par une préposition, dont la prose du xvii^ siècle fait un large
usage. "/car. .. 'n-a bhfuil na subhàilci uilig,fearar a bhliiil gean, etc.
« un homme en qui se rencontrent toutes les vertus, un homme à
qui est acquise l'affection... », etc. Point n'est besoin ici d'avoir
recours au néologisme pour faire face aux besoins nouveaux. La
vieille construction irlandaise l'emporte, en fait, par sa légèreté,
sur notre phrase relative, alourdie de « auxquels » et de « duquel »
de « to whom » et de « of which ». Mais précisément, cette cons-
truction, les parlers paysans l'avaient laissé s'atrophier, se res-
treindre à quelques emplois stéréotypés, lui préférant un outil
plus volumineux, plus rudimentaire, et, par là même, d'un ma-
niement plus simple.
Les quelques exemples ci-dessus ne constituent certes pas un
LES LANGUES DE CULTURE EN CELTIQUE 431
tableau complet de l'évolution actuelle de l'irlandais, considéré
en tant que langue de culture ; il faudrait, dans un tel tableau,
tenir compte de faits d'un autre ordre, et, tout d'abord, de faits
stylistiques. Ils illustrent du moins les principaux aspects de cette
évolution et font comprendre les nécessités fonctionnelles aux-
quelles celle-ci répond. Il ne faudrait pas en conclure qu'une lan-
gue comme l'irlandais parlé soit, en soi, un instrument d'expres-
sion (1 inférieur « à telle de nos langues de culture ; c'est, en fait,
un instrument singulièrement souple et puissant, dans ses limi-
tes propres, et qui permet souvent l'expression de nuances qui
font défaut à la plupart de ces langues (ainsi de l'opposition en-
tre l'être et les modalités de l'être, qu'exprime l'opposition entre
la copule et le verbe d'existence). Mais c'est un instrument qui,
dans le cours des derniers siècles, a été modelé par l'usage parlé
pour l'usage parlé. Les circonstances politiques que nous avons
sommairement évoquées dans la première partie de cette étude
ont fait que les langues celtiques, après avoir produit des litté-
ratures qui comptent parmi les plus anciennes et les plus origi-
nales de l'Europe, sont entrées dans une période de déclin, au mo-
ment même où nos « vulgaires », échappant à la tutelle du latin,
langue savante, s'équipaient pour l'expression de formes de pen-
sée nouvelles. Il semble que ce soit la loi du monde celtique de
se développer selon ses incidences propres et comme en dehors
du temps européen. Pour les langues celtiques, la Renaissance n'a
pas existé. Il appartenait à chacune de ces langues de tenter
sa propre renaissance pour son propre compte : ce devait être,
pour le gallois, ce Réveil religieux sous l'influence duquel se fit
l'adaptation progressive de la langue locale à l'expression de la
culture européenne. Pendant ce temps les dialectes irlandais
poursuivaient leur évolution dans l'isolement d'un domaine rural
restreint, maintenant et accentuant (en dépit d'anglicismes
tout superficiels) ces caractères spécifiques, ces singularités lexi-
cales et structurelles, auxquels l'irlandais doit d'être, peut-
être, la plus originale des langues celtiques, celle où une cons-
cience linguistique formée par nos langues occidentales se trouve
le plus fortement dépaysée. Ce mouvement qui s'amorce sous
nos yeux, et dont nous avons cherché à préciser les tendances
essentielles, est-il le début de cette renaissance que l'irlandais
moderne attendait encore ? En sortira-t-il demain une langue de
culture nouvelle ? L'avenir en décidera.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres-
VIII
Satiristes et fabulistes : Gautier Map. — Nigel "Wireker. —
Jeaa de Hauville. — Pierre Alphonse Nivard.
Dans ce chapitre nous allons étudier les idées morales de quel-
ques poètes satiriques anglo-saxons : Gautier Map, Nigel Wire-
ker et Jean de Hauville.
Le premier, qui écrivit entre 1181 et 1193, est certainement le
plus spirituel de ces essayistes anglais qui aimaient à relever les
travers de leur époque. Dans son De nugis curialium (1), il n'épar-
gne aucun des vices, et même aucun des travers qui sont l'apa-
nage habituel des courtisans. Une cour royale c'est un enfer, car
on y trouve tous les supplices de l'enfer (p. 4) ; les biens désirés
sont proches et inaccessibles, voilà Tantale ; on roule, comme
Sisyphe, un rocher qui retombe toujours, car la vie se passe à esca-
lader, de dignité en dignité, jusqu'aux dignités suprêmes ; tous
sont attachés, comme Ixion, sur une roue qui les élève à la gloire,
puis les plonge dans la misère. Tous dépendent de juges, auprès
desquels Minos est miséricordieux, Radamante raisonnable et
Eaque indulgent.
« La cour est un lieu mobile, où tu ne trouves rien de stable.
Tu cherches un ami fidèle, tu ne rencontres que des flatteurs ;
et si ta fortune change, tous sont tes ennemis. Jamais une attaque
n'est franche, mais des intrigues sournoises minent le sol sur le-
quel tu marches. Comment philosopher en paix au milieu de ces
fantômes sans consistance, de ces masques changeants ; autant
(1) Edité par Montagne Rhode .James, dans Anecdola Oxoniensia ; Oxford
1914. Gavjtier Map, archidiacre d'Oxford, 1143-1208.
LES IDÉES MORALES DU XII® SIÈCLE 433
demander le renouvellement du miracle des enfants qui chan-
taient dans la fournaise. L'imagination folle et les désirs dérai-
sonnables, voilà les reines des cours royales.
«Souvent les clercs se montrent les ennemis des laïcs; la cause
est facile à comprendre ; c'est que les seigneurs, corrompus par
la vie de cour, méprisent les études libérales ; et cependant ces
sciences, comme leur nom l'indique, devraient être l'apanage des
hommes libres. Un noble lettré, c'est un noble complet. Par con-
tre un serf savant, c'est un être dangereux ; un vilain étudie, non
pour se dépouiller de ses vices, mais pour s'enrichir ; il reste vil
et la science n'est en ses mains qu'une arme au service du mal.
L'épée et la science doivent être l'apanage des nobles (p. 7). »
Voilà des assertions qui indiquent que Gautier Map, le brillant
clerc de Henri II, délégué par son maître au concile de Latran
en 1179, reste, beaucoup plus que les autres clercs du xii® siècle,
imbu des idées féodales. Il n'est pas seulement clerc, il est aussi,
de cœur, membre de la société civile, il aime ces nobles avec qui
il vit. Il voudrait seulement qu'ils ne passent pas toute leur exis-
tence dans des futilités. Aussi n'est-ce pas sans quelque vraisem-
blance qu'on lui a attribué les romans de Lancelot ; il aurait pu
les composer, car il possède l'esprit des troubadours ; mais s'il
ne les a pas faits, il a écrit, durant sa jeunesse, quelques vers en
l'honneur des héros arthuriens. Le fait importe peu, d'ailleurs, à
l'étude présente, et nous ne voulons retenir qu'un trait qui carac-
térise bien notre auteur ; Gautier Map est, au douzième siècle,
un poète féodal, ce qui lui donne une place à part parmi les
clercs humanistes de l'époque. Toutefois, Map possède un trait
commun avec eux : le mépris du mariage ; et ce qu'il écrit à ce
sujet est, croyons-nous, particulièrement intéressant, car il nous
fait voir avec netteté les liens intimes de l'amour courtois et de
l'amour prôné par les philosophes. Ces deux amours ne peuvent
exister que chez des dilettantes, détachés de la vie sociale et de
ses dures charges ; le troubadour, cigale sans souci, va de cour en
cour et chante les subtils sentiments qui avaient éclos dans les
pays du soleil ; le clerc humaniste se tourne vers les idées pures
et se glorifie de mener sur terre une vie angélique. L'un et l'autre
méprisent tout ce qui frôle la matière ; ils méprisent les contacts
qu'impUque le mariage et ils s'isolent de la vie laïque. Nous voyons,
avec clarté, cette attitude se dessiner dans l'épître de Valère à
Rufin qui forme la quatrième partie duDe niigis (p. 143), et qui
est, quoique imprimée souvent dans les œuvres de saint Jérôme
{Pair, lai., XXX, 254), incontestablement l'œuvre de Gautier.
28
434 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
*
Un certain Valère, — et Gautier nous prévient qu'il se cache
sous ce nom, — écrit au philosophe Ruffin pour le détourner du
mariage ; et voici comment il parle : «Je ne puis me taire ; tu aimes
une Circé trompeuse, et, pour que tu ne sois pas changé en pour-
ceau ou en âne, je dois parler. Tu as été séduit par un doux
visage et tu ne t'aperçois pas que cette beauté n'est qu'une chi-
mère ; le vrai, c'est que tu es devenu la proie d'un monstre odieux,
à la gueule de lion, au ventre malodorant de la chèvre, à la
queue de vipère. J'ai espoir que tu imiteras le sage Ulysse qui
sut résister à la voix charmeuse des Sirènes. Ecoute-moi et réfléchis.
La femme c'est la première créature qui pécha ; l'épouse d'Adam
désobéit à Dieu par gourmandise ; la femme n'a pas changé, elle
reste toujours désobéissante. Crains d'avoir une femme qui refuse
d'obéir ; crains, si tu te maries, d'avoir cette honte. Salomon a
été trompé et asservi par la femme ; tu ne peux prétendre être
plus sage que ce grand roi. Donc, fuis la femme. >
• « J'admets cependant que tu découvres ce qui est plus rare que
le phénix, une femme honnête, tu ne pourras l'aimer sans inquié-
tudes ni peines : Jupiter fut un si grand roi que les hommes dans
leur reconnaissante admiration en ont fait un Dieu (1), Jupiter
fut obligé par la femme Europe à mugir ; tu n'es pas plus grand
que Jupiter et la femme t'avilira. Phébus était sage, si sage qu'on
l'appela soleil ; et une femme, Leucotopes, le perdit. Mars et Vé-
nus sont attachés ensemble et celui qui se croit vigoureux est
souvent, pour la joie de tous, conduit, sans le savoir, par une
femme rusée. Crains ce sort ridicule.
« Regarde les grands hommes, ils ne se sont pas mariés, ou du
moins ils ont déconseillé le mariage. Le sage Phoronée, ce roi
({ui publia les archives royales et mit les études en honneur chez
les Grecs, écrivit à son frère : « Aucun bonheur ne m'aurait été
refusé, si je ne m'étais pas marié. — L'empereur Valens ne se
glorifiait que d'une ?eule victoire ; laquelle ? d'avoir été le maître
de sa chair. — Après la répudiation de Térencia, Cicéron refusa
de se marier à nouveau, affirmant qu'on ne pouvait se donner
(1) Les Pères avaient presque tous adopté l'hypothèse évhémériste, qui
leur facilitait grandement leur lutte contre le paganisme. Cf. Raban Maur, De
Universo, XV, 6 ; Mg. t. 111, 426. La même interprétation est reprise au
xii« siècle et elle subsiste jusqu'à la Renaissance; Boccace l'exploite avec in-
géniosité dans son De claris mulicribus.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 435
également à une épouse et à la philosophie. — Caton d'Utique
aimait à répéter : «Si notre monde pouvait subsister sans femme,
notre conversation serait perpétuellement avec les dieux. »
«Ces héros étaient sages, et la perfidie de la femme confirme leurs
maximes. Lidia tua son mari parce qu'elle le haïssait, et Lucilia
tua le sien parce qu'elle l'aimait. La femme ne peut que faire du
mal, évite-la.
« Peut-être t'étonnes-tu que je ne cite ici que des exemples ou
des maximes puisés dans l'histoire des païens.
« Ne te scandalise pas que je te propose l'imitation des gentils
qui, pour un chrétien, sont des idolâtres, des loups pour l'agneau,
des pervers pour le juste. Regarde ce que fait l'abeille, elle extrait
le miel de l'ortie. Imite-la. La superstition païenne est condam-
nable, mais aucun être n'est totalement méchant ; la bonté divine
transpire en toutes les créatures, même les plus humbles. Accueille
donc avec respect les excellentes maximes qu'ont su écrire ces
hommes qui n'avaient ni la foi, ni l'espérance, ni la charité ; et
toi qui jouis de ces trois vertus chrétiennes, toi qui as entendu les
apôtres et l'Eglise, tu serais plus méprisable qu'un âne ou qu'un
pourceau si tu te mariais à une femme. Sois l'époux, non de Vénus,
mais de Pallas.
«La main du chirurgien est dure, mais elle guérit. Mes conseils
peuvent te sembler austères, mais étroite est la route qui mène
à la vie ; pénible le sentier qui conduit aux vraies joies ; les pluies
et les frimas sont nécessaires aux plantes, avant que le zéphir de
l'été ne fasse éclore les fleurs. Si tu n'es pas encore pleinement
convaincu et que tu veuilles corroborer mes paroles par le témoi-
gnage des anciens, lis le livre d'or de Théophraste et l'histoire de
la Médée de Jason, et tu seras convaincu après qu'il n'est pas de
mal que la femme ne puisse faire. »
Gautier Map éprouve une autre aversion, il n'aime ni saint Ber-
nard ni les moines. Souvent les miracles de Bernard sont célébrés
à tort, s'il faut en juger par les propos que rapporte notre auteur
(p. 38) : « Durant un repas, auquel j'assistais avec Thomas, arche-
vêque de Canterbury, deux abbés parlaient de leur héros. Ils
le félicitaient de sa vigilance doctrinale ; c'est grâce à lui que
fut réduit au silence le prince des nominalistes, Abélard, qui, on
doit le reconnaître, pécha contre la logique, mais non contre la
parole révélée ; alors un convive, Jean Planeta, prit la parole et
dit : j'ai vu de mes yeux un des miracles de Bernard; un malheu-
reux était possédé du démon, on vient chercher le célèbre abbé,
et aussitôt le démoniaque, jusqu'alors tranquille, entre en fureur
436 REVUE DES COURS ET CONFÉREACES
et jette des pierres contre le moine. — C'est ce que vous appelez
un miracle ? — Sans doute, car le possédé, doux envers tous, ne
fut violent qu'envers un hypocrite ; c'est là un très grand miracle.»
Gautier aime à rapporter les anecdotes malignes qui alimentent
souvent les conversations ecclésiastiques. « Deux abbés blancs,
c'est-à-dire deuxmoines cisterciens, parlaient de leur grandhomme,
alors l'évêque de Londres : j'ai été témoin que parfois le don
des miracles lui fait défaut ; on lui apporta un j our un enfant mort,
il se coucha dessus et l'enfant resta mort. C'était vraiment, pour
ce moine, jouer de malheur. Pareil malheur lui arriva devant le
cadavre de Gautier, comte de Namur : « Gautier, lève-toi » ; mais
Gautier ne reconnaît pas la parole de Jésus, aussi il ne se lève pas.»
Par contre Map a grande sympathie pour Arnaud de Brescia.
Cet homme, qui fut excommunié injustement, dit-il, était vrai-
ment grand : noble par le sang, illustre par la doctrine, éminent
par la sainteté. 11 allait à travers les villages et il prêchait contre
les vices du clergé ; ayant vu sur la table des cardinaux des plats
et des coupes d'or, il s'indigne et il rappelle aux représentants du
Christ la pauvreté du Christ.
On comprend qu'un lettré, encore imbu des idées féodales, comme
est notre auteur, n'ait pas aimé un saint Bernard qui condamnait
avec vigueur seigneurs et savants ; à ce moine intransigeant il
préférait un apôtre de sang noble et dont l'enseignement rappelait
aux clercs qu'ils ne doivent pas empiéter sur les pouvoirs laïcs.
Burnellus est un âne qui trouve sa queue trop courte, et pour
la faire allonger il visite les deux plus savantes universités du
monde, Salerne et Paris. Ce thème burlesque permet à Nigel
Wireker (1) de croquer, d'un crayon net et malin, maints détails
concernant la vie des universités. Son poème Spéculum siuHorum
est donc précieux pour l'histoire des mœurs ; il l'est également pour
l'histoire de la morale. Sans doute, l'auteur n'expose aucune
doctrine savante, il ne se donne ni pour stoïcien ni pour épicu-
rien ; mais il exprime avec une force remarquable la maxime qui,
à toutes les époques, a constitué l'ossature de la morale popu-
laire : ne forçons pas notre talent, nous répète-t-il avec insistance,
et contentons-nous d'être ce que la nature nous a faits. L'âne
(1) Salirical poels, édit. Wright, t. I; composé vers 1190.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 437
ambitieux de Nigel est, au xiie siècle, l'ancêtre de M. Jourdain.
L'âne possède une queue dont la longueur est fixée par la
nature. Burnellus est un sot de vouloir corriger la nature et les
multiples aventures qui l'assaillent sont la juste punition de sa
stupide vanité.
Nombreux sont les imitateurs de Burnellus, nous assure Nigel ;
d'abord les moines. Ils veulent jeûner et vivre pauvrement ; est-
ce mener une vie conforme aux désirs de dame Nature ? Aussi
notre auteur les accable-t-il de ses sarcasmes, comme plus tard
Molière se moquera de tous ceux qui veulent changer les lois
naturelles, vieux barbons qui prétendent épouser des jeunesses,
médecins qui estiment que le malade est fait pour exécuter les
ordonnances du médecin et mourir selon les règles de l'art. C'est
dangereux, ajoute Nigel, de mépriser les leçons de Nature, car
elle sait se venger ; et nous voyons les moines, qui prétendent
vivre au-dessus de l'humaine condition, tomber dans tous les
vices, avarice, débauche, gourmandise et hypocrisie (p. 4).
Tous les maux qui désolent le monde proviennent du mépris
dans lequel les hommes tiennent la nature. Ecoutez cette fable :
Deux vaches étaient dans un champ un soir d'hiver ; une forte
gelée tombe et les queues de nos animaux sont prises dans la boue
solidifiée ; elles ne peuvent plus bouger ; or, l'une, impatiente
de rejoindre son veau resté à l'étable, se coupe la queue et elle
presse sa compagne de se libérer elle aussi. Mais l'autre est plus
sage, elle pense à l'été ; si une queue longue est incommode par
les grands froids, elle est fort commode pour chasser les mouches
durant l'été ; aussi, notre vache prudente attend patiemment
que le soleil se lève et délivre sa queue. La queue des hommes,
c'est le souvenir de la mort, avec elle nous pouvons chasser les
mauvaises pensées qui, comme autant de mouches, voltigent au-
tour de notre âme. Ne touchons pas à la queue que dame Nature
a donnée à ses enfants.
Ils veulent l'allonger, comme Burnellus, ces étudiants qui s'obs-
tinent à lire des livres qu'ils ne comprennent pas. Ils espèrent ca-
cher la sottise de leur esprit et éblouir leurs contemporains par
le fracas de mots savants. Ils n'ont que le masque de la science,
comme les moines n'ont que le masque de la sainteté ; mais comme
notre Burnellus ils seront déconfits et leur ignorance apparaîtra
un jour ou l'autre.
Les masques se rencontrent à chaque pas dans notre société ; et
les hommes, qu'ils soient moines ou évoques, sont rarement tels
qu'ils se disent. Ils portent masque. Les prélats ecclésiastiques
438 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
se prétendent pasteurs des fidèles, en réalité, ils sont des loups
qui dévorent les richesses des églises et spolient les pauvres des
fondations que nos aïeux ont instituées en l'honneur des saints,
pour régir la société chrétienne, ne faudrait-il pas être sage et
instruit par une longue expérience de la vie ? Or, nous voyons
que certains sont élevés à la dignité épiscopale dès leur plus tendre
enfance, avant même qu'on ait pu discerner leur sexe (p. 107).
C'est folie que de refuser de se conformer aux lois imposées par
Nature (p. 145). Heureux, au contraire, celui qui sait borner ses
désirs et qui en toute sa conduite prend la raison pour guide :
telle est la morale de Nigel qui, avec son seul bon sens et sans
appareil d'érudition, retrouve l'essentiel des morales antiques.
Nigel nous a laissé une autre satire des mœurs contemporaines,
une épître contre les clercs des curies adressée à l'évêque d'Ely.
Il se moque des clercs devenus bureaucrates ; mieux que quicon-
que ils savent susciter des procès, les faire durer ou ressusciter les
anciennes querelles ; écoutez-les, leur langage est incompréhensible
et leur bouche est pleine de mots longs de six pieds, sexqui pedali-
bus perbis (p. 167). Leur vie vaut leur science, et ils savent conci-
lier des amours contraires, ils ont bénéfice et famille, une épouse
spirituelle et une épouse charnelle (p. 169). En outre, l'ambition
les dévore, et ils n'ont cesse qu'ils n'aient accumulé de nombreuses
prébendes. Luxure et avarice, voilà leurs vertus.
Des clercs de cet acabit, les cours laïques regorgent, et aussi
les curies ecclésiastiques. Les uns et les autres n'ont qu'un souci,
plaire au maître du lieu ; c'est vraiment s'abaisser au rang des
animaux. Chercher à plaire aux hommes, plutôt qu'à Dieu, c'est
devenir esclave, car c'est sacrifier notre raison qui est le seul bien
véritable aux biens trompeurs de notre imagination (p. 127).
La cause de ces maux innombrables réside dans la fonction
même. Un clerc de curie est une contradiction ambulante. Nul ne
peut servir deux maîtres, a dit Jésus ; donc le clerc, serviteur de
Dieu, ne peut se mettre au service d'un prince. D'autant le roi et
le prêtre ont des tempéraments très opposés, le premier veut tou-
jours dominer. Le second ne veut jamais obéir. L'un parle de jus-
tice, l'autre de miséricorde, les deux veulent commander et au-
cun ne veut se soumettre. Le clerc doit rester fidèle à son église,
et ne pas se mettre au service du roi ennemi.
Jean de Hauville (1), ou mieux de Hauteville est, comme pres-
(1) Edit. Wright, Salirical poels, t. I, Londres 1872.
LE IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 439
que tous les écrivains du moyen âge, à peu près inconnu ; nous
connaissons seulement la date d'apparition de son œuvre princi-
pale ; V Archiirenius parut en 1184. Ce chant en neuf livres est
fort curieux. Nous y sentons, comme dans tous les écrits des lettrés
du xije siècle, un grand amour des lois de dame Nature ; mais,
ce que nous ne voyons dans aucun autre traité, nous découvrons
à la fin un véritable éloge du mariage. Si nous ne faisons pas de
contre-sens, si Jean de Hauteville a vraiment conseillé à son héros,
un mariage réel, V Archiirenius serait une œuvre unique dans la
littérature du xii^ siècle.
Architrenius est un jeune homme que les vices du genre humain
désespèrent. Nous le voyons toujours pleurer, il pleure dès le dé-
but du poème et il continue à pleurer jusqu'à la fin. Baigné de
larmes, il commence par des lamentations un peu vagues sur l'en-
vie, l'avarice et le mépris de la science. Nous sommes gouvernés
par des hommes qu'ont favorisés des circonstances aveugles ; ce
ne sont ni la fortune ni l'âge qui devraient donner l'autorité,
mais la science. Et ce n'est pas seulement la société humaine
qui semble livrée à une agitation irrationnelle, c'est le monde en-
tier. Les monstres pullulent ; la mère des Gracques et Cornélie
avaient un double sexe, elles étaient à la fois hommes et femmes ;
— bel exemple de la tendance qu'avaient les auteurs médiévaux
à prendre tout au sens littéral, dès qu'il s'agissait d'une phrase
lue dans un vieil auteur ; Jean avait lu sans doute que ces femmes
antiques avaient été viriles, et il n'avait pas compris la méta-
phore ; — le fils de Prusias avait les dents soudées ensemble et
les os de Lydanus étaient sans moelle ; certains peuples n'ont pas
de langue et ils ne peuvent parler que par signes ; d'autres n'ont
pas de nez, ou qu'un seul œil ; en Lybie, on voit des êtres qui ont
les yeux sur la poitrine et ailleurs des hommes à tête de chien.
Bref, le monde de Jean de Hauteville renferme les mêmes mons-
tres que celui des Images ou des Miroirs d'Honoré d'Autun ou de
Guillaume de Conches. Tous les savants du xii^ siècle croient
à l'existence de ces gnomes difformes qui grouillent sur la terre,
comme, dans les airs, les gargouilles fantastiques des cathédrales ;
et ces êtres grimaçants, fils des terreurs de la nuit, de. la forêt ou
de la mer, forment, chez toutes les imaginations médiévales, le
fonds du tableau de la nature (1 ). On comprend qu'Architrenius,
(I) La lecture des anciens authentiquait ces rêves terribles. Pline parle
des nègres dont le roi n'a qu'un ceil au milieu du front, des CjTiamolges qui
ont la tête du chien, //isf. nal., VI, 35, 30. — Solin renchérissait en parlant
d'hommes sans tête ou n'ayant qu'un pied, Polyh. 53.
440 REVUE DES COURS ET CONFÉREKCES
qui a entendu parler des belles statues harmonieuses du Parthé-
non, filles de la Raison, se mette en voyage pour aller chercher le
remède à toutes les horreurs au milieu desquelles il vit. Il part,
non toutefois sans avoir fait un grand éloge de Gautier de Cou-
tances, évêque de Lincoln, transféré à l'archevêché de Rouen, à
qui le poème est dédié : l'église de Rouen, avec autant d'impa-
tience que la vierge qui attend un époux, ou qu'un orphelin
un père, désire accueillir cet illustre Gautier, conducteur émi-
nent des âmes et dont la noblesse remonte jusqu'aux Troyens.
La première merveille que rencontre Architrenius, c'est le
palais de Vénus ; et notre voyageur s'arrête longuement à nous
décrire minutieusement les beautés du lieu ; une des suivantes de
la déesse le charme et pendant des centaines de vers il nous fait
admirer tous les détails de la toilette et aussi toutes les parties
du corps de cette nymphe à nulle autre pareille. Enfin il se déta-
che de ce ravissant spectacle et il reprend sa marche ; c'est pour
arriver dans le pays des gloutons. Là, on ne pense qu'à la cuisine ;
on ne parle que de sauces savantes et de vins généreux. Ces ado-
rateurs du ventre sont esclaves et Architrenius leur oppose la
libre pauvreté de Philémon et Baucis ; les premiers sont de vils
animaux, les seconds, des êtres qui vivent conformément aux
lois de nature.
Architrenius pleure devant l'avilissement des gloutons et il
continue son voyage. Le voici à Paris, cette ville qui réunit en
elle tout ce qui fit la grandeur des peuples les plus illustres, la
science de la Grèce, les études de l'Inde, la poésie de Ron ^, la
philosophie de l'Attique ; ville que baigne un fleuve riche en
poissons et qu'entourent des forêts giboyeuses (p. 274). Paris est
la rose de l'univers ; tous les biens de la terre s'y trouvent réunis,
l'intelligence se fortifie dans des écoles célèbres et des aliments
délicats nourrissent les habitants ; cette ville unique, située au
milieu d'une campagne riche et harmonieuse, est encore rendue
plus forte par la piété de ses rois ; elle jouit en pleine sécurité du
plus grand des biens, la paix.
Hélas, la joie d'Architrenius est de courte durée et de nou-
veaux spectacles lui font bientôt verser des torrents de larmes.
Les écoliers sont misérables, mal logés, mal vêtus, mal nourris ;
Ils doivent, même après des nuits blanches consacrées à l'étude ou
à la joie de leurs maîtresses, être debout dès la première heure du
jour, afin de suivre attentivement les leçons de maîtres durs et
sévères (p. 283). Et ces pénibles travaux ne sont pas récompensés ;
rarement les zélés disciples des Muses reçoivent les faveurs des
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 441
princes ou des riches ; c'est h d'autres que vont les grasses prében-
des : les dons qu'aurait mérités Homère, c'est Davus qui les re-
çoit (p. 287).
Les maîtres parisiens sont célèbres, mais tous ne sont pas
exempts de reproches. Certains n'ont de philosophe que le nom,
ils discréditent la science qu'ils enseignent et, pour eux, Bacchus a
plus d'attraits que Minerve (p. 289). L'amour de la vérité ne les
possède pas, et plutôt que de méditer sur les secrets divins, ils
s'amusent à discuter interminablement sur des vétilles. Quant
aux prélats, ils n'ont aucun souci des clercs savants et sages, ils
réservent leurs riches cadeaux aux histrions qui savent les
flatter par d'hypocrites paroles. Le mensonge reçoit ce qui
aurait dû être réservé à la sage philosophie. On comprend qu'un
aussi lamentable spectacle i'asse verser de nouvelles larmes à
notre voyaireur. Il quitte Paris en pleurant.
Il arrive au pied d'une haute montagne que couronne un châ-
teau aux tours orgueilleuses ; maintes cavernes ou ravins secrets
sont propices à la luxure et au crime ; c'est la montagne de l'am-
bition. Du sommet, on découvre un vaste panorama, à vos pieds
s'étend la Grèce, pays de cet Alexandre qui déclara la guerre au
monde entier (p. 296). A l'intérieur du château, vous pouvez
admirer de nombreuses salles, dont les peintures célèbrent les
exploits des grands ambitieux ; vous voyez les exploits d'Achille
et d'Ulysse, les combats de Pyrrhus. Les habitants, hélas, ne sont
pas dignes de cette belle demeure, ils se jalousent, ils se dressent
des en '»ùches ; aucune loyauté ne règne entre eux. Aussi Archi-
trenius continue à pleurer et il reprend sa marche.
Il monte sur la colline de la présomption, où il rencontre de
nombreux ecclésiastiques (p . 308) . Voici des docteurs qui se croient
très savants et qui cependant sont très ignorants, car les mots
qu'ils prononcent sont vides de sens (310), -voici des moines or-
gueilleux ; tous ont la folie d'emboucher la trompette devant la
douce et pudique Minerve. Mais l'être le plus présomptueux de
tous, c'est la vieillesse ; elle a osé porter sa main sur ce roi d'An-
gleterre, duc de Normandie, dont les vertus méritaient une éter-
nelle jeunesse. Henri II a maintenant des cheveux blancs, c'est
une honte. Après cet éloge inattendu de Henri II, Architrenius
part, toujours pleurant.
Il voit se dresser devant lui un horrible monstre, la cupidité ;
d'où un long discours sur ce vice qui atteint tous les hommes,
même les prélats d'église. Le discours aurait duré longtemps en-
core, si un grand bruit ne l'avait interrompu (p. 319) ; avares et
442 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
prodigues se querellent et ils font grand tapage. De la mêlée un
jeune guerrier se détache,c'est Walgan; naturellement ce succes-
seur d'Arthur nous fait un cours d'histoire puisé dans l'œuvre
romanesque de Godefroid de Monmouth et on ne nous fait grâce
ni des origines troyennes des rois bretons, ni des Titans vaincus
ni du victorieux Brutus (p. 320).
Brusquement Architrenius se trouve transporté dans l'île de
Thulé, sorte de paradis situé aux extrémités de la terre (p. 325).
Là, devisent entre eux les sept sages de la Grèce et les philo-
sophes antiques ; et tous ces grands hommes nous font subir de
longs discours. Architas parle sur la colère et Platon sur l'envie ;
Caton vitupère contre les richesses (329) ; Diogène fait l'éloge du
mépris de ce monde terrestre et Socrate termine par l'éloge de
Diogène. Vivre conformément à la nature raisonnable, en se dé-
tachant de tout l'artificiel qu'ont tissé nos passions, tel est l'en-
seignement que nous a laissé l'antiquité ; et on sent que Jean de
Hauteville, avec tous ses contemporains, prise fort une semblable
morale. Après les philosophes viennent les sages, et chacun
nous gratifie d'un discours ; Cicéron parle contre la prodigalité,
Pline contre le luxe, Sénèque contre la gloire. Pythagore déclame
contre la gourmandise (348), Thaïes nous recommande la crainte
de Dieu et, enfin (p.364),Solon fait l'éloge delà prudence si né-
cessaire à la bonne organisation des sociétés humaines.
Architrenius lève les yeux et il voit la belle, bonne et féconde
Nature. Aussitôt ses larmes se sèchent et il se précipite aux pieds
de la déesse qu'il aime tant. Avec confiance, il lui expose sa re-
quête, un remède contre la tristesse que lui donnent les vices des
hommes et les désordres du monde physique. Nature parle à son
fils (p. 370), elle se lance dans un long discours astronomique, elle
décrit la marche des étoiles et le mouvement propre des planètes,
les signes du zodiaque et les influences astrales sur notre monde
sublunaire. Quand elle a terminé, elle livre à Architrenius le re-
mède qu'il désire (p. 383). C'est de se marier. Dans le prologue
en prose qui donne l'argument du poème, l'auteur parle d'un ma-
riage symbolique d'Architrenius avec Modération ; au neuvième
et dernier livre, nous assistons à un véritable mariage.
Nature fait l'éloge de l'union entre l'époux et l'épouse ; ce sont
eux qui assurent la continuité du genre humain ; aussi exhorte-
t-elle vivement Architrenius à prendre femme (p. 385). Elle ac-
compagne ce conseil de bon sens d'excellentes recommandations :
évite les caresses de la servante et ne souille pas ton foyer par les
hontes de l'adidtère ; sois fidèle. Nature fait mieux que de donner
LES IDÉES MORALES DU XIl^ SIÈCLE 443
de bonnes paroles ; elle présente à Architrenius une charmante
jeune fille (p. 386) : épouse-la, elle te rendra heureux. Comme il
convient, la parure de la jeune mariée et le repas des noces sont
décrits. Architrenius ne pleure plus ; et Jean de Hauteville fait
les vœux les plus ardents pour le bonheur de ce jeune couple,
sage et digne, que Nature a béni.
Nous souhaiterions vivement que ce mariage d'Architrenius
ne soit pas un mythe, car la personnalité de notre auteur appa-
raîtrait comme unique au milieu du xii^ siècle ; elle trancherait,
par son robuste bon sens, sur les lettrés, plus ou moins dilet-
tantes et livresques, qui peuplaient les monastères et les écoles.
Jean aurait réussi à être lettré sans cesser d'être homme ; à son
époque, ce serait un tour de force. Au milieu des clercs et des trou-
vères qui s'accordaient dans un même mépris de la famille, Jean
aurait senti la grandeur du foyer. Il serait un très grand moraliste.
Ce qui nous fait espérer qu'il l'a été, ce n'est pas seulement la
précision des images qui nous représentent le mariage d'Archi-
trenius; les auteurs du xii^ siècle savaient parler de mythes comme
de réalités concrètes, et, avant eux, Martianus Capella avait
parlé avec force détails des noces de Mercure et de Philologie ; ce
qui nous fait espérer que Jean de Hauteville a eu vraiment en
vue un mariage réel, c'est l'estime que, au cours de tout son poème,
il témoigne pour ceux qui, comme Philémon et Baucis, ont mené
sar terre la vie modeste et laborieuse des ménages fidèles.
*
En dehors de la littérature savante ou des romans en honneur
dans la belle société, existe une littérature populaire, très utile
pour connaître les idées morales de l'époque. L'œuvre la plus cé-
lèbre est celle qui a été groupée sous le nom de Roman du Re-
nard ; les branches françaises de cette énorme légende animale
furent composées entre 1170 et 1205. Avant elles, vers 1152, un
poème latin, VYsengrinus avait paru ; et sans entrer dans la dis-
cussion des sources qui a tant fait verser d'encre, on peut dire que
tous ces petits récits étaient traditionnels. Dans les monastères
on avait lu quelques fables latines, et en 1112 un juif converti et
baptisé en 1106, Pierre Alphonse, s'était amusé à composer,
sous forme de fables une Disciplina clericalis ; c'est un ensemble
de conseils donnés par un père à son fils. D'où l'idée, très natu-
relle pour des esprits déliés et malins, de versifier une petite
aventure d'animaux afin de donner aux hommes de bons con-
444 REVUE DES COUBS ET CONFÉBENCES
seils dti prudence (1). Selon l'excellente formule de M. L. Foulet,
les amusants récits du Renard sont nés de l'étude et des livres,
mais ils ont été composés pour le peuple. D'où leur succès.
La Disciplina clericalis contient d'excellents conseils de pru-
dence : un laboureur a promis ses bœufs au loup dans un mouve-
vement de colère [fabula 21), mais quand le loup se présente le
brave homme a réfléchi et il refuse. On recourt au jugement du re-
nard, qui moyennant deux poules laisse les bœufs à l'homme et
promet, en dédommagement, au loup un fromage grand comme
un bouclier ; ce mets splendide se trouve au fond d'un puits et
n'est autre que le reflet de la lune dans l'eau ; le renard se met
dans un des deux seaux et descend : le « fromage est trop gros,
je ne puis le saisir seul, viens m'aider », aussitôt le loup descend
dans l'autre seau, et le renard est remonté à la surface. D'où la
morale ; N'abandonne pas le présent pour l'avenir et ne suis un
conseil que si tu as éprouvé son utilité. — Un serpent (/aô. 4)
pendu à un arbre est délivré par un homme, aussitôt le reptile
enlace son sauveur : « Gomment ! tu me fais du mal à moi qui
t'ai fait du bien. » Le renard est encore pris comme juge :
« Afin que je puisse émettre mon avis en toute sûreté, remet-
tez-vous tous deux dans la situation où vous vous trouviez. »
Ainsi est fait, et le serpent est de nouveau attaché, -i Maintenant,
conclut renard, toi serpent, échappe-toi si tu peux, et toi homme,
ne te mets pas en peine de le libérer... Celui qui détache un
pendu prendra sa place. » C'est prudence que de ne pas faire du
bien à un méchant. (Migne, t. 157, c. 671 .)
Des philosophes célèbres ou non donnent des maximes excellen-
tes : la vraie noblesse est en nous ; c'est l'étude, non le sang qui
ennoblit. Si tu t'appuies fermement sur Dieu, partout où tu iras
tout te réussira. Les animaux ne sont pas moins utiles à notre
instruction : que la fourmi ne soit pas plus sage que toi, elle qui
amasse durant J'été les provisions de l'hiver ; que le coq ne soit
pas plus vigilant, lui qui veille le matin alors que tu dors; que le
(l) L. Foulet, Le roman du Renard. Paris, 1914. Voici ce que dit du re-
nard Guillaume de Normandie : « Le goupil ne vit que de vol et de triche-
rie. Quand la faim le presse, il se roule sur la terre rouge et il semble être
tout ensanglanté : alors il s'étend dans un lieu découvert, retenant son soul'fle
et tirant la langue, les yeux fermés et rechignant les dents, comme s'il était
mort. Les oiseaux viennent tout près de lui sans défiance, et il les dévore.
Ainsi le démon dévore l'imprudent qui ne se défie pas de ses ruses. Mais les
hommes sages qui savent apprécier les moyens qu'il emploie, car les buveries,
les ivresses et les licheries, pour surprendre les insensés, n'ont garde de se
Faisser prendre dans ses pièges ». Bestiaire divin, édition Hippeau, p. 122 ;
Paris, 18:^2.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 445
coq ne soit pas plus fort, lui qui conduit avec succès ses dix femmes
alors que tu ne peux venir à bout d'une seule (1) ; que le chien
ne soit pas plus noble, lui qui n'oublie pas les bienfaits.
Tous les conseils du père à son fils sont empreints de prudence
et de bon sens : sois sage, mais n'oublie pas que la sagesse est fille
d'une longue expérience. Ne cherche pas à vivre seul, tu as be-
soin des autres, aussi évite d'avoir des ennemis, ne crois pas que
ce soit peu, et si tu as raille amis n'estime pas que ce soit trop.
Rien n'est meilleur qu'un ami véritable, et l'auteur pour nous
convaincre nous raconte ifab. 1) l'histoire, renouvelée des Mille
et une niiils (Le bossu), d'un ami qui s'obstine à s'accuser d'un
crime pour sauver son ami.
Les richesses sont fragiles, aussi est-il dangereux de s'y atta-
cher ; un voleur saisi d'admiration par toutes les oeuvres d'art
du palais d'un riche s'attarde, en sorte que le jour le surprend, il
est découvert et tué ; ne l'imitons pas et comprenons que Dieu nous
fera subir un sort analogue à celui du brigand nocturne, si nous
nous prenons d'affection pour les biens terrestres ; nous mour-
rons et nous serons jetés dans la géhenne éternelle. Les richesses
sont semblables à nos songes de la nuit, elles s'évanouissent dès
que nous ouvrons les yeux, c'est-à-dire dès que, la mort surve-
nue, notre âme peut contempler enfin la vraie et définitive réalité
[jab. 28). Les philosophes antiques ont bien compris qu'il était
impossible de cultiver à la fois la sagesse et l'avarice ou le luxe.
Notre auteur aime une vie modérée ; les grandes richesses lui ré-
pugnent, elles nous excitent au vice. La vie qu'il préfère, c'est
celle d'un sage, modéré en ses désirs et entouré d'amis. Pierre
Alphonse, en se convertissant au christianisme, n'a pas oublié la
morale prudente qu'il tenait et de ses coreligionnaires juifs, et
des Arabes dont il prétend traduire un des livres dans cette Dis-
ciplina clericalis que nous étudions actuellement.
Même attitude prudente devant les autorités sociales. Le roi
est la verge de Dieu en ce monde ; s^'il est sage et bon, il fait le
bonheur de ses sujets et ses Etats demeurent stables et solides ; au
contraire, s'il suit les mauvais conseils, il détruit son royaume.
Toutefois, nous devons toujours obéir, même aux rois injustes,
(1) Vieil exemple que l'on retrouve au début des Coules des mille et une
nuits. Un mari va se livrer à une mort fatale, car il ne sait résistera sa femme ;
heureusement il entend le coq qui se moque : moi je maintiens la paix entre
mes cinquante femmes, et lui se laisse dominer par une seule. L'homme, a
compris ; il prend un bâton, tape sur sa femme, et celle-ci devient airaable-
et obéissante. Le mari a la vie sauve.
446 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
parce qu'ils ne sont responsables que devant Dieu, et c'est Dieu
qui s'est réservé le droit de les punir.
La Disciplina clericalis eut un très grand succès et dès la fin du
XTi^ siècle elle était traduite en français sous le nom de Casloie-
meni d'un père à son fils. C'est qu'elle formulait en de petites his-
toriettes très simples, la morale qui, en Occident, reste celle du
peuple à toutes les époques. Sous l'imagerie orientale de ces fables
que Pierre Alphonse avait probablement empruntée à un de ses
anciens coreligionnaires, le rabbin Raschi (1040-1105) (1), nos
ancêtres retrouvaient les idées qui ont toujours été si chères aux
petites gens, idées de mesure, de soumission et de justice. Nous les
reconnaîtrions encore dans nos campagnes éloignées : à quoi
bon se révolter contre les forts, mieux vaut se soumettre et ruser.
L'ambitieux n'atteint jamais le bonheur, tandis que le modeste
le possède.
Il est intéressant de constater qu'en ce xii^ siècle si divers, au
milieu des lettrés qui rêvaient de l'indépendance stoïcienne ; des
mystiques vaudois qui se perdaient dans l'espoir de mener, dès
la vie présente, une existence dépouillée de tout lien terrestre ;
des saints meneurs d'hommes qui lançaient les chrétiens à la con-
quête des lieux saints et au massacre des sarrasins, continuaient
à vivre des hommes au jugement prudent ; leur morale n'avait
rien d'héroïque ni de systématique ; sa seule ambition était de
formuler les conseils de l'expérience.
Nous allons retrouver cet état d'esprit dans V Y sengri nus.
L'Ysengrinus (2), œuvre de Nivard, fut composé vers 1150 ;
c'est un poème latin, divisé en cinq livres, qui nous rapporte, de
façon fort savante, douze aventures de Renard ; il est certaine-
ment antérieur, — M. Foulet l'a prouvé (3), — aux branches fran-
çaises qui composent le premier roman du Renard. Quant à l'au-
teur, il serait, d'après L. Willems, un clerc de Lille qu'aurait vive-
ment impressionné la fin désastreuse de la seconde croisade et
qui serait indigné qu'on songeât à renouveler l'aventure. D'où ses
railleries dures et pénétrantes contre saint Bernard, les évêques
(1) Sur Raschi, voir A. Blumenthal, Rabbi Meîr, Berlin 1888.
(2) L' Ysengrinus a été édité par Voigt, Halle, 1884. La dernière étude, dis-
cutant les thèses de Grimm, de G. Paris et de Sudre, est de Léonard Willems,
dans les recueils des travaux de l'Université de Gand, 1895.
(3) Foulet. Le Roman du Renard, p. 126 et suiv., Paris, 1914.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 447
et les moines blancs ou noirs, c'est-à-dire cisterciens ou bénédic-
tins.
Nivard est particulièrement sévère vis-à-vis d'Anselme, évê-
que de Tournai. L'église de Tournai, assure-t-il (V, 109), donne
des leçons de rapacité à Rome même. Tout est bon à cet évêque
pour augmenter ses revenus, il sait faire payer la ruse, le vol, la
guerre, les menaces, la trahison, le meurtre, la prison, les lou-
anges, les promesses, l'usure ; il préfère le gain à la justice et à
l'honneur (V, 87). Les abbés ne sont pas moins cupides ; quand
Ysengrin veut se faire moine il va frapper à une abbaye, dont
Nivard nous trace, avec une cruelle ironie, un portrait peu re-
luisant. Le monastère devient chaque jour plus riche, car il est
dirigé par un homme prévoyant, Guillaume d'Egmund ; cet abbé
sait faire venir l'argent dans ses caisses ; quand il donne, c'est
qu'il est certain que sa générosité lui procurera des bénéfices dou-
bles (V, 458). Ysengrin aura en lui un digne compagnon ; ils pour-
ront piller ensemble.
Dans un autre couvent, Ysengrin rencontre un abbé ivrogne ;
et comme ayant trop bu lui-même il allègue l'exemple du supé-
rieur il se fait durement rabrouer. L'abbé boit plus que trois moi-
nes réunis, mais il ne veut pas être imité (V, 941). Ce sont tous
les moines, de tout ordre, qui sont bafoués par Nivard ; quand ils
sont entrés en religion, ils étaient peut-être bons et pieux, mais
la paresse et la gourmandise sont apparues et peu à peu le moine,
à mesure qu'il vieillit, devient paillard et glouton (IV, 550).
Nivard ne respecte pas davantage les cérémonies liturgique<^,ct
il n'hésite pas à lancer quelques moqueries. Quand le curé, attiré
par renard, va à l'endroit où pêche Ysengrin, une femme, dans
la foule des fidèles, lance de peu orthodoxes invocations; elle prie
saint Osanna avec son épouse sainte Excelsis et elle croit qu'AlIe-
luia est la femme de saint Pierre (II, 61).
La papauté n'est pas ménagée, et on sent que dans les luîtes
entre la papauté et l'empire, Nivard est nettement du côté de
celui qui porte la couronne de fer. Ysengrin est allé voir le cheval
Corvigar, qui s'offre à lui refaire la tonsure ; le loup accepte,
mais, voyant les pieds de son compagnon, il croit reconnaître
sous la corne les marteaux de la porte de son couvent : «Prends-
les )), et comme Ysengrin se penche il reçoit une ruade qui l'atteint
en plein front ; « Va à Rome, et montre au pape le sceau que je
viens de t'imprimer ; les sceaux des évêques sont de cire, ceux du
pape, de plomb ; les miens sont de fer )'(V, 1317). La parole est
claire. Nivard est un gibelin. Il ne croit pas ù la donation,faite sans
448 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
aucun témoin, de Rome à Pierre (II, 70). Pour lui, la seule épôe,
le seul chef de la chrétienté, c'est l'empereur ; aux autres d'obéir ;
la cire est moins noble que le plomb et le plomb moins noble que
le fer. Soumettons-nous à la force : telle est bien la maxime peu
héroïque, mais prudente, du populaire, — au moins du populaire
à ces époques de calme qu'aucune idée généreuse ne vient trou-
bler.
Le Roman du Renard est connu; aussi est-il inutile d'insister
ici sur la morale qui anime ces alertes petits récits. Les quelque
vingt clercs qui ont composé les vingt huit épisodes avaient étu-
dié dans les Universités et les livres latins composés au xii<^ siè-
cle, VYsengrinns et peut-être les Disciplina les avaient ravis. Ils
imitèrent ces modèles et composèrent des fables en langue vul-
gaire. Comme ils s'amusaient et qu'ils étaient de fermes croyants,
ils n'éprouvaient aucun scrupule à se moquer de l'évêque
ou des cérémonies liturgiques ; leur parler est libre et narquois.
Sortis presque tous du peuple, — car au moyen âge les clercs re-
crutés dans toutes les classes formaient comme le ciment de l'unité
sociale, — les clercs, quand ils ne devenaient pas des surhommes
par l'étude deCicéron ou par la culture théologique, comprenaient
très bien les idées et les désirs du peuple ; et ils l'ont bien prouvé
dans les vingt-huit aventures de Goupil et d'Isengrin. Si le Ro-
man du Renard a été regardé longtemps comme l'expression de
l'âme populaire, ce n'est pas que les conteurs qui amusaient les
foules avec ces petits récits fussent les porte-paroles de l'âme col-
lective ; ils ne faisaient que réciter des fables composées par des
clercs qui se servaient de leur érudition latine pour peindre
leurs contemporains, se moquer d'eux et les amuser. Aujour-
d'hui on rencontre dans les campagnes des vieux curés, excel-
lents et moqueurs, qui aiment à vous raconter quelque histoire
où les autorités ecclésiastiques et laïques sont joyeusement égra-
tignées ; ils seraient très capables d'écrire, si l'envie leur en pre-
nait, quelques anecdotes de Renard, et même l'Ysengrinus-.
Leurs lectures, toujours nombreuses, leur permettent comme aux
anciens trouvères, de bien comprendre leurs contemporains et
aussi de s'ébaubir de leurs sottises.
{A suivre.)
Ovide, l'homme et le poète
par P. FARGUES,
Professeur à ia Faculté des Lettres d' Aix-Marseille-
VIII
Les Fastes.
Lorsqu'il partit pour l'exil, en l'an 8 de notre ère, Ovide avait
fini de rédiger ses Métamorplioses, et il avait, en même temps, sur
le chantier un autre ouvrage d'une inspiration toute différente.
En effet, depuis plusieurs années, il chantait tour à tour, dans
deux grands poèmes, les plus belles légendes de la mythologie
hellénique et les plus vieilles traditions de l'Italie. Une se conten-
tait pas de reprendre les thèmes de la poésie grecque ; il eut l'am-
bition de devenir un poète romain, et de s'associer à l'œuvre de
restauration nationale et religieuse d'Auguste, à l'exemple de
Virgile et d'Horace. Ces auteurs avaient célébré les vertus et la
gloire des anciens Romains dans une épopée et dans des odes pa-
triotiques. Ovide voulut décrire les fêtes et les rites de son pays
dan? un poème didactique, qu'il intitula les Fastes.
On appelait ainsi les livres du calendrier, les recueils où les pon-
tifes avaient énuméré les jours fastes, où l'on pouvait vaquer
aux affaires civiles et les jours néfastes, où ces affaires étaient
interdites. Sur ces listes figuraient les fêtes oiïicielles : les fériés
statives, qui étaient célébrées toujours à la même date, et les fé-
riés mobiles [indictivae], qui étaient fixées chaque année selon
l'usage [concepiivae] ou suivant les circonstances (impc/a//(,'ae). Les
jours de marché [nundinae] y étaient également indiqués. On
appelait aussi « fastes » les listes des magistrats, notamment des
consuls, dont les noms permettaient de distinguer les années. On
y avait noté les faits les plus importants dé l'histoire romaine,
29
450 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
et particulièrement ceux qui expliquaient l'origine de certaines
cérémonies (1). L'ouvrage qu'Ovide préparait sur les Fasles évo-
quait les fêtes religieuses et les traditions qui s'y rapportaient,
et, par suite, faisait revivre le passé de Rome.
C'était là un sujet austère, qui ne ressemblait guère aux thèmes
qu'il avait développés jusqu'alors dans ses distiques élégiaques.
Ovide oppose avec raison la gravité et le sérieux de son nouveau
poème aux poésies erotiques qui étaient l'œuvre de sa jeunesse,
d'une jeunesse, qui, d'ailleurs, s'était prolongée jusqu'au milieu
de 1 âge mûr :
Déployez maintenant vos voiles, ô mes vers élégiaques ' Il m'en souvient,
vous étiez autrefois chose légère. Vous serviez mes amours en serviteurs do-
ciles, alors que folâtrait ma jeunesse première. Aujourd'hui je chante les
cérémonies religieuses et l'ordre des temps consigné dans les Fastes : Aurait-
on pu croire que ces débuts devaient me conduire à un pareil sujet ? (2)
Il semble, à première vue, qu'un poème de ce genre devait pa-
raître à Ovide aride et rebutant. Il s'y est pourtant intéressé pour
plusieurs raisons. D'abord, la matière des Fastes était difficile à
traiter, et demandait une remarquable virtuosité. Or, il aimait
jouer avec les difficultés. Comme on l'a dit très justement, « il a
cherché constamment à éprouver son talent par des œuvres de
plus en plus malaisées » (3). En second lieu, ce sujet lui fournissait
beaucoup de thèmes descriptifs, que la poésie latine n'avait pas
encore utilisés. D'autre part, il prouvait ainsi à ses détracteurs
qu'il était devenu un auteur sérieux après avoir été le « chantre
des amours folâtres ». Il était aussi de bon ton à cette époque d'é-
tudier les antiquités nationales et les poètes aimaient montrer
leur érudition en ce domaine. Ajoutons qu'un ouvrage sur les
fêtes de Rome devait plaire à Auguste, qui avait entrepris de res-
taurer les cultes des dieux. On sait qu'il avait réparé ou recons-
truit beaucoup de temples et qu'il avait bâti un grand nombre
de nouveaux sanctuaires (4). Il veillait sur les intérêts des collè-
ges sacerdotaux, il s'intéressait vivement aux fêtes officielles
et il les avait remises en honneur, et il attachait une grande im-
portance aux cérémonies sacrées. Ovide a eu grand soin de louer
sa politique religieuse dans les Fasles. Dès le début de ce poème,
il vante les autels élevés par le maître de l'empire (5). Il parle du
(1) Voy. Bouché-Leclercq, art. Fasti, dans le Did. d'Aniiquités grecques et
romaines de Daremberg et Saglio, II, p. 987-1016.
(2) Fasl. il, 3-8 ; cf. également IV, 9 et s.
(3) J. Bayet, Litlérature latine, p. 425.
• (4) Cf. Momimenlum Ancgramim, IV, 2-8.
(5) FasL, I, 13.
OVIDE, l'homme et LE POETE 451
temple de Jules César sur le forum, qui avait été inauguré en l'an
29 avant notre ère (1). Il rappelle la consécration de celui de
Mars Ultor, sur le forum d'Auguste, en l'an 2 avant J.-C. (2). Il
mentionne aussi la restauration du sanctuaire de la Mère des
Dieux (3), et l'inauguration du temple de la Concorde (4). D'au-
tre part, il déclare qu'Auguste était particulièrement fier du titre
de ponlifex maximus.
Caesarifi innumeris quem maliiii ille mereri
Accessit liUilis ponlificalis honos (5)
En décrivant les cultes et les fêtes de Rome Ovide avait donc
constamment l'occasion de célébrer la politique d'Auguste, et il
faut se rappeler aussi qu'un poème sur les Fastes était un hommage
à la dynastie julienne, puisque le calendrier romain avait été ré-
formé par Jules César en 45 (6), et qu'Auguste avait complété
sur un point cette importante réforme en l'an 8 avant notre ère.
Enfin, ce sujet si sérieux n'était pas sans intérêt pour Ovide.
S'il n'avait guère de vénération pour les dieux, il aimait, depuis
sa jeunesse, les vieilles cérémonies et il y assistait parfois avec plai-
sir. Il a décrit, dans ses Amours (7), une procession en l'honneur de
Junon, qui avait eu lieu à Paieries, la patrie de sa seconde femme,
alors qu'il y faisait un séjour. Ce poète mondain observe avec
curiosité cette solennité. Il en recherche l'origine et la significa-
tion, et il la décrit avec soin. Il est sensible à la poésie de cette
fête, elle plaît à son imagination, et elle lui inspire même une
vague émotion religieuse.
Les Fastes devaient compter douze chants, car Ovide se propo-
sait de publier un livre sur chaque mois de l'année (8). Mais nous
n'avons conservé que les six premiers, qui s'arrêtent à la fin de
juin. Les anciens ne semblent pas en avoir eu d'autres entre les
mains, car toutes les citations des Fastes qu'ils ont faites sont
tirées des livres I à VI. Ovide déclare, dans les Tristes, que la
composition de cet ouvrage a été interrompue par son exil.
(1) Fasl., II r, 704.
(2) Fasl. V, bbl.
(3) Fasl. IV, 348. Ce temple a été restauré en 3 ap. .J.-C
(4) Fasl. l, 637. Cette cérémonie a eu lieu en 10 de notre ère.
(5) Fasl. III, 419-420. Ce litre lui avait été conféré en l'an 12 av. J.-C.
(6) Ovide loue la réforme du calendrier accomplie par César {Fasks, III,
155-1G6).
(7) Amores, III, 13.
(8) Ovide annonce (III, 1ÎH>) qu'il décrira dans des livres ultérieurs, les
fêtes de Consns, qui avaient lieu le 21 août et le 15 décembre.
452 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Idque luo nuper scriplum siib nomine, Caesar,
El libi sacraium sors mea rupit opus (1).
On serait donc tenté de croire qu'Ovide n'a jamais écrit les
six derniers chants. Cependant il semble bien qu'il les avait ébau-
chés et en avait rédigé d'importants fragments, lorsqu'il dut
quitter l'Italie, car, dans le distique qui précède les vers que nous
venons de citer, il dit à Auguste
Sex ego Fasionim scripsi tofidemqne libeUos,
Clinique siio finem mense iiolumen habcl.
Certains philologues, tels que Jahn, donnent à Fasli le sens de
« mois » en ce passage, et, d'après eux, Ovide affirmerait ici qu'il
avait étudié six mois en autant de livres. Mais le mot Fasti n'a
jamais eu cette signification. Il est certainement question de douze
libelli dans ces vers. Ovide a plusieurs fois employé la périphrase
sex ioiidemque, au lieu de duodecim, qui ne pouvait trouver place
dans l'hexamètre dactylique (2). Il avait donc rédigé en gros les
Fastes d'un bout à l'autre, quand il partit pour Tomes, mais,
comme il déclare que son malheur a interrompu la composition
de ce poème, il faut penser que l'ouvrage était loin d'être achevé.
C'était sans doute une première rédaction, qui présentait un assez
grand nombre de lacunes et de négligences de style, et il est pro-
bable que ces imperfections étaient particulièrement nombreuses
dans les six derniers livres. Pendant ses années d'exil, le poète a
corrigé et mis au point les six premiers chants (3), et après sa mort
un de ses amis, semble-t-il, prit soin de les publier. Mais cet ami
renonça à faire paraître les six autres, qui n'avaient pas été re-
touchés et complétés.
Plusieurs passages des Fastes prouvent que notre auteur a ré-
visé ce poème, lorsqu'il était exilé à Tomes. On y trouve d'abord
des allusions à son malheur. Lorsqu'il représente l'exilé Evandre
posant le pied sur le rivage du Latium, il s'écrie
Félix cxsilium cui locus ille fuit ! (4)
(1) Trisi. II, 551-552.
(2) Cf. par ex. Fasî. VI, 12b, lam sex et îolidcm luces de mense supersunl.
(3) Il faut reconnaître d'ailleurs que la révision n'a pas été faite avec beau-
coup de soin dans le VI « chant. Par exemple, l'aventure galante de Priape et
de Vesta (\'l, 319-346) fait double emploi avec celle de Priape et de Lotis qui
se lit dans le Chant I" (393-440).
(4) Fasl. I, 540.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 453
Et, lorsqu'il parle de la fraîche Sulmone, sa patrie, il ne peut
retenir ses plaintes :
Me mheriim ! Scylhico qiiam procul illa solo esl '
Ergo ego lam longe ? sed supprime, musa, querelas :
Non libi sunt maesta sacra canenda lijra (1).
Ovide mentionne aussi des événements politiques postérieurs à
son départ de Rome : par exemple la dédicace du temple de la
Concorde, qui date de l'an 10 de notre ère, et le triomphe de Ti-
bère sur les Germains, qui eut lieu en 12.
Les retouches les plus importantes concernent Germanicus, le
neveu de Tibère. Ovide, qui avait dédié, tout d'abord, les Fastes
à Auguste, comme nous le voyons dans le livre II des Tristes (2),
a changé la dédicace de son poème, pendant son exil. C'est à Ger-
manicus cju'il s'adresse au début du Chant I^^".
Excipe pacaîo, Caesar Germanice, uullu
Hoc opus, ei limidae dirige nauis iler (3).
Il est probable que le poète fit ce remaniement vers la fin de sa
vie, après la mort d'Auguste (29 août 14). En effet, il n'aurait pas
osé, du vivant de cet empereur, mettre sous le patronage de
quelqu'un d'autre une œuvre qu'il lui avait promise. C'eût été
risquer de l'indisposer contre lui encore davantage. Comme Tacite
et Suétone nous apprennent que Germanicus fut chargé par le Sé-
nat d'administrer les provinces d'Orient au commencement de
l'an 17, (4) on peut supposer avec quelque vraisemblance qu'Ovide
eut alors l'idée de dédier les Fastes à ce prince cultivé et bien-
veillant, qui, à ce moment, n'était pas très loin de la région de
Tomes. Le sujet qu'il y traitait devait plaire à ce grand person-
nage qui aimait beaucoup la poésie et avait imité en latin deux
poèmes grecs sur l'astronomie (5). De plus, comme il était célè-
bre par sa clémence et son humanité (6), le poète pouvait espérer
qu'il s'intéresserait à son sort et demanderait peut-être à Tibère
de mettre fin à son exil. Ainsi s'expliquent sans doute le change-
ment de la dédicace des Fastes, et les éloges chaleureux qui se
lisent au début de ce poème :
fl) FasL, IV, 82-84. Cf. également VI, 66G.
'2) Trisl. II, 551-552. Nous avons cité supra ces deux vers.
(3) Fasi., 1, 3-4.
(4) Annales, II, 43, 53 et s, ; Suétone, Caligula, 1.
(5) Les Phénomènes et les Pronostics d'Aratos.
(6) Tacite, Ann. II, 73 ; Suétone, Cal. 3.
454 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Je chanterai l'année romaine, l'ordre et les causes de ses divisions, le lever
des astres et leur coucher à l'horizon. Accueille cet ouvrage, Germanicus
César, avec un visage bienveillant, et dirige la course de mon timide esquif.
Ne détourne pas les yeux de ce léger tribut, et montre toi propice pour un don
qui t'est consacré. Tu y reconnaîtras les cérémonies sacrées, tirées des annales
antiques, tu y verras les grands événements qui ont marqué chaque jour. Là
tu trouveras aussi les fêtes qui honorent votre maison. Tu y liras souvent le
nom de ton père, et souvent aussi celui de ton aïeul. Leur gloire est inscrite
dans nos fastes, et c'est un honneur qui t'attend avec Drusus, ton frère. Que
d'autres chantent les armes de César, je célèbre les autels que César a élevés,
et les nouveaux jours de fêtes qu'il a consacrés aux cérémonies religieuses.
Souris à mes efforts : J'entre dans une carrière toute pleine de la gloire des
Uens. Chasse de moncœurlescraintesinquiètes.Accorde-moi ta bienveillance:
tu me donneras la force de chanter, car mon génie s'élève ou tombe suivant
l'expression de ton visage. Chaque page, devant les lumières d'un prince si
savant, tremble d'effroi,comme si je l'envoyais subir le jugement du dieu de
Claros. Car nous avons senti les charmesde l'éloquence sur seslèvres, lorsqu'il
combattait au forum pour des accusés tremblants, et nous savons aussi, 6
prince, quand ton inspiration se porte vers notre art, quels torrents de poésie
coulent de ton génie. S'il se peut, si les dieux le permettent, poète, dirige
le vol d'un poète, afin que, sous tes auspices, l'année entière suive heureuse^
ment son cours.
On ne s'étonnera pas non plus de voir Ovide faire allusion au
triomphe de Germanicus sur les Barbares de la région du Rhin,
qui fut célébré le 26 mai de l'an 17 (1).
Les Fastes ressemblent à certains égards aux Ailia de Gallimaque.
Ovide admirait beaucoup ce poème (2) ; il lui a emprunté quelques
fables des Métamorphoses, et dans son ouvrage sur le calendrier
romain, il remonte volontiers aux origines, aux «causes » des fêtes
et des cultes anciens qu'il décrit, à l'exemple du grand poète alexan-
drin. Mais, comme il étudiait les traditions religieuses de l'Italie,
il a échappé très souvent à son influence. II traitait une matière
qui était toute nouvelle dans la poésie latine. Sans doute Properce
avait songé à composer un grand ouvrage, où il devait expliquer
les cérémonies sacrées, les noms des lieux vénérés et les fondations
de certaines fêtes. Mais il n'avait pas eu le temps d'exécuter ce
beau projet, et il n'avait laissé que quelques fragments du vaste
poème qu'il méditait, c'est-à-dire quelques élégies de son IV^
Livre sur Vertumne, sur Jupiter Férétrien, sur Tarpeia, sur la vie
rustique et les exploits guerriers des anciens Romains. Le poète
Sabinus, un ami d'Ovide, qui s'était chargé de répondre à plu-
sieurs de ses héroïnes, avait entrepris une œuvre du même genre.
Mais une mort prématurée avait interrompu cette composition,
comme l'a dit Ovide lui-même.
(1) Fast. I, 285 et s. ; Tacite Ann. II, 41,2 ; Suétone, Cal. 1 ; Vell. Paterc
II, 129, 2. Ovide fait peut-être allusion à ce triomphe par anticipation.
(2) Voy. Couat, La poésie alexandrine, p. 142.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 455
... imper fedumqiie dieriim
Deseruil ccleri morte Sabinus opus (1).
Ovide était donc le premier auteur latin qui consacrait un poème
suivi aux fêtes religieuses de son pays. Mais ce sujet avait été déjà
traité à Rome par des prosateurs. Fulvius Nobilior, consul en
l'an 189 avant notre ère, avait étudié l'année romaine (2). Varron,
de son côté, s'en était occupé dans ses Antiquités. D'autre part,
les grammairiens Cornélius Labéon et L. Cincius avaient composé
des traités sur les Fastes (3). Enfin, à l'époque d'Auguste, le cé-
lèbre érudit Verrius Flaccus avait rédigé avec beaucoup de soin
les Fastes Prénestins.
Ovide ne nous dit pas grand'chose sur les ouvrages qu'il a con-
sultés. Il déclare qu'il a puisé à d'antiques annales :
Sacra recognosces Annalibus eruîa priscis (4)...
Mais il ne nomme pas les auteurs de ces annales, et il ne men-
tionne pas non plus les écrivains qui avaient décrit et expliqué,
avant lui, les fêtes romaines. On peut déterminer cependant
quelques-unes des sources principales des Fastes. Ovide a cer-
tainement utilisé le calendrier officiel de Rome. Il nous apprend
qu'il a parcouru quatre fois le livre des Fastes, où il cherchait
vainement le jour exact de la fête des semences (5).
Il a eu aussi entre les mains les calendriers de différentes loca-
lités du Latium et de la Sabine, auxquels il a fait allusion (6) ;
notamment il a souvent suivi les Fastes Prénestins. D'autre pAri,
il a sans doute puisé bien des détails sur la religion romaine dans
le De verborum significalu de Verrius Flaccus. Il a lu aussi, sem-
ble-t-il,les Antiquités de Varron dont les fragments nous aident
plus d'une fois à commenter les Fastes. Enfin, il y a tout lieu
de penser qu'il a utilisé parfois les travaux de quelques annalistes
tels que Fabius Pictor, ou les Annales Maximi, que rédigeaient
les pontifes, et l'on peut assurer qu'il s'est inspiré de Tite Live
dans ses récits de la mort de Lucrèce et du désastre des Fabii{7).
(1) Poni., IV, 16, 15-16.
(2) Macrobe, I, 12, 16.
(3) Macrobe, 1, 12 ; I, 16 ; I, 18 ; III, 4.
(4) Faut. I, 7 ; cf. également IV, 11.
(5) Fasi. I, 657. Les feriae, semenliuae étaient des fêles mobiles, dont la
date était fixée chaque année par les pontifes suivant l'état de la saison et
d'.i temps. Elles n'étaient donc pas marquées sur les calendriers.
(6) Fasics, III, 87 et s. ; VI, 57 et s.
(7J Dans cette dernière narration (Fasics, II, 195 et s.), Ovide reprend
plusieurs expressions de Tite Livo (il, 48-50). Cf. notamment Tite-Live II,
4'.», 1, Familiam iinam subisse ciuilalis onus; Fastes, II, 197, Una domus uires
cl onus snsccperai urbis.
456 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
D'ailleurs, Ovide ne s'est pas contenté des renseignements qu'il
trouvait dans les livres. Il les a complétés par ses souvenirs per-
sonnels et par quelques enquêtes orales. Ainsi il a souvent assisté
à la fête des Parilia en avril. Il raconte aussi qu'un jour il a observé
avec soin une curieuse cérémonie que célébrait le flamen Ouiri-
nalis, pour apaiser la déesse Robigo (1). D'autre part, il a été
demander à la femme du flamine de Jupiter s'il pouvait marier
sa fdle au début de juin, et il a appris ainsi qu'il était préférable
d'attendre les ides de ce mois et la purification du temple de Ves-
ta. (2) Il a aussi consulté bien souvent un vieil ami, qui habitait
à Carseoli, en Sabine, et chez qui il logeait quand il se rendait à
Sulmone, son pays natal. Cet excellent homme lui a expliqué pour-
quoi on brûlait des renards vivants à la fête de Gérés, et lui a fait
connaître bien d'autres traditions locales :
Is mihi mulla quidem, sed et hacc narrare solebal
Unde meiim praesans inslnierelur opiis (3).
Naturellement, ces souvenirs personnels donnent de la vie et
de l'intérêt aux développements des Fastes.
Un poème qui avait pour canevas le calendrier romain devait
faire une place à l'astronomie. Ovide a trouvé de nobles accents
pour célébrer cette science et le génie des premiers astronomes :
Heureux les esprits qui les premiers atteignirent ces connaissances et qui
voulurent s'élever jusqu'aux demeures des dieux (4)...
Cependant, son savoir, en ce domaine, est bien souvent en dé-
faut. Il commet notamment beaucoup d'erreurs quand il parle du
lever ou du coucher des astres. Ainsi, il dit que la constellation
du Dauphin se levait le matin le 9 janvier (5), alors que la date
exacte de ce phénomène était le 31 décembre (6). Ailleurs il fait
se lever ensemble, le 14 février, trois constellations, qu'il appelle
Anguis, Corvus et Crater (7), et il enrichit le ciel d'une étoile de
(1) Fasl., IV. 905 et s.
(2) Fasl.,Yl^2l9eis.
(3) FasL, VI, 689-690.
(4) Fasi., 1, 297-298.
(5) Fasl. I, 456.
(6) Sur cette erreur et sur les autres fautes commises par Ovide en ce do-
maine, voy. Ideler, Ueber den astronomischen. Theil der Fasli des Ovid.,
Abhandl.d. hist. philol. Klasse d. Kônigl. Akad. d. Wiss. zu Berlin, aus d.
lahren 1822-1823 (Berlin, 1825).
(7) Fasi. II, 243-245.
OVIDF, l'homme et LE POETE 457
son cru, qu'il nomme le Milan, que les astronomes anciens et mo-
dernes n'ont jamais mentionnée (1).
Les Fastes présentent beaucoup plus d'intérêt au point de vue
historique. Sans doute la méthode critique d'Ovide est très insuf-
fisante et il accueille sans discernement les témoignages des au-
teurs qu'il a consultés. Mais son poème est un précieux répertoire
de légendes, de rites et de traditions populaires. Les historiens
se consolent en une certaine mesure d'avoir perdu la plus grande
partie des Antiquités de Varron, en lisant les distiques ingénieux
d'Ovide, qui semblent souvent les refléter.
II nous apporte d'abord des précisions intéressantes sur les
dates des fêtes religieuses et de la fondation de certains sanctu-
aires. Ainsi, il nous apprend que deux temples ont été fondés
le l^r janvier, en deux années différentes, dans l'île du Tibre, celui
d'Esculape et celui de Vedjovis, et les Fastes Prénestins sont en
accord avec lui sur ce point (2). De même, il écrit que celui de la Con-
corde, reconstruit pas Tibère, a été dédiélel6janvier, et le calen-
drier de Préneste indique la même date (3). Ce recueil nous permet
aussi d'accepter en toute confiance les renseignements qu'Ovide
nous fournit, lorsqu'il dit que la dédicace de l'Autel de la Paix
eut lieu le 30 janvier (4), et que le décret donnant à Auguste le
titre de Père de la Patrie est du 5 février (5). Enfin, d'autres ca-
lendriers anciens, tels que celui de Venouse et celui de Caere, con-
firment ses témoignages, quand il déclare que le temple de Oui-
rinus, restauré par Auguste, a été dédié le 29 juin (6), lorsqu'il
place les Liipercalia le 15 février (7), et les Ou/r/na/ia le 17 du même
mois (8).
Les fragments des Fastes de plusieurs villes de l'Italie, que nous
avons conservés, prouvent donc qu'Ovide s'était documenté très
sérieusement, et, par suite, ils nous inclinent à accepter les dates
ou les indications sur les fondations de temples qu'il est seul à nous
donner (9). Par exemple, on peut admettre qu'il était bien informé,
(1) Fasl. Ul, 793 et s.
(2) Fasl I, 290 ; C. I. L. P, p. 231, 305.
(3) Fasl. I, 637 ; G. I. L. F, p. 231, 308.
(4) Fast. I, 709 ; G. I. L. P, p. 232, 320.
i5) Fast. II, 127 ; Q. I. L, P, p. 233, 309.
(6) Voy. le calendrier de Venouse (G . I. L. P, p. 221, 320) et les Fasles
d'Ovide (VI, 795-796).
(7) Fast. II, 267 ; G. I, L., P, p. 212, 223, 310.
(8) Fast. II, 475 ; G. 1. L. P, p. 310.
(19) Les erreurs de chronologie qu'on a relevées dans les Fasles sont peu
nombreuses. Ovide a dit, par exemple, que les consuls entraient en charire
au début du mois de mars jusqu'à l'époque de la seconde guerre punique
(Fast. m, 147).Or, ïite Live nous apprend qu'ils ont inauguré leur magistru-
458 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
quand il a écrit que le dictateur M. Furius Camillus avait fait vœu
de construire l'ancien sanctuaire de la Concorde, pour célébrer
la réconciliation des patriciens et des plébéiens, après le vote des
Licinianae rogaiiones (1).
Les Fastes renferment aussi bien des détails curieux sur la
religion romaine. Ils nous font connaître certaines divinités. Ainsi,
Ovide est le seul écrivain de l'antiquité qui mentionne Helernus,
un dieu dont le culte très ancien était célébré dans un bois sacré
sur les bords du Tibre (2). Il nous donne aussi des renseignements
sur Fornax, la déesse des fours (3), et sur la fête qui lui était con-
sacrée. Il nous apprend que le curio maximus était chargé de dé-
cider chaque année la date de cette fête, appelée Fornacalia (4).
Sans les Fastes d'Ovide nous ne saurions presque rien des Pa-
reiitalia, c'est-à-dire de la fête des morts du mois de février (5).
Le poète dit qu'on déposait alors des offrandes sur les tombes :
im peu de blé, quelques grains de sel, du pain trempé dans du vin
et quelques violettes suffisaient à honorer des parents disparus.
Pendant les Parentalia les temples étaient fermés, les autels n'é-
taient pas allumés et l'on ne célébrait pas de mariages.
La description des Lemuria, que l'on trouve dans les Fastes,
oiîre aussi beaucoup d'intérêt (6). Nous y voyons l'homme pieux
jeter des fèves aux mânes de ses ancêtres pour les apaiser et se
racheter lui et les siens. Il purifie ses mains dans de l'eau de sour-
ce, et il demande aux ombres de quitter sa demeure, en répétant
neuf fois la formule : « Mânes paternels, sortez ». Ces rites très
anciens se retrouvent avec quelques modifications de détail chez
un grand nombre d'autres peuples. Les Fastes expliquent aussi
l'origine du préjugé encore en faveur dans beaucoup de pays, qui
Uire le !«■■ août en 463, aux ides de mai en 450, aux ides de décembre en 423
(Tite Live, III, 6, 1 ; III, 3G, 3 ; iV, 37, 3. D'autres dates sont indiquées dans
Mommsen, Rômische Chronologie, p. 75 et s.). D'autre part, d'après Ovide, le
massacre des Fabii aurait eu lieu le jour des ides de février {Fast. II, 195).
Mais tous les historiens, notamment Tite-Live (VI, 1, 11) et Tacite {Hisl. II,
m ) placent cette défaite le même jour que le désastre de l'Allia, le 18 juillet,
et cette date est confirmée par les Fastes d'Antium.
(1) Fasi l., 641 et s.
(2) Fasî. VI, 105-106. Les pontifes lui offraient des sacrifices. D'après Wis-
sova, Religion und Kullus der Rômer, 2^ éd., p. 236, c'était un dieu du monde
j^outerrain.
(3) Ovide est le seul auteur de l'antiquité qui parle avec sérieux de cette
liivinité. Lactance ne la mentionne que pour se moquer de ses adorateurs
Divin. Inslil. I, 20).
(4) Fasl. II, 525-530.
(5) Fast. II, 533-542 ; 557-564.
(6) Fasl. V, 429 et s. Cette deuxième fête des morts avait lieu le 9, le 1 1 et
li; 13 mai.
OVIDE, l'homme et LE POETE 459
interdit les mariages au mois de mai : Les Romains s'imaginaient
qu'une femme se mariant à l'époque des Lemuria n'avait pas long-
temps à vivre (1).
Ovide a aussi évoqué les cérémonies étranges des Lupercales,
notamment les coups que les Luperci administraient aux femmes
stériles avec des lanières de peau de chèvre (2). Ces pratiques, qui
se rattachaient au culte de Junon, déesse Caprotina et déesse
présidant à la naissance, sont à rapprocher de certains rites en
usage encore aujourd'hui dans quelques tribus de l'Afrique Orien-
tale. D'après notre poète, le flamine de Jupiter officiait aux Lu-
percales (3). Sa participation à ces cérémonies a de quoi nous sur-
prendre. En effet les victimes sacrifiées lors de cette fête étaient
des chèvres et des chiens ; or, suivant Plutarque et Aulu-Gelle,
le flamen Dialis n'avait pas le droit de toucher et même de nom-
mer ces animaux (4). Il faut sans doute penser avec Frazer que
ce prêtre, une fois par an, n'était pas assujetti à ces tabous (5),
Signalons aussi un usage très curieux qu'Ovide mentionne dans
le Chant V des Fastes : tous les ans, le 14 mai, les Vestales
jetaient des mannequins de jonc dans le Tibre, du haut du vieux
pont de bois (6). Comme l'a bien vu Frazer (7), cet usage s'expli-
quait sans doute par les croyances concernant les maléfices des
esprits des eaux, qui sont encore répandues dans les campagnes de
plusieurs pays d'Europe. Ces mannequins étaient probablement
des substituts, qui compensaient les pertes que le pont de bois
avait fait subir au dieu du fleuve, en préservant des êtres humains,
qui, sans lui, auraient été les victimes de cette divinité.
Ovide indique également des rites primitifs et très intéressants,
quand il décrit les fêtes rustiques des Romains. Par exemple, il
dit qu'à la fête des semences [feriae semeiiliuae), en janvier, on of-
frait à Tellus et à Gérés du froment et les entrailles d'une truie
féconde (8) (cette dernière offrande était conforme aux traditions
religieuses des Grecs (9), et que les bœufs devaient alors porter
(1) Fasl. V, 488.
(2) Fast. II, 427 et s.
(3) Fast. Il, 281.
(4) Plutarque, Quacsl. Rom., 111 ; Aulu-Gclle, X, 1.5, 12.
(5) Frazer, Commenlarij on Books I and II, p. .'^60. La femme du flamine de
•lupiler était aussi soumise à des tabous. En juin, elle ne pouvait ni se pei-
gner, ni se couper les ongles avant la purification du temple de Vesta, qui
avait lieu aux ides de ce mois ; cf. Faal. VI, 229-230.
(6) Fasl. V, 621 et s.
(7) Préface Fasti, p. .vi.
(8) Fasl. 1, 671.
(9) Ils sacrifiaient à Démétcr des truies pleines, à l'époque de la moisson.
Cf. Dittenberger, Sylloge Inscr. graec, n" 1024, 1. 16.
460 REVUE DES COUPS ET CONFÉRENCES
des couronnes de feuillage (1). Ces couronnes étaient sans doute
destinées à les protéger contre des maléfices (2).
Ovide nous apprend aussi que le 15 avril les curies sacrifiaient
trente vaches pleines à Tellus. Les sacrificateurs arrachaient
les veaux des flancs de leurs mères, et jetaient les entrailles cou-
pées sur des brasiers fumants. Puis, la plus âgée d'entre les
Vestales brûlait les veaux dont la cendre devait purifier le peuple
et les champs le jour de la fête de Paies (3). Plus loin, le poète
décrit longuement les Parilia (4). Il dit notamment que les ber-
gers devaient sauter au-dessus de trois feux et cet usage fait son-
ger à des coutumes analogues qui sont encore pratiquées par les
pâtres dans plusieurs régions de l'Europe, le jour de la fête de
saint Georges, le 23 avril.
Certes, j'ai souvent porté k pleines mains les cendres de veaux et les tiges
de fèves, chastes offrandes d'expiation. Certes, j'ai sauté par-dessus les flam-
jîies disposées sur trois rangées, et la branche de laurier m'a aspergé d'eau
lustrale... Tourné vers l'Orient, prononce quatre fois la prière rituelle, et pu-
rifie tes mains dans une eau vive. Puis, bois dans un bol le lait blanc comme
la neige et le vin cuit couleur de pourpre. Ensuite expose aux flammes
tes membres vigoureux, en passant d'un pied rapide à travers les amas em-
brasés de la paille qui pétille (5).
Nous voyons aussi dans les Fastes que le 25 avril un flamine
apaisait la déesse Robigo et lui demandait d'épargner les mois-
sons, en lui offrant de l'encens, du vin, et les entrailles d'une chienne
et d'une brebis (6). Et l'on pourrait citer beaucoup d'autres rites
curieux qu'Ovide a dépeints avec soin dans ce poème.
D'ailleurs, il ne s'est pas contenté de les décrire ; il a aussi es-
sayé de les expliquer. En efïet, il expose souvent les causes et la
signification des fêtes et des usages qu'il évoque, et il raconte
volontiers les légendes auxquelles se rattachent, d'après lui, cer-
taines cérémonies. Il faut avouer que les interprétations qu'il
donne sur ce chapitre sont en général moins utiles pour les his-
toriens que ses descriptions des cultes romains. Ces explications
sont la partie la moins solide des Fastes.
(1) Fasl. I, 663 ; cf. Tibulle, II, I. 7.
(2) C'est probablement pour la même raison que l'on couronnait les chiens
de chasse, ;i la fête de Diane, le 13 août (Stace, Silv. III, 1, 57), etàla fête
d'Artémis (Arrien, Ciinegelica, 34). Sur cet usage cf. Frazer, The golden
Bough. Part. I, vol. H, p. 75, 126, 339, 341.
(3) Fasi. IV, 629-640. Sur ces sacrifices cf. Varron, L. L. VI, 15.
(4) Fasl. IV, 725 et s. Ces cérémonies rustiques étaient célébrées le 21 avi-il
(5) Fasl. IV, 725-728 ; 777-782.
(6) Fasl. IV, 905 et s.
OVIDE, l'homme et LE POÈTE 461
En effet, Ovide ne comprend pas toujours le sens profond des
légendes et des rites dont il parle, et dans bien des cas il confond
les traditions religieuses de V Italie et celles de la Grèce ou de l'Asie.
Ainsi, il prend Carmentis pour une prophétesse arcadienne (1),
alors qu'elle était une ancienne divinité italique, qui prophé-
tisait l'avenir et en même temps protégeait les femmes en cou-
ches (2). De même il s'imagine que Maia, fdle d'Atlas et de Plé-
ioné, et mère d'Hermès, a peut être donné, son nom au m^ois de
mai (3), alors que ce mois était en réalité consacré à une vieille
divinité de l'Italie qui s'appelait aussi Maia, (4). D'autre part,
quand il essaie d'interpréter certains détails de la mythologie
et de la religion romaines, il fait preuve de beaucoup trop de
fantaisie. Il lui arrive d'inventer de belles histoires pour expli-
quer certains noms. Ainsi, pour rendre compte de celui de la
déesse Muta, il imagine qu'elle était une nymphe du Tibre,
que Jupiter a rendue muette, pour la punir d'avoir dénoncé à Ju-
non sa liaison avec Juturna (5). Cette aventure, qu'on ne trouve
que dans les Fastes, a tout l'air d'avoir été forgée par lui sur le
modèle de ces mythes d'inspiration galante, qui ont été très en
faveur chez les poètes grecs, et qu'il a si souvent narrés dans ses
Métamorphoses. Ovide, de même, a recours à des fictions poéti-
ques, lorsqu'il expose pour quelles raisons les Vestales jetaient
clans le Tibre des mannequins de jonc : des compagnons d'Hercule,
d'origine argienne, se seraient fixés sur ses rives, et auraient de-
mandé, au moment de leur mort, d'y être jetés, afin d'être portés
par les eaux du fleuve et les flots de la mer jusqu'aux rivages de
ï'Argolide. Leurs héritiers auraient préféré les ensevelir en Italie,
et auraient jeté, à leur place, dans le Tibre, des scirpeae ima-
gines (6).
Ovide a aussi bien souvent le tort d'énumércr plusieurs expli-
cations différentes d'un même rite, en laissant à son lecteur le
soin de choisir celle qui lui paraîtra la plus satisfaisante. Cetéclec-
t isme, qui apparaît si fréquemment dans les ouvrages des philo-
sophes et des critiques de l'antiquité, peut se défendre lorsque la
signification de certains usages est obscure. Mais était-il besoin
d'accumuler les hypothèses pour interpréter les sauts que fai-
(1) Fasles, I, 462.
(2) Les matrones romaines lui avaient élevé un temple ;'cf. Pluttirque,
Qiiaesl. rom. 56 ; Rumulus, 21, 2.
(3) Fast. V, 103.
(4) Macrobe, I, 12.
(5) Fast. II, 5S3 et s.
(6) Fast. V, 651 et s.
k
462 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
saient les bergers au dessus de plusieurs feux de paille, lors des
Pariiia, après avoir purifié leurs mains dans une eau vive ?
Il me reste, dit Ovide, à exposer les origines de ces usages. Mais la multitude
des explications engendre le doute et me tient en suspens. Le feu dévorant
purifie tout, il épure les métaux : c'est pour cela qu'il purifie le troupeau avec
le berger. Ou bien, comme il y a deux principes contraires de toutes choses,
le feu et Teau, ces deux dieux ennemis, nos pères auraient réuni ces deux élé-
ments, et jugé bon de li\Ter leurs corps au contact des flammes et de l'eau.
Ou encore, c'est que les principes de la vie sont dans ces éléments : l'exilé
perd le feu et l'eau, le feu et l'eau font la nouvelle épouse ; a-t-on considéré
leur importance ? D'autres, j'ai peine à le croire, voient dans ces rites un
souvenir de Phaéthon et du déluge de Deucalion. D'autres encore racontent
que des bergers, frappant cailloux contre cailloux, en firent tout à coup jaillir
des étincelles : la première s'éteignit, mais la deuxième tomba sur de la paille
qu'elle enflamma. Est-ce ainsi que s'expliquent les feux des Pariiia ? Ou
plutôt cet usage ne serait-il pas dû à la piété d'Enée, auquel des flammes
inoffensives livrèrent passage, après la défaite de Troie ? Voici pourtant en-
core une explication qui se rapproche plus de la vérité : quand Rome fut
bâtie, l'ordre fut donné de porter les dieux Lares à leurs nouveaux foyers.
Alors les émigrants mirent le feu à leurs toits agrestes et aux cabanes qu'ils
abandonnaient, et troupeaux et paysans sautèrent à travers les flammes ;
c'est ce qui se fait encore aujourd'hui au jour natal de Rome (1).
En vérité, seules la première et la dernière hypothèse méri-
taient d'être exposées, et Ovide aurait dû nous faire grâce des
autres.
Enfin, les étymologies que le poète propose sont souvent très
aventureuses. On ne saurait croire avec lui que le mot Aprilis
vient du grec àçpoç, écume, (2) que le mois appelé Maius était
ainsi dénommé, parce qu'il était consacré aux vieillards {majores)
ou que luniiis procède de iuuenes (3).
Ovide donne donc fréquemment à ses lecteurs des explications
très contestables. Cependant il complète souvent utilement ses
descriptions des cultes de Rome, en éclaircissant sur quelques
points leur origine et leur signification, et l'on peut dire que, dans
l'ensemble, les Fastes présentent un intérêt considérable pour les
historiens. Nous verrons prochainement que c'est aussi un ou-
vrage très remarquable au point de vue littéraire.
{A suivre.)
(1) Fasl. IV, 783-806.
(2) Parce que Vénus, :i qui ce mois était consacré, était née de l'écume de
la mer ; cf. Fast. IV, 61-62. Deux érudits, Fulvius et Junius, mentionnés par
Varron (L. L. VI, 33) avaient proposé déjà cette étymologie.
(3) Fast V, 73-78. Ovide suit sur ce point Fulvius Nobilior, (cf. Macrobe,
I, 12, 16), Varron (L. L. VI, 33), Censorinus De die nalali, XXII, 9.
Le Mystère Poétique
par Pierre TRAHARD,
Professeur à l'Université de Dijon.
XI
Le cercle magique.
Conclure serait une méconnaissance de la poésie môme, qui
n'admet ni fixité ni terme, et qui trouve dans le mouvement la
loi de son existence. Valéry observe que notre époque connaît
plus de systèmes que de poètes (1). Les manifestes, les Arts Poé-
tiques, les ouvrages de critique et d'exégèse constituent en effet
une Babel d'où montent des voix discordantes, sinon ennemies :
Claudel, F. Jammes, Max Jacob, A. Breton, T. Tzara, J. Coc-
teau, P. Valéry, H. Bremond, R. de Souza, Thibaudet ; P. Sou-
day, J. Romains, J. Royère, etc. ne sont pas d'accord. Chacun
délient, ou croit détenir sa vérité. Les nuances, entre eux, ne
nous préoccupent pas. Ce qui importe, c'est que la tradition
soit renouvelée, et elle l'est, grâce, d'une part, à la psychologie
du subconscient, d'autre part à la phonétique expérimentale.
Mais on constate avec curiosité que les Arts Poétiques, s'ils s'éten-
dent avec complaisance sur le domaine obscur de notre vie inté-
rieure, négligent l'histoire de la versification, comme ils négligent
la préoccupation du publie et la fonction sociale du poète. Ni le
public ni la société ne comptent pour leurs auteurs ; le poète chante
avec un égoïsme concerté, parle une langue qu'il semble vouloir
t'tre le seul à comprendre. Or, dit Marcello-Fabri, « il conviendrait
que les poètes réapprissent à parler au monde (2) ».
(1) Au sujet cr Adonis (Variété, I, 59).
(2) L'Age Nouveau, janvier 1938, p. G.
464 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Un autre défaut de cette poétique est de paralyser ceux qui se
sentent vraiment inspirés et s'abandonnent à l'enthousiasme.
Elle met un bâillon sur les lèvres du poète ; en tout cas, elle lui
retire presque ses moyens d'expression, elle l'oblige à des tours
de force, des contorsions, des extravagances, ou le condamne au
silence. Le poète nous menace à chaque instant de se taire, si les
mots continuent à lui résister ou à le trahir ; mais, en réalité, il
n'a garde de se taire, et il lui arrive de préférer au silence le jar-
gon hermétique. Or, si un critique, un historien, un dramaturge,
unromancier peut, à la rigueur, s'offrir le luxe périlleux de mal
écrire sans trop perdre de son efficacité, on n'imagine pas un vrai
poète balbutiant, ou incertain desa langue. Ecrire avec raffinement
a perdu les Parnassiens et les réalistes, gâté le talent d'un Leconle
de Lisle ou d'un Flaubert; écrire avec négligence a menacé Péguy,
ruiné les surréalistes, les cubistes, les dadaïstes, tous ceux qui
tirent les mots au sort dans le chapeau de Tzara ; écrire sur un
ton bonhomme et vulgaire, pour rallier les suffrages des « braves
gens » conduit à la platitude incorrecte d"un F. Jammes, inutile
écho de F. Goppée (1). Il en résulte dans la poésie contemporaine
une incertitude qui déconcerte. L'enquête menée par le Figaro
en 1922 (2) la révélait déjà telle, et soulignait la singulière anar-
chie qui va du classicisme au dadaïsme. Qu'elle soit floue ou
vigoureuse, la poésie suspend son propre essor ; elle n'ose s'aban-
donner aux ailes qui la portèrent jadis. Comment s'exprimerait-on
en vers de façon à satisfaire un artiste très délicat et à être accueilli
par un public qui ne l'est pas ? Le problème paraît insoluble.
Car, d'un côté, chez P. Valéry, la forme classique persiste, exacte
et dure, celle que Ronsard, puis Malherbe ont fixée dans leurs
Odes ; mais cette forme présuppose que nous devons calquer nos
plaisirs actuels sur ceux de nos ancêtres, alors que, depuis trois
siècles, tant de changements ont bouleversé le monde et l'art :
Valéry est en régression sur le symbolisme et nous apporte beau-
coup moins que les surréalistes (3). D'un autre côté, chez Claudel,
les laisses rythmiques fort libres, et assez imprécises, constituent
une tentative neuve, qui ouvre peut-être l'avenir ; mais c'est un
(1) Cf. par exemple VArl Poétique de F. Jammes dans Les Gcorgiqiies Chré-
tiennes, p. 30 à 34.
(2) Enquête Littéraire, par Gilbert Charles ; le même journal a entrepris
une enquête semblable en juillet 1938.
(3) D'où le mépris ou le tient T. Tzara, qui le rapproche de Jean Cocteau.
« Pour tous deux, la poésie est un exercice, une forme, rien que cela. Aussi
leur sulfisance est grande.... » [De la Nécessité en poésie. Inquisitions, juin
1936, p. 49.)
LE MYSTl.RE POÉTIQUE 465
art brutal auquel nous ne sommes pas habitués, un rythme étrange
auquel beaucoup d'oreilles sont rebelles. Nous n'hésitons plus
encore devant les ébauches, souvent informes, des surréalistes,
qui heurtent l'idéal formel auquel nous restons attachés, devant
les innovations prosodiques d'un Supervielle par exemple, qui dé-
passe en hardiesse Claudel et nous apporte une harmonie in-
connue, harmonie d'ensemble difficile à saisir. On lui demande :
«.Y a-t-il en vous un-souci de prosodie ? » Il répond « Peut-être,
mais il n'est pas conscient, et je fais tout ce que je peux pour le
maintenir dans les limbes. C'est son affaire. J'essaie de ne pas
intervenir. » Voilà une méthode — ou une absence de méthode —
qui eût fort étonné Malherbe et Boileau, Racine et V. Hugo !
Elle est si étrange que Supervielle même ne peut s'y tenir et avoue
qu'il intervient quand la ligne d'un poème ne lui semble pas assez
apparente ; mais il proclame que l'essentiel, en poésie, c'est l'évo-
cation (1). Ainsi, entre Valéry, Claudel et Supervielle, aucune
commune mesure. Le résultat est pauvre : on lit peu l'un ou l'autre,
on appréhende même de le lire, et le public, intrigué, déso-
rienté ou choqué, s'éloigne. De qui, pensc-t-il, se mociue-t-on ici ?
J'admets qu'on ne se moque de personne ; mais je comprends
qu'on hésite. En effet, la versification régulière, scrupuleuse,
superstitieuse pour l'œil comme pour l'oreille, constitue chez
Valéry une réussite trop sûre et un retour en arrière. Son art
complexe, qui se rattache à l'art classique et tend vers la poésie
pure, heurte la notion même d'une poésie spontanée, libre, déten-
due, rythmée au rythme de la respiration, de cette poésie à la-
quelle les romantiques et Verlaine nous avaient accoutumé par
leur enchantement naïf ou calculé. Mais Claudel commet une
erreur aussi grave ; il force, précipite le rythme de la respiration,
méconnaît, en rejetant le syllabisme, le nombre exact des syllabes
comptées, la structure même de notre langue, le principe fonda-
mental de notre versification ; pis encore, il répudie l'isochronie
de la danse, condition primordiale de notre poésie. Or, qu'était
jadis la poésie, sinon un chant de métier cadençant le travail
manuel ? Nul mystère ne l'enveloppait alors aux yeux du labou-
reur, du forgeron ou du marin. Cette poésie ancienne et directe,
on l'atteignait au moyen d'une cadence régulière comme la ca-
dence d'un balancier ; on l'atteignait par le rythme, on l'attei-
gnait aussi par le mètre. Syllabisme et mètre étaient et restent
(1) Cf. A. Billy; Un Poêle : Julca Superuklle [L'Œuvre, 19 avril 1932).
30
468
REVUE DES COURS ET CONFERENCES
les deux conditions inéluctables de la poésie. En les bannissant au-
jourd'hui, on bannit du même coup le caractère social de la
poésie. Nul poète ne rythme plus aujourd'hui le travail de l'ou-
vrier ou du paysan, pas plus qu'il ne s'abandonne sans contrainte
au chant de l'oiseau ou au murmure de la forêt. Deux nécessités,
impérieuses et contradictoires, se partagent aujourd'hui le poète :
l'aspiration à la poésie pure, qui libère l'homme du réel et du sen-
timent de l'effort où il s'épuise, et la conformité aux conventions
anciennes, du moins à celles qui, fondées sur la nature des choses,
expriment une discipline reconnue nécessaire. Valéry sacrifie
l'une, Claudel l'autre, et le problème reste entier, comme notre
incertitude au seuil du mystère poétique.
Existe-t-il une solution du problème ? On peut en entrevoir
une. Lorsque le symbolisme qui est sans limite parce qu'il repré-
sente un état de la sensibilité plutôt qu'une école, accomplit sa
révolution, il brisa la forme classique, lui substitua le vers libre,
et, surtout, il mit en évidence la notion neuve, essentielle, de la
poésie spontanée, capable de traduire l'inconscient et l'involon-
taire chez un homme qui, soudain, s'éveille à une compréhension
plus profonde d'ordre sentimental et non intellectuel. Or, cette
notion de la poésie déraidit la forme coutumière, assouplit le
rythme classique, auxquels Valéry revient aujourd'hui. La solu-
tion du problème serait alors dans la concordance exacte, rare
sans doute, mais d'autant plus précieuse, du rythme inné, propre
à chaque artiste, et du mètre. Le rythme est celui de la respiration
même ; le mètre devrait être choisi parmi ceux dont l'oreille du
public a l'habitude et le sentiment. Ainsi la respiration naturelle
de Corneille et de Racine est l'alexandrin, celle de La Fontaine
l'octosyllabe, celle de Paul Toulet la contre-rime... Quelle sera la
respiration naturelle du grand poète de demain ? Et le grand poète
ne sera-t-il pas celui qui tirera parti de la splendeur verbale du
romantisme, de la forme rigoureuse du Parnasse, de la valeur
musicale des symbolistes, des audaces techniques du surréalisme,
bref celui qui fera une synthèse du passé où l'avenir sommeille
encore ?
En attendant cette conciliation, la poésie devient de plus en
plus difficile, de plus en plus inaccessible, et elle risque de n'être
bientôt que l'apanage de quelques initiés, comme la métaphy-
sique ou les mathématiques. Combien, dans le monde, peuvent
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 467
suivre un H. Poincaré, un Einstein ? Sans doute un Mallarmé,
un Valéry se réjouissent de cette difficulté qui les isole, et ils
chérissent cette poésie qui déplaît au public dans la mesure où
elle plaît aux philosophes. Mais la poésie ne perd-elie point ainsi
sa raison d'être, qui consiste à établir une communication spiri-
tuelle entre le plus grand nombre d'hommes possible ? Elle qui,
précisément, voudrait se confondre avec l'eurythmie de la danse,
du chant et de la musique, oublie-t-elle que ces arts sont des arts
collectifs, des intermédiaires, des messagers ? On s'inquiète de
voir, depuis Baudelaire, la matière poétique se rétrécir de plus
en plus, le livre devenir de plus en plus court, se réduire à une
mince plaquette aujourd'hui, à une page sybilline demain. On
s'inquiète surtout de voir la poésie se refuser à l'audience du pu-
blic, et devenir un art aristocratique, qui n'intéresse qu'une élite
restreinte (1). L'écrivain passionné de poésie pure écrit pour un
quatuor de personnes, donc pour lui-même, remarque Duhamel,
car « dire que l'on écrit pour quatre personnes, cela revient à dire
que l'on écrit pour soi-même (2) ». On s'inquiète encore de voir
cette poésie, souvent très haute, prendre un ton prophétique,
confondre l'obscurité avec le mystère et mettre un point d'honneur
à n'être pas comprise. Sans doute tel poète, comme Supervielle^
déclare : « J 'ai le plus grand désir de l'être. Je ne considère pas le
public comme un ennemi à qui on doit tout cacher. Nulle crainte
que nous nous livrions trop. Un véritable poète restera toujours
infiniment mystérieux, quoi qu'il fasse pour avouer. Je me sou-
haite le moins obscur possible (3) ». C'est reconnaître une obscurité
suffisante. Mais combien de poètes la veulent provocante et s'in-
génient à tout cacher au public ! Or le poème hermétique, le
poème rébus qui prête à des interprétations différentes et contra-
dictoires, le poème « coup de dé », est, quoi qu'en dise Valéry (4),
un art de praticiens, un art sans lendemain, qui équivaut aux tours
de force des rhétoriqueurs du xv^ et du xvi siècle.
On s'inquiète enfin de l'abus des commentaires, dont on étouffe
le moindre texte poétique. Conséquence logique, hélas ! Tout
poème obscur sollicite la glose. Mais quelles gloses aujourd'hui !
Comme elles se multiplient, enflent, débordent le texte J Pour
(1) Cf. G. Bianquis, La poésir anlrichiciinc...., p. 81. — B. Fay : Littéralnre
Française, p. •Zl7-2o'.i. — Dans le Cbâlrau des Désertes, G. Sa'nd a montrtj
([lie l'art qui perd tout contact avec la vie est factice.
(•2) Les Poètes et la Poésie, p. 113.
(3) L'Œuvre, art. cité, 10 avril 1923.
(4) Variété, III, 65.
468 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
comprendre Mallarmé, on nous persuade qu'il faut lire le commen-
taire d'A. Thibaudet, quatre ou cinq fois plus ample que l'œuvre
du « maître ». Sans doute on a toujours commenté les poètes avec
abondance. Ainsi telles éditions critiques, celle des Epîlres de
Marot par Guiffrey ou des Premières Médilaiions de Lamartine
par Lanson ne craignent pas d'expliquer un vers par cinquante
lignes d' « éclaircissements «. Mais il ne s'agit que d'explications
historiques, le texte n'étant ni obscur ni mystérieux. Aujourd'hui
on discute le sens! F. Lefèvre, Alain, Thibaudet, J. Cohen, R.Fer-
nandat, Maynial, M°^e Noulet, H. Fabureau commentent
par exemple l'œuvre de P. Valéry pièce par pièce, strophe par
strophe, vers par vers, mot par mot, et le minutieux commen-
taire est plus copieux que le texte : car le premier se dilate dans
la proportion même où le second se condense. Hubert-Fabureau
écrit un chapitre sur la Querelle des Commentateurs, qui ne sont
naturellement pas d'accord, et lui-même commente avec une
abondance cruelle toute l'œuvre poétique de Valéry, tel jadis
Muret commentant Ronsard. Enfin Valéry commente les com-
mentaires de ses commentateurs (1), et d'autres viendront qui
ajouteront leurs gloses aux gloses des gloses. Manie de l'ana-
lyse, de l'hypercritique ! Dernièrement encore, Valéry pre-
nait soin de nous exposer en de longues pages son horreur de
la confession, sa répulsion à se communiquer au public, à
se mettre sous sa dépendance, à aliéner sa liberté, bref, à
écrire (2). Eh quoi ! tant d' « écriture » pour affirmer son dégoût
d'écrire, tant de complaisance laborieuse à l'égard de soi-même,
deux mille pages de prose pour justifier deux cent pages de vers !
On s'étonne qu'un poète, aussi réticent lorsqu'il s'agit de s'ex-
primer en vers, ne tarisse pas sur lui-même quand il s'agit d'ex-
pliquer en prose ce qu'il a voulu dire en vers. On a envie de lui
répliquer que le moindre poème ferait mieux notre affaire. Ni
Ronsard, ni Racine, ni même Hugo n'ont été à ce point verbeux
et intarissables ; ils agissaient plus qu'ils ne parlaient.
D'ailleurs, devant ce flot montant de commentaires, qui ne
résolvent aucune difficulté et posent les mêmes points d'interro-
gation, Valéry, déclare avec scepticisme (le grand poète, selon lui,
est toujours « sceptique ») : « Mes vers ont le sens qu'on leur prête.
Celui que je leur donne ne s'ajuste qu'à moi, et n'est opposable
à personne. C'est une erreur contraire à la nature de la poésie,
(1) Cf. Variété, III, 57 {Le Cimetière Marin). — Reuuc de Paris, 15 dé-
cembre 1937, p. 731 {La Jeune Parque).
(2) Revue de Parité, ibid., p. 723, 728-729.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 4Ô9
et qui lui serait même mortelle, que de prétendre qu'à tout
poème correspond un sens véritable, unique et conforme ou iden-
tique à quelque pensée de l'auteur (1). » Ainsi la poésie acquiert
une plasticité égale à celle de la musique, plasticité commode,
désirable et redoutable à la fois, car si le poète ne doit pas imposer
sa tyrannie au public, il ne saurait renoncer à le conduire sans
heurt ni violence où son génie commande qu'il aille. Là est le se-
cret de l'art. Toute œuvre doit se présenter seule et nue, refuser
toute interposition entre le public et elle. Il faudrait imposer
silence aux commentateurs, dont les uns découvrent maladroite-
ment ce que le poète a voulu cacher, dont les autres, manquant
de pudeur ou d'intelligence, imposent une signification à ce qui
n'en a pas. Quant au poète, il survit par ses vers, non par ses
gloses (2).
En définitive, la poésie pure qui règne aujourd'hui, ouvre-t-elle
mieux que la poésie romantique ou la poésie symboliste les portes
du mystère poétique ? Savante, compliquée, hermétique parfois
sous des apparences élémentaires et frustes, elle souffre d'une
contradiction qui nuit à sa puissance : pure, elle a besoin de l'im-
pur. On sait les résultats des expériences tentées sur les cobayes
par un illustre médecin : si l'organisme animal était totalement
épuré, la nutrition languirait, les forces déclineraient, l'existence
même serait menacée ; car l'absence de tout microbe est plus
dangereuse à l'équilibre du corps que la cohabitation bactérienne.
D'un autre côté, un chimiste, M. Kohn-Abrest, affirme que les
poussières de Paris, loin d'être dangereuses, communiquent aux
habitants leur vivacité, leur énergie et leur verdeur légendaires.
Enfin on a démontré que l'eau de mer nourrit des millions d'êtres
par son impureté, et que l'eau pure est stérile. Paradoxes ? La
singulière affirmation du chimiste engendre le scepticisme. Mais
le paradoxe d'aujourd'hui est la vérité de demain. Toutes dis-
tances gardées entre l'observation scientifique et l'expérience
poétique, on peut dire que l'esprit a besoin des impuretés de notre
nature sensible, et que l'impureté est nécessaire à la poésie. Valéry
ne l'ignore pas, qui signale, à plusieurs reprises, les graves dangers
(1) Variélé, III, 80 ; cf. p. 5'J à 84.
(2) Il ne reste rien des théoriciens du Moyen Age, de la Renaissance, des
écoles classique et romantique, sinon des curiosités pour historiens ou éru-
ilits.
470 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de la pureté absolue, et qui, par moment, y renonce lui-même
au bénéfice de la chair et du monde réel (1).
C'est pourquoi on peut, on doit prévoir un revirement total.
Au reste, il est fatal que tout grand poète engendre son contradic-
teur, son destructeur. Ainsi la poésie pure suscitera un artiste
qui prendra le contre-pied de son idéal et lui déniera toute puis-
sance créatrice, en s'attaquant à son essence même. Si l'en
admet que Valéry représente, d'une manière fragile et provi-
soire, en France, la poésie humaine, celle-ci ne pourra vivre et ne
survivra que le jour où un autre poète — autre dans tous les sens
du mot — aura ruiné son système et substitué au dogme de
Fintelligence lucide tel dogme que nous ne soupçonnons pas. En
1840, le problème pour le jeune Baudelaire — Valéry le souligne —
se posait ainsi : « Etre un grand poète, mais n'être ni Lamartine,
ni Hugo, ni Musset, car Baudelaire est nourri de ceux que son
instinct lui commande impérieusement d'abolir (2). » Le problème
se pose aujourd'hui d'une manière identique : il faut abolir Valéry,
Claudel, le petit nombre de ceux qui obstruent l'horizon. Il le
faut d'autant plus que leur art mène droit à une impasse.
Reconnaissons pourtant qu'avec eux, et avec quelques poètes
surréalistes, nous sommes montés aussi haut que l'homme le
peut actuellement. Mais leur art participe de leur âme savante,
compliquée, raffinée, subtile, paradoxale, inhumaine parfois ;
il exige un effort, une tension, un raidissement qui nous excède
et nous brise. Il oublie trop que la poésie est plaisir, repos, jouis-
sance, qu'elle est faite pour nos délices et notre volupté. Réduite
à un problème, elle perd son charme et son prestige. L'excès de
cet art, qui vient d'un excès de civilisation et d'enrichissement,
provoquera sans doute un retour à la poésie simple et naïve, à
cette poésie innée, naturelle, populaire, appuyée sur les fables et
les légendes (3), poésie « des premières noces », comme l'appelait
joliment Sainte-Beuve, poésie de la Bible et du Coran, des Psau-
mes et d'Homère. Unjour, las des systèmes ambitieux, des théo-
ries contradictoires et des vaines discussions, l'homme reprendra
son bâton de pèlerin, et, tel Jean Jacques, n'aura plus que le souci
de se promener à l'abandon, de jouir directement d'une nature
trop souvent interprétée et défigurée. Alors, éprouvant devant une
(1) Cf. Variété, III, 211, 235, 237.
(2) Variété, II, 145.
(3) Valéry même la préconise (Cf. Nécessité de la Poésie, Conférence !«' lé-
vrier 1938, p. 184.)
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 471
fleur, un arbre, un ruisseau, une sensation ou une émotion dé-
pouillée de tout calcul, il voudra faire partager celle-ci à d'autres
hommes et cherchera un moyen de communication spontanée.
Le plus antique des arts n'est-il pas simplement, selon Valéry,
« de ressentir une expression naître d'une impression, et un instant
singulier devenir un monument de la mémoire, — faveur insigne
d'une aurore ou d'un couchant prodigieux, horreur sacrée d'un
bois, exaltation sur les hauteurs d'où se découvrent les royaumes
de la terre )> (1). De son côté, A. Breton ne craint pas cet aveu,
« Une œuvre d'art digne de ce nom est celle qui nous fait retrou-
ver la fraîcheur d'émotion de l'enfance (2). » Ainsi, peu à peu, le
cercle magique se reforme, au cours des millénaires, allant de la
simplicité nue à la complexité hermétique, puisque ces deux
extrêmes se touchent, comme la langue rejoint, pour la mordre,
la queue du reptile amphisbène.
Car si « l'excès de culture nous ramène à la naïveté des premiers
âges (3) », c'est la poésie pure qui, par ses exigences inhumaines,
par sa recherche des mots vides de tout concept et libres de tout
contact avec la sensibilité commune, risque de ressusciter la
poésie des temps primitifs. N'oublions pas que, pour elle, tout se
ramène à un mot, une syllabe, un cri, un silence ; n'oublions pas
que
« Kac, Kec, Kic, Koc, Kuc, Kac, Kec, Kic, Koc, »
est, entre beaucoup d'autres, un vers du plus récent tonneau, et
que :
« Krim, Krim, Krim, Krim, Krim, Krim ,Krim. »
en est un, non moins magnifique (4). Ainsi la suprême poésie
requiert l'ignorance, l'abandon de la culture, l'onomatopée, bref,
le retour aux premiers âges de l'humanité. L'hermétisme et l'obs-
curisme opèrent un semblable miracle. En nous faisant perdre
le sens du mystère, ils laissent intacte la poésie qui sommeille en
nous et qui éclate à ses heures (5). Ainsi nulle tentative, même
la plus folle, n'aura été inutile. Il faut beaucoup de victimes
(1) Pièces sur VArt, p. 1 71.
(2) Limilcs non frontières du surréalisme {Nouvelle Revue Française, !«' fé-
vrier 11)37, p. 2i0).
(3) II. Fabiircau, P. Valcni, p. 1)7.
(4) P. All)i'rt Birot : La joie des sept couleurs. — Max Jacob : Sainl Maiorel.
(5) Cf. II. Fabureau, ouvr. cité, p. 97, 115.
472 REVUE DES COURS ET CONFÉREN'CES
beaucoup de martyrs pour assurer le progrès. Les noms s'effa-
cent, les œuvres tombent en poussière, mais plus tard, que le
chaos s'ordonne ou subsiste, quelques beaux vers chanteront
dans la mémoire des hommes.
En attendant, n'éliminons rien de la poésie, intégrons en elle
la sensibilité, l'imagination, l'intellectualisme, la musique, la
science, la philosophie, pour ne pas demeurer au seuil de son mys-
tère. C'est le tort des théoriciens, — même des poètes, — de lui
enlever toute signification intellectuelle, donc toute substance.
S'il n'est point indispensable que la poésie ait toujours un sens
précis, une arête nette, il n'est point excessif non plus de lui
demander la traduction d'une idée ou d'un sentiment. Aligner
des mots sans cohérence ni portée est un trompe-l'œil. En pri-
vant la poésie de toute signification, on la prive d'une partie de
son charme ; sans doute, elle est d'abord une intuition synthé-
tique, et l'intraduisible, l'ineffable, constituent son mystère, mais
ce mystère, d'ordre sensible, n'est point incompatible avec l'idée (1).
Qu'un rapport s'établisse entre l'intuition et la pensée réfléchie,
comme il doit s'en établir un entre l'art expressif et la chose ex-
primée, et le mystère poétique ne sera pas loin d'être éclairci.
Ne l'a-t-il pas été déjà par Racine, qui opère ce miracle d'être
aussi cher aux surréalistes qu'aux classiques traditionalistes,
de contenter pleinement un P. Valéry ? Or, Racine ne s'abstrait
pas du réel humain, et il veut que la poésie ait un sens drama-
tique au sens propre du mot, qu'elle soit un dialogue entre deux
êtres ou deux formes du même être. Claudel, dans son théâtre,
Valéry dans ses mythes, ses dialogues en prose et ses tentatives
théâtrales, le prolongent, sans l'égaler ni même l'approcher de
loin. Mais il est certain que des vers comme ceux-ci.
i\Ioi, je veille. Je sors, pâle et prodigieuse,
Toute humide des «leurs que je n'ai point versés,
ou
Sa tendresse confuse étonnerait ma chair,
Et mes tristes regards, ignorant de mes charmes,
A d'autres que moi-même adresseraient leurs larmes...
(1 ) Cf. J. Cassou, Pour la Poésie, p. 28.
LE MYSTÈRE POÉTIQUE 473
OU encore :
L'insaisissable amour que tu me vins promettre
Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit... (1)
il est certain que ces beaux vers reproduisent fidèlement la ca-
dence interne de Bérénice ou de Phèdre (2). Toutefois ils ne l'é-
puisent pas, car, trop près de l'imitation, ils ne s'incorporent point
à la tragédie, qui met deux âmes aux prises, ils sont hors de l'ac-
tion. Dire que le théâtre de Claudel est du grand art parce que,
à la scène, il n'intéresse personne, c'est le condamner par un éloge
maladroit, c'est ruiner la notion de poésie (3). Dire que, plus un
poème de Valéry tend vers l'abstraction métaphysique, plus il
atteint la perfection, c'est nuire à la perfection même. La poésie
de Racine, écrit Bremond, « n'est pas brouillée avec les idées, mais
elle a une façon très particulière, moins avide, moins acharnée,
plus souple, plus légère, plus détachée, de les manier » (4). C'est
peut-être cet art qui manque à nos poètes actuels. On regrette
d'autant plus que Bremond ajoute : «Le discours, s'il veut obéir
au chant, doit se résigner à la pire humiliation que l'on puisse
demander à un discours : se résigner à parler quelquefois pour ne
rien dire. On sait, du reste, que les poètes ne s'en privent pas. Ils
ont bien raison. (5) » Résignation dangereuse, approbation humi-
liante ! L'une et l'autre sollicitent le bavardage, acceptent le
vide, réduisent la poésie à un jeu de société, à un passe-temps
frivole . Or , si la poésie est un plaisir et une distraction voluptueuse
pour la plupart d'entre nous, elle reste pour les initiés un moyen
de connaissance, une école du bien vivre et du bien mourir.
Grâce à elle nous apprenons à interpréter la réalité, à pénétrer le
monde, à pressentir l'Univers, un univers sensible et douloureux,
dont le poète est « le système nerveux », dit un critique (6), « le
sismographe », dit Hofmannsthal (7), Hugo disait, avec plus
d'élégance, « l'écho sonore ».
Dans son étude sur Bergson, Jankélévitch fait, à propos de
(1) Poésies, p. 7G, 134, 147.
(2) Cf. le parallèle trop constant que Bremond institue entre les deux
poètes dans Racine et P. Valérij.
(3) « Les grands écrivains se révèlent à ceci que leurs pièces sont injouables
■h' n'en veux que Racine pour exemple ». (R. de Renéville. L'Expérience Poé-
tique, p. 36. ) L'exemple est fort mal choisi.
(4) Racine el Valéry, p. 145.
(5) Ibicl., p. 200.
(6) Secrétain, Destins du Poète, p. 117.
(7) Cf. G. Bianquis, La poésie autrichienne...., p. 78.
474 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
« la vie », deux remarques pertinentes. La première est que la
réalité effective a, pour l'artiste, une importance primordiale :
« L'artiste, écrit-il, ne lésine pas sur le réel, et c'est pourquoi les
théoriciens du jeu ont justement fait du loisir une condition de
l'activité esthétique. L'univers s'enrichit de toutes les choses
qui ne servent à rien, et dont nous découvrons alors les puissances
naturelles, — je veux dire la beauté. » Plus loin, remarquant que
cette réalité intégrale est en nous, il constate que « l'absolu est
proche de nous-mêmes, semblable à nous-mêmes. » : « L'absolu,
écrit-il, est un mystère qui se réalise à tout moment en chacun
de nous, dans la vie et par la vie. Il faut renoncer à l'idole d'un
absolu lointain ; il faut, suivant le mot de Gœthe, apprendre à
croire à la simplicité (1) ».
Or, c'est là ce que nos poètes ont besoin le plus d'apprendre :
revenir à la simplicité par les voies de la réalité et de l'absolu,
tous deux si proches de nous, si intégrés à nous-mêmes que nous
ne les voyons plus et les cherchons fort loin. Cette simplicité, ou
bien ils l'affectent, ou bien ils l'ignorent, ou bien ils la dédaignent.
Ni Claudel ni Valéry — pour ne parler que des poètes de valeur —
ne sont simples, ni, par conséquent, directs. Leur souci constant
de l'allégorie, de la parure, de l'embellissement poétique, de l'ex-
pression précieuse, la subtilité de la forme et du fond, l'habileté
technique révèlent un art trop présent, trop calculé, trop tendu
et conventionnel. Ils nous obligent à des détours, à des interpréta-
tions. Qu'ils exigent du lecteur un effort légitime, on l'admet, à la
condition que cet effort aboutisse à une prise suffisante de l'œu-
vre, à une jouissance esthétique dont l'effort n'a pas enlevé toute
fraîcheur. Il se peut qu'il y ait en Claudel des parties de grand
poète : rude imagier du Moyen Age, il nous ramène étroitement
aux siècles de la foi, aux cathédrales mystiques, tel Péguy devant
Chartres, mais ce retour nous le payons d'un excès d'artifices et
de préciosité. Valéry, mathématicien incroyant, plus traditio-
naliste, plus nourri de réflexions et d'idées, artiste plus conscient
et raffiné, apparaîtra peut-être un jour comme une sorte de Mal-
herbe qui aurait médité chaque matin Racine, mais son excep-
tionnelle réussite est trop cérébrale pour conquérir un large pu-
blic et fonder une œuvre vivante.
Ce qui ne signifie pas que ces poètes soient voués à l'oubli. Qui
donc lit encore les Mystères du Moyen Age, les Grandes Odes
(1) OuiT. cilr, p. 229, 254.
OVIDE, I, 'homme et le POÈTE 475
de Ronsard ou de Malherbe ? Une poignée de « spécialistes »•
Des noms subsistent, et, peut-être, la postérité, pour beaucoup
d'artistes, consiste-t-elle à n'être plus qu'un nom. Il est des noms
témoins, comme il est de grandes œuvres mortes, réduites au rôle
de documents. Au fur et à mesure qu'ils perdent la simplicité, les
poètes contemporains dissocient la raison de la sensibilité, et ils
brisent ainsi l'unité de l'être humain et son indispensable har-
monie. L'opposition qu'ils instituent entre l'une et l'autre est
factice, et elle ne correspond pas à la réalité interne. Sans doute,
chez l'artiste, l'équilibre est souvent rompu entre ces deux fonc-
tions essentielles ; mais l'acte de la création artistique réalise
cet équilibre, à l'insu même de l'artiste. Car chez un être évolué
la faculté de penser est inséparable de la faculté de sentir. La
prise du monde et de l'univers exige d'ailleurs le concours de l'une
et de l'autre.
Pouvons-nous espérer, grâce à ce concours, réduire la part du
mystère poétique, ou, au moins, expliquer celui-ci ? Notre en-
quête prouve quenon,cartropd'élémentscomplexesinterviennent
dans les opérations du génie, et le poète même se plaît aux jeux
de l'ombre et des ténèbres. S"il s'efforce de transvaluer ce qui
n'est autour de lui que mystère, inconnu, abîme, il n'en considère
pas moins volontiers aujourd'hui la vie comme un jeu d'impres-
sions et d'apparences qui favorisent le mystère de cette vie. Créer,
ou accentuer ce mystère, pour le traduire ensuite, faire sentir au
lecteur la périssable beauté des apparences etla fragilité décevante
des impressions, tel est son objet et son but. Elle s'engage dans
cette voie où Debussy et les peintres impressionnistes lui font
cortège. Hofmannsthal caractérise assez bien cette tendance mo-
derne (1), tandis que, en France, un Valéry, dans une forme clas-
sique, accorde sa part au mystère. La poésie, comme la science
et la philosophie, est une recherche : cette recherche continue, et
continuera, pour la joie secrète de ceux que la mort ne satisfait
pas. Nous revenons ainsi à notre point de départ. Je ne m'en
afflige pas, car rien n'est inutile de ce qui nous ramène un instant
à nous-mêmes, nous libère des entraves terrestres et nous laisse
entrevoir un monde plus conforme au désir de nos cœurs ^2).
(1) Cf. G. Bianquis, La Poésie aulricliienne...,p. 93-95.
(2) L'ensemble <le ce cours sera réuni en un volume de la Bibliolhèqiic
de la Revue des Cours qui paraîtra à la rentrée prochaine (N. D. L. R.).
VARIÉTÉ
La vérité dans " Ramuntcho "
I. — La vérité des Lieux.
Si, après avoir lu Ramuntcho, on consulte la carte du pays
basque, on est surpris de n'y trouver aucun des noms que Loti
a cités dans son livre (sauf Saint-Jean-de-Luz et Ascain).
C'est que Loti a eu soin de débaptiser les lieux et de les revêtir
de noms imaginaires — non par souci de discrétion, comme les
romanciers qui racontent une histoire vécue — mais par crainte,
en révélant leur emplacement, d'y attirer des curieux importuns
qui en profaneraient la sauvage beauté. (La précaution, hélas !
fut d'ailleurs illusoire...)
A chaque nom cité par Loti, s'en superpose un autre, le véri-
table, celui que porte la carte (1). Promenons-nous donc à tra-
vers le récit de Ramunlcho, en essayant de rétablir dans leur
identité les lieux que Loti a décrits sous des vocables fictifs.
Etchézar, le village natal de Ramuntcho, c'est Sare, ie délicieux
petit pays qui donne son nom aux grottes célèbres, et qui
s'abrite au pied de la Rhune, au delà du col de Saint-Ignace, à
quelques kilomètres de la frontière. Et c'est la Rhune que Loti
appelle la Gizune. On s'étonne .seulement qu'il la décrive si
imposante. Il la traite d'énorme ; il la montre écrasant tout.
La Rhune n'a que 900 mètres, modestement.
Mais ne reprochons pas aux artistes de voir les choses plus
grandes que nous. Leur vérité est plus vraie que la nôtre. Et la
Rhune est réellement immense, si Loti l'a vue telle...
l'Jile domine d'ailleurs tout ce coin de pays basque. Et de
quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit toujours à l'horizon
sa silhouette caractéristique.
Mais si, dans ses grandes lignes et pour sa situation, Etchézar
(1) Et le manuscrit original du roman, que nous avons consulté.
VARIÉTÉ 477
s'identifie à Sare, il n'en est pas de même pour certains détails :
le fronton et l'église.
Loti écrit que le fronton à'Elchézar est bordé des deux côtés
par des gradins. Or, le fronton de Sare n'a de gradins que d'un
seul côté, à droite. Existe-t-il ailleurs, au paj's basque, un fron-
ton comme celui à Etchézar qui aurait servi de modèle à Loti?
Nous n'avons pu le déterminer.
D'autre part, l'inscription mentionnée par Loti : Blaidka
haritzea debakalaa (Il est défendu de jouer au blaid) (1), ne
figure pas au frouton de Sarre. L'a-t-on effacée depuis? Cela
semble peu probable, dans un pays aussi conservateur. Il y a
lieu plutôt de supposer que Loti l'avait lue ailleurs et la trans-
posée au village de son héros.
Quant à l'église d'Etchézar, Loti mentionne à l'intérieur « une
profusion de colonnes torses ». Or, seule peut-être de toutes les
églises basques, celle de Sare n'a pas de colonnes torses (2). Mais,
en revanche, de semblables colonnes encadrent l'autel d'Ascain.
Ascain, le village fameux, l'un des plus basques du pays, et d'où
Loti précisément a daté Kamuntcbo (3). C'est à Ascain que l'on
fabrique la chistera, le gant d'osier avec lequel on joue à la
pelote (4).
Loti a voulu faire à'Elchézar la synthèse du village basque.
Et comme l'autel d'Ascain lui semblait plus spécifique que celui
de Sare, il a transplanté à Sare l'autel d'Ascain.
D'autre part, ni l'une ni l'autre de ces églises n'a de cyprès
dans le voisinage, tandis que Loti nous montre dans le préau
de l'église à'Elchézar « des C5'près immenses, sentant le midi et
l'orient». Mais d'autres églises, dans la région, s'environnent de
ces arbres mélancoliques, celle de Méharin, par exemple, que
nous retrouverons tout à l'heure. Et, par l'adjonction de ce trait,
Loti aura voulu parfaire sa synthèse de village basque.
C'est donc à Sare, en principe, que s'élève la maison de
Ramuntcho. Mais sa façade, dit Loti, regarde la route d'Haspar-
ritz : or, par Hasparritz, il faut entendre Olhette, etc'est à Ascain
(1) Variélé de jeu de pelote qui s'oppose au rebot, seul pratiqué aujourd'hui.
(2) Ces colonnes, dans le goût de la Renaissance espagnole, sont la caractéris-
tique des églises du pays basque, avec la tribune pour les hommes.
(3) La dédicace à M™» d'Abadie porte : « Ascain (Basses-Pyrénées), novem-
bre 1896 »
(4) Il y a trois manières de jouer à la pelote : à main nue, à la pala et à la
chistera. La pala est une raqueUc et la chistera une sorte de gant muni d'une
gouttière en o.sier pour recevoir la balle.
478 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
que passe la route d'Olhette. Etchézar est donc un mélange de Sare
et d'Ascain, deux des plus purs joyaux du pays basque.
On se souvient qu'au début du roman, Rarauntcho prend part
à une grande partie de pelote qui se déroule à Erribiague, « un
village très éloigné (à'Elchézar) situé au tournant d'une gorge
profonde, au pied de très hautes cimes. » Ce village, c'est Ossès.
Nous sommes ici dans !a vallée de la Nive, étroite et encaissée,
qui justifie le mot de gorge employé par Loti.
Ramuntcho se rend à Erribiague « par le petit chemin de fer
qui relie Bayonne à Burguetta ». Lisez Saint -Jean-Pied-de-Port.
Ce nom de Burguetta a dû être inspiré à Loti par la citadelle
qui couronne la ville (comme un petit bourg) ; il y a en Espagne,
près de Roncevaux, une ville du nom de Burguete.
La vallée des Cerisiers, où Ramuntcho et ses compagnons
s'arrêtèrent au retour à' Erribiague, c'est probablement — mais
ici il ne s'agit que d'une hypothèse, formulée par le fils de
l'écrivain — la vallée d'Itxassou, près de Cambo, lieu « renommé
dans tout le pays basque, région ombreuse et calme », que des
montagnes entourent de toutes parts, « y jetant le mélancolique
mystère des édens fermés i>. Le climat y est si doux, que les
cerises y mûrissent en avril, comme dans la vallée de Soliiés, en
Provence.
Mendiazpi, d'où Ramuntcho rapporte sur lui l'odeur des menthes
quand il va en expédition de ce côté, c'est encore Olhette, déjà
baptisé ailleurs Hasparritz.Et Subernoa, dont l'absinthe sauvage
parturae de même ses vêtements, c'est Hasparren.
Quand Ramuntcho s'en va pour faire son service militaire, sa
mère l'accompagne un bout de chemin en voiture, ne pouvant
se résoudre à le quitter. Elle décide d'abord d'aller jusqu'à la
chapelle de Saint- Bitchencho : c'est la chapelle de Saint-Ignace,
au col du même nom, entre Sare et Ascain, d'où part le chemin
de fer à crémaillère qui conduit au sommet de la Rhune.
Puis, la chapelle atteinte, Franchita continue encore, et ne
descend finalement de voiture qu'à la côte d'Issarrilz : c'est-à-
dire d'Ascain.
Mais voici que l'idylle a tourné au drame, et que Gracieuse,
la petite fiancée, est devenue nonne dans un couvent, d'où
Ramuntcho projette de l'arracher. En attendant, il se livre plus
que jamais à la contrebande, avec une sorte de sombre fureur,
d'ardeur désespérée, et il puise dans le danger l'oubli momen-
tané de son chagrin.
C'est ainsi qu'un soir, par nuit noire et temps pluvieux, il se
VARIÉTÉ 479
trouve avec la bande d'Ilchoua au hameau de Landachkoa, u à
dix minutes de l'Espagne », près de la Nivelle qui forme frontière
en cet endroit. Ce Landachkoa, d'où part l'expédition, désigne
Dancharia, poste de douane sur la Nivelle.
Quant à Ururbil où un peu plus tard, après une nuit de con-
trebande harassante, Ramuntcho se réfugie chez son ami Floren-
tino, c'est certainement Henda^e, puisqu'on voit de là Fontarabie
et Ion entend sonner sa cloche. Loti décrit la vue familière qu'il
avait des fenêtres de sa propre maison : « Les montagnes d'un
brun noir, puis Fontarabie en silhouette morose... ». « Cette
maisonnette basque, qui avant lui n'avait abrité que des généra-
tions de simples et de confiants » ne peut être que Bakhar-Etchéa,
la maison de Loti.
Cependant Ramuntcho ne désespère pas de reconquérir sa
fiancée perdue. Elle a été envoyée au couvent d'Amesqueta :
Ramuntcho va s'y rendre et tenter de l'enlever, tentative manquée
qui forme la fin du livre,
Amesqiieta, vers la Navarre, à une soixantaine de kilomètres
à'Etchézar, c'est Méharin, village du canton d'Hasparren, dont
nous avons déjà évoqué l'église entourée de cyprès. Loti dit qu'il
est situé (( au delà des grandes chênaies d Oyazabal » : enten-
dons Hasparren, dont le nom signifie précisément « parmi les
chênes ».
Telle est, dans ses grandes lignes, la topographie de Ramuntcho,
telle que nous avons pu l'établir d'après nos investigations per-
sonnelles et d'après le manuscrit du roman.
IL — La vérité des faits.
Deux sortes de faits sont vrais, dans Ramuntcho : ceux que l'on
a racontés à Loti comme advenus à des gens du pays, et ceux
que Loti a vécus par lui-même.
C'est à la première catégorie qu'appartient le fond même de
1 histoire, l'idylle de Raymond et de Gracieuse, leurs amours
contrariées, et l'entrée au couvent. L'héroïne était une jeune fille
d'Ascain, M"*^ Gracieuse Borda, aujourd'hui religieuse au couvent
d'Anglet, près de Rayonne. Elle était la sœur du fameux Otharré,
grand joueur de pelote et contrebandier d'occasion, très ami de
Loti, auquel il raconta l'histoire. C'est Otharré que Loti a peint
sous le nom d'Arrochkoha, et très fidèlement, car quiconque a
lu le livre reconnaîtra tout de suite le frère de Gracieuse, avec
480 REVUE DES COURS ET CO^;FÉRENCES
ses « yeux de chat » et sa <( moustache conquérante », dans le
profil qui orne aujourd'hui sa demeure (1).
Quant à Rarauntcho. c'était un jeune homme du pays qui, après
son amour malheureux, partit réellement pour les Amériques,
d'où il n'est pas revenu. Il paraît que la famille de Gracieuse
avait de bonnes raisons pour s'opposer à leur mariage (2).
Mais Loti, qui ne l'a pas connu, n'a emprunté au véritable héros
que sa situation amoureuse. Le personnage de Ramuntcho, tel
qu'il est dans le roman, une création de Loti, un mélange de lui-
même et de ce qu'il a imaginé que pourraient être un jour ses fils
basques. Car, pour bien comprendre le livre, il faut se rappeler
que Loti a voulu mêler son sang à celui de la race euskarienne,
et faire souche en Eskual-Herria...
Quant aux faits que Loti a vécus lui-même, ils sont tirés de
son Journal intime, où on peut les retrouver décrits presque dans
les mêmes termes que ceux du livre. Ainsi, par exemple, la navi-
gation de nuit sur la Bidassoa, qui forme le chapitre VIII de la
première partie. Pour d'autres épisodes, nous n'avons pas la
preuve formelle, il faudrait la rechercher dans l'énorme amas de
cahiers manuscrits qui composent le Journal inédit. Mais, quand
on connaît un peu intimement Loti, comme nous pouvons nous
flatter de le faire après cinq ans d'études, on retrouve immédiate-
ment dans son récit l'accent de sincérité, de vécu, qui permet
d'afiGrmer avec certitude que tel passage est autobiographique.
Tel le retour en barque de Fontarabie, au matin de la Toussaint
(chapitre II, l''^ partie , la contrebande du phosphore, avec la
rêverie nocturne sur VEsprit des vieux Ages. (C'est du Loti tout
pur, c'est lui-même qui pense à la place de son héros.' (Chapi-
tre XIII, l'<^ partie.) Telle encore l'expédition de contrebande
sous la pluie, qui forme le chapitre IX de la 2^ partie, telle
surtout, enfin, la rêverie matinale à la fenêtre, devant Fontarabie,
où Loti se substitue si visiblement à son héros, et donne libre
cours à son éternelle nostalgie...
On voit que la part de vérité est considérable dans Ramuntcho,
comme dans tout livre de Loti. Et c'est ce qui rend encore plus
émouvant ce chef-d'œuvre des Lettres françaises.
Raymonde Lefèvre.
(1) L'Hôtel d.'. la Rhune, Ascain.
(2) Ces reQseignements nous oat été fournis par le fils d'Otha'ré. c'est-à-dire
le propre neveu de Gracieuse.
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers ^France). — Société française d'Imprimerie et cie Librairie
40« Année (2- série) N» 14 30 juin 1939
REVUE BIMENSUELLE
DES
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
La Fontaine et les Fables
par Fortunat STROWSKI,
Membre de l' Institut.
III
La Fontaine après les Fables.
Cet élargissement de la Fable est déjà très sensible dans son
premier recueil de 1668 ; mais il devient beaucoup plus important
avec les nouveaux recueils que La Fontaine publiait au cours de
la vie.
En 1668, il était encore chez la duchesse d'Orléans. Il avait
quarante-sept ans. Tout en pensant à ses fables, et en attendant
de voir se dessiner leur fortune, il écrivait un roman mytholo-
gique mêlé prose et vers, \es Amours de Psyché et de Cupidon. Psy-
ché était à la mode à moins que ce ne soit le roman de La Fon-
taine qui l'ait mise à la mode car moins de deux ans après, Mo-
lière donnait une féerie-ballet de Psyché avec la collaboration, ni
plus ni moins, du Grand Corneille et de Ouinault. La Psyché
de La Fontaine est délicieuse. Le poète « raconte » qu'il la « ra-
conte» à ses trois amis, lesquels seraient Boileau, Racine, Molière.
Peu après Psyché, ce même La Fontaine qui vient de célébrer
les dieux de la mythologie, s'occupa d'une sévère publication
janséniste qui parut sous son nom : Recueil de poésies chrétiennes
et diverses dédiées d Monseigneur le Prince de Conti par M. de
31
482 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
La Fontaine. Pour sa part, La Fontaine en avait rédigé l'épître
et y avait donné quelques fragments assez profanes, parmi les-
quels seize fables nouvelles. Emporté dans le courant de cette lit-
térature plutôt austère, il redoublait avec un poème pieux sur la
captivité de saint Malc.
En 1672, la duchesse douairière mourut. La Fontaine perdit sa
situation officielle et les avantages qui y étaient attachés, comme
le vivre, le couvert, la rente de deux cents écus.
Le poète ne chercha pas une autre charge semblable ; il s'ins-
talla tout simplement, en ami, chez M™^ de la Sablière. Elle fut sa
protectrice. Il l'a beaucoup aimée et louée sous le nom d'Iris ; il
avait en elle la plus respectueuse confiance. Elle était modeste,
charmante et bonne. La Fontaine l'a souvent décrite « avec ses
traits, son souris, ses appas, son art de plaire et de n'y penser »,
son cœur « vif et tendre », son esprit « né du firmament » qui avait
« beauté d'homme avec grâce de femme». Elle était séparée de son
mari. Dix ans après le jour où elle accueillit La Fontaine, elle
renoncera au monde et s'en ira soigner les lépreux. Elle mourra elle-
même, près d'eux, d'une maladie qu'on croyait sœur de la lèpre.
Elle avait chez elle, outre La Fontaine, le célèbre voyageur et
philosophe Dernier qui compila pour elle un abrégé de la Philo-
sophie de Gassendi ; elle attirait les savants, les étrangers de mar-
que (notamment le roi Sobieski), plusieurs écrivains, et aussi quel-
ques « jeunes écervelés » qui égayaient ces réunions (Brancas,
Rochefort, Lauzun, le marquis de la Fare).
Gomme M™^ de Sablé, l'amie de Pascal et de la Rochefoucauld,
elle aimait les conversations et les discussions sur les plus hauts
sujets ; mais la société qu'elle réunissait était loin de la gravité
un peu sévère qui avait régné chez M^^'^ de Sablé : l'esprit et la
fantaisie s'y donnaient plus de liberté, beaucoup plus de liberté.
C'est là que La Fontaine a préparé son second recueil. C'est là
qu'il s'est entraîné à discuter Descartes, en écoutant discuter les
autres, et à agiter beaucoup d'autres problèmes actuels.
Tandis qu'il subissait l'influence — d'ailleurs très féconde et
très utile — de ce milieu, qui aurait été parfait pour lui si sa
paresse insouciante et son humeur capricieuse n'y avaient trouvé
un trop grand encouragement, il avait ailleurs d'autres amitiés
et d'autres protecteurs.
Le gouverneur du duché de Château-Thierry était alors un très
haut personnage, le duc de Bouillon. Il avait épousé, — elle n'a-
vait que treize ans — la plus charmante des nièces du grand mi-
nistre Mazarin. Il s'en alla combattre les Turcs à la bataille du
LA FONTAINE ET LES FABLES 483
Saint-Gothard (1664), et sa jeune femme s'en fut habiter le châ-
teau de Château-Thierry. Et La Fontaine, aussitôt charmé, lui
prodiguait tous les trésors de sa poésie.
Peut-on s'ennuyer en des lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
D'une aimable et vive princesse
A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse ;
Nez troussé ?. . . .
lui disait-il. Il lui disait encore :
Allez en des climats inconnus aux zéphirs,
Les champs se vêtiront de roses.
Or, cette jeune fée qui aurait fait naître des roses sous ses pas
avait un oncle qui n'était rien moins que Turenne. Et qui aurait
pu le croire ? La Fontaine, le La Fontaine qu'on imagine un pau-
vre bonhomme tout simple et peu estimé des grands, devint l'ami
— un véritable et grand ami — du grave et illustre maréchal. Ils
parlaient de guerre et de politique... C'est sous son inspiration
que La Fontaine a pu écrire ses nombreuses fables politiques,
et d'innombrables allusions aux événements politiques.
Voilà, en gros, l'histoire de son esprit. Il faut ajouter que nous
ignorons mille autres influences pluscachées qui s'exercèrentàcôté
de celles-là. Mais celles-là sont essentielles à connaître pour com-
prendre les fables.
Cependant, La Fontaine publiait encore, dans l'intervalle, des
Coules (1671 puis 1674) et quantité de pièces de circonstances.
Enfin, en 1678-1679, parut le deuxième recueil des Fables,
En réalité, ce nouveau recueil est une réimpression du premier
recueil de 1668 en deux volumes in-12, Fables choisies, mises en
vers par M. de La Fontaine, augmenté de deux tomes. L'un nu-
méroté tome III, contient deux livres numérotés I et II qui for-
ment dans les éditions modernes les livres VII et VIII des Fables ;
l'autre numéroté IV, qui contient trois livres numérotés III, IV
et V et qui sont devenus les livres IX, X et XI des modernes.
Les tomes III et IV, les nouveaux, contiennent huit fables pu-
bliées en 1671 et quatre-vingts encore inédites. Pour le privilège,
il faut signaler un curieux détail : accordé le 29 juillet 1677, enre-
gistré le o août, il fut arrêté officiellement jusqu'au 2 décembre.
La raison en est toute claire : ces fables contenaient trop d'allu-
sions à la politique actuelle, et notamment aux relations interna-
484 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tionales, pour les laisser imprimer au moment où les pourparlers
et les négociations diplomatiques préparatoires à la paix se trou-
vaient à un tournant difficile.
La Fontaine signale lui-même qu'une source nouvelle s'est
ajoutée aux sources anciennes : « Pilpay, sage indien ». Les fables
de Pilpay sont plutôt des contes, et à l'inverse des anciennes qui
visaient à une brièveté lapidaire, elles sont diffuses. La Fontaine
n'eut pas à les développer, mais à les resserrer dans un tissu plus
nerveux. La Fontaine ajoute qu'il a cherché pour ses nouveaux
récits « d'autres enrichissements ». Le fait est que les livres VII à
XI diffèrent beaucoup des livres I à VI. Les différences les plus
visibles sont au nombre de trois :
1° Les récits sont beaucoup plus étendus.
2° Les êtres humains sont beaucoup plus nombreux.
3^ Enfin, beaucoup de ces Fables se rapportent à l'actualité et
aux circonstances présentes.
M™* de la Sablière, peu à peu, s'était arrachée au monde, dès
l'année 1680, son hôtel avait perdu toute animation, quoiqu'elle
ne l'eût pas quitté entièrement. Elle y avait laissé sa fille, M"^^ de
la Mésengère, son cher La Fontaine et sans doute, comme dans
la Fable, son Chien, son Chat et sa Guenon. Son âme avait changé.
Elle finit par s'installer aux Incurables, hospice où on soignait les
plaies les plus affreuses ; mais elle gardait une maison, petite, à
la vérité, où La Fontaine continua de demeurer, car il avait vendu
la maison paternelle de Château-Thierry.
Dans ces conditions, livré à son humeur, le poète commença à
mener une existence assez déconcertante. Il était sous l'influence
de gens de haute qualité, mais de réputation douteuse, les Ven-
dôme. Il allait beaucoup chez la Chapmeslé, la fameuse actrice,
dont Boileau, s'adressant à Racine, disait,
Jamais Iphigénie.. en Aulide immolée,
Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Qu'en a fait sous ton nom couler la Champmeslé.
mais qui était moins célèbre pour sa vertu que pour son talent.
Racine, son bien cher ami, ne pouvait le surveiller dans ce milieu,
puisque lui-même venait de se retirer du théâtre, de se convertir et
de se marier.
LA FONTAINE ET LES FABLES 485
Enfin, quelques visages assez communs et assez douteux se
dessinent dans cette pénombre où notre La Fontaine va vieillir.
La négligence physique semble s'être toujours ajoutée à ce lais-
ser-aller moral. La Fontaine, quoi qu'il fût encore capable d'être le
plus brillant des poètes de son temps, se laissait aller à une étrange
paresse ; il ne voulait pas se donner de peine. Il devenait le type
de ces hommes qui sont merveilleux la plume à la main, et qui
stupéfient par leur gaucherie en toute circonstance. « Un homme
paraît lourd, grossier, stupide... » dit La Bruyère de notre poète.
D'autres le disent tombé en enfance, d'autres enfin sont décou-
ragés par sa négligence. Il allait souvent chez Racine, dont les en-
fants gardèrent de lui le souvenir suivant
Autant il était aimable par la douceur de son caractère, autant il l'était
peu par les agréments de la société. Il n'y mettait jamais rien du sien, et
mes sœurs qui dans la jeunesse l'ont souvent vu à table chez mon père, n'ont
conservé de lui d'autre idée que celle d'un homme fort malpropre et fort
ennuyeux. Il ne parlait point ou voulait toujours parler de Platon, dont il
avait fait une étude particulière dans la traduction latine... Tout ce qui
était beau le frappait...
Il serait injuste d'exagérer ces impressions. La Fontaine lui-
même y prêtait imprudemment par l'espèce d'ironie avec laquelle
il parlait de soi.
Il avait eu beaucoup de peine à être reçu à l'Académie Fran-
çaise ; on y était sensible à son génie, mais sa personne efïrayait
à cause de sa fierté même, beaucoup plus qu'à cause de ses Contes.
Son remerciement à ses confrères (2 mai 1684) fut, comme il
convenait, très humble et très déférent. Le directeur, l'obscur
Abbé de la Chambre, eut la bêtise de s'y méprendre ; et il lui
répondit, entre autres aménités :
Ne comptez pour rien, Monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé...
songez jour et nuit que vous allez dorénavant travailler sous les yeux d'un
prince... qui s'informera du progrès que vous ferez dans le chemin de la vertu,
et qui ne vous considérera qu'autant quevous yrespirerez de la bonne sorte.
Et la mercuriale se continue sur ce ton déplaisant de pédant de
collège.
On imagine comment La Fontaine, soixante-deux ans, l'auteur
des Fables, un grand écrivain universellement admiré, accueillit
cette belle leçon. Nous allons l'entendre y répondre. Ce fut trois
semaines après, pas plus. Dans la séance du 22 mai 1684, il lut un
étonnant discours en vers à M°^^ de la Sablière, discours dont le
plus singulier est qu'il n'ait pas étonné les commentateurs. Car
486 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
avec un cynisme joyeux et ironique, La Fontaine, non seulement
s'accuse, mais encore se vante de ce qu'on lui reproche et se défend
de changer.
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles,
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère et vole à tout sujet...
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet .
A beaucoup de loisirs je mêle un peu de gloire.
J'irais plus haut, peut-être, au temple de mémoire,
.Si dans un genre seul j'avais borné mes jours,
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
Et cet homme volage (soixante-deux ans !), loin de faire amende
honorable, insiste :
Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie
Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.
Cette fois, ce fut l'Abbé de la Chambre qui dut faire la grimace ;
La Fontaine lui avait montré qu'il n'avait pas besoin d'un men-
tor de cette espèce.
En réalité, il n'a pas roulé bien bas. Et sa déchéance, si déché-
ance il y a, ne dut pas l'entraîner comme on le dit. Ses « amours »,
ce ne fut peut-être qu'un alibi ironique, comme la surdité de
beaucoup de gens qui prétendent ne pas avoir entendu quand ils
ne veulent pas répondre. Il ne voulait pas qu'on lui demandât
trop de poèmes de Saint Malc. Il ne voulait pas non plus
qu'on le traitât comme un enfant débile.
D'ailleurs en ce temps même, La Fontaine écrit une belle épître
à Huet pour la défense des Anciens et elle n'est pas d'un enfant !
Il compose des pièces de théâtre qui ne lui auraient donné que
des déconvenues, dit-on, quoique l'une d'elles ait eu le succès le
plus vif et le plus mérité, la Coupé enchantée, et que l'autre, le
Florentin, soit la pièce qui ait été le plus souventjouéeà la Comé-
die Française depuis le xvii^ siècle jusqu'à nos jours. Il publiait un
étrange poème sur le Quinquina, le remède alors merveilleux et
nouveau qu'on venait de découvrir en Amérique ; c'était une
pénitence que lui avait infligé la duchesse de Bouillon, mais il
s'en était acquitté comme un second Lucrèce. Le premier chant
(il y en eut deux) se termine d'une façon charmante. Le naïf La
Fontaine y reparaît sous le docte La Fontaine.
Allons, quelques moments, dormir sur le Parnasse.
LA FONTAINE ET LES FABLES 487
Il ne renonçait pas aux Contes ; il était en relations fréquentes
avec Saint-Evremond et les réfugiés français à Londres. Il était
invité à les rejoindre. Il s'initiait à la nouvelle philosophie an-
glaise. Enfin, il publiait un troisième et dernier recueil de fables.
Le privilège est du 28 décembre 1692 ; l'ouvrage fut achevé
d'imprimerie l^r septembre 1693. Il s'intitule Fables choisies de
M. de La Fontaine, et il porte la date de 1694. C'est un in-12. Il
contient vingt-neuf pièces formant le livre VII. Aujourd'hui, c'est
le livre XII de nos éditions. Il n'y a en réalité que vingt-cinq fa-
bles, et quatre poèmes ou contes déjà publiés. Quinze de ces vingt-
cinq fables avaient déjà paru dans les Ouvrages de proses et de
poésie de Maucroix et La Fontaine et dans le Mercure de France.
Elles ne sont inférieures en rien aux précédentes. Elles furent
composées certainement sous le regard de Fénelon, alors précep-
teur du duc de Bourgogne. Et à elle seule, cette confiance de
Fénelon en La Fontaine prouve que le Fablier n'était pas devenu
un pauvre bonhomme sans conduite.
La Fontaine va mourir.
Il mourra avec une grande dignité qui n'a pas manqué d'éton-
ner ses biographes, parce qu'ils avaient accueilli avec une crédu-
dilité trop empressée la légende de sa vieillesse sénile. Il mourra
converti, et pas autrement en son fond qu'il n'a vécu.
Il habitait encore chez M^^^ ^q \g^ Sablière lorsqu'en décembre
1 592 ses rhumatismes prirent une tournure inquiétante. Un vicaire
de sa paroisse, l'abbé Pouget, vint l'évangéliser. L'abbé fut surpris :
il nous a conservé son impression qui est superficielle, mais mer-
veilleusement juste. « C'était un homme abstrait qui ne pensait
guère de suite {!), qui avait quelquefois de très agréables saillies,
qui d'autres fois paraissait avoir peu d'esprit, qui ne s'embarras-
sait de rien et qui ne prenait rien fort à cœur. » On voit que l'abbé,
plus naïf encore que son catéchumène, l'ennuyait souvent, et le
catéchumène se mettait à l'abri sous sa distraction bien connue.
L'abbé continua. Evidemment, il finit par intéresser La Fon-
taine : « La maladie le mit en état de faire des réflexions sérieuses.
Je lui ai connu pendant ce temps-là un grand fonds de bon sens.
Il saisissait le vrai, il s'y rendait, il ne cherchait pas à chicaner... »
A leur première entrevue, ils parlèrent du Nouveau Teslanicnl.
« Je me suis mis depuis quelque temps à le lire, dit La Fontaine,
488 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
je VOUS assure que c'est un fort bon livre, oui, par ma foi, un fort
bon livre... » Il ne pouvait comprendre d'abord que ses Contes
fussent un livre repréhensible ; du moins il le dit à l'abbé, mais
peut-être avec un sourire de malice. II finit par céder. Le 13 fé-
vrier 1693, une délégation officielle de l'Académie Française vint
assister au désaveu public auquel le poète se résigna. Du moins
personne ne songea un instant à lui demander de renoncer à ses
Fables, bien au contraire !
Il se rétablit ; il revint même à Château-Thierry, où il n'avait
jamais cessé de faire, de temps en temps, des séjours. Il avait re-
trouvé ses habitudes de promeneur infatigable. Il écrivit un
jour à Maucroix :« Je continue toujours à me bien porter et ai
un appétit et une vigueur enragées. Il y a cinq ou six jours que
j'allai à Bois-le- Vicomte à pied et sans avoir presque mangé ; il
y a d'ici cinq lieues assez raisonnables. » Il traduisait les hymnes
du Bréviaire. Il rimait, en vers vigoureux, le Dies Irae. Il s'asso-
ciait aux travaux littéraires de Maucroix et lui donnait des con-
seils. Pour lui-même, il disait : « Je mourrais d'ennui si je ne com-
posais. » Il lisait la Gazelle de Hollande et faisait toujours des pro-
nostics sur les événements. Il mettait de Tordre dans ses affaires,
et sans doute aussi il songeait à payer ses dettes, puisqu'il a été
scandalisé par son vieil ami Pellisson qui était mort en ou-
bliant de payer les siennes. Il surveillait, le l^r septembre 1693,
l'impression de son troisième recueil de Fables. Il avait resserré sa
longue amitié avec Boileau et Racine et sa tendresse pour Mau-
croix était devenue encore plus tendre: les deux pigeons sont vieux,
mais ils sont chaque jour l'un pour l'autre un monde toujours
divers, et, ma foi, toujours nouveau, sinon toujours beau. M°ie de la
Sabliereetaitmortependantsamaladie.il dut [quitter la petite
maison de la rue Saint-Honoré ; il s'abrita désormais chez ses
amis les d'Hervart, rue Plâtrière, non loin de la maison où, pres-
que un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau, autre «original »,
viendra chercher la solitude et le repos. C'est là que la mort vint
le prendre, le 9 février 1694, il avait eu une faiblesse en revenant
de l'Académie. Il avait écrit à Maucroix : « Avant que tu reçoives
ce billet, les portes de l'Eternité seront peut-être ouvertes pour
moi. » Il traîne encore. Le dimanche 10 avril, il put aller faire ses
Pâques à Saint-Eustache. Et le mercredi 13 avril il mourut.
Il partait pour un autre monde. Son âme de chrétien s'en allait
LA FONTAINE ET LES FABLES 489
devant Dieu. Et son génie de poète s'en allait devant la postérité.
Lorsqu'on va en pays étranger, on emporte un passeport. Ce-
lui de La Fontaine devant Dieu et devant la postérité fut signé
par Fénelon.
L'être le plus délicat et le moins charnel de ce temps, le prêtre
merveilleusement exquis et pieux à qui l'on avait confié ce que le
Royaume avait de plus précieux, ne s'était pas laissé tromper. Il
admirait, lui, Jean de La Fontaine. Et il donna à faire en thème
à son royal élève le passeport de La Fontaine.
« Hélas ! La Fontaine a expiré ! Avec lui ont expiré les jeux
pleins de malice, les Ris folâtres, les Grâces élégantes, les savan-
tes Muses. Pleurez, vous qui aimez le naïf enjouement, la nue et
simple nature, l'élégance sans apprêt et sans fard. Que de regrets
mérite une tête si chère !... C'est Anacréon qui se joue ; c'est Ho-
race libre de soucis ou la flamme au cœur qui chante sur cette
lyre ; c'est Térence qui fait dans ses comédies la peinture vivante
des mœurs et des caractères des hommes ; c'est Virgile dont la
douceur et l'élégance respirent dans ce petit ouvrage. »
Que manque-t-il à cette énumération ? Un reflet de ce « bon
livre » que La Fontaine ne découvrit qu'à la fin de sa vie, l'Evan-
gile !
Mais il faut se rappeler ce trait charmant d'un saint illustre.
Envoyé au chevet d'un roi qui allait mourir, il prend le temps de
soigner d'abord le mulet qui l'avait porté ; et comme on s'en éton-
nait, il répondit : « Le roi a une âme immortelle, pour lui tout n'est
pas fini avec la mort, mais mon mulet, qui n'a point d'âme, per-
dra tout en perdant la vie. »
La Fontaine a fait comme le saint, il s'est occupé d'abord de
l'agneau, du mulet, du lion et de toutes les bêtes qui n'ont point
d'âme immortelle et qui auraient tout perdu sans ses soins : elles
n'auraient môme pas existé. Et il a eu, grâce à Dieu, le temps
de penser enfin à lui qui ne perdait rien en cjuittant la vie.
L'Ironie
par J. SEGOND,
Professeur à la Faculté des Lettres d'Aix.
II
L'Ironie à l'égard de soi.
L'ironie comme aililude.
Philosopher, dit-on, procède d'une manière d'être et se définit
comme une attitude. Attitude spontanée à l'égard de la vie, donc
des événements, mais aussi des hommes, plus foncièrement peut-
être de son propre rapport au destin et aux hommes, essentielle-
ment dès lors de soi-même. Et c'est pourquoi Ton affirme que
philosopher consiste à se connaître soi-même ; mais il convient
d'ajouter qu'il s'agit en cela de se connaître selon la sincérité
de son attitude, de prendre réelle conscience de celle-ci et d'en
apprécier la valeur à titre d'absolu et de norme.
Quelle est cette attitude évaluatrice qui se donne sans doute
pour objet ce qui arrive, et par là ce qui est — choses et êtres et
esprits et actes — mais qui, par delà ces objets intermédiaires
qu'elle constitue en symboles, se résout en définitive en cons-
cience de sa propre qualité et de sa propre fonction, laquelle dé-
clare la nature et la qualité et la valeur de celui qui ne peut se
défendre de l'assurer — et qui est nous-même ?
Affirmation, sans doute, puisque c'est de notre propre sincé-
rité qu'il s'agit, dès lors, et de notre mesure réelle d'estimation de
tout ce qui devient et est pour nous, et que cette estimation est
positive en dernière analyse si elle détermine comme étant nous
une puissance d'évaluer qui est principe d'un monde — le nôtre.
Et l'on a le droit de transposer en ce senp, en la singularisant, la
formule cartésienne qui n'exprime pour Descartes, au sens immé-
diat, que l'affirmation universelle et ainsi fondamentale — mais
en ceci abstraite — de la puissance de savoir : « Je me pense
comme principe évaluateur ; en cela, et dans cette mesure, je
suis, et je me connais tel que je suis. »
l'ironie 491
Mais il n'est pas simple — ni facile — de se découvrir de la sorte
au principe de soi, qui est principe de tout en fonction de nous-
même. Il faut, pour y parvenir, non pas nier simplement mais
déceler — et détruire du fait qu'on la décèle — toute l'apparence
qui fait obstacle à cette découverte. Or cette apparence est, sans
doute, celle du monde tel qu'il s'offre, mais dans la mesure où
notre aveu lui donne accès tel qu'il se propose et lui insinue par
là une signification mensongère. Cette apparence est donc, en
son origine, l'apparence de notre sincérité même, et par là de
notre évaluation véritable et de ce que vraiment nous sommes.
Et cette recherche de soi comme principe de valeur est ainsi dia-
logue avec soi en vue de démasquer sa propre sincérité insin-
cère. Telle est essentiellement — en la virtualité de toutes ses
formes — cette attitude qu'on nomme ironie.
Le dialogue avec soi.
C'est donc à l'égard du soi que l'attitude ironique, dès l'abord
et essentiellement, s'institue et s'exerce. Et l'on ne peut la tenir
simplement pour critique de soi, laquelle serait directe et se ré-
soudrait aussitôt en condamnation de ses modes d'agir et d'être,
une telle méthode supposant qu'il n'y a point en soi d'apparence
à démasquer et que l'on se découvre introspectivement tel que
l'on fut. Même l'examen de conscience, pratiqué sans détours,
s'il doit percer un certain obstacle à la vision de soi, ne réalise
pas l'attitude ironique parce qu'il ne distingue point en nous
deux natures et comme deux êtres, et qu'il n'institue point de
dialogue. Les deux méthodes, l'une immédiate et l'autre régres-
sive, se limitent au discours à soi qui implique identité d'essence
mais dualité d'intention entre ce que l'on fut dans l'acte et ce que
l'on est dans le jugement. Regret et repentir sont étrangers
à toute comédie, et c'est là ce qui les fait paradoxaux à titre
d'énigme.
Tel est précisément le défaut radical de toute estimation de
soi qui est consciente de la sincérité de son propos et de sa dé-
marche. Elle ne se met pas elle-même en question, non plus que
1 êlre du soi qu'elle affirme en l'exprimant. Et c'est donc le pro-
blème de l'agir qu'elle envisage alors même qu'elle pense évaluer
l'intention, tandis que le vrai problème, celui dont la solution
qualifierait le soi que seule elle révélerait tel qu'en lui-même,
porte sur l'intention en sa sévérité de principe, donc sur la dou-
ble sincérité de l'agir que l'on estime et de l'estimation que l'on
492 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
s'en propose. Ici le discours est trompeur, parce qu'il implique
l'unité de la personne et néglige le rôle du personnage. Le véri-
table examen critique a pour objet l'identité du soi ; il est donc
interrogation, il s'organise en comédie, il se formule en dialogue
avec soi-même.
C'est que toute âme doit être tenue pour celle d'un sophiste
et d'un comédien par cela même qu'elle se pense et donc se dé-
double et se regarde et se juge. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne
soit sincère si c'est l'être vraiment que s'évaluer tel ; et l'on ajou-
tera : que se vouloir tel. Mais c'est justement ce vouloir qui est en
cause, s'il est vouloir qui se pose en s'observant et se déguise
dès lors en figure de ce qu'il prétend qu'il est. Le propos de la
sincérité, loin d'instituer la droiture d'une estimation assurée de
sa valeur est ainsi le thème d'un doute de principe pour l'âme qui,
sachant qu'elle se dédouble et s'expose, ne peut que réaliser en
recherche de sa propre sincérité, donc de sa propre essence, le
vouloir d'être sincère qui est son propos originel.
Il faut donc bien que celui qui prétend se connaître accepte
comme vérité de situation cette multiplicité qui le divise et le
fait énigme, qu'il envisage en comédie la position de son être en
présentation de conscience, qu'il tienne pour sincérité réelle ce
vouloir posé en acteur qui n'est peut-être que déguisement et
fiction et feinte, qu'il entre lui-même dans le jeu en feignant qu'il
est dupe avec le risque d'insincérité et de duperie réelle que ce
rôle comporte. Bref, il faut qu'il paraisse prendre au sérieux, en
s'y mêlant comme acteur, la comédie qu'il confirme par cet en-
gagement et dont il se propose d'être juge. Et c'est clans les
détours de ce dialogue avec soi que consiste l'attitude ironique
de soi à l'égard de. soi-même.
L'enlrée dans le jeu.
Mais comment entrer dans le jeu, être en même temps la dupe
sincère d'une comédie que l'on monte soi-même et le juge lucide
qui oriente cette comédie en y prenant part et qui est à même de
la résoudre par la confusion de cette sincérité illusoire ? D'au-
tant plus que ce juge qui est nous-même est certain à l'avance de
la réussite du jeu qu'il organise, et que cette certitude doit rendre
incertaine l'assurance de cette dupe qu'il veut confondre, et qui
n'est autre que lui-même entré dans son personnage ingénu. Bref,
la difficulté de cette comédie est moins de la conduire que de l'ins-
tituer, prévenus que nous sommes par le propos de cette épreuve
l'ironie 493
contre l'adoption du rôle qui nous ferait sujet de cette épreuve.
Que devient, dès lors, ce vouloir de sincérité qui a pour objet de
démasquer sa propre contrefaçon, si la contrefaçon lui fait dé-
faut dès le principe pour ce que, toute pénétrée de son intention
propre, elle ne saurait se détacher de lui et se constituer en par-
tenaire ?
Cette difficulté qui semble radicale s'abolit elle-même dès le
principe par l'inéluctabilité seule de sa génération et de sa for-
mulation spontanées. Car de s'affirmer nécessairement comme
simple dans l'exercice inévitable d'une puissance critique qui met
en doute précisément cette simplicité que l'on maintient, c'est
éprouver que l'on n'est pas simple et pure puissance critique,
mais que l'on prétend se tenir pour simple et lucide dans la me-
sure même où l'on reconnaît que l'on est double et impuissant à
se connaître et à s'évaluer. Et ce doute même que l'on ressent à
l'égard de la possibilité d'un jeu où l'on s'opposerait à soi n'est-
il pas l'indice que l'on est déjà entré dans le jeu, si le principe
d'un tel doute n'est autre que la résistance secrète à l'épreuve
des puissances spontanées dont il faut dénoncer le déguisement?
De telle sorte que l'ironie première est celle de la puissance
d'ironie à l'égard de soi, en ceci qu'elle soupçonne et se dénonce
sa propre inertie à l'égard de son popre exercice.
Ainsi le doute que l'on éprouvait sur la possibilité même du
jeu, bien loin de témoigner que le jeu est arbitraire et irréalisable,
signifie au contraire que le jeu n'a pas à s'instituer volontaire-
ment, s'il est déjà engagé sans qu'on l'ait voulu par la seule cons-
cience de notre attitude spontanée, quelle qu'elle soit. Et que
l'on doute de sa propre intention alors qu'on la développe, cela
ne prouve nullement que l'on soit tout entier réflexion critique
aux dépens d'une spontanéité illusoire, mais bien que la réflexion
critique s'est emparée comme spontanément de l'intention
qui se formule et que, la faisant entrer dans la comédie de l'é-
preuve, elle a su lui insinuer déjà une certitude au sujet de sa
propre réalité. L'entrée dans le jeu n'est donc problématique que
si on l'envisage comme décret et artifice. La comédie de la cons-
cience est une implication nécessaire de l'événement de la cons-
cience. L'ironie est attitude fondamentale de l'àme consciente à
l'égard de soi.
La comédie de la conscience.
Le premier effet de cette immanence d'une pensée critique
n'est-il pas de modifier radicalement l'idée que l'on se forme de
494 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
la conscience comme événement spontané ? Certes, de s'en repré-
senter le cours ingénu comme nature qui se développe de soi, libre
de toute réflexion qui l'embarrasse et ralentisse et la transforme
en problème, c'est revenir d'une spiritualité artificielle et d'une
inquiétude pénible à la sérénité toute franche d'un laisser-vivre.
Et l'on peut croire que seuls les spéculatifs, parce qu'ils se don-
nent pour office le reploiement sur eux-mêmes, connaissent le
trouble qui naît des questions à soi et de l'éveil d'un témoin.
L'être simple fait son œuvre qui est sa vie et ne songe pas à s'en
forger l'histoire, porté qu'il est par le jeu seul — tout sincère —
de son désir. Et c'est donc la fonction de la pensée qui s'examine,
et son contenu, que de redescendre par élimination de l'artifice
réflexif à ce pur courant de l'immédiat.
Telle est la purification apparente que se propose d'opérer à
l'égard des détours de la vie consciente une philosophie de l'in-
génuité primordiale. Et c'est bien à la vertu d'une ironie inté-
rieure, dénonciatrice de l'abstrait et du raffinement, qu'elle de-
mandera de dissoudre les concrétions arbitraires et réfléchies sous
lesquelles se cache le bouillonnement sans artifice de la nature
singulière. Tout un monde s'interpose entre l'âme qui se veut
connaître sans déguisement et l'âme qui se développe selon soi.
Et ce monde est l'œuvre factice de cette âme qui, pour assurer
son être, ancre ses modalités fugitives et le nuancement indéfini
de ses impressions dans la permanence solide d'un espace où elle
se situe parmi les choses, arrête le déroulement novateur de ce
qu'elle éprouve parce qu'elle le devient et lui prête par l'instau-
ration d'une mémoire ordonnatrice la permanence d'une durée
où elle se retrouve quand elle le veut, figure en rôle social que des
lois régissent et en valeurs que l'être social où elle s'incorpore
définit et consacre l'éclosion naïve et spontanée de ses tendances
réelles. Ce n'est pas trop d'une ironie incessante pour révéler à
cette âme tout le mensonge de son œuvre, pour faire évanouir
en elle la figure trompeuse de ce monde, pour lui rendre en vo-
lonté qui se connaît le pur désir de soi selon soi seule.
Purification apparente, en effet, d'une nature qui n'est elle-
même et pure que par l'idée que s'en forge la réflexion qui se pro-
pose de la retrouver et qui ne la saurait reconnaître que si elle
trouve en elle l'œuvre de son propre artifice. Car de dire que la
conscience naturelle est simple et toute franche, c'est définir un
idéal où s'engagent seuls et la clarté rationnelle de cette no-
tion du simple et le désir de quiétude auquel cette notion semble
satisfaire. De telle sorte que le premier des actes auquel se doit
l'ironie 495
résoudre l'ironie dune réflexion sur soi n'est autre que la dénon-
ciation de l'arbitraire selon lequel elle forge, avec ses propres
complications critiques, une soi-disant nature exempte de toute
critique et de toute complication. L'être ingénu que l'ironie
libératrice a pour fonction de déceler et d'affranchir n'est ainsi
que le mythe d'une liberté prélogique et présociale et même pré-
cosmique qu'il appartient à la logique d'une ironie qui se situe
soi-même, et son objet, dans la vie sociale et dans le monde réel
de dénoncer pour ce qu'elle est.
Et que cette ironie inconséquente, dupe de sa propre hypo-
thèse qui est fiction, feigne de surcroît qu'il lui est possible de
parvenir enfin au terme de son propos. Essayons de concevoir
cette nature première qu'elle vise et qui doit être à ses yeux la
conscience toute pure en son ingénuité primordiale. Pourra-
t-elle l'avouer pour celle-là qu'elle cherche si elle ne découvre en
elle la réplique de cette conscience idéale qu'elle avait d'abord
conçue ? C'est donc qu'elle va lui attribuer, l'ayant affranchie
de son masque multiple, le sentiment de sa libération. Mais elle
va lui prêter, dès lors, et la mémoire de cette construction d'un
artifice dont elle se fit la dupe et celle du soupçon qu'elle a formé
de l'artifice de ce déguisement et celle du labeur ironique grâce
auquel ce monde arbitraire est arrivé à se dissoudre. En fin de
compte, cette conscience prétendue primitive et ingénue n'est
autre que cette ironie parvenue au terme de l'aventure du mythe
qu'elle a forgé, s'efforçant de se déguiser à soi-même sous le mas-
que d'une simplicité apparente et d'une nature artificielle. Quel
plus beau prétexte à l'exercice de cette ironie radicale que cette
comédie de la conscience deux fois mythique ?
Le mythe de la Vie.
Démarche mythique que cette tentative de dialogue avec soi,
où l'on se joue la comédie à soi-même, se feignant simple et na-
ture achevée au terme contradictoire d'un évanouissement des
complications qu'une telle démarche ne peut que nous découvrir
insolubles, parce qu'elle-même les implique dans l'idée de leur
abolition. Et c'est pourquoi s'impose à nous comme infini un tel
dialogue, où les deux partenaires rivalisent de ruse, chacun d'eux
s'attachant sans fin à prouver ù l'autre qu'il se méprend sur sa
propre intention. Et c'est donc que cette nature masquée sous
laquelle je cherche en vain ma nature simple et vraie, se donnant
elle-même pour cette nature idéale calomniée, incarne l'intention
496 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de son juge ironique tout en œuvrant pour faire éclater le carac-
tère contradictoire de l'enquête impitoyable à laquelle il s'adonne.
Et c'est aussi que ce juge accusateur, dans la mesure oîi il dénonce
le masque, affirme et accentue la simplicité et la pureté secrètes
de cette nature prétendue qui le dupe par ce rejet apparent du
masque. En sorte que la comédie de la conscience est plus com-
plexe encore qu'il n'a semblé, si l'acteur ingénu n'est qu'un dou-
ble de l'acteur subtil et que tout cet effort déguisé d'épuration
ne soit qu'un jeu où les deux adversaires conspirent dans l'in-
conscience de leur dessein véritable identique et qu'enfin l'ironie
triomphe de part et d'autre dans la défense d'une sincérité qui se
feint comme dans l'attaque d'une clairvoyance qui se dément.
C'est ainsi que se résout en vanité d'un mythe absolu cette
stratégie divinatrice d'un La Rochefoucauld ou d'un Nietzsche
qui se proposait à soi comme mesure de sincérité sans compromis
et qui supposait donc l'absolu de l'ingénuité ou même de l'hé-
roïsme derrière l'absolu de la feinte. L'œuvre entière de la ré-
flexion sur soi et ses propres et inextricables détours n'est autre
chose que cette stratégie de moralistes identifiée à la dénoncia-
tion de soi que pratique de soi et comme ingénument quiconque
prétend à se connaître. Et c'est donc duperie, en fin de compte,
que cette machinerie à double jeu, cette comédie ambiguë où les
partenaires font l'échange secret de leurs rôles et ne font qu'un
ensemble avec l'auteur. Et cette comédie où tout le monde est à
la fois dupe et « engeigneur» n'est autre que le« jeu » même de la
conscience, le propos radical de la sincérité intentionnelle, la re-
cherche inconditionnelle de la sagesse. N'est-ce pas dans cet ordre
du mythe intérieur que Kohélet a raison essentiellement et que
se découvre l'absolue « vanité « ?
Mais précisément, à l'encontre de cette machinerie insincère
et ruineuse, la réelle sagesse, qui ne se pique pas de stratégie ré-
flexive mais qui œuvre résolument dans le réel de la vie, ne con-
siste-t-elle pas en la solidité de l'agir qui prend au sérieux et ses
intentions et les intentions étrangères, et qui en poursuit l'exé-
cution sans défiance de principe ni à l'égard de personne ni sur-
tout à l'égard de soi-même ? Et n'est-ce point cette attitude,
vraiment spontanée et toute sincère, libre de toute fiction au
sujet des âmes et du monde, ignorante du mythe, qui, parce qu'elle
échappe à l'ironie dont elle n'a point le soupçon, serait véritable
connaissance de soi et de sa vraie attitude, révélation du réel par
affirmation de la vie ? Et cette sagesse ne sera point renonce-
ment barbare au connaître, si c'est justement la complication
l'ironie 497
intentionnelle qui forge l'univers des mythes et qui nous interdit
l'entrée sincère et confiante dans la Terre Promise d'une Vérité
où l'on n'accède que par l'action.
Remarquons tout simplement l'implication contradictoire
d'une telle promesse. Ou'est-elle au principe, si ce n'est l'idée
d'une « méthode pour arriver à la vie bienheureuse « ? C'est donc
qu'elle n'est sagesse qu'à titre de projet, et qu'elle subordonne
la sincérité de l'agir pur à l'affirmation d'un idéal qu'elle nomme
la Vie et le Réel. Mais rien ne garantit la justesse de cette norme,
si ce n'est le propos d'échapper à la complication et au mythe et
à la vanité. Ainsi le principe de cette doctrine de l'ingénuité su-
prême est identique à celui de la critique réflexive du soi. Bien
plus : il ne saurait assurer l'action comme sincère que s'il a pu
dissoudre par l'ironie le mythe dont il faut qu'il se libère. Mais
cette œuvre dissolvante préalable n'est possible que si l'on s'en-
gage sincèrement dans cette recherche de la sincérité. Et ce n'est
donc qu'au terme de la comédie, si la comédie comporte un terme,
que cette sagesse ingénue aura enfin le droit à son propos. Car
elle n'est sagesse authentique que si elle se connaît et se justifie
dans sa propre idée. Ainsi la prétention est irrecevable d'échapper
au mythe parce qu'on l'ignore et à l'ironie parce qu'on la néglige.
Bien au contraire : le soi ingénu ne pourrait négliger l'ironie que
s'il en avait ruiné le jeu par l'exercice extrême de ce jeu sur-
monté.
Le mythe du Réel.
II est donc impossible que l'àme échappe à sa vocation d'iro-
nie, dès lors qu'elle est capable de retour sur soi, de réflexion sur
sa propre complexité, sur la vie et l'action et ce qui les condi-
tionne, sur l'idéal même et de soi et du monde qu'elle forme et
qui l'oriente. Et nulle àme ne saurait être incapable d'un tel re-
tour et d'une telle réflexion — fussent-ils rudimentaires et confus
— si l'exercice de son acte est nécessairement conscience, et donc
virtuellement conscience de soi et arbitre de son acte. Or de juger
son acte revient à juger et ses raisons et son être, donc à se nier
en s'affirmant au nom d'une mesure de soi que l'on se forge ; et
c'est par là, même chez les simples et selon leur module, ironie
par où l'on est pour soi matière de jeu et objet final de risée.
Mais il est impossible également qu'à se réfléchir et à s'éva-
luer de la sorte une âme singulière s'abstraie des autres âmes et
des conditions de devenir et d'être où elles et soi se trouvent en-
grenées, et qu'elle n'applique point à évaluer ces autres, la mesure.
498 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
selon laquelle personnellement elle s'évalue. Bien plus : comme
sa propre vie, et le sentiment qui la règle et l'exprime, n'est pos-
sible et même consciente qu'en vertu d'une participation réci-
proque entre soi et les autres, elle ne saurait se scruter et s'éva-
luer et tendre à se connaître telleque soi qu'en s'essayant à scruter
et évaluer et connaître^ dès lors, ces autres tels qu'eux-mêmes. Et
c'est là encore ironie par quoi les autres, à l'égal de soi, vont s'of-
frir comme matière de jeu et objet d'une risée rationnelle au
sérieux de laquelle leur propre ironie va s'éveiller et les dissoudre.
Il y a plus encore. L'ironie à l'égard de soi, pour inévitable
qu'elle se révèle, est pénible et lassante. Le dédoublement de soi
en personnages qui s'affrontent est comédie malaisée à soutenir, et
l'on retourne spontanément à la simplicité dénature que l'on sent
illusoire mais où, avec le malaise sourd de la mauvaise conscience,
on goûte l'apparence d'une quiétude au mensonge d'une affir-
mation d'absolu. C'est donc exutoire à cette exigence de scruta-
tion destructive que d'en transférer sur l'illusion des autres l'ap-
pareil, de se transposer soi-même et ses contradictions propres
en l'affirmation décevante qu'ils manifestent de leur cohérence
prétendue, d'organiser ainsi — comme un divertissement qui nous
mettrait hors de cause et nous laisserait intacts et purs — la co-
médie de leur vanité où se déguise la eomédie de la nôtre, bref de
traiter leur vie et leur acte et leur âme et leur être comme le
champ d'épreuves symbolique où le soi qui se joue d'eux se ca-
che à soi de se jouer de soi-même. Et c'est pourquoi, du simple au
raffiné et selon des habiletés infiniment diverses, la vie sociale,
à qui i'observe avec attention, est ironie continuelle et générale,
alors même qu'elle se masque de gravité ou plutôt selon la mesure
où elle se revêt le plus sincèrement de ce masque.
Or, qu'il s'agisse de soutenir péniblement la comédie intérieure
avec soi ou de conduire en se jouant la comédie sociale où les au-
tres nous servent de sujets, ce que la conscience ironiste se pro-
pose est toujours même fin. Elle prétend déceler comme appa-
rence vaine toute affirmation immédiate et de l'acte et du senti-
ment, dissoudre cette vanité par l'épreuve des contradictions
secrètes, s'obliger soi — comme les autres que le soi se substitue
— à douter de son être et de sa puissance, découvrir enfin en soi
et dans les autres, par delà toute apparence et toute vanité, le
réel indissoluble qui échappe à ia comédie et que la sincérité
avoue. Ainsi la connaissance de soi et la connaissance des autres
s'effectue par une même méthode ; et c'est bien la réalisation de
cette attitude finale à l'égard des âmes qui constitue la sagesse.
l'ironie 499
Mais celte fin que l'ironiste se propose n'est-elle point vanité
elle-même, si elle ne peut que se résoudre à qui la poursuivra en
apparence contradictoire et en épisode de la comédie sans fin ?
Car ce réel de soi et des autres n'est que le motif de la dénoncia-
tion de l'apparence, l'idée même de l'illusion et de la conscience
de l'illusion, la mesure toute négative de cette dévaluation, le
centre et le fort de l'ironie agissante et qui ne saurait renoncer au
jeu même qui est son acte. Le réel proposé est le mirage insaisis-
sable delà réflexion ruineuse. Le mythe du Réel est la projection
lucide de l'ironie, consciente de l'infini de sa valeur.
Le Jeu suprême.
Ironie à l'égard des autres et ironie à l'égard de soi reviennent
donc à une même mesure, se proposent une même fin, impliquent
une même illusion. Et c'est à l'ironie encore qu'il appartient de
déceler cette illusion, de découvrir l'autonomie de sa fonction
et de sa puissance propres, d'identifier la sagesse poursuivie à
l'attitude en quoi elle-même consiste, bref de tenir l'apparence
sans fin qu'elle dénonce et ruine pour le développement lucide
d'une fabulation créatrice qui constitue le jeu suprême de l'in-
vention spirituelle.
Et c'est par là que prend un sens l'illusion même qui se dévoile
en cette vaine recherche d'un absolu intérieur, et que se révèle
non illusoire cette recherche à travers la négation indéfinie d'un
Réel inexistant. Il est impossible à une âme, pour peu qu'elle
s'inquiète de soi et des choses, de ne pas construire selon la por-
tée de son désir intérieur l'univers de son destin. Et c'est par une
telle projection de ce qu'elle nomme sa nature que se définira —
qu'elle le sache ou non en termes exprès — la substance de sa phi-
losophie et, plus foncièrement encore, l'essence de sa religion.
Car c'est bien en ces idées, qui sont pour elle les formules de la
vérité de la vie, qu'elle réalise par une infinité de retouches la
formule singulière de son intention irréductible. Mais préci-
sément il est impossible qu'au déroulement spontané de l'expé-
rience elle échappe à la vision — fût-elle toute sentiinentale et
confuse — du caractère contradictoire et fictif de ces formules
idéales ; et ce n'est donc que par l'épuration indéfinie de cette
vérité, qui devient à mesure apparence, qu'il lui est possible de
maintenir cette œuvre par quoi s'affirme malgré tout l'univers
où persiste l'exercice de cette intention fondamentale. Cette
500 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
œuvre d'affirmation obstinée, c'est l'ironie même en son principe
secret.
On est donc en droit de dénoncer comme illusoires le mythe de
la Vie puisqu'elle dément les valeurs que l'âme y projetait, le
mythe du Réel puisque chacun des stades de l'affirmation qui
s'épure s'évanouit en monde de l'erreur et de l'apparence, le my-
the de l'Ame puisque c'est elle qui se cherche aux formes de cette
épreuve et qu'à chacune des étapes elle doit renier la forme nou-
velle et toujours décevante de son être. Et c'est pourquoi, si
l'avènement sans terme de l'univers est ainsi fonction du désir
inassouvissable, cette génération du réel dans l'âme et du réel de
l'âme trouve sa figure exacte dans l'aventure sans fin de Nar-
cisse. Et que l'on ne taxe point d'égotisme cette vaine ténacité
d'une âme qui cherche à se mirer dans la mort des apparences,
car elle demeure ainsi étrangère à son propre regard, et ce qu'elle
poursuit n'est pas elle-même qu'elle renie à mesure mais bien
la vérité d'un réel où sa vérité propre pourrait en fin se situer.
L'ironie est donc bien la mesure négative du droit à l'affirma-
tion. Il est exact que l'univers de l'être, parce qu'il se résout
en univers de l'apparence, n'est que l'illusion de l'être et la fan-
tasmagorie de l'univers. Nous ne saurions compter, ni sur l'abdi-
cation de la Maya que régénère toujours le désir du réel, ni sur
la révélation d'une Isis qui se réduit pour notre réflexion criti-
que au seul désir de cette révélation purement idéale. Mais di-
rons-nous que le Néant est au fond du Réel et de la Vie, et de l'Ame
si c'est toujours l'abolition du Néant successif que se propose
notre âme en son désir obstiné de la vie et du réel, et que ce soit
son destin même et son essence que de poursuivre de la sorte, et
fidèlement à sa vocation, l'exercice du jeu suprême ? L'ironie est
négative de nos limites et du néant que l'être recèle ; mais, par
le jeu même de cette négation purifiante, elle est affirmation
fondamentale et création inlassable et amour de ce qu'elle en-
gendre. Et c'est peut-être à la puissance de l'ironie, plus forte que
toute déception parce qu'elle exige un Absolu, que doit se mesu-
rer — qu'il s'agisse de nos frères humains, ou de la Nature que
nous voulons humaniser, ou de l'Univers en son principe — la
puissance de notre amour à quoi se réduit l'apparente inhumanité
de ce jeu suprême.
France - Allemagne - Italie
(1859-1903)
par Henry CONTAMINE,
Professeur à l'Unioersité de Caen.
IV
La France et TAIlemagne
au lendemain de la guerre de 1870.
1918 est pour les Allemands, et par la faute ou par la volonté
de leurs gouvernements bien plus qu'en raison des clauses de Ver-
sailles, le début des temps durs. Occupation par l'ennemi d'une
partie du territoire, désarroi moral, inflation, ruine de la bour-
geoisie, persécutions politiques, atmosphère de délation, terribles
exigences d'un pouvoir de fer, voilà ce que nos voisins ont connu
successivement. Rien de tel en France après les défaites de 1870
et la courte guerre civile, exclusivement parisienne, de 1871.
Sans transition, la vie facile du Second Empire reprend son cours,
et cela va durer. Le pays est riche, l'ordre est assuré, les classes
fortunées vivent sous la République, sous toutes les formes de la
République, aussi agréablement que sous la plus conservatrice des
monarchies. Quand on lit les Souvenirs de Gustave Schlumberger,
on reste confondu devant la quantité de truffes et d'oeufs de
vaneau qu'un archéologue jouissant de rentes confortables a pu
ingurgiter de 1871 à 1914, et même au delà, à la table des mar-
quises du noble faubourg ou des baronnes juives. Encore l'histo-
rien de Byzance a-t-il renoncé aux salons israélites lors de l'aiïaire
Dreyfus ! La France vaincue ne se laisse pas entraîner par ce
pessimisme qui forme le fond de l'œuvre d'Oswald Spengler, Le
crépuscule de rOccidenl, si représentative de l'Allemagne de 1920.
Elle continue à croire à toutes les valeurs qu'elle chérissait avant
l'épreuve. En un mot, elle n'est point nietzschéenne, et, partant,
quand elle pense à la revanche, c'est à la manière de Déroulède,
avec zouaves endiablés et gais clairons, et non à la façon hitlé-
rienne, sombre, puissante, efficace. Aussi le prince de Bismarck,
502 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
en dépit. de quelquesbrusqiies manifestations de mauvaise humeur,
s'inquiéte-t-il assez peu de nos rêves, qui ne cachent aucun dessein
précis, et Moltke, vieillard froid et silencieux , s'en alarme-t-il
encore moins. Seul le sérieux compte pour ces hommes qui ne
s'emballent pas comme le fera Guillaume II.
Or la France n'est pas devenue « sérieuse » après ses malheurs.
Si l'on s'en tient à une vue superficielle des choses, elle n'a pas
besoin de le devenir. Son prestige reste immense, dans tous les
domaines. Il est dû, d'abord, à la suprématie de Paris, qui compte
2 millions d'habitants alors que Berlin n'en groupe que 900.000,
et dont Londres seul dépasse la population. C'est le Paris d'Hauss-
mann dans tout l'éclat de la jeunesse. On inaugure l'Opéra, on
achève l'avenue qui y conduit. Sarah Bernhardt a trente ans et
joue aux Français La Fille de Roland, drame patriotique, en vers,
de Henri de Bornier. Dumas fils est reçu à l'Académie française, et
le comte d'Haussonville, qui lui répond, s'étonne d'avoir à parler
des mœurs du demi-monde. Quand ils lisent le Voyage au pays des
milliards de Victor Tissot, qui rapporte une fortune à Dentu, édi-
teur établi en ce Palais-Royal dont la vogue commerciale reste
intacte, les Français ont la certitude que leur capitale est à cent
coudées au-dessus de Berlin. Ils découvrent aussi que le vice et le
crime s'étalent plus librement dans la grande ville prussienne qu'à
Paris, cette prétendue Babylone moderne. La description d'une
rafle au Thiergarten, des conséquences du divorce — encore
interdit en France, — d'une boîte de nuit, l'Orpheum, auprès de
laquelle Mabille est un bal pour jeunes fdles, leur donnent la
certitude que les vainqueurs, gorgés d'or, vont s'amollir en
mêlant leur rudesse à une dépravation de mauvais goût,
Berlin, dépourvu dinfluence artistique et mondaine, n'a sur
Paris que l'avantage de recevoir les monarques qu'y attire la
force du jeune empire allemand. Des fêtes, qui rappellent les
splendeurs des Tuileries de 1867, y célèbrent, en septembre 1872,
la visite simultanée du tsar et de François-Joseph qui a oublié
Sadowa. L'entente des trois empereurs rassure l'Europe qui y
voit la preuve que Bismarck, après avoir fait trois guerres en dix
ans, ne lui ménage plus de surprises, ne désire pas absorber l'Au-
triche comme le bruit en court parfois. Oui sait ? Hitler aussi se
déclarera peut-être satisfait quand il aura connu dix années de
succès ! Puis, en 1873, l'allié de 1866, Victor-Emmanuel II, est
reçu moins magnifiquement, parce qu'on n'a pas besoin de lui. Paris
se contente des escapades du prince de Galles, que l'on voit dans
les coulisses des théâtres où l'entoure le « gratin » de la société
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 503
royaliste, et du passage du Schah de Perse. On est si heureux d'ac-
cueillir un souverain, en cette année 1873, qui semble devoir être
celle de la restauration de la royauté, qu'on invente un nouveau
cérémonial : arrivée à la gare de l'avenue du Bois, descente des
Champs-Elysées, dîner dans la Galerie des Glaces. On ne fera pas
mieux, même pour un roi d'Angleterre. Le Schah ne sait qu'un
mot de français, un substantif. Il reste impassible, ne s'anime qu'à
l'Opéra, — c'est encore la salle de la rue Le Peletier, — quand
paraît le corps de ballet, dans Coppélia et La Source et quand il
engloutit, avec un merveilleux appétit, glaces, limonades, sorbets,
petits fours, pêches et tranches de melon. C'est l'équivalent de la
réception de l'émir d'Afghanistan par Hindenburg, vers 1928,
mais les Parisiens attendront plus longtemps que les Berlinois
d'après la défaite l'occasion d'acclamer un allié puissant. Elle ne
leur sera donnée qu'en 1896.
Si l'on regarde, vers 1875, les villes de deuxième rang, la com-
paraison n'est pas défavorable à notre pays. Lyon et Marseille
sont aussi peuplés que Hambourg, avec quelque 340.000 habitants.
Bordeaux égale Breslau, qui est plus pauvre en monuments.
Munich et Dresde, capitales de royaumes, dépassent à peine Lille
et comptent moins de 200.000 âmes. Cologne et Leipzig sont au
même niveau que Toulouse et que Saint-Etienne. Brème équivaut
à Nantes et au Havre, et Francfort-sur-le-Mein à Rouen. Caen est
sur la même ligne que Darmstadt ou que Carlsruhe, capitales de
grands-duchés. Je ne suis pas de ceux qui acceptent les yeux
fermés les chiffres que nous fournissent les services statistiques
des Etats totalitaires, dont l'intérêt est d'intimider l'univers en
exagérant leur puissance de production et leur natalité. Il n'en
est pas moins certain que les équivalences de 1875 n'existent plus,
et cela depuis plusieurs décades. Nos villes ne resteront ni aussi
peuplées ni plus grandioses que celles d'outre-Rhin, et l'urbanisme
dotera l'Allemagne d'ensembles auxquels nous ne pouvons guère
opposer aujourd'hui que Strasbourg et Metz, dont les plans d'a-
grandissement sont d'ailleurs inspirées de méthodes germaniques.
Même dans les cités qui viennent derrière Berlin, Tissot, obser-
vateur peu indulgent, ne trouve pas les solides vertus familiales
qui forment le fond de la province française. Dans Les Prussiens
en Allemagne, il décrit les cafés-concerts munichois :
La danse, les jeux cfymnasliquef;, les tableaux vivants, les évocations de
spectres, les vélocipédistes alternent avec les chanteuses nationales et légt'irps
et les chanteuses américaines, flanquées de moricauds. Des paillasses do foire
soulèvent des enthousiasmes indescriptibles ; l'apparition d'une géante ou
d'une femme qui enlève des quintaux met toute la salle en délire. Ce sont alors
504 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
des cris d'animaux, des glapissements sauvages, des rugissements de chacals.
Quant aux danseuses, Eve était plus vêtue qu'elles avec une simple feuille
de figuier. L'hiver, ces établissements se transforment en vastes salles de
bals publics. On y danse celte étrange valse à six temps, glissée, ondulée, pen-
dant laquelle le danseur tient ses lèvres appliquées sur le front de sa dan-
seuse.
Immédiatement après vient un chapitre sur la bourgeoisie, qui
commence par ces mots : « Tel est le peuple, malpropre, paresseux,
ivrogne, brutal, embourbé jusqu'au cou dans la matière... masse
épaisse qui boit, mange et digère. » La classe moyenne ne vaut
guère mieux, et il faut reconnaître que les remarques de Tissot cor-
respondent à une réalité qui a existé jusqu'à une époque récente :
L'Allemand n'a que le goût de la vie d'auberge. Dans le sud, dans le nord,
les femmes accompagnent les hommes au cabaret. Que de fois j'ai vu, à Mu-
nich, le dimanche soir, toute une famille revenir de la brasserie ; le père en
tète, le chapeau de travers, faisait le moulinet avec sa canne et chantait. La
mère venait ensuite, donnant les symptômes d'un violent mal de cœur. La
bonne portait, en trébuchant, un nourrisson dans les bras, et les enfants, res-
tés en arrière, se battaient entre eux.
Nos pères apprécient fort cette image de leurs vainqueurs. Tel
passage sur l'éducation des jeunes filles dans la vertueuse Germa-
nie leur fait également plaisir :
Tandis que le père est plongé dans les délices de la bière, on fait la cour à
ses filles. Il ne s'en inquiète pas... J'ai connu des étudiants qui faisaient de-
puis trois ans la cour à des demoiselles de bonne famille, qui venaient les
chercher pour les conduire au bal, au concert ou en traîneau, sans que les
parents fissent jamais la moindre observation.
Pensez aux jeunes Françaises de 1875 qu'un regard maternel
fait sortir du salon où, adossé à la cheminée, un soupirant possible
va réciter du Musset. Notre reporter continue :
L'étudiant a pourtant une réputation de cœur volage; un proverbe a dit
du Student : -
Ein'anders Slâdlchen
Ein'anders Mûdchen
Mais une jeune fille peut recevoir successivement les hommages d'une
derai-douzaine d'amoureux sans que sa réputation en soit le moins du monde
atteinte.
Par ailleurs, Tissot donne des renseignements intéressants sur
la situation économique de l'Allemagne au lendemain du verse-
ment de nos cinq milliards. Il suffit de dire qu'elle est loin d'être
brillante, qu'on se plaint d'être envahi par les produits français,
moins chers, de meilleur goût, et qu'une fièvre de spéculation se
termine par un krach sensationnel. Mais un troisième ouvrage de
notre auteur, Le voyage aux pays annexés, dont le succès est égal
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 505
à celui des précédents, aborde incidemment la question de l'ac-
croissement inégal de la population dans les deux pays. La France
de Mac-Mahon ne s'en préoccupe guère, car elle a 37 millions d'ha-
bitants, colonies exclues. C'est seulement cinq de moins que l'Alle-
magne dont l'Empereur n'arrive pas à s'accoutumer à l'idée que
ses sujets l'emportent désormais par le nombre. Il était si bien
habitué, à soixante-quinze ans, à la prééminence numérique de
notre pays qu'il se trompe chaque fois qu'il le compare au sien !
La France l'emporte encore, d'ailleurs, sur l'Italie et sur le
Royaume-Uni ; elle égale l'Autriche-Hongrie et les Etats-Unis.
Il faut être statisticien pour savoir que chez nous, le nombre des
naissances descend régulièrement depuis 1863, de sorte que l'on en
compte chaque année 700.000 de plus à l'est qu'à l'ouest des
Vosges. Les politiciens, et même les hommes politiques, sont trop
absorbés par leurs querelles pour pensera cela, et les ministres de
la Guerre ne sont pas encore embarrassés pour trouver autant
de soldats que l'Allemagne, dont les dirigeants auront jusqu'en
1914 l'amabilité de ne pas appeler sous les drapeaux la totalité du
contingent disponible outre-Rhin.
Le problème militaire demeure, par ailleurs, dépourvu de sanc-
tion. Même après l'évacuation de Verdun par les vainqueurs, en
septembre 1873, il ne saurait être sérieusement question de guerre.
Ce n'est pas que la France soit désarmée. Elle a des troupes nom-
breuses, un matériel d'artillerie sans égal. Elle s'entoure d'une
ceinture de forteresses, et sa flotte demeure, pour longtemps, la
deuxième du monde, quoique la spécialité de nos chantiers soit,
bien avant les quarante heures, de livrer les commandes avec une
extraordinaire lenteur. Les revues sont chatoyantes autant que
jamais : fantassins aux guêtres blanches, aux pompons multico-
lores, officiers aux dolmans soutachés, colonels dont le képi
s'orne d'une prodigieuse aigrette. On crie : « Vive l'armée!» On
est invincible. Mais il n'y a pas de plan d'opérations, et les géné-
raux ont été si malheureux en 1870 qu'ils n'ont guère envie de
renouveler l'expérience. Ils sont tous là, à nouveau acclamés, ceux
que les républicains appelaient, après Sedan, après Metz, les ca-
pitulards. Mac-Mahon, duc de Magenta, est à partir de 1873 pré-
sident de la République. Qui plus est, il est vainqueur, des Com-
munards, non des Prussiens. Bourbaki qui a tenté de se suicider
en laissant à d'autres le soin de sauver son armée, commande le
14^ corps. Il n'y en a qu'un qui manque à la liste, Bazaine, que
Thiers a, d'ailleurs, failli réhabiliter. Mais le ministre qui signe
sa condamnation à mort, le général du Barail, juge que Gambetta
506 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
et ses amis, les premiers et les plus violents accusateurs du maré-
chal, ont été bien coupables de continuer la guerre après les pre-
mières défaites. Or ce que l'on reproche à l'ancien commandant de
l'armée du Rhin, c'est surtout de ne pas avoir compris que son
devoir était de se proclamer, dans Metz bloquée, solidaire du gou-
vernement de la Défense nationale. On voit que rien de tout cela
n'est « sérieux ».
Il n'est pourtant pas niable que l'on parle beaucoup de l'Alsace-
Lorraine, que l'on se plaît à évoquer le jour où l'on délivrera de
la domination germanique les provinces perdues, dont les élec-
tions sont encore entièrement protestataires. Cela rend au pa-
triotisme français une base matérielle, territoriale, qu'il commen-
çait à ne plus posséder. Les rêveries auxquelles Hugo s'aban-
donnait en 1887 sont remises à plus tard. On ne dissoudra la
France dans l'Humanité qu'après que seront tombés les voiles de
deuil qui entourent la statue de Strasbourg. Mais la reprise de
territoires qui sont en majeure partie de langue allemande est un
but qui n'intéresse pas l'Europe. Les chancelleries soucieuses du
maintien de l'équilibre ont besoin d'une France forte, mais non
d'une France à nouveau maîtresse d'une rive du Rhin, entre Bâle
et Lauterbourg. Elles ne resteraient pas indifférentes à une agres-
sion bismarckienne, et elles le prouvent en faisant beaucoup de
bruit autour de quelques polémiques de presse, au printemps de
1875. Gomme, en fait, le chancelier de fer n'est point partisan
d'une nouvelle guerre, c'est beaucoup de bruit pour rien. Sans
alliés, mais possédant beaucoup d'amis, la France ne peut donc
pas prendre sa revanche. Elle n'est d'ailleurs pas, comme elle le
fut en 1815, comme l'Allemagne le sera en 1918, une de ces na-
tions en pleine possession de sa force militaire et de son ascendant
européen qu'une coalition réussit à abattre momentanément. Il y
a déjà en elle certains signes de fatigue. Il n'y aura donc pas chez
les vaincus de 1870 de ces mouvements de masse qu'on verra,
dans des directions diverses, chez nos voisins d'outre-Rhin après
leur défaite, et qu'on aurait pu voir chez nous, entre 1830 et 1840,
sans la prudence de Louis-Philippe.
Jusqu'à la crise d'Orient du printemps de 1878, la politique .
extérieure de la France est donc aussi simple qu'elle a été compli- 1
quée avant la guerre, au temps où il y avait des décisions à prendre
et où elles pouvaient être plus ou moins heureuses. Il n'y a plus,
pour l'instant, qu'à voir venir les événements. Aussi les questions
diplomatiques sont-elles le terrain sur lequel les partis s'entendent
\e mieux. Le temps des controverses à propos de la question ro-
FRANCE, ALLEMAGNE. ITALIE 507
maine est terminé, puisque, depuis le 20 septembre 1870, les
troupes de Victor-Emmanuel sont à Rome. Personne ne songe
sérieusement à les en déloger. Le chant, alors si cher aux catho-
liques : a Sauvez Rome et la France au nom du Sacré Cœur »,
traduit un état d'esprit en politique intérieure, un total manque
de confiance dans les destinées de l'Italie unitaire, plutôt qu'un
programme d'action hors de nos frontières. Les républicains,
même ceux qui, comme le très fortuné Arnaud de l'Ariège, sont
bons catholiques, — et c'est alors l'exception, — reprochent,
d'ailleurs, au clergé et aux fidèles de rendre plus difficile la tâche
du Quai d'Orsay par leurs manifestations imprudentes. Même un
ministre comme le duc Decazes, qui n'est pas de leurs amis, leur
donne raison, et il tente à diverses reprises de montrer à l'épis-
copat, alors très fougueux, qu'il y aurait intérêt à ménager davan-
tage les susceptibilités italiennes, qui rejoignent précisément les
susceptibilités de Bismarck. Mais les évêques entendent mal ces
conseils de prudence, sans doute parce qu'ils pensent que les
malheurs du Souverain Pontife peuvent toucher les foules, les
maintenir dans la voie d'attachement au Pape que des bonnes
gens, ignorants des conditions de la vie au Vatican, croient pri-
sonnier, au sens propre du terme. On peut aussi se demander s'il
a été habile d'envoyer comme ambassadeur à Berlin le vicomte
de Gontaut-Biron, parfait gentilhomme, lourd et barbu à la
manière du comte de Ghambord, le roi selon son cœur, diplo-
mate de fraîche date mais de vieille école, que Bismarck ne peut
sentir, essentiellement parce qu'il s'est inféodé au clan de l'impé-
ratrice Augusta, son ennemie. Quoiqu'il en soit, les grandes con-
troverses entre partis ne portent pas sur la politique extérieure.
G'est le signe que tout va bien, car, nous le savons tous aujour-
d'hui, la rupture de l'unanimité nationale en matière d'orienta-
tion diplomatique témoigne d'un état de crise.
Les partis sont donc divisés par leurs vues en politique inté-
rieure. Or depuis l'atroce tragédie qu'a été la lutte de l'armée
contre les communards, il n'est plus question de troubles sociaux.
Du Mont-Valérien au fort de Gharenton, du camp de Satory au
camp de Joinville, des forces militaires imposantes, qui rejoin-
dront plus tard leurs garnisons de province, veillent sur Paris, où
des ruines calcinées, les Tuileries, qu'on hésite encore à abattre
et qu'on ne se décidera malheureusement pas à reconstruire, la
Gour des Gomptes, le ministère des Finances, l'Hôtel de Ville,
rappellent seules la semaine sanglante. Les familles des prolé-
taires fusillés, des condamnés transportés en Nouvelle-Calédonie,
508 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
des exilés, n'ont pas oublié. Mais elles se taisent, désemparées,
faute de chefs, car les plus ardents sont tombés. Ferré, Deles-
cluze, et ce terrible Raoul Rigault dont Rochefort, envoyé lui
aussi au bagne, par erreur, raconte qu'il conduisit en ces termes
l'interrogatoire de Mgr Darboy, archevêque de Paris :
■ — Votre profession. — Serviteur de Dieu. — Greffier, écrivez : domestique
au service d'un nommé Dieu. — Où loge votre maître ? — Il est partout. • — •
Greffier, écrivez que, de l'aveu même de l'inculpé, son maître est en état per-
pétuel de vagabondage.
Tout cela est loin, et d'ici longtemps l'on ne verra plus le dra-
peau rouge s'opposer au drapeau tricolore. On peut donc faire
de la politique sans courir de risque immédiat, sans que la bourse
s'affole, sans que les caisses de l'Etat menacent de se vider. Que
c'est amusant, de beaux débats passionnés, de belles intrigues de
couloirs en un temps où il suffit au ministre des Finances d'in-
venter de nouveaux impôts pour que les contribuables les paient !
De cette vie politique, le cadre même est amusant. Cela commence
dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare, — que l'édi-
fice actuel remplacera dix ans plus tard, — ou de la gare Mont-
parnasse, pour continuer dans les compartiments de première qui
emmènent les représentants du peuple à Versailles. Puis ce sont
les longues galeries de pierre du Palais, l'opéra de Louis XV où
l'on siège, le restaurant de l'hôtel des Réservoirs, où plane le sou-
venir de la marquise de Pompadour. A Paris, en province, la poli-
tique se fait dans les salons. Il y en a pour chaque clan : salons
légitimistes ; salons orléanistes, dont on dit que l'Académie fran-
çaise est le premier ; salons centristes ; salons républicains, dont le
plus célèbre est celui de M^^^ Adam, l'Egérie de Gambetta ; salons
des châteaux ; des grands bourgeois qui regrettent Louis-Phi-
lippe; des bourgeois moyens qui se rallientà la République, laquelle
sera conservatrice ou ne sera pas ; salon de Rouher, redevenu le
grand homme du bonapartisme. Puis, il y a les salons des princes,
qui sont tous rentrés en France, à l'exception du comte de Cham-
bord et du prétendant à l'Empire. Le comte de Paris, héritier des
traditions parlementaires de son grand-père Louis-Philippe, se
partage entre la capitale et Eu. Son frère, le duc de Chartres, lieu-
tenant au 9^ chasseurs, porte le dolman bleu ciel et la culotte
rouge. De ses oncles, Nemours et Joinville — ce dernier complè-
tement sourd — ne sont général et amiral que du cadre de ré-
serve, mais le duc d'Aumale commande le 7^ corps à Besançon et
accepte que ses officiers lui donnent du « Monseigneur ». De ses
cousins, Alençon est capitaine d'artillerie, Penthièvre lieutenant
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 509
de vaisseau. Quant au prince Napoléon, il est revenu en France
après un court exil. Le fait que Napoléon III, puis après sa mort
survenue en janvier 1873, le Prince impérial, vivent à l'étranger
ainsi que le prétendant légitime à la couronne royale, ajoute un
certain piquant à la situation. Les pèlerinages à Chislehurst ou à
Froshdorf exaltent les fidélités, et sur la route d'Angleterre ou
d'Autriche, c'est un incessant va-et-vient degénéraux en retraite,
de préfets révoqués, d'anciens chambellans des Tuileries d'une
part, de ducs de l'ancienne France, de gentilshommes de la
Chambre du Roi d'autre part. Ces voyages ont des petits airs de
conspiration bien faits pour distraire la haute société, et les dan-
gers sont rigoureusement nuls.
Conspirations de salon, le mot est du général du Barail, qui l'a
dit à ses collègues, en plein conseil des ministres. Ce sont aussi, en
partie, des conspirations de sacristie. Jamais les prélats n'ont
été si répandus dans les châteaux, dans les hôtels aristocratiques.
C'est Mgr Pie qui, de Poitiers, combat ouvertement pour le dra-
peau blanc. C'est Mgr Dupanloup qui supplie en vain, en juillet
1871, le comte de Chambord d'accepter les trois couleurs, et se
partage entre son siège d'Orléans, la rédaction de brochures,
l'Assemblée nationale. Il est vrai qu'il ne met plus les pieds à
l'Académie depuis qu'elle a élu Littré, le philosophe positiviste.
C'est le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, qui rédige
des notes pour le Prince impérial et, rêvant d'un Empire clérical
selon le cœur de l'impératrice Eugénie, recourt aux services d'un
ancien magistrat, aussi bon catholique que lui, aussi ardent impé-
rialiste, cet Eugène Loudon qui a laissé, sous le pseudonyme de
Fidus, de si curieux mémoires. Puis, ce sont les prières publiques,
l'ouverture de la session parlementaire, les premiers travaux de la
basilique du Sacré-Cœur, les grandes processions de Chartres et
de Paray-le-Monial, suivies par un nombre impressionnant de
députés, le cierge en main. Tous les espoirs semblent permis à la
France catholique, dont l'avenir semble lié à celui de la France
monarchique.
Il est un autre cadre à la vie politique qui nous éloigne des
salons de droite ou de gauche, des évêchés et des maisons reli-
gieuses. Il s'agit des tables d'hôte où les commis-voyageurs pé-
rorent en évoquant l'avenir delà République, des salles de ban-
quet où Gambetta se lève et annonce l'avènement des couches
nouvelles. Comme tout cela est encore bourgeois, et, au fond, peu
alarmant pour les classes riches, pour ces notables qui vont être
lentement éliminés de la direction de l'Etat. Les convives, avo-
5l# REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
cats, médecins, professeurs, commerçants, ne sont nullement des
prolétaires, et les couches nouvelles, c'est eux et non pas les sala-
riés qui seront chargés de les porter au pouvoir. Quelle différence
avec les réunions de masse, avec les harangues que les tribuns du
xx^ siècle, de Jaurès à Bebel, d'Hitler à Mussolini, prononceront
en plein air devant des foules innombrables ! Et comme il est
rassurant, en dépit des craintes qu'il suscite et de sa réputation
de « fou furieux », — l'expression est de Thiers, — ce gros homme
éloquent, cet ancien dictateur dont une aventure galante a ruiné
la santé, ce démocrate qui prouve la sincérité de ses sentiments
par sa mise négligée, — ô Gambetta, on ne comblera jamais l'in-
tervalle qui sépare ton gilet de ton pantalon, — mais qui est fort
attaché à son bien-être, et, ancien étudiant très bon garçon, reste
capable de laisser à une maîtresse une photographie dédicacée : « A
ma petite Reine que j'aime plus que la Franc*. » S'ils devinaient
quel fond d'opportunisme il y a dans l'ancien irréconciliable
de 1869, dans l'auteur du programme radical de Belleville, les
notables seraient entièrement rassurés. Ils ne le sont pas, surtout
avant 1875, mais il y a en eux juste assez d'inquiétude, pas trop,
pour que le jeu politique en devienne plus passionnant.
L'un des traits particuliers à la première période de la Troisième
République, c'est que tous les espoirs, dont je disais plus haut
qu'ils sont permis aux catholiques, le sont aux groupes les plus
divers de l'opinion, aux hommes les plus opposés. Thiers croit que
l'avenir lui appartient. Le voici, l'infatigable petit vieillard dont
les caricatures font un polichinelle. Président de la République
jusqu'au 24 mai 1873, mais exerçant en même temps les fonctions
de président du Conseil, il parle inlassablement, devant l'Assem-
blée, à la préfecture de Versailles, à l'Elysée. Il est content de lui,
content de tout, d'avoir annoncé l'unité allemande, d'avoir dit
qu'il fallait l'empêcher, d'avoir eu l'adresse de tirer sonépingle du
jeu le 15 juillet 1870, d'avoir décliné pendant la guerre toute par-
ticipation au pouvoir, d'avoir gardé Belfort et oublié de plaider
la cause de Metz, de n'avoir pas su éviter la Commune et de l'avoir
vaincue, de fonder la République, lui l'ancien ministre de Louis-
Philippe, l'élu d'une assemblée monarchiste. Il ya bieni'Alsace-
Lorraine, mais l'homme cjui, en 1848, a cru mettre Louis-Napo-
léon dans sa poche, pense que des provinces perdues, ça se
reprend. La perte des cinq milliards lui paraît plus irréparable !
Il n'en veut pas trop aux Allemands, qui le proclament indis-
pensable. Echanges de politesses avec le maréchal de Mant«uiïel,
qui commande à Nancy, télégrammes de félicitations lors des
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 511
anniversaires, — c'est flatteur d'être assimilé à un souverain, —
qu'on est loin de l'atmosphère de 1919, des vaincus traités en
pestiférés ! Un jour, les conservateurs s'aperçoivent que Thiers
les mène où ils ne veulent point aller. Ils le renversent, et s'il n'a
plus les joies du pouvoir, l'ancien président retrouve les satisfac-
tions que lui a procurées, de 1863 à 1870, son rôle de meneur
d'un opposition sans cesse grandissante. Il se fait le protecteur de
Gambetta, il accepte que la République ne soit pas aussi conser-
vatrice qu'il l'avait dit.
Thiers tombé, et restant plein d'espoir non seulement pour son
parti mais même pour lui, quoiqu'il approche de quatre-vingts
ans, l'heure sonne des grandes espérances monarchistes. L'intran-
sigeance du comte de Chàmbord, affirmant à nouveau sa fidélité
au drapeau blanc, les déçoit un instant en octobre 1873. Mais les
légitimistes ne jugent pas la partie perdue, car Dieu ne peut aban-
donner Henri-Dieudonné, l'enfant du miracle, et sans doute dai-
gnera-t-il se servir de l'épée du général Ducrot, qui commande
à Bourges, pour restaurer le trône des lys. Quant aux orléanistes,
les institutions votées en 1875 — les nôtres — , deux chambres,
le Sénat calmant la fougue du suffrage universel, une présidence
entourée d'un certain décorum, tout cela leur paraît destinée leur
prince, le comte de Paris, qui, dans leurs rêves, doit en profiter à
la mort du comte de Chàmbord et confier le soin de former le mi-
nistère au duc de Broglie, petit-fils de M™^ de Staël, attaché
comme son prétendant préféré à la tradition parlementaire.
Quant aux bonapartistes, ils voient grandir celui qui a été le
« Petit Prince », et ils sont convaincus qu'il régnera sur la France !
Les vrais républicains, enfin, sont également satisfaits. Certes,
les doctrinaires du type de Louis Blanc, ce revenant de 1848, s'in-
quiètent des compromissions qui se multiplient sous leurs yeux,
des étranges combinaisons qui les forcent à accepter un Sénat,
eux les partisans d'une assemblée unique analogue à la Conven-
tion, qui les amènent à choisir des sénateurs inamovibles légiti-
mistes pour faire pièce aux orléanistes et, donnant donnant, pro-
curer quelques-uns de ces fauteuils confortables à des hommes
de gauche que l'union des diverses fractions monarchistes eût
éliminés. Mais quelle belle république on leur promet, quand l'ère
de l'opportunisme sera passée. Les amusantes biographies d'un
hebdomadaire satirique. Le Trombinoscope, nous révèlent ce
qu'elle sera : laïque, unanimement laïque, mais faisant de la laïcité
une sorte de religion positive qui engendrera de grands dévoue-
ments ; patriote, unanimement patriote ; militaire au point que
512 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ce sera pour les Français un plaisir de faire leurs périodes de ré-
serve, inconnues sous l'Empire, et que l'on verra des garçons
de douze ans manœuvrer, fusil en main, comme de vieux bris-
cards ; prolifique, car ce sont, paraît-il, les réactionnaires qui se
marient tard, après avoir fait la noce, et n'ont pas d'enfants, car
ce sont les boutiquiers bonapartistes qui veulent léguer leurs
économies à un unique héritier. Les républicains, probes, désin-
téressés, uniquement soucieux de la grandeur du pays, repeuple-
ront la France et reprendront, très vite, l'Alsace et la Lorraine.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce ne sont pas précisément les
thèmes du Canard enchaîné : or le Trombinoscope était, vers 1875,
l'équivalent de ce journal et pratiquait le même genre de plai-
santeries, comme le montre, par exemple, l'article sur Littré :
Littré, Maximilien-Paul-Emile, né à Paris le l'"'' février 1801. On cacha sa
naissance à Mgr Dupanloup, qui ne devait naître qu'au mois de janvier de
l'année suivante, dans la crainte que l'honorable prélat, pour ne pas être
exposé à se rencontrer avec lui, refusât de venir au monde.
Les républicains ont donc leur idéal, et comme ils ont, eux aussi,
leurs princes, Gambetta, Grévy, Thiers, et qui semblent marcher
d'accord alors que les chefs des familles qui ont régné sur la
France sont divisés, comme ils ont leurs généraux, que lorsque les
légitimistes disent Ducrot, l'écho répond Chanzy, comme la
République est belle, entre 1871 et 1878 !
Chacun croyant au triomphe de sa cause en se fondant sur des
raisons qui paraissent solides, un seul a le droit de désespérer, le
prince Napoléon, le partisan du césarisme démocratique. Napo-
léon III mort, la cause de l'Empire est aux mains de ses adver-
saires de toujours, l'Impératrice, Rouher. Ils élèvent le Prince
impérial dans l'espoir de le voir concilier dans sa personne l'héri-
tage de grandeur nationale de la dynastie et les tendances que
représente le comte de Chambord. Fidus et le cardinal de Bonne-
chose espèrent que Napoléon IV rétablira le pouvoir temporel,
supprimera le mariage civil, divisera la France en provinces. Dans
leur entourage, de graves messieurs en redingote s'entretiennent
avec des légitimistes d'un étrange projet : le descendant de
Louis XIV transmettrait ses droits au petit-neveu de Napoléon I^^,
en déshéritant les Orléans que les royalistes du drapeau blanc
accusent, en dépit de la réconciliation de 1873, de crimes si variés
qu'il faudra dix volumesà l'un desleurs pour les relater en détail.
Le Régent était un empoisonneur ; Philippe-Egalité, fils d'un
cocher, fut régicide; Louis-Philippe, fils d'un geôlier substitué à
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 513
une fille légitime, devint usurpateur, fît déshonorer sa nièce et
assassiner le dernier des Condés pour hériter de Chantilly. Ces
trois dernières accusations traduisent, en les déformant, en les
exagérant, certaines vérités, ce qui permet aux impérialistes d'être
convaincus que l'unité du parti royaliste ne se rétablira jamais.
Ces luttes intérieures de la France prospère après les secousses
de l'Année terrible, Bismarck les regarde en spectateur non désin-
téressé. C'est qu'il vient de précipiter le pays dont il a fait l'unité
dans de terribles difficultés, elles aussi d'ordre intérieur. Sans rai-
son plausible, par mauvaise humeur, par impulsivité, mû par un
vieux fonds de rancunes luthériennes, il entame la lutte contre
l'Eglise catholique, pompeusement baptisée Kulturkampf, le
combat pour la Civilisation. Il soutient que le Pape, proclamé
infaillible au concile de 1870, veut régenter les Couronnes comme
Boniface VIII au xiv^ siècle, substituer à un pouvoir temporel
limité un pouvoirtemporel d'ordre universel. Malgré Guillaume I^',
malgré l'Impératrice, en qui il voit un suppôt des Jésuites quoi-
qu'elle soit protestante, malgré les luthériens piétistes de la
Chambre des Seigneurs, ses anciens amis épouvantés de cette lutte
pour la « pensée libre », il fait voter plusieurs séries de lois anti-
cléricales. Son ministre des Cultes, Falk, fait figure d'un Combes
germanique. Mais jamais la République franc-maçonne n'ira
aussi loin que l'empire allemand. On y jette des prêtres, des
évêques, en prison ; les pouvoirs publics y protègent une tenta-
tive de schisme qui échoue piteusement. La presse se déchaîne,
largement alimentée par les fonds secrets, les fonds des reptiles.
Quant à l'avantage que peut trouver Bismarck à cette lutte dont
il porte toute la responsabilité, il reste des plus problématiques.
Faut-il penser que le féodal de 1848, qui vient d'accomplir
une œuvre révolutionnaire en brisant les particularismes, penche
un moment vers un système où l'Etat étant tout, l'Eglise catho-
lique, toutes les églises, deviennent fatalement suspectes ?
N'oublions pas que les socialistes allemands, tout en détestant
Bismarck, voient dès lors en lui une sorte de précurseur qui leur
fraie involontairement le chemin et leur procure leurs premiers
succès électoraux. Reprenant un texte de Heine, Victor Tissot
montre qu'il y a outre-Rhin des forces qui pourraient être l'ins-
trument d'une totale transformation du pays ;
Les Kantistes sont déjà vemis,qiii ont extirpé les dernières racines du passé,
les Fichtéons viendront ;'i leur tour et leur fanatisme ne pourra être maîtrisé
ni par la crainte ni par l'instinct. Les plus redoutables seront les idiilosophes
de la nature, les communistes, — entendez les totalitaires, — qui se mettront
en relations avec les pouvoirs originels de la terre et évoqueront les traditions
33
514 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
du panthéisme germanique. Alors ces trois ctiœurs entonneront un chant
révolutionnaire dont la terre tremblera, et il se passera un drame en Allema-
gne auprès duquel la Révolution fran'^aise n'aura été qu'une idylle.
Mais ces forces, le prince de Bismarck est trop l'homme de la
noblesse, par sa naissance et par son entourage, pour pouvoir les
déchaîner.
Puis, au-dessus de lui, il y a l'Empereur, qui dispose de plus de
moyens d'action que n'en disposera un autre vieillard, du même
type politique, Hindenburg, quand il se trouvera en face du pro-
phète de la Germanie totalitaire. Guillaume I^'^ ^ soixante-quinze
ans, ne peut présider à un bouleversement des valeurs tradition-
nelles de l'Allemagne monarchique. Son image nous repose de
celle de ce Bismarck nerveux, fuyant à Varzin ses ministres et les
ambassadeurs étrangers, souvent torturé par des crises de dou-
leurs. Le souverain, lui, demeure dans le privé l'aimable homme,
très Ancien Régime, que décrit en ces termes la comtesse Kessler,
jeune femme qu'il courtise en dépit de cinquante ans de différence
d'âge :
Chacun connaît la haute stature un peu forte du Très Gracieux, et très
gracieux il l'était en effet pour toute femme jolie et spirituelle. Son visage
dont les yeux pétillaient souvent de malice et dont la barbe grise, un peu clair-
semée, était ramenée en avant et appliquée avec du cosmétique sur les joues,
ressemblait assez au masque d'un bon matou gros et gris. Sa politesse avec
Ifls femmes était proverbiale ; mais ce n'était ni un Lovelace, ni un don Juan.
Ses attentions s'arrêtaient aux bagatelles de la porte.
Tel est l'Empereur qui assiste au Kulturkampf sans l'approuver
et dont la présence sur le trône en limitera les conséquences.
Quand on cherche les raisons que peut avoir Bismarck de se
lancer, passionnément, dans cette aventure anticléricale, on com-
prend qu'il s'inquiète des tendances divergentes qui subsistent
plus ou moins vaguement dans l'empire fédératif qu'il a créé, em-
pire où des rois, des grands-ducs, des ducs et des sénats de villes
libres subsistent à côté du chef suprême. Mais le Kulturkampf
développe ces tendances là où elles se seraient efïacées, en Hanovre,
en Bavière. Il suscite au gouvernement d'autres difficultés en
exaspérant le mécontentement, d'origine nationale, des Polonais,
des Alsaciens-Lorrains. Il pèse sur les relations austro-allemandes,
à tel point que Tissot se demande parfois si le but secret de Bis-
marck nest pas d'en arriver à une liquidation de l'empire des
Habsbourgs. Un négociant de Brème, hostile au chancelier, lui
dit :
Toute la presse de Vienne dépend du fonds des reptiles et ce sont des ban-
quiers prussiens qui régnent sur les bords du Danube... Le jour où l'Autriche
FRANCE. ALLEMAGNE. ITALIE 515
obéira aux suggestions bismarckiennes et renforcera l'élément slave de la
monarchie, les « frères allemands » crieront à l'oppression et se jetteront dans
les bras de l'Allemagne ; que pourra-t-on opposer à ces « aspirations légitimes?
Il y a quatre ans que les cartes murales en usage dans les écoles prussiennes
étendent les limites de l'empire allemand, d'un coté jusqu'à Zurich, de l'autre,
en comprenant tout le Tyrol, jusqu'à Trie=te et à Pola. La ligne de démar-
cation monte de là à Vienne, qu'elle enclave, et va jusqu'aux porles de Cra-
covie.
Le négociant brémois se trompe : Bismarck veut maintenir les
Habsbourgs dans leur capitale historique. Sa politique n'en est
que plus difficile à interpréter.
Le Kulturkampf, enfin, pèse sur les relations franco-alle-
mandes. Il empêche le chancelier de fer d'avoir confiance dans les
conservateurs qui gouvernent à Paris, jusqu'au début de 1876,
et qui continuent en 1877 à tenir l'Elysée et le Quai d'Orsay.
Leur prudence, leur refus de s'engager dans la voie de la
démagogie revancharde que représente leur ennemi, ce Gambetta
qu'ils ont tenté de discréditer en soumettant ses actes à une
enquête partiale, leurs principes de politique intérieure, tout cela
plaît à Guillaume I^i". Mais ils sont cléricaux, et Bismarck, qui a
lu les romans d'Eugène Sue, voit en eux les agents d'une In-
ternationale noire, celle des Jésuites, dont le but serait d'a-
baisser l'Allemagne. Comme l'ambassadeur impérial, le comte
d'Arnim, leur était favorable, il l'a fait espionner dans l'hôtel de
la rue de Lille par Holstein, qui deviendra l'éminence grise de !a
Wilhelmstrasse, puis il l'a brisé. Or le 16 mai 1877, le conflit
s'ouvre qui va mettre aux prises les diverses nuances de l'opinion
française, que je vous montrais animées d'une foi égale dans
leurs destinées. Notre pays va avoir à faire son choix entre le duc
de Broglie et Gambetta. Bismarck ne va pas demeurer neutre en
cette occurrence. Entre l'homme d'Etat orléaniste, modéré, sou-
cieux de l'équilibre européen plutôt que d'une reprise rapide de
l'Alsace-Lorraine, et l'ancien tribun de la guerre à outrance, il a
déjà choisi ce dernier. Léon Daudet pense qu'il a eu raison. Je
n'en suis pas convaincu, car je ne puis oublier que Gambetta n'a
jamais été le partisan de la politique de faiblesse et d'abandon
qu'on a voulu voir à travers certaines de ses combinaisons de
souple Génois, et que derrière ce gros homme déjà malade qui
mourra cinq ans plus tard, il y avait un autre chef républicain,
son contemporain, alors ouvertement hostile à l'Allemagne et à
toute combinaison qui pourrait nous rapprocher d'elle, Georges
Clemenceau. [A suivre.)
Un pythagoricien thaumaturge
Apollonius de Tyane
par Bernard LATZARUS,
Maître de confétences à l'Université de Grenoble.
III
La légende d'ApoUonios. Prodiges.
Il n'entre pas dans mon dessein de vous initier à la géographie
fantaisiste de Philostrate, comme l'ont fait avec une légitime com-
plaisance les vulgarisateurs de son œuvre. Apollonios, sur son
chameau, traverse les vallées, gravit les montagnes, passe les
torrents sans l'ombre d'une difficulté, sans l'accident le plus
anodin. Il ne perd jamais sa présence d'esprit, et disserte avec
un 3 égale abondance sur la mythologie, l'histoire naturelle, la
peinture, le dressage des éléphants, les fables d'Esope et les con-
quêtes d'Alexandre. Une lettre de recommandation du Roi Var-
daue pour le « satrape » commis à l' Indus fait merveilles. Au delà
du fleuve, on conduit directement le sage à Taxiles, résidence du
Roi de l'Inde. La simplicité du palais fait bien connaître que ce
Prince est philosophe. Apollonios, oubliant que lui-même parle
toutes les langues, le félicite par interprète. Phraote (c'est le nom
du Roi) lui répond avec abandon. Il suit le régime pythagoricien,
car il ne boit de vin que pour ses libations au Soleil et ne mange
que des légumes. Pour qu'aucune qualité ne lui manque, il parle
grec très puremmt. Cette connaissance, qu'il possédait dès l'âge
de douze ans, lui a valu l'affection paternelle des Sages, dont il
se vante d'être l'élève : « car, s'ils reçoivent des élèves qui savent
le grec, ils les chérissent davantage, voyant dans ce trait le signe
d'une communauté de penchants (1). »
(1) Vie d'ApoUonios, II, 31.
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLON lOS DE TYANE 517
Ces Sages sont, bien entendu, les Brahmanes dont ApoIIonios
désire si ardemment pénétrer les secrets. Ils procèdent, pour se
recruter, à une sélection rigoureuse. Le jeune homme qui aspire à
devenir « philosophe » doit, à dix-huit ans, déclarer publiquement
son intention et faire la preuve qu'il a derrière lui trois généra-
tions d'honnêtes gens. On l'examine ensuite. On veut, en premier
lieu, qu'il ait de la mémoire : puis on s'assure de son sérieux, de sa
tempérance, de sa soumission à ses parents et à ses maîtres.
D'habiles physionomistes, précurseurs de la méthode des tests,
sont chargés de cet examen. Il leur suffît d'observer les yeux, les
sourcils et les joues des postulants pour voir leurs caractères,
« comme les images dans un miroir ».
Les Sages habitent, entre IHyphase et le Gange, une forteresse
imprenable, envoyât-on contre elle dix mille Achilles et trente
mille Ajax, commandés par un Alexandre. Ils ont repoussé les
assauts d'Hercule l'Egyptien et de Dionysos; car ils produisent
à leur gré les tempêtes, les ouragans et les brouillards ; la foudre
de Zeus est à leur service.
Les lois ne permettant de séjourner chez le Roi que trois jours
au plus, ApoIIonios prend congé de Phraote dans le délai prescrit.
Il refuse l'or que le Prince voulait lui donner, mais il accepte une
pierre précieuse, en déclarant même qu'elle tombe entre ses mains
fort à propos et non sans dessein des dieux. « Il y avait reconnu, je
pense, une force secrète et divine (1). » Evidemment ! Demis et
ses compagnons prirent aussi « suffisamment » de pierreries,
qu'ils se proposaient d'ofîrir aux dieux à leur retour de voyage.
Nous devons croire qu'ils n'y manquèrent pas.
Le Roi-philosophe munit les voyageurs de la lettre de recom-
mandation que voici :
Le Roi Phraote à son maître larchas et à ceux qui l'entourent, salut.
ApoIIonios, homme très sage, vous croit plus sages que lui, et il est venu
apprendre ce que vous savez. Renvoyez-le donc pourvu de toutes vos con-
naissances, car aucun de vos enseignements ne sera perdu ; et, en effet, il a
plus d'éloquence et de mémoire que personne au monde. On lui fera voir
le trône sur lequel tu m'as fait asseoir pour me conférer la royauté,
larchas mon père. Ses compagnons aussi sont dignes de louange, puisqu'ils
se sont soumis à un tel homme.
Salut à toi ; salut à vous tous.
ApoIIonios et Damis passèrent l'Hydraote ; ils passèrent THy-
phase ; et, à trente stades de ce fleuve, ils trouvèrent une colonne
(1) Vie d'Apollunios, I, 40.
518 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de bronze qui portait cette inscription (en quelle langue?) : (x Ici
Alexandre s'arrêta. «
Apollonios voulait aller plus loin qu'Alexandre, jusqu'à la ci-
tadelle des sages. Il fit, dans l'intervalle, bien des rencontres,
dont la plus remarquable fut celle d'une femme étrangement ba-
riolée par la nature, et qui, se passant apparemment de couturier,
ne pouvait dissimuler ce défaut. Elle était noire de buste, mais
elle avait le bas du corps blanc. Le contraste efïraya Damis. Apol-
lonios, avec son sang-froid ordinaire, prit la main de cette per-
sonne : il savait qu'elle était venue au monde pour le service de
l'Aphrodite indienne et qu'on ne discute pas le goût des dieux.
Philostrate remarque, avec une galanterie douteuse, que le bœuf
Apis est, lui aussi, mi-parti.
Lorsqu'il \àt le guide trembler et transpirer, le sage comprit
qu'il était arrivé.
Car. dit Philostrate, la peur du guide était causée par la proximité des
sages ; les Indiens les redoutent plus que leur propre Roi ; parce que ce
Prince lui-même les consulte comme des oracles sur tout ce qu'il doit dire
ou faire.
On vit aussitôt arriver au pas de course un jeune homme, « le
plus noir de tous les Indiens », remarquable par un croissant qui
brillait entre ses sourcils : décidément la nature était prodigue en
jeux de toute sorte dans cet heureux pays !
Ce messager portait une ancre d'or en guise de caducée. Il salua
le sage par son nom, dans un grec très pur, et le pria de venir tout
de suite, mais seul : « Ils t'y invitent eux-mêmes », ajouta-t-il. Ce
pronom servait, dans l'Ecole pythagoricienne, à désigner le
Maître « : Lui-même l'a dit. «Apollonios tout joyeux se sentit en
pays de connaissance. En gravissant la colline, toujours défendue
par un nuage artificiel, sur laquelle s'élevait la demeure sacrée,
il salua les dieux grecs, Athéné Poliade, Apollon Délien, d'autres
encore, dont le culte était venu jusque-là. Il trouva les sages vêtus
de lin blanc, pieds nus, les cheveux longs comme dans l'ancienne
Sparte. Il apprit qu'ils étaient végétariens et ne souffraient
point de femmes dans leur résidence. En somme, des pythagori-
ciens de la stricte observance.
Leur chef larchas donna tout de suite une preuve de ses talents
en annonçant que, dans la lettre de Phraote, encore scellée, il
manquait un d. Il la décacheta : c'était vrai. Il la lut, bien qu'il la
connût d'avance, et demanda ensuite à son hôte :
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : VrOLLONIOS DE TYANE 519
Que penses-tu que nous sachions de plus que toi ? — Je crois votre
science plus profonde et beaucoup plus divine, répondit Apollonios ; mais,
si je trouvais chez vous rien que je ne connusse déjA, j'aurais du moins appris
qu'il ne me reste rien :i apprendre.
C'était renverser avec un peu de suffisance la formule socra-
tique, larchas ne fut pas en reste : « La première preuve de notre
sagesse, dit-il, est de connaître les gens sans les avoir jamais vu.s.
Juges-en tout de suite. « Il exposa tout au long la généalogie
d'Apollonios. son séjour à Égées, sa rencontre avec Damis, les
moindres incidents delà route, et sans prendre la peine de souffler.
Il ne s'arrêta que pour jouir de son effet.
Toute la communauté, suivie d'Apollonios émerveillé, se rendit
alors (il allait être midi) sur les bords d'une fontaine, qui ressem-
blait à celle de Dircé en Béotie. Là ces hommes vénérables com-
mencèrent par se déshabiller, puis se frottèrent la tête d'un on-
guent couleur d'ambre, ce qui les fit suer à grosses gouttes. Ils se
mirent ensuite à l'eau pour se purifier. Une fois baignés, ils for-
mèrent un choeur dont larchas était naturellement le coryphée ;
et tous ensemble frappèrent la terre de leurs baguettes. La terre,
se gonflant comme une mer agitée, les souleva dans les airs jusqu'à
la hauteur de deux coudées. Et cependant ils chantaient un
hymne pareil au péan de Sophocle en l'honneur d'Esculape.
Cette étrange cérémonie n'avait pas pour but d'en imposer au
visiteur; les Brahmanes voulaient simplement se rapprocher du
Soleil pour le mieux prier. Redescendus au niveau du sol aplani
(nous ignorons si Apollonios avait pris part à cette ascension
chorégraphique), ils le firent asseoir sur le propre trône de Phraote,
ce qui lui parut tout naturel, et l'engagèrent à leur poser la ques-
tion qu'il voudrait :
Car, dit larchas avec simplicité, lu te trouves chez des gens qui savent
tout. — Et vous connaissez-vous vous-mêmes ? osa dire le Grec. — Evi-
demment : nous avons commencé par là ' — Et que croyez-vous être ?
— Des dieux. — Pourquoi donc ? — Parce que nous sommes d'honnêtes
gens. — Et que pensez-vous de l'âme ? — Ce qu'en a pensé Pythagore.
Là-dessus on parla de la métempsycose. larchas avait été dans
une existence antérieure le Roi Gange, fils du fleuve de ce nom.
Un de ses pensionnaires, jeune homrrfce des mieux doués, refusait
d'apprendre la philosophie, dont une expérience ancienne l'avait
dégoûté : c'était l'infortuné Palamède, victime des intrigues
d'Ulysse et qu'Homère dédaigna de réhabiliter. Apollonios s'était
contenté de l'obscure situation de pilote égyptien, ce dont il
520 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
assura d'abord ne se souvenir que vaguement ; et puis il raconta
minutieusement un acte d'honnêteté dont il s'exagérait le mérite,
comme larchas le lui fit remarquer en riant.
On se mit à table avec le Roi du pays, qui venait d'arriver, tout
couvert d'or, pour consulter les sages. C'était un lourdaud pré-
tentieux, fort indigne des merveilles de ce repas qui se servait tout
seul et où les coupes, faites de pierres précieuses, étaient présentées
par des automates. Les trépieds même se déplaçaient de leur
propre mouvement et fournissaient à satiété du vin, de l'eau
chaude et de l'eau froide. On était d'ailleurs accroupi parterre,
mais sur un gazon qui valait tous les lits. Le Roi n'occupait point
la place d'honneur, chacun se mettant où il voulait.
Ce Prince ne pouvait parler sans donner la preuve de sa sottise
et de sa grossièreté. Apollonios discuta vivement avec lui, par
l'entremise d' larchas, car il avait tout à fait oublié qu'il possédait
le don des langues. Le Roi se montrant plein de dédain pour les
Grecs, le sage réhabilita ses compatriotes avec tant d'énergie
qu'il arracha des larmes à son adversaire. Ce fut le signal de la
réconciliation ; pourla cimenter, chacun but à la coupedeTantale,
que le vénérable larchas fit joyeusement circuler. Elle était tou-
jours pleine, mais nous ignorons de quel liquide.
Le lendemain, on alla chercher le pauvre Damis, qui se morfon-
dait aux environs. Il eut la bonne fortune d'entendre larchas dis-
serter sur l'âme du monde, et poussa des cris d'admiration en
constatant la facilité, l'abondance et la correction du discours de
cet Indien si avancé dans la connaissance du grec. « Il loue encore,
ajoute Philostrate, le regard de l'orateur, son sourire, son air
inspiré. » Il ajoute qu'ApoUonios, grâce à un si bel exemple, fit
encore des progrès dans l'éloquence, et que par la suite, s'il dis-
courait assis, il ressemblait beaucoup à son modèle.
Les Brahmanes avaient un dispensaire où ils donnaient des
consultations, gratuites, semble-t-il, à tous les malades, fait diffi-
cile à concilier avec la terreur qu'ils étaient censés inspirer aux
habitants. Damis les vit notamment rendre la lumière à un homme
qui avait les deux yeux crevés, et l'usage de sa main à un manchot.
Ils allongèrent aussi la jambe d'un boiteux. Une femme vint
leur demander la guérison de son fils, enfant de seize ans, possédé
d'un démon qui, entre autres maléfices, lui faisaitmanquer l'école.
Elle s'en fut, nantie d'une lettre de menaces pour le démon, qui
se trouvait écrite d'avance.
En dehors de ces séances, Apollonios eut avec les sages des con-
ciliabules secrets où l'on traitait d'astrologie, de divination et de
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIOS DE TYANE 521
sacrifices. Mais Damis en était exclu. Il sut toutefois qu'Iarchas
avait donné au philosophe sept anneaux, portant chacun le nom
d'une planète et correspondant à un jour de la semaine.
Apollonios resta quatre mois chez les Brahmanes. Ils lui pré-
dirent à son départ que, de son vivant même, il paraîtrait un dieu
à la plupart des hommes. Il ne demandait pas mieux que de le
croire. Arrivé sur les rivages de la mer Rouge, il eut la surprise de
la trouver bleue, d'où il conclut que son nom venait d'un homme,
et non de sa couleur.
Le sage était au comble de ses vœux. Il possédait la science uni-
verselle et le don des miracles. Il ne tarda pas à le montrer.
Au moment de s'embarquer, Apollonios avait écrit aux Brah-
manes.
Apollonios à larchas et aux autres sages, salut.
.Je suis arrivé chez vous par terre, et vous m'avez donné la mer ; mais
aussi, me faisant participer à votre sagesse, vous m'avez donné le moyen de
marcher dans le ciel. Je m'en souviendrai même devant les Grecs, et je
participerai à vos entretiens, comme si vous étiez présents, si je n'ai pas
bu vainement à la coupe de Tantale. Adieu, vrais philosophes.
Il passa quelque temps dans l'île de Paphos,où il vénéra l'image
d'Aphrodite et donna des instructions aux prêtres sur les céré-
monies. Il partit ensuite pour llonie. Des rumeurs flatteuses l'y
accueillirent : plusieurs oracles proclamaient son extrême sagesse
et engageaient les malades à venir lui demander leur guérison. Sa
réputation, son costume, son régime excitaient la curiosité ; des
artisans quittaient leurs boutiques pour le suivre. Il reçut même
des députations de villes qui lui offraient l'hospitalité (1). Il se
rendit à l'invitation de Smyrne, sa prédication à Ephèse, en dépit
d'une jolie parabole, n'ayant trouvé nul écho. Mais les Ephésiens
le rappelèrent bientôt : leur ville, seule de toute la région, était
désolée par la peste. « Allons ! » s'écria-t-il. Dans linstant, il
était à Ephèse, « comme Pythagore se montra en même temps à
Thurium et à Métaponte. « Son premier soin fut de rassurer la
population en promettant d'arrêter le fléau sur-le-champ. Ayant
dit, il la mena toute au théâtre. Il remarqua dès l'abord un vieux
mendiant, qui clignait artificieusement des yeux. C'était le men-
diant classique, vêtu de haillons, et porteur d'une besace pleine
de croûtes de pain desséchées : « Frappez cet ennemi des dieux,
s'écria le sage, et jetez-lui autant de pierres que vous pourrez. »
(1) Et non le droit de cité, comme traduit Chassang (IV, 1, p. 141).
522 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le pauvre vieux prit la posture des suppliants et fit son possible
pour émouvoir la foule, qui restait d'abord hésitante. Les instances
d'Apollonios amenèrent enfin quelquesassistants à jeterdespierres
au suspect. Celui-ci ouvrit alors tout grands des yeux flamboyants
et sa colère, pourtant assez légitime, fit voir à tous que c'était un
démon. Sa lapidation fut vite achevée ; mais, quand on écarta les
pierres qui le couvraient, on vit à sa place un chien enragé, de la
taille « du lion le plus grand ». Il était écrasé, bien entendu. Les
Ephésiens délivrés de la peste érigèrent à cet endroit une statue
d'Hercule « repousseur de maux ».
Après ce prodige, Apollonios, jugeant qu'il n'avait plus rien à
faire en lonie, se dirigea vers la Grèce. Il s'arrêta dans la plaine
de Troie. Après avoir ofïert des sacrifices non sanglants aux
ombres des Achéens, il renvoya ses compagnons, leur annonçant
son intention de passer la nuit sur le tombeau d'Achille. Resté
seul, au lieu de creuser une fosse et d'y verser le sang des vic-
times, comme Ulysse dans Homère, il invoqua le héros en termes
analogues à ceux dont se servaient les Brahmanes à l'occasion :
Achille, la plupart des hommes affirment que tu es mort, mais moi. je ne
suis pas de cet avis, pas plus que Pythagore, l'ancêtre de ma sagesse. Si
nous disons vrai, montre-nous ta figure ; car tu recevrais un grand secours
de mes yeux, si tu te servais de leur témoignage pour montrer que tu \ ;-;.
Alors, la terre trembla légèrement, et un jeune homme parut,
vêtu de la chlamyde thessalienne. Il mesurait cinq coudées, mais
sa taille, peu à peu, grandit jusc[u"à douze. Il n'avait pas l'air
dun fanfaron : sa mine était imposante et radieuse à la fois ; sa
bf'auté augmentait avec sa stature. Sa chevelure n'avait jamais
été coupée ; ses joues gardaient encore leur premier duvet.
Son entrée en matière fut des plus gracieuses : « Je suis heureux
de te trouver, dit-il, car, depuis longtemps, j'avais besoin d'un
homme tel que toi. » Il avait, en effet, quelque chose à demander.
D 'puis bien des années les Thessaliens ne lui faisaient plus d'of-
frandes, et le héros vindicatif méditait un châtiment. La deuxième
demande, aussi noble que la première, était qu' Apollonios ren-
voyât un de ses disciples, Antisthène de Paros, qui avait le tort
d'être Troyen. Le sage se conforma scrupuleusement aux désirs
du fantôme. Sa docilité fut d'avance récompensée pardes révéla-
tions sur la guerre de Troie qui lui parurent inédites, mais qu'un
lecteur de l'Héroïque ne jugerait pas très neuves. Enfin le héros
chargea son visiteur de reniettre en étatla iombe de Palamède, en
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 523
relevani la statue de cette infortunée victime d'une erreur judi-
ciaire. Puis, « le chant du coq mit en fuite le bouillant Achille ».
Apollonios débarqua au Pirée dans le temps des mystères
d'Eleusis. Il jugea bon de s'y faire initier. Mais l'hiérophante
refusa cette faveur à « un magicien », dont la pureté religieuse
lui état suspecte. Le sage répondit sans se troubler :
Le plus grand reproche qu'on pût m'adresser, lu ne me l'as pas encore
fait : c'est qu'étant bien mieux informé que toi des mystères, je suis venu
me faire initier comme si ta sagesse dépassait la mienne.
Chacun loua la dignité de cette réponse. L'hiérophante, voyant
qu'il avait la majorité contre lui, changea de ton : « Je vais t'ini-
tier, dit-il, car tu as l'air d'un sage. » C'est où le prophète l'atten-
dait : « Initié, reprit-il, je le serai, mais par un tel. » Et il donna le
nom de l'hiérophante qui devait, en effet, succéder dans quatre
ans à son insulteur.
Pour achever la leçon, il fit une conférence sur le culte des
dieux, indiquant le genre d 'offrande qui agréait le mieux à chacun
et le moment du jour ou de la nuit propice aux libations, aux
sacrifices, aux prières. Il entrait dans des détails minutieux et qui
peuvent sembler puérils. Par exemple, il invita ses auditeurs à
verser le liquide propitiatoire du côté de l'anse, car ce n'est pas de
ce côté qu'on boit. A cette observation un jeune homme d'allure
efféminée éclata d'un rire épais et grossier. Apollonios vit aussitôt
dans cette incongruité le signe d'une possession démoniaque. Sous
le regard du sage, le démon poussa bientôt, en effet, des cris
d'épouvante et de douleur, comme s'il eût été sur un chevalet. Il
promit à la fin d'abandonner sa victime. Mais Apollonios, du ton
d'un maître qui semonce un esclave incorrigible, exigeait une
marque de ce départ : « Je renverserai telle statue ! » offrit le dé-
mon. Il montrait une de celles qui bordent le portique de lAr-
chonte-Roi. Elle chancela d'abord, puis tomba : je suppose que
les spectateurs s'étaient écartés à temps. Le possédé se frotta les
yeux comme s'il s'éveillait ; il rougit de se voir le point de mire
d'une foule, et reprit les allures d'un adolescent doux, simple
et bien élevé. Il quitta dès lors ses vêtements élégants et prit le
manteau du philosophe. Conversion d'autant plus louable qu'il
descendait d'Alcinoos, Roi des Phéaciens.
Non content de gagner les individus, Apollonios entreprit de
corriger les mœurs publiques. Invité oificiellement à un combat
de gladiateurs, il refusa de s'y rendre :
524 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Je m'étonne, écrivit-il aux autorités, que la déesse [Athéné] n'abandonne
pas encore l'Acropole, quand vous répandez sous ses yeux un sang comme
celui-là. Il me semble qu'en continuant dans cette voie, pour les Panathé-
nées, vous ne lui offrirez plus des hécatombes de bœufs, mais d'hommes.
Et toi, Dionysos, après une telle effusion de sang, tu fréquentes encore
ton théâtre ? C'est là que les sages Athéniens te font des libations ? Pars
toi aussi, Dionysos, le Cithéron est plus pur.
Continuant ses prédications ambulantes, le philosophe parvint
à Corinthe. Il y fit la connaissance du cynique Démétrius, qui,
non content de recueillir avec transport ses enseignements, lui
céda quelques-uns de ses meilleurs disciples. De ce nombre était
Ménippe, un beau garçon de vingt-cinq ans, tourné comme un
athlète. Il venait de se fiancer à une Phénicienne riche et sédui-
sante, qui habitait un faubourg de la ville. Apollonios fut de la
noce :
La vaisselle d'or et d'argent, et tout le mobilier, sont à quide vous deux ?
demanda-t-il. — A ma femme, expliqua Ménippe sans aucune gêne, car
voilà tout mon bien.
Et il montrait son pauvre manteau. Alors Apollonios s'adres-
sant aux convives :
Avez-vous vu les jardins de Tantale, qui, tout en étant, ne sont pas ? — Oui,
dans Homère, répondirent-ils ; car nous ne sommes pas descendus aux
enfers. — Vous n'avez pas autre chose sous les yeux. Tout ici n'est que
fantasmagorie ; et la jolie mariée, savez-vous ce qu'elle est ? Un vampire
femelle !
Ces propos, peu habituels dans un repas de fête, embarrassèrent
visiblement la jeune femme :
— Tais-toi donc ' criait-elle ; les philosophes ne savent raconter que des
sornettes.
Ces protestations un peu molles cessèrent quand vases d'or,
argenterie, échansons, marmitons, service et serveurs se furent
évanouis. LEmpiise (on appelait de la sorte, ou encore lamie, les
vampires femelles, à qui, bien plus tard, Paul Féval fit un sort)
fut réduite aux aveux. Apollonios se montra le plus sagace et le
plus implacable des juges d'instruction ; à vrai dire ce n'était pas
la première empuse qu'il rencontrait.
Après cette aventure, la plus célèbre d'ApoUonios, le thauma-
turge se rendit à Olympie. Il trouva sur son chemin une députa-
tion de Lacédémone, qui venait l'inviter à faire un séjour dans la
UN PYTHAGORICIEN THAUMATURGE : APOLLONIUS DE TYANE 525
ville admirée des socratiques et des stoïciens. Mais les jambes
épilées, les cheveux parfumés et les figures imberbes des ambas-
sadeurs annonçaient la décadence. Il s'en affligea et écrivit aux
éphores pour les engager à restaurer les anciennes mœurs. Ils le
firent aussitôt. Ils en furent récompensés par ce billet vraiment
laconique :
Apollonios aux éphores, salut.
Il appartient aux hommes de commettre des fautes, aux gens de cœur
de les reconnaître.
Les Lacédémoniens présents à Olympie lui donnaient des té-
moignages croissants d'admiration, l'appelant le père des jeunes
gens, le législateur de la morale et l'honneur des vieillards. Un
Corinthien offusqué de ces éloges leur demanda s'ils n'iraient
pas jusqu'à lui décerner les honneurs divins : « Oui, répondirent-ils,
par les Dioscures, ils sont tout prêts ! » Mais Apollonios les dé-
tourna de ce projet, car il craignait d'exciter l'envie.
L'accueil de Sparte fut tel qu'il pouvait l'espérer ; aussi se
prêta-t-il de la meilleure grâce du monde à conseiller les magis-
trats :
— Gomment faut-il honorer les dieux ? lui demandèrent-ils. — Comme
des maîtres. • — Et les héros ? — Comme des pères. — Et les hommes ? —
Cette question n'est pas laconienne. — Que penses-tu de nos lois ? — Ce
sont d'excellents professeurs, mais les maîtres auront de la réputation si
leurs élèves ne se relâchent pas. — Quel avis nous donnes-tu sur le cou-
rage ? — Et que ferez-vous du courage ?
Cette vertu n'était, en efïet, plus guère nécessaire à une cité
asservie. Les autorités reçurent précisément une lettre de blâme
où l'Empereur leur reprochait l'abus de la liberté. La réponse à
donner les divisait. Apollonios les tira d'embarras par cette
remarque : « Palamède a inventé l'alphabet pour permettre, non
seulement d'écrire, mais de savoir ce qu'il ne faut pas écrire. »
Les Lacédémoniens ne répondirent donc pas à César, évitant ainsi
l'eiïronterie et la servilité.
(A suivre.)
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres-
IX
Les Romans.
Tous les écrivains dont nous allons parler dans ce chapitre n'ont
pas écrit en latin. Nous croyons cependant devoir les mentionner
parce que leur morale ou fait mieux comprendre, par opposition,
celle de nos auteurs, ou s'est inspirée aux mêmes sources antiques.
Nous insisterons davantage, cela va de soi. sur ceux qui ont écrit
en latin, tel Geoffroy de Monlmoulh ou André le Chapelain.
Comme notre but est totalement différent de celui de l'historien
de la littérature, nous diviserons les romans en trois classes : les
contes gallois, les légendes épiques et les romans courtois, car ce
classement correspond à trois types de morale.
Les contes gallois nous ont été rendus accessibles par la belle
traduction de .1 . Loth (1 ), et leur lecture est fertile en instructives
surprises. Nous constatons d'abord que les mœurs sont restées
foncièrement païennes dans un décor chrétien. On parle bien de
baptiser, et les dieux antiques, quand ils ne sont pas trop com-
promis, deviennent des saints, mais les âmes restent très rudes
et elles ne croient guère qu'à la force brutale. Elles sont des
habitantes de la jungle. En outre la croyance au merveilleux le
plus fantastique rend impossible toute conception tant soit peu
rationnelle de la vie. Parcourons l'un des petits récits, si alertes et
si remplis de détails, Math, fils de Mathenwy, qui aurait été la
rédaction écrite au xii*" siècle, d'un vieux conte populaire.
Math est le maître de toute la région nord du pays de Galles,
il ne peut vivre qu'à la condition que ses deux pieds reposent dans
le giron d'une vierge, à moins toutefois que le tumulte de la guerre
ne s'y oppose (2). Or il avait deux neveux qui tombent amou-
(1 ) J. Loth, Les mabinogion el autres romans gallois, 2 vol., Paris, 1913.
(2) Voici la note que met .) . Loth ( I, p. 1 75, ii. 2) : Parmi les fonctionnaires
de la cour, figure, dans les Lois, le Troedia-we ou porte-pied. Son ofiice con-
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 527
reux de la pucelle, et celle-ci déclare au roi :« Seigneur, cherche
une vierge pour supporter tes pieds maintenant ; moi je suis
femme. — Qu'est-ce que cela veut dire ? répond-il. — On m'a
assaillie et l'attaque est venue de tes neveux. Ils m'ont fait vio-
lience, et à toi honte.» Là-dessus, le roi change les coupables en
un cerf et une biche : vous ferez désormais un couple et vous au
rez les instincts des animaux dont vous aurez la forme. Vous au-
rez un petit à l'époque accoutumée pour eux. Dans un an, vous
reviendrez auprès de moi. De fait, ilsreviennentavecunbeau petit
faon. «Le petit, dit le roi, je le garde, je l'élèveraietjele ferai bap-
tiser ; quant à vous, vous serez sanglier et truie » ; un coup de ba-
guette et la transformation est opérée. Un an après, les neveux
reviennent avec un petit sanglier, que le roi garde encore pour
le faire baptiser et les parents deviennent loup et louve, et ils ont
un petit louveteau que le roi garde toujours pour le faire baptiser.
Quant au loup et à la louve, leur châtiment est fini, et Math leur
redonne leur propre chair : « Hommes, si vous m'avez fait tort,
vous avez assez souffert et vous avez eu la grande honte
d'avoir des enfants l'un de l'autre. » Et le roi leur promet, avec
la paix rendue, son amitié ; puis de nouveaux événements
se déroulent, toujours aussi extraordinaires. Math et son
neveu Gwydyon unissent leurs talents magiques et avec les fleurs
du chêne, celles du genêt et de la reine-des-prés ils forment la pu-
celle la plus belle et la plus parfaite du monde (p. 199). Tout le
monde est plus ou moins magicien dans ces contes. S'agit-il d'ob-
tenir des porcs d'une espèce nouvelle dans l'île et dont la chair est
meilleure que celle des bœufs (p. 179), Gwydyon a recours à des
artifices. Il fait paraître douze étalons, douze chiens noirs ayant
chacun le poitrail blanc, avec leurs douze colliers et leurs douze
laisses que tout le monde eût pris pour de l'or. Les douze chevaux
portent douze selles, et partout le fer est remplacé par de l'or ; les
brides sont en rapport avec les selles. L'échange de ce brillant
équipage est accepté, et Gwydyon dit aussitôt à ses compagnons :
«Il faut marcher en toute hâte, car le charme ne dure que vingt-
sisie à tenir le pied du roi dans son giron, depuis le moment où il s'assoit
à table jusqu'au moment où il va se coucher ; il doit gratter le roi, et défendre
le roi, tout ce temps, contre tout accident. 11 a sa terre libre, sa toile et son
drap du roi, et un cheval aux frais du roi. Il mange au même plat que le roi,
le dos tourné au feu. Son sarhaet, compensation pour outrage, est de 120
vaches payées en argent. Sa valeur personnelle est de 126 vaches, avec aug-
mentation possible. Il peut protéger un coupable en le faisant sortir depuis
le moment où le roi met le pied dans son giron jusqu'au moment où il se re-
tire dans sa chambre.
528 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
quatre heures, et dans un jour chiens et chevaux disparaîtront,
alors on lèvera des armées pour nous poursuivre. »
Le monde des Mabinogions n'a pas de loi : tantôt un homme se
transforme en aigle (p. 205), tantôt un bateau sort des flots et des
algues deviennent du cuir de Cordoue ; aussi une science physique,
même élémentaire, est-elle impossible, et, pour la même raison,
une morale. Si les êtres n'ont pas de nature fixe, comment pour-
raient-ils avoir une destinée ? Ils sont à la merci des sorts que leur
lancent des sorciers bons ou méchants, et leur unique ressource
c'est de devenir à leur tour magiciens. Une seule idée morale ap-
paraît : un grand amour de la race galloise ;les conteurs sentent
leur nation environnée de nombreux périls. Ils sentent son indé-
pendance menacée, aussi se plaisent-ils à exalter les vertus guer-
rières. Ils font l'éloge des prouesses des héros antiques qui sont les
ancêtres du peuple gallois ; ils expliquent leurs défaites et ils an-
noncent la venue de sauveurs. Les Gallois d'Ecosse sont si coura-
geux que seule la trahison peut les vaincre (II, 306). La première
félonie livra un de leurs rois aux Romains ; et les deux autres eurent
lieu au douzième et au treizième siècle : «Ce sont ces trois trahi-
sons qui causèrent la défaite complète de la nation des Cymry ; il
n'y avait que la trahison qui pût venir à bout d'eux.» La même
affirmation est souvent répétée : Trois traîtres furent cause que
les Saxons enlevèrent la couronne d'Ecosse aux Cymry (II, 312),
L'un fut Gwrgi Garwlwyd qui, après avoir goûté de la chair hu-
maine à la cour d'Edelfflet,roi des Saxons, en devint si friand qu'il
ne mangea plus d'autre viande ; c'est pourquoi il s'allia, lui et ses
hommes, avec Edelfflet. Il faisait de continuelles incursions chez
les Cymry et enlevait autant de jeunes gens mâles et femelles
qu'il en pouvait manger chaque jour ; tous les hommes sans foi de
la nation des Cymry le rejoignaient lui et les Saxons, et trouvaient
là butin et dépouilles enlevés à leurs compatriotes. Le second
traître fut Medrawt qui s'unit, lui et les siens, aux Saxons pour
s'assurer la royauté contre Arthur. Enfin le troisième fut Aeddan
qui se fit Saxon avec ses hommes, dans toute l'étendue de ses
domaines, afin de continuer à vivre de désordres et de rapines
sous la protection des Saxons. « Sans ces trahisons, les Saxons
n'auraient pas pu enlever l'île aux Cymry. )>
Exaltation des vertus guerrières, voilà le tout de la morale des
Mabinogions, et le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un per-
sonnage célèbre, c'est de l'appeler « maître dans l'art de la guerre,
professeur de guerre ^ (I, 13). L'individu n'apparaît donc pas
comme possédant une personnalité morale ; sa grandeur unique
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 529
réside dans le peuplegalloisdontil descend etqu'ilconduit à la vic-
toire. Toutefois, on ne doit pas exagérer cette fusion de l'homme
dans le tout, car déjà apparaissent quelques-uns des caractè-
res qui feront plus tard la beauté et la gloire du citoyen de la libre
Angleterre. Ces récits nets et vivants dénotent, malgré les inces-
santes transformations magiques, une vue très aiguë du réel ; en
outre ils sous-entendent parfois une législation qui demeure la
grande gloire des Gallois (1).
Alliance du sentiment très vif desmystèresinsondablesd'une na-
ture qui déborde toujours les lois conceptuelles que nous voudrions
lui imposer, avec une vision très précise des faits ; sentiment civi-
que non moins vif, qui engendre naturellement des lois bien adap-
tées à la société : n'est-ce pas déjà les annonces de « l'esprit an-
glais » ? Une seule besogne reste à faire, introduire de la mora-
lité dans le mysticisme extravagant des romans gallois.
Les chansons de geste (2) sont probablement nées des cantilènes
ou chants guerriers qui se perpétuaient de bouche en bouche et
célébraient quelque haut fait. Si les trouvères eurent l'idée de
prendre ces traditions orales un peu courtes pour matière de longs
poèmes, c'est qu'ils avaient lu les écrits que l'on regardait alors
comme de véritables histoiï'es, je veux dire, VEnéide de Virgile et
la Thébaïde de Stace. Ils aspirèrent eux aussi à être, comme Vir-
gile, les historiens des grands gestes du passé ; et ils se crurent obli-
gés de narrer en vers, car les grandes actions exigent un style
noble, nous assure Guibert de Nogent.
Et leurs auditeurs les écoutèrent avec grande joie. D'abord les
détails grotesques les faisaient rire aux éclats, comme aujour-
d'hui une grosse blague, narrée à la chambrée met les soldats en
liesse :
Avant de succomber, nous raconte Guillaume Fiérebrace, le géant me dé-
charj,'a sur le heaume un coup d'épée qui en fil voler les pierres et en trancha
le nasel. .le vis voler devant moi le bout de mon nez, que je dus ramasser de
mes mains. Le diable emporte le médecin qui le rajusta : il lit si mal sa besogne
qu'aujourd'hui encore on m'appelle Guillaume au Court Nez.
(1) J. Loth, 1, 5, note I : « Au point do vue intellectuel, les Lois sont le plus
grand titre de gloire des Gallois. L'éminent jurisconsulte allemand, Ferd.
Walter constate qu'à ce point de vue les Gallois ont laissé bien loin derrière
eux les autres peuples du Moyen Age. Elles prouvent chez eux une singu-
lière précision, une grande subtilité d'esprit et une singulière aptitude à la
spéculation yjhilosophique. »
(2) Sur les chansons de geste, voir les excellentes pages (284-350) de G.
Cohen dans ÏArl du Moyen Age, par Réau et Cohen, Paris, 1935.
34
530 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
De telles plaisanteries amuseraient encore beaucoup de rudes
guerriers au cœur simple. Enoutre, le&chatelains étaient fiers d'en-
tendre narrer les prouesses d'un ancêtre dont ils ne connaissaient
guère que le nom. Leur horizon s'élargissait ; ils n'avaient jus-
qu'alors appris qu'à manier les armes et à faire valoir leurs terres ;
l'épée leur était plus familière que les vieux grimoires et les par-
chemins ; aussi étaient-ils heureux d'apprendre (pi'ils étaient re-
liés à une antique tradition ; ils s'incorporaient les vertus des
aïeux et prenaient conscience de leur noblesse. Vraiment, ils for-
maient un auditoire idéal, ces rudes batailleurs ; le poète histo-
rien pouvait ajouter, broder et même inventer : plus il embellis-
sait et plus il était cru d'enthousiasme.
Dans ces poèmes héroïques, composée pour de nobles soldats,
un caractère rationnel apparaît, la nature n'est plus fantastique,
comme dans les contes gallois ; sans doute, il existe encore des
« sorts», mais qui donc, au xii^ siècle, aurait osé nier leur existence ?
Seulement ces maléfices-ne sont plus quotidiens et un homme ne
se change plus, pour un oui ou un non, en louve ou en aigle. Si les
pierres conservent encore des propriétés qui nous semblent extra-
ordinaires, c'est que la science d'alors, - — lisons le lapidaire de
l'évêque Marbode, — permettait ces affirmations. Le monde de-
vient plus stable, avec des lois à peu près constantes, une mo-
rale est possible ; et, de fait, nous entrevoyons dans les chansons
de geste la formation d'une conception morale assez cohérente.
Le grand, et même l'unique devoir, c'est le respect de la parole
donnée ; le vassal doit la fidélité à son suzerain et ce dernier doit
protection et aide. Sans doute les chansons de geste célèbrent avec
admiration des révoltes contre le roi légitime, à tel point que Gus-
tave Cohen (loc. cit., p. 296) a pu très justement classer tout un
lot de romans sous le titre de « cycle des barons révoltés »; mais,
môme en ce cas, le principe féodal reste sauf : si les baronsse ré-
voltent, c'est que le roi a violé le contrat. Voici ce que dit le Guil-
laume Fièrebrace ou Court Nez (trad. Jeanroy ; Paris, Boccard,
1924 ; page 32):
Comtes et barons, vous l'entendez ! je vous prends tous à témoin de la
façon dont le roi Louis récompense ses serviteurs. Le marquis Déranger avait
une dette à vous payer ; mais il la paya : un jour, dans un combat contre les
Sarrasins, vous étiez tombé de cheval, sire roi ; déjà entouré de toutes parts,
les épées se levaient sur vous. Le marquis Déranger survient, vous dégage,
vous offre son cheval et vous tient l'étrier : et nous vous vîmes fuir alors,
rapide comme un lévrier. Mais nous vîmes aussi détrancher le marquis sans
pouvoir le secourir. Voilà ce que tout le monde sait et ce que vous oubliez.
Nous savons aussi que de ce preux est resté un jeune enfant, que vous voulez
déshériter. Et Guillaume se déclare prêt à trancher la tête à quiconque accep-
terait les terres de cet orphelin. Alors le roi, un peu gêné et qui voudrait
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 531
bien être à Orléans on à Chartres, propose le quart de la France, le quart des
abbayes et des évêchés, des marchés et des villas, le quart des chevaliers,
des écuyers et des sergents, le quart des femmes mariées et des pucelles.
Nouvelle explosion de Guillaume : Non, je n'accepterai pas ces dons. Je ne
veux pas que les gens se poussent du coude en me voyant passer et disent :
Voyez, celui-ci est Guillaume, celui qui a mis son seigneur à sec. Il lui a pris
la moitié de son royaume, et, à cause de lui, le roi de France n'a plus de quoi
manger son saoul. Finalement, sire Guillaume demande Nîmes aux tours
aiguës. Orange redoutée des chrétiens, la marche d'Espagne, Tortose et Por-
paillart-sur-Mer. — Mais ce sont les Sarrasins qui y commandent. — N'im-
porte, je les chasserai ; et d'une voix claire il crie : voici ce que je dis aux pau-
vres bacheliers dont les chevaux boitent, dont les vêtements sont en loques ;
s'ils ont servi jusqu'ici des seigneurs riches, qu'ils viennent à moi, qu'ils
m'aident à étendre le royaume de Dieu : je leur donnerai bourgs et villes,
donjons et châteaux, or rouge et argent clair. A moi les pauvres, les hardis,
qui veulent gagner.
Voilà certes le baron qui réalise l'idéal moral des chansons de
geste. Il ne veut dépouiller ni son roi ni son seigneur, ni ses pairs ;
ce qu'il possédera, il ira le conquérir avec son épée aux Sarrasins
impies. Il s'enrichira et il étendra sur terre le royaume de Dieu.
Enfin il sait lancer le cri de tous les conquérants, l'appel au pillage.
Une semblable morale, qui est celle de toute armée en campagne,
tient la force en haute estime et méprise comme faiblesse toute
miséricorde. Une offense ne doit jamais être oubliée ; et le roman
de Girart de Roussillon est dominé par l'exercice du droit de ven-
geance « auquel participe tout le lignage delà victime et où est
engagé celui entier de l'offenseur » (1).
Le pardon ne s'impose qu'envers le suzerain légitime. A Girard
de Roussillon, en révolté contre son empereur Charles, un ermite
déclare : Brave homme, je sais qui t'a fait tomber si bas : c'est
l'orgueil de ces démons cornus qui furent précipités du ciel. Tu
étais un comte de grande valeur, et maintenant péché et orgueil
t'ont abattu ; tu viens de m'avouer que si tu peux jamais avoir un
cheval, lance et écu, tu occiras ton seigneur en bois épais. En ta
jeunesse tu as fait des folies,
et maintenant tu veux encore tuer ton seigneur direct, mais alors tu ne
trouveras plus clerc ni saint homme, ni évêque,ni pape, ni docteur qui con-
sente jamais à te donner pénitence. La théologie et les auteurs nous montrent
dans la loi du Rédempteur quelle justice on doit faire d'ini traître. On doit
l'écarteler avec des chevaux, le brûler sur le bûcher, et là où sa cendre tombe
il ne croît plus d'herbe, et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y
dépérissent (2).
Le roi peut être fautif, il faut alors lui résister, mais se venger,
(1) L'arl du Moyen Age, p. 304.
(2) Girard de Ftoussillon, trad. P. Meyer, p. 288, Paris, 1884.
532 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
non. C'est l'oint du Seigneur et sur sa personne resplendit l'au-
réole des consacrés.
Le caractère religieux que l'Eglise conférait aux rois leur a été
d'un grand secours dans l'accomplissemeni. de leur tâche, qui
était d'unifier le pays. D'ailleurs si tous, même leurs ennemis, res-
pectaient, au moins théoriquement, leur suprématie ; si les petites
gens croyaient dès le milieu du xii^ siècle que leur attouchement
guérissait les écrouelles, n'est-ce pas signe qu'ils incarnaient déjà,
aux yeux des seigneurs et des vilains, l'âme collective de la France
future? Et une telle conviction prenait nécessairement, dans une
société aussi imprégnée de croyances religieuses, une l'orme théo-
logique : le roin'étaitni laïc, ni clerc, c'était unhommehors cadre,
et sa vie était sacrée.
Dans les chansons de geste nous voyons vivre un christianisme
assez grossier, mais très sincère. Dieu agit continuellement parmi
les hommes, il prend part à leurs querelles et sait défendre le bon
droit. Un preux loyal est invincible car Dieu combat avec lui.
Pierre de Mont-Raber (1) « s'est battu sept fois en combat judi-
ciaire, sans qu'une seule fois, les serments jurés, son adversaire
n'ait été contraint à quitter le pré, mort ou vaincu ». Cette pré-
sence active de Dieu facilitait singulièrement la tâche des justi-
ciers, ils n'avaient qu'à ouvrir un duel judiciaire, et aussi, car tel
était le bon justicier au Moyen Age (2), à recevoirde grosprésents.
Des paroles ou des actes ont souvent une valeur magique. Dame
Aelis (3) veut détourner son fils d'aller conquérir une terre oij ja-
mais ses ancêtres n'ont eu droit. Il résiste. « Mauvais fils, fasse le
Seigneur Dieu dans le ciel que tu ne reviennes de cette guerre ni
sain, ni sauf, ni entier. » Raoul lève les épaules, et pourtant la
malédiction d'une mère ne s'efface plus et il faudra qu'un jour il
ait la tête tranchée. Certains mots sont ineffaçables et ils produi-
sent ce qu'ils signifient ; croyance très vieille, très antérieure aux
chansons de geste et qui est loin d'être disparue de nos jours.
Un fait bien significatif sur le matérialisme moral des romans,
c'est le serment d'Iseult ; l'épouse infidèle est soumise par son
mari, le roi Marc, à l'épreuve du fer rouge ; si elle est restée chaste
elle pourra porter sans dommage le tison, si elle est adultère ses
mains seront calcinées.» Je jure, dit-elle, que je n'ai jamais été
entre les bras d'aucun homme, sauf ceux de mon époux et aussi,
(1) Girard de Roussillon, trad. P. Meyer. p. 126.
(2) Paul .Meyer, introduction à G. de H., p. lxi.
(3) Raoul de Cambrai, adaptation Tuffrau, p. 47.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 533
ajoute-t-elle en souriant, ceux de ce pauvre pèlerin qui m'a portée
pour me faire gagner le rivage. «Ce pèlerin, c'est Tristan déguisé.
Certainement Iseult est parjure d'intention; elle ne l'est pas ma-
tériellement ; aussi triomphe-t-elle de l'épreuve. Le romancier
concevait-il une distinction entre la matérialité de l'acte et l'in-
tention de la volonté ?
La religion est incorporée tellement intimement aux actions
quotidiennes qu'elle perd un peu de son caractère spirituel. Quand
Guillaume part à la conquête d'Orange, il est suivi de trente mille
vaillants chevaliers, et aussi de trois cents sommiers, qui portent
calices et ciboires, missels et psautiers, chapeset amicts, encensoirs
et croix : quand les nôtres arriveront sur la terre maudite, ne faut-
il pas, en effet, que des mahomeries ils fassent des rnoutiers et que
la messe ^ soit chantée (.Jeanroy, 40). La religion est le décor né-
cessaire de la vie militaire, mais elle n'est qu'un décor. Le prêtre
s'il est craint un peu comme sont craints les sorciers est peu es-
timé.» Vous souvient-il, sire Louis, ôfils du meilleur roi qui fut ja-
mais, s'écrie Guillaume Fièrebrace, vous souvient-il du jour où
votre père voulait faire de vous un roi. Vous hésitiez et les Fran-
çais, voyant que vous ne valiez pas cher, voulaient faire de vous
un moine ou un abbé, vous eussiez chanté matines et sonné les
cloches. )' En effet un moine à la tête rasée fait triste figure devant
un chevalier casqué.
Quand Guillaume Fièrebrace se retire dans un monastère, il
devient vite la terreur de tous les religieux. Le sommelier tout
éclopé paraît devant l'abbé : voici lesclésducellier, qu'elles aillent
à tous les diables. Hier j'étais bien portant, mais j'eus la folie de
refuser du vin au sire Guillaume. .\ussitôt il sauta sur moi et
me lani-a contre un pilier, 'si bien qu'aujourd'hui je ne puis mar-
cher sans béquille. Honni soit moine qui se fait tant redouter. Et
ce moine terrible fait des miracles ; ayant arraché la cuisse de son
sommier afin de mieux assommer des larrons, il se met à prier : « Dieu
guéris ce pauvre cheval », et la cuisse est remise en place. Voilà
certes un miracle énorme qui devait fort amuser nos chevaliers.
Entendez le récit de la mort du saint neveu de Guillaume, l'en-
fant Vivien. Ce bon jeune homme était entré en Espagne avec ses
compagnons ; « ils gâtent la terre sarrasine, ils tuent les femmes et
massacrent les enfants » (p. 78). Sept ans durant il a mené cette
vie, ne cessant d'occire Sarrasins et Persans ; mais il a fait le vœu
imprudent de ne jamais reculer, et un jour il est accablé ; il ago-
nise au pied d'un arbre, et son oncle Guillaume le soigne. Le comte
prend dans son aumônière un peu du pain que le prêtre consacre
534 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sur Tautel ; puis il se confesse à son oncle. Son plus grand péché,
le seul dont il a remords, c'est d'avoir reculé de quelques pas, il
craint d'avoir enfreint son vœu : « le Dieu tout-puissantt'a déjà
pardonné», dit Guillaume, et Vivien incline sa tête et «son âme
s'envola. Dieu la recueillit et lui donna asile en son paradis par-
mi les anges » (p. 89).
La religion des chansons de geste est sincère et vivace, mais
elle est celle que peut avoir une armée rude et batailleuse ; des
conseils que saint Bernard donne aux Templiers, elle retient sur-
tout la maxime que tuer l'infidèle est œuvre pie. Aussi oublie-t-elle
toutes les vertus que recommande le Sermon sur la montagne.
Leurs héros font scrupuleusement maigre le Vendredi Saint, mais
ils tuent sans remords. Raoul de Cambrai apprend que les bour-
geois d'Origny avaient châtié deux soldats pillards de son ar-
mée ; il entre en fureur et décide de saccager la ville ; le Seigneur
l'abandonnerait s'il ne prenait vengeance de ces gloutons riches
et orgueilleux. Comme les bourgeois ne se laissent pas intimider, il
jure de se faire tonsurer comme un moine si tous ne sont pas morts
avant ce soir. L'incendie est allumé, les salles s'enflamment, les
solives craquent, les planchers s'effondrent, les tonneaux d'huile
et de lard prennent feu en crépitant dans les lardiers. Les enfants
brûlent dans les berceaux. L'auteur, il est vrai, blâme Raoul, car,
la veille, il avait promis à l'abbesse d'épargner le bourg ; cepen-
dant notre poète continue, avec une certaine admiration, le récit
des exploits de son héros. Les nonnes, réfugiées dans leur moutier,
sont poursuivies par la flamme et la chaleur devient si ardente
entre les murailles qu'elles perdent la vue et l'ouïe ; elles meurent
toutes, étouffées. Et le fils de l'abbesse jure de venger sa mère, il le
fera, mais à contre-cœur et il sera blâmé, car Raoul est son suze-
rain et un « homme » ne doit pas lever la main contre son Sire,
(R. de Cambrai, édit. Tuffrau, p. 63.)
Tuer n'est guère répréhensible dans les chansons de geste, à
moins qu'on ne tue son seigneur ou qu'on ne viole le droit d'asile.
Girart de Roussillon rencontre cent sergents du roi réfugiés près
d'une croix ; ils étaient intangibles, et malgré la sainteté du lieu,
Girart les tue. « Il n'était pas possible que Dieu n'entrât pas en
courroux contre lui ; et dès lors la guerre tourna au désavantage
de Girart » (P. Meyer, p. 199.) La violation d'un rite ou d''un mot
plus ou moins magiques, voilà qui est impardonnable. Sont-ils
très différents les guerriers d'aujourd'hui qui portent amulettes
ou mascottes ?
Un meurtre est regardé universellement comme légitime ; ce-
LES IDÉES MORALES DU XII<^ SIÈCLE 535
lui des prisonniers ([ui ne peuvent payer rançon, et aussi des pay-
sans ; on inutile les sergents, on détruit les récoltes et on arrache
les vignes. La guerre est intégrale. Pour rendre les hommes d'ar-
mes inoffensifs, onleur coupeunpiedou une main, onleur crève un
œil. (P. Meyer, n'^ 607.) Fouque, neveu de Girart, déclare au roi :
« La guerre de Girart ne sera pas un jeu, il ne s'agira pas d'enlever
des vaches ni des boeufs : le comte ne prendra cité qu'il ne la brûle,
ni si bon chevalier rpi'il ne le pende. » Mais comme le roi déclare
se soucier de ces menaces comme d'un coing, Fouques revient dire
à son oncle : « Je crois bien que cet été il fera moisson sur vos
terres : vous n'avez, bois ni vigne qu'il ne coupe, ni fossé, ni motte,
ni vaste donjon dont il ne convertisse en charbon les charpentes
les plus élevées. » (P. Meyer, n'^» 12I, 132.)
Enfin, ^:. cette folie de meurtre s'ajoute un vice encore plus ré-
pugnant, c'est la cupidité. Onachètetout, d'abord le pardon de ses
péchés par des dons aux monastères, puis la justice. «Lorsque dans
les chansons de geste, nous voyons Charlemagne accorder ses
faveurs à un coquin qui lui a fait un riche présent, nous sommes
d'abord portés à croire qu'il y a eu de la part du poète une inten-
tion satirique. 11 y a simplement peinture des mœurs du temps. »
(Meyer, p. 87.) Nos poètes épi(}ues ont la conscience très large
sur les moyens de se iirocurer de l'argent ; et là encore, ils ne font
que refléter les idées morales du soldat en campav'ue.
Le vilain, on le devine, est méprisé par tous ces soudards ba-
tailleurs. Qu'il resie à sa charrue; c'est l'unique travail que peut
faire cet être inférieur. Certains serfs ont été élevés à la dignité de
chevaliers, ils ont trahi. Dans le couronnement de Louis, Charle-
magne donne à son fils d'excellents conseils :
Quand Dieu fit roi pour peuples gouverner,
Ne le fit mie pour faussement juger.
et encore :
.lamais pauvre homme ne te faut quereller
Et, s'il se plaint, ne l'en dois ennuyer
Mais tu le dois entendre et conseiller.
Et pour l'amour de Dieu lui faire droit.
Par contre, il faut résister à l'orgueilleux, et s'il veut guerroyer,
réunis tes gens, détruis et ravage sa terre.
Si le peus prendre et en tes mains tenir,
.lamais n'en aie en ton cœur de pitié,
Fais-lui plutôt tous les membres trancher,
Brûler au feu ou dedans l'eau noyer.
536 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Que, si tu vis, il le faudra garder
Que de vilain ne fasses conseiller
Fils à prévôt, ni de fils à voyer,
Pour récompense bientôt te trahiraient (1).
Les conseillers-nés sont les barons.
Aristote (2) ne donne pas un autre conseil îi son élève Alexan-
dre :
Se tu crois bien tes homes, ja ne seras bonis.
Et se tu crois tes siers tu seras mal ballis.
Ja sers ne fera bien ki souvent est aflis ;
Au tiere jour u au quart est ses avoirs falis.
Li sages salomon le dist en ses escris :
A paine a-on bon arbre de mauvaise rais.
Riens n'est de tant malvaise, com de sers enricis ;
Quant a de son signor tous les avoirs saisis,
Por ceus à entierer et dès or enfouir ;
L'avoirs, se li sers muert et cil qu'en est saisis,
Ja n'en aura ses sire vallant i parisis.
Les classes sociales ressemblent à des espèces naturelles, elles
dominent les individus et celui qui veut se « déclasser » est blâ-
mable ; il devient un véritable danger social, car il ébranle la
solidité de l'édifice.
Batailler et piller, respecter la parole donnée, ne jamais aban-
donner un compagnon et se tenir toujours prêt à le secourir, dé-
fendre les faibles, veuves et orphelins, surtout les veuves de sol-
dats, car les vilains sont un peu hors de la vraie humanité qui est
composée de soldats ; pratiquer les rites de la religion et se con-
fesser avant de mourir : telle nous apparaît la morale des chansons
de geste. Des chevaliers qui avaient toujours la lance au poing
pouvaient-ils en avoir une autre ?
Nous ne pouvonsrecherchericilesmultiples causes, — efforts de
l'Eglise en faveur de la paix, influence des troubadours proven-
çaux, sou\enirs merveilleux rapportés d'Orient, — qui firent ap-
paraître vers le milieu du xii*^ siècle, un nouvel idéal, l'idéal cour-
tois ; ce serait en effet entreprendre toute l'histoire politique et
économique du siècle. Toutefois, avant d'aborder l'étude de la
morale courtoise, nous voudrions signaler l'écrivain anglais, qui
vulgarisa une idée sans laquelle l'édification de la chrétienté du
(1) Clédat, Chansons de geste, p. 3.S3. Paris, 1899.
(2) Le Roman d'Alexandre, édit. Michelant, p. 2.^50 ; Stuttgart, 1846.
LES IDÉES MORALES DU XII« SIÈCLE 537
siècle suivant aurait certainement été plus difficile, à savoir l'i-
dée d'une origine commune à tous les peuples d'Occident.
Geoffroy de Monmouth (1 ) est un Breton très fier de sa race, et
par suite très humilié de la conquêtenormande ; par sa plume, car
il est moine et ne peut manier l'épée, il entreprend de défendre le
peuple breton que les Normands ont moment anément vaincu.
Il raconte le passé illustre des Bretons et il découvre des prophé-
ties qui lui assurent un avenir non moins glorieux ; mais, — car
Geoffroy est un clerc prudent, — sur un ton modéré atin de ne pas
mécontenter les rois étrangers qui dominent en Angleterre. En
1131, parait l'histoire de Merlin, et en 1136, l'histoire des rois de
Bretagne (2) ; ces ouvrages se donnent comme historiques. L'au-
teur nous raconte que, voulant décrire les origines bretonnes, il
était désol*^ de ne trouver jamais mention ni des rois qui avaient
régné avant Jésus-Christ, ni des hauts faits du roi Arthur ; c'est
alors qu'un de ses amis, l'archidiacre Gautier, homme d'une gran-
de érudition historique, lui prêta un petit livre très ancien, c'est
ce document vénérable dont notre auteur prétend nous donner
la traduction latine.
L'œuvre eut un succès considérable ; non certes que les élucu-
brations de Geoffroy de Monmouth fussent toujours prises au sé-
rieux et le chroniqueur Guillaume de Malmesbury plaint le grand
Arthur d'être tombé entre les mains d'un amasseur de fables, ce
héros était digne pourtant de tenter la plume d'un véritable his-
torien (3). De fait Geoffroy avait une luxuriante imagination et
il avait considérablement enrichi les vieilles chroniques de Gil-
das, de Bède, et cette histoire des Bretons attribuée à Nennius.
Mais c'est le cas de répéter que la légende est parfois plus vraie
que l'histoire ; en créant Arthur le type du héros et en rattachant
à Troie les origines du peuple breton, Geoffroy mettait en circu-
lation des fictions qui allaient avoir une immense influence. Un
type littéraire est né, et Arthur devient le personnage central de
tous les romans de la Table Ronde ; ensuite, personne ne met plus
en doute que les nations d'Occident ont une ascendance commune ;
puisqu'elles ont toutes Enée comme ancêtre, elles sont parentes
(1) Sur Geoffroy, voir Edm. Faral, La légende arlhurienne, ?, vol. Paris,
1929.
(2) Ces deux ouvrages ont été réédités par Edm. Faral, dans le tome l\\ des
Légendes arlhuriennes. L'historiae regum avait déjà été éditée par Giles, Lon-
dres, 1844.
'3) Hic est Artiir de qiw Britoniim nugae hodie deliranl ; dignis plane quem
non fallacea svmniarent fabulae, scd oeraces predicarenl hisloriae. Opéra, édit.
Stubbs, I, p. 11. Londres, 1889.
538 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
etainsi se trouvent légitiméslesefforts sanscessetentés, afin d'uni-
fier la chrétienté latine.
Le roman historique de Gautier de Monmouth conserve l'idéal
moral qui anime les anciennes épopées : grands coups d'épée et
généreuses donations du chef à ses compagnons. Arthur est in-
vincible, il bat les Saxons, il soumet les Ecossais, il conquiert l'Ir-
lande, l'Islande, les Orcades, la Norvège et la Gaule ; puis il con-
voque tous les rois à son couronnement (Gilles, 171 ; Faral, 245).
Les fêtes sont splendides. Accompagné de deux Archevêques, le
roi monte à la cathédrale, quatre rois portant des épées d'or le pré-
cèdent et quatre reines tenant de blanchescolombes précèdent la
reine. Les chants s'élèvent, les orgues jouent et la joie est dans
tous les coeurs. Ajjrès l'office divin, le roi et la reine quittent leurs
lourds vêtements, et ils en prennent de plus légers pour se rendre
aux banquets. Le roi se joint aux hommes et la reine aux femmes ;
car, la coutume troyenne, que les Bretons ont conservée, exige
que les hommes et les femmes mangent séparément. Cet usage
est excellent, les femmes restent chastes et les hommes, par amour
d'elles, deviennent meilleurs. Après le repas, des joutes réunis-
sent les guerriers hors de la ville, ils simulent des combats et ils se
livrent à des jeux équestres, pendant C{ue les femmes, du haut des
murs, s'amusent à exciter en eux les flammes de l'amour.
Arthur montre une générosité de grand chef, il donne de riches
présents aux vainqueurs de ces tournois. Les fêtes durèrent trois
jours. La fête est à la fois classique et enfantine, on la retrouverait
facilement dans maintes chansons de gestes ; toutefois, un élé-
ment nouveau apparaît, le rôle de la femme. Elle demeure hors
des bagarres, elle est chaste et c'est pour son amour que les che-
valiers deviennent meilleurs ; ce sont là des signes qui annoncent
un nouvel idéal moral, que nous aurons bientôt à signaler.
Rome tient une grande place dans le roman historique de Geof-
froy, et avec elle pénètre toute l'antiquité :
Par Hercule, s'écrie Jules César en débarquant en Bretagne, nous sommes,
Romains et Bretons, issus du même sang, puisque nous descendons des
Troyens. Enée, après la chute de Troie, a été notre premier père ; Brutus a été
le leur, Brutus fils de Silvius, fils d'Ascagne, fils d'Enée, mais il me paraît
qu'ils ont bien dégénéré ; placés au milieu de l'océan, hors des limites du
monde, ils ignorent l'art de la guerre (IV, 1, p. 56 ; Faral, III, p. 126).
Ils montrèrent toutefois qu'ils n'étaient pas si négligeables, car
César dut faire trois campagnes, jamais complètement victorieuses.
Quel peuple admirable étaient alors les Bretons, s'écrie Geof-
froy ; « deux fois ils mirent en échec le vainqueur de la terre en-
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 539
tière. Celui à qui l'univers avait dû céder, les Bretons, même con-
traints à la fuite, lui résistaient encore. ))(Farral, II, 157.) Ilsétaient
trop nobles pour rester longtemps sous la domination des Romains
ou des Barbares ; avec leur roi Arthur ils redeviennent libres et
ils instaurent à leur profit un empire plus vaste que celui de la
Rome antique.
Très vieille était la croyance à l'origine troyenne des peuples
d'Occident. Dès le vu® siècle, les remanieurs de la chronique de
Frédégaire avaient abouti à mettre sur pied une légende à peu
près cohérente. EnéeavaiteuunfrèrePhrygas qui fonda le royaume
phrygien ; après la chute de Troie, ses descendants, sous la con-
duite de Francion, vinrent jusqu'au Rhin, où ils établirent les
fondements de l'empire franc (Faral, I, 173). Les Normands ne
demeurèrent pas en reste, et un de leurs chroniqueurs, Dudors,
en son histoire des mœurs et des gestes des premiers ducs nor-
mands, achevée vers 1020, identifie bravement les Danois, dani,
avec les darrfani, c'est-à-dire les Troyens. Unchef Anténor, après la
prise de Troie, remonte, avec 2.500 compagnons, jusqu'au nord
de la Germanie ; il est donc l'ancêtre des Normands.
La vieille chronique bretonne, attribuée parfois à Nennius (1),
contient cette interpolation qui eut par la suite une si grande for-
tune (2).
Les Bretons tirent leur origine et l'étymologie de leur nom des Latinset
des Grecs. Ils descendent deLavinie, fille de Latinus,et d'Enée,filsd'Anchise.
Enée, par Anchise, frère de Priam, descendait de Dardanus, fils de Saturne.
II avait eu pour fils Silvius, issu de son mariage avec Lavinie, et frère d'As
cagne. Silvius eut pour descendant Remus, Romulus et Brutus, tous trois
fils de la prêtresse Rea. Romulus et Remus fondèrent Rome. Brutus, consul,
conquit l'Espagne et occupa l'île de Bretagne. Silvius avait reçu le nom de
Postumus parce qu'il était né après la mort de son père Enée, et il s'appelait
Silvius parce qu'il était né dans les bois, sa mère Lavinie ayant été obligée
de se cacher quand elle était enceinte. Pour cette raison, les rois de Rome
s'appelèrent après lui Silvii, de même que les Bretons s'appelèrent Bretons
du nom de Brutus.
Tous les peuples de l'Occident, Bourguignons et Germains, eu-
rent vite fait de se découvrir une ascendance troyenne ; ainsi, ils
entraient dans le cycle des nations civilisées, car hors de Troie,
ce n'était que barbarie.
L'influence de cette légende fut considérable et ses conse-
il) L'IiislDi-ia Brilonnm, avec les additions de Nennius, a été publiée par
Mommsen, dans les Moruimenta Germaniae, auiores anliquissimi, t. XIII,
Berlin, 1898. — Sur cette édition, voir Faral, Lcg. arlhuriennes, I, 58.
(2) Nous donnons la traduction de Faral, 1, 170.
540 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
quences multiples. Dabord, elle favorisa l'éclosion, vers le milieu
duxii^ siècle, des romans antiques, les romans de Troie, de Thèbes
et d'Enée (1). Comment des seigneurs qui, plus ou moins vague-
ment, avaient entendu parler de leurs ancêtres troyens, n'auraient-
ils pas pris intérêt au récit des hauts faits de leurs ancêtres ? d'au-
tant qu'ils se sentaient bien identiques à ces héros. Enée était
un baron comme eux, armé comme eux et entouré comme eux de
mesnice. Ces romans élargissaient leur horizon; ils continuaient
à sa battre pour le butin, mais ce n'était plus le but unique, ils
voulaient continuer les geste d'Enée et d'Hector. Leurs batailles
s'auréolaient de beauté.
Ensuite, les lettrés, quand ilslisaient Ovide ou Virgile, n'avaient
pas l'impression de fréquenter des étrangers ; c'est de la pensée de
leurs parents qu'ils se nourrissaient. Si Sénèque fut parfois préféré
à l'Evangile, si Cicéron fut tant admiré, c'est qu'au génie, ils ajou-
taient le prestige, toujours si prisé au moyen âge, d'être des an-
cêtres. La légendaire origine troyenne fut comme l'atmosphère favo-
rable dans laquelle se développa la première renaissance latine du
xii^ siècle.
Enfin la fiction historique, devenue, pour un siècle ou deux,
vérité incontestée, aida puissamment à la naissance de cet état, ou
plutôt de ce désir, car jamais il ne fut pleinement réalisé, qu'on
a appelé la chrétienté. Si tous aspiraient vers l'unification des
peuples européens, si tous espéraient que l'unité chrétienne s'ins-
tituerait un jour sous la direction d'un seul pape et d'un seul em-
pereur, c'est que tous croyaient, comme Dante, à la parenté fon-
cière des occidentaux.
La morale courtoise, car ce fut une véritable morale, apparaît
comme une transposition laïque de la morale des clercs lettrés du
xii^ siècle. Ce qui la caractérise, c'est un détachement de la vie
réelle ; elle est idéaliste, a-t-on dit ; elle nous semble plutôt un
dilettantisme et un jeu.
La guerre est toujours glorifiée, mais elle est glorifiée pour elle-
même ; un chevalier courtois doit poursuivre l'aventure et par-
courir le monde à la recherche de prouesses extraordinaires. Pour-
1) 55iir ceï^ romans, et sur leur antériorité probable par rapport aux ro-
mans courtois, voir Ed. Faral, Recherches sur les sources lalines des contes el
romans courtois du Moijcn Age, Paris, 1913.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 541
quoi ? mais pour montrer sa vigueur d'âme, pour exalter en lui
les vertus de courage et de force qui lui permettront de surmonter
les plus durs coups de la mauvaise fortune. Le chevalier courtois
est un stoïcien casqué.
Il n'a cure des devoirs quotidiens, c'est d'exploits contre des
monstres féroces ou des ennemis puissants qu'il rêve ; et, tel don
Quichotte, qui est son digne fils, il part. Un chevalier vient de sa
marier, il rend sa femme heureuse et lui-même est heureux. Voilà
un bonheur de vilain que ni lui ni sa femme ne peuvent admettre ;
continuer à mener une honnête existence paisible, au milieu de
serviteurs fidèles, serait déshonorant pour ces époux également
férus de cou.toisie. Il selle son cheval, boucle son haubert,
prend sa lance et le voilà en quête d'aventures. C'est un héros.
Avouons que ce genre d'héroïsme devait séduire l'âme simple des
châtelains du moyen âge ; d'abord, il frappe l'imagination et sem-
ble apporter la gloire ; ensuite il favorise secrètement la paresse,
car c'est chose relativement facile que de faire quelques actions
d'éclat, beaucoup plus facile que d'appliquer patiemment sa rai-
son à l'accomplissement des besognes quotidiennes ; des clercs,
comme Hildebert de Lavardin, savent nous le dire.
La femme, que le moyen âge a tant méprisée, est exaltée dans
la littérature courtoise ; elle devient une déesse qui paie toutes les
souffrances de son ami par un seul de ses regards ; c'est pour ob-
tenir l'estime de sa bien-aimée que le chevalier affronte les plus
grands dangers ; ce sont ses couleurs qu'il porte dans les combats
et c'est àellequ'il resteinvinciblement fidèle. Commetoutes les di-
vinités, la femme est l'objet d'un culte à la liturgie très compliquée
et des traités savants, parfois même teintés de scolastique, ap-
prennent comment la femme doit être aimée.
André le Chapelain (1) nous donne le code de cet amour courtois,
qui, nous dit Bossuat (p. 21), a cessé d'être une passion violente
qui jette les êtres les uns vers les autres, pour devenir la forme su-
périeure de la bonne éducation. D'abord André nous apprend
comment le futur amant doit parler à la femme ; chose délicate,
car le langage doit varier selon la condition des personnes. Un
bourgeois dira à une bourgeoise : Vous êtes belle et prudente, et
heureux sera celui que vous couronnerez de votre amour. — Voilà
(1)11 écrivit son traité De Amore vers la fin du xii« siècle ou au début du
xiii^ ; !•'. Trojel en a donné une édition critique en 1892.
Le traité d'André fut traduit en vers français, en 1290, par Drouart la
Vache. Sur la traduction de Drouart, voir Bossuat, Drouart la Vache traduc-
teur, d'André le Chapelain, Paris, 1926.
542 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
bien les menteuses flatteries des hommes. Je ne suis qu'une
femme du peuple. — Mais avouer que vous n'êtes pas noble, c'est
faire preuve d'une noblesse d'âme bien autrement précieuse que
celle de la chair et du sang. Tous les hommes sont égaux en nature
et seule compte la grandeur de l'âme et l'honnêteté des mœurs.
— Soit, je suis noble ; vous, vous êtes plébéien ; noblesse et plèbe
ne peuvent s'accorder (p. 23). Et le dialogue précieux continue,
jusqu'à ce que la femme conclue (p. 35) : les grands biens ne sont
acquis qu'avec de grands travaux, apprêtez-vous donc à de lon-
gues fatigues, afin d'obtenir le présent que vous demandez.
André nous donneensuitedesmodèles de discoursd'un bourgeois
à une noble, d'un noble à une bourgeoise et enfin d'un noble à
une noble. Le bourgeois doit se contenter de peu et il est heureux
d'entendre la belle se borner à lui souhaiter d'accomplir toujours
de grandes et belles actions. Le noble n'est d'ailleurs pas beaucoup
mieux traité, et la dame, qu'elle soit princesse ou plébéienne, parle
toujours en déesse, dont le service exige de durs travaux. Et le
culte qu'elle exige doit être chaste, car rien n'est plus contraire
aux lois de l'amour que les élans charnels de l'amant (1).
Ces règles raffinées s'appliquent à la belle société des châteaux,
non à celle des paysans (2). Les agriculteurs n'entendent rien aux
passes savantes de l'amour courtois, ils vont à l'amour comme le
cheval et le mulet, selon les poussées aveugles de la nature ; leur
lot c'est le travail, un travail sans repos et le soin de leur
charrue. Parfois il arrive, rarement, que certains sont pris d'urwî
certaine curiosité amoureuse ; les instruire serait néfaste, car,
pour des actions qui leur sont naturellement étrangères, ils se-
raient tentés d'abandonner le travail de la terre, et nous subirions
la disette. Cependant si l'amour d'une de ces femmes vous tient
(1) Non enim jiixla praeceplum amoris casîitatem videiiir amanli.'i lervasse,
cujus impudicus conaîus mentem deiegil impiidieam, éd. Trojel, p. 219.
(2) Sed ne id, qiiod superius d<' plebeionim amore îrarlavimus, ad agricul-
iorcs cri'deres esse référendum, de illorum tibi breviler amore subjungimus.
Dicimus enim vix coniingere passe, quvd agricolae in amoris invenianiur caria
mililare, scd naliiraliter sicut equus ci mulns ad Vem ris opéra promoventur,
quémadmodum imprlus ris nalnrae demonslrat. Siifflcil ergo agricullori labor
assiduiis et vomeris ligonisque continua sine intermissione solatia. Sed, et
siquandoquc, licel raro, conlingal, eosullra sui naluram amoris arulcoconciiari,
ipsos lamen in amoris doclrina non expcdii erudire, ne dum aclibns sibi naiu-
raliier alienis inlendunl, liumana praedia, illorum solita fruclijicare labore,
culloris defeelu nobis fada infruciifera senliamus.Si vero el illarum le femina-
rum amor furie allraxerii, eus pluribus laudibus effere mémento, et, si locum
inveneris opporlunum, non différas assumere, quod peiebcs et violenli poliri
ampkxu. Édit. Trojel, p. 235.
LES IDÉES MORALES DU XIl^ SIÈCLE 543
fortement, bornez-vous à quelques compliments et ne différez pas
à prendre ce que vous désirez.
André résout encore quelques cas difficiles de la casuistique
amoureuse. De deux amants, également nobles, mais inégale-
ment riches, lequel préférer ? Le plus policé ; mais s'ils sont éga-
lement courtois, la femme riche fera bien de choisir le pauvre, car
elle pourra lui faire partager son opulence et c'est grande joie
pour celui qui aime que de donner à son ami (p. 275). Autre ques-
tion ; quel est le plus grand amour, celui des époux ou celui des
amants ? la comtesse de Champagne, à qui André attribue les
décisions de cette sorte de cour d'amour, répond nettement, en
personne qï.i connaît la logique : ces deux amours sont de nature
complètement différente, et ils tirent leur origine de causes
très diverses ; ce sont deux « espèces » et le nom identique qui leur
est appliqué, reçoit une double signification, il est « équivoque ».
Donc aucune comparaison entre l'amour etle mariage (p. 280). —
Une femme mariée a divorcé, peut-elle désormais aimer celui qui
fut son mari ? non, car ceux que le mariage a unis ne doivent plus
jamais s'aimer ; entre eux, tout amour est désormais défendu. —
Une dame a promis d'aimer un chevalier si elle venait à perdre son
ami. Cet ami, elle l'épouse, et la comtesse estime qu'elle doit
tenir sa promesse au chevalier, puisque l'amour ne peut exister
entre époux ; en fait, en l'épousant, elle a perdu son ami (p. 290).
— Lequel est préférable, pour une femme, de l'amour d'un homme
jeune ou vieux ? le cas est difficile et notre reine de la cour d'a-
mour n'ose se prononcer nettement : ce qui donne du prix à l'a-
mour, c'est la sagesse et l'honnêteté de l'ami, non son âge. Tou-
tefois, à s'en tenir aux instincts naturels, on doit reconnaître
qu'un jeune homme préfère les caresses d'une femme plus
âgée que lui ; tandis qu'un adulte aime mieux une femme plus
jeune. Au contraire, la femme préfère toujours les jeunes. Cher-
cher le pourquoi de cette divergence de goût, ajoute la comtesse
de Champagne, nous entraînerait dans une étude physiologique,
physiealis inquisilio (p. 292).
André, chapelain du roi, n'oublie rien, on le voit, et il compose
un traité complet de cet amour courtois, à la fois élégant, super-
ficiel, cérébral et précieux. C'est de l'Ovide adapté à la belle so-
(1) Expression scolnstique. Un mot est univoque quand il s'applique avec
une siLrnitication identique à plusieurs indivi(ius ; par exemple homme est
dit univoquement de Socrate et de Platon. Lîn mot est équivoque quand 11
est appliqué à des êtres qui n'ont rien de commun ; par exemple le mot ours
est dit équivoquement de l'animal que nous connaissons et de la constella-
tion céleste.
544 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ciété du xn^ siècle. Cependant, à la dernière page, il se rappelle
qu'il est clerc et il ajoute une dernière partie, dans laquelle il dé-
verse tout le mépris que les clercs d'alors avaient d'habitude pour
la fille d'Eve. La volte-face est brusque et complète. L'amour,
nous dit-il, est chose funeste : il est défendu, hors le mariage, par
les deux Testaments, et Dieu ne manque jamais de le punir; il
sème entre les hommes des jalousies et des haines inextinguibles,
il désunit les ménages et conduit infailliblement les femmes à l'a-
dultère ; enfin il enlève à l'amant la maîtrise de soi ; celui qui aime
est esclave et sa raison est serve. Bailleurs, qu'est-ce cette femme
que vous adulez ; une sale bête. Elle est avare, jalouse, cupide,
gourmande, inconstante, bavarde, désobéissante, orgueilleuse,
vaniteuse, menteuse, ivrogne, incapable de tenir un secret, lu-
brique, prompte à toute mauvaise action et incapable d'aimer un
homme d'un amour sincère. Soyez persuadé, homme, mon père,
qu'aucune femme ne fait exception ; fuyez-les toutes.
Clerc lettré ou mondain galant, voilà les deux genres de vie que
nous propose successivement André le Chapelain ; ils sont tous
deux hors de la vie réelle.
Les clercs du moyen âge aimaient discuter, les troubadours
aussi ; et nous possédons le compte rendu de nombreuses « cours
d'amour ». Des hommes ou des femmes dissertent sur quelques
subtilités amoureuses, ils soutiennent le oui et le non, avec non
moins de gravité que des théologiens apportant des arguments
pour et contre leurs thèses. Le plus ancien de ces débats aimables
est probablement le poème de Philis et Flora (1).
L'objet du débat, est de décider lequel, d'un clerc ou d'un che-
valier, est le meilleur amant. La question avait son importance
car le nombre des clercs lettrés s'était considérablement accru, ils
étaient nombreux dans toutes le? cours, où ils remplissaient les
offices de secrétaires, de juristes ou d'historiographes; comme ils
n'avaient souvent reçu que les ordres mineurs, ils se croyaient
autorisés à mener une vie peu austère.
Philis et Flora sont deux vierges, plus semblables à des déesses
qu'à des êtres mortels ; elles s'assoient près d'un ruisseau et l'a-
mour blesse leur cœur avec l'une des flèches brûlantes ; Philis
(1) Phillidis el Florae allercaiio, publiée par B. Hauréau; Nol. et exîrails,
p. 278, tome VI, 1893. Voir également, Ed. Faral, les Sources latines des ro-
mans courtois, p. 191-303.
LES IDÉES MORALES DU XIï'^ SIÈCLE 545
aime un chevalier et Flora un clerc. «Je ne concède aucune élé-
gance à un clerc, dit Philis, c'est un grossier disciple d'Epicure, il
jouit et c'est tout. Le soldat au contraire sait se priver de nourri-
ture et de sommeil. L'amour, voilà sonaliment». Et Flora réplique :
u Mon clerc est doux et courtois, c'est lui qui,le premier, grâce aux
gentillesses de son esprit nourri dans les lettres, m'a enseigné les
douceurs de l'amour. Puis il est riche, tandis que le mis-^Table sol-
dat ne peut faire aucun cadeau à ses amies. — Mais il a une triste
mine, se récrie Phillis, avec sa tonsure et son long vêtement,
tandis que mon ami est casqué et parade sur un cheval. — Qu'im-
porte la tonsure, mon clerc plane par son esprit au dessus de tous
et il comm'.:nde aux soldats. Il connaît le chemin desastres et les
natures des êtres. Ton ami se bat, le mien lit dans les manuscrits
les gestes des anciens rois. »
Les vierges décident d'aller chercher le jugement du dieu et les
voilà parties vers le paradis de l'amour, l'unemontée sur un mulet
créée par Neptune, l'autre, c'est Flora, sur un splendide cheval
richement caparaçonné. Devant le trône elles descendent, et le
Dieu d'amour, dont les juges assistants sont Usage et Nature, dé-
clare que le clerc est plus apte à l'amour. Le jugement est conforme
à celui d'Ovide {Amours, III, 7).
Le poète goliard qui rima le Concile de Remiremont (1) sou-
tient la même thèse. Il nous transporte dans un étrange milieu.
Des religieuses, estimant qu'il n'y a aucun mal à enfreindre des
vœux solennellement prononcés, entonnent l'éloge des clercs. « Ils
sont avenants, gracieux et aimables. Ils ont en amour l'expé-
rience et l'habileté ; ils nous donnent de beaux présents et sont
fidèles à leurs promesses. Nous les préférons à tous les hommes.
Quant aux chevaliers, leur amour est détestable ; nous les avons
d'abord accueillis, mais nous les avons vite abandonnés pour les
clercs. Ils sont bavards et hâbleurs et ils ne savent pas conser-
ver un secret. Aussi condamnons-nous celles qui se donneraient
à un chevalier, comme nous condamnons celle d'entre nous qui
prendrait plusieurs amis. Enfin nous défendons de vous livrer à
des gens de basse condition. »
Le goliard n'a pas de l'amour la conception éthérée que l'on
voit s'étaler dans nombre de romans (2), et cependant il indique
bien les qualités du parfait amant à l'époque courtoise : l'ami doit
(1 ) Ch. Oulmont, les D'''bals du clerc eî du chevalier. Paris, l'.U 1 ; traduction
du poème, p. 101.
(2) Ne vos dcli.^ uilibiis, nec unquam mililibiis, Taclum iioslri corporis, vel
coin vel fcmoris.
35
546 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
être policé et lettré comme un clerc, ou. . . un troubadour, doux, gé-
néreux et surtout secret. Et cette dernière est peut-être la plus
importante, car elle résulte nécessairement du caractère extra
social de l'amour.
L'abstraction, voilà le défaut capital de la morale courtoise. La
femme devient une sorte de madone éthérée ; elle est blonde et
belle au point de ne plus posséder aucun trait qui lui soit propre ;
c'est une déesse, soit, mais comme elle n'est ni travailleuse, ni
épouse, ni surtout mère, elle n'est divine qu'à la condition de ne
pas être. C'est une chimère. Plus tard, Christine de Pisan devait
comprendre tout ce que faisait perdre à son sexe la doctrine cour-
toise, elle protesta énergiquement. A la déesse insipide elle préféra
la mère de famille, travailleuse et bonne ménagère.
Quant à l'ami, avouons qu'il est parfois unpeu ridicule ; son de-
voir, c'est d'aimer en silence la dame de ses pensées, tel un ver de
terre amoureux d'une étoile. Pour la beauté qu'il adore il parcourt
le monde et amasse aventures sur aventures ; il pourfend des
milliers d'ennemis et il brave des dragons de toute sorte. L'a-
mour désintéressé que prônent sans cesse les romans ressemblent
étrangement au pur amour que nous expose Abélard ; signes que
les clercs savants et les troubadours puisaient leur inspiration à
la même source : Abélard est un stoïcien qui voudrait être théo-
logien, les troubadours, des stoïciens de salon pour qui la sou-
mission aux lois de la nature s'appelle adoration de la belle de
céans.
Cette similitude d'attitude morale chez des esprits aussi diffé-
rents qu'un savant docteur, ou qu'un troubadour, voire qu'un
goliard, n'a rien de fortuit. Ils avaient tous trois une même forma-
tion littéraire ; tous avaient commencé par fréquenter les au-
teurs antiques, et c'est en eux qu'ils avaient puisé leurs idées mo-
rales fondamentales. Le fait semble évident pour les hommes
comme Abélard ; il est non moins certain pour les romanciers.
Aussi a-t-on eu raison d'affirmer que c'est la littérature latine qui
explique la naissance des romans courtois.
Ces œuvres n'ont pas jailli de l'imagination vierge et naïve de conteurs
ignorants ; elles ont été mûries par des lettrés qui, en écrivant, ont utilisé,
parfois sans beaucoup de sens, les ressources d'un savoir mêlé et chaotique,
mettant indifféremment au pillage les chefs-d'œuvre de l'âge classique et les
fables puériles de la décadence (1 ).
(1) Edm. Faral, Les sources lalines des romans courtois. Paris, 1913, p. 1.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 547
Enfin clercs et troubadours avaient quelques connaissances va-
gues de la doctrine de Platon, et ils en avaient retiré un profond
mépris pour la matière ; mépris que venait encore renforcer, et
comme certifier, la doctrine commune au xii^ siècle sur la trans-
mission du péché originel. L'amour courtois était parfait, parce
qu'il n'avait rien, — du moins en théorie — de charnel ; et la
dame qu'honorait le chevalier en silence était aussi immatéria-
lisée que les vierges chrétiennes qui, mettant à profit les conseils
deThéophraste, menaient sur terre une vie angélique, libérées des
douleurs de l'enfantement et du souci de l'éducation.
En ce détachement de la vie réside peut-être la caractéristique
de la renaissance du xii® siècle. Les lettres latines y sont aussi
bien connues qu'au xvi^, et cultivées avec autant de zèle, sinon
avec autant de goût ; mais elles sont étudiéesavec dilettantisme.
Un Erasme et un Lefèvre d'Etaples cherchent, sérieusement, dans
Virgile, Cicéron etSénèque,dansPlatonet Homèredesrègles pour
mieux vivre, et ils voudraient introduire dans leur religion un peu
de la modération raisonnable qu'ils ont admirée chez les philo-
sophes païens. Rien de semblable chezles Hildebert et les Marbode,
leurs existences de lettrés et celle de chefs religieux ne fusionnent
pas, ne cherchent pas à fusionner ; quant aux romanciers, ils
ne célèbrent qu'un amour hors des contingences sociales, vérita-
ble sentiment de luxe. Seules, les cadres dans lesquels se meuvent
leurs héros irréels présentent quelque réalité ; nous y retrouvons
le monde aux profondeurs mystérieuses que nous décrivent bes-
tiaires et lapidaires : les monstres cruels à moitié magiciens, les
plantes aux effluves mortelles, les pierres qui préservent des dan-
gers ou qui dévoilent les secrets.
On appelle souvent idéalisme la doctrine des romans courtois ;
à tort, croyons-nous ; l'idéalisme sain part du réel et retourne au
réel. Comme il comprend et affirme que c'est le bien qui forme
l'essence de tout ce qui existe, il aime le concret ; car dans le con-
cret seul le bien existe véritablement. Le pseudo-idéalisme cour-
tois n'adore que des abstractions, il ressemble étrangement à celui
des pécores du brave Orgon, c'est un bond dans le vide.
{A suivre.)
Nature et mission du Poète
dans la Poésie latine
par Jean COUSIN,
Professeur à V Université de Besançon.
XVI
Martial et Juvénal.
On ne saurait attendre une doctrine poétique d'un auteur
d'épigrammes qui est plus enclin à railler, à quémander et à ba-
diner qu'à faire de savantes dissertations : il voit et il peint et si
ses impressions ont quelque vivacité, elles n'ont pas toujours un
agrément sans conteste. Travers de réaliste, qui croit trouver
dans la trivialité une expression plus vraie du réel. On a pu écrire :
ce qui fait de lui un vrai poète, « c'est la souplesse changeante
avec laquelle il combine jeux d'esprit et images de la vie : ses meil-
leures épigrammes, celles qui ne versent ni dans la grossièreté ni
dans la préciosité, enchantent l'imagination comme une peinture
savoureuse, surprennent par la spirituelle finesse de leur dénoue-
ment et satisfont par l'accord imprévu du paradoxal et du réel )^
Et c'est vrai, mais seulement d'un très petit nombre de pièces
sur le chiffre imposant des XV livres de notre Espagnol. Et, au
fond, ce n'est peut-être pas là qu'est le vrai Martial.
On s'en rend compte en cherchant ce qu'il pense de son métier
de poète et en songeant à ce que penseront nos épigrammatistes
modernes. Il faut avouer qu'il est singulièrement discret : quel-
ques invocations banales — purement stylistiques — à la Muse,
aux Camènes, à Thalie (2) ; des allusions rares à Apollon, à l'Hé-
licon, au mont de Pimplée, à la fontaine de Castalie, qui ne sont
qu'une élégance d'érudit (3) ; un vers sceptique sur la puissance
(1) J. Bavet, Liiléralurc latine, p. 561. — (2) Par ex., III, 20 ; IV, 23 ; V,
6. — (3) VII, 21, 22, 23 ; XII, 11, etc.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 549
d'Orphée comparée au faste des spectacles de l'amphithéâtre
flavien et raillée par un jeu de mots (1) ; une rapide excuse pour
des vers improvisés (2) ; l'aveu que l'amour crée les poètes (3),
mais qu'un Mécène les inspire bien mieux (4) et qu'à recevoir de
l'argent, il se découvrirait la vocation d'un poète épique et la
force de composer des vers immortels, n'est-ce pas la preuve mani-
feste que Martial n'a pas une foi invincible dans le souffle divin
ou les destinées de la poésie. Si, d'autre part, il semble avoir un
sens assez chatouilleux de la propriété Iittéraire(5) et s'échapper
contre un urbicus poêla (6), on le voit trop souvent gémir sur la
condition misérable des gens de lettres (7), et réclamer à l'em-
pereur le iiis triuin liberonim (8) ou quelque présent plus subs-
tantiel. Il n'est pas dépourvu de l'orgueil naturel aux gens de
plume : Bilbilis (9), à l'en croire, pourra se vanter de l'avoir vu
naître, comme Vérone, Mantou , Apone, Cordoue, Gadès, Eme-
rita ou Assise se flattent d'avoir donné le jour à tel ou tel écri-
vain ; quanta lui, il espère vivre éternellement dans la mémoire
des hommes et immortaliser ceux dont il aura parlé (10).
Dans tout cela, rien que de banal. Mais son scepticisme à l'égard
de légendes relatives à l'inspiration appelle quelques remarques ;
il faut noter en effet que ce dédain des « fables » apolliniennes est
révélateur de l'esprit nouveau. Martial proteste contre cette inter-
vention constante de la mythologie qui éloigne les esprits de son-
ger au temps présent ; il rêve d'écrire un livre dont la Vie puisse
dire : « C'est moi-même (11)», et il se montre réservé dansson juge-
ment sur Stace (12), trop savant auteur d'épopées trop savantes.
Ce n'est pas par désir de rejeter tout ce qui est antique : s'il
aime Perse, Lucain, Silius Italiens, Juvénal (13), c'est la preuve
que les imitations de l'antiquité ne l'effraient pas, mais il blâme
Chrestillus pour avoir préféré Lucilius à Homère et s'être extasié
devant les mots : lerrai fnigiferai (14). Au vrai, ce sont les poètes
{\) De spect., 1,23,7 (hetec lamen ; iilres est fada, ita ficin alla esl). —
(2) De spect., 33. — (3) VIII, 73. — (4) VIII, 56 ; XI, 3. — (5) I, 67 et 73.
— (6)1,42,11.— (7) I, 77;V, 13 : VI, 8 ; 14 , 60 ; 82 ; XII, 46 . —
(8) II, 91 et 92. K. Prinz, Marlials Dreikinderrechl. WS 1931, p. 148 sq.
fait remarquer avec raison que par ulerque Caesar (III (II), 95 et IX (97)
il faut entendre Titus, destinataire de la supplique de Martial et Domi-
tien, qui a ratifié l'acceptation donnée par Titus. — ■ ( 9) I, 62 ; X, 103
(cf. IV, 55). — (10), VI, 60 [il faut néanmoins le génie] ; X, 26 ; XII, 4 ;
XIV, \^d. — (11) X, 4 : « hoc legc, qwid pussil direrc. Vita : meiim est, sed non
uis, Mamurra .tuos cognoscere mores nec te scire : legas Aetia Callimachi ». —
(12) XIV, 1 IL— (13) II, 77; VII, 99 ; VIII, 56 ; pour Silius, cf. IV, 14 ; VII,
63 ; VIII, 66 ; IX, 86 ; pour Juvénal, cf. VII, 24 ; 91 ; XII, 18.— (14) XI,90.
550 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
antérieurs à Catulle qu'il n'aime pas, chez qui il semble voir une
fausse antiquité, si on la compare à la véritable : celle d'Homère.
D'un côté, il croit saisir un vrai réalisme, de l'autre, un réalisme
d'imitation et cela pourrait suffire à décider son choix (1). Mais
au fond, quand on compare Ennius et Silius Italiens, on est amené
à penser que ses goûts sont peut-être guidés par un sens avisé de
l'intérêt personnel : le courtisan défendait ses droits, chez le cri-
tique qui pouvait appeler Nerva « le Tibulle de notre temps » (2).
A y regarder de plus près, on voit cet épigrammatiste flagorner
insolemment le pouvoir : tous les thèmes de la divinité de l'empe-
reur, qu'on avait vu traiter jusqu'alors avec une sorte de foi,
qu'alimentait l'ambiance et qu'entretenait la gloire étincelante
d'Auguste, reparaissent à tort et à travers dans ces courtes pièces,
avec une insistance déplacée : sauveur du monde (3), grand paci-
ficateur (4), favori des dieux (5), dispensateur d'un nouvel âge
d'or (6), maître du monde (7), Dieu enfin{8), tous les clichés revien-
nent. On le compare à Jupiter(9), à Hercule (10),à Bacchus (11),
à Apollon (12) ; on lui décerne les épithètes de magnus (13), de
sanchis (14), d'aeiernus (15), d'invidus (16) ; on révère en lui un
(1) La question me paraît avoir été bien vue par J. F. d'Alton, Roman lile-
rary Iheory and criîicism, p. 308etpar K. Preston, Martial and formers lilerary
crilicism, C. Ph., 1920, p. 340, qui montrent bien quelle est sa satire desarchaï-
santsetdesdodi.(2)VIII.70;IX,26. Cf.Pline, £;p.,V,3,5. — (3) 11,91 [rerum
cerla salus) ;V, 1 {rerumfelixiuielasalusque) ; VI,58; lesalutduprinceestmême
unegarantie poursonpeuple(V,6: VII, 60;V111,66 ^rerum prima salus et iina
Caesar). — (4) IX, 64 ; 70 ; XIV, 34. — (5) V, 19 ; VIII, 55. — (6) VIII,
11 ; IX, 7.— (7)VI,4;cf. Despecf. 2; V, 3; V, 7; VI, 2 ; VIII, 80 ; IX, 18 ;
XI, 2 (il y faudrait ajouter tous les textes où il est appelé diix, I, 4 ; V, 19 ;
VI, 5 ; VII, 60 ; VIII, 65 ; IX, 31 ; IX, 79 ; X, 6 ; XII, 11 ; XIV, 34 ; parens
ou pater, De specl., 3 ; VII, 7 ; IX, 5 et 7 ; dominus, X, 72 ; II, 92 ; IV, 67 ;
V,2; VI, 64; VII, 12; VIII, 1; VIII 31 ; VIII, 82 ; IX, 16; IX, 20 ; IX, 23 ; IX,
28; IX, 84 ; dominus et deus, V, 8 ; IX, 66 ; X, 72 ce qui est probablement
d'origine orientale. — (8) VIII, 36 ; ÏX, 86 ; cf. V, 5 ; V, 64 ; VII, 5 ; VII, 99 ;
VIII, 8 ; VIII, 82 ; IX, 28 ; IX, 65 ; IX, 93 ; IX, 101 ; X, 34 ; XIV, 74 [où
il est question de son numen]. — (9) I, 6 ; V, 63 ; VIII, 24 ; De specl., Il (à
propos de l'éléphant, cf. O. Weinreich, Studien zu Martial, Lilerarhislorische
und Religionsgeschichlliche IJntersuchungen, Tûbingen, 1928, p. 74) ; VII,
2 ; cf. VI, 10 ; VII, 56 ; IX, 28 ; XIV, 1; les comparaisons se poursuivent
jusque dans le détail (naissance, IX, 20 ; anniversaire, IV, I, ; IX, 39 ; breu-
vages et festins, VIII, 39 ; VIII, 49 ; IX, 3 ; IX, 11 ; IX, 12 ; XIII, 91. —
(10) IX, 64 ; IX, 65. — (11) VIII, 26 ; VIII, 78. —(12) IX, 18 ; IX, 20. —
(13) Par ex., V, 19 ; VI, 4 ; IX, 61 ; XIV, 124 ; les textes où magnus est
appliqué indirectement à César sont très abondants. — (14) IV, 2 ; VI, 76;
VII, 1 ; VII, 2 ; VII, 99 ; de même sandus et sacer sont utilisés par Martial
pour désigner le pouvoir, les richesses, le palais, la censure, etc. — (15) Cf.
V, 65 ; VIII, 39 ; XII, 5 ; XIII, 4 où les développements du poète se rappor-
tent à cette notion. — (16) De specl., 20 ; IV, 7 ; VII, Qy, IX, 61 ; cf. IX, 1 et
IX, 23.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 551
astre (1) et sa puissance divine se répand avec bienfait sur la
nature et sur les hommes (2). 113 épigrammes sur 1.567 sont
consacrées à l'empereuretaux thèmes laudatifsoureligieux. Est-ce
assez éloquent pour montrer ce que ce réaliste attendait de sa
poésie, au moins en partie ? Est-ce assez clair pour faire éclater
la décadence d'une littérature et d'une profession, qui trouvent
leur inspiration dans les sacs de sesterces et leur dignité dans la
protection des politiques ? Cela n'a d'ailleurs aucun inconvénient
pour la qualité spirituelle des petits vers, qui restent fins et joyeux
même dans la polissonnerie et qui montrent qu'un Martial avait
assez de talent pour tenir sa place dans le chœur des poètes, si sa
qualité de client lui faisait perdre indirectement la possibilité
d'être un maître.
Et il a peut-être droit à quelque indulgence quand on sait
l'exiguïté de ses ressources et l'autoritarisme du pouvoir qu'exer-
çait l'empereur (3).
Juvénal représente à mes yeux un esprit plus vigoureux et un
plus grand poète : ses satires sont ardentes et oratoires ; on y
reconnaît l'habitué des salles de déclamation ; on y sent la fougue
de l'homme qui réfléchit et qui souffre de ce qu'il voit. C'est abu-
ser vraiment que ne voir dans cette œuvre qu'une rhétorique im-
pénitente, en lui subordonnant l'invention, la composition et
i'élocution, en mettant en cause indirectement la sincérité du
poète. Je crois être assez bien renseigné sur les procédés des rhé-
teurs : dirai-je qu'ils ne sont pas plus visibles là qu'ailleurs, où
l'on ne s'en indigne pas ? Et comment veut-on dresser un réqui-
sitoire, sans faire un plan ? faire valoir une image, un trait, une
pointe, sans recourir à des figures connues et à des tours éprouvés
et comment ne pas s'échauffer la bile, en jetant un coup d'œil
sur le « dossier » que l'on a réuni, où l'accumulation des « pièces »
accroît encore l'indignation ? De grâce, qu'on ne voie pas de la
rhétorique partout, j'entends cette rhétorique abusive, dont on
(1) I, 1 ; IV, 1 ; VII, 13 ; VIII, 14 ; VIII, 21 ; VIII, 65 ; X, 42 ; X, 51 ;
XIV, 28 ; sur l'apothéose et le catastérisme, cf. IV, 3 ; V, 65 : VIII, 53 ;
IX, 1 ; IX, 101 ; XIII 4 ; XIV, 124. — (2) V, 3 ; V, 5 ; VI, 1 ; VIII, 2 ;
XII, 11, etc. — ■ On pourra se reporter sur l'ensemble de la question au mé-
moire de Miss L. Taylor, The divinily of Ihe Roman Emperor (American
Philol. Assoc, I, 1931) et à celui de Fr. Sauter, Der rômische Kaiscrkult bei
Marital iind Stalius (Tubinger Beitrage zur Altertumswissenschaft, 1934)
qui sont très bien informés. — (3) Suétone, Caligula, XXVII, 3 : mullos...
condemnavit... quod nunquam per genium suum deierassenl.
552 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
fait un défaut ! Et qu'on prenne soin de penser que le cœur et la
raison, l'émotion et le langage ont des lois générales et des règles
universelles, qui sont la source de cet ordre, de cette disposition,
de cette argumentation, de cette rhétorique enfin.
Il y a en effet plus de sincérité qu'on ne le dit chez Juvénal :
s'il a un jour, par plaisanterie, invoqué la muse de l'épopée (1),
pour conter le destin burlesque d'un turbot, il n'est pas loin de
croire que ces invocations traditionnelles, recommandées par les
rhéteurs, sont précisément inefficaces et il a plus de confiance en
la nalnra ; les rhéteurs — il est vrai — n'y eussent pas contredit,
mais, à défaut de génie, il se laisse guider par l'indignation (2) :
naiura, indignalio, tels sontles deux termes fondamentaux de son
invention. D'un côté, ce qui est l'essence même du poète, de
l'autre, ce qui n'en est que l'occasion accidentelle. Peut-être, au
fond, croit-il qu'il y a chez certains hommes un instinct supérieur
qui les met en contact et en communion avec la divinité : il ne l'a
jamais affirmé, mais, dans la satire XV, opposant les hommes
et les bêtes, il évoque cette raison auguste qui nous élève aux
choses divines, et, par suite, nousrend aptes à pratiquer et à goû-
ter les arts :
Séparât hoc nos
a grege muîorum, aique irleo uenerabile soli
sorlili ingenium diuinorumqiie ccipaces
alque exercendis pariendisque artibus apli
sensum a caelesîi demissum iraximus arce (3).
Et l'on peut supposer que s'il distinguait ainsi entre les hommes
et les bêtes, il distinguait aussi parmi les hommes les gens ordi-
naires et... les autres. A l'occasion d'un long développement sur
la misère des intellectuels, il a tracé le portrait du poète idéal :
le poète hors rang, celui dont la veine n'a rien de vulgaire, qui se refuse ù
tout développement banal, qui ne veut point marquer d'un coin trop connu
un vers sans originalité, ce poète que je ne puis montrer, que je conçois seule-
ment, ce qui le fait tel, c'est une âme exempte d'angoisse, libre de toute
amertume, qui aime les forêts et sait s'abreuver aux sources d'Aonie (4 )
(1) IV, 34. — (2) 1,79. Si naiura negal, facil indignalio uersiim. La première
partie du vers est trop souvent négligée. — (Les Muses n'apparaissent pas
dans ces vers sous l'aspect religieux de l'inspiration ; ce sont pures allusions
littéraires [Camenae, III, 16 : VII, 2 ; Clio, VII, 7 ; Piérides, IV, 36 ; cf.
Pieria umbra, VII, 8 ; Pierium anlrum, VII, 60 ; Aonides, VII, 59) ; un pas-
sage (VII, 37) fait allusion au temple des Muses et d'Apollon. — Àmphion
(VI, 174) ; Apollon (XIII, 203), qui est aussi appelé Cirrhae dominus (VII,
64) et Cirrhaeus uales (XIII, 79) sont nommés en passant et Pégase est irres-
pectueusement traité de caballus [Gorgoncus cabalhis, III, 118), c'est-à-dire
de vieille rosse, usée, impropre à la reproduction. • — ■ (3) XV, 142. — (4) VII,
53 (trad. de l'éd. P. de Labriolle et F. Villeneuve, Belles-Lettres).
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 553
Sans doute, cette définition qui rappelle Cicéron et Horace ne
contient rien qui doive nous surprendre : d'autres ont marqué
déjà l'influence de la solitude sylvestre et du calme de l'âme sur
l'inspiration poétique et l'on sait ce qu'il faut penser de » ceste
honneste flamme au peuple non commune '>, dont parle J. du
Bellay. Mais, précisément, c'est parce qu'elle reprend un thème
connu que cette définition nous intéresse : elle montre la conti-
nuité de la tradition à une époque où la poésie décline, où les
poètes sont dédaignés, où le réalisme l'emporte sur la rêverie,
l'observation cruelle des mœurs sur l'évocation attendrie d'un
univers de pastorale.
II faut reconnaître pourtant que l'idéal de Juvénal n'est pleine-
ment explicable que par la considération du milieu et du moment :
insérés dans un développement satirique, les vers auxquels nous
faisions allusion traduisent l'amertume d'un poète qui voit la
misère des vrais écrivains :
chanter sous l'antre des Piérides, toucher le thyrse, la pauvreté en est
incapable, faute des quelques as dont jour et nuit le corps a besoin. Horace
a bien diné quand il crie : Evohé (1) !
et il peint dans la suite les tracas, la gêne, le découragement de
ses contemporains, amoureux de belles-lettres. — Aussi est-ce
un aspect nouveau du poète, de son inspiration et de son rôle
qui apparaît ici : Martial avait déjà dans mainte épigramme
annoncé le thème que Juvénal reprend avec fougue. L'inspiration
n'est pas affaire de génie, de don divin, de privilège surnaturel ou
d'aptitude élue, ou du moins, elle n'est pas cela seulement : elle
a besoin d'une atmosphère propice, et, si paradoxal que cela
puisse paraître de prime abord, elle est liée à la condition sociale
de l'écrivain et à l'état économique de la nation. Ainsi, le besoin
de s'épancher ou la démangeaison d'écrire, l'amour des beaux vers
et des rythmes souverains, la fureur de dire à chacun son fait, le
désir de chanter la gloire de Rome ou des héros légendaires sont
subordonnés à des problèmes budgétaires. A regarder la littéra-
ture latine, cette attitude semble à peu près unique : le gueux
qui chante sa misère et le bohème qui est fier de ses guenilles est
inconnu des Latins ; le grand seigneur ruiné, qui maudit la cre-
vaille, le prolétaire qui invective contre la répartition des ri-
chesses n'ont pas laissé d'oeuvres ; les poètes latins misérables
(I) VII, 60.
554 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
louent des baignades ou des boulangeries, se font crieurs publics
ou commissaires-priseurs, mais ceux dont l'œuvre a subsisté
étaient au fond de grands bourgeois mécontents, qui, dans leur
domaine ratissé et sous des toges de fin tissu, gémissaient sur
l'indifférence du Trésor ou la lésinerie des pseudo-Mécènes.
Ce n'est pas qu'ils faisaient de la poésie et des travaux litté-
raires seulement leur gagne-pain : Juvénal aime vraiment les
beaux poèmes :
Noslra dabunl alios hodie conviiiia liidos,
conditor Iliados canlabiiur aiqiie Maronis
allisoni dubiam facieniia carmina palmam.
Quid referl, laies uersus qua uoce leganlur (1) ?
Notre souper nous donnera aujourd'hui des plaisirs d'un autre ordre : on
y entendra l'auteur de r Iliade et les vers du sublime Virgile, qui font hésiter
la palme. Ah ! qu'importe la voix dont on lit de tels vers ?
et dans le portrait connu du bas-bleu qui discute des mérites
comparés de Virgile et d'Homère, dans le plaidoyer pour Serranus,
pour Saleius, pour Stace, dans la satire des admirateurs exclusifs
et têtus de l'antiquité, qui comptent la valeur des écrivains par
la date de leur naissance (2), il fait preuve d'un goût précis, net,
éclairé.
Aussi, une telle revendication en faveur des gens de lettres
— Horace protégé par Mécène avait été infiniment plus discret —
qui se rattache à une assez verte mercuriale contre l'indifférence
du public et son intelligence de la poésie, bien qu'elle soit en une
certaine mesure un lieu commun de la satire, laisse-t-elle en nous
quelque malaise. Dans le livre élégant, écrit" à la française », par
P. de Labriolle sur Juvénal (3), transparaît aussi une impression
comparable à la nôtre. L'on ne peut se défendre de penser que le
satirique a poussé la chose au noir, et qu'ainsi l'équilibre s'est
rompu entre le groupe des amateurs éclairés, qui soutiennent les
bons poètes, et la cohue des pseudo-connaisseurs ou des incultes,
qui les encouragent, jusqu'aux sesterces, exclusivement. Il faut
tenir compte, à mon sens, de l'exagération de la satire, de l'excès
de la rhétorique démonstrative et surtout de l'actualité de la
(1) XI, 179. — (2) VII, 38. Il y a d'ailleurs, chez Juvénal, des signes évi-
dents de révolte contre le passé et ses légendes (I, 2 sq. ; 52, 162 ; VII,
12). — (3) P. de Labriolle, Les Satires de Juvénal, Mellottée, Paris, s. d. —
Cf. p. 231, bas de la page.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 555
question : l'empereur intervenant enfin en faveur des intellectuels,
Juvénal a pu être tenté, pour exalter son bienfait, de pousser au
sombre l'état de choses antérieur.
Dès lors, si l'on tient compte de ce fait, l'impression de malaise
diminue considérablement : elle disparaît même et elle fait appa-
raître sous un jour différent — le vrai peut-être — le rôle de Ju-
vénal et le sens qu'il a eu de sa mission.
C'est peut-être prononcerun grand mot ; depuis les déclamations
de Victor Hugo sur la satire, on redoute de l'employer, à propos
d'un satirique. Et pourtant, c'est une atmosphère de bataille
qui entoure ces XVI poèmes ; il s'agit bien de pourchasser des
ennemis et de combattre des adversaires multiples. Ici encore, la
critique érudite s'en est donnée cœur joie. Depuis le romantisme
surtout, on a fait de Juvénal, « un homme d'ivoire et d'or » qui
représente « la vieille âme libre des républiques mortes » (1), en-
fant de la balle, vengeur de la vertu bafouée, de la liberté oppri-
mée, du droit outragé, mourant dans un indigne exil comme un
martyr de l'indépendance. On devine le couplet et comment l'idée
de la mission du satirique reçoit une confirmation éclatante, en
se fondant sur de telles prémisses. Mais on n'a pas manqué d'ob-
jecter que cet enfant du peuple était en fait un bourgeois aisé,
qui vivait en parasite et en quémandeur, dont la moralité n'était
que verbale, la générosité rhétorique, l'invective contraire aux
intérêts nationaux, l'indignation concertée, la spontanéité labo-
rieuse. Et, comme de juste, il s'esttrouvé desesprits pondérés pour
trouver la solution intermédiaire, ruiner la thèse et l'antithèse et se
garder de conclure (2).
La mission « républicaine » de Juvénal n'a plus aujourd'hui de
défenseurs et c'est justice : on n'a pas eu de peine à montrer que
les attaques dirigées contre le Néron chauve n'avaient pas de
sens politique et que les successeurs de Domitien ne se considé-
raient point comme solidaires de lui ; l'on a cité avec raison le
développement initial de la satire VII, tout à l'éloge d'Hadrien :
Et spes eî ratio studiorum in Cacsare lantum (3) !
(1) Citations du célèbre passage de V. Hugo (William Shakespeare,
2« partie, VI, III). — (2) Cf. la conclusion de l'ouvrage de P. de Labriolle et
les pages de F. Plessis, La poésie latine, p. 642sq.,où il expose les thèses du
néfaste Nisard, de Mtrtha, de Boissier, de Hild. — (3) VII, I. On admet
en effet aujourd'hui que Caesare désigne Hadrien, ou Trajan ; cf. l'éd. de
L. Friedlaender, ad. /., celles de Hild, Uri, Mayor ; l'ouvrage de P. de La-
briolle, déjà cité, p. 216.
556 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
J'ajoute que l'idée de républicanisme, même romain, n'existe
pas à cette époque : aucun document sur ne permet de supposer
qu'un sujet de Trajan ou d'Hadrien ait rêvé d'un changement de
gouvernement et d'un retour à la forme politique antérieure à
Jules César : si Juvénal s'indigne contre certains abus sociaux,
c'est dans le même esprit que certains « révolutionnaires » comme
La Bruyère ou Fénelon, qui ne songeaient point à renverser le
Roi de France. Et l'on ne saurait interpréter comme l'expression
d'une haine politique les derniers vers de la satire du turbot, où
Juvénal regrette qu'un vengeur ne se soit pas levé pour suppri-
mer Domitien (1) : c'est l'homme, non le régime qu'il voulait
atteindre.
Il y a sans doute, dans ce régime, des excès qui le choquent :
c'est tout d'abord, semble-t-il, la confusion des rangs sociaux.
L'accès aux honneurs subordonné à la richesse, non au mérite ;
l'invasion des nouveaux riches dans toutes les fonctions ; leur
morgue, leur faste, leurs mœurs ; le renversement des conditions
sociales ; la frénésie de jeu, de plaisirs et de fêtes ; l'odieuse con-
duite des captateurs de testaments et leurs voies malhonnêtes,
tels sont les principaux griefs qu'il a contre son temps. Mais il
est blessé aussi dans son amour-propre national : la vague d'étran-
gers qui déferle à Rome l'épouvante ; trop de Grecs besogneux,
menteurs, bons à tout faire, trop de Juifs mendiants, trop d'O-
rientaux, notamment d'Egyptiens superstitieux et démorali-
sants, dont la présence est néfaste aux saines traditions morales
et nationales de la cité romaine. De rares allusions aux religions
exotiques — judaïsme inclus — ne révèlent pas chez notre sati-
rique une particulière indignation contre l'influence dissolvante
de ces cultes étrangers : au reste, il est lui-même, dans une forte
mesure, un mécréant et ne se fait pas faute de railler les croyances
à l'enfer chez les Romains ou à l'intervention des dieux dans les
affaires des hommes (2). Il est enfin indigné par toutes les turpi-
tudes morales qu'il voit autour de lui, dont ses Satires consti-
tuent un truculent catalogue : les sept péchés capitaux ont rare-
(1) IV, 152 ; claras quitus abstulil Vrbi jinlusiresque animas impune et
uindice nullo. — (2) II, 149. Cf. E. E. Burriss, The religions élément in Ihe
satires of Juvénal, C. W., XX, 19-21, d'après qui Juvénal lance ses ironies
contre l'irréligion ou les pratiques intéressées de son temps et a une préfé-
rence marquée pour le culte romain ancien, s'opposant ainsi à la mode qui
donne dans la superstitition orientale. La démonstration n'est guère convain-
cante : si le satirique est hostile aux religions étrangères, il n'est guère acces-
sible au sentiment religieux ; au surplus, sa morale est surtout d'inspiration
stoïcienne.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 557
ment trouvé flagellateur plus cynique ; il oppose avec une insis-
tance araère la noblesse et le mérite personnel, la Rome antique
et la Rome contemporaine, l'idéal qu'il se fait de l'homme et de
la femme dans leur vie privée, intellectuelle, morale, sociale et le
triste spectacle que lui offrent les gens de son entourage.
On a montré l'influence de la rhétorique sur Juvénal et l'on a
réduit presque toute son œuvre à un centon de thèmes diatri-
biques (1) ; on lui a reproché son manque de courage et sa peur
de r « actualité » ; on l'a trouvé pauvre d'idées : ce sont là des re-
proches qui font sourire, car le premier ne prouve guère qu'il ait
eu tort (Gicéron stigmatisant Verres et faisant la satire de ses
vols, renonçait-il à la rhétorique et se réclamait-il d'un idéal moral
plus profond ?) ; le second tombe à néant pour qui sait un peu
l'histoire (quel est l'écrivain latin de l'époque impériale qui atta-
qua de face un puissant du jour ? qui peut être assez naïf pour
croire que ce qu'on appelle « la réforme » ou « la reprise » morale
des règnes de Trajan et d'Hadrien se soit manifesté par un chan-
gement radical, soudain, définitif et que, mort Nerva, moururent
aussi les captateurs de testaments, les aventuriers, les arrivistes,
les fêtards, toute la clique des bas-fonds de Rome ? et n'est-ce
pas une des formes de la satire universelle que l'allusion, le détour,
l'évocation d'un abus passé, mais assez récent, qui suscitent
chez le lecteur des comparaisons avec le présent et des parallèles
amers ? n'y a-t-il point une différence entre la satire, le pamphlet,
l'invective ? la tradition lucilienne, confirmée par l'exemple
d'Horace, ne pouvait-elle incliner avec raison Juvénal à ne railler
que les morts ? ; le troisième enfin est encore plus faible : est-ce
le rôle d'un satirique d'être un théoricien politique ou social ?
devait-il passer en revue tous les abus de son temps ? qui prouve
après tout que certains ne l'indignaient pas comme ils nous indi-
gnent ? la notion de misère sociale est-elle aussi nette pour un
Romain que pour nous ?
Ce sont là des faits et des idées c^u'il faut avoir à l'esprit quand
on parle de la «mission » de Juvénal.
Il est plus sage, plus juste, plus conforme à la réalité de ne pas
être dupe des grands mots : à mon sens, Juvénal est exaspéré par
le spectacle de la Rome de son temps et il dit ce qu'il en pense. Il
n'a pasdc« programme»; ses satires ne peuvent être ramenées à un
sujet unique ou général que par un abus de termes ou un souci
(1) .J.de Decker, Juvcnalis dcclanians : étude sur la rhclorique déclamatoire
dans les satires de Juvénal (Recueil de travaux delà faculté de Gand, 1913).
558 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
extrême de rhétorique : elles traitent presque toutes plusieurs
sujets, parfois disparates ; si elles rentrent dans des catégories
connues, comme l'a voulu montrer J. de Decker, c'est parce que
les erreurs humaines ne sont pas innombrables et que, dénoncées
dans les mêmes termes, elles sont faciles à cataloguer et fournis-
sent aux moralistes une matière invariable, réductible à quelques
thèmes généraux. Et il n'est pas moins sincère parce qu'il est par-
fois rhéteur. Que l'on mette en cause alors tous les sermonnaires
et les prédicateurs religieux, qui fondent en général le choix de leurs
instructions sur le développement de l'année liturgique ! Dans sa
sincérité, Juvénal est précisément l'adversaire des lieux communs
de la poésie officielle aux mille redites, des inventions artificielles,
des épiques scolaires, des amoureux de mythologie et de falba-
las stylistiques. Il rêvait autre chose en littérature, en morale,
dans la vie sociale, dans les milieux politiques, et il l'a dit (1).
{A suivre.)
(1) Pline le Jeune avoue lui-même avoir écrit de nombreux vers (Ep., IV
14, 2 ; V, 3 ; V, 10 ; VII, 4 ; VII, 9 ; VIII, 21 ; IX, 10 ; IX, 16 ; IX, 25). Rien
n'intéresse notre étude ; peut-être pourrait-onrelever tel passage(IX, 10,2)
où il évoque la croyance d'après laquelle la poésie, naît aisément dans les
bois sacrés, mais il ne semble guère la prendre à son compte et s'il rêve de
vivre éternellement dans la mémoire des hommes, c'est à l'histoire (V, 8,
2 sq.), à qui il attribue de la poteslas, de la dignitas, de la maiesiasei un numen,
qu'il confie cette mission. A l'égard de la poésie, il a de la vénération [el poe-
iicam ipsam religiosissime ueneror, III, 15, 2) et il n'ignore pas qu'une invoca-
tion aux dieux favorise l'inspiration (VI II, 4,5). — De Sulpicia, poétesse sa-
tirique, quae fuii Domitiani lemporibus selon le texte de l'éd. Veneta de 1498,
rien à signaler en dehors d'une invocation à Calliope ; il en est de même d'une
foule de petits poètes que nous ne connaissons que par recoupement : L.
Verginius Rufus, Vestricius Spurinna. L, Arruntius Stella, P. Manilius Vo-
piscus, P. Tullius (?) Varron (s'il faut en croire L. Friedlânder, Siliengesch^ ,
III, p. 449), Gn. Octavius Titinius Capito, G. Passennus Paullus Propertius
Blaesus, Voconius Victor, Unicus, Sentius Augurinus, dix autres que citent
incidemment Pline et Martial, ainsi que de plusieurs mimographes de la
même époque (Gatullus, M. Pomponius, Bassulus, Vergilius Romanus) ; quant
à Turnus, satirique du temps de Juvénal, le fragment assez virulentqu'on lui
attribua longtemps et qui figure dans plusieurs recueils (P. L. M., III, 59,
77 ; Didot, etc.) a été reconnu pour ne point lui appartenir
VARIÉTÉ
L'Auteur des Grands Jours d'Auvergne
Le 15 mars 1845, dans la Revue des Deux Mondes, Sainte-Beuve
publiait un jugement étincelant d'esprit sur les Mémoires des
Grands Jours d'Auvergne de Fléchier. Ce livre, écrivait-il,
« est la Fleur dernière et la plus parfumée de la littérature
Louis XIIL Saint François de Sales et Voiture sont dépassés
pour la grâce, la poésie, le poli ». Et le virtuose critique de
terminer, en admirant et en regrettant le temps de ces
(( agréables façons de dire que la pruderie classique va faire
disparaître ».
Dernièrement, exactement le 15 août 1937, dans la même Revue,
un historien de valeur a posé la question : quel est l'Auteur des
Grands Jours d'Auvergne ? Sa réponse est celle-ci : Fléchier
ne serait pas l'Auteur de ce livre curieux, mais M. de Caumartin.
Et, en manière de conclusion, le même historien contredit
Sainte-Beuve et lui impute ce qu'il qualifie de « faux départ » de
l'attribution de cette œuvre à Fléchier.
Quel est donc l'Auteur des Mémoires des Grands Jours d'Au-
vergne. Nous allons essayer de prouver que la tradition ne s'est
pas trompée en désignant Fléchier.
Un principe s'impose : Pour comprendre Fléchier,il y a peut-
être avantage à expliquer Fléchier par Fléchier. La méthode
pourrait peut-être paraître excellente et, qui plus est, infaillible
et concluante...
Certes, nous concédons « que pas un mot, dans le texte, n'in-
dique personnellement Fléchier ». Il est vrai ; quand l'Auteur
des Mémoires entre en scène ou qu'il exprime un jugement
personnel, il ne se nomme jamais et parle toujours à la première
personne : « Je sais des gens » ; « Je n'y trouvai pas tout ce qu'on
560 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
m'avait dit » ; « Je me levai assez matin pour assister à l'ouverture
de l'audience » ; « Ce qui m'étonna davantage » ; «Je leur par-
donne même de n'être pas trop bons auteurs » ; «Je trouvais
qu'Elle avait beaucoup de raison » ; « Je ne m'arrêterai point à
raconter « ;... et cent autres exemples.
Combien d'auteurs connus agissent ainsi et ne signent même
pas leurs œuvres !
Venons-en aux arguments de conséquence.
Ce Poème de Fléchier de cent dix-sept vers latins, intitulé :
In Conventiis juridicos Arvernis habitas Carmen, fait poids gran-
dement en faveur de Fléchier. Son authenticité n'a jamais été
mise en doute. Certaines précisions, certaines appréciations et
même certains détails supposent, ou plutôt, exigent la présence
de son auteur aux Grands Jours. A étudier de près ce poème, on
constate clairement qu'il n'est que le compendium, le Résumé des
longs et fameux mémoires. En bref, il légitime, d'abord, la tenue
des Grands Jours en Auvergne :
Vestigat scelerum latebras, quœritque nocentes
Nobiliumque dolos prœsens et crirnina fremat...
Il s'élève contre les prétentions de la Noblesse et lui trace ses
devoirs trop oubliés :
non adeo sœvas imponere leges,
aut premere imperio populos, sed jura tueri ;
cuique sua, auxilio miseras, opibusque juvare,
et dulcem Régi, Palrixque impendere vitam.
Poursuivis par Le Pelletier et les émissaires de Talon, les nobles
condunt se latebris, csecisve in montibus errant.
Les Mémoires sont remplis de tels faits. Insolents en d'autres
temps, les nobles d'Auvergne, à l'annonce de la tenue des Grands
Jours, prennent peur et s'enfuient. ..Fléchier n'a garde de tomber
dans l'incivilité. Il loue les trois grands Chefs de l'Expédition
punitive, sur qui repose l'omnipotence de la Justice Royale :
Henri Potier, sieur de Novion :
Poterius audit
vexatos levât prudens, terretque $uperbos.
VARIÉTÉ 561
M. Lefèvre de Cauraartin, Maître des Requêtes, détenteur des
sceaux, la plus belle figure qui apparaisse, en ces pages frémis-
santes d'esprit français :
Caumartine, tihi sacri commissa sigilli
E/Jîgies, Tu, prima vocas in jura clientes.
Et enfin, Talon, l'Avocat Général, terreur de l'Auvergne
coupable, qui, craignant sans cesse de manquer de gibier à po-
tence ou de cols à trancher, députe le futur solitaire de la char-
treuse de Villeneuve-lès-Avignon, Le Pelletier, par monts et par
vaux avec mission d'amener à Clermont, sous bonne garde,
marquis, comtes et barons, accusés, à tort ou à raison, de meur-
tres, pillages ou de concussions :
Eloquio fervens, pro rege Talonius instat,
Quœsitor sceleruni rigidiis...
Puisque personne n'a jamais contesté le nom de l'auteur
même du poème et l'oeuvre elle-même, quel pourrait-être alors
le bien-fondé de cet écrit de Fléchier ? Si celui-ci ne se trouvait
pas à Clermont, lors de la tenue des Grands Jours, en 1665,
comment expliquer les précisions, les appréciations et les détails
qui remplissent ce poème ? A coup sûr, le carmen explique et
éclaire les mémoires et réciproquement. S'il y a relation entre
ces deux écrits, ou plutôt, s'il y a similitude, parenté et identité
quant au fond, on doit être en r^esure de conclure qu'ils sont et
ne peuvent être que les deux ouvrages d'un seul et même auteur.
C'est la logique même !
En second lieu, on conteste la date d'entrée de Fléchier chez
M. de Caumartin, en qualité de Précepteur de son jeune fils,
Louis-Urbain. Les historiens du savant évêque de Nîmes sont
unanimes à fixer la date de 1662. Cependant, le point suivant est
certain : Peu après son entrée chez le maître des Requêtes, une
grave maladie faillit emporter l'enfant. La guérison venue, tout
à la joie de cet heureux retour à la santé, Fléchier chante, en vers
latins, ce joyeux événement.
Un an exactement avant la tenue des Grands Jours, inépuisable
et fécond, Fléchier anime, à nouveau, sa Ij're enchanteresse. Ce
sera pour exhorter M. de Caumartin à se remarier, qu'il écrira
une délicate et savoureuse fantaisie poétique. A l'effet de fortifier
notre thèse, nous ne craignons pas de nous attarder quelque peu
sur ce poème original ; sa lecture nous paraît indispensable, elle
36
562 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pourra contribuer, à nous faire un peu mieux comprendre et à
nous expliquer un peu plus le Fléchier de cette époque. Le genre
facile et badin, l'art fini du portrait, ce qu'on a appelé « le
romanesque galant », un soupçon de préciosité, un goût impec-
cable, en un mot, tout le Fléchier fin et pimpant des mémoires, se
retrouve et se reconnaît dans cette élégante fantaisie. L'auteur y
célèbre :
Une jeune merveille aussi chaste que belle
cachée quelque part, dans un nid de verdure, sis près des bords
de la Seine qui roule
Sur un sable doré son mobile cristal.
Le portrait est flatteur :
Les plus vives couleurs dont la terre se peint
N'ont rien de comparable à celles de son teint,
Le clair flambeau du jour, le bel Astre des cieux
N'a point de feu plus pur que celui de ses yeux.
L'esprit est à l'unisson :
Et l'on voit cet éclat qui reluit au debors.
Gomme un rayon d'esprit qui s épand sur le corps.
De qui s'agit-il? De quelle héroïne des Mémoires est-ce là le por-
trait? De la Combe ? de la Ribeyre ? Sans doute, de la future
Madame de Caumartin,... bien sûr mais les unes et les autres
sont pareillement, ou peu s'en faut, portraitisées, avec semblables
touches. C'est à s'y tromper. Le Poète de 1664 ressemble comme
un frère à l'écrivain qui a limé et buriné Les Grands Jours en
1666.
La première et sérieuse difficulté qui se présente maintenant
est celle qui porte sur le nom de l'Auteur. Qui a composé Les
Grands Jours ? On a écrit : « on l'a attribué à Fléchier en 1763, sur
le vu d'extraits, et, après 1844, quand le texte intégral fut
publié. » Fléchier avait un neveu, archidiacre de Nîmes, son
héritier. C'est entre les mains de ce neveu que tombèrent deux
copies des Grands Jours, copies trouvées dans les papiers du
grand évêque. Fernand Dauphin écrit : « De son manuscrit, Flé-
chier avait fait faire deux copies qu'hérita l'abbé Fléchier, son
neveu. » Lorsque Léon Ménard entreprit de colliger et de publier
VARIÉTÉ 563
l'ensemble des œuvres de Fléchier, à lui transmises par l'archi-
diacre, il se buta à une violente opposition de la part des rares
membres survivants de la famille du célèbre orateur. « Des diffi-
cultés survenues par rapport à quelques morceaux qui devaient
entrer dans le premier tome » empêchèrent la publication, car
(( il s'agissait des Grands Jours, qui furent insérés en partie dans
le tome II ».
Ainsi, trois points sont acquis: a) l'existence de deux copies,
qui, trouvées dans les papiers de Fléchier, demeurèrent près de
50 ans la propriété de son neveu ; b) l'existence de difficultés au
sujet de la velléité de publication ; c) la publication, au moins en
partie.
Mais, dira-on, pourquels motifs, Fléchier a-t-il tenu si secrets
ces mémoires ? Lui vivant, personne n'en n'a jamais soupçonné
l'existence. Si M. de Caumartin en avait été l'auteur, son fils
Louis-Urbain en aurait soufflé mot à Voltaire, son ami. Or, Vol-
taire n'insinue rien. Sainte-Beuve laisse à entendre que M™^ de
Caumartin chargea Fléchier d'écrire cette chronique d'un nou-
veau genre. Ce n'est pas prouvé. L'imagination et l'histoire sont
deux choses dissemblables et sans rapport aucun. Il faut chercher
et trouver une raison valable. Une fois de plus, expliquons
Fléchier par Fléchier.
Chacun sait que la correspondance du célèbre écrivain a été
publiée et forme la matière de deux gros volumes, comprenant
456 lettres, portant chacune un numéro d'ordre. Les 3*^, 4«, et 5'
vont peut-être projeter une vive lumière sur certaines obscurités...
La 3^ est adressée au plus savant homme de son temps, Huet,
évêqued'Avranches. L'abbé, en commerce d'amitié littéraire avec
lui, lui fait don d'un de ses petits poèmes. Nous sommes en mai
1661, quatre ans avant Les Grands Jours. Il lui écrit :
... Je vous envoie mes vers presque sans rougir ; il ne sont quasi pas sortis
de mon cabinet, et je les tiens au rang de mes occupations secrètes ; que s'ils
sont tombés entre les mains de deux ou trois savants, c'est avec précaution et
sans faire connaître leur auteur. Comme j'ai toujours eu assez mauvaise opi-
nion de moi-même, j'ai toujours vécu sans ambition et je n'ai été, jusqu'ici
homme de lettres que pour moi. .le suis dans le dessein de persévérer dans cette
vie cachée et de ne rendre jamais mes défauts publics.
Derechef, le 18 février 1662, nouvel envoi, au même, d'un nou-
veau petit poème, le Genethliaque, écrit à l'occasion de la nais-
sance du Dauphin. Fléchier remercie son vénérable correspondant
de la relation de son voyage en Suéde, qu'il lui a fait parvenir.
Il l'en complimente gentiment : m II n'y a rien de plus doux
564 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de plus naïf, de plus juste et de mieux tourné que cet ou-
vrage ».
Enfin, six années après la tenue des « Grands Jours », Fléchier
envoie à l'un de ces amis d'Avignon, l'auditeur Benoit, l'oraison
funèbre de M^^e^e Montansier, « l'Incomparable Julie », ouvrage,
écrit-il, « que l'on m'a obligé de faire imprimer».
De ces extraits de lettres écrites à l'aurore de sa vie littéraire,
quelles réflexions peuvent-ils suggérer? A notre avis, simplement
trois : 1° En 1661, Fléchier était daus la rigide intention de ne
rien faire imprimer de ce qui sortait de sa plume. Ce silence
impénétrable, ce secret, cette ferme résolution « de ne rendre
jamais ses défauts publics » peuvent-ils exprimer, dans une cer-
taine mesure, le mystère des copies des Grands Jours ?
2° La lecture de la relation du voyage en Suède de Huet n'au-
rait-elle pas inspiré à Fléchier la pensée d'en faire autant à la
première occasion ?
3° Six années après les « Grands Jours », exactement le
3 mars 1672, Fléchier persévérait dans cette même ligne de con-
duite, de ne rien publier, mais ne cédait que contraint par la
douce violence de ses intimes...
Si la publication d'œuvres honorables répugnait au jeune et
brillant écrivain, nul ne sera surpris de sa réserve justifiée, vis-à -
vis d'une relation historique où des « Révélations sensationnelles »
auraientjeté un surcroît de déshonneur sur certaines familles, et
ranimé les feux presque éteints de rancunes tenaces et dj haines
irréductibles. De plus, parvenu au faîte des dignités ecclésias-
tiques, Fléchier au .ait éprouvé un véritable embarras, facilement
explicable, si les Ménwires, signés de son nom, avait été jetés
dans le domaine public...
Au dire de certains, « La nature des propos » militerait contre
l'attribution des Grands Jours à un ecclésiastique, comme Fléchier-
Quelques-uns de ces propos sont vraiment par trop réalistes.
Telle histoire, tel fait sont d'authentiques monstruosités. Quel-
ques récits sont un tissu d'irrévérences envers les gens d'Eglise.
Un lecteur, non averti et ignorant de l'état des esprits vers le
milieu du xvii' siècle, éprouverait la plus fâcheuse impression et
irait de surprise en surprise, au fur et à mesure de la lecture.
Toutefois, regardons de près toutes choses. Rude époque !
Rudes moeurs ! Rude pays d'Auvergne ! Sans ménagements, tels
quels, le sourire narquois aux lèvres, Fléchier narre les faits. Il
VARIETE
565
les consigne comme il les a ouïs à l'audience ou appris de quel-
que bouche médisante. Si ici, dans tel fait, il y a de l'agrément,
il renchérit et mêle au récit, une grâce, une délicatesse, un charme
et un tour d'esprit bien français. Caustique, pétillant, plein de
verve, surabondant de malice fine et enjouée, il conte à sa
manière. Il a « certains airs fins et spirituels », qui transpirent
dans les dicts et faits de M^^^ de Combe et de la remuante
Mme Talon. Telle historiette comme : l'entrée de l'Évèque à
Clermont, l'incident du coffre, la visite du cloître des Jacobins,
riùdulgence du 2 novembre et beaucoup d'autres ne sont qu'une
mosaïque où voisinent, agréables et charmants, les coloris divers
de la satire, du tragique et du comique. Mais, en revanche, lors-
qu'il s'agit de mettre à nu les forfaits des « Grands Fauves », les
Canilhac, les du Palais, les de Veyrac, les Sénégas et les Lamothe-
Tintry, tous Seigneurs auvergnats, assassins, tyrans, pillards ou
concussionnaires, alors, sous une allure preste et dégagée, Flé-
chier (nous le nommons) prend une plume acérée et les ravale
sans merci. Leur mémoire en reste plus noircie par l'encre du
styliste que par la sentence de la Justice. ..
Autre remarque : Fléchier jugeait, écrivait et parlait comme
jugeaient, écrivaient et parlaient ses plus honorables ou plus
célèbres contemporains. Trente-cinq ans avant la naissance du
futur Evèque de Nîmes, l'Evèque de Genève composait l'Intro-
duction à la vie dévote. Pas plus que certaines pages des Grands
Jours de Fléchier, quelques feuillets du livre de saint François
de Sales ne pourraient, de nos jours, soutenir l'épreuve d'une
lecture publique. Ce n'est pas sans motif qu'il y a des éditions
intégrales et des éditions expurgées de l'Introduction à la vie
dévote !
Alors ? quel jugement formuler ? Faut-il traiter avec rigueur
le doux mystique de Genève et condamner, à son tour, le sémil-
lant réaliste de Clermont ? où se trouve le mal, si mal il y a ?
En leurs pages trop colorées ou en nos esprits douteuseraent
éduqués ? Tout le problème est là. Jugeons une époque, avec
un autre tour d'esprit, une autre mentalité que celui ou celle qui
anime notre siècle. Nous sommes plus prudes en paroles, à tort
ou à raison ; en sommes-nous plus francs en actions et valons-
nous mieux que les anciens pour autant ?
Au reste, maintenons les plateaux de la balance enbon équilibre,
je veux dire : Soyons juste. Fléchier exprime fréquemment un
jugement dur et sévère. « Les grâces de la raillerie » n'amortis-
sent que faiblement la force et la sévérité de l'appréciation.
566 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Donnons quelques exemples : « Cette action, écrit-il, peut être
jugée ou selon les lois de la société, ou selon les règles du
Christianisme. » Et il cite saint Ambroise et saint Augustin et
emboîte leur pas, pour condamner après eux et comme eux.
Ailleurs, il fustige telle jeune effrontée : « Je trouvais qu'elle
avait beaucoup de raison, mais qu'elle n'avait pas assez de
honte. » Au récit du sans-gêne révoltant d'un Prieur plus chas-
seur de lièvres que Pasteur des âmes, l'historien éclate et sécrie
violemment : « Je ne pus m'empêcher de l'interrompre en cet
endroit par une exclamation de colère et d'indignation. » S'agit-il
d'une jeune personne revenue à plus de réserve et de vertu, il se
réjouit delà voir remise « dans une vie non seulement honnête,
mais sainte ». Enfin, après Novion et Talon, il condamne à
son tour, mais selon les maximes de l'Evangile et en vrai prêtre.
Ecoutons-le, on croirait entendre le prédicateur du Roi, dans un
de ses fameux sermons de l'Avent 1682 : « Ils oppriment
l'Eglise, après avoir opprimé les pauvres, et n'étant pas encore
contents des héritages de leurs voisins, qu'ils trouvent à leur
bienséance, ils usurpent encore l'héritage de l'Epouse de Jésus-
Chrit, et tyrannisent les prêtres après avoir tyrannisé les peu-
ples. »
Narration et appréciation des faits, tel est l'ordre constam-
ment suivi par Fléchier. Il ne faut pas séparer ce que l'auteur a
uni. Agir autrement, c'est risquer de se fourvoyer.
On a reproché à Fléchier certaines « charges » contre Rome,
le haut et bas Clergé. Elles sont, certes, de conséquence...
Partout où « il voit le ridicule des hommes » ou l'injustice, il
ironise et attaque. « Il n'aime pas à contredire, mais il aime
encore moins à flatter. » Tel il se décrit, tel il est. Qu'on en juge :
Le 20 août 1662 — les Mémoires sont de 1666 — le Roi se croit
gravement offensé par l'insolence des hommes d'armes de la
Cour Pontificale, Aussitôt il met en marche une expédition
militaire. Avignon tombe sous la coupe royale. Pernes, patrie de
Fléchier, est enchâssée dans le royaume. Noblesse et Clergé,
Bossuet tout le premier, prennent le parti du Roi. L'abbé, frondeur
entre en lice et anime une lyre dédaigneuse :
Et les peuples instruits de tes douces vertus.
Adorent ta grandeur, mais ne la craignent plus.
VARIÉTÉ 567
Il prend le ton hardi :
Ne te flatte plus haut de ton divin pouvoir.
On peut mêler la force avecque le devoir.
Des monarques pieux, des princes magnanimes
Ont révéré tes lois, en punissant tes crimes.
Tous, en bons Français, nous déplorons cette mésentente entre
la tiare et la couronne ; mais fort heureusement, les temps ont
changé. Il penche pour le châtiment, et dicte au Roi son devoir :
Punis Rome l'injuste, et conserve la sainte.
On sait que la punition dura vingt ans et eût comme consé-
quence assez inattendue, celle de retarder de sept années, le
sacre épiscopal de Fléchier et d'un grand nombre d'autres
évêques, nommés par le Roi.
Pareillement malmenés, Joachin et Louis d'Estaing, prélats
grands Seigneurs, tous deux anciens évêques de Clermont.
L'évêque des « Grands Jours», Gilbert d'Arbouze, n'échappe pas
à la sagacité du jeune observateur : « C'est, écrit-il, avec un
délicieux nonchaloir, un prélat de bon exemple, et quoiqu'il n'ait
pas beaucoup d'étude, ni d'usage de la théologie, il a beaucoup
de zèle et beaucoup d'onction ».
Si, d'autre part, la piété paraît déformée, mal comprise et
mal pratiquée, alors.... sauve qui peut, et gare à qui se fera
« repérer ». Le malheureux s'en sortira, comme il pourra,
meurtri pourletempset l'éternité ! Et si, enfin, des gens d'Eglise,
sans grande lumière personnelle, veulent se donner de l'impor-
tance et en faire accroire, les uns et les autres sont servis comme
ils le méritent et reçoivent les étrivières, sans répit ni merci.
Tel capucin lui paraît « fort vénérable » parce que « sa barbe
seule pourrait donner de l'autorité » ; tel autre n'a « point la
barbe si vénérable que les autres..,., et se croit appelé de Dieu
pour consoler les Dames malades qui prennent les eaux ». Certains
bons pères et quelques « beautés voilées » restent plus qu'il n'est
besoin à Vichy, parce que « le dégoût du Cloître les y retient».
S'il visite le cloître des Jacobins de Clermont, il note : a Le
seul défaut que j'y remarquai, c'est que le peintre avait repré-
senté ces deux saints — • François et Dominique — avec un peu
trop d'embonpoint, et leur avait donné tout l'air de gaieté de leurs
religieux d'aujourd'hui, au lieu de leur donner leur ancien air de
mortifications. » Kl la visite s'achève dans le même style. Avec
568 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
un sourire contenu, il relève le mot du bon frère Jacobin, fier
de son ordre : « On ne voit rien de semblable dans les miracles
mêmes du scapulaire, et il faut que les carmes, en ce point, le
cèdent aux Jacobins. »
Que conclure de ces malices ? Fléchier ne raille point la fonc-
tion, ni le caractère sacré, mais la personne seule qui, revêtue de
ce caractère ou remplissant mal la fonction, vénérable et respec-
table en elle-même, exhibe ou une sottise condamnable ou une
ignorance impardonnable. La distinction s'impose ici, nettement.
Les défauts et les ridicules ne sont pas attachés au titre, mais si
le titulaire fait éclater les uns et les autres, le perspicace et re-
doutable observateur lui dardera le javelot percutant de l'ironie et
lui infligera une égralignure immortelle dont la trace restera
indélébile.
Malgré ce, l'auteur des Mémoires se montre très attaché person-
nellement et à l'Eglise et aux pratiques imposées par la Religion.
A Riom, le jour de Toussaint, il « prêche dans l'église des Reli-
gieuses de Notre-Dame». Le lendemain, Fête des Morts, il
emploie « toute la matinée, selon l'usage de l'Eglise, à penser à
ses amis morts, et à leur rendre ces pieux devoirs, que la charité
chrétienne exige de nous pour notre consolation et notre repos »•
Le dimanche 29 novembre, premier de l'Avent, il fait « ses
dévotions à une Abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, sous le titre
de Saint-Alij're », et il « satisfait à ce que l'ordre de l'Eglise et
les devoirs de la piété chrétienne exigeaient » en cette journée
dominicale. La veille de Noël, lui et « ces Messieurs des Grands
Jours ne songent plus qu'à s'accuser eux-mêmes et à se punir
par pénitence ». Et le lendemain, « la Fête se passa en dévotion,
depuis le matin, jusqu'au soir»... Lui-même est «prié d'y prê-
cher... ; il fallut haranguer les premiers orateurs du parlement ».
On a avancé que M. de Caumartin pourrait être l'auteur des
Grands Jours d'Auvergne. La raison qu'on en donne est celle-ci :
«Un étranger en Droit Civil, comme Fléchier, se serait trouvé
dans l'impossibilité de parler avec autant de facilité et d'aisance,
le langage juridique. Seul un juriste de métier pouvait user de ce
vocabulaire parfois barbareet compliqué. » L'argumentnetientpas.
VARIÉTÉ 569
Outre les études théologiques et canoniques, qui l'avaient familia-
risé avec les termes usuels du Droit, Fléchier, sorti victorieux des
épreuves de Sorbonne, vivait en commensal chez un homme de
loi érainent, M. de Caumartin. Si l'abbé parlait lettres, poésie
et histoire, le maître des requcles rapportait les causes soumises
à la Justice et résumait sentences et jugements. Le langage de
l'un différait du langage de l'autre, mais tous deux s'harmoni-
saient et se complétaient. Dans les Mémoires, il y a et l'un et
l'autre langage, autant de «Lettres» que de « Droit ». La part
dés deux nous semble égale. On peut prouver par les « Lettres »
que les Mémoires sont de Fléchier. Et on pourrait aussi prouver
par le « Droit » — s'il n'y avait pas d'autres arguments en faveur
de Fléchier — qu'ils sont de Caumartin. Par les deux enfin,
qu'ils pourraient être et de Fléchier et de Caumartin, car ce
dernier était un fin lettré. On avance, en faveur de M. de Cau-
martin. la fameuse question de la Présidence. L'argument n'est
que spécieux. Tout au long de cette Affaire qui ne fut qu'une
chicane de basoche, l'auteur des Mémoires ne sait quels termes
employer pour louer le Maître des Requêtes. C'est « une personne
d'un mérite si reconnu et d'une conduite si approuvée ». « Cha-
cun, en particulier, avait une estime et une amitié même parti-
culière pour Lui. » Et sur le chemin du retour à Paris, lorsque
l'écrivain du fameux récit s'avise de porter un jugement de poids
et définitif, sur les trois « Vedettes » de ces assises sanglantes, la
louange à l'adresse M. de Caumartin atteint l'admiration sans
borne : « Il est vrai, écrit-il, les grands hommes ont quelque faible;
on n'en n'a point pourtant remarqué en M. de Caumartin qui
avait la commission des sceaux. Il a su si bien mêler la civilité
d'un galant homme avec la çray/Vé d'un juge, les divertissements
avec la bienséance, et la dépense avec la modestie, que ceux qu'il
condamnait même se louaient de lui ».
En tout cela, les louanges paraissent méritées, mais à la condi-
tion que celui qui les reçoit ne soit pas celui-là-méme qui les
décerne. Que M. de Caumartin soit loué par un tiers, en l'espère
par Fléchier, à la bonne heure ! mais il répugne à admettre que
M. de Caumartin soit lui-même l'auteur de son propre éloge.
La gravité deviendrait la fatuité, la modestie, dont il est parlé,
ne se pourrait plus soutenir, et la belle figure de M. de Cau-
martin en resterait désormais ternie.
Et puis, est-il d'un magistrat si grave, si distingué et si pondéré,
d'aligner, même pour se divertir, ces innombrables histoires de
clercs et de moines ? M. de Caumartin ne nous paraît pas devoir
570 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
être de ce genre. Seul un ecclésiastique averti, sagace, cultivant la
facétie et le badinage de bon ton, comme le Fléchier des ruelles,
pouvait aiguiser sa verve enjouée sur ce monde, qui était le sien,
en décrire les travers anodins et en conter, avec humour, les
aventures. Enfin, comment croire que, pour dépister les curieux,
M. de Caumartin ait pu oser s'attribuer et usurper — et par deux
fois, à la Toussaint et à la Noël — les fonctions de prédicateurs
réservées aux ecclésiastiques seuls? De tous les arguments ci-
dessus exposés, celui-ci nous paraît devoir être le plus sérieux.
Nous venons d'écrire le mot : aventure. Puisque nous sommes
sur ce terrain de Taventure et du badinage poli et de bon aloi,
aurions-nous, par hasard, quelque autre œuvre de Fléchier, du
même son et du même ton, bien plus, du même goût et de la
même époque?
« Ces façons de parler qu'il a et qui semblent être des railleries
piquantes » ne manquent pas ; la production en est abondante.
Les Lettres ou Billets à Mademoiselle de la Vigne, le Dialogue
de Climène et de Tirsis, les Nouvelles de l'Autre Monde sont
autant de preuves manifestes que l'homme à « la facilité sou-
riante », qui plaisantait dans ses vers « du dernier galant »
« abbés, blondins, grisons )),a limé, avec le même «air agréable»
et le même « bel esprit », ce qu'il appelle ses «extravagances » en
ses « moments ennuyeux ». De ceci, je veux parler des Mémoires
des Grands Jours, il peut redire ce qu'il musait de cela, au temps
de sa jeunesse :
Je consens que nul ne l'estime
Mais si par malheur on l'imprime
J'enrage contre mon destin.
Moins poétiquement, mais aussi franchement, il lève, en notre
faveur, le voile de l'anonymat, et nous découvre sa personne et
son nom, lorsqu'il avoue à son confident littéraire, Huet
d'Avranches, qu'il entendait bien « ne rendre jamais ses défauts
publics ».
Et c'est ainsi que nous aurons expliqué le mystère des Mémoires
des Grands Jours d'Auvergne et de son auteur : Esprit Fléchier.
Robert Legrand.
Soutenances de Thèses
Deux thèses platoniciennes
M. Joseph Moreau, professeur agrégé de philosophie au Lycée
de Poitiers, chargé de conférences à la Faculté des Lettres, a
soutenu le 6 mai, en Sorbonne, deux thèses qui marqueront
dans l'histoire des études sur la pensée grecque : une thèse
complémentaire ; L'Ame du Monde de Platon aux Stoïciens (1), et
la thèse principale : La Construction de i Idéalisme platonicien (2).
Elles intéressent d'ailleurs, par l'ampleur de leur objet et par la
constante intention d'en pénétrer le sens dialectique, autant le
philosophe que l'historien.
l. — Le premier ouvrage étudie comment une doctrine centrale
de l'idéalisme s'est transformée et peu à peu dégradée. Cette
doctrine, le Timée l'expose dans sa pureté : l'Ame du Monde y
symbolise l'unité dynamique de l'organisation totale. Affirmée
apriori, la finalité de l'Un-Tout permettra de déterminer la situa-
tion ontologique de l'être pensant, de se représenter rationnel-
lement sa condition et sa destinée. Mais déjà dans les Lois cette
conception s'éclipse derrière une argumentation cosmologique
et physico-théologique, appuyée sur une critique de la physique
mécaniste, voire sur l'observation empirique ; si bien qu'avec
VEpinomis apparaît un naïf hylozoïsme, pour lequel c'est l'ana-
logie de l'Univers et du vivant qui sert à construire la cosmolo-
gie. Le Stoïcisme est le point d'aboutissement de ce mouvement
qui cherche dans la Physique un appui pour une conception
religieuse de l'Univers, et le mythe perd son sens philosophique
pour retomber dans ce que M. René Berthelot appelle 1' « astro-
biologie » : les formules de Platon semblent conservées, mais
leur esprit a disparu. Pour jalonner les étapes de cette transfor-
mation, M. Moreau a examiné la cosmobiologie pythagoricienne
(1) 1 vol. de 200 pages de la Collection d'Etudes Anciennes publiée sous le
patronage de V Association Guillaume. Budé. (Société d'Editiou « Les Belles Let-
tres ».)
(2) 1 vol. grand in-8° de 515 p. (Boiviu et C'^, éditeurs).
572 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
du pseudo-Philolaos, qui transparaît à travers la polémique que
lui livre Aristote (De Cœlo, II, 13), et il montre comment Aristote
lui-même, dans son effort pour se dégager, après ses œuvres de
jeunesse, du courant qui poussait la cosmologie vers le vitalisme,
a restauré une ontologie, mais sur la base de l'empirisme : le
Premier moteur usurpe la place de l'Idée du Bien, mais, privé de
son dynamisme, n'en peut plus jouer le rôle : il est un sommet,
non une clef de voûte.
M, Bréhier, président dujurN', signale l'excellent style philoso-
phique de l'ouvrage, et loue sans réserve l'étude tout à fait exacte
et pénétrante du Timée, des Lois, de V Epinomis et des fragments
pythagoriciens. La discussion s'engage sur deux questions princi-
pales. En premier lieu, commentexpliquer le dualisme entre l'or-
dre des causes intelligentes et celui des causes nécessaires, si on
interprète le platonisme dans le sens d'un pur idéalisme dialec-
tique, organisé par une finalité souveraine ? — C'est que l'un des
deux termes est absorbé par l'autre. L'empirique, en lui même,
serait néant ; on ne peut absolument pas le déduire de l'Etre, mais
il faut le postuler pour construire la synthèse. On ne pourrait
même pas penser la matière, si elle ne recevait un minimum de
détermination, parle moyen des mathématiques ; seulement cette
détermination mécanique ne constitue pas une organisation on-
tologiquement suffisante. — Un second problème délicat se pose,
à propos des Stoïciens : comment interpréter leur système par
rapport à Platon ? D'un côté ils s'opposent à lui par leur maté-
rialisme, puisqu'ils font de l'esprit un corps ; mais en même temps
ne reconnaissent-ils pas à l'esprit un mode d'action qui n'a rien
de physique, soit dans l'élaboration de la pensée (théorie de la
prédication et du 7/jyoq), soit dans son efficacité pratique, puisque
la matière se plie docilement à la volonté du sage ? — M. Moreau
rappelle que l'originalité des Stoïciens ne se trouve pas dans leur
Physique ; ils la traitent comme un instrument au service de leur
apostolat moral. Chez eux aussi, a'ailleurs, il y a dualisme ; Cléan-
the oppose la Fatalité à la Providence, et il faut bien constater
l'existence du mal, de la mauvaise volonté. La plasticité de la
matière ne signifie donc rien de plus que son araorphisme radical ;
mais tandis que Platon y voit l'échelon le plus bas d'une ascen-
sion dialectique, les Stoïciens imaginent une puissance, Provi-
dence ou Verbe, qui vient la transfigurer. Il ne s'agit plus à vrai
dire d'un système rationnel, mais d'une religion, qui ne pouvait
sans doute pas s'exprimer adéquatement en langage grec, ni à
coup sûr à l'aide de concepts platoniciens.
SOUTENANCES DE THÈSES 573
M. Plassart apporte alors lappréciation très élogieuse de l'hel-
léniste, qui a constaté la correction des nombreux textes cités,
l'exacte fidélité des traductions, très soigneuses et toujours per-
sonnelles ; il a goûté aussi la sobriété du style et le solide enchaî-
nement d'idées souvent subtiles. Il relève le jugement sévère de
M. Moreau quant à l'authenticité si débattue de VEpinomis, et en-
gage une discussion minutieuse sur l'interprétation controversée
d'une formule de Parménide,
II. — M. Moreau expose ensuite l'objet de sa thèse principale :
dégager la signification du platonisme, considéré dans son équi-
libre de grand s^'stème philosophique. Quelle méthode adopter ?
L'intelligence d'une doctrine échappe à qui n'a pas pris con-
science des problèmes qu'elle cherche à résoudre ; c'est donc à
partir des dialogues socratiques, où l'on ne voit d'ordinaire que
l'illustration dune méthode, qu'il convenait de suivre la cons-
truction de l'idéalisme, comme la solution d'un problème. Pour
avoir négligé cette voie d'accès, beaucoup d'auteurs, avec G. Mil-
haud, considèrent le Ménon comme première manifestation origi-
nale du platonisme, au moment où, sous l'influence pythagori-
cienne, Platon découvre dans les mathématiques le type de la vé-
rité, et s'élève ainsi à la conception des Idées, dont il exprime par
la théorie delà réminiscence le caractère a priori. Mais cette inter-
prétation ne permet pas de comprendre le caractère finaliste qui,
si manifeste dans le Phèdon, et plus tard dans le Timée, oriente
déjà les premiers dialogues. Ils cherchent en effet à définir un
idéal pratique dans lequel le sujet pensant reconnaisse l'objet de
son vouloir absolu, en sorte qu'il lui sufîise de le connaître pour
y conformer effectivement sa conduite. Or la réflexion montre
l'ambiguïté intrinsèque de tout moyen ; une action bien réglée
doit se déterminer par une hiérarchie de moyens et de fins, sus-
pendues elles-mêmes à une fin ou forme suprême : ainsi s'édifie
un système architectonique, unifié par l'Idée du Bien, à laquelle
se subordonnent organiquement les essences des valeurs morales
et les formes idéales proposées comme modèles à l'activité tech-
nique. Le rôle des mathématiques s'éclaire alors d'un jour nou-
veau : Platon trouve en elles le moyen d'exprimer ce système avec
précision, grâce aux notions d'éiîalité géométrique, de propor-
tion et d'harmonie. L'Idée, sans doute, est par sa signification
normative plus qu'un concept, mais elle ne diffère pas essentielle-
ment du nombre ; c'est donc à l'aide du nombre que nous pou-
vons la penser exactement, à l'aide des relations mathématiques
574 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
que nous pouvons concevoir ses rapports avec l'ensemble du
monde intelligible. Seulement, l'idéalisme des essences mathéma-
tiques ne donnerait lieu qu'à des vérités hypothétiques, si l'idéa-
lisme des valeurs morales ne conférait à certains idéaux une vé-
rité catégorique. L'objet absolu du vouloir ainsi déterminé, il
reste à faire retour sur le sujet par la connaissance de soi, but
tout spirituel de l'éducation platonicienne du Banquet et de la Ré-
publique ; ici encore, la mathématique joue le rôle d'un indis-
pensable auxiliaire qui, après avoir dissipé les illusions de la
perspective sensible, nous affranchit de celles de l'égocentrisrae
dans l'appréciation des fins. C'est alors seulement, après avoir
constitué une philosophie pratique, que Platon s'est appliqué à
une philosophie de la nature. Mais la réflexion idéaliste, en ayant
appris qu'il n'est d'autre réalité que l'activité de l'esprit ou l'ordre
idéal des fins, conduit à voir dans l'Univers l'expression sensi-
ble de l'organisation absolue, la réalisation empirique d'une rai-
son souveraine. En un mot, l'édifice platonicien se construit à
partir du problème pratique, qui requiert une théorie de la con-
naissance, et celle-ci conditionne à son tour la conception de
l'Univers.
M. Robin, rapporteur de la thèse, en loue la très belle langue,
modèle d'un style philosophique dense et précis. Pour le fond,
l'analyse minutieuse à laquelle sont soumis les dialogues socra-
tiques, tels par exemple VHippias mineur et le Protagoras, est ex-
trêmement utile, car les paralogismes apparents s'effacent lors-
qu'on prend soin, comme il est montré ici, de suivre exactement
les sinuosités de la pensée : il faut engager en efifet sa propre ré-
flexion pour découvrir la cohérence d'un sj^stème. Cette méthode,
qui traite vraiment Platon en philosophe et qu'illustrent les nom-
breuses références de l'interprète non seulement aux textes, mais
à lui-même, donne beaucoup de vigueur à l'ensemble du livre,
et justifie par son idée directrice les traductions originales de
nombreuses expressions platoniciennes. Ne convient-il pas ce-
pendant de conserver aux premiers dialogues une signification
historique, et ne faut-il voir que des « masques » dans les So-
phistes qui s'y trouvent visés ? — Non, sans doute ; mais la ques-
tion de savoir dans quelle mesure ces personnages sont authen-
tiques ou masqués importe moins que la signification intellec-
tuelle de leur attitude. Se proposant avant tout de faire prendre
conscience des problèmes, Platon les reprend plusieurs fois pour
en préciser les termes, et la polémique lui sert de moyen pour
l'analyse critique ; la conclusion reste en suspens, non sans doute
SOUTENANCES DE THÈSES 575
par un artifice destiné à faire accepter une solution dogmatique
tenue en réserve, mais parce que celle-ci doit être progressive-
ment dégagée. M. Robin aborde alors un point essentiel : s'il n'y
a pas d'objet distinct à chaque degré de la connaissance intellec-
tuelle, ni par conséquent de scission entre les notions mathéma-
tiques et les Idées, mais seulement une dififérence de modalité,
comment concevoir la distinction des essences et des valeurs ?
— Cette distinction, explique M. Moreau, pourrait s'éclairer par
celle que Kant établit entre les objets de l'entendement et les
idées de la raison. Les connaissances mathématiques n'ont de
réalité que pour l'entendement, qui s'en sert comme d'un inter-
médiaire ; elles manifestent la capacité de concevoir et d'exprimer
exactement des rapports. Mais les essences réelles, objet de la
dialectique, se déduisent a priori à partir du Tout ; le nombre,
pour Platon, n'est pas ontologiquement antérieur à l'Idée. —
La discussion porte ensuite sur quelques questions plus spéciales.
A propos du mythe de la caverne, faut-il attribuer une significa-
tion particulière au caractère figuré des objets dont Tombre se
dessine sur le fond ? — Non, car si pour obtenir des projections
il faut utiliser des marionnettes, celles-ci ont le même degré de
réalité que les objets sensibles en général. M. Moreau expose
enfin comment l'étude des arguments qui établissent l'immortalité
de l'âme conduit à penser que le livre X de la République est an-
térieur au Phédon, et précise ainsi la chronologie des dialogues
platoniciens.
M. Rivaud rend hommage à l'effort considérable dont témoigne
cet ouvrage extrêmement soigné, qui ne veut laisser inexpliqué
aucun détour de la pensée si subtile de Platon, Il observe que le
terme « idéalisme », appliqué à sa doctrine, n'est pas sans ambi-
guïté, qu'il apparaît avec des acceptions multiples et, pour ainsi
dire, à différents niveaux ; il signifie tantôt transcendance par
rapport à tous les objets sensibles, tantôt caractère intelligible
des relations mathématiques, tantôtprimatontologiquedes valeurs
et de la finalité du Bien. — Cette richesse du platonisme,
M. Moreau se défend d'avoir prétendu la réduire aux cadres ri-
gides d'un dogmatisme; et c'est pourquoi, cherchant à en dégager
l'armature dialectique, il a dîi faire appel à des notions et à des
catégories non point exclusivement kantiennes, mais élaborées
par la tradition philosophique qui, à partir de Platon lui-même,
sera celle d'Aristote, de Descartes et de Leibniz : à ce prix seu-
lement, un moderne peut comprendre Platon.
M, Wahl s'associe aux éloges qui viennent d'être adressés à
576 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
l'œuvre de M. Moreau, tant pour la valeur de la pensée que pour
son expression. Puis il examine principalement le problème des
relations chez Platon. Comment interpréter le nombre irration-
nel, si les mathématiques sont la norme des rapports intelligi-
bles ? Et ces rapports mêmes, absolu de l'entendement, comment
concevoir leur relation avec les Idées, absolu delà raison? Ne
trouve-t-on pas un Réalisme, lorsqu'on veut définir ce que sont
« les choses mêmes» que saisit l'acte de pensée et qui donnent
les modèles nécessaires à toute technique, à toute fabrication ? —
M. Moreau observe d'abord que le nombre irrationnel ne paraît
tel qu'à celui qui s'en tient au processus arithmétique de la nu-
mération ; et lorsque, pour le déterminer, on fait appel à des in-
tuitions géométriques, celles-ci interviennent seulement à titre
de support des relations pures, car le nombre peut être conçu
sans être imaginé. D'autre part, on peut assurément traduire en
langage réaliste plusieurs aspects du platonisme ; mais le langage
idéaliste convient mieux, parce qu'il va plus profondément. S'a-
git-il, par exemple, de la quantité ? Platon ne réifie pas le Grand
et le Petit, mais les détermine toujours par leur corrélation.
Lorsqu'il parle des « choses mêmes ». il veut dire qu'elles sont
appelées à leur rang ontologique, non point certes par l'entende-
ment de celui qui les pense, mais par l'Idée du Bien, qui se con-
fond avec l'organisation harmonieuse du Tout. Et lorsqu'il parle
de modèle et d'imitation, il s'exprime par une métaphore ; mais
elle est de bon aloi, si nous savons avec lui que ce n'est qu'une
métaphore.
M. Moreau, félicité par le jury, a été reconnu digne du grade
de Docteur es Lettres, avec la mention : Très honorable.
Louis Beauduc.
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers (Fronce). — Société française d'Imprimerie et de Librairie
40« Année (2' Série) N" 15 15 juillet 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTDNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
La « Consolation à Monsieur du Périer »
est-elle de 1590 ou de 1600 ?
par G. SAINTVILLE.
Professeur honoraire.
Lorsqu'en 1862, au tome premier de l'édition des Œuvres de
Malherbe, — dans la Collection des « Grands Ecrivains de la
France t , — Ludovic Lalanne plaçait vers 1600 (1) la composition
des strophes de la Consolation à Du Périer, il ne semble pas y
avoir eu, de la part du public lettré, réaction contraire. Celui-ci
était préparé, du reste, ou pouvait l'être, Lalanne n'ayant rien
pris qu'à la pièce même, aux vers connus où, strophe XVII,
le poète évoque ses propres deuils de père :
De moy desja deux fois d'une pareille foudre
Je me suis veu perclus,
Et deux fois la raison m'a si bieu fait résoudre
Qu'il ne m'en souvient plus.
Henri de Malherbe était mort (à un peu plus de deux ans) au
mois d'octobre 1Ô87 ; Jourdaine (à un peu moins de huit ans),
le 23 juin 1599 : cela justifiait assez la conclusion de l'éditeur, et le
temps par lui adopté : «postérieurement au mois de juin 1599 ))(2).
(1) Dans le Utre ci-dessus, comme en cet endroit, j'arrondis les chiffres pour
simplifier l'expression. Des dates aussi précises n'ont été proposées par quicon-
que, pour cause. Donc, 1590 et 1600 valent autant pour 1585 ou 1589, pour
1599 ou 1602. C'est la marge d'une dizaine d'années qui, d'abord, est en question.
(2) Œuures de Malherbe recueillies el annotées par Ludovic Lalanne, Paris
(Collection des « Grands Ecrivains de la France »), 1862-1869, t. I (1862),
p. 38.
37
578 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Trente ans plus tard, rien à cet égard n'avait changé. Et Gus-
tave Allais, au cours de sa thèse de 1891 (1), concluait à peu près
sur la même époque, — dans un esprit toutefois singulier, et
sur lequel nous reviendrons.
C'est d'ailleurs au lendemain, en 1893, que la publication, par
M. Louis Arnould, des Anecdotes inédites sur Malherbe, tirées
du « Huitième Recueil de Conrart », à l'Arsenal, vint y contre-
dire, et remettre en lumière, passagèrement, le propos tenu
déjà par Tallemaut des Réaux, — et la rencontre n'a, bien sûr,
rien de fortuit, — dans son Historiette sur le poète de la Consola-
tion : « 11 avait 30 ans quand il fit la pièce, etc. », lit-on d'un côté
comme de l'autre, textuellement (2).
Plus tard enfin, et tout près de nous cette fois, la balance
devait à nouveau, plus fermement pût-on croire, pencher dans
le même sens, encore que pour des raisons inattendues, toutes
diflérentes de celles qui précédent. On veut parler du commen-
taire accompagnant l'édition nouvelle des Poésies de Malherbe,
due aux soins de M. Jacques Lavaud (3), commentaire dont le
passage que voici nous retiendra.
Or, M™*^ de Malherbe, dans uu testament dicté par elle eu 1600, et con-
servé aux archives d'Aix, dont l'existence nous a été révélée grâce à l'obligeance
de M. Lebègue, mentionne uu fils encore inconnu, François, qui mourut pro-
bablement en bas âge. Ce témoignage confirmerait les dires de Racan [ ] et
de Tallemaut [ ]. Henri de Malherbe étant mort en 1587, on pourrait avancer
d'une dizaine d'années la date de compositon de cette pièce et la placer vers
1589-159U, ce qui expliquerait les faiblesses de sa première rédaction (4).
(( Il y a là un petit problème à résoudre », écrivait, dans sa
publication de 1893, M. Louis Arnould. Le « petit problème »
était depuis fort longtemps posé. On vient d'en marquer les éta-
(1) Malherbe et la Poésie française à lu fin du XVI" siècle, Paris, 1891,
pp. 356-357.
['i) Anecdotes inédites sur Malherbe. Supplément de la Vie de Malherbe par
Racan, publié avec une Introduction et des Notes critiques par Louis Arnoulu,
Paris, 18i)3, p. 35; Les Historiettes de Tallemant des Réacx, Paris, 1854-1860,
3e éd., t. I. p. 272.
(3) Les Poésies de M. de Malherbe, Edition critique précédée d une Introduc-
tion, par Jacques Lavaud, Paris (Société des Textes français modernes), 1936-
1937, 2 vol , iu-12, xxix-345 p., et un carton de x p. (Poésies libres). Une seule
série pour la pagination des deux volumes,
(4) Cf. Les Poésies de M. de Malherbe, éd.J. Lavaud, t. II, p. 243 (Commen-
taire). La Consolation occupe au t. II, les p. 242-248 ; il en est encore ques-
tion, à divers titres : t. I, p. vi, xv, xx-xxi, xxviii ; t. II, p. 326.
LA « CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER » 579
pes principales, objectivement. L'état de la question ainsi préci-
sé, voyons si, demeurée longtemps incertaine, nous la pouvons
tenir pour enfin résolue.
L'argumentation du nouveau commentaire (1) repose donc
entièrement sur le testament, nouvellement connu, de M"^^ de
Malherbe, et sur l'existence, en même temps révélée, de cet
enfant imprévu du nom de François. Qu'est donc, pour com-
mencer, ce testament? Sous quelle forme et d'où nous vient-il ?
Que nous apprend-il au juste ?
Il s'agit d'une copie, jadis prise sur l'original par un érudit
aixois, Numa Coste, mort en 1907 (2), copie passée avec maints
documents de pareil intérêt, aux mains d'un Aixois d'aujourd'hui,
M. Maurice Raimbault, alors archiviste adjoint du Département,
et que M. Raymond Lebègue, en séjour de travail à Aix, se vit
communiquer par ce dernier. Bien qu'aient été sans résultat les
recherches de M. Lebègue, à la suite, pour retrouver l'original
au minutier ancien du notaire Boniface Borrilli (3), l'authenticité
du texte ne semble pas douteuse, et nous lui ferons confiance.
Un très court passage, d'ailleurs, en est pour nous à retenir, où
nous est dit que M"^ de Malherbe
lègue 200 escus pour faire à elle et à Henri, François et Jordane de Malherbe,
leur 61s et fille, à chacun une inscription en marbre avec telles paroles et non
aultres que celles qu'il plaira audict sieur de Malherbe son miari, etc. (4).
(1) Il m'a paru qu'il était vain — et on s'en apercevra par la suite — de s'attacher
aux dires de Racan et de Tallemant ; je les ai donc laissés de côté. Le témoi-
gnage contemporain, ou le témoignage du temps, si souvent riche d'enseigne-
raeiils, se montre ici fantaisiste et sans aucun intérêt.
{2) Voir au moins, surNuma Coste, une notice nécrologique, par M.Maurice
Rainibault, in Annales de la Société d'Eludés provençales, 4" ann., 1907,
p. 'J59-2(i'2.
(3) Boniface Borrilli fut notaire à Aix de 1591 à 1648. Il était le dernier repré-
sentant, dans le notariat, d'une famille dont, avant lui, treize membres, du
même nom, avaient depuis 1386 exercé pareille charge. Il fut un des corres-
pondants de Peiresc (Cf. Tamizey de LâRRoguE : « Les Correspondants de Pei-
resc : Boniface Borrilli », in Mémoires de l'Académie d'Aix, t. XV, 1891 ; ac-
cessoirement : Koux-Alpheran. Les Hues d'Aix, Aix, 1846, t. I, p. 343-347. —
C'est par la suite Joseph Aymar qui, le 2 août 1629, recevra dépôt d'un autre
testament, le 3« pour le moins, daté de la veille, de M"'« de Malherbe veuve
de l'année pi-écédente (Cf. Koux-Alpheran, « Recherches biographiques sur
Malherbe et sur sa famille », in Mémoires de l'Académie d'Aix, t. IV, 1840).
(4) Je cite ce passage (dont j'ai respecté l'orthographe et la ponctuation) d'a-
près la copie, prise par lui-même, que M. Lebègue a bien voulu me commu-
niquer. Je l'en remercie vivement comme de l'indication de sou étude citée un
peu plus loin.
580 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Cette simple mention, sans circonstance aucune, d'un nom
nouveau dans la descendance immédiate du poète, est tout ce que
Von sait, à ce jour, de François de Malherbe le fils. Peut-être eût-
il été, sans grand'peine, possible d'en apprendre un peu plus, de
le tenter, au moins. On verra — là encore — pourquoi, de notre
côté, nous ne nous y sommes pas attardé. Quoi qu'il en soit, de
ce seul nom mis là entre deux autres, que conclure de net I... Et
l'on comprend les tâtonnements de la part tant de M. Lebègue
que de M. Lavaud sur la destinée du personnage. Ainsi a-t-on
pu lire, d'abord, dans un article de lui-même, que M. Lebègue
a bien voulu opportunément me rappeler :
[Malherbe et Madeleine de Coriolis sa femme] eurent quatre enfants : Henri
qui naquit le 21 juillet 1585 (1) [ J, François dont nous savons seulement
qu'il mourut au plus tard en 1599, Jourdaine qui naquit le 22 septembre
1591 [ ] et Marc-Anloine.
et, même page, quatre lignes plus bas :
Je pense que pour se conformer à la règle [de l'enfant unique], François
dut venir au monde après la mort de l'aîné [ = octobre 1587], et mourir avant
la naissance de sa sœur [ = septembre 1591 ] (2).
Différemment, pour M. Lavaud, et pour ce qu'il en tire, il sem-
ble qu'importe peu ou que n'importe point la date de naissance
de François de Malherbe, aîné ou second de la famille, pourvu
que — « probablement en bas âge, » nous dit-il — l'enfant meure
avant Henri, et que de 1587 puisse partir le temps où Malherbe,
à même d'évoquer la mort de deux de ses enfants, sera du
même coup en mesure d'écrire les stances à Du Périer. C'est
bien le sens — croyons-nous — de ce que nous a fait lire plus
haut le commentaire de l'édition nouvelle où M. Lavaud argu-
mente et conclut (3),
(1) Date qui ne paraît pas exacte. L'acte baptistaire est du l*"" août 1585
(Arch. des Bouches-du- Rhône, Dépôt d'Aix, Paroisse de La Madeleine, Reg.
n" prov. 33, fol. 182), et sans indicationde date de naissance diftérente de celle
de l'acte même.
(2) Raymond Lebègue, « Malherbe et son fils », in Reuue des Cours et Con-
férences, ann. XXXIV. !'« série, 1933, pp. 193-207, 312-331. Les deux citations
sont à la même page 195. Le fils de Malherbe ici étudié est Marc-Anloine, né
le 14 décembre 1600, naissance en prévision de laquelle M"» de Malherbe avait,
cinq jours plus tôt, comme on a vu, rédigé ses dernières volontés.
(3) Je n'oublie pas que M. Lavaud met seulement à « 1589-1590 », ou encore
« vers 1590 », l'époque de la composition de la pièce, et donc de l'expression
de Malherbe sur ses deuils ; mais j'interprète ces deux ou trois ans d'écart
comme le temps accordé au père pour... « ne s'en souvenir plus » 1
LA « CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER » 581
« Tâtonnements », donc ; variations, incertitudes, en tout
cela ; et puis, quelque arbitraire aussi peut-être. Importait-il
assez, pourtant, que fût, s'il est enfin possible, étayée de vraies
raisons et non plus seulement d' « anecdotes », ou « d'histo-
riettes », l'opinion qui reculerait de nous de quelque deux lustres
la rédaction des vers de Malherbe ! La Consolation mise aux
environs de 1585, de 1587 ou de 1590, c'est (on le tient de la
thèse même ici examinée, et l'on ne fait que transcrire) : excu-
sées, les « faiblesses de la première rédaction » ; expliquées, les
« réminiscences » qu'on y trouve de Y Advanture seconde, ou Cléo-
phon de Desportes, qui est de 1583 ; écarté, le reproche d'avoir
usé du « verbe enaigrir peu d'années avant de le critiquer » chez
le même écrivain. En revanche, rien qu'une énigme qui surgit
(ou seulement s'aggrave), mais secondaire, celle des vingt années
perdues avant de « confier la pièce aux recueils collectifs » (1).
L'histoire du texte de Malherbe, intéressée au sujet en effet,
pouvait valoir, et valait, qu'on y regardât d'un peu près.
Poursuivons donc. Et puisque la thèse nouvelle souhaite et
appelle des actes de paroisse, voyons ce que peuvent avoir à
nous apprendre les recueils qui les abritent. Ils sont à la vérité
peu prolixes, ceux qui nous sont restés. Tirons-en du moins le
texte suivant qui nous met au cœur du sujet :
L'an mil cinq cens nonante troys et le second jour du moys de febvrier,
jour de la purification de Nostre Dame, feult baptizée Marguerite du Périer,
filhe de Monsieur Françoys du Périer, consul de caste ville d'Aix, et procureur
du pays, et de damoyselle Catherine Stienne ; le perrin feult Massire Gaspard
de Pontevès, Conte de Garces, grand seneschal et lieutenant général et gou-
verneur de ce pays de Provence soubz Testât et couronne de France ; et la
merrine damoyselle Marguerite Roque, femme de Monsieur Jehan Stienne,
scuyer de ceste dicte ville.
[Signé : ] Payani, curé (2).
(1) J'ai emprunté les citations contenues dans ce paragraphe tant à M. La-
vaud qu'à M. Lebègue. C'est assez dire que la thèse de M. Lavaud sur la
date « 1589-1590 » est bien autant, pour la part qu'il y eut, celle de M. Lebè-
gue. J'entends : l'indication du testament de 1600, c'est-à-dire — ■ et pour telle
fin, non pour une autre — de l'existence du jeune François ; l'adhésion sans
réserve que traduit le compte rendu de l'édition dans la Reuue d'Histoire
Littéraire de la France, avril-juin 1938 (parue en novembre), p. 262-263 ; et
donc, entre temps, l'acquiescement, dès la lecture en manuscrit, de l'édition,
comme réviseur ou « commissaire responsable ».
(2) Arch. des Bouches-du-Rhône, Dépôt d'Aix, Paroisse de La Madeleine,
Reg. n» prov. '.\3, fol. 414.
582 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
C'est-à-dire que, fille de François du Périer, alors second con-
sul d'Aix, et procureur du pays (1), et de Catherine Stienne,
Marguerite, née le jour même peut-on croire, fut baptisée le
2 février 1593, à Aix, sur la paroisse de la Madeleine. Fâcheuse-
ment l'acte mortuaire nous échappe (2). A cette lacune peut-être
pouvons-nous remédier pour partie.
Il ne saurait être question de réhabiliter comme poète celui
dont on a pu dire qu'il semblait « avoir pris à tâche de réaliser
en sa personne tout ce que l'école pouvait enfanter de pire >> (3).
Le témoin, non le poète, le témoin sans plus nous intéresse en
César de Nostredame. 11 est Aixois comme François du Périer,
et il fut son ami. De même âge, l'un et l'autre, que Malherbe ; se
piquant tous deux pareillement de poésie, de belles-lettres ; ils
sont aussi, par Roux-Alpheran, comptés de pair au nombre des
amis fréquentant, à ses années d'Aix, chez l'auteur de la Consola-
tion. Commenta ce compte ne pas faire confiance au rimeur de
l'ode pindarique — «avec strophe, antistrophe, épode, et Dieu sait
quel galimatias », à quoi l'on ne contredit — chantant dans un tel
milieu le souvenir de l'enfant d'un ami présent ? comment n'en
pas croire cette autre Consolalion lue, montrée, remise au père en
deuil, et dont le titre disait : Sur le trépas de damoiselle Margue-
rite du Périer decedée en laage de cinq ans ?
Rien par ailleurs qui, dans les vers de Malherbe comme dans
les vers de tel autre(4), ne fasse entendre que la petite morte ait en
(1) <i Du 1^"^ novembre (1592) jusqu'à pareil jour de l'année suivante » (Roux-
Alpheran, Les Rues d'Aix, Aix, 1846, t. I, p. 617).
(2) Il n'j' a pas aux Archives départementales de registres de sépultures pour
la Madeleine, antérieurs à l'année 1611 ;à l'Hôtel de Ville, l'Etat civil remonte à
1603 seulement encore. D'autre part, l'enfant, a-t-on dit, repose en l'église de
la Madeleine, qui fut l'Eglise des Prêcheurs, sous l'autel (l'autel actuel veut-on
dire, sans doute; ds Notre-Dama-de-Grâce. Mais encore que Roux-Alpheran
(Op. cit., t. I, p. 642), mentionne en effet que François du Périer et Scipiou
son fils furent eux-mêmes enterrés dans cette église, il faut noter que la ques-
tion qui se pose est celle d'une épitaphe particulière, personneZ/e, ayant existé ou
non, et, dans 1 affirmative, a3'ant été relevée ou non. Sur quoi M. Maurice R.Tira-
bault me signale le Taphologue du P. Forkat, pour lequel je renverrai donc
à ce ras. de la Bibliothèque Méjanes, coté : '279 (R A. 28), et décrit au Cata-
logue Général des manuscrits, t. XVI, pp. 149-150.
{'6) Cf. A. JoLY, Note sur Benoet du Lac ou le Théâtre et la Baioche à Aix à la
fin du xvi* siècle, Lyon, 1862 (cité par Edouard Aude, La poésie en Provence au
temps de Malherbe, extr. des Ca/u'ers d' A i.r-en-Prooence, 1923-1924, p. 11 . L'« E-
cole » '.' Entendons le groupe où présidait le Grand Prieur, Henri d'Angouléme,
et rassemblant avec Nostredame, Bellaud de la Belaudière, d'Escalis, MejTier,
et maints autres.
(4) Cf. les deux sonnets de Siméon-Guillaume de La Roque : « Sur le très-
pas de Damoiselle Marguerite du Périer », et « Pour elle-mesme », in : Les
Œuvres du Sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis, Paris, 1609, p. 721.
LA « CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER » 583
effet disparu tout à la fleur de l'âge. Tout le dit et le redit claire-
ment. Et l'expression de Nostredame, tenue couramment pour
acquise, jamais contredite ou seulement contestée (1), ne jure là,
tant s'en faut. Aussi bien que lui demander de plus, que nous
être une date limite pour la composition de la pièce : exactement
et proprement ce que — sans plus, redisons-le — nous serait
l'acte mortuaire demain retrouvé (2). Avec l'expresse réserve
qu'on entend bien, nous en Ferons donc état.
(( Date limite » : cela ne nous vaut pas, pour autant, la clef de
l'énigme. Du moins apparaît-il qu'au point où nous voilà, et la
Consolation ne pouvant vraisemblablement être mise avant juin
1599 (3), les deux deuils évoqués par Malherbe ont cessé d'être
ceux de François puis d'Henri (selon le commentaire de M. La-
vaud). ou ceux d'Henri puis de François (suivant le compte
rendu de M. Lebègue, avec un lapsus peut-être), pour redevenir
ceux d'Henri et de Jourdaine, Malherbe passant uniment sous
silence la mort de François (4).
(1) Comme tous autres, c'est cet âge de cinq ans que retient M. Lavaud, dans
son commentaire.
(2) Acte dont il peut donc, à la rigueur, n'y avoir tant à déplorer lab
sence.
(3) Fût-ce à la veille même de ce mois de juin, de ce 23 juin 1599 (Malherbe,
du reste, à l'époque, était en Norm iridie, et depuis août 1598, nous le savons
par lui-même, dans l'Instruction de Malerbe à son fih), et la date de 1598 dût-
elle être un peu rajeunie ; car l'expi ession de Malherbe à Du Périer : « Ta
douleur {.■■] éternelle », doit trouver une raison d'être dans un éloignement
assez considérable de ce qui la provoqua. Dans la première rédaction, Malher-
be avait écrit : « Ta douleur (.,. ) incurable » : l'observation à en tirer est la
même.
On sait, par le relevé des variantes fait de la main de Daniel Huet, que
la Consolation parut d'abord sur feuille volante, mais sans mention de date,
sans lieu ni date même, à en croire, du moins : G Lanson, Manuel bibliogra-
phique. n° 3385, et Ph. Mahtinon, in Revue d'Hi-itoire Littéraire de la France,
t. XXII, 1915, p. 372. Qu'en f;uit-il retenir T' En fait, la publication en Provence
et à Aix paraît vraisemblable. Et M. Edouard AuoEavance même (op. cit.. p. 9)
le nom du libraire aixois .Jean Tholozan, par les soins de qui parurent en
feuille volante ou en brochure, l'Ode à la Royne pour sa bienvenue, et la Prière
pour le Roy allant en Limozin.
Aucun exemplaire de cette publication originale ne s'est retrouvé encore, et je
dois à M Haimbault de pouvoir préciser que la Bibliographie provençale ma-
nuscrite, de l'abbé DunRFun. , au Musée Arbaud, n'en fait pas mention.
(4) A ce silence je vois diverses explications dont la moins mauvaise pourrait
être que François non seulement fût mort « en bas âge », mais eût vécu fort
peu, au point que sa disparition ne marquât un deuil vrai pour quiconque, au-
584 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et puis, ce que nous venons d'observer, touchant Du Périer,
sur le délai moral peut-on dire, et le délai de fait à respecter avant
que quiconque marque touthaut un étonneraent même « poétique »
de le voir, lui, brisé de chagrin encore, cela doit bien valoir pour
Malherbe lui-même. Ne serait-il pas invraisemblable que
Malherbe, dont le second deuil est tout pareil encore au deuil
unique de Du Périer, et plus récent, eût le front de dire à celui-
ci qu'en dépit de toute chronologie, lui, Malherbe, ne se souvient
plus de rien ! et de l'imprimer et de le répandre 1 On est sévère
et parfois dur pour Malherbe ; peut-être y aurait-il une plus juste
mesure à tenir à son endroit. Pour ici, n'ayant cure de ses senti-
ments vrais, c'est de décence, tout simplement, qu'il s'agit. Lors-
que la date limite fut, tout à l'heure et pour un instant, mise à
1587, nous avons vu M. Lavaud, dans la pensée que nous
croyons avoir exactement démêlée, porter à deux ou trois ans
plus lard (« 1589-1590 ») la strophe XVII et la pièce entière (1).
Ramenant à 1599 les choses, il ne paraîtra pas superflu, je pense,
de mettre alors la Consolation à 1601 ou 1602.
Il y a plus. Sans doute, dirons-nous, l'idée première, le projet,
vague pour commencer peut-être, de cette composition, dut
être sensiblement antérieur. Nous croyons l'entrevoir dès 1600,
lorsqu'à son retour de Normandie (décembre 1599), Malherbe
trouva son ami encore éplorè de la mort de sa fille. Mais nous
n'en présumons pas une élaboration vraie avant les années dites
à l'instant : on sait la lenteur de Malherbe au travail.
tour de lui. On pouvait aussi supposer que le nom « François » (nom du poète
lui-même, d'ailleurs) doublât celui de l'aîné, Henri, simplement ! Mais àl'acte
du 1" août 1585, l'aîné n'a qu'un prénom ; et le registre (1587) manque, où
l'acte mortuaire demanderait à être relu.
(1) M. Lavaud, qui le connaît bien, sans être autrement indulgent à l'accent
des Consolations du poète (Cf. Un Poète de Cour au temps des derniers Valois :
PAiZippe Despor/es, (151G-1606), Paris 1936, p. 427), sait voir le père en Malherbe
capable de souffrir comme tout autre (Cf. Les Poésies de M. de Malherbe,
t. II, p. 287). Mais attitude toute différente chez Gustave Allais, dont j'ai rappe-
lé la thèse de 1891, où. entre les pages 356 et 368 la Consolation est longuement
étudiée. Dans la première partie de cette étude, c'est (p. 356 sqg) une application
tenace et proprement irritante à rapprocher, à mettre aux lendemains de la
mort de Jourdaine, la rédaction de la pièce, et particulièrement de la strophe
XVII, afin de se donner occasion et raison de stigmatiser impunément Malherbe
pour son indifférence et sa dureté de cœur.
Faut-il rappeler ici la solution, toute conciliante, qu'avait proposée M. Louis
Arnould. en 1893 : la Consolation écrite en deux temps, à quatorze ans de dis-
tance, 1585 et 1599 P Cela ferait aujourd'hui envisager que la pièce, d'abord
écrite pour un autre, eût été de longues années plus tard, non seulement reprise
et complétée selon M. Arnould), mais remaniée, adaptée à l'adresse de Du
Périer. C'est, au moins, peu vraisemblable.
LA « CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER » 585
Et même, n'a-t-on pas supposé que si Malherbe n'avait publié
la Consolation qu'au tome premier du Parnasse de 1607, et avait
donc laissé passer, indiSerent, les Muses ralliées de 1603, c'est
que les stances n'en « étaient pas encore achevées ni même peut-
être composées » ? (1)... Disons plutôt : parachevées, ou, avec
M. Lebègue : « repolies » ; — et si loin que nous voilà, pour cause,
de 1585, de 1587, ou de 15H9-1590, accordons qu'il peut n'être
pas téméraire à l'excès, d'aller jusque-là (2).
(1) La conjecture est formulée par G. Allais, op. cit., p. 363, en des lignes
aussi raisonnables et mesurées, alors, sur le caractère de Malherbe, que les
premières étaient malveillantes et fâcbeuses.
(2) Pour ce travail, j'ai repris quelques notes déjà anciennes, dont je n'ai
point usé sans une vérification rigoureuse pour laquelle, sur mes indications,
les bons offices de M. Augustin Roui, arcbiviste adjoint des Bouches-du-Rhône
m'ont été précieux, m'épargnant le voj'ag* ou l'attente d'une occasion favora-
ble. Je l'en remercie vivement Et je ne suis pas moins obligé à M. Maurice
Raimbault, archiviste en retraite, demeuré conservateur des riches collections
du Musée Arbaud, instruit de toutes choses, et, de tout ce qu'il sait là, si plei-
nement généreax.
D'autre part, avec l'auteur d'une notice (« ProvansaJ et sa famille », in Mé-
moires de l'Institut historique de Provence, t. XIV, 1937, p. 58 sqq.) sur un Du
Périer de la branche cadette, — longuement étudié un demi-siècle auparavant
par Georges Monval (Le Laquais de Molière, Paris, 1887), — j'ai entretenu une
brève correspondance, en fin de compte profitable, en ce sens qu'à devoir
contredire et redresser l'information de mon correspondant, j'éprouvai une fois
de plus que la fantaisie et l'entêtement aident mal à la vérité du moindre fait !
Langage des sciences et choix
au hasard
par Plus SERVIEN.
Dans des articles publiés ici même, nous avons esquissé une
théorie générale du choix(l). Le point de départen était l'analyse
du langage, que nous rappelons brièvement. Nous avons montré
que les sciences ont une langue commune, que nous avons appelée
le « Langage des sciences « ; il n'est qu'une partie du langage total,
ayant des propriétés qui lui sont particulières et qui ne s'étendent
pas au delà de ses frontières. Par exemple, toutes les phrases de
ce domaine ont des équivalentes. On peut s'accorder entièrement
sur leur sens, et vérifier cet accord. Il y existe des phrases exacte-
ment contraires. Le sens des phrases est indépendant de leur ry-
thme, etc. Nous avons montré qu'il y a dans le langage total un
pôle opposé au précédent, que nous avons appelé « Langage ly-
rique » : celui où le sens est indissolublement lié au rythme, où
une phrase n'a ni équivalente ni contraire, etc. (2).
Cette analyse fondamentale du langage engendrait naturelle-
ment une classification générale des choix. Aux deux pôles du
langage ainsi déterminés, correspondent deux types généraux
de choix. Il y a d'abord le choix en Langage des sciences, ou choix
S. On fait un tel choix, lorsqu'on choisit les hommes dont la taille
est inférieure à Im. 80. Il y a, d'autre part, les choix de l'ordre
de Langage lyrique, ou choix L ; par exemple quand on choisit
les hommes les plus beaux. Il résultait de notre analyse fondamen-
tale du langage qu'il n'y a pas d'autres choix que ces deux-là ;
en ce sens que tout autre choix doit, regardé de près, être reconnu,
soit pour un choix S, soit pour un choi.x L, soit pour une combi-
naison de ces deux choix élémentaires.
(1) Problèmes d'arl el Langage des sciences, Revue des Cours et Conférences,
30 avril 1932 sq. Voir notre ouvrage Principes d' Esthétique (Boivin et C'«).
(2) Notre Le Langage des Sciences (1931 ; 2« édit. Actualités scientifiques,
Hermann et C'^) ; cf. nos articles dans Scientia, avril et ^mai 1937, dans la
Revue Philosophique, 1937, etc.
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 587
Le type de choix qu'il était le plus intéressant de soumettre
aussitôt à notre nouvel outil d'analyse, était le choix au hasard.
On sait son importance, soit dans la vie courante, soit dans la
science ; et en particulier dans la science des dernières années.
Nous indiquions qu'il se réduit à un choix S. Il sera l'objet de la
présente étude.
Ainsi, l'analyse fondamentale du langage contraint le choix
au hasard à nous faire voir bien clairement quel est son contenu.
Ce contenu ne peut plus rester mystérieux, il faut de toute néces-
sité qu'il soit, ou bien un choix S, ou bien un choix L, ou une com-
binaison analysable en ces deux types de choix élémentaires.
Nous considérons un certain nombre de cas où l'on dit qu'il in-
tervient un choix au hasard. C'est le genre de définition que nous
avons appelé ailleurs « de seconde classe » (1).
Prenons l'exemple de la « couleur rouge ». On peut en donner
une ft définition de première classe », en indiquant le domaine du
spectre auquel on attache cette étiquette. Nous pouvons aussi
nous faire donner cette chose au moyen d'une « définition de se-
conde classe », en demandant à une personne de nous indiquer une
collection d'objets ayant en commun cette propriété ; et c'est là
une « définition de seconde classe ». C'en est une également, que
d'employer un dictionnaire, qui nous indique une série d'objets
auxquels cette propriété est attachée ; mais alors nous avons là,
non plus le choix d'une seule personne (d'un seul « électeur » ),
mais d'un groupe nombreux et vague de personnes.
On voit que, dans le cas des définitions de seconde classe, il
importe, si l'on veut bâtir sur un terrain solide, de connaître, non
pas seulement une collection d'objets ayant en commun une cer-
taine propriété ; mais aussi, de façon très nette, quels choix ont
produit cette collection. On ne peut s'en remettre les yeux fermés
à un groupe vague d' « électeurs », qui dans certains cas ont même
pu se tromper.
L'exemple même du « choix au hasard » nous permettra de le
comprendre. Nous ne disposons pas d'une définition de première
classe, du type : « Le choix au hasard, c'est... ». Nous devons nous
(1) Cf. notre article «Acoustique et Esthétique » dans \a Bévue d'Acous-
lique, mars 1933.
588 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
contenter d'une collection d'exemples de « choix au hasard », et
chercher à dégager leur caractère commun.
Mais comment réunir ces exemples ? Nous pouvons les chercher
soit dans des textes de langage courant ; soit dans des ouvrages
de savants. Seulement, qui nous assure que tous ces témoins, tous
ces a électeurs » auront choisi au moyen du même critère ; et que
leur collection d'objets ne résulte pas de critères hétérogènes ?
En fait, la collection existante de « choix au hasard » n'a pas
été appelée à fournir ses titres exacts de provenance. C'est une
notion qui est toujours demeurée dans la pénombre ; et il existe
une sorte de postulat implicite que ce qu'on appelle choix au hasard
est bien, chaque fois, de même nature.
Ce postulat implicite est inexact, comme une analyse un peu
attentive va nous permettre de nous en assurer.
Voici un exemple banal de choix au hasard. Un sac contient
des boules rouges et blanches. Une main y plonge, et tire une boule
au hasard. Mais si certaines des boules ont été touchées aupara-
ravant par un gibier, et les autres non ;etsi une boule est choisie
par un chien de chasse qui plonge la tête dans le sac, dira-t-on
qu'il a choisi au hasard ? Non, parce qu'il a eu une certaine con-
naissance ; une certaine indication qui lui a servi de critère ; qu'elle
ait été de la nature d'une préférence, ou de toute autre nature.
Un tel exemple engendre deux des impasses où s'est engagée
la théorie des probabilités. Comment faire pour retenir le premier
cas, qui est le vrai choix au hasard ; et rejeter le second ? On a in-
sisté sur ce caractère d'ignorance, qui serait indispensable pour
caractériser le hasard. Si on ignore (quoi ?), on choisit au hasard ;
sinon, non. Ce moyen de définir n'étant pas très bon, on se rejette
sur un autre : comment savoir si la main qui a choisi, a su ou a
ignoré ? Et alors on tombe, d'une façon ou d'une autre, sur la cé-
lèbre pétition de principe, qu'on peut énoncer plus ou moins naï-
vement. La main a choisi au hasard — si elle a choisi comme quand
on choisit auhasard. On peut aussi avoir l'airun peu moinsnaïf,en
se disant : je vais guetter les procédés de cette main. Si c'est une
main honnête, si elle choisit réellement au hasard, si elle n'a pas
de renseignements secrets, je finirai bien par le savoir, parce
qu'elle réalisera une certaine distribution (de Gauss), — sauf cas
bien improbable. Il y a mille façons différentes de servir une péti-
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 589
tion, de principe ; et les théoriciens des probabilités le savent bien ;
mais, à notre avis, la moins apprêtée est encore la plus saine ;
parce qu'elle avertit qu'on fait fausse route. Toutes les épices de
la logistique ne sauraient changer la nature du plat.
Qu'est-ce à dire ? C'est bien simple. L'exemple précédent de
choix au hasard ne vaut rien, ainsi que tout exemple du même
type.
En voici un. autre du même type. Je suis la grande allée des
Tuileries, en allant vers le Louvre. A un certain moment, l'allée
rencontre un bassin. L'âne de Buridan n'avancerait plus ; car, à
première vue, il n'y a aucune raison de contourner ce bassin par
la droite plutôt que par la gauche. En fait, je finis par arriver au
Louvre. Ai-je donc choisi au hasard? Je n'en sais absolument rien ;
des habitudes, des préférences secrètes et inconscientes ont pu
me guider : j'ai pu vouloir éviter quelques gouttes du jet d'eau,
ou quelque sympathie a pu me rapprocher d'une statue. Certes, je
pourrais bien faire la statistique des passants ; vérifier, par com-
paraison avec la distribution de Gauss, s'il n'ont pas manifesté
quelques préférence ; si quelque coup de soleil passager n'a pas
fait préférer à un certain nombre de passants une région ensoleil-
lée à une autre plus froide, etc. C'est le même cas que précédem-
ment; et je peux bien exercer un certain contrôle global, —
sauf série improbable.
Reconnaissons seulement que ce choix au hasard, du même
type que le précédent, n'est pas plus concluant que lui. En voici
la raison : si on nous les donne comme exemples de choix au ha-
sard, celui-là même qui nous les donne comme tels, si on le pousse
un peu, doit reconnaître qu'au fond il n'en sait rien. Il pourrait le
savoir au moyen de certains moyens de contrôle ; dont, pour peu
qu'on insiste, on s'aperçoit qu'il sont bien vagues et permettent
tout au plus l'affirmation compliquée : « c'est très probablement
un choix au hasard. » Ce n'est pas là une base précise et solide.
Voici un autre exemple qui formule qu'il faut faire un tel choix.
On me demande de choisir, sans sortir du domaine mathématique,
entre les six nombres premiers 1, 2, 3, 4, 5, 6, et que j'aie choisi au
hasard.
Je constate que le premier choix est en Langage des sciences. II
détermine une classe d'objets, ceux qui sont égaux entre eux en
ce qu'ils ont également droit au titre « un des six premiers nom-
590 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
bres entiers ». Si j'indique le critère qui m'a servi, n'importe qui,
en s'en servant, formera la même classe, composée exactement
des mêmes objets que ceux que j'aurais réunis moi-même. Mais
ce n'est pas ce premier choix qui constitue un choix au hasard.
C'est parmi les éléments de cette classe ainsi déterminée qu'on
me demande d'effectuer un choix au hasard. On me demande d'y
choisir au hasard une sous-classe, par exemple un de ces six nom-
bres. Si on me disait : prenez ce dé, lancez-le, et adoptez son choix,
ce serait un critère S, et je saurais ce que j'ai à faire. Mais s'il
m'est demandé, non pas de faire une sortie dans le monde phy-
sique, mais de rester dans le domaine mathématique ; de choisir,
non avec un dé, mais par une opération mentale analogue, en ce
qu'elle n'exige pas d'incursion dans le monde physique, au pre-
mier choix que j'ai eu à faire, celui des six nombres entiers ; alors
je dois constater qu'on me demande d'effectuer un choix, sans
me donner aucun critère S pour le réaliser.
Considérez avec attention, et surtout si vous avez une âme de
bibliophile, ou d'historien, ou de poète (et qui n'est pas un peu
dans ce cas?) les quatre nombres 1532, 1632,1732,1832. Ils diffé-
rent par leur deuxième chiffre, qui est 5, 6, 7, ou 8. Je pour-
rais donc remplacer un choix au hasard entre ces quatre nombres
entiers, par un choix au hasard entre les quatre datesprécédentes ;
à effectuer, non par un moyen mécanique, mais mentalement ;
non dans le domaine physique, mais dans le domaine propre aux
opérations mathématiques.
Tout revient donc à choisir entre 1532, 1632, 1732, 1832. Re-
gardons longuement ces quatre nombres. Gomment choisir ? au-
cun critère S ne nous est indiqué. Si je réussis finalement àchoisir,
comment être sûr que je n'ai pas été guidé par quelque critère S
inavoué (qui, s'il était tiré au clair, ne serait évidemment pas un
choix au hasard) ; ou alors par un critère de l'ordre d'une préfé-
rence, par un choix L, soit que je sache l'exprimer en termes lyri-
ques, soit qu'il reste pour moi informulable. Ces quatre dates ont
une coloration si différente ! Elles représentent quatre hublots
sur des mondes obscurs, si différents si je pensais fortement à l'un
ou à l'autre.
Et même sans passer par ce détour, que me demande-t-on en
me laissant choisir entre les six premiers nombres entiers, sans
me dire comment j'effectuerai ce choix ? Choisirai-je, selon
ma sympathie, la triade, le carré parfait ou le mystique penta-
gramme ?
Bref, dans la situation où l'on me met : ou bien je choisis aui-
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vant un critère S que je réussis à tirer au clair, et alors je m'aper-
çois que je n'ai pas fait un choix au hasard ; ou bien je ne choisis
pas suivant un critère S, et me refuse à choisir suivant un autre
critère, et alors je ne choisis pas du tout. En effet, si je me cantonne
dans le domaine S, et si d'autre part je m'interdis la partie de ce
domaine qui est d'ordre physique, on me demande de déterminer
au moyen d'une opération indéterminée ; et je ne puis réaliser
cette absurdité. Ou bien alors je sors du domaine S, et il se trouve
que je réussis à faire un choix ; mais l'analyse précédente montre
bien que ce serait un choix L ; et alors il ne peut être introduit dans
une théorie des probabilités, ni nulle part en science, à moins que
ce ne soit par la méthode que nous avons mise à la base de l'esthé-
tique (celle de « l'observateur » et de « l'électeur »). Les choix L
relèvent en eiïet de l'esthétique, et ne se rencontrent, ni en physi-
que, ni en mathématiques ; on ne saurait les introduire implicite-
tement en théorie des probabilités.
Or il importe de remarquer que, dans tous les ouvrages exis-
tants qui traitent de probabilité, des choix du type précédent,
en lesquels il nous est impossible de reconnaître devrais choix au
hasard, sont introduits à tous moments sous cette étiquette. On
considère qu'en introduisant, dans un problème par ailleurs pure-
ment mathématique, la demande d'effectuer à un certain mo-
ment un choix au hasard, on effectue une opération légitime
et d'ordre mathématique. En réalité, ou bien on demande là une
opération du type : « tel élément du problème sera déterminé au
moyen d'une opération totalement indéterminée, et qui, à ce titre,
est incapable de produire la moindre détermination » ; par exem-
ple j'additionne les trois nombres 7, 15, et x entier inconnu, et
j'affirme que le total est un nombre entier parfaitement connu.
Ou bien alors la détermination implique une incursion dans le
monde physique, et cela revient à dire : j'additionne 7, 15, et le
nombre de visiteurs qui entreront demain au Louvre, et je regarde
mon total comme un entier parfaitement connu. Il peut en être
ainsi; mais il faut remarquer qu'il ne s'agit pas alors d'un problème
ou d'une équation entièrement mathématique, et par là homogène
au reste des mathématiques. Mon total implique nécessairement,
sous peine de rester indéterminé, une observation physique ; il
fallait le reconnaître, et le dire.
En somme, pour chercher ce que peut être « un choix au ha-
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sard », nous avons recueilli une collection d'opérations que des
« électeurs» nous indiquent comme des choix au hasard. Il con-
venait de rechercher le caractère commun de tous ces exemples
divers, et saisir ainsi le « choix au hasard ».
Mais, pour les raisons que nous venons de donner, cette collec-
tion d'objets qui nous sont indiqués comme choix au hasard, ne
saurait être acceptée sans critique. Sans nous étendre ici sur la
méthode systématique permettant d'effectuer cette critique, cons-
tatons que nous avons du éliminer maints soi-disant « choix au
hasard ». Ce n'est pas au nom de quelque définition ou connaissan-
ce que nous posséderions en cachette. Si un chien de chasse court
dans la plaine, et si l'on vient me dire qu'il court « au hasard », je
n'en veux rien croire, non parce que je sais mieux qu'un autre
ce que veutdire hasard ; mais parce que je soupçonne, quant à moi,
que ce chien suit une piste. Autrement dit, le choix opéré pourra
bien être d'un autre type, fort connu, et que nul n'appelle choix
au hasard ; mais une analyse insuffisante n'avait pas reconnu cet
autre type ; ou tout au moins qu'on ne saurait exclure cette hy-
pothèse. Dans d'autres cas (tel exemple mathématique que nous
venons de donner) il n'y a sûrement pas choix « au hasard », sim-
plement parce qu'il n'y a pas choix du tout. Bref, nous éliminons
certains exemples indiqués comme des choix au hasard, non par
confrontation avec cette chose encore inconnue, le vrai « choix au
hasard » ; mais parce qu'ils sont autre chose que nous connaissons
bien ; ou, tout au moins, parce qu'on ne saurait exclure l'hypo-
thèse qu'ils sont autre chose.
Nous allons examiner un choix d'un type nouveau, et qui ne se
ramène pas à autre chose. Nous montrerons qu'il est légitime de
lui réserver exclusivement le nom de choix au hasard, ou choix H.
Remarquons que le caractère des choix précédents étaient
de nécessiter l'intervention d'un être vivant : flair d'un chien,
préférence d'un promeneur mathématicien auquel il est demandé
de choisir au hasard, etc. Fermons donc ce chapitre-là, pour nous
en tenir exclusivement à l'observation du monde physique (êtres
vivants exclus).
Considérons un trou circulaire de 1 cm. de diamètre. Considé-
rons aussi cinquante billes sphériques ayant au moins 10 cm. de
diamètre, et cinquante autres qui ont 1 mm. au plus. Si je mêle les
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billes, et si j'utilise ensuite le trou pour les séparer, c'est là un cri-
tère S ; et le résultat est deux paquets de cinquante billes, tou-
jours les mêmes.
Mais si, au lieu des billes précédentes, j'en avais cent de diamè-
tre très sensiblement égal à un centimètre, ce serait encore user
d'un critère S que de les choisir au moyen de ce trou. Mais plu-
sieurs essais successifs pourraient me donner des résultats diffé-
rents. Une certair^e bille pourrait, tantôt traverser le trou, tan-
tôt ne pas le traverser ; les conditions restant d'ailleurs, pour moi
observateur, sensiblement les mêmes. Ce choix d'un type nouveau
est alors un choix au hasard ; c'est aussi une mesure du trou au
moyen de la bille, et réciproquement.
Voici un choix du même genre effectué au moyen d'un autre
système physique. Je considère un corps sensiblement homogène,
de la forme d'une pyramide régulière an faces. (On se rappellera ce
que c'est en pensant aux pyramides d'Egypte.) Notre pyramide
est, pour un instant, en équilibre sur sa pointe ; quel que soit le
mode, toupie ou autre, par lequel elle a atteint cette position d'é-
quilibre instable. La cessation de cet équilibre réalise un choix
au hasard entre les faces.
Pour simplifier, prenons par exemple une pyramide à trois faces
et ne considérons que deux de ses faces, soit A et B ; les chutes sur
la troisième face étant regardées comme des coups nuls.
La régularité de la pyramide peut résulter pour nous de diver-
ses mesures physiques : elles aboutissent à constaterque,dans telle
paire d'éléments de la pyramide, aucun n'est systématiquement
plus grand que l'autre. Je puis par exemple prendre une pyramide
de platine, sensiblement homogène, et m'assurer que la mesure
de deux de ses arêtes latérales est la même, avec toute l'approxi-
mation que je puis réaliser ; c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'inégalité
qui soit systématiquement dans le même sens. Et c'est là tout ce
que je puis atteindre.
Je constaterai alors que A et B réalisent une « égalité physique »
ou encore, qu'elles sont physiquement symétriques par rapport
au centre de gravité (ou que, si la pyramide était soudain scindée
suivant le plan bissecteur qui passe par l'arête commune aux
faces A et B, les deux moitiés arriveraient au sol sensiblement au
même instant, etc. ) De toute façon, l'état constaté est une égalité
que nous appellerons une « égalité physique ».
Un des procédés de mesure de cette égalité physique est d'assi-
miler le système en question (ou tout autre analogue, par exemple
un prisme régulier homogène en équilibre sur une arête latérale}
33
594 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
à une balance en équilibre sur son couteau. Les deux moitiés de
pyramide (ou de prisme) représentent alors les poids égaux dont
on est en train de vérifier, par une série de mesures, l'égalité phy-
sique.
Si la précisiondes mesures estpousséeassezloin.ou bien la suite
d'inégalités révélera un sens systématique de l'inégalité entre ces
deux grandeurs physiques ; ou bien elle n'en révélera aucun. Le
premier de ces cas est un cas mixte, intermédiaire entre le second
de ces cas, et le cas où l'une des grandeurs apparaît toujours, à
l'observateur, comme plus grande que l'autre. Le second de ces
cas, celui où l'on finit par conclure qu'il y a « égalité physique »,
représente une série de choix qui sont chacun des choix S, puis-
que le critère de choix est entièrement donné en langage S. Mais
chacun de ces choix est appelé choix au hasard, et son résultat
est connu par l'observation.
Quel que soit le procédé de mesure par lequel je reconnais que
deux grandeurs sont physiquement égales, il suffît que je note
«pile )) les cas où la première l'emporte sur la seconde, et « face »
les cas opposés, pour voir cjue mesurer, en ce cas, revient à
jouer à pile ou face ; et réciprociuement.
Plus généralement, considérons deux grandeurs physiques de
même nature, A et B. Je puis, ou bien mesurer l'une au moyen
de l'autre, prise comme unité de mesure ; ou bien comparer les
nombresrésultant de leur mesure au moyen d'une troisième gran-
deur prise comme unité. 11 peut arriver que l'inégalité observée
ait toujours le même sens, par exemple que A soit toujours su-
périeur à B. On dira que A est plus grand que B. Laissons ce
cas de côté. Il se peut que l'on obtienne des inégalités dans les
deux sens, mais avec une tendance systématique à avoir « A plus
grand que B » ; c'est là le cas mixte dont nous venons de parler, et
que nous laisserons aussi de côté pour le moment ; dans ce cas
aussi, on résume les observations en disant que A est plus grand
que B. Venons-en au cas où on les résume en disant que A est
égal à B. C'est le cas où l'on observe des inégalités dans les deux
sens, sans qu'il résulte des observations qu'un sens l'emporte sur
l'autre.
Dans ce cas, on dit que A est égal à B. Dans ce même cas, il suf-
fit d'appeler A, « pile » ; et B, « face », pour s'apercevoir qu'on a là
précisément ce qu'on appelle choix au hasard. Chacune des iné-
galités observées est aussi un choix au hasard entre A et B.
Il n'existe pas d'autre vrai choix au hasard, que le cas examiné
ici, ou ceux cjui s'y ramènent entièrement. Sa nature nous appa-
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 595
raît d'une façon nette : c'est une des observations, toutes de même
nature, dont l'ensemble conduit à l'affirmation d'une égalité phy-
sique.
Nous devrons donc, d'abord, examiner plus attentivement
encore cette notion unique, dont les deux faces s'appellent choix
au hasard, et mesure d'une égalité physique.
Nous devons ensuite montrer que tous les vrais choix au
hasard se ramènent au précédent.
Que signifie exactement le terme d' « égalité physique », que
nous venons d'employer ? Il rappelle d'abord que nous sommes
dans le monde physique, dans le monde de l'observable. Ensuite,
il suggère l'idée d'égalité.
Considérons la notion logique et mathématique d'égalité. Lors-
que, à un certain point de vue, deux choses sont regardées comme
égales ; alors on peut remplacer l'une par l'autre, sans que rien
soit changé ; pourvu que l'on continue à conserver le même point
de vue. Voici une autre propriété de l'égalité :. elle est comprise
entre la notion de « plus grand que », et la notion de « plus petit
que ».
Après ces remarques très schématiques, regardons ce qui se
passe dans le monde physique. Certaines quantités y sont cer-
tainement plus grandes que d'autres : par exemple la planète
Terre est plus grande que l'Océan Pacifique, qu'elle contient ;
et inversement ce dernier est plus petit que la Terre. Par imitation
de ce qui se passe dans l'abstrait, nous dirons que deux grandeurs
physiques sont égales si elles sont de même nature, sans que l'une
soit, ni plus grande, ni plus petite que l'autre.
C'est ce qui se produit dans le cas de la pyramide précédente,
lorsque, en comparant deux de ses éléments, que nous avons pu
dénomimer « pile » et « face », on n'arrive pas à trouver un sens sys-
tématique à l'inégalité. Nous disons alors que ces deux choses sont
physiquement égales. En réalité, nous n'avons fait aucune cons-
tata! ion qui justifie une proposition affirmative. Notre proposition,
au fond , masque une négat ion : A et B étant ces deux choses, nous
vouions dire que A n'est pas plus grand que B, et que d'autre
part A n'est pas plus petit que B. Nous avons beau multiplier
les comparaisons, nous n'arrivons pas à découvrir un sens systé-
matique de l'inégalité.
Notre proposition que A et B sont physiquement égales ne
596 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dit au fond rien de plus que les deux négations précédentes. En
outre, elle ne dit rien que de provisoire. Nous ne pouvons faire
qu'un nombre de comparaisons fini, et même assez petit. Cela ne
suffit pas à exclure l'hypothèse que l'on finirait par trouver A
plus grand que B, ou l'inverse. Ce que l'on constate, c'est que,
dans le champ provisoire des observations, aucune de ces deux
hypothèses ne gagne du terrain.
Par simple analogie avec la situation du signe « égal », entre le
signe « plus grand que » et le signe « plus petit que «, toutes choses
qui se passent dans le domaine linguistique et non dans le domaine
physique, nous appelions « égalité-physique » cette situation in-
termédiaire que l'on constate dans le domaine physique. Ainsi,
cette propriété de l'égalité, d'être intermédiaire entre « plus grand
que » et « plus petit que », se conserve, dans la mesure qui vient
d'être dite, quand on passe dans le monde physique.
Que devient maintenant l'autre propriété de l'égalité, qui veut
que l'on puisse substituer l'une à l'autre deux choses égales,
sans rien changer au résultat ? Si l'on considère l'ensemble des
comparaisons des grandeurs physiques A et B, alors on peut échan-
ger A et B entre elles, sans rien changer au résultat global. Mais si
l'on regarde une seule des observations, une seule des épreuves,
cette propriété de l'égalité abstraite ne se conserve pas du tout
dans le monde physique, ou plutôt n'y a pas d'équivalent. En
effet, il n'y a aucun moyen de considérer ce que nous avons appelé
« pile », et ce que nous avons appelé « face », comme interchangea-
bles : c'est l'une des deux qui est choisie, par le choix au hasard,
et non l'autre ; et l'observation nous désigne fort nettement la-
quelle a été préférée.
Le choix au hasard est ainsi indissoluble de cette situation, qu'on
appelle égalité, mais qu'il convient au moins d'appeler « égalité-
physique » ; car elle ne porte ce nom d'égalité que par analogie
avec l'autre ; par une parenté toute partielle, comme nous venons
de voir.
Dans le cas d'une égalité mathématique, il n'y a pas moyen de
choisir au hasard, comme nous venons de le voir. Sur le terrain
mathématique, choisir entre des choses égales, regardées comme
égales, est impossible. Soit le « choix au hasard » entre les six pre-
miers nombres entiers. Si je considère ces choses comme égales à
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 597
un certain point de vue ( caractère d'être également « un des six
premiers nombres entiers »), ceci élimine tout choix entre elles; je
dois les prendre toutes, ou aucune. Que si j'adopte un critère per-
mettant de choisir entre ces choses, c'est-à-dire introduisant l'iné-
galité entre elles par l'adoption d'un point de vue par rapport
auquel elle n'apparaissent plus égales ; alors un choix se réalise,
mais ce n'est pas un choix au hasard
C'est un peu se payer de mots que de dire, après avoir montré
limpossibilité du choix au hasard lors d'une égalitémathématique :
dans le cas d'une égalité physicjue, le choix au hasard est possible.
En réalité il y a donc là une situation toute particulière au monde
physique, et qui ne se trouve pas ailleurs. On peut l'appeler indif-
férement suite de choix au hasard, ou mesure d'une égalité phy-
sique. Mais ces mots ne veulent rien dire de plus que ce qui vient
d'être analysé. En particulier, « égalité-physique » n'a, avec éga-
lité tout court, que la zone restreinte de contact que nous venons
d'indiquer. Ce n'est pas parce que, sur la base de cette analogie,
on met entre deux grandeurs physiques le signe « égal » que leur
nature devient subitement mathématique ; et s'engage à suivre
les mathématiques dans toutes les propriétés de ce signe. En re-
mettant à plus tard d'autres conséquences de cette remarque, il
nous suffira pour le moment d'avoir mis en évidence ce caractère
essentiel du choix au hasard.
On s'assurera qu'on a effectivement affaire à un choix au hasard
et non à un choix d'une autre nature ou même à une illusion, en
s'assurant qu'on est dans le cas du schéma précédent, purement
physique.
Tout vrai choix au hasard, à l'exclusion des opérations illusoires
désignées parfois de ce nom, se ramène en effet au cas précédent.
Considérons par exemple un cas en apparence plus complexe,
lo choix au hasard au moyen d'un dé, lancé avec un cornet. Si l'on
considère deux quelconques des faces, en tenant pour coups nuls
la sortie des autres, on se retrouve dans le cas précédent, à une
ditïérence près qu'on est amené à tenir pour négligeable. Si l'on
considère les six faces, ce cas se ramène à celui de la pyramide à
six faces.
L'analyse détaillée du mécanisme « dé » relèverait de théories
mécaniques, autres que le calcul des probabilités. Il y a là un sys-
tème mécanique sur lequel, à défaut de connaissances analysées,
598 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
on a réuni par l'observation des connaissances globales pré-
cises.
On sait, d'autre part, jusqu'àpreuve du contraire, que certains
changements (de la main, du cornet, du dé) sont sans influence
sur le caractère du système. On le sait de ce dé comme on le sau-
rait d'une balance précise comparant entre eux six poids physi-
quement égaux : cela ne changerait rien d'appréciable de changer
le métal, ou les dimensions de la balance (entre certaines limites),
ou la main qui déplace les poids, ou la grandeur commune de
ceux-ci, etc.
Remarquons en effet que des observations précises sur les ré-
sultats de tel jeu de hasard, préexistaient au calcul des probabili-
tés. C'est sur ce corps de connaissances, fussent-elles mal expli-
citées, que repose l'utilisation de cet instrument pour des choix
au hasard ; et non sur telle et telle ignorance. L'image de la ba-
lance de précision et des six poids physiquement égaux, permet
d'expliciter cette connaissance ; en assimilant le dé à ce modèle.
Il faut donc remarquer que la condition d'ignorance, qu'on lie
souvent au hasard, a en réalité un autre emploi. Nous avons dé-
fini le choix au hasard, indépendamment de cette condition, en
analysant suffisamment un cas physique de mesure d'égalités.
Par exemple, le cas du prisme en équilibre sur son arête. Si je
considère le choix au hasard au moyen d'un dé, en ne considérant
pour simplifier que les sorties de deux faces, à quoi me servirait
d'affirmer que la main qui lance le dé ignore comment elle amène-
rait une des deux faces plutôt que l'autre ? Ce postulat ne touche
en rien la définition du choix au hasard. Il définit seulement
l'identité de ce nouveau mode de tirage, comparé au mode ba-
lance, que nous venons d'analyser. 11 affirme simplement qu'on
peut, au lieu de la pyramide ou de la balance précédente, opérer
au moyen d'un dé ; sans avoir rien changé au caractère de l'opé-
ration. Ecartons ce postulat : que s'ensuit-il ? Aucun changement
à la définition du choix au hasard ; mais simplement l'impossibi-
lité, dans ces nouvelles conditions, d'assimiler le système dé au cas
précédent, seul authentique : celui d'une mesure d'égalités phy-
siques.
Il en est de même, si l'on pense à cette seconde condition qui
embarrasse, sous forme de pétition de principe, les définitions de
la probabilité. Je suppose que, à l'expérience, je sois amené à me
méfier de mon dé, parce que la distribution des sorties ne finit pas
du tout par ressembler à une distribution au hasard. Autrement
dit, j'avais à savoir si mon choix au hasard, au moyen du dé, est
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 599
un choix au hasard; c'est-à-dire un choix au moyen d'un bon dé ;
enfin le cercle vicieux classique, sous une quelconque de ses for-
mes. En réalité, cette condition que je pose a priori en prenant
le dé en mains, et qui suppose une vérification a posteriori : tout
ceci ne concerne en rien la définition correcte du choix au hasard,
que nous venons d'indiquer. Il s'agit simplement de postuler que
tel ou tel mécanisme, le dé par exemple, est assimilable au cas
d'une mesure d'égalités physiques.
Que dire alors, aupointde vue où nousnous plaçons, de ces véri-
fications a posteriori de probabilités égales apriori ;autrementdit,
de cette troisième source d'embarras et d'étonnements, non moins
classique que les précédentes ? On voit que si j'établis une égalité
physique (entre certains éléments d'unepyramide, ou d'un dé, etc.)
par un mode de mesure apte à la constater ; puis par un mode de
mesure différent, mais apte aussi à la constater ; il ne convient pas
de regarder cela comme un mystère du calcul des probabilités. Que
si, mesurant la même égalité physique par deux méthodes appro-
priées l'une et l'autre, mais différentes, j'avais trouvé au contraire
comme résultat, dans un cas l'égalité, dans l'autre l'inégalité ;
j'aurais d'abord à examiner si l'une de mes deux méthodes ne
serait pas fautive. Une fois exclue cette hypothèse, je devrais me
demander si je n'ai pas employé l'une au moins des méthodes
d'une manière fautive. Ces deux hypothèses exclues, il ne me res-
terait qu'à conclure que l'une des deux méthodes, celle qui révèle
l'inégalité, est plus précise que l'autre.
Bref, le seul vrai choix au hasard est celui que nous avons exa-
miné plus haut, en considérant la mesure d'une égalité physique.
Nous lui réserverons le nom abrégé de choix H. Tous les autres
choix qu'on nous donne comme choix au hasard, ou se réduisent
à ce choix H ; ou sont des choix en réalité d'une autre espèce con-
nue, et que nul n'appellerait des choix au hasard ; ou bien ne sont
pas des choix du tout. Les choix dits au hasard, qui se peuvent
réduire effectivement à un choix H, s'y réduisent par de certains
postulats sur leur mécanisme, qui regardent la mécanique et non
la théorie de hasard ; ils reviennent à affirmer que le système phy-
sique qui réalise un tel choix, est identifiable au système étudié
plus haut, et qui réalise le choix H. Si on demande qu'une main,
qui tire une bille d'un sac, ignore les différences des billes ; et, à
l'expérience, ne trahisse pas qu'elle n'a pas pu choisir au hasard ;
ceci sert uni(juement à varier agréablement les problèmes, en pré-
sentant les cas du type balance, à choix H, sous les espèces d'une
main fouillant dans un sac de billes. Mais tous ces postulats ne
600 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
servent qu'à permettre de substituer tel nouveau cas, au seul cas
authentique, celui d'une mesure d'égalités physiques.
On voudra se persuader, par exemple, qu'on peut choisir au
hasard entre deux choses inégales, soit physiques, par exemple un
sentier et un grand chemin ; soit mathématiques, par exemple
les nombres 2 et 7. Il faudra d'abord que j'imagine les deux choses
entre lesquelles j'ai à choisir, comme devenues égales, indiscer-
nables par rapport à mon choix. Il faudra ensuite que j'imagine
que j'ef'fectue un choix entre elles, et que c'est bien un choix H.
Je pourrai m'entourer à cet efTet de toute sorte de précautions
logiques, postulats, etc. En réalité, ou je me trouverai avoir fait, à
grand renfort de logique, quelque faute de logique ; ou toutes les
précautions que j'aurai prises signifieront seulement que ce qu'il
y a réellement, sous les espèces du nouveau problème que j'ai
inventé, c'est le choix H indiqué plus haut. Plus explicitement
et correctement, l'opération demandée, de choisir au hasard en-
tre deux objets inégaux, s'opère par leur mise en correspondance
avec deux grandeurs physiques A et B, lorsque n mesures de l'une
au moyen de l'autre nous ont indiqué que nous nous trouvons
dans le cas étudié plus haut, sous le nom d'égalité physique ; et
alors on efïectue, dans des conditions que l'on suppose être demeu-
rées les mêmes, une n -j- l mesure ; et c'est là un choix au hasard.
Nous appellerons « dé-physique » le système qui réalise un choix
H. Ce sera la pyramide à n faces indiquée plus haut ; ou tout sys-
me dont on s'assurerait qu'il est assimilable à celui-là, ou dont
on pourrait sans contradiction postuler qu'il l'est ; conditions né-
cessaires respectivement à la pratique et à la théorie.
Nous avons mis en évidence une classe de phénomènes phy-
siques, les choix au hasard. Nous voulons étendre les mathéma-
tiques à leur domaine. Il convient donc de voir quels problèmes
de calcul on peut former à leur sujet.
Je considère donc le système physique défini plus haut, et que
j'ai appelé dé-physique.
Je distinguerai deux phases : 1° le dé en l'air ; 2» le dé retombé.
Dans le cas de la pyramide, par exemple, la première phase repré-
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 601
sente le moment où elle est encore en équilibre sur sa pointe (ou
le moment où la toupie tourne encore).
Mais dans le cas du dé-physique, l'état initial est une égalité
physique. On est tenté tout de suite de dire, en se fiant à la ressem-
blance des mots : on lui donnera donc, pour modèle abstrait, une
égalité mathématique.
En réalité, on pourrait dire que c'est dans cette classe de pro-
blèmes que, pour la première fois en physique mathématique, l'é-
galité physique prétend intervenir simultanément avec tous
ses attributs.
Quand on nous dit que deux volumes égaux déplacent deux
poids égaux, le problème est posé de telle façon que les équivalen-
ces initiales (celle, par exemple, entre les volumes) se retrouvent,
prolongées par des chaînes d'équivalences, dans les équivalences
finales. A aucun moment il n'est demandé de choisir entre deux
termes physiquement égaux ; c'est-à-dire d'eiïectuer un choix au
hasard. On ne fait donc usage d'aucune propriété de l'égalité phy-
sique, qui ne soit représentable par l'égalité mathématique.
Mais s'il y a choix au hasard, il importe de ne plus se fier à la
ressemblance des mots, et de confondre si bien égalité physique
et égalité mathématique qu'on ne croit même pas indispensable
de savoir à quel moment on parle de l'une, et à quel moment de
l'autre. On procède avec cette négligence, et on est en droit de le
faire, dans tous les autres cas ; mais il est essentiel de distinguer,
dans le cas du choix au hasard.
En effet, dans le cas du choix au hasard, et dans celui-là seul,
l'égalité physique intervient avec toutes ses propriétés ; et non pas
d'une façon tronquée et symbolique. Et alors, il n'y a pas moyen
de la suivre entièrement au moyen de ce modèle, l'égalité mathé-
matique.
Deux choses A et B physiquement égales, ont ces deux proprié-
tés : 1° A n'est ni plus grand, ni plus petit que B. Il y a là une rela-
tion comprise entre « plus grand que » et « plus petit que « 2^ Dans
certains cas on peut considérer A et B comme interchangeables ;
dans certains autres on ne le peut pas. Il est indifférent, au point
de vue de la pratique du tir, d'introduire dans le canon tel ou tel
de ces deux obus, regardés comme identiques au point de vue de
la fabrication. Au point de vue des moyens de contrôle de leur
fabrication, ces obus et ce qui les compose apparaissent interchan-
geables. Il le sont aussi, au point de vue des calculs de balistique
intérieure ou extérieure que l'on aura à faire. Mais il n'est pas in-
602 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
différent d'avoir employé l'un ou l'autre, au point de vue du ré-
sultat ; l'un devait atteindre la cible, l'autre non.
Si l'on substitue à une égalité physique une égalité mathéma-
tique, on conserve la première de ces deux propriétés. On ne con-
serve pas toujours la seconde. On la conserve tant qu'il n'y a pas
choix au hasard. Le choix au hasard est précisément la frontière
que le modèle « égalité mathématique » ne saurait franchir : il
reste au dehors. Tout ce qui est en deçà sera représenté ; ce qui est
au delà ne le sera plus.
On a l'air d'énoncer des paradoxes, sil'on analyse abstraitement
les propriétés de l'égalité physique, et si on constate qu'elle ne
coïncide pas avec celles de l'égalité mathématique ; bien que, dans
la plupart des cas, ce modèle suffise pour représenter tout ce qui
se passe dans le concret correspondant. Le fait est qu'on a telle-
ment l'habitude de mêler physique et mathématique, et d'em-
ployer le mot « égalité « de la même façon dans tout ce domaine
double, que tout ce qu'on peut dire contre cette habitude semble
un paradoxe.
Et cependant si l'on fait cette distinction entre physique et
mathématique ; et si l'on retourne pour regarder les choses très
élémentaires dont il est question ; ce que nous venons de dire
est évident.
Soient A et B deux termes d'une égalité mathématique. Ceci
étant donné, et rien d'autre, aucun choix ne se fait entre A et B,
ils restent interchangeables dans toutes les chaînes d'équivalen-
ces où ils figureraient.
Mais soient A et B deux termes d'une égalité physique. Si on
cesse de s'aveugler sur ce mot égalité qui a été introduit par nous
comme étiquette, pour regarder de quoi il s'agit, on voit deux
choses qui, dans certains cas où une certaine approximation suffît,
peuvent être substituées l'une à l'autre. Quels sont ces cas : ce
sont ceux où nous intervenons ; et, pour nos fins pratiques, nous
considérons ces deux choses comme interchangeables.
Ce choix que nous opérons, et qui a pour critère notre intérêt
pratique, ne change rien aux propriétés réelles de l'égalité phy-
sique. Il décide seulement que, dans tel cas déterminé, nous au-
rons à identifier celle-ci avec une égalité mathématique. Ceci re-
garde nos affaires pratiques, comme lorsque la ménagère consent
que la crémière lui tende tel œuf aussi bien que tel autre. Ceci est
déterminé par une règle d'action : par exemple le règlement ne
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 603
peut qu'indiquer aux artilleurs que, dans tel lot d'obus, tout obus
fait aussi bien l'affaire ; et ils doivent être regardés comme inter-
changeables. Il se peut qu'ensuite l'un des obus tue, et l'autre ne
tue pas ; et même que l'un des œufs rende malade et l'autre non :
au point de vue de notre règle d'action ils étaient interchangea-
bles. Le critère qui les rend tels vient de vous : ce peut être un
choix L ; ce peut être un choix S, du genre d'un contrôle de fabri-
cation, admettant nécessairement comme indifférente une cer-
taine approximation ; ce n'est pas un choix H.
Mais si nous n'imposons pas un de ces critères ; si nous n'iden-
tifions pas par un règlement cette égalité physique avec une éga-
lité mathématique, et si nous nous bornons à observer ce qu'elle
est : nous voyons une suite de mesures, qui ne permettent pas de
conclure lequel, de A ou de B, est le plus grand. Le mot égalité
physique veut dire ceci, et rien d'autre. Il implique qu'une mesure
ayant un numéro d'ordre déterminé choisit entre A et B ; et qu'ils
ne sauraient aucunement, par rapport à une de ces mesures, être
tenus pour indiscernables. La notion d'égalité physique, dès qu'elle
signifie quelque chose, implique, chaque fois qu'on s'en sert, et
sans y surajouter aucun critère étranger, que des choix observa-
bles sont effectués entre A et B. Dire qu'il y a entre A et B ce rap-
port, l'égalité physique, dit précisément que A et B, pour l'obser-
vateur, ne sont jamais indiscernables ; qu'ils sont liés par une suite
de mesures, ou de choix H, qui chaque fois choisit entre eux. C'est
précisément là ce que nous savons de A et de B. C'est là ce qui peut
nous autoriser, pour certaines de nos affaires pratiques, à les tenir
ultérieurement pour indiscernables, et à leur substituer dans nos
raisonnements une égalité mathématique. Nous sommes libres,
suivant nos choix esthétiques, suivant nos règlements militaires,
suivant nos contrôles industriels, de les regarder partout comme
une égalité mathématique ; partout du moins où il n'y aurait ni
contradiction logique ni désavantage pratique à le faire. C'est
ce qui explique qu'on emploie, sans discerner, une égalité pour
l'autre. Si je considère un de ces choix, et si par rapport à ce choix
je décide de considérer A et B comme indiscernables, comme
égaux ; ce choix ne peut évidemment me servir à choisir entre A
etB.
Mais ceci ne peut se poursuivre si je parle de choix IL Ou bien
A et B admettent un choix H, et alors c'est que je les ai rendus à
leur nature d'êtres physiques non indiscernables ; il serait donc
absurde d'en parler comme de deux choses mathématiquement
égales. Ou bien je leur conserve cette dernière nature ; et alors
604 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
il est absurde de vouloirjoindreàcettepropriété lapropriété d'être
discernables par un choix au hasard. Ce serait là, non pas donner
un modèle mathématique à des choses physiques ; mais bien igno-
rer la frontière entre les deux domaines, et maintenir une mixture
d'êtres tantôt concrets, tantôt abstraits, sans prendre la peine
de dire quand ils sont l'un et l'autre. On reconnaît là un des carac-
tères du calcul des probabilités tel qu'on le connaît.
Le conclusion de l'analyse précédente, c'est que le modèle «éga-
lité mathématique » convient pour représenter une égalité phy-
que, tant que l'on ne rencontre pas, dans le problème que nous
nous posons, un choix au hasard. Un tel choix introduit en effet
une solution de continuité infranchissable, qui arrête le dévelop-
pement mathématique. Il pourra établir ses chaînons en deçà
ou au delà ; mais il n'y a pas de communication par dessus un
choix H.
Considérons alors le problème simple que nous nous sommes
posé, relatif au dé. Nous avons distingué deux phases : le dé en
l'air, et le dé retombé. L'opération qui fait passer de la première
phase à la seconde est précisément un choix H.
Il s'ensuit donc, de l'analyse précédente, qu'il n'y a pas de théo-
rie mathématique qui, englobant la première phase, puisse s'é-
tendre jusqu'à la seconde. Il y a bien un modèle mathématique de
l'égalité physique, considérée globalement, en tant que moyenne.
Mais il exclut tout choix H. Il n'y a pas de modèle mathématique
du choix H, chose entièrement physique. L'égalité physique est
un total d'inégalités observables ; une étiquette humaine sur une
suite d'inégalités non systématiques ; une chose qui, chaque fois
qu'on la regarde, est une inégalité. L'égalité mathématique, cha-
que fois qu'on la regarde, et de quelque façon qu'elle intervienne,
est éternellement une égalité.
Il en résulte que le choix H reste toujours en dehors du calcul
mathématique. Autrement dit, un calcul relatif à cette classe de
phénomènes traite uniquement de dés en l'air.
Telle étant la classe de phénomènes physiques à considérer,
indiquons brièvement le modèle mathématique qui leur convien-
dra. Si je considère un ensemble A de choses égales, en nombre
N ; et si je considère une partie a de cet ensemble, contenant n de
ces choses ; j'appelle « probabilité d'un élément de a» le rapport
LANGAGE DES SCIENCES ET CHOIX AU HASARD 605
n /N. La théorie mathématique des probabilités a exclusivement
pour but de former et de résoudre des problèmes relatifs au calcul
d'une probabilité, ainsi définie, à partir d'autres probabilités.
Conformément aux nécessités élémentaires de la logique, le mot
« probabilité » ainsi défini va demeurer désormais, tout au long
de ce domaine de la physique mathématique, dénué de tout autre
sens, s'il en avait; cette même définition servira partout, sans nou-
velles conventions ; et enfin elle n'est pas une pétition de principe.
D'autre part, la nette séparation des deux domaines, physique et
mathématique, est obtenue. Peut-être d'ailleurs éliminerait-on
bien des malentendus, en substituant au mot « probabilité » le
mot moins tendancieux de « dé », pour désigner cette fraction.
On se souviendrait alors que tout le calcul se borne à combiner de
tels « dés » ; à déduire, de dés initiaux, un dé final. Toute
question de choix au hasard reste en dehors, le calcul n'atteint
jamais à cette frontière infranchissable; elle est affaire d'obser-
vation.
Les écrivains allemands
et la Révolution française
par Geneviève BIANQUIS,
Professeur à la Faculté des Lettres de Dijon.
II
Wieland.
Le cas de Wieland est dans une certaine mesure analogue à
celui de Klopstock ; ce sont deux bourgeois intellectuels, déjà
d'âge mur, et dont la situation matérielle et morale est dès long-
temps assurée quand éclate la Révolution française. Mais Klops-
tock est le bourgeois libre d'une ville libre, d'un port de mer ou-
vert aux influences du dehors et qui fut des premiers à organiser
des manifestations de sympathie en l'honneur du peuple voisin.
Wieland, précepteur de prince et conseiller intime, homme offi-
ciel d'une petite cour, est tenu à d'infinis ménagements. Cepen-
dant lui aussi a manifesté le plus vif intérêt pour les surprenants
événements politiques qui, en quelques années, instaurèrent en
France un régime aussi nouveau pour l'Europe de ce temps, que,
toutes proportions gardées, le régime soviétique a pu le paraître
à l'Europe maintenant.
Il n'a pas, comme Klopstock chanté la Révolution dans des
odes flamboyantes ou fumeuses, pour la vitupérer ensuite dans
d'autres odes non moins emphatiques, mais il l'a soigneusement
étudiée et analysée au fur et à mesure de son déroulement, s'at-
tachant à la comprendre, à la juger, à en prévoir le cours ulté-
rieur. Sur les 38 volumes de son œuvre, deux, soit environ mille
pages, sont consacrés à ce grand fait. C'est une longue série d'ar-
ticles très variés de forme : lettres, dialogues, dissertations plai-
doyers, parus pour la plupart au Neuer Teidscher Merkiu de
1789 à 1798 et groupés sous trois rubriques : Aufsolze iïber die
franzôsische Révolution, 1789-1794 (tome XXXI) ; Gôllergespràche,
1789-1793 (tomes XXVII et XXXI) ; Gesprache unter vier
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 607
Augen, 1798 (tome XXXIl). Il y a en outre d'autres articles non
recueillis.
Wieland juge de la Révolution française a fait œuvre de jour-
naliste, et de grand journaliste. Le journalisme de cette époque,
qui ne disposait ni du télégraphe, ni du téléphone, ni de la T. S. F.,
ni des moyens de communication ultra-rapides de maintenant,
s'assurait pourtant une excellente information, non pas très ra-
pide, mais solide, empruntée aux récits et aux lettres des voya-
geurs occasionnels ou professionnels, et à la lecture du Moniteur.
Tel fut l'intérêt que fit naître la France révolutionnaire, que les
voyages et les récits de voyages se multiplièrent, et qu'on vit
paraître des revues spéciales, uniquement consacrées à la France
nouvelle, comme nous avons de nos jours des revues consacrées
à la Russie de maintenant. Wieland ne partit pas pour la France,
mais il se fit renseigner le plus exactement possible sur ce qui s'y
passait et ne s'en remit à personne qu'à lui-même pour opérer
la synthèse des faits et en tenter le jugement.
Son goût des choses de la politique était ancien. Né dans la
petite ville libre de Biberach, très attachée à sa constitution dé-
mocratique, il en était assez fier et savait dire à l'occasion qu'il
ne se croyait le sujet de personne. Jeune, il avait passé plu-
sieurs années en Suisse et en avait aimé l'esprit républicain. Son
œuvre comportait une large part de satire politique, dans les
petits romans grecs des Abdéritains, rTAgathon, d'Alhénion. Il
avait raillé dans un pamphlet, la Républvjue de Diogène, 1769,
l'égalitarisme de Rousseau. Surtout, il avait composé une utopie,
Der goldene Spiegel, 1772, une sorte de miroir des princes qui glo-
rifiait un idéal de monarchie patriarcale, de despotisme éclairé
à la mode de Frédéric II. Sa conviction était que le régime démo-
cratique ne convenait qu'à de très petites nations, républiques
grecques ou cantons suisses, dans lesquelles la totalité dés ci-
toyens peut se réunir sur la place publique et y délibérer. Pru-
dent par nécessité, il avait cependant approuvé la guerre d'éman-
cipation des colonies d'Amérique et admiré la Constitution des
nouveaux Etats-Unis. Entre 1772 et 178911 appelait de ses vœux
une monarchie constitutionnelle où le tiers état aurait un rôle
à jouer, et il attendait cette réalisation du progrès des lumières.
En 1783, il entrevoyait de grandes révolutions, fruitsdes progrès
de la raison, et espérait vivre assez longtemps pour en voir une
partie de ses propres yeux (Lettre à Archenholtz du 27 décembre
1783). Mais il voyait aussi que l'Allemagne, particulièrement
arrién'ée et barbare, serait la dernière à entrer dans cette voie de
608 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
transformations fécondes (à Archenholtz, 1^^ février 1784). Il ne
s'étonna pas, en 1789, de voir la France y entrer la première, avec
un éclat tout nouveau, et lui, depuis si longtemps redevable à
la France dans l'ordre de la culture esthétique, du rationalisme
philosophique, du langage, des formes littéraires, des sources ro-
manesques, s'apprêta à s'instruire encore, dans l'ordre politique,
au contact de ce pays « le premier de l'Europe par sa civilisation »,
écrivait-il en 1789.
Il aborde donc les réalités avec bienveillance, mais avec pru-
dence aussi, soucieux de peser le pour et le contre, de trancher
équitablement les questions de droit. Il signe d'un pseudonyme,
Eleuthère Philocelte {Aufsàlze, 2), le prudent ami des Français
et de la liberté, le « citoyen de l'univers» qui juge selon la raison.
Dès son premier article, il se demande jusqu'oià vont les droits
du Roi et les droits de l'Assemblée, et c'est pour celle-ci qu'il
se déclare. La nation française, affirme-t-il, a le droit d'user de
ses lumières et de ses forces pour fixer elle-même ses propres
destinées [Aufsàlze, 1).
Il me semble impossible que dans des conjonctures nationales si graves,
si importantes, si dilticiles, où il y va de rien moins que de la régénération
d'une monarchie moribonde, on se puisse conduire avec plus de sagesse, de
modération, de prudence, de délicatesse et de présence d'esprit que ne l'a
fait l'Assemblée Nationale dès sa première séance et jusqu'à ce jour... La
haute sagesse que l'Assemblée des représentants de la nation française ap-
porte à ses délibérations, la ferme allure dont elle s'avance pas à pas, sans
verser à droite ni à gauche, vers sou but grandiose, la stricte rectitude des
principes et des raisons qui règlent ses débats et que l'on n'eût pas crue com-
patible avec la vivacité et la légèreté des Français, m'obligent a avouer que...
jamais une grande nation ne fut plus dignement représentée, ni la majeure
partie d'un concile de 1.20Q membres animée d'un esprit plus viril ni di-
rigée par des tètes plus lucides et des esprits plus élevés.
Droits de la nation, droits de l'Assemblée, droits du monarque,
c'est à cette délimitation que Wieland applique les ressources de
son esprit critique et de ses connaissances historiques, partant de
ce principe que « c'est la raison universelle et non l'arbitraire
humain qui est la source des lois pour tout être raisonnable ». La
France a démontré ce qu'un peuple même vif peut supporter de
misère jusqu'au jour où, le mal passant toute mesure, la révolte
éclate, justifiée [Aufsâtze, 1). Jusqu'où ira-t-elle ? Wieland n'est
pas fort rassuré sur le sort du roi, malgré les cérémonies de car-
naval dont on l'accable depuis le 16 juillet, le proclamant le
Restaurateur de la Liberté, l'obligeant à chanter le TeDeum en
l'honneur de sa propre destitution. Ce « roi de parade » n'est
plus un roi. Destitué ? Suspendu ? On ne sait, mais en tout cas
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 609"
il n'est plus qu'un rouage inutile, la majesté du peuple excluant la
majesté du roi. Or Louis XVI n'était pas un tyran et la ruine du
royaume n'était pas son œuvre. Il paie et paiera pour ses prédé-
cesseurs {Aufs. 1). Il y a quelque chose d'odieux dans le spectacle
d'une assemblée arrogante et d'un peuple en révolte, recourant
aux pires excès. Pour protéger l'Assemblée, point n'était besoin,
peut-être, de suspendre l'autorité royale ; la garde nationale y
aurait suffi. L'Assemblée réunie par If^ roi pour parer aux embar-
ras financiers récemment accrus par l'expédition américaine a
tout de suite outrepassé son mandat en s'attaquantà une réforme
constitutionnelle qui réduisait à néant l'autorité royale. Les rois
de l'Europe laisseront-ils ainsi bafouer l'un des leurs et faire la
démonstration de l'inutilité de l'autorité monarchique ? Il faut
prévoir qu'à bref délai, à la guerre civile s'ajoutera la guerre
étrangère. Tel est le compte des manquements de l'Assemblée,
mais autrement grave est celui des torts du roi.
Wieland demande qu'on ne prenne pas à la lettre les dires vul-
gaires concernant l'arrogance de l'Assemblée et les éclats de la
fureur populaire. Qu'on se rende compte qu'il y a face à face une
monarchie aux abois, un peuplé au désespoir. Est-ce alors de
l'arrogance que d'assumer avec courage de grands devoirs et d'u-
ser de tous les droits que confère le mandat populaire ? C'est pour
assurer la liberté de ses délibérations que l'Assemblée a dû faire
au roi des représentations sur les troupes présentes à Versailles
et au voisinage de Paris, et que la municipalité parisienne a armé
les citoyens pour protéger l'Assemblée délibérante. D'autre part
le roi, en exposant aux Etats généraux ses embarras financiers,
a dû savoir qu'il parlait à des hommes, non à des enfants, puis-
qu'il s'adressait à eux pour le tirer de peine. Dans la déclaration
royale il y a une phrase sur un désir immodéré d'innovation :
qu'est-ce à dire ? Est-ce une innovation coupable que de vouloir
en finir avec la séquelle dirigeante, après qu'elle s'est montrée
incapable ? Et le roi ne se fait-il pas des illusions sur la légitimité
et l'étendue de son pouvoir ? Lamoignon lui avait affirmé, en
1787, que le pouvoir législatif appartenait au monarque seul
et qu'il n'en devait de comptes qu'à Dieu, et Louis XVI l'avait
cru. A présent il se scandalisait de voir la nation consciente de sa
force se donner une constitution digne d'êtres raisonnables. De-
puis Henri IV, le roi disposait d'un pouvoir arbitraire sur la for-
tune et la liberté personnelle de ses sujets ; mais ce droit confirmé
par le Parlement en 1751 et en 1766, n'était pas tel que «qua-
rante avocats parisiens pussent ôter leurs droits à 25 millions
39
610 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
d'habitants «.Puisque le roi avait excité la méfiance des représen-
tants détruisant le 23 juin le résultat des votes du 17, tâchant de
rendre vaines toutes les délibérations, il fallait remédiera cet état
en établissant des garanties constitutionnelles. Ces garanties, les
deux premiers Etats y étaient hostiles, il fallut donc que le Tiers
les élaborât seul : « car sans le Tiers, le roi ne serait rien, alors qu'il
pourrait être un grand monarque même sans la noblesse et sans
le clergé ». A un roi il faut une nation, à une nation il ne faut
pas nécessairement un roi. Telleest la hardiesse de M. le Conseiller
Wieland dès le mois d'août 1789.
Ce n'est pas à dire qu'il soit sans inquiétude : si le droit de chan-
ger de constitution est un droit naturel, il est commun à toutes
les nations, voire à tous les groupes d'hommes, grands ou petits.
Or telle est la mobilité de l'esprit humain que tout Etat, toute
ville, tout village, toute famille voudra user de ce droit. Ce sera
l'anarchie sans fin ni terme. S'il n'y a là qu'un droit d'urgence,
légitime dans la détresse, comment juger du moment où cette
détresse cesse d'être supportable ? Oui en sera juge ? Aucune
nation n'est jamais entièrement satisfaite de son sort; on ne sup-
primera jamais l'injustice ; il y aura donc des Révolutions per-
pétuelles. Dangereux exemple que celui des Français ! C'est ce
qu'exprime dans son « adresse cosmopolite » Eleuthère Philo-
celte, ami de la modération. Maintenant, en octobre 1789, il n'est
plus si sûr que la démocratie vaille mieux que la monarchie. Il lui
semble qu'une fièvre sanglante de liberté s'est emparée du peuple
français. Si nul n'est tenu d'obéir à une loi qu'il n'a pas contribué
à faire lui-même, ou par ses représentants, peut-on dire que ces
1.200 députés représentent vraiment tous les autres Français ?
Ils n'avaient pas reçu mandat de changer la Constitution du
royaume ; il aurait fallu ensuite un référendum qui n'a pas eu
lieu. C'est un despotisme nouveau qui s'installe, celui des mem-
bres de l'Assemblée, lesquels sont eux-mêmes dominés par une
minorité turbulente. Que la démocratie soit une démagogie,
Wieland invente déjà ce reproche.
Cependant il chantera la louange de la Constitution de l'An I
et réfutera alors toutes les objections qu'il avait faites lui-même
à la procédure et aux mœurs de l'Assemblée : devant cette œuvre
de haute raison, il ne veut pluslaisser dire que l'Assemblée natio-
nale est un ramassis de gredins dont les plus énergiques gouver-
nent les autres, de quelques métaphysiciens rêveurs et curés de
village et de braves gens effarouchés ; il se méfie des rapports
mensongers, intéressés ou trop enthousiastes, il ne veut plus lais-
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 611
ser dire qu'un despotisme démocratique s'est substitué à un des-
potisme monarchique. Quant à la Constitution nouvelle, elle le
remplit d'admiration et d'envie :
Qu'un peuple maltraité pendant des siècles, quand enfin la mesure de sa
patience est comble, se soulève du fond de sa misère et prenne conscience
de la supériorité infinie de ses forces sur celles de ses oppresseurs, c'est ce
qui s'est souvent produit. Mais qu'une grande nation use de sa force avec
tant de sagesse, et après avoir invoqué les droits imprescriptibles de l'homme
et du citoyen se donne une Constitution qui repose sur le solide fondement
de ses droits et qui dans toutes ses parties forme un tout bien lié, cohérent
avec lui-même et avec la fin de la société civile, voilà ce que le monde n'avait
pas encore vu et la gloire d'avoir donné cet exemple semble bien réservée
à la France [Aiifs. 4).
Passant en revue certaines des innovations de la Constitution,
Wieland en général les approuve, notamment la suppression des
congrégations, la sécularisation des biens de main-morte, la sup-
pression des chapitres et des prébendes canonicales et des préro-
gatives du haut clergé. Il voudrait seulement qu'on aille plus
loin, qu'on abolisse aussi les prérogatives papales.
Mais pourquoi s'eiïare-t-il subitement quand un décret du
17 juin 1790 supprime les titres de noblesse, interdit de faire
porter la livrée aux domestiques ? Il ne croit ni aux droits de la
naissance, ni à la pureté du sang, ni au bien-fondé des privilèges,
quels qu'ils soient. Mais la noblesse est une institution politique
qui confère à ceux qui en font partie un certain orgueil noble, de
beaux sentiments, des principes salutaires, le goût de l'héroïsme
chevaleresque. Par quoi la remplacera-t-on ? Si un crocheteur,
à présent, a le droit d'appeler un duc et pair son frère, s'ensuit-il
qu'ils sont égaux ? Le riche ne sera-t-il pas toujours le plus fort ?
Où est en ce cas l'égalité ? Raisonnement légèrement spécieux :
l'égalité de 1789 n'a jamais été autre chose que l'égalité devant
la loi. Le partage des richesses, la loi agraire a toujours été redou-
tée et condamnée par les dirigeants de la Révolution, bourgeois
et propriétaires très attachés à leurs biens. Wieland sur ce point
va plus loin que la Révolution ou plutôt lui fait reproche
d'une hardiesse qu'elle n'a même pas eue. En matière financière
aussi il se montre singulièrement hardi, conseillant à l'Assemblée
Nationale d'annuler purement et simplement la dette publique
de l'ancien régime sous laquelle gémit le peuple entier qui ne l'a
point votée ni contractée. Mais sans doute était-ce trop deman-
der à un mouvement révolutionnaire, parti non du peuple dépos-
sédé mais d'une bourgeoisie possédante, riche et puissante, créan-
cière de la monarchie, et qui ne tenait pas à voir anéantir ses
612 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
créances. Il appartenait à une époque plus récente de nous mon-
trer comment une nation autoritaire peut, sans danger pour elle,
renier sa dette extérieure ou intérieure.
Les opinions de Wieland au cours de l'année 1791 sont en fluc-
tuation constante : tantôt il déclare qu'il voit s'accomplir ce que
ses poèmes avaient rêvé de plus hardi, et que la France nouvelle
naît sous ses yeux comme une œuvre d'art, comme une fleur qui
s'épanouit ; il accorde alors à l'Assemblée « un esprit d'impar-
tialité, d'équité et de modération » ; tantôt il reproche à cette
même Assemblée de mettre son bon vouloir à l'épreuve ; à voir
cette démocratie horriblement confuse, inhabile et incertaine, il
en revient à sa vieille opinion qu'il ne peut y avoir de démocratie
de 25 millions d'hommes, fussent-ils tous des Brutus, des Cas-
sius, des Gracques ou des Algernon Sydney.
Un peuple, écrit-il en 1791, qui veut être libre et qui, en deux ans, n'a pas
encore appris que la liberté sans l'obéissance absolue et illimitée aux lois
est uji monstre, en théorie comme en pratique, un état infiniment plus, nui-
sible et plus néfaste que l'esclavage asiatique, un tel peuple, pour le dire
en termes atténués, n'est pas mûr pour la liberté et aura sans doute à tra-
verser maintes convulsions terribles avant que son sort se décide dans un
sens ou dans un autre.
En lisant ces lignes dans le Teuischer Merkar, les amis de Wie-
land qui étaient aussi les amis de la Révolution française déplo-
rèrent qu'il se détournât d'une cause à laquelle, pour leur part,
ils demeuraient fidèles. Wieland se défendit dans sa revue (oc-
tobre 1791 et janvier 1792) : on lui a fait tort, selon lui, en le re-
présentant comme le partisan aveugle de la démocratie, mais
c'est une injustice aussi que de le dire infidèle « à la cause des
véritables Droits de 1" Homme ». Ce qu'il croit, c'est que ni le
peuple français ni ses représentants ne sont mûrs pour la démo-
cratie vraie, pour la liberté dans la loi, ni capables d'élaborer une
Constitution qui concilie le maximum de liberté possible avec ua
minimum d'ordre, de sécurité et de durée de l'Etat. Il est de l'avis
de Mirabeau quant à la convenance du régime démocratique en
France et ne croit pas à l'homme idéal selon Rousseau. Il voit
bien que la Constitution de 1791 est, dans son essence, républi-
caine, que le roi n'y est plus qu'un rouage inutile, que l'exécutif
y est gêné et bridé de toute part ; une telle Constitution ne con-
viendraio, selon lui, qu'à une toute petite nation de 3 à 4 millions
d'hommes tout proches encore de l'état de nature.
Pour des ci-devant Français, pour une nation si infiniment éloignée delà
pureté des mœurs primitives, le passage brusque de l'oppression despotique
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 613
la plus arbitraire et du régime aristocratique le plus haïssable à une Consti-
tution démocratique qui accorde le maximum de liberté politique, ne peut
être qu'un état contre nature.
De plus en plus l'admiration fait place à la pitié « J)our un
peuple abusé et égaré ». L'exemple des Français, pense Wieland
en 1792, enseignera aux autres peuples que «tout état tant soit
peu tolérable, est préférable à une Révolution sans chef, sans
plan, sans moyens, sans but, en un mot, sans raison ». II craint
dès lors une contre-révolution menée par une démagogie réac-
tionnaire qui a tout intérêt à fomenter des désordres et il em-
prunte à une petite feuille provinciale, Jnk'rêt et Crisdes Provinces,
cet avertissement aux représentants de la nation : « C'est le
maire de Paris qui est votre roi, les poissardes sont vos reines,
l'écume de la nation vous dicte ses lois. »
Après s'en être pris au fantôme de l'égalité (parce qu'il ne la
conçoit que comme mathématique) Wieland attaque une fois
de plus l'idée de la liberté révolutionnaire. En bon Allemand il dé-
nie toute valeur à une liberté purement pragmatique qui ne se
fonde pas sur la liberté morale et sur la discipline de la raison.
Car la raison indique aux hommes sages qu'ils ont besoin d'être
gouvernés. On est rtiûr pour la liberté quand on a réfréné en soi
toute tentation d'en abuser. C'est dans ce ?ens que Fichte dira plus
tard qu'il n'y a qu'une liberté digne de ce nom : la liberté de faire
son devoir. Qu'il y ait des libertés nécessaires à l'homme dans la
vie civile, liberté d'opinion, de réunion ou de presse c'est ce que
Wieland, fds d'un pays sans aucune culture politique, n'arrive
pas à comprendre, pas plus qu'il n'admettra avec Danton que la
loi n'est autre chose que l'expression des besoins du peuple, qu'il
faut l'aider à la dégager, à la formuler et non l'imposer, fût-ce
au nom de la raison éternelle.
On comprend que Wieland indigné des journées du 20 juin
et du 10 août 1792 ait vu sans joie s'établir la République telle
qu'il l'avait prévue. Là-dessus vinrent les massacres de septembre
et il eut l'impression que c'était une seconde Révolution qui com-
mençait, plus terrible et plus sanglante que la première. Plutôt
(]ue la liberté et l'égalité il lui semble qu'on devrait invoquer
l'ordre et la justice. 11 accuse le peuple parisien de fougue sauvage,
de brutalité, de versatilité, de méfiance et de rancune, de pas-
sions égoïstes et aveugles. II est loin toutefois d'être un réaction-
naire fieffé : dans le concert de louange qui monte de la presse
allemande vers Charlotte Corday, meurtrière de Marat, il fait
entendre la voix de la critique, se demande jusqu'à quel point
614 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
un acte pareil est utile, et que deviendrait la sécurité publique
si chacun pouvait se charger d'exécutions semblables, sur un
simple soupçon, fondé ou non. Marat, sans doute, était pour les
Girondins, un dangereux ennemi et un objet d'horreur. On le
considérait comme un monstre, un fou ou un possédé ; peut-être
était-il surtout un malade. Charlotte était fort glorieuse ; elle a
voulu faire, elle femme, le geste de Brutus, supprimer Marat au
péril de sa vie, dans ce Paris dont il était l'idole. Et son attitude
intrépide lui a gagné les cœurs. Mais ce misérable, ce malade,
était sincèrement dévoué à sa patrie et à l'humanité ; sa mort
violente a ému la pitié en sa faveur, jointe à l'horreur que cause
tout assassinat. Somme toute, Charlotte Corday n'a pas fait un
excellent calcul, et si elle voulait tuer, pourquoi avoir choisi ce
moribond, plutôt que Danton, Robespierre, Chabot ou Barrère,
qui ont fait tout autant de mal à la liberté ? Avant de juger,
Wieland demanda des éclaircissements sur les antécédents de
Charlotte, sa vie, son éducation, son caractère, et c'est après la
lecture des comptes rendus du procès qui parurent au Moniteur
qu'il osa se livrer sans réserve à une admiration mieux motivée.
Cependant son jugement pessimiste sur la France s'accentue :
il en vient à penser que ce n'est pas la monarchie qui a mené la
France à sa ruine ; c'est la profonde corruption morale de toutes
les classes de la nation. Cette immoralité ne guérira pas tout d'un
coup, et elle est incompatible avec la démocratie. Montesquieu
n'a-t-il pas enseigné que le ressort des démocraties, c'est la
vertu ? Wieland est de cette école, et nous en revenons aux lieux
communs moralisants qu'on a toujours opposés à toute tentative
de modifier l'ordre des choses existant : peu importe les Cons-
titutions et les lois ; toute Constitution est bonne si les citoyens
sont vertueux ; sous tous les régimes il est possible de faire son
devoir ; il ne s'agit pas de réformer les lois, mais de changer les
cœurs.
La source du mal est dans la corruption et la folie des hommes, aucune
Constitution ne la tarira jamais. Ce n'est pas la Monarchie, mais les vices et
la profonde corruption morale de toutes les classes et de tous les ordres qui
ont fait descendre la France si bas... La réforme ne doit pas commencer par
les formes de gouvernement et les Constitutions, mais par les individus...
Quiconque n'a pas un sentiment profond de ses devoirs ne peut avoir une
juste notion de ses droits.
Dès lors il prévoit qu'un dictateur va surgir, pour triompher
du jacobinisme et instaurer un ordre meilleur ; en 1793 il a cru
que ce serait Dumouriez ; en 1798 il a fort bien distingué que ce
serait Bonaparte.
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 615
Si Wieland a censuré le cours de la Révolution au dedans, il en
a suivi avec passion le développement international, les contre-
coups extérieurs. En 1792, tout en accompagnant de ses vœux
son élève le duc de Weimar et son ami Goethe aux armées, il a
discerné l'énergie prodigieuse à laquelle la France devait ses
succès militaires, la force propulsive de cette foi politique qui
soutenait les armées de la jeune République. II a vu que Du-
mouriez en Flandre, Custine à Mayence, risquaient de répandre
en Europe la contagion de l'esprit révolutionnaire. Bien des
maux que l'on supportait, les croyant inévitables, devenaient
inadmissibles parce que pour la première fois on apercevait la
possibilité d'autre chose. En Allemagne aussi on commençait
à parler de la mauvaise administration, des mauvaises finances,
des injustices séculaires, de l'indifférence des grands aux maux
du peuple, et l'esprit de révolte s'éveillait par contagion. On
commençait à souhaiter l'abolition du régime féodal, des privi-
lèges, des redevances. Wieland « valet de prince » se croit natu-
rellement tenu de prendre la défense des monarques allemands :
ils sont, assure-t-il, libéraux et non tyranniques, et la Constitu-
tion du Saint-Empire, si peu astreignante, vaut mieux pour les
Allemands que la démocratie. Le peuple est gouverné avec man-
suétude et respecte encore ses maîtres. On ne verra pas, de long-
temps, en Allemagne, un parti populaire provoquer le roi, appeler
à l'émeute et faire front contre les baïonnettes de la loi. Toute-
fois l'ascendant des succès du peuple français est grand, l'élo-
quence des orateurs révolutionnaires est persuasive, les armées
républicaines sont disciplinées et victorieuses et gagnent aisé-
ment l'aflection des populations. Ces soldats ne sont pas les
cannibales annoncés. Ils prêchent leur nouvel évangile, de liberté,
d'égalité et de fraternité des peuples. Comment les peuples ne
seraient-il pas séduits ? Et Wieland s'alarme de l'indifférence du
peuple allemand en matière nationale. Sera-t-il dit qu'il n'y a de
patriotisme que dans une démocratie ? La vérité est qu'il n'y a
pas de nation allemande et que les Etats allemands n'ont jamais
rien connu de comparable au grand patriotisme fédératif des
Grecs. Le mouvement de résistance contre les Français est sur-
tout fait de la peur du sans-culottisme, de l'horreur causée par
l'attentat commis sur la personne du roi. Ce ne sont pas là des
leviers suiïisants. Mais si le patriotisme est fait essentiellement de
la satisfaction que produisent des lois justes et loyalement appli-
quées, l'égalité de tous devant ces lois, la sécurité des biens, la
sécurité publique, la certitude de ne pouvoir être opprimé, il est
616 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
bon de rappeler que beaucoup de pays allemands, même sous
leurs princes, jouissent de ces biens. Menacés par l'invasion, par
l'oppression étrangère, il faut espérer qu'un sursaut patriotique
les amènera à résister, et à résister victorieusement. Ce que
Wieland attend surtout du contre-coup de la Révolution française
en Allemagne, c'est un éveil du patriotisme et non de la démo-
cratie, et, il faut bien le dire, il est sur ce point d'accord avec
Klopstock, Schiller et Fichte. Cependant il n'est pas fanatique,
il demande qu'on ne se refuse pas à traiter avec la République.
Le Parlement anglais aussi a été régicide, et l'Europe ne s'est
pas soulevée contre lui. Entre Cromwell et Robespierre, la diffé-
rence est-elle si grande ? Ce n'est pas en boudant que l'on ressus-
citera Louis XVL II faudra trouver un moyen de faire la paix, et
cette paix, selon lui, pourrait être payée par la France au moyen
de cessions de territoires en Alsace, en Lorraine, dans les Trois-
Evêchés, en échange de quoi on lui garantirait la tranquillité
à l'intérieur de ses frontières (diminuées).
Telles sont les vues politiques de Wieland en 1794. Mais paral-
lèlement à ses articles il a composé dans ces mêmes années (1789-
1793) ses curieux Dialogues des Dieux {Gôitergesprdche) dont
quatre contiennent des allusions transparentes à divers faits de
la Révolution. Reprenant une fiction qui est celle des Dialogues
des Morls de Lucien, plus encore peut-être celle des dialogues de
Fontenelle, le poète fait converser devant nous Jupiter Olympien,
Saint Louis, Jupiter Horcius et Jupiter Pluvius (Dialogue X),
ou Jupiter, Mercure, Numa Pompilius, Saint Louis, Henri IV
et l'ombre de Louis XIV, le 14 juillet 1790 (Dialogue XI), Jupi-
ter, Junon et Minerve, le 21 janvier 1793 (Dialogue XII), Junon,
Sémiramis, Aspasie, Livie et Elisabeth d'Angleterre (Dialogue
XIII). On voit l'Olympe tout entier suivre avec passion les évé-
nements parisiens, et les héros de l'histoire priés d'exprimer aussi
leur opinion. Un Jupiter jacobin s'expose aux reproches d'une
Junon traditionaliste et toujours du parti des rois : ( Le temps
présent n'est pas favorable aux pasteurs des peuples, prononce
le maître des dieux ; c'est maintenant le tour des peuples. »
Junon est d'avis que les rois existent pour gouverner, les peuples
pour obéir. Jupiter estime que les peuples grandissent et mû-
rissent, comme les individus, et que c'est un crime contre la
nature que de les maintenir éternellement en enfance, un crime
et une sottise que de les traiter en enfants alors qu'ils sont adultes,
Jupiter non seulement est démocrate, mais il est sceptique ; il
ne donnerait pas cher du frein de la religion et de la loi pour
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 617
modérer les désirs des rois et, quant à lui il est non-intervention-
niste : les hommes sont majeurs, c'est à eux de définir le bien
général, et non aux dieux de l'imposer. D'ailleurs Jupiter aime
la raison : il lui plaît que Franklin ait démontré l'origine physique
du tonnerre et le pouvoir du paratonnerre ; il se sentira désormais
dégagé de toute responsabilité dans ce genre de phénomènes qu'il
n'a jamais bien su manier. « Tout est soumis au changement,
chère Junon. C'est à présent aux monarchies de disparaître, bien-
tôt ce sera notre tour. Le dommage ne sera pas grand. » Et ce
dieu sage expose en évolutionniste qu'il y a eu Ouranos et Gea,
puis Saturne, puis Jupiter. A présent règne la Némésis. Plus
tard les forts, les puissants, les violents, seront renversés, selon
un vieil oracle delphique, et viendra un âge d'or où seule la condi-
tion mortelle distinguera les hommes des dieux.
Ce même Jupiter, nous l'entendons apostropher Saint Louis
dans un nuage au-dessus du Champ-de-Mars,où lesFrançais s'ap-
prêtent à célébrer la Fête de la Fédération :
Aiirais-tu jamais pensé, mon ami Louis, que tes Gallofrancs, après 500 ans,
manifesteraient tant de vigueur encore, et que ce peuple, le plus frivole et
le plus léger du monde, de l'aveu même de ses plus récents moralistes, de-
viendrait tout soudain le plus raisonnable et donnerait l 'exemple à toute la
terre en créant chez lui un ordre nouveau et meilleur des choses ?
Et Saint Louis, plein de sympathie pour l'œuvre révolution-
naire, affirme que pour sa part il a été le père du peuple, le défen-
seur du faible, le protecteur des justes causes, qu'il a tenu en
respect les nobles et les prêtres et répandu les lumières. Mais
voici que cette nation sur laquelle les yeux de l'univers sont fixés
se prépare pour une fête telle que jamais le soleil n'en a éclairé de
semblable : fête où le peuple et le roi unis vont prêter serment
à Ja Loi, à la Liberté, à la Concorde fraternelle. Aujourd'hui va
s'accomplir le rêve des sages, le pieux désir des justes, le règne de
la Raison ^-a commencer. Espérons que le soleil lui sourira dans
un ciel pur. Or Jupiter Pluvius vient annoncer que l'économie
de la planète exige une pluie torrentielle sur Paris pour toute
cette journée-là. Vainement on intercède, on implore ne fût-ce
qu'une belle éclaircie, un coup de vent du nord. La nature suit
ses lois, le miracle est une injure à ces lois, un dieu moderne ne
fait pas de miracles. On se passera donc du beau temps; En elïet
la pluie iiiisselle sur le Champ-de-Mars sans parvenir à éteindre
la flamme de l'enthousiasme commun.
Mercure. — • Quels flots de gens !
618 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Numa. — Et quelles averses !
Saint Louis. — Dans quel bel ordre s'avance le cortège interminable des
représentants et des défenseurs de la nation, accompagnés par toute la popu-
lation de cette capitale immense, avec leurs drapeaux et leurs bannières, en
dépit des intempéries ! Quel triomphe brille dans leurs yeux ! Les averses
d'en haut, le sol détrempé sous leurs pieds, les parapluies et les vêtements
ruisselants, les incommodités de tout genre, l'espoir trompé d'une journée
ensoleillée, la joie maligne du parti adverse, rien de ce qui eût indisposé tout
autre peuple ne peut entamer leur belle humeur, rien ne peut gâter la joie
de ce beau jour.
Henri IV est moins enthousiaste; il a peu de confiance dans la
Constitution, dans l'Assemblée, ce souverain à 1.200 têtes dont
il redoute l'esprit de parti. De nouveau c'est Jupiter qui prend
la défense de la Révolution, en montre la légitimité profonde,
affirme sa confiance dans ce peuple éclairé, noble, animé de si cha-
leureux sentiments d'humanité. Mais Numa Pompilius a aussi
son mot à dire et préconise les méthodes d'évolution lente et
prudente, les dédommagements à donner à ceux dont on a confis-
qué les biens ou les privilèges, l'affranchissement graduel et non
subit des classes inférieures. Et puis, comment soldera-t-on la
dette publique ? Sur ce point Henri IV a une idée hardie : on
a pris, dit-il, les biens des nobles et du clergé, reste à frapper les
capitalistes (le mot est dans le texte), les riches fournisseurs de
l'Etat ; qu'ils aient à renoncer à 50 % de leurs créances et la
France sera sauvée, et le paysan de France pourra chaque di-
manche mettre la poule au pot.
Que vont penser les dieux lors de l'exécution de Louis XVI?
C'est l'objet d'un débat entre Jupiter et Junon, auquel Minerve,
en fille sage, est aussi priée de prendre part. Junon se désole
d'avoir pour époux un sans-culotte qui se déclare plein d'estime
pour la nation la plus policée du monde et ses sages législateurs,
«Lesquels? s'écrie Junon, les Marat, les Robespierre, les Bazire,
les Chabot, les Danton ? » Et Jupiter, |qui bien entendu est
girondin, de répondre : « Non, mon amour, les Condorcet,les Ver-
gniaud, les Rabaud, les Garât, les Guadet, les Buzot. » Minerve,
en personne positive, ne croit pas à l'union possible de la liberté
et de l'égalité des biens avec l'ordre civique et l'épanouissement
des arts. En tout cas, il lui semble que c'est un mauvais procédé
que de commencer par tout renverser et tout détruire. Junon,
plus violente, se répand en invectives contre cette horde de fous,
de sophistes, de charlatans, d'hypocrites et de scélérats qui ont
massacré une partie de leurs concitoyens, dépouillé ou exilé les
autres, traité en criminel le meilleur des rois, dévasté leur propre
pays, préparé la ruine de toutes les autres nations. Il faut que
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 619
Jupiter arrête ce torrent d'injures, en invoquant avec scepti-
cisme la méchanceté et la bêtise invétérée des hommes, chez qui
aucun état de civilisation ne peut durer ; mais, ajoute-t-il, « toute
Révolution a aussi ses bons côtés: les maux inouïs dont elle tarit la
source, les bienfaits innombrables qu'elle apporte ». C'est pour-
quoi il fera la sourde oreille aux conseils de Junon qui voudrait
le voir soulever tous les peuples et les princes de la terre pour
extirper les ennemis des dieux et des rois. Il n'est pas d'avis de
mettre le feu à l'Europe parce qu'on a guillotiné un roi. Mieux
vaut conseiller aux monarques de tirer enseignement de cet
exemple tragique :
Si tu veux le bien des rois, enseigne-leur avant tout à discerner leurs amis
de leurs ennemis. Dis- leur qu'un trône appuyé sur une Constitution durable,
sur la justice et la confiance du peuple, ne peut être ébranlé par les soubre-
sauts des opinions et des exemples d'autrui... Un gouvernement sage et un
bon prince n'ont rien à craindre d'un peuple ennobli et élevé par le libre
usage de sa raison.
Le dernier dialogue est un dialogue de dames : désespérant
de convertir son mari démocrate, Junon a convoqué quelques
femmes éminentes du passé, dont elle espère la solution des pro-
blèmes politiques de l'heure. Car les monarchies sont menacées
et la confiance de'' peuples ébranlée. Que pensent de la situation
quatre femmes qui ont su soit gouverner, soit donner de sages
conseils à des gouvernants : Sémiramis, Aspasie, Livie, Elisabeth
d'Angleterre ? Quatre époques et quatre régimes. Sémiramis, sou-
veraine absolue d'un peuple très ancien, conseille de restaurer la
monarchie patriarcale, de supprimer la liberté de penser et
d'écrire, de réserver aux prêtres toute l'activité scientifique et
philosophique, d'enfermer chacun dans les bornes étroites de
son métier et de sa corporation et de donner aux hommes pour
idéal l'innocence et la béatitude de l'âge d'or. Aspasie commence
par des considérations historiques sur la relativité des formes
politiques. A un peuple de pasteurs convient un despote oriental,
gros propriétaire et chef de famille ; à l'état nomade et guerrier
un roi absolu, un chef obéi et suivi parla tribu qui l'a choisi. Même
la cité antique et les républiques de la Renaissance italienne se
sont bien trouvées d'avoir des tyrans, à condition qu'ils fussent
éclairés, justes et amis des arts. Dans le cas présent, elle est d'avis
qu'il ne faut pas contrecarrer l'œuvre de la Révolution, qui a
beaucoup de bon, mais s'y adapter et favoriser l'évolution de la
raison. Pour Livie, admiratrice d'Auguste, l'essentiel, c'est le
mérite personnel, le génie politique, le talent de gouverner. Or
620 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ces qualités ne se commandent ni se s'héritent. Elle est pour la
dictature du génie. Reste à Elisabeth de conclure, et elle accorde
qu'il y a beaucoup de mauvais rois, les uns cruels, les autres inca-
pables. Les moyens indiqués par Sémiramis, Aspasie et Livie n'en
sont pas : ni la bonté tutélaire et patriarcale, ni l'enchantement
des arts et des lettres, ni l'art de gouverner en se rendant popu-
laire n'ont de vertu universelle ni ne sont transmissibles. Il y a
un remède et un seul : définir les droits des sujets, les devoirs des
princes, c'est-à-dire faire une Constitution. Les Françaisont mon-
tré la voie, aux souverains d'Europe de la suivre s'ils veulent
éviter le sort de Louis XVL
Une Constitution en peu d'articles, fondés sur la raison universelle et sur
la nature de la société civile, est le moyen unique, aisé et infaillible de remé-
dier à tous les maux guérissables de la société politique, derestaurer la plus
grande harmonie possible entre les monarques et les sujets et d'asseoir la
prospérité des Etats sur un fondement inébranlable.
La pensée définitive de Wieland, c'est celle-là, et l'on voit Ju-
non elle-même s'y rallier et décider d'envoyer aux rois, ses pro-
tégés, des songes qui les inclineront dans ce sens.
Les Dialogues entre quatre yeux {Gesprâche unter vier Augen,
1798) ont moins de vie et de pittoresque. On y traite « de l'avan-
tage et du désavantage attachés à l'affaiblissement de certains
préjugés », du « serment national des Néo-Francs : A bas la
royauté ! », « des avantages de la démocratie représentative sur
la forme monarchique du gouvernement », « de la démocratie uni-
verselle », de « l'opinion publique », etc. A voir évoluer la France
de la réaction thermidorienne, Wieland discerna bien avant bru-
maire que la République allait se donner un dictateur, et le por-
trait qu'il en traça d'avance indique que c'est très précisément
à Bonaparte qu'il pensait :
Il faudrait, écrit-il, que ce fût un homme séduisant et jeune, d'un vaste
et haut esprit, de grands talents dans la paix comme dans la guerre, d'une
activité inlassable, avisé autant que brave, du caractère le plus solide, de
mœurs pures, simple et sans faste dans sa vie quotidienne, toujours maître
de lui, sans la moindre faiblesse qui pût donner prise ù ses adversaires, ;i la
fois ouvert et secret, doux et violent, souple et dur, indulgent ou impitoyable
selon les moments, un de ces hommes dont chaque siècle ne produit qu'un à
peine et dont le génie sache tenir en respect et dominer tous les autres....
Pour diverses raisons, il ne faut pas qu'il soit Français, du moins pas membre
d'une famille ancienne et connue, et s'il portait, d'aventure, un nom étranger,
ce n'en vaudrait que mieux... S'il s'était déjà acquis une grande renommée
et qu'il fût en possession de l'estime générale, je ne vois pas ce qui lui man-
querait pour devenir votre sauveur et le sauveur du monde entier. Ce qu'il
y a de plus prodigieux dans l'afTaire, c'est que vous n'aurez pas à le chercher,
car pour un coup de chance qu'on peut dire unique en son genre, il est déjà
tout trouvé. [Neuer Teidscher Merkur, mars 1798).
LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 621
Prophétie dans laquelle Wieland se rencontre avec Klopstock
et George Forster, et qui n'était peut-être pas très difficile à faire
en 1798, alors que l'élan révolutionnaire était brisé, que la Révo-
lution avait dévoré ses chefs, ses tribuns, ses législateurs, que des
guerres victorieuses avaient peu à peu obscurci la conscience des
masses et démoralisé la nation. L'heure des militaires, évidem-
ment, était venue, et de ceux-là nul n'était aussi brillant que Bo-
naparte.
Wieland dut peu après interrompre sa carrière d'écrivain
politique. Accusé par le Saint- James Chronide d'être l'instru-
ment des Illuminés et d'avoir annoncé l'avènement de leur pro-
tégé Bonaparte, il reçut l'ordre de cesser la publication de ses
Gesprâche unler vier Augen. Il se soumit, mais se défendit minu-
tieusement contre l'accusation. Son grand mérite est l'impartia-
lité avec laquelle il s'est attaché dès le premier moment à com-
prendre à la fois le roi, le peuple. l'Assemblée ; c'est de n'avoir
pas laissé obscurcir son jugement pardes désordres même graves,
par des excès même criants ; c'est d'avoir représenté un Jupiter
indifférent à l'exécution de Louis XVI, et d'avoir pu écrire à
Gleim le 12 avril 1793 que « les bienfaits de la Révolution de-
meureront et fructifieront au bénéfice de l'humanité tout en-
tière ». Qu'il ait été Girondin, comme Forster, comme Klopstock
et tant d'autres, c'est naturel ; le procès de Danton et de la Gi-
ronde n'a été revisé que récemment par un ancien maître de l'uni-
versité de Dijon, Albert Mathiez. L'attitude de Wieland est,
somme toute, caractéristique de celle de l'intellectuel, sans pré-
jugés, lucide, de bonne foi, dont l'esprit vif sympathise avec toute
tentative de rénovation et d'émancipation humaine. Il fait vo-
lontiers une lieue ou deux avec la R.évolution politique ou sociale,
mais s'effraie avant d'arriver au but. Gœthe, Schiller ne feront
pas autrement. Mais le rationalisme plus ferme de Wieland, son
intelligence beaucoup plus grande de la civilisation française,
le gardent d'aller jusqu'à la palinodie. Il nous sied de lui en savoir
gré.
(A suivre.)
L'Histoire du Travail ^'^
par Edouard DOLLÉANS,
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
Je ne puis penser à mes années d'étudiant sans voir appa-
raître, dans une salle proche de celle-ci, un visage toujours vi-
vant pour moi : celui de Charles Gide. Il venait d'être nommé à
la chaire d'Economie Sociale comparée, créée par le fondateur
du Musée Social. L'étudiant que j'étais, rétif aux influences,
fut tout de suite touché par la singulière personnalité de
Charles Gide. Je savais déjà, avant de le connaître lui-
même, qu'il avait été le premier, en cette fin du xix^ siècle, à
adopter une attitude d'esprit tout opposée à celle des écono-
mistes classiques, persuadés que l'économie politique, pour être
scientifique, devait être inhumaine. Alors que les économistes
considéraient l'art et le style comme inconciliables avec leurs
préoccupations scientifiques, j'avais été séduit par la forme gra-
cieuse et charmante que Charles Gide donnait à ses écrits et qui
les rendaient accessibles à tous. A travers la volontaire retenue
de ses paroles perçait une délicate sensibilité. Mais il s'en défen-
dait ; il s'enveloppait d'une apparente froideur dans ses premières
rencontres avec les jeunes gens qui allaient à lui. Son ironie dé-
concertait ceux qui l'abordaient ; elle était capable même de les
décourager, il fallait forcer sa confiance.
Souvent, un hasard seul vous permettait de le comprendre. Le
hasard fut pour moi une de ces conférences que Charles Gide aimait
à faire devant un auditoire ouvrier — au faubourg Saint-Antoine
ou dans une de ces villes de province où se développaient les coo-
pératives de consommation. Dans de tels milieux, il était un autre
homme, inconnu de ceux qui le rencontraient ailleurs : il était
toute simplicité, tout accueil, et toute indulgence à la nature
humaine. Alors que, dans le monde, Ch. Gide prenait une atti-
(1) Introduction au cours d'Histoire du Travail à la Faculté de Droit de
Paris, le 2 décembre 1938.
l'histoire du travail 623
tude distante et parfois même bougomie, là sa froideur fondait
Son cœur ardent ne cherchait plus à se dérober ; il laissait paraître
ses espérances en la destinée de l'homme. On devinait alors
que son ironie n'était que l'expression de la souffrance qu'il avait
reçue, tout jeune, comme un choc, d'une société matérialiste et
d'un monde dont les injustices le choquaient.
Auprès de Charles Gide, auprès de ce maître qui se refusait à
tout dogmatisme, j'ai appris que l'Economie Politique ne se bor-
nait pas au jeu subtil de raisonnements abstraits et à la magie de
statistiques ingénieusement maniées avec la secrète intention
d'illustrer des lois qui n'étaient en réalité que des thèses. Quelle
surprise ! L'économie politique, cette science des richesses, deve-
nait partie d'une discipline plus compréhensive, à laquelle elle
devait se soumettre : la science des hommes vivant en société.
Contre le fatalisme économique presque identique sous ses for-
mes opposées, libérale ou marxiste, Charles Gide élevait une pro-
testation passionnée.
Cette attitude me libérait, jeune étudiant, des scrupules que je
ressentais contre une science soumise à un fatalisme saisissant
l'homme dans une tenaille. En écartant un dogmatisme inexo-
rable, elle me permettait de poursuivre des études dont s'éclairait
soudain la sombre route. Grâce à Gide, j'avais la joie de pouvoir
croire que, si la spéculation intellectuelle se plaisait à imaginer
les positions de l'équilibre économique dans une société guidée
par l'intérêt, il restait encore à l'économiste tout le vaste
domaine de ces déséquilibres qui, aux yeux des plus modernes
biologistes, sont le signe de la vie individuelle. Comme aux yeux
d'un grand sociologue, François Simiand, ces déséquilibres sont
le signe du progrès économique. L'élément moteur de tout dyna-
misme ne réside pas dans l'intérêt sous ses différentes formes, mais
dans les sentiments affectifs.
Ainsi, le dernier mot n'est pas dit ; la mobilité même de la so-
ciété est une garantie de son évolution. Pour cette raison, aujour-
d'hui encore, je ne puis penser sans émotion à Charles Gide.
Je serais ingrat si je n'évoquais, à côté du sien, deux autres
noms. Celui de Charles Andler, que je revois encore à la Sorbonne,
cravate rouge relevant un costume sombre. Un peu hautain, lui
aussi — et froidement passionné ; mais d'une si pure probité !
Charles Andler m'a appris que l'indépendance de l'esprit, alhée
à l'ardeur du cœur, peut seule créer le véritable historien. L'im-
partialité n'exclut [)as l'inUrpréLation personnelle, si elle découvre
toutes les pièces du dossier ; elle permet la recherche de la vérité
624 REVUE DES COURS ET CONFÉREJNCES
historique même dans le domaine des questions les plus brû-
lantes ; car elle soumet à la raison scientifique les passions parti-
sanes.
De Charles Andler, je voudrais rapprocher ici Fernand Pellou-
tier. Pelloutier, fils d'une famille monarchiste de l'Ouest, a été
l'organisateur et l'animateur des Bourses du Travail, une des
institutions spontanées les plus originales pendant les années
1890 à 1900 ; grâce à elles, se développait la force d'une orga-
nisation ouvrière indépendante. Le livre de Fernand Pelloutier :
La Vie Ouvrière en France, décrit sans phrases, avec une par-
faite simplicité, la condition difficile et l'existence souvent dou-
loureuse des hommes qui peinent pour gagner leur pain quoti-
dien. C'est ce livre de Fernand Pelloutier qui m'a donné le désir
d'écrire un jour l'histoire du travail. Mais, pour comprendre la
place qu'occupent dans la société moderne le Travail et les tra-
vailleurs, il faut d'abord connaître avec précision le mécanisme
et les rouages de l'organisation industrielle et financière. Il faut
dénombrer les forces réelles auxquelles est lié le monde dans
lequel nous vivons. Aussi ai-je conduit mes premières études
vers les réalités concrètes de l'économie, par une prise de contact
direct avec ces réalités et leurs représentants.
Si j'ai tout d'abord parlé des hommes qui ont été mes maîtres,
c'est que leur esprit m'a guidé depuis. Très tôt j'avais formé un
projet tardivement réalisé ; il a pu l'être grâce surtout à l'encou-
ragement des jeunes, élèves ou amis, dont quelques-uns sont pré-
sents ici ; je désire leur dire aujourd'hui ma gratitude — je lie
volontairement le passé des maîtres à l'avenir des jeunes — parce
que, dans la vie d'une société cultivée, ils sont étroitement unis.
Qu'entend-on par Histoire du Travail ? Quel est son domaine ?
Quelles sont ses limites ? Par quelles méthodes en aborder l'ob-
jet ? Quelles sont ses sources particulières ?
Toutes questions auxquelles il est plus facile de répondre lors-
qu'on a dit qu'elles présentent différents aspects ; car l'Histoire
du Travail touche à la technique, à l'économie, à la sociologie et
à la psychologie.
Les études qu'elle suggère peuvent se classer en six grands grou-
pes de sujets :
1° Les relations de la technique et du métier.
2° Les conditions d'existence des travailleurs, comparaisons
dans le temps et dans l'espace.
30 Les institutions spontanées créées par les travailleurs —
leur esprit, leur structure, leurs fonctions.
l'histoire du travail 625
4° L'histoire du mouvement ouvrier.
5° La législation protectrice du travail, nationale et interna-
tionale, et, comme on dit aujourd'hui, le droit social.
6» Les relations internationales entre les travailleurs.
Prenons successivement chacun de ces aspects particuliers.
Les préciser, c'est définir plus exactement ce qu'est l'Histoire du
Travail.
. L — Les relations de la technique et du métier.
L'évolution de la technique a une double influence sur le Tra-
vail.
Elle peut transformer l'organisation de la production, et par
contre-coup les conditions du travail ; les inventions ont boule-
versé l'existence des travailleurs, changé leurs habitudes, et par
suite leur attitude d'esprit.
Tantôt l'organisation industrielle morcelle les classes labo-
rieuses en catégories de travailleurs concurrentes entre elles ;
c'est le cas pour les Etats-Unis :en Amérique, la Fédération du
Travail a été organisée pour des fins corporatives et la défense
des travailleurs qualifiés ; son égoïsme exclusif a tenu à l'écart
les travailleurs non qualifiés — suscitant entre les deux groupes
de travailleurs un antagonisme qui a persisté et qui explique
les succès remportés par John Lewis et son organisation nou-
velle, le C. L O.
Tantôt, au contraire, sous l'influence de sentiments communs
à toutes les catégories de travailleurs, les inventions techniques
ont créé une solidarité de souffrances ou d'espérances, une
âme commune. C'est ce qui s'est produit en Grande-Bretagne
entre 1830 et 1848 : la solidarité ressentie et les luttes poursui-
vies en commun, à l'époque du chartisme, ont contribué à la
croissance d'une classe nouvelle.
Les inventions techniques peuvent avoir une influence d'un
autre ordre ; elles peuvent modifier les sentiments que les tra-
vailleurs ont vis-à-vis de leur métier. Ici nous rencontrons le
grand drame de l'existence ouvrière, la désaffection du métier.
Celle-ci a eu des répercussions profondes sur l'âme des tra-
vailleurs, mais aussi sur l'âme du travail. Peut-être y a-t-il là,
actuellement encore, le problème le plus angoissant, car cette
âme du travail dessine, selon les temps et selon les pays, le visage
réel d'une société.
Au cours du xix« siècle, la Révolution industrielle et les inven-
40
626 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tiens ont réduit la valeur que la possession d'un métier donnait à
l'artisan ; sa valeur aussi vis-à-vis de lui-même : le sentiment
d'un amoindrissement de sa personnalité.
Déjà en 1841, en France, à une époque où notre pays était une
nation artisanale, écoutez cet émouvant aveu d'un ouvrier com-
positeur qui devait se suicider deux après, Adolphe Boyer : « Main-
tenant, avec la division du travail, les procédés nouveaux et les
machines, la plupart des états tendent à devenir purement mé-
caniques, et les ouvriers de toutes les professions seront bientôt
rejetés dans la classe des hommes propres à tout faire... Bientôt
on n'aura plus besoin des travailleurs que pour tourner des mani-
velles, porter les fardeaux et faire les courses ; il est vrai qu'ils
auront l'instruction primaire, c'est-à-dire que leur intelligence
sera assez développée pour comprendre que la société les rejette
comme des parias. Par la simplification dans les moyens de fa-
brication, l'homme n'a plus besoin ni de sa force physique ni
de son aptitude et n'est pas plus nécessaire qu'un enfant... »
Ainsi, dès le milieu du xix^ siècle, l'ouvrier tend à se sentir
individuellement moins nécessaire.
Le métier était le support traditionnel du travailleur.
La machine, peu à peu, dépossède l'artisan de son métier et de
la raison d'être de son existence. La machine poursuivra cette
œuvre de dépossession jusqu'au jour où le travailleur désâmé
se sentira contraint de chercher, en dehors de son travail, un point
d'appui.
En 1913, 70 ans après Adolphe Boyer, un grand militant ouvrier,
Merrheim, insistait sur le déclin de la joie au travail, de l'amour du
métier ; il voyait là la cause la plus profonde de la crise que traver-
sait alors la conscience ouvrière {La Mélallurgie, 1913, publié
par l'Union des Métaux).
« Dès que l'individu a franchi le mur de l'immçnse usine, il a
l'impression que sa personnalité disparaît. Son premier geste de
producteur le jette dans la foule anonyme des autres produc-
teurs perdus, noyés, automatisés dans la complexité de la tech-
nique générale de la production...
«... Plus une usine occupe d'ouvriers, plus, par son intensité
de production, elle est complexe, et plus grand est cet amoindris-
sement de la personnalité du travailleur. Cet amoindrissement
s'accomplit le plus souvent sans que les travailleurs eux-mêmes en
aient conscience. Ils acceptent l'effacement de leur rôle personnel,
et, isolés, comme exclus de l'ensemble dans la production, ils
ont une tendance à s'isoler, à s'exclure de la collectivité produc-
l'histoire du travail 627
trice dans ses efforts d'organisation pour faire triompher ses re-
vendications et réaliser son idéal social.
« Le travail n'étant plus qu'un geste, constamment, automati-
quement répété, ils l'acceptent comme la condition la plus
pénible que leur impose le destin. »
A. Merrheim avait fait, par sa Fédération, publier ce livre
adressé aux travailleurs de la Métallurgie parce qu'il espérait
que ce livre les convaincrait que tout se fonde et se développe par
le travail, que rien ne s'obtient sans effort, sans travail ; car il faut,
écrivait-il, « que les exploités puisent, dans la grandeur du Travail
et la puissance de leurs efforts, dans la conscience de leur mission
de producteurs, toute la confiance en eux-mêmes et toute la
force nécessaire à leur affranchissement ».
Le rythme de la grande production fait peser sur le travailleur
l'incertitude ; la menace de manquer de travail et de pain pour
sa famille et pour lui. L'incertitude peut-être le pire des maux.
La tâche quotidienne devient lourde, lorsqu'à chaque instant
peut échapper le salaire, lorsqu'au bout de jours et de jours d'un
travail presque sans loisirs, s'ouvre la perspective d'un brusque
chômage, d'une vieillesse sans pain. Voilà la condition moyenne
de l'ouvrier, qu'il travaille à domicile ou à l'usine, pendant tout
le xix^ siècle.
Dépossession du métier, perte de la joie qu'avait l'artisan à
faire œuvre personnelle, incertitude résultant du rythme de la
grande production et des crises, telles sont les conséquences
immédiates des transformations techniques et de la Révolution
industrielle.
Mais les transformations de l'entreprise industrielle entraî-
naient une évolution des formes juridiques ;je veux parler de la
naissance et du développement rapide des sociétés anonymes. Au
furet à mesure que les entreprises individualistes, en se concen-
trant, deviennent des entreprises anonymes, se dénouent et se
brisent les liens personnels qui existaient entre les patrons et
les ouvriers.
Dès 1862, un écrivain catholique, Augustin Cochin, dans La
Condition des ouvriers français, écrit : « Le maître est un mythe
inventé par la loi, on ne le voit jamais, il n'a pas de visage. »
Deux ans après, en 1864, le même écrivain ajoute : « L'ou-
vrier parisien n'est en relations ni avec le patron, ni avec les
écoles, ni avec l'Eglise, ni avec les autorités. La société anonyme
et la charité légale tuent le patronat bienveillant et affectueux
du maître. »
628 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
A la même époque l'ouvrier en papiers peints Héligon écri-
vait : « L'ouvrier n'a plus en face de lui qu'un être abstrait, la
compagnie. » « Les ouvriers perdent à l'atelier, à l'usine, tout
contact avec le patron. y>
Et, pendant ces mêmes années 1860 — pendant ce Second
Empire où la France se transforme industriellement et financière-
ment— cette rupture des relations personnelles est encore accen-
tuée par la métamorphose immobilière de la ville, sous l'influence
du Préfet Haussmann : celle-ci fait refluer les populations labo-
rieuses du centre vers la périphérie. Le tendre Augustin Cochin
s'en révolte : tv Les ouvriers ont été brutalement exilés du cœur
de Paris... » « Autrefois, à Paris, ouvriers et bourgeois étaient
mêlés ; ils habitaient les mêmes quartiers, souvent les mêmes mai-
sons ; ils se croisaient dans le même escalier, l'un se rendant au
premier étage, l'autre à la mansarde. Ils vivaient ainsi côte à côte
dans des relations de courtoisie mutuelle et de franchise réci-
proque... » «Aujourd'hui — ajoute Leroy-Beaulieu — ily alaville
de luxe et il y a la ville de la pauvreté... La pioche impitoyable
d'Haussmann a fait disparaître ces maisons oîi se confondaient
quelques années auparavant (l'article de Leroy-Beaulieu dans
la Revue des Deux Mondes est de 1870) les pauvres et les riches,
où, par une solidarité tacite, les locataires des différents étages
se prêtaient une assistance réciproque. »
Si j'ai insisté sur ce moment de l'histoire de Paris, c'est que
celle-ci permet de saisir l'image vivante d'une époque qui a eu
une influence historique sur l'évolution sociale (non seulement
en France, mais dans différents pays, plus tôt ou plus tard, au
cours du xix^ siècle). La transformation de Paris, comme des
autres grandes cités (Chicago, par exemple), a eu ses répercus-
sions psychologiques.
La rupture des liens personnels a contribué, dans une large me-
sure, à la formation de la conscience de classe. Et l'exil des popu-
lations laborieuses hors du cœur de Paris est le signe tangible de
cette rupture.
Les relations de la technique et du travail découvrent une des
influences qui se sont le plus fortement exercées sur l'esprit
des travailleurs — elles découvrent aussi un nouvel aspect de
leur psychologie: «l'ouvrier vit de l'usine, comme le paysan vit
de la terre. L'usine est pour lui le lieu, le foyer, auquel s'attache
son sentiment. Usine, atelier sont aux ouvriers ce que la ruche
est aux abeilles. » (Proudhon.)
l'histoire du travail 629
II. — La condition ouvrière (conditions d'existence
DES travailleurs).
Ainsi toute transformation technique s'irradie à travers la
conscience des hommes et crée des états d'esprit nouveaux.
Pourtant, il est utile de faire abstraction de ces répercussions
psychologiques et d'étudier la condition du travail et des tra-
vailleurs en elle-même.
Cette étude permet de comparer cette condition dans les diffé-
rents pays à une même époque. Elle permet aussi, dans un même
pays, de mesurer les progrès matériels et moraux de la condition
ouvrière à différentes époques.
Cette comparaison permet de mesurer les progrès de la civili-
sation et de la culture au cours d'un siècle. Si l'on choisit le
salaire, cette comparaison a permis à François Simiand d'édi-
fier une théorie expérimentale du salaire (1).
Au cours du xix^ siècle — même en prenant pour point de dé-
part les années 1830, alors que la condition de la plupart des tra-
vailleurs était si infortunée — on est bien obligé de constater que
ces progrès ont été extrêmement lents, même pendant les pério-
des où le salaire nominal moyen des travailleurs s'est élevé. Sous
le Second Empire, par exemple, pendant une période d'essor, la
hausse des salaires n'a pas suivi la marche ascendante des prix.
Le développement industriel des années 1852-1857 a été accom-
pagné d'une élévation du coût de la vie ; les budgets ouvriers ont
ressenti durement la hausse des produits alimentaires et la
hausse des loyers ; car, tandis que l'élévation des produits agri-
coles était de 25 %, les salaires masculins ne s'élevaient que dans
une proportion moindre, de 14 à 19 %, les salaires féminins, de
7,97 %.
Certaines catégories de travailleurs ont vu leur condition in-
changée, ce sont les ouvriers à domicile. Au commencement du
xx^ siècle, elle demeurait la même. En Angleterre, la loi du 20 oc-
tobre 1909, et en France la loi du 10 juillet 1915, ont tenté
d'instituer dans l'industrie à domicile un salaire minimum.
Réformes bien insuffisantes, puisque, dans son rapport du 5 juin
1936, M. Yvan Martin constatait encore dans certaines indus-
tries l'existence de salaires de famine :
« Les artisans qui ne supportent aucune charge sociale et dont
(1) François Simiand : Le Salaire, L'Evolidion sociale el la Monnaie, essai
de Théorie expérimentale du Salaire, 3 vol. Félix Alcan, 1932.
630 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
le travail n'est soumis, quant à sa durée, à aucune limitation
légale ni réglementaire, acceptent des prix de façon dérisoires
qui ne trouvent leur contre-partie que dans une prolongation
abusive de la journée du travail.
« On en a vu, dans l'industrie de la soie, les ouvrières faire tra-
vailler leur métier (en 1935 et commencement de 1936), 16, 18
et même 20 heures par jour.
«Le salaire moyen de l'ouvrière tisseuse, qui était de l'ordre de
500 francs par mois en 1928, est tombé à 250 francs (50 %) en
1935. Dans certaines régions rurales, on a pu constater des
salaires féminins, de 8, 7 et 6 francs par jour. »
III. — Les institutions spontanées dues a l'action
PERSONNELLE DES CLASSES LABORIEUSES.
Ce sont notamment les Bourses du Travail et les organisations
syndicales locales, régionales ou nationales.
Il n'existe en France que quelques études d'ensemble sur ces
institutions en dehors de V Histoire des Bourses du Travail, œuvre
posthume de Fernand Pelloutier.
En Grande-Bretagne, l'œuvre importante de Sidney et Béa-
trice Webb : leur Histoire du Trade-Unionisme (1666 à 1920),
éditions de 1894 et 1920, les 2 volumes publiés en 1897 : Indus-
irial democracy, suivis en 1898 des Prohlems of Modem Industry.
En France ont paru, en 1913, les 2 volumes sur la Coutume Ou-
vrière de Maxime Leroy, livre dense et riche, livre de précurseur.
Bourses du Travail fondues dans les Unions départementales —
depuis 1918 — avaient des objectifs très différents de ceux des
Syndicats. Tandis que l'action syndicale tendait à améliorer les
conditions d'existence des producteurs, les Bourses se donnaient
pour objet essentiel l'éducation des travailleurs. Non seulement,
entre 1890 et 1900, elles ont été le lien entre les organisations
ouvrières de leur localité et de leur région, mais, grâce à elles,
chaque syndicat pouvait faire l'économie de services nécessaires,
car elles possédaient des bibliothèques, des cours professionnels,
elles organisaient des conférences, économiques, scientifiques et
techniques ainsi qu'un service d'hospitalisation et le viaticum de
route.
C'est grâce aux Bourses que, selon la forte expression de Pellou-
tier, les ouvriers, sans distinction de métier, pouvaient réfléchir sur
leur condition. Réfléchir sur leur condition ; et par la comparaison
des ressources particulières de leur industrie, de la durée de leur
l'histoire du travail 631
labeur et du taux de leur salaire, dégager les données générales du
problème économique.
Les institutions ouvrières ont deux objets : l'amélioration des
conditions d'existence, la culture. C'est à la culture que se
consacraient les Bourses.
Elles avaient le souci de former des hommes « fiers et libres ».
Pendant toute une époque du syndicalisme ouvrier en France,
la réforme de l'homme a été la préoccupation première des
militants.
Et c'est pour cette raison que ce syndicalisme a été et est resté
si attaché à son indépendance.
Car les hommes ne peuvent se former que dans la liberté et par
l'épreuve de la liberté : « la sauvegarde de la liberté (Harold
Laski, 5 nov. 1937)estla condition sans laquelle il n'y a pas de vie
civilisée. »
Ces préoccupations éducatives des militants ouvriers appa-
raissent pendant les Congrès, et notamment, en 1908, lors d'une
conférence des Bourses (1).
(1) Trevennec, au nom de la Bourse du Travail de Lorient, présente un
rapport sur les écoles sjTidicales :
« Il faut pour une société libre, des hommes libres... Si prompt et si éner-
gique qu'aurait pu être le geste de suprême révolte collective qu'on suppose
réalisé par la grève générale révolutionnaire, rien ne prouve que les hommes
auxquels se devra ce geste seront capables de rendre viable la société nouvelle.
Une organisation créée dans l'ardeur révolutionnaire, dans l'enthousiasme
de l'action réformatrice, n'est pas assurée d'être durable. On peut même
prévoir qu'elle ne le sera pas si, en majorité, les individus qui sont appelés à
contribuer à son fonctionnement ne sont eux-mêmes des conscients prêts à
vivre en liberté.
«L'éducation syndicale est toute à faire.... Il faut des hommes d'action qui
aient aussi une mentalité d'hommes libres. Le syndicalisme, en outre de sa
mission d'organisation, a celle de l'éducation des travailleurs. Cette tâche, rude
et belle, est possible dans un immeuble indépendant, avec des éducateurs
vraiment libres, absolument des nôtres. C'est doncles Bourses du Travail ou
Maisons du Peuple qui se doivent de créer les Ecoles syndicales.
« A la condition que ces Bourses du Travail ne soient sous la tutelle
d'aucune municipalité, sous les auspices d'aucune coterie, sous le patronage
d'aucune personnalité ; à cette condition seulement, l'Ecole syndicale pourra
fournir à nos enfants un enseignement libre, affranchi des dogmes, indépen-
dant des programmes officiels... On ne peut bien enseigner la liberté qu'en
un lieu libre. 11 est indispensable d'être chez soi pour parler selon son cœur,
selon ses sentiments. Egalement libres, matériellement et moralement, doi-
vent être ceux qui enseigneront la vie à nos enfants. Il faut que ces éducateurs
soient eux-mêmes débarrassés de leurs préjugés... Il faut surtout qu'en outre
des qualités de patience indispensables à leur délicate mission, ces éduca-
teurs aient l'amour véritable de l'enfance et la passion de cette culture ai-
mable et difficile des jeunes intelligences que nous leur confierons. En plus
des quelques individus d'élite qui s'offriraient à nous parce qu'ils aiment et
connaissent l'enfance, nous aurions les militants des syndicats d'instituteurs
et institutrices que l'État aurait rejetés de son giron pour leurs idées et pour
632 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
C'est pour des raisons de culture que les militants les plus intel-
ligents ont toujours fait passer la réduction de la journée de travail
avant l'amélioration du salaire.
Dès 1864, Varlin écrivait ceci : «Une réduction du travail est
nécessaire au repos du corps ; mais l'esprit et le cœur en ont sur-
tout besoin... l'atelier absorbe nos forces et toutes nos heures;
l'instruction nous est rendue impossible par l'emploi de notre
journée. «
Grâce aux institutions spontanées, Bourses et syndicats, grâce
au souci éducatif des militants, une psychologie nouvelle s'est
créée dans le monde ouvrier.
Détacher le travailleur de lui-même, le soustraire à l'égoïsme
et à l'amour-propre personnels, lui faire préférer à son intérêt
propre un intérêt plus vaste, telles ont été les eiïets de cet effort
éducatif : « Nous sommes, disait Bourderon, dans le monde du
travail et nous avons une perspective qui est autre que celle de
nos personnes... « « On a l'habitude de penser à travers le mou-
vement ouvrier, et non à travers soi-même. « (Kirsch, aux jour-
nées de Pontigny organisées, en septembre 1937, par l'Institut
ouvrier des Lefranc).
IV. Le MOUVEMENT OUVRIER.
Ou'entend-on par là ?
Non plus la structure des institutionset des organisations, mais
une étude de la mobilité et de l'évolution, les progrès accomplis
grâce à des efforts persévérants, une série d'efforis quotidiens ral-
lachés aux efforts de la veille. Avec des éclipses. Une œuvre dont
l'élan initial est sujet à de périodiques découragements et qui doit
être sans cesse reprise, comme la tapisserie de Pénélope.
Cette histoire du mouvement ouvrier doit décrire les faits et
les événements les confronter avec les circonstances et les condi-
tions du moment. Mais cette histoire externe ne s'explique que
leur activité à les répandre. Nous aurions aussi les jeunes que blesse et opprime
l'atrocité de la pédagogie officielle.
'< Comment débuter ? Modestement.
« L'Ecole syndicale peut et doit être cette pépinière d'hommes libres, décidés,
entreprenants, capables de réaliser définitivement de belles et grandes
choses pour leur émancipation intégrale.
« Ce serait notre programme d'Education, s'adaptant aux intérêts de la
classe ouvrière ; notre programme consiste en la science la plus simple, et la
plus utile, la plus naturelle : celle qui apprend à vivre de façon complète,
celle qui donne la meilleure manière d'employer toutes nos facultés à notre
plus grand bien et à celui d'autrui. »
l'histoire du travail 633
de l'intérieur, le mouvement ouvrier ne peut s'éclairer que du
dedans : par la psychologie des masses et par celle des militants.
La force du mouvement ouvrier lui vient de l'intérieur.
L'erreur de nombreux écrivains a été de mettre l'accent sur les
vedettes de l'histoire et sur ces faits spectaculaires qui dérobent
à l'événement sa signification réelle.
Pour comprendre le mouvement ouvrier, il faut s'adresser à
ceux, connus ou obscurs, qui en ont été les artisans, les anima-
teurs. Leur effort est quotidien, leur existence obscure — on ne
saisit le sens de leur effort que si on le replace dans le cadre de leur
métier et parmi des milliers de travailleurs inconnus qui n'ont
pas d'histoire.
Les militants ouvriers ont une importance non anecdotique,
mais historique ; ils incarnent les sentiments, les révoltes et les
espoirs de tant d'obscurs travailleurs qui forment les masses
ouvrières.
Les militants ouvriers ont été à la fois des interprètes et des
créateurs. Car tout homme d'action n'est jamais ni complètement
libre ni complètement esclave ; car il vit dans son temps et de son
temps ; mais, si son humanité est profonde, il y découvre la vision
des lendemains possibles et entre lesquels il choisit.
Voici une des sources originales de l'histoire du travail : tracts,
discours, livres parfois, toute une littérature populaire Per-
sonne n'a mieux défini la valeur de cette littérature que mon col-
lègue Achille Mestre.son humanité en a compris toute la signifi-
cation : c'est, dit-il, « une littérature dispersée, à peu près incon-
nue mais « d'une saveur et d'une force singulières. Les historiens
économiques négligent trop ces brochures, ces livres, ces articles
de journaux écrits non par des théoriciens, mais par ceux qui,
mêlés à la vie ouvrière, se font, sans aucun appareil dogma-
tique, les apôtres d'une foi agissante ».
Cette littérature populaire a une valeur de témoignage ; et
quel témoignage !
La volonté du militant a été trempée par les épreuves subies
par lui ou par les siens. Il a été le témoin d'une misère humaine
totale parce qu'autant spirituelle que matérielle. Son action
s'inspire de son accord avec les masses. Mais parfois le militant
doit agir à contre-courant, dire courageusement aux masses des
vérités qui les irritent (1).
(I) 1919 : a Les militants doivent la vérité toute la vérité n la masse, même
si cettevérité doit leur valoir des calomnies et de la haine, cela importe peu....
634 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Utiliser les témoignages, raviver des visages effacés, et par là,
découvrir les sources de l'action, la persévérance, le courage — et
condition de toute réussite à longue échéance, la patience —
la persévérance qui devrait à l'égal de la foi, de l'espérance et
de la charité être une vertu théologale.
Ainsi, expliquer les faits en peignant les hommes, en dévoilant
les raisons profondes, les élans généreux qui transforment peu à
peu, lentement, une société.
Cette histoire peut employer deux méthodes : ou bien consi-
dérer horizonlalemenl dans un pays les classes laborieuses en
bloc ; ou bien, séparément, verticalement, étudier les différents
métiers et les différentes industries.
A l'étranger, et surtout en Grande-Bretagne, quelques travaux
sur les métiers et les industries.
Jusqu'ici, en France, les Fédérations de métier ou d'industrie
n'ont fait l'objet d'aucune étude importante.
La raison en est la difficulté de réunir la documentation, les
sources sont dispersées et fragmentaires.
La C. G. T. ne possédait pas encore d'archives ; les archives
des organisations ont été dispersées au cours du temps ou volon-
tairement détruites.
Pourtant, on rencontrait une source de documentation pré-
cieuse :cesontlesjournauxprofessionnelsoucorporatifs — feuilles
éphémères parfois, souvent durables — des collections plus ou
moins complètes se trouvent à la Bibliothèque Nationale dont
l'administrateur général a su réunir une documentation sociale
importante. Il existe aussi, en province, des archives, à Lyon par
exemple, intéressantes.
Au sujet de la presse professionnelle, signalons cju'un de mes
élèves des Hautes Etudes de la Sorbonne a pris pour sujet de
thèse le dénombrement de la presse corporative.
Une autre mine précieuse : la documentation réunie à Amster-
dam par V International Insliiide for social history, qui possède
une bibliothèque à Paris.
Rien de grand ne peut s'accomplir qu'en accoutumant les masses à écouter
la vérité virile. »
La psychologie du militant apparaît aussi dans cette autre citation de
Merrheim : « Si le syndicalisme révolutionnaire consiste uniquement en
phrases creuses alignées pour les meetings ; s'il doit aboutir à une nouvelle
l'orme de démagogie qui légitimera tous les reniements ; s'il doit être une
sorte d'impérialisme ouvrier, planant au-dessus de la masse ; s'il doit
maintenir cette masse dans l'ignorance au lieu de la comprendre, de
l'aimer et de l'élever ; sil doit flatter ses instinf^ts tout en les méprisant,
je comprends alors (jue le syndicalisme soit frappé d'impuissance. »
l'histoire du travail 635
Enfin, les Archives Nationales, les Archives du ministère de la
Guerre, celles de la Préfecture de Police, la Bibliothèque de l'Ar-
senal offrent des dossiers utiles à consulter ; mais, en tenant
compte de l'origine (policière) de certains documents.
Aux Archives Nationales, les recherches sont singulièrement
facilitées par la présence d'un historien informé, averti, bien-
veillant, mon ami Georges Bourgin dont la généreuse bonne grâce
met à la disposition des chercheurs sa riche expérience.
Depuis quelques mois à peine, des archives syndicales commen-
cent à se constituer à l'Institut ouvrier de la Confédération Géné-
rale du Travail organisé et dirigé par deux militants de grande
culture et d'intelligent dévouement, Georges et Emilie Lefranc.
Au commencement de février 1937, Julien Gain, administra-
teur général de la Bibliothèque Nationale, Georges Bourgin, con-
servateur des Archives Nationales et moi-même, nous sommes
allés trouver le secrétaire général de la Confédération Générale
du Travail, Léon Jouhaux, pour attirer son attention sur l'im-
portance qu'aurait la réunion, grâce aux soins des organisations
ouvrières, d'une documentation syndicale. Le secrétaire général
de la C. G. T. a accueilli l'idée et confié aux directeurs de l'Institut
ouvrier le soin de la réaliser ; le 17 février 1937, il donna au Peuple
un article : « Un service à créer ». Puis Léon Jouhaux a fait appel
à l'aide des organisations ouvrières, à la suite d'une lettre du 8 oc-
tobre 1937 (1).
(l) Lettre du 8 octobre 1937 :
Monsieur le Secrétaire général,
L'histoire du mouvement ouvrier en France a pris, depuis quarante ans,
un développementconsidérable,en raison del'intérêtpassionnéque lui portent
certains des historiens et des érudits qui ont su rechercher et utiliser métho-
diquement livres, brochures, journaux, documents manuscrits ou imprimés
déposés dans des archives publiques ou privées.
Une vaste documentation a été ainsi rassemblée. Mais on y a constaté
trop souvent des lacunes graves. Pour certaines périodes relativement ré-
centes et que quelques-uns d'entre nous ont vécues, on s'étonne d'être obligé
de se contenter de laits mal établis, on s'efforce vainement de détruire des
légendes créées de toutes pièces et peu ù peu propagées même dans des livres
largement répandus.
Ces expériences ont convaincu un grand nombre d'historiens, d'archi-
vistes, de bibliothécaires, que tout doit être fait pour que ceux qui écriront
demain l'histoire sociale contemporaine puissent disposer de documents
abondants, exacts et d'une consultation facile.
C'est pourquoi il nous a paru qu'il convenait avant tout de faire appel atix
organisations ouvrières qui élaborent la plupart de ces documents... Nous
vous avons exposé nos vues au cours d'un entretien qui a déjà donné des ré-
sultats, puisque vous avez, quelques jours plus tard, publié dans le Peuple
du 17 février 1937, un article qui exposait le problème pour les organisations,
Syndicats, Fédérations et Unions.
Nous ne saurions trop nous féliciter, d'autre part, de votre décision de
636 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
V. — Le droit social. Législation du Travail
La Faculté de Droit de Paris a l'heureuse fortune de posséder,
à la chaire de législation industrielle, un des maîtres en cette
matière: William Oualid. Celui-ci a repris la tradition de Raoul
Jay, le premier professeur de législation internationale à la Fa-
culté de Droit, un maître plein d'humanité auquel j'ai gardé une
grande reconnaissance.
M. William Oualid dirige un grand nombre de thèses dont la
collection forme la plus riche des documentations.
Une seule remarque. Elle a trait à l'influence qu'a, dans ce
domaine, l'opinion publique. C'est grâce à la propagande métho-
dique faite par les catholiques sociaux et les socialistes, qu'en
France, entre 1890 et 1900, sont votées les premières lois protec-
trices du Travail : lois de 1892, 1898, 1901, 1906. Les partisans de
la législation du travail forment en 1900 l'association pour la
protection internationale du travail. Celle-ci répond à l'éter-
nelle objection des industriels à toute législation nationale —
l'argument de la concurrence étrangère — en réclamant une légis-
lation internationale. Les conférences internationales de Berne, en
1905 et 1906, posent les premiers fondements de la législation
internationale.
charger le Secrétaire du Centre Confédéral d'Education ouvrière, notre col-
lègue Georges Leiranc, de poursuivre la réalisation de ce projet.
Il s'agit de sauver des documents et d'éviter qu'ils disparaissent peu à
peu — comme tant d'autres dans le passé — détruits faute de place, égarés
faute de classement, négligés comme sans valeur.
Il ne s'agit pas d'une mainmise par un organisme central sur des docu-
ments appartenant aux organisations elles-mêmes, dont beaucoup, très
légitimement, ne veulent pas se dessaisir pour des motifs divers, qui sont
toujours respectables. Il s'agit essentiellement d'attirer l'attention de tous
sur la nécessité et les moyens de les conserver et de les classer. Mais comme
toutes les organisations ne disposent pas des locaux et du personnel suffi-
sants pour un travail de ce genre, la C. G. T. doit prendre des dispositions pour
que les documents qu'elle recevra soient méthodiquement classés, à côté des
siens, par son archiviste ; pour qu'ils soient mis ;'i l'abri dans un local spécial,
présentant toutes les conditions de sécurité indispensables et en permettant
une consultation aisée.
Nous sommes assurés que vous saurez exposer ces vues aux organisations
ouvrières et leur montrer tout l'intérêt que présentent pour elles la conser-
vation et le rassemblement des éléments de leur propre histoire.
Nous tenons à vous remercier de l'accueil que vous avez fait à notre dé-
marche animée du seul souci de la science historique et nous vous prions de
croire, Monsieur le Secrétaire général, à nos sentiments les meilleurs.
l'histoire du travail 637
VI. — Les relations internationales entre les
TRAVAILLEURS.
Depuis un siècle, l'histoire du mouvement ouvrier a été sujette
à des ascensions et à des chutes ; périodes d'essor suivies par des
périodes de dépression. Courbe tantôt ascendante tantôt descen-
dante dont les ondulations tiennent en partie aux conjonctures
économiques, au climat ou aux circonstances politiques, mais sur-
tout aux variations de la psychologie des travailleurs.
Les relations internationales entre les travailleurs ont été pen-
dant longtemps très rares. En 1841, on est surpris de lire dans
r Atelier, journal rédigé par les ouvriers eux-mêmes, un appel
des travailleurs anglais, les Chartistes.
Lors de l'Exposition de 1862, premier voyage à Londres d'une
importante délégation ouvrière, 200 délégués sont nommés par
les Chambres syndicales parisiennes : un événement dans l'his-
toire des relations internationales.
Et, après 1870, ces relations de pays à pays n'ont pas été aussi
fréquentes qu'on l'imagine.
Pourtant il faut noter, à partir de 1889 un effort pour créer
des fédérations internationales de métier. L'initiative vient des
ouvriers chapeliers et imprimeurs dont les conférences interna-
tionales se tiennent en 1899 — initiative suivie par les mineurs,
les lithographes, les ouvriers du bois, les travailleurs du textile,
les ouvriers de la pierre. En 1900 : 17 secrétariats internationaux,
dont le siège est soit à Londres, soit à Paris, généralement à
Berlin.
L'historien doit constater que les efforts pour créer des organi-
sations internationales n'ont pas eu de résultats importants.
La faiblesse de l'internationalisme ouvrier est un fait incon-
testable.
Comment s'explique cette faiblesse ? Par un manque de syn-
chronisme. Presque aucune corrélation n'existe entre les as-
censions et les chutes du mouvement ouvrier dans les divers
pays. Les unes et les autres ne se produisent presque jamais au
même moment.
C'est qu'en effet l'histoire du travail est partie intégrante de
l'histoire générale d'une nation. Elle s'explique par elle et elle
l'explique.
Les éléments complexes, qui composent l'histoire d'un pays, ont
des répercussions et sur la condition des travailleurs et sur la
psychologie du monde du Travail.
638 REVUE DES COURS ET CONFÉRENXES
Répercussions profondes.
Comment comprendre le Charlisme en Angleterre ou les évo-
lutions successives du Trade-Unionisme sans les rapprocher et de
l'évolution politique {mainmise des industriels sur le Parlement
britannique) et de la révolution économique (conséquences de
la Révolution industrielle) entre 1830 et 1848 ?
De même en France, parmi les raisons du développement d'un
syndicalisme apolitique il y a des causes politiques entre 1892 et
1900. Cette forme du syndicalisme était une protestation passion-
née des militants ouvriers contre les gouvernants de la 3^ Répu-
blique pendant cette période. La protestation devient singuliè-
rement violente lors des scandales du Panama. En voulant
leurs organisations indépendantes des partis, les militants enten-
daient opposer, à l'inertie corrompue du régime, une société plus
pure, créée par l'énergie des travailleurs ; et c'est pourquoi ils font
appel d'abord à la volonté des travailleurs.
De même en Russie, à la différence de celle de 1917, la révolu-
tion de 1905 est issue des désastres de la guerre russo-japonaise
qui avait mis à nu les faiblesses de l'autocratie, l'incapacité de
l'administration russe.
Enfin, en 1914, l'Internationale syndicale reste impuissante.
La seconde Internationale aussi.
Alors qu'en 1913, les meetings contre les 3 ans, au Pré Saint-
Gervais, comprenaient 150.000 auditeurs, alors que les Congrès
de la C. G. T. avaient réaffirmé la tradition de la grève des peu-
ples contre la guerre, la mobilisation, dans les réserves, ne com-
prend que de rares défections.
Au lendemain de l'armistice, en 1919, un des griefs des minori-
taires français contre les leaders de la C. G. T. est le reproche
fait à ceux-ci d'avoir substitué à l'intérêt de classe l'intérêt natio-
nal comme centre de leur programme.
Le manque de synchronisme du mouvement ouvrier dans les
différentes nations impose à l'historien des études situées dans le
cadre de chaque pays (1).
C'est que l'histoire du Travail s'intègre dans l'histoire du pays;
aux périodes de crise, d'instinct, les travailleurs participent
au rassemblement de la nation. En fait, vis-à-vis de la nation à
laquelle ils appartiennent, les travailleurs réagissent tantôt en
opposition tantôt en harmonie, semblables à cette plante qui
(1) Cf. René Belin : Un syndicalisme constructif {Syndicats 1939).
l'histoire du travail 639
se ferme quand on la touche : la sensitive. L'histoire du Travail
est moins commandée par des intérêts que par des sentiments
affectifs parce qu'elle est une science de la mobililé. L'histoire
du Travail est donc partie de l'histoire générale d'un pays. L'une
et l'autre sont intimement liées comme deux forces qui agissent
et réagissent l'une sur l'autre. Il est impossible de les dissocier.
Car l'histoire du Travail, sous quelque aspect qu'on veuille l'étu-
dier, avant tout, est une science de l'homme ; par suite, sa source
profonde, souvent masquée par la fantasmagorie et l'apparent
illogisme des événements, est la réalité psychologique.
Ainsi que Ta écrit Lucien Febvre, la position de l'historien
est « au carrefour où toutes les influences viennent se recouper
et se fondre » ; toujours il découvre les sources des événements,
les causes profondes des situations dans la conscience des hommes
vivant en société.
C'est là aussi que, pour comprendre et pour expliquer, doit se
placer l'historien du Travail.
Sans doute, l'histoire du Travail doit d'abord dénombrer les
documents, s'adresser à toutes les sources, comparer et critiquer
les témoignages ; entre les témoignages contradictoires, elle doit
conduire ses recherches avec une entière objectivité ; elle doit
ensuite s'appliquer à décrire avec précision l'évolution des faits
et des institutions. Mais, même aux plus sombres époques, il
n'est pas défendu à l'historien de penser, comme l'a écrit un
grand historien, Joseph Calmette, que « les forces économiques
n'ont pas cette puissance de détermination souveraine qui exclut,
pour tant d'écrivains, les contingences et la liberté humaines ».
Aussi l'historien est-il en droit, s'il embrasse une large étendue
de temps, de marquer les reculs et les progrès de la culture et
de la civilisation, car celles-ci donnent à l'individu sa plus haute
raison de vivre. Lorsque sa foi rencontre un recul, il peut garder
sa confiance en la destinée humaine.
L'histoire n'est pas un herbier dont les fleurs décolorées s'effri-
tent. Elle est une forêt coupée de jungles et de clairières, une forêt
dont l'ombre tantôt protège et tantôt écrase les jeunes pousses.
L'histoire est actuelle, vivante. Elle seule permet de compren-
dre l'événement d'hier et celui d'aujourd'hui qui, comme ceux
des passés les plus lointains, entrent chaque jour dans l'histoire.
Surprendre le rayonnement de l'événement à travers le temps,
comprendre aujourd'hui par hier.
L'un de mes étudiants des Hautes Etudes de la Sorbonnc, qui
appartenait à une équipe de jeunes enquêteurs, m'expliquait
640 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pourquoi il s'intéressait à l'histoire : « Il nous a fallu faire de
l'histoire pour voir clair. »
Ainsi leur fervente équité avait amené ces jeunes enquêteurs
à éclairer leur route à la lumière de l'histoire. Voir clair ! Les
événements, qui choquent et étonnent l'ignorance de nos contem-
porains, s'éclaireraient à leurs yeux s'ils en savaient les origines
lointaines. L'histoire du Travail, nous apprend que l'explosion de
certaines forces peuvent brusquement apparaître avec d'autant
plus de violence que le temps en a contenu l'élan.
Ainsi en est-il pour le mouvement ouvrier dont le cheminement
est semblable à celui de certaines sources invisibles sur un long
espace de leurs cours.
L'histoirCj en un autre sens encore, est actuelle. Elle est un
enseignement, un contrepoison, un remède aux passions parti-
sanes, à une époque où celles-ci sont capables d'abolir l'esprit
critique, d'aveugler des intelligences par ailleurs subtiles, de fana-
tiser des âmes délicates. Danger dont on ne saurait se dissimuler
la gravité pour !e pays qui le subit. A l'heure où les heurts nés
des événements et de courants contraires assaillent un peuple
aussi divers que la France et peuvent faire jaillir la haine des-
tructrice, il faut voir clair afin de mesurer ce danger et de se pré-
munir contre lui. Aussi ne devons-nous pas cesser de répéter à
nos jeunes amis, soucieux de l'avenir de la France, et de redire
avec Jacques Maritain que, afin de conquérir, « par les voies de
la liberté, une suffisante unanimité morale », il faut que les
jeunes « résistent aux altérations qui menacent du dedans leur
conscience. Chaque fois que quelqu'un cède dans ce pays à quel-
que infiltration de l'esprit totalitaire sous n'importe quelle forme,
n'importe quel déguisement, c'est une balaille perdue pour la
France et la civilisation ».
Il faut voir clair. L'histoire nous donne de grandes leçons de
compréhension, mais aussi de courage et de persévérance. Il
faut s'unir pour défendre une culture humaine et pour cons-
truire une société habitable à tous.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres.
X
Jean de Salisbary.
Jean de Salisbury est le plus charmant de tous les lettrés du
xii^ siècle ; en lui, nous retrouvons, condensées et joliment expri-
mées, toutes les idées que nous avons trouvées chez les Hildebert
et les Baudri (1).
Dès le début de son Polycralicus, écrit sur les conseils de
Thomas Becket, il fait un magnifique éloge des belles-lettres, et
on peut regarder cette page comme le programme de toute sa mo-
rale. Les lettres, nous dit-il, procurent les fruits les plus agréables
et les plus précieux ; par elles des amis, éloignés dans l'espace et
le temps, continuent à vivre ensemble et la mémoire des hauts
faits est conservée dans l'humanité. Les arts auraient disparu, le
droit se serait évanoui, la foi et toutes cérémonies de la religion
se seraient perdues si, en remède à la faiblesse humaine, la divine
bonté n'avait donné à ses créatures l'usage des lettres. Par elles,
est vaincu l'oubli, cet ennemi de la science. César et Alexandre,
les stoïciens et les péripatéticiens, comment les connaissons-nous,
si ce n'est par des écrits ? Un roi peut élever un arc de triomphe,
mais c'est l'inscription qui donne une signification au monument.
Quiconque jouit de la gloire, le doit à un écrit. Un âne ou un eni-
(1) Les œuvres de Jean de S. se trouvent dans Migiv, tome 199. Elles ont
été publiées par J. A. Giles, 5 vol., Oxford 1848. — Le Metalogicus a été édité
par Webb, Oxford 1929. UHisioria poniificalis, par Pooie, Oxford, 1927.
Sur la vie de .Jean, voir Demimuid, Jean de Salisbi nj, Paris 1873 ; et l'in-
troduction de Poole.
41
642 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pereur sont égaux dans la mémoire des hommes, à moins qu'un
écrivain ne maintienne vivantes les vertus du grand homme.
La culture des lettres apporte à l'âme la consolation dans la
douleur, le repos dans le travail, la joie dans la pauvreté, la modé-
ration dans les richesses et les plaisirs. Par elles, nous sommes dé-
tournés du vice, et au milieu des plus grandes adversités nous
conservons intacte notre paix intérieure. Un seul bien est supé-
rieur à celui que nous procure l'étude, c'est l'amour divin qui,
dilatant notre àme, nous élève jusqu'à la connaissance de Dieu,
et même nous permet d'expérimenter, comme avec le toucher, les
inaccessibles richesses de la vie divine.
Les anciens ont eu la sagesse de goûter le.s belles-lettres ; aussi
nous ont-ils laissé de grands exemples : les philosophes façonnaient
les mœurs selon la justice politiciue, qui n'est autre que le respect
de l'ordre social, et chacun était content de son sort ; citadins et
paysans avaient leurs devoirs tracés et l'occupation de chaque in-
dividu concourait au bien public. Seul le mérite était récompensé ;
aussi la jalousie et la guerre ne séparaient pas les citoyens. La paix
régnait {Polycr., I, c. 3). Si, aujourd'hui, ce bonheur antique est
disparu, la faute en est aux richesses qui ont abêti les hommes.
Les trompeuses beautés de la fortune détournent l'âme de la
contemplation du vrai, et, par suite, elles la font descendre au
niveau des animaux sans intelligence. L'homme riche recherche
les sensations rares, et il devient ainsi l'esclave du plaisir ; par une
sorte de suicide moral, il perd le souci de poursuivre le bien inté-
rieur et il se perd lui-même dans la poursuite des faux biens exté-
rieurs. La propriété est une marâtre ; si elle flatte, c'est pour
nuire.
Quand les plaisirs ont éteint la vérité, racine de toutes les vertus,
les vices germent et grandissent. Bientôt, la créature raisonnable,
l'image de Dieu est devenue un animal sauvage. Est-il êtreplusmé-
prisable que celui qui ne cherche pas à se connaître soi-même ?
que celui qui gaspille en futilités un temps qui lui est mesuré par-
cimonieusement? Quel être est plus brute que celui qui, par manque
de raison et sous l'impulsion de la volupté, ne s'occupe pas de
son àme qui est lui, et ne s'occupe que de choses qui ne sont pas
lui ? Quel être est plus bestial que celui qui, négligeant les devoirs
de sa charge, se lève avant le jour et, aidé par le flair de ses chiens
et l'habileté de ses veneurs, combat jusqu'à la nuit avec des bêtes
sauvages ? {Polyc, 1,1.)
Jean de Salisbury a été fidèle à cet idéal de stoïcisme chrétien
qu'il pose fièrement dès la première page de son premier ouvrage.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 643
Sur la famille, son opinion est très nette ; comme tous les lettrés
du xii^ siècle il estime qu'un philosophe ne doit pas se marier ; et,
après eux, il cite le chef-d'œuvre, Aureo/us liber, de Théophraste
sur le mariage iPolycr., VIII, 11).
Est-il permis de manger de la viande et de se marier ? se deman-
dait naïvement Honoré le Solitaire. Jean pose la question de la
rnême manière ; car, après avoir disserté sur la tempérance dans
le manger, il se demande s'il est permis de se marier. Comme il est
chrétien orthodoxe, — heureusement — , il ne peut suivre les
Vaudois qui prohibaient à la fois la nourriture carnée et le com-
merce avec les femmes. Jean ne contredit pas l'Evangile qui au-
torise le mariage ; et il remercie Dieu d'avoir institué ce sacrement
qui empêche des multitudes d'âmes de tomber en enfer. Mais,
cette concession faite à la doctrine ofTicielle de l'Eglise, Jean laisse
percer ses propres sentiments, et ils sont conformes à ceux de
Théophraste mécontent, conformes aussi à ceux d'Abélard, de
Pierre de Blois et d'Alexandre Nèckam.
Le sage, nous assurent Jean et Théophraste, ne doit pas se ma-
rier, car il est impossible de partager sa vie entre les livres et une
épouse. Une femme est une source intarissable d'ennuis ; elle est
bavarde et elle vous assassine de questions ; elle est coquette et,
à l'entendre, ses compagnes sont toujours plus richement habillées,
elle, « n'a plus rien à se mettre ». Elle est jalouse, et vous ne pou-
vez plus, sans risquer la tempête, causer à la petite servante, ou
aller entendre la conférence d'un orateur célèbre. Votre femme a-
t-elle des enfants ? alors les tracas redoublent, cris du bébé du-
rant la nuit, linges qui sèchent, jeux bruyants qui cassent les meu-
bles et vous rendent la vie insupportable. Un homme marié, c'est
un esclave.
Maip je prends femme pour être soigné durant ma vieillesse et
léguer mon nom à mes enfants ? Faux calcul, une servante mer-
cenaire te soigne beaucoup mieux, et les véritables héritiers, ce
ne sont pas des rejetons que l'aveugle nécessité t'envoie, — es-tu
sûr d'ailleurs qu'ils soient les tiens ? — mais les amis que tu as
librement choisis. Et Jean. toujours d'après Théophraste, apporte
les exemples de tous les grands hommes de l'antiquité. Quand on
lit ces développements une fois, on peut sourire ou s'agacer, selon
les dispositions du moment ; mais quand on découvre que cet éloge
un peu trivial du célibataire égo'iste a été pris par tous les lettrés
644 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
du siècle même les plus intelligents comme la plus belle apologie
de la virginité chrétienne, alors on est attristé et inquiet.
Jean de Salisbury a une très belle intelligence et sa morale est
d'ordinaire très saine ; mais s'il méprise la famille et s'il estime
le vieux garçon maniaque, c'est qu'il est trop fier d'être clerc. Il se
croit de l'élite, et il veut prouver que les clercs constituent une
élite ; là est son erreur. L'élite n'est le monopole d'aucune classe
sociale, et celui qui veut établir scientifiquement qu'il fait partie
de l'élite montre du même coup qu'il n'est qu'un fat. Or, il faut
bien l'avouer, Jean de Salisbury, fier de sa cléricature et de sa
plume élégante, laisse parfois percer beaucoup de fatuité ; té-
moin cette phrase alambiquée par laquelle il espère inspirer l'hor-
reur de la pédérastie : des hommes, que leur naissance a heureu-
sement placés dans le sexe noble, s'exercent, par perversité, aux
vices féminins, alors que, grâce à un bienfait de la nature, ils ne
peuvent être des femmes {Polycrat., III. 13 ; Mg., 505).
Au xii^ siècle, comme d'ailleurs à toute autre époque, une
question se pose : l'art dramatique est-il moral ? en d'autres ter-
mes : doit-on permettre au troubadour de venir chanter ses vers
devant noble compagnie ? ou laisser entrer le bateleur qui ré-
jouit seigneurs et vilains par ses tours d'escamotage ou d'acroba-
tie ? La plupart des clercs n'hésitaient pas, et ils condamnaient,
sans aucune restriction, et les histrions et ceux qui leur donnaient
quelque argent ; l'histrion était mis hors de la société chrétienne.
Jean de Salisbury est un esprit plus nuancé, et on le sent très em-
barrassé devant la question morale posée par les arts profanes(Po-
lycr., 1,8 ; Mg. 405). Il se souvient de Plante et de Térence, et com-
ment proscrire ces spirituels latins ; il sait également que son épo-
que a vu des histrions assez honnêtes ; mais, à peine a-t-il écrit
honesUores hisiriones, il se repent et il ajoute : si toutefois un his-
trion peut être honnête.
Voici, semble-t-il, la solution qu'il propose : le métier d'histrion
est honteux ; impossible de nier, car tous les Pères de l'Eglise les
ont condamnés sans pitié ; mais leur art comporte des degrés dans
l'ignominie. Evidemment ne méritent aucune pitié ceux qui arra-
chent le rire par des gestes obscènes, et à lire Jean de Salisbury, on
voit que les baladins d'alors ne reculaient devant rien {quando
tiimultuantes inferius crebro sonitu aerem foedani, et iurpiter in-
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 645
clusum, turpius produnt). C'est pitié de voir ces misérables ad-
mis dans des maisons honorables ; mais d'autres histrions sont
moins grossiers. Les uns amusent les yeux par des tours d'adresse ;
les autres charment l'esprit ; et si Jean n'ose absoudre ces derniers
— car il ne veut pas contredire les Pères, — il semble fort indul-
gent à leur égard. Jean de Salisbury, au xvii® siècle, n'aurait
certainement pas partagé l'intransigeance de Bossuet ; car, peut-
être malgré lui, il aime les arts.
Il aime surtout la musique ; c'est un art noble, nous dit-il,
{Polyçr., I, 6} qui remonte jusqu'à Pythagore ou Moïse ; elle fait
taire nos passions et, grâce à elle, notre âme peut s'élever plus
facilement à la contemplation de la vérité éternelle ; la musique
aide la prière ; mais elle ne l'aide que si elle est harmonieuse et
calme ; aujourd'hui, gémit-il (Mg., 402) la musique est perver-
tie ; les chanteurs d'église n'ont plus rien d'humain, ils roucou-
lent ou lancent à tue-tête des notes aiguës, on croit entendre des
rossignols ou des perroquets. De semblables chants sont nui-
sibles, car ils amollissent l'âme et la détournent du recueille-
ment nécessaire à la religion.
Ces conseils étaient judicieux, car s'il faut en croire Aelrède, la
musique d'église était tombée en Angleterre dans la bouffonnerie
la plus grossière. Les chanteurs veulent imiter les histrions, ils
roulent les yeux et gonflent leurs joues ; tantôt ils se pâment et,
l'instant d'après, ils imitent les hennissements du cheval. C'est
un amusement d'aller les entendre, mais c'est un amusement sa-
crilège, car l'église de Dieu est une maison de prière, et non un lieu
d'exhibitions pour baladins (1 ).
La chasse était devenue un véritable fléau ; les nobles s'y adon-
naient avec ardeur et afin de satisfaire leurpassion ils maintenaient
en friche de vastes étendues, et malheur au vilain qui s'avisait
de tuer le gibier, le bourreau l'attendait. Guillaume le Conquérant,
en effet, avait édicté la peine de mort pour quiconque tuerait un
cerf ou une biche ; puis l'édit fut étendu aux sangliers et enfin
aux lièvres; tous ces édits furent renouvelés par le roi Henri I^r.
On comprend que les chasses seigneuriales fussent fructueuses,
mais on comprend également la misère qu'entraînait pour les
vilains ces mesures barbares. La chasse était devenue un fléau
aussi grand que la guerre ; Jean de Salisbury a le courage de pro-
tester avec énergie [Polycr., 1, 4) (2) D'abord, dit-il, l'amusement
(1) Saint Bernard ; M^'., t. I'.)-2, c. (ilO ; en note.
(2) Son disciple Pierre de Hlois ne sera pas moins énergique dans ses pro-
testations contre les abus de la chasse.
646 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
de la chasse n'est pas digne d'un être raisonnable ; s'occuper à
tuer pour le plaisir de tuer, n'est-ce pas cesser d'être homme pour
devenir une stupide bête fauve ? Socrate, Platon, Aristote et Sé-
nèque n'ont pas été des chasseurs. La folie de nos compatriotes
est telle qu'ils n'hésitent pas à venger sur un chrétien la mort d'un
animal sauvage.
Ils n'ont pas honte d'exiger pour rançon de leur gibier la vie d'un homme
que le Fils de Dieu a racheté de son sang. Ces animaux sauvages qui appar-
tiennent de droit au premier qui s'en saisit, quelques hommes téméraires
ont osé, sous le regard de Dieu, s'en arroger la propriété, enquelque lieu qu'ils
se trouvent, comme s'ils avaient enclos l'univers dans l'enceinte de leurs do-
maines. Chose à peine croyable, tendre des pièges et des lacets aux oiseaux
devient crime par l'effet d'une loi, et mérite la confiscation des biens, la
mutilation des membres et même la perte de la vie. Tu croyais que les oi-
seaux du ciel comme les poissons de la mer étaient biens communs à tous les
hommes ; ils appartiennent au fisc, qui réclame les premiers partout où leur
vo! peut les avoir portés fl) fM^. 396).
Esclavage et famines, voilà les deux conséquences des chasses
seigneuriales : les laboureurs sont obligés d'abandonner les champs
qu'ils viennent de défricher et ils cèdent la place aux bêtes dont
il faut respecter les ébats. Afin d'augmenter les réserves de chasse,
on enlève au paysan ses labours, ses vergers et ses prairies. Dans
l'universelle servitude, seules les abeilles restent libres d'aller
butiner de fleur en fleur selon leur fantaisie ; à part elles, tous les
autres vivants sont subordonnés au gibier.
Après la chasse, le jeu est la grande occupation des hommes de
cour. C'est grande pitié de voir les amateurs de dés se pencher sur
la table et lire avec inquiétude la décision d'im hasard aveugle.
Ils ont une raison, mais plutôt que de la suivre ils préfèrent se
fier à un mouvement de leur main. Jouer est un véritable suicide,
car c'est éteindre la petite flamme divine que Dieu a mise en nous.
Le joueur est la proie de la fortune, il ne se dirige plus mais il est
ballotté comme une épave. Aussi ne nous étonnons pas que le
jeu engendre des rixes et des haines, car avec la raison disparaît
la possibilité d'une vie harmonieuse et paisible [Polycr., I, 5).
La magie était une autre plaie des cours seigneuriales ; elle s'in-
filtrait partout et les évêques comme les barons laïcs recouraient à
elle : le chancelier d'Angleterre, Thomas Becket,le futur martyr,
fait venir un chiromancien, afin de connaître l'issue d'une guerre
qu'il entreprenait contre les Bretons ; Jean de Salisbury lui repro-
che vivement cette faiblesse {Polycr. ,11, 27; Mg., 461) ; sur ce
(1) Nous citons d'après la traduction de Demimuid.
LES IDÉES MORALES DU XII*^ SIÈCLE 647
point le grand évêque, que Jean aimait et vénérait, n'a pas suivi
sa raison, et il en a été puni car, le devin ne lui a fait que des
propliéties mensongères. C'est plus sage de se confier à Dieu, sans
cfiercher à percer les secrets de Dieu ; c'est le conseil que nous
donne Caton, c'est également celui d'Horace :
Omnem crede diem libi diluxlsse siipremum.
Grala siiperueniei quae non sperabilur hora (1).
Les seules prédictions auxquelles Jean de Salisbury veut qu'on
fasse confiance, sont celles qui s'appuient sur l'enchaînement na-
turel des faits [Polycr., II, 2) ; les marins et les laboureurs savent
prévoir les tempêtes d'après l'observation présente des nuages ;
les oiseaux semblent avoir reçu du créateur un semblable don de
prévision; quand au milieu de l'hiver nous voyons les alcyons faire
leurnid etchaufferleurs œufs, ne doutons pasque dans quinze jours
unedouce température viendra. Mais comment établirune sépara-
tion netteentre la prédiction rationnelle et la prédiction des harus-
pices ou des astrologues ? avec la physique qualitative universel-
lement admise alors, une semblable distinction était impossible ;
on devait glisser insensiblement de la prédiction des tempêtes a
celle des événements humains. Le monde n'était-il pas un grand
animal dont tous les organes sont solidaires, et même se symboli-
sent mutuellement ? aussi paraissait-il naturel aux esprits du
xii^ siècle d'admettre que les astres ou les animaux pouvaient
annoncer les faits importants de l'histoire. Jean de Salisbury, mal-
gré son ferme bon sens, n'échappe pas à la contagion.
Il admet que la chute de Jérusalem fut annoncée par douze
éclipses de lune durant douze nuits successives (Po/i/cr., 11,4). Il
admet également, avec quelques restrictions, il est vrai, les pro-
phéties de Merlin. Il les admet quand il les juge propres à encou-
rager Thomas Becketdans sa lutte contre les exactions du roi d'An-
gleterre. Voici h' temps, écrit-il à Thomas Beckei(ép. 176;Mg., 171)
où, d'après la prophétie de Merlin, l'aigle, — c'est-à-dire Louis le
Jeune, — doit enchaîner le sanglier, — c'est-à-dire Henri 11.
Bientôt le sanglier que nous voyons ravager la vigne du Seigneur
sera dompté et réduit en captivité. Par contre, Jean repousse
c^s prophéties obscures quand elles pourraient diminuer le xèle
fl) Re;rarde chacun dos Jours qui luisent pour loi comme ton dernier jour.
Bienvenue sera l'heure qui arrivera de surcroît sans élre espérée. Epiirea.
1. I, IV, 13 et 14. — Traduct. F. Villeneuve, collection G. Budé. Paris, l:'o4,
648 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
des partisans de Thomas ; alors elles n'ont plus à ses yeux qu'une
autorité futile (ép. 289 ; Mg., 330).
Les idées morales de Jean de Salisbury s'identifient avec ses
idées scientifiques ; pour lui, la morale est l'aspect pratique de la
science ; aussi voyons-nous qu'il se méfie étrangement des vérités
qui ne lui semblent pas nécessaires à la vie morale ; la science qu'il
aime est traditionnelle, humaine et modeste.
Il ne cherche pas à construire un vaste système logique qui
résoudrait les mystères de la nature ; il est un humaniste, non un
savant naturaliste ou un hardi métaphysicien ; sa seule ambition
est d'exposer en un style élégant les grandes lignes de la doctrine
augustinienne, alors en honneur dans les écoles.
Nos connaissances naissent de trois sources : les sens, la rai-
son, l'intuition. Celles qui viennent des sens sont les moins
certaines ; souvent nos yeux, et même notre toucher, nous trom-
pent ; nous voyons ronde une tour qui est carrée et brisé un bâton
plongé dans l'eau. Même quand ils nous renseignent exacte-
ment, nos sens nousrenseignent peu, car ils sont beaucoup moins
pénétrants que ceux des animaux ; le chien perçoitnos sentiments,
aussi s'attache-t-il à son maître et le défend-il contre les voleurs ;
le rhinocéros, ce gros animal qui n'a qu'une corne, est si sensible
à la virginité d'une femme qu'il se laisse parfois prendre par une
vierge ; enfin, chose étrange, les poissons, jusque dans leurs abî-
mes, perçoivent l'or et accourent à lui, aussi l'empereur Néron
pêchait-il avec des fils d'or [Polycr., VII, 2).
La noblesse de l'homme réside dans sa raison ; par elle il con-
naît des vérités éternelles et il construit l'édifice inébranlable des
sciences mathématiques. L'œuvre est belle, chaque assertion se
relie à la précédente, sans aucun danger d'erreur, et le palais
donne une impression de solidité définitive. Toutefois il ne se
suffît pas, car il repose entièrement sur quelques assertions primi-
tives, qu'on ne peut prouver. Comment le géomètre établirait-il
par raisonnement que les suppositions sur lesquelles repose sa
science doivent être acceptées ? Elles sont premières, doncelles ne
peuvent être rattachées à nulle autre. Si le savant affirme que les
fondements de la science sont vrais, c'est qu'il en possède l'intui-
tion. Il les voit avec les regards de son intelligence et ils lui appa-
raissent dans la splendeur de leur vérité.
Chacun de ces trois étages de notre connaissance tiie sa certi-
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 649
tude du suivant, c'est la raison raisonnante qui corrige et certifie
nos connaissances sensibles et c'est l'intuition rationnelle qui
donne aux raisonnements leur force. Enfin la foi apporte la lu-
mière suprême et achève la certitude.
Entrer davantage dans le détail de cette philosophie peu systé-
matique serait, croyons-nous, complètement inutile ; en tout cas
ce serait hors des limites de notre travail. Mieux vaut cher-
cher les questions que Jean de Salisbury estime oiseuses et
savourer le portrait satirique des Cornificiens : nous compren-
drons mieux son attitude morale.
Le sage doit savoir douter, et beaucoup de problèmes de-
meurent insolubles pour la foi, pour la raison ou pour les sens ;
aujourd'hui les savants, ou prétendus savants, ont la manie de
disserter longuement sur une multitude de questions qui dépas-
sent l'intelligence humaine ; aussi ne nous étonnons pas de les
voir se contredire et disputer indéfiniment sans jamais établir une
conclusion ferme et définitive. Jean de Salisbury énumère toutes
ces difficultés oiseuses et on retrouve sous sa plume le titre d'un
ouvrage d'Adélard de Bath et des titres de chapitre de la philoso-
phie de Guillaume de Couches. Voici le passage {Polycr.,Yll, 2) :
(i Ces difficultés insolubles portent sur la providence ; sur la sub-
stance, la quantité, les forces, reffîcace et l'origine de l'âme ; sur
le destin, le hasard ou le libre arbitre ; sur la matière et le mouve-
ment, les principes des corps et la divisibilité à l'infini de
la quantité ; sur le temps et le lieu, l'identique et le divers, sur
le divisé et l'indivise, sur la substance et la forme de la voix,
sur la nature des universaux, sur la naissance et croissance des
vertus ou des vices : a-t-il toutes les vertus celui qui en possède
une ? tous les péchés sont-ils égaux et également punissables ?
On disserte encore sur les causes des êtres, sur le flux et le reflux
de l'Océan, sur la source du Nil, sur l'augmentation ou la diminu-
tion des humeurs dansles corps vivants selonle mouvement de ia
lune ; sur les secrets cachés de la nature, sur les diverses forces
mystérieuses qui naissent des contrats ou des envoûtements ma-
giques ; sur la nature et ses œuvres ; sur la vérité, sur les premiè-
res origines des choses, sur les corps que posséderaient les anges :
i ous ces problèmes dépassent la portée de la raison humaine ; c'est
donc sagesse que ne pas chercher à les résoudre. Pourquoi vous
fatiguer à accumuler des arguments en faveur d'une solution, puis-
qu'on pourra toujours alléguer des preuves aussi fortes pour la
solution opposée ? Ne soyez pas téméraires et sachez douter
quand il le faut. »
6o0 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ce passage, dont un disciple de Jean, Pierre de Blois, a repro-
duit les principales assertions dans une de ses lettres (ép. 101 ;
Mg., 313), nous semble très significatif. Jean de Salisbury assiste
à l'éclosion d'une jeune science, il connaît le De eodem et diverse
d'Adélard de Bath, et ce petit opuscule qui renferme, en quelques
pages, une synthèse complète de l'univers, lui a semblé trop ambi-
tieux ; il a lu également les images du monde, et il n'a pas été
convaincu par les savantes dissertations d'un Guillaume de
Conches expliquantles marées de TOcéanpar le choc des deux fleu-
ves qui font le tour de la terre et partagent notre globe en quatre
parties ; elles lui ont paru pour le moins aussi obscures que la des-
cription, par le même auteur, des sources du Nil. Métaphysique
et physique semblent également douteuses à notre auteur, et
en définitive, c'est toute la science du moyen âge qu'il repousse.
Et cependant Jean de Salisbury n'est pas un sceptique ; comme
jadis Socrate, et comme plus tard Montaigne, il estime que l'hom-
me doit d'abord se connaître ; c'est la seule science qui importe
à notre gouvernement en cette vie, et nous n'avons pas trop de
toute notre existence pour l'acquérir. Nous amuser à étudier les
astres, ou le vol des oiseaux ou les éléments atomiques des corps,
c'est perdre notre temps, et nous n'avons pas de temps à perdre.
Les critiques moqueuses dont il harcèle Cornificius et ses disciples
vont achever de nous faire saisir l'attitude de Jean.
Cornificius était un détracteur vaniteux et sot de Virgile ; c'est
le nom que Jean emploie pour désigner un pédant odieux de la
cour d'Angleterre. Quel est ce personnage ? On ne sait(l ) ; Prandt
suppose un Reginald que décrit ainsi l'auteur des Metamorplioseos
Goliae (éd. Wright, 29) :
Reginaldus monarhiis clumore contendil
Et obliquis singiilos verbis comprehendit ;
Hos cl hos redarguit, wc in se dfsccndiî,
Qaae noslrum Porphirium laqwo r.uspcndil.
Mandonnet (S/grer f/e^ra&., U^ édit.,p.l43) désigne un certain
Gualon dont parle Wibaldus, abbé de Corbeil, dans une lettre de
1 149, écrite à Manegold (Mart. et Dur., Vel. script., II, 335). L'abbé
de Corbeil semble avoir les mêmes idées sur la valeur de la
science que Jean de Salisbury ; il aime lire Bède, Ambroise et Jean
Scot ; il estime Anselme de Laon et Hugues de Saint-Victor ; il
(1) Voir noie de \Tebb, p. 8.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 651
conseille d'étudier les anciens, Socrate et Platon, Sophocle et
Simonides, Cicéron et Virgile. La science qu'il déteste c'est celle
qui ne rend pas meilleur, celle qui satisfait la curiosité et l'orgueil
en apprenant des choses que personne ne sait ; il conseille à son
disciple Manegold de lire les livres mais de ne pas négliger les
mœurs. Le lettré doit au besoin être capable de réfuter les sophis-
mes appelés gualiques du nom d'un certain Gualon; ainsi : tu pos-
sèdes ce que tu n'as pas perdu, or tu n'as pas perdu de cornes, donc
tu as des cornes. Ou encore : souris est un mot, or un mot ne ronge
pas le fromage, donc la souris ne ronge pas le fromage ; et Wibal-
dus ajoute que le roi admirait fort ces acrobaties verbales des let-
trés de sa cour et toute la compagnie s'amusait à les entendre. Le
Cornificius de Jean de Salisbury semble avoir été un de ces clercs,
à la langue bien pendue, qui jonglait avec les idées comme les ba-
teleurs avec des balles afin de faire rire les auditeurs et aussi afin
de se faire admirer. Un jour notre auteur fut particulièrement
agacé par les provocations d'un jongleur de la pensée et, de verve,
il écrivit une satire mordante, il le fit d'autant plus volontiers que
ces « blagues » ne lui semblaient pas innocentes ; il sentait qu'elles
manifestaient une nouvelle conception de la science, chez les
jeunes clercs ; il les voyait se détourner de la vieille science hu-
maine que nous ont léguée les anciens et les Pères de l'Eglise : c'est
qu'elle est longue et difficile à conquérir, car elle suppose une sé-
rieuse méditation et elle se confond avec un lent progrès de la
vie intérieure ; la nouvelle, au contraire, n'est qu'une mécanique ;
elle n'exige aucun développement intellectuel, aussi s'obtient-elle
facilement par quelques exercices logiques et elle permet d'éton-
ner les simples par le spectacle de quelques acrobaties.
Les cornifîciens, à l'exemple de leur maître, sont d'odieux ba-
vards [Metalog., 1, 3 ; éd,Webb., p. 9 ); ils agitent l'air de leurs
paroles, mais leurs paroles sont vides de sens. Leur poses-tu une
question précise ? ils parlent jusqu'à la nuit, mais tu ne peux rien
comprendre car dans leur verbiage il n'y a rien. Ce qui les inté-
resse, ce sont des difficultés de cette force : quand tu conduis un
porc au marché, est-ce toi ou la ficelle qui tient l'animal ? ou bien :
as-tu acheté le capuchon quand tu as acheté la chape ? Ils aiment à
multiplier les négations au point qu'il faut un long calcul pour
savoir si la conclusion est négative ou affirmative.
Une telle gymnastique de mots s'acquiert en moins de temps
qu'il ne faut aux petits oiseaux pour avoir leurs plumes. Plus de
lectures qui ennoblissent l'esprit. Nos jeunes savants méprisent
les poètes, et s'ils voient quelqu'un les lire, ils le traitent d'àne
0-32 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
d'Arcadie et ils se moquent de la lourdeur de son esprit. C'est que
pour eux dialectique et rhétorique ne sont que des mots ; ils n'ont
cure de ce que ces disciplines enseignent. Leur science se réduit à
parler sans cesse de convenientia et de ratio, et ces mots leur tien-
nent lieu de tout. Ils ne cherchent pas à connaître le réel, manier
quelques étiquettes leur suffît ; aussi sont-ils capables de ne pas
s'apercevoir qu'une page est écrite en vers, si l'auteur n'a pas pris
soin de prévenir : ce sont des vers ; sans doute, selon eux, un me-
nuisier ne fait un escabeau que s'il annonce , ceci est un escabeau.
Quand nos jeunes cornificiens sont dressés, et ce n'est pas long,
i's sortent des écoles pleins de suffisance, impatients d'utiliser
fructueusement leur verbiage. Les uns se font moines, mais, pres-
que toujours, ils conservent leur âme vide et orgueilleuse, et sous
l'habit des brebis ils restent des loups. D'autres partent pour
Salerme ou Montpellier, et aussi rapidement qu'ils étaient
devenus philosophes, ils deviennent médecins. Ils citent alors
des phrases d'Hippocrate et de Galien, ils ne parlent que par
aphorismes inintelligibles et les malades les croient très savants.
En fait, ils ne pratiquent que deux maximes : l'une, qu'Hippocrate
a en eiïet émise, mais dans un tout autre sens, à savoir : dans l'in-
digence, il ne faut pas intervenir ; et ils se gardent bien de donner
leurs soins à quiconque ne peut les payer ; l'autre, que je n'ai pas
trouvée dans Hippocrate : quand le malade souffre, reçois ; et
ils savent très bien profiter des douleurs pour arrondir leur bourse;
si le malade guérit, c'est grâce àeux ; s'il meurt,ils l'avaient prévu.
Enfin, le reste des cornificiens embrassent diverses professions,
ils vont à la cour ou s'adonnent au commerce. Alors, ils n'ont
qu'un but : s'enrichir, et ilsne regardent qu'une chose comme hon-
teuse et stupide: la pauvreté. Sans les avoir lus, car ils méprisent
la poésie, ils mettent en pratique ces vers d'Horace :
Et geniift el formam regina Pecunia donal,
et bene niimmaium décorât suadela Vcnusque (1).
La secte apparut vite comme un danger pour les études sé-
rieuses, et tous les vrais savants de l'époque, Guillaume de
Couches, Bernard de Chartres, le péripatéticien du Palet s'uni-
rent contre' les charlatans et la stupide école s'évanouit en
(1) ... naissance, beauté, la Richesse donne tout, elle est reine; la Persua-
sion et Vénus parent quiconque a des écus. Épilres, I, 6 ; v. 37-38. Traduction
F. Villeneuve, collection Budé. Paris, 1934.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 653
fumée, Jean de Salisbury a pu le croire, mais peut-être
fait-il preuve d'un peu trop d'optimisme. Les défauts qu'il si-
gnale sont de toutes les époques, et même, ils menacent tout spé-
cialement une science telle que devaient la concevoir les scolas-
tiques des siècles suivants. Prétendre connaîtrele monde en analy-
sant des concepts généraux, c'est se condamner à ne pas dépasser
la philosophie de la cité à qui nous devons ces concepts. Avec cette
méthode la science de l'univers est acquise rapidement, sans au-
cune difficulté ; mais elle n'est que verbale.
Jean de Salisbury ne soupçonne pas, évidemment, les difficul-
tés de la méthode expérimentale ; mais il semble parfois, et c'est
déjà très remarquable, avoir le pressentiment que la méthode en
usage à son époque, étude des anciens et méditation des Pères, ne
peut nous servir de rien pour résoudre les difficultés sur le même
et le divers, sur la prescience divine, sur le cours des astres ; bref,
Jean, comme Socrate, veut faire descendre la philosophie du
ciel sur la terre et la vraie sagesse, selonlui, consiste à étudier, dans
le commerce des grands esprits de l'humanité, non ce qu'est le
monde, mais ce que nous sommes. Se connaître, voilà pour Jean
de Salisbury la plus utile des sciences, et une longue vie de labeur
n'est pas trop pour l'acquérir.
Jean emprunte sa conception de la société à un livre que Plu-
tarque aurait écrit pour l'instruction de Trajan et que nous ne
connaissons aujourd'hui que par les citations du Polycraticus
(V-VIII) (1). La société est un organisme dont toutes les parties
exercent les unes sur les autres une mutuelle influence. A un corps
vivant il faut une àme ; l'âme de la société c'est la religion, aussi
les prêtres sont-ils supérieurs à tous les autres citoyens. César Au-
guste lui-même leur fut soumis tant qu'il ne devint pas Pontife,
peu avant de s'identifier avec les dieux. Les prêtres sont donc,
selon Jean de Salisbury, hors de la société, ils sont le souffle qui
anime, non l'organe qui agit ; nous verrons les conséquences que
cette assertion primordiale comporte.
Les organes sont hiérarchisés ; le prince est la tête, et il est sou-
mis immédiatement à Dieu comme dans le corps notre tête est
mue et dirigée par l'âme. Le sénat, d'où partent les initiatives
(l) Pour un exposé exact de la morale politique de Plutarque, voir O.
Gréard, La morale de Plularque, ch. ii, § 2. Paris, 1902, p. I9G.
654 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
heureuses ou néfastes, c'est le cœur ; les juges et les chefs de pro-
vinces jouent le rôle des yeux et des oreilles ; les officiers royaux et
les soldats sont les mains. Ceux qui assistent continuellement le
prince peuvent être assimilés aux poumons, et les officiers du palais
royal, aux intestins et au ventre ; si ces familiers sont avides, le
corps social en entier subit une sorte d'empoisonnement, comme
l'animal dont les viscères pourrissent. Les pieds qui sont toujours
en contact avec le sol, ce sont les agriculteurs à qui le secours de
la tête est particulièrement nécessaire, car ils rencontrent à chaque
pas des pierres et des obstacles, et, en outre, ils méritent protec-
tion car c'est grâce à leur travail que le corps entier marche et pro-
gresse [Polycr., V, prol.).
Pour que la société se porte bien,chaquemembredoitremplirsa
fonction, et Jean énumère les devoirs de la tête, des yeux et des
mains c'est-à-dire du roi, desjuges et des soldats ; à tous il rappelle
qu'ils ne peuvent être heureux isolément ; s'ils pensent à s'enri-
chir au détriment des petits, ils s'apercevront vite qu'ils ont fait
un faux calcul, si les pieds deviennent faibles, ils ne sauront plus
porter, la misère du petit peuple c'est la goutte des grands (Po/ycr.,
V,^«-ll).
Voyons les conclusions inattendues que notre auteur va tirer
d'une conception qui aurait pu être le germe de sociologie scienti-
fique et qui, en fait, va sombrer dans une théocratie assez dange-
reuse.
L'Eglise est l'âme du corps social, donc elle n'est pas un organe
particulier et sa fonction n'est pas bornée à tel ou tel acte ; elle
fait plus que de voir ou de marcher, elle donne la vie ; et si les dif-
férents membres accomplissent leur rôle, c'est à elle qu'ils le doi-
vent. Donc l'Eglise, animatrice du corps social, possède en elle
la plénitude des pouvoirs qui se trouvent morcelés et éparpillés à
travers les différentes parties de l'organisme ; c'est elle qui est la
source d'où dérivent l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle,
elle possède les deux glaives [Polycr., IV, 3).
Sans doute l'Eglise ne manie pas elle-même le glaive de sang car
elle est pure et elle ne doit pas être souillée ; mais elle le possède et
c'est d'elle que le Roi le reçoit. Ainsi se manifeste la première sépa-
ration des fonctions, au prêtre le pouvoir de dominer les esprits,
au roi celui de dominer les corps. Le prince est le ministre des
prêtres, chargé d'exécuter les besognes indignes de leur main.
L'objet que visent les actes législatifs de l'Eglise est toujours
noble et pieux, celui du roi est inférieur, punir les crimes c'est
toujours imiter quelque peu les actes d'un bourreau. Ainsi l'ont
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 655
compris ies grands rois, et l'empereur Constantin, dont la vie reste
un modèle, fut pleinement conscient de son infériorité, et au con-
cile de Nicée qu'il avait convoqué, il n'osa pas s'asseoir au milieu
des prêtres et il tint à se mettre au dernier rang de l'assistance.
Cette thèse sur les deux pouvoirs de l'Eglise est très semblable à
celle que saint Bernard expose à son disciple le pape Eugène III
dans le livre Deconsideratione et dans unelettre (1). «L'Eglise, dit-
il, possède le glaive spirituel et le glaive temporel, car Jésus-Christ
dit à Pierre qui tirait son épée : Remets ton épée dans le fourreau ;
« ton épée ;>, donc elle était sienne ; maisl'Eglise. comme l'apôtre,
ne doit pas se servir de cette arme brutale; le glaive spirituel doit
être seul dans sa main, ainsi que l'enseigne encore Jésus.
Pierre présente durant la Passion deux épées au maître ; Jésus ne
répond pas: C'est assez, mais: C'est trop,uneseule épée suffit. La
seconde doit être maniée par le prince, mais selon le gré et le
commandement, nd nutiim. du prêtre. Nous retrouvons une doc-
trine semblable chez Hugues de Saint- Victor (2) ; et nous pourrions
encore en trouver les germes chez les défenseurs de Grégoire VIL
Aussi n'est-ce pas la thèse même de Jean de Salisbury qui est ori-
ginale, mais son incorporation à unsystème sociologique emprunté
à Plutarque. La société est un organisme, dit le moraliste, et aussi-
tôt Jean déduit : donc une àme existe, et une âme qui est la source
de tous les pouvoirs ; donc l'Eglise possède en germe la substance
de toutes les autorités que nous voyons s'exercer par le monde.
La doctrine n'est pas théorie pure, aux yeux de Jean, et il pré-
tend découvrir des preuves historiques. Constantin n'a fait que
reconnaître ce qui existait en droit en faisant don de l'empire au
pape Sylvestre ; et c'est cette donation qu'il allègue afin d'obtenir
du pape anglais Adrien une faveur pour son pays. Depuis l'acte
de l'empereur Constantin, les îles Britanniques relèvent du Saint-
Siège et Jean obint du pape que l'Hibernie fût concédée à
Henri II et à ses héritiers {Melalog., IV, 42).
Nous devons ajouter que cette exaltation de l'Eglisen'est nulle-
ment flatterie, chez notreauteur;elleest sincère ;aussi n'hésite-t-il
pas à dénoncer avec vigueur les mœurs du> clergé romain. Il était
{\) De consiiUralionc, IV, 3 ; et lettre 256. Voir, sur ces thèses et leur nou-
veauté, Carlyle, Medicval politicat Ihcori] in ihe weal, tome IV, p. 335-336.
London, 1922. Voici le pripsage es'^cntit'l du Dr ronsid<Tafioiir: IJlrque ergo
ecclesiai' cl spirituolis scilicel gladius, et materialis, scd i s qui de m pro ecclesia,
ille. vero tl ub ecclesia exercndus e$t. llle sacerdoti-s, is militis manu, sed sane ad
nnlum sacrrdotis et jussum imperaluris.
(2) s pirilualifi polcslas lerrenam protestalem et insliiuere habet, ut sii, et
judicare habet .w' bona non fuerit. De «acramentis, 1 1, 4. M^. US.
656 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
riiôte du pape à Bénévent {Polycr., VI, 24) et le pontife lui
demande ce qu'on pense de l'Eglise romaine, et Jean de répondre
bravement : «Voici ce que j'ai entendu dans diverses provinces.
L'Eglise romaine devrait être la mère de toutes les autres Eglises, elle
en est la marâtre. Chez elle, régnent des scribes et des pharisiens
qui chargent les épaules d'autrui de fardeaux qu'ils ne touchent
même pas ; ils s'habillent avec luxe et se servent d'une vaisselle
d'argent. Ils sèment la zizanie entre le clergé et le peuple, ils en-
veniment les procès, afin de mieux emplir leurs coffres. A part
quelques rares prêtres qui méritent le nom de pasteurs, presque
tous sont des loups et des démons. — Et toi, répond le pape, que
dis-tu ? «Contredire le peuple, être seul contre tous, ce serait bien
audacieux, et Jean adoucit la vivacité de ses critiques par l'éloge
d'un cardinal et de certains clercs romains, les plus honnêtes qui
soient.
Ce ne sont pas seulement les crimes de Rome que Jean signale,
mais ceux des autres évêques et prélats [Polycr., VII, 19 ; Mg.,
681) ; il nous fait un tableau de cet abbé à l'échiné souple qui va,
saluant tout le monde, du moins les puissants, complimentant,
admirant, écoutant, et qui par ses habiles flatteries réussit à en-
tasser bénéfices et dignités. Si Jean est impitoyable pour les
prêtres, c'est qu'il s'est formé de l'Eglise une très haute idée et
sa sévérité envers des individus inférieurs à leur noble mission
n'est qu'un aspect de son estime envers l'institution.
Le roi [Polycr., IV, 1) est l'image terrestre de la divinité; ce que
Dieu fait dans l'univers, il le fait dans la société. Il gouverne, selon
la loi, les peuples dont il doit se regardercommele chargé d'affaire ;
et s'il est estimé supérieur aux simples citoyens, c'est que ses
charges sont plus lourdes ; c'est aussi qu'il porte un reflet de Dieu.
Comment serait-il obéi si facilement, comment les hommes cour-
raient-ils à la mort sur un simple mot de lui, si ne transpirait en
sa personne un peu de l'autorité divine ?
Le roi {ii. IV, 2) est ditau-dessus de la loi, non certes qu'il peut
commettre l'iniquité, mais au contraire parce qu'il est la justice
vivante dont les lois particulières sont les diverses incarnations;
pour être juste, pour oublier ses intérêts individuels et se consa-
crer sans réserve au bien de tous, il n'a pas besoin d'être soutenu
par la crainte des peines édictées par la loi ; l'idée suffît à le faire
agir. Ses insignes indiquent ses vertus, il porte le sceptre, parce
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 657
qu'il est sage ; et l'épée parce qu'il est la force soumise à la loi.
Il frappe mais sans colère ni vengeance, l'amour du juste estle seul
sentiment qui anime son bras. Les stoïciens, qui ont pénétré le
sens des mots avec tant de clairvoyance,nous expliquent pourquoi
le roi est précédé de licteurs. c'est,nous disent-ils, parce qu'il est la
force même de la loi, licteur en effet signifie, le gis icior, le poing
de la loi.
Seul le roi a droit d'être soldat ou de créer des soldats ; car l'ar-
mée n'est légitim.e qu'au service du droit ; s'ériger soi-même en
soldat, ceindre Tépée de sa propre autorité, ce n'est pas de\'enir
soldat, mais brigand. Deux choses en effet sont nécessaires pour
faire un homme d'armes :1e choix du chef, soitduprêtre qui veut
défendre son église, soit du roi qui veut défendre la chose publi-
que; puis le sermentd'accomplirlachargeconfiée. Ainsi l'antiquité
a compris l'institution militaire, et si notre époque est la proie de
si grands maux, c'est que l'ancienne conception de l'armée est
oubliée. Les jeunes choisissent la carrière des armes par désœuvre-
ment, avarice et luxure. Or lisez l'histoire, toujours la débauche
a engendré les rapines et les meurtres. Nos chevaliers sont har-
dis contre le faible, mais ils fuient devant l'ennemi ; et quand ils
ont pillé, ils préfèrent à la trompette guerrière des camps, la
cithare et la lyre que jouent langoureusement les histrions pen-
dant les orgies honteuses {Polycr., VI, 5).
Pour accomplir sa mission quasi divine le roi doit s'élever au-
dessus de toute passion qui obscurcirait l'œil de sa raison. D'abord
il doit être chaste ; même aux époques où la polygamie était
autorisée, le roi devait se contenter d'une seule femme ; et s'il
passait outre à cet ordre fondamental,il voyait sombrer sa sagesse,
témoin Salomon. Ensuite, le roi doit fuir l'avarice, c'est ce vice,
en effet, qui est à l'origine de toutes les chutes royales ; pour amas-
ser l'or et les vases précieux, le roi est amené à vendre la justice,
à dépouiller les veuves sans défense, à étendre ses rapines par tout
le royaume, il devient tyran.
Enfin le roi doit être instruit dans les sciences, et le grand
Al(>xandre avait compris ce devoir qui écrivait à Aristote : « Un
filsm'est né etjeme réjouis qu'il soit venu au monde alors que tu
vis, car j'espère que c'est toi qui l'éduqueraset l'instruiras.» Tant
(jue la république romaine fut prospère, les empereurs furent des
lettrés, et le jour où ils négligèrcntlasciencevitcommencerla déca-
dence. Les sociétés sont heureuses quand ce sont des pliilosophes
qui les gouvernent, Socrate nous l'affirme et aussi le livre de la Sa-
gesse {Polycr.. IV, 6).
42
658 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Le roi selon le cœur de Jean de Salisbury est un sage antique ;
comme le stoïcien il s'identifie avec la raison impersonnelle ; il
n'est plus un homme de chair et d'os, soumis à des passions, mais
la justice impassible et forte. Comment découvrir l'individu ex-
traordinaire, capable de jouer un rôle aussi surhumain ? Jean ne
se préoccupe guère de cette difficulté, et il n'émet aucune théorie
sur la cause qui désigne la personne royale. La royauté est voulue
de Dieu, cela seul importe, et diverses causes peuvent, selon les
pays ou les époques, servir à assurer la permanence du pouvoir.
Tantôt Dieu désigne lui-même le roi, tantôt ce sont les prêtres qui
choisissent, tantôt c'est le peuple. La sagesse demande qu'on se
conforme aux usages en vigueur, et une famille à qui, depuis plu-
sieurs générations est confiée la charge de gouverner le royaume
ne doit pas être chassée, pourvu, toutefois, qu'elle observe les
commandements de Dieu. Si, de temps à autre, elle pèche, elle
ne doit pas être aussitôt frappée de déchéance et on doit se con-
tenter d'abord de lui rappeler ses devoirs ; on doit être patient
et ne pas briser immédiatement un roi qui, de par sa fonction, est
d'institution divine {Polycr.^V, 6). Mais si le royal détenteur du
pouvoir est devenu un tyran incorrigible ? alors Jean de Salisbury
retourne aux deux sources de sa morale politique : la doctrine des
anciens Romains et les enseignements delà Bible, et il n'hésite pas
à mettre sur pied une doctrine qui ne devait pas tomber dans l'ou-
bli, la légitimité du tvrannicidc.
Le roi {Polycr., VÏII, 17-21) gouverne par la loi et pour la li-
berté du peuple. Or la loi est le don de Dieu, l'archétype de l'équité,
la norme de la justice, l'image de la volonté divine ; elle unifie les
peuples, elle châtie et détruit les vices. Bref la loi, c'est un peu
de la perfection et des ordres de Dieu que le roi transmet aux
hommes. Aussi la majesté royale est un reflet de la majesté di-
vine. L'individu qui se trouve dépositaire de la souveraineté di-
vine peut trahir ; alors l'autorité qu'il tient de Dieu reste bonne
en soi, mais il cesse d'être un roi légitime pour devenir tyran.
Les anciens ont donné une bonne description du tyran, il acca-
ble les peuples, nous disent-ils, et c'est exact. Par le seul fait que
le tyran se révolte contre Dieu et tourne à son profit personnel
un don qu'il a reçu pour le bien de tous, le tyran est conduit fatale-
ment à réduire le peuple en servitude. Le roi libère les peuples en
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 659
les conduisant à la vertu ; le tyran avilit et dépouille. Si le roi est
l'image de Dieu, le tyran est l'image de Lucifer, le premier doit
être respecté et aimé, le second doit être méprisé, flatté et tué.
Bien qu'il ne soit pas permis de flatter un ami, car notre ami
a droit à la vérité, on peut flatter le tyran. Ruser avec celui qui
est hors de la communauté chrétienne et que l'on a le droit de
tuer est chose permise ; c'est même une action honorable et les
prêtres ont souvent proclamé qu'un tel meurtre était œuvre pie
(Po/î/or., III, 15 ; VIII, 20). Toutefois Jean pose une restriction:
pour que l'assassinat soit légitime, ilfautqu'il soitnécessaire, c'est-
à-dire qu'il apparaisse comme le seul moyen de mettre le tyran hors
d'état de nuire (i). Notons enoutre que jamais Jean de Salisburyne
présente le meurtre du tyran comme un acte obligatoire, c'est un
acte permis, rien de plus ; et Jean reconnaît que souvent le moyen
le plus efficace pour des chrétiens c'est de recourir à Dieu et notre
Seigneur nous délivrera, comme jadis, souvent, il délivra son peu-
ple. Ne nous hâtons pas d'armer notre bras, Dieu veut que nous
soyons patients, et il n'est permis de tuer qu'après avoir essayé
tous les autres moyens {Polycr., VIII, 20;.
Mais, direz-vous peut-être, s'il est permis de tuer les tyrans,
c'est une grande hécatombe que j'autorise, car nombreux sont les
tyrans. Tout homme qui ne remplit pas la mission que Dieu lui a
confiée, détourne à son profit l'autorité qu'il a reçue, il trahit,
c'est un tyran. Les soldats cruels, que Cicéron appelle des bri-
gands, les préfets de province qui, selon le mot de Plutarque,
combattent la loi du Maître, les artisans et les laboureurs qui
refusent de porter le corps social et se livrent à des manœuvres
injustes dans leurs modestes travaux, tous ces hommes
sont des tyrans ; mais il n'appartient pas à tout citoyen de les
tuer, c'est au chef de les juger et de les punir. Les ministres de
l'Eglise, eux aussi, sont parfois des tyrans et les plus odieux des
tyrans, car ils trahissent la mission la plus noble ; ministres qui
touchent le Seigneur de très près, ils doivent plus que tout
autre serviteur, être fidèles, et répartir intégralement aux
hommes les biens spirituels, et aussi temporels, qu'ils sont char-
(1) Semper lijranno liciiil adulari, liciiil eum dccipcre, et honestum fuit occi-
dere xi lamen aliUr rorrcrri non poieral. Non enim de privalis tijrannis agitur,
sed de his qui rrmpublicam prémuni. Num privati legibus publicis, qiiac cons-
tringunl hominum vilas, facile coercentur. In .'-acerdolem lamen, elsi it/rannum,
indual, propler reverenliam sacramenli, gladium malerialem exercere non licet,
nisi jorlc cum exaucloraln.s fueril, in ecelesiam Dei cruenlam mannm exlendat
eo quidem perpelno obtinenle, uiob eamdem causam nonconsurgal in cum duplex
Iribulalio. Polycr., VIII, 18, in fine.
660 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
gés de distribuer. Si les prêtres abusent de leur pouvoir, s'ils s'en
servent pour satisfaire leur avarice ou leur luxure, qu'ils trem-
blent, Dieu les châtiera avec d'autant plus de sévérité que les
hommes ne peuvent les punir. Ils relèvent de leur chef, le pape ;
et nul, hormis Dieu, n'a le droit de juger l'Eglise Romaine ;
aussi aucun prince ne peut s'élever contre les légats pontificaux,
ils peuvent tyranniser et ils le font parfois, mais ils ne peuvent être
traduits devant aucun tribunal séculier. Ce n'est donc pas de la
légitimité du tyrannicide vis-à-vis des ecclésiastiques qu'il s'agit
présentement, mais seulement vis-à-vis les princes laïcs qui
abusent de leur autorité.
De tout temps, on a cru qu'il était légitime de les tuer (Po/j/cr.,
VIII, 19). Les romains ont approuvé Brutus, et cependant
César avait montré des qualités peu communes ; son génie mili-
taire égalait celui des plus grands généraux, il était lettré, il par-
donnait facilement, mais il voulut supprimer les antiques liber-
tés républicaines et ce crime, aux yeux de ses concitoyens, mérita
la mort. Plus tard l'empoisonnement de Tibère réjouit le peuple
au point que le poison parut avoir redonné la vie à l'univers.
Caligula fut tué par ses familliers et aussi Néron qui fut le plus
cruel de tous les tyrans.
A quelqu'un qui repousserait l'autorité de l'histoire romaine,
on peut apporter celle de l'histoire du peuple de Dieu (Po/yfr., VIII,
20). Là, ce ne sont plus seulement les sages et les philosophes qui
applaudissent au meurtre du tyran, mais les prêtres et les saints.
Nemrod fut le premier des tyrans, il périt assassiné ; puis ce fut
le sort de tous les mauvais rois. A l'époque des Juges, les tyrans
furent nombreux, Dieu les envoyait pour punir les péchés du peu-
ple ; mais, quand le temps de la pénitence était accompli, permis-
sion était donnée au peuple de retrouver sa liberté par le meurtre
du despote. Toujours et partout on lit dans l'Ecriture qu'il est
juste de tuer le tyran, et les prêtres du Seigneur regardent cet
assassinat comme un acte de piété ; et si quelque mensonge est
relevé dans l'acte libérateur du justicier, il est excusé. Judith a
employé la ruse pour tuer Holopherne, mais elle n'est pas coupa-
ble ; son acte est sanctifié par « la religion du mystère » (1) et la
ruse est permise au service de la foi et de la charité. Deux restric-
tions seulement sont à faire : le meurtrier ne doit pas être lié à
(1) ... el si quid doli videalur habere imaginem, religione mysteriidicunl (les
prêtres) Domino conaecratum (Polyc. VIII, 20 ; Mg. 795).
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 661
sa victime par un serment de fidélité ; et il ne doit pas employer
le poison ; sans doute ce dernier moyen a été souvent employé par
les infidèles, mais je ne vois nulle part, avoue Jean de Salisbury,
qu'il ait été permis par Dieu aux chrétiens. Certes, je crois qu'il
faut tuer les tyrans, mais on ne peut le faire que si on ne viole ni
la religion ni l'honnêteté (1).
Si les hommes ne punissent pas le tyran, Dieu s'en charge. La
fin des tyrans est effroyable; Jézabel est dévorée par des chiens,
dans le champ même où elle avait fait tuer l'innocent Naboth. Le
pharaon est non moins cruellement puni, et s'il n'est pas frappé
en sa personne, il l'est en son peuple. La même loi se retrouvedu-
rant les temps chrétiens, et Julien l'Apostat est percé d'une lance,*
au milieu de son camp, par un martyrqu'avait envoyé sur terre la
Vierge Marie. Enfin, l'histoire d'Angleterre nous fournit des exem-
ples fameux :
en lisant notre histoire, nous voyons Dieu se servir du bras du glorieux
et royal martyr saint Edmond pour comprimer et punir les exeès de la ty-
rannie. Lorsque Swen ravageait et pillait l'île de Bretagne, qu'il avait con-
quise en grande partie, il la soumit à un impôt que les Anglais, dans leur lan-
gue, appellent le daneg lield, et refusa d'en exempter l'abbaye dédiée à notre
martyr. On lui adressa des prières, il les méprisa. Le martyr lui envoya un
religieux, pour le menacer de châtiment s'il ne déchargeait l'Eglise du Christ,
le sanctuaire du martyr et sa famille, d'une injuste servitude. Mais l'impie
resta sourd aux supplications, s'emporta contre la défense, tourna les menaces
en raillerie et accabla l'humble émissaire d'invectives et de propos outra-
geants : si bien que Dieu, dont il méprisait la patience, résolut d'appesantir
sa main sur lui, de s'armer de son fouet et de le faire périr dans son aveugle-
ment. Sa mort, en effet, suivit de prt'S le départ du religieux. Au milieu de
son camp rempli de soldats, comme il se trouvait seul dans sa tente, il crut
voir, lui même l'a déclaré, le bienheureux Edmond debout devant lui, l'épée
à la main, la menace à la bouche, et le frappant d'un coup mortel.
Depuis lors, aucun prince n'osa s'attaquer à cette Eglise.
De nos jours cependant, Eustache fils d'Etienne sévit contre l'Eglise de
Dieu. Après avoir porté le pillage partout, il vit l'opulence de l'église de
Saint-Edmond, et, comme il n'avait plus, par suite de ses folles prodigalités,
de quoi payer ses soldats, il s'empara des biens de cette église. Mais il n'a-
vait pas encore digéré le festin qu'il venait de faire aux dépens du saint lieu,
que, le jour même, a\ant qu'il eût pu gagner son palais, tout proche de là,
il fut touché de la main du martyr et" frappé d'une maladie mortelle
à laquelle il succomba ei! moins de huit jours (2).
D'après les faits que cite Jean de Salisbury on voit très bien ce
(1 ) lion qiiod liirannas di' rncdio Inllcnda^ non esse eredam, sedsine rcligionis,
honeslalisque dispendio. Polyc, VIK, 20 ; Mg. TM\.
[2) Polijr., VI 1 1, 21 ; .Mg. SOG ; — trad. fr. Demimuid.
662 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
qu'est un tyran ; c'est un homme qui n'accomplit plus la mission
que l'Eglise lui a confiée ; donc il cesse d'être le ministre de l'Eglise.
S'il conserve des armes, c'est de sa propre autorité et il n'est plus
alors un soldat chargé d'une mission de justice ; il n'est qu'un vul-
gaire brigand, c'est-à-dire un danger public. Contre un brigand
menaçant tout le monde a droit de se défendre, le tyrannicide se
trouve ainsi n'être qu'un cas de légitime défense.
La doctrine du tyrannicide fait apparaître la complexité de la
morale sociale de Jean de Salisbury. Elle est complexe, parce
qu'elle juxtapose des idées d'origine très différente. D'abord elle
s'inspire des idées antiques ; le roi est conçu comme un sage stoï-
cien qui n'agit que par raison, sans jamais céder à la moindre
passion. Le roi est un être presque désincarné, ilestla loi qui édicté
la justice, c'est-à-dire l'ordre entre les différents organes du corps
social. Toutes les puissancesextrarationnelles sont méprisées et le
pouvoir estattribué à la noblesse d'âme, non à la noblesse fausse
d'une aristocratie héréditaire (Po/ycr., IV, 11). Ensuite notre au-
teur est un clerc très fier d'appartenir h une Eglise hiérarchisée et
qui possède alors le monopole de la science ; aussi sa culture an-
tique le conduit-elle naturellement à soutenir les thèse? théocra-
tiques;le roi est le ministre de la justice, ont dit les anciens philo-
sophes ; or, au xii^ siècle, l'Eglise est la gardienne de la morale et
de la sagese. Donc, conclut notre clerc humaniste, le roi est le mi-
nistre de l'Eglise ; c'est le bras vengeur dont se sert le prêtre pour
appuyer ses prédications. Enfin Jean de Salisbury est nourri de
la Bible ; et il a lu que Dieu intervenait continuellenientdansrhis-
toire de son peuple, les mauvaise rois sont punis sur terre et les
juifs sont sauvés par les prophètes envoyés par Jéhovah. Jean
estime que Dieu est resté le même et que le gouvernement de
l'humanité n'a pas changé. Ceux qui commandent ne peuvent le
faire qu'au nom de Dieu et un roi qui se révolte contre son Sei-
gneur n'a plus aucun pouvoir réel, c'est un traître, et, quand il
devient dangereux, il doit être abattu, si toutefois aucun autre
moyen n'existe de le rendre inofïensif {Polycr., VIII, 18).
La doctrine du tyrannicide sera reprise dans la suite (1), et dans
différents pays mais avec un esprit très difïérent ; ou bien elle pren-
dra un aspect théocratique, et elle nous présentera le meurtrier
comme l'exécuteur de l'excommunication apostolique ; le pape
jette l'anathème, défend tout contact avec le coupable ; l'assassin
(i) Voir Coville, Jean Petit, la question du tyrannicide au commencement
du XV^ siècle. Paris, 1932.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 663
est le bourreau qui venge le droit ; il joue le rôle du bras séculier
dans les procès d'inquisition. Ou bien elle se donne comme la
conclusion légitime de l'origine élective des rois. Les princes sont
les élus du peuple, s'ils trahissent leur mission, le peuple a le droit
de les évoquer à son propre tribunal et de les condamner à mort.
La doctrine de Jean de Salisbury n'a pas ces subtilités ;elle se
borne à aftirmer qu'un soldat, qui n'est plus armé par l'Eglise,
devient un simple brigand, et que, en cas de nécessité, c'est œuvre
bonne et utile que de le tuer. Le judaïsme de Jean se plaque sur
son hellénisme, et les deux courants d'idées, pourtant si diffé-
rents, se juxtaposent aisément dans son esprit. On peut faire
une remarque semblable à propos de la doctrine de l'esclavage
Jean de Salisbury, dès qu'il parle de l'esclavage, reproduit les
formules stoïciennes. La vraie liberté n'est pas à la merci des ha-
sards de la fortune elle est en nous et tout homme peut, s'il le
veut, êtrepleinement libre (Po/î/c/\, VIII, 12). S'il place le souverain
bien dans les plaisirs de la bouche et du toucher, il se place au ni-
veau de l'animal ; toujours il peut se rendre semblable à un bouc
et à un porc ou à un lion et à un léopard ; à une panthère ou à un
singe, à un paon, à un rossignol ou à un perroquet. Mais il peut
également se rendre semblable aux anges et atteindre la plus
haute perfection accessible à une créature raisonnable.
Seuls les esclaves volontaires sont méprisables, et non ceux que
la société appelle de ce nom. L'homme qui a renié sa raison ne
mérite pas plus d'estime qu'un animal, mais ceux que des circons-
tances fortuites ont placés sous la domination extérieure d'un
autre homme peuvent conserver intacte leur raison, leur corps est
esclave mais leur âme reste libre. Il n'est qu'un seul esclavage
véritable, c'est d'être soumis aux vices. Croire que la nature nous
destine à telle ou telle condition, c'est étrange aberration : tous
les hommes ont une naissance semblable, tousils se nourrissent des
mêmes aliments, respirent le même air et contemplent le même
ciel, tous sont mortels et soumis aux même maux. L'inégalité
n'est pas l'œuvre de la nature, mais des hasards du sort ; tu es li-
bre aujourd'hui, peut-être demain seras-tu l'esclave de celui dont,
aujourd'hui, tu es le maître. D'ailleurs, écoutons les sages paroles
de Prétextât à Evangelus qui soutenait que les dieu.x n'ont
664 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
aucun souci des esclaves et que personne ne doit frayer avec une
aussi ignoble société (1).
Ce sont des esclaves, mais ils sont des hommes et, par consé-
quent, toi et eux vous êtes également esclaves ; réfléchis que la
fortune peut les libérer demain et te rendre esclave à leur place ;
ne sais-tu pas qu'Hécube, Crésus, Diogène et Platon lui-même per-
dirent leur liberté ? Pourquoi avoir tant d'horreur de ce nom d'es-
clave ? leur servitude est le résultat d'une aveugle nécessité, mais
leur âme peut être libre. D'ailleurs quel est celui d'entre nous qui
n'est pas esclave ? l'un est esclave de la débauche, l'autre de l'a-
varice, un troisième de l'ambition, et tous nous le sommes du dé-
sir et de la peur. Il n'est qu'un esclavage de honteux, le volon-
taire. Nous chassons du pied le malheureux à qui le sort a
imposé le joug ; et cependant tu trouveras parmi les esclaves des
âmes plus fortes que l'argent, tandis que tu verras des maîtres,
parespoirdu lucre baiser la maindes esclaves. Chacun se fait à soi-
même sa dignité, la condition sociale est due au hasard. Celui
qui achèterait un cheval sans vouloir le regarder, sur la seule vue
de la housse et des éperons serait considéré comme fou ; encore plus
fou est celui qui juge un homme d'après son habit ou son rang dans
la société. Crois-moi Evangelus, tu ne trouveras pas seulement des
amis au Sénat, tu en trouveras chez toi. Traite tes esclaves avec
bonté et reçois parfois leurs conseils. Nos ancêtres, afin d'enlever
l'orgueil au maître, et l'humiliation aux esclaves, appelaient ces
derniers familiers, et le maître était père de famille. Que tes -es-
claves t'estiment plus qu'ils ne te craignent, car l'amour, incompa-
tible avec la crainte, suit naturellement le respect. Ne crois pas à
l'orgueilleux proverbe : autant d'ennemis que d'esclaves ; nous
n'avons pas d'ennemis, mais c'est nous-mêmes qui les créons, en
prenant à la maison les mœurs d'un cruel tyran ; tu manges seul
des plats excellents et tu réprimes avec la verge la moindre faute
d'étiquette ; la toux et l'éternuement sont punis. L'esclave qui se
tait devant le maître parle quand il est absent ; mais celui qui
parle devant lui, est prêt à se taire, même sous les tortures, pour le
sauver.
Rien n'est estimable, conclut Jean de Salisbury, liormis la
vertu ; et quiconque se laisse conduirepar les passions se voue fata-
lement à l'esclavage. Allez-vous voir les histrions ou les appelex-
vous dans votre demeure ? c'est le plaisir des yeux qui vous com-
mande, non la raison qui ne prend aucun intérêt à contempler des
(1) Mac robe, Salnrnales, I, 11.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 867)
contorsions absurdes, vous devenez donc esclaves, comme les
mimes et les parasites de toute sorte qui, pour vous faire rire,
renoncent à leur dignité d'êtres raisonnables. Même ceux qui
s'adonnent à la musique deviennent esclaves ; esclavage plus
doux, il est vrai, car l'ouïe est le sens le moins matériel, celui dont
la spirilualisation est la plus grande ; aussi je ne veux pas être
trop sévère et bannir la musique qu'ont cultivée Ouintilien, Va-
lère et même Socrate. Toutefois ne consacrons pas trop de temps
à cet art et il ne convient pas à la sagesse d'un philosophe d'excel-
ler- dans les danses et les chants que les femmes elles-mêmes ne
doivent pas trop bien exécuter. Salluste reproche à Sempronia,
non pas de danser et de chanter, mais d'y être trop habile. Sylla
chantait dans la perfection, aussi fut-il débauché et cruel, et
l'intègre Caton estimait que chanter n'était pas le fait d'un
homme sérieux. Trop de musique étouffe la raison.
Si une idée originale est celle que l'auteur repense, médite, cor-
rige et. finalement, enchâsse dans un système cohérent, on peut
dire que Jean de Salisbury n'a eu, en morale, aucune idée origi-
nale. Il puise indifféremment, et selon ses besoins, dans les diffé-
rentes traditions qui lui sont familières. D'abord, il est un lettré
très érudit et, à propos des mœurs de la cour, il aim.e à « sortir »
une théorie de ses chers pliilosophes grecs ou latins. C'est ainsi
que nous l'entendons prôner une vie conforme à la raison. Soyez
un sage toujours soucieux de cultiver sa propre intelligence et
vous éviterez les absurdités qui rendent les hommes si malheureux
et si vils ; nous n'aliénerez pas votre liberté dans le mariage, vous
ne deviendrez pas femme par un trop grand amour des arts ;
vous vous bornerez à con^■erser avec les grands penseurs de l'anti-
quité et les choses extérieures vous laisseront indifférent, peu
vous importera d'être sous le vêtement d'un maître ou d'un es-
clave.
Jean de Salisbury n'est pas que lettré, et il n'oublie jamais qu'il
est également un clerc de l'Eglise, aussi sait-il, quand il le juge à
propos, rappeler avec force les droits ecclésiastiques. Les sei-
gneurs laïcs, il ne les aime ni comme clerc, ni comme lettré; ce
sont à ses yeux des brutes sanguinaires et cupides ; il ne fait excep-
tion que pour quelques-uns, par exemple Guillaume le Con-
quérant {Polyc, X]]\, 6 ; Mg. r., loi). Aussi les soumet-il à la
666 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
seule puissance qui, à ses yeux, est spirituelle, l'Eglise ; e1 quand
le soldat se révolte et devient brigand, il n'hésite pas à légitimer le
tyrannicide.
Jean ressemble à un ancien rhéteur de Rome où d'Athènes qui
subitement serait réapparu dans un clerc du xii® siècle. Le temps
présent l'intéresse peu et c'est vers le passé qu'il tourne de préfé-
rence ses regards ; aussi n'a-t-il aucun souci de construire une mo-
rale qui, tenant compte des apports de l'organisation féodale, pré-
parerait les progrès futurs. Au contraire, il se méfie des transfor-
mations intellectuelles qu'il devine dans la jeunesse des écoles.
Il n'aime pas la culture, à ses yeux trop abstraite, qui tend à se
répandre dans les écoles. La science est le bien le plus précieux
que nous puissions posséder sur terre, mais c'est la science qui
nous aide et nous guide dans notre conduite (1). Jean regarde
comme inutile tout ce qui n'augmente pas notre connaissance de
l'homme, il veut rester un disciple de Socrate. Les subtilités de
l'arithmétique ne l'intéressent pas ; il ne cherche pas à mesurer
les rapports du diamètre et de la circonférence, ce qu'il veut sou-
mettre à l'harmonie des nombres c'est sa propre vie intérieure.
(.4 suivre.)
YARIETE
Luc Durtain et ses '' conquêtes
par M. L. BIDAL,
Chargé de Cours à lUnieersité d'Innsbruck.
C'est SOUS le titre ambitieux de Conquêtes du Monde que Luc
Durtain, médecin et écrivain comme son ami Duhamel, a groupé
la plupart de ses ouvrages.
Conquêtes : entendez par là les étapes successives d'un esprit
libre qui suivit, hors des voies communes, un itinéraire auda-
cieux. La hardiesse de son attitude frappa les amis de l'Abbaye
(Duhamel, Vildrac et Arcos) lorsqu'ils lurent, en 1908, le singu-
lier recueil de poèmes l'Etape nécessaire que Romains avait dé-
couvert dans une boîte des quais.
C'était, en fait, la démarche originale d'un esprit qui s'étant
jugé prisonnier d'un mode de pensée mensonger et arbitraire,
brise les associations traditionnelles, s'efforce de transmettre les
sensations sans lien logique, dans l'incohérence du premier
choc, avec les répercussions mj'stérieuses qu'elles entraînent
dans la conscience.
Les deux premières publications de l'Etape nécessaire (1907) et
de Pégase (1908) où Durtain forge son instrument et tente de re-
construire l'univers pour son propre compte, représentent l'acte
initial, mais définitif, qui gouverne son œuvre.
Un élan portait le poète à la conquête de cet état primitif où
l'âme, merveilleusement désencombrée, perd la notion conven-
tionnelle de ses limites et de son but pour jouir des plus larges
possibilités à l'égard de l'univers.
Avec des sens vierges, aptes à percevoir les moindres vibra-
tions il découvre le monde dans un contact à vif, il capte la vie
à sa source même, dans sa beauté brute. A preuve les innombra-
bles pages qui semblent transcrire lémerveillement d'un homme
qui verrait le monde pour la première fois.
Pour maintenir cet -état de bienheureuse disponibilité, ce regard
neuf sur les choses (nous ne les voyons qu'altérées ou morcelées
à travers l'écran factice interposé par l'habitude), Durtain mit en
œuvre tous les moyens dont il disposait: sports, voyages loin-
668 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tains, dépaysements, et surtout rejet de toute connaissance ratio-
nelle ou utilitaire.
Cette méthode l'invitait à élargir jusqu'aux extrêmes limites sa
prise sur le monde sensible et sur le monde intérieur : reflé-
ter tout ce qui touche l'esprit et les sens, se saisir des mouve-
ments de l'inconscient et les communiquer dans leur jaillissement
spontané, leur force percutante.
Lignes mobiles des paysages, aspects fugitifs des êtres, palpi-
tations secrètes du corps ou de l'âme : le médecin-poéte les enre-
gistre et les reproduit dans leur frémissement vivant.
Il va sans dire qu'on peutdouterde l'efficacité d'une entreprise
qui ne tend rien moins qu'à provoquer chez autrui des mouve-
ments affectifs identiques, ébranler l'être, susciter l'éveil de ses
forces spirituelles. Mais en l'occurrence il s'agit essentiellement
d'indiquer l'originalité d'un esprit créateur.
En proclamant toutes choses objet poétique. Durtain posait
(bien avant Dada) le principe de la liberté absolue de l'inspira-
tion. La seule forme d'art qui, de ce fait, lui parût acceptable,
fut celle qui pouvait enclore la multiplicité des objets et leur réa-
lité organique.
C'est ainsi qu'un réalisme volontaire caractérise son œuvre :
ses poèmes ont souvent l'expansion d'une conquête, une prise de
possession brutale, presque charnelle d'un fragment d'univers.
On ne peut guère trouver d'art plus dépouillé de toute grâce ver-
bale, plus étranger atout souci d'harmonisation, mais qui suggè-
re le concret d'une manière plus saisissante. Luc Durtain a res-
senti jusqu'à la hantise le besoin de transmettre l'image du réel,
et il n'a pas hésité à forcer les vocables pour qu'ils le tradui-
sent dans leur intégrité. D'où ce langage tendu, rude, plein de
convulsions qui lui est particulier.
Si le poète a été épris d'un monde retrouvé en sa jeunesse
et sa fraîcheur primitive :
Pas une ride à ma face,
La brise sur mon cœur ne soulève pas une ttrtaéa,
La terre est vraie, l'eau lavée, le ciel nu
or, aujourd'hui, voici le frissornement.le vert jeune.
Le monde est à moi ; ô mes hommes
O mes femmes! Tous mes enfants! Tous moi-niême!
Riez, dansez dans l'Univers : je l'ai acheté
Je le possède tout entier et n'ai rien d'autre (I),
(1) Luc Dnrtain. Propriété. Quatre Continents, p. 131. Pion 1935.
VARIÉTÉ 669
les choses et les êtres y sont étroitement liés les uns aux autres
et ne cessent d'attester leur constante coopération. Ce geste d'ac-
ceptation et d'accueil universels n'est pas indifférent à souligner;
c'est lui, en fait, qui caractérise cette vaste enquête humaine
étendue jusqu'aux peuples et à leur destin dont nous sommes
solidaires.
Que ce soit la réalisation soviétique (L'an/re Euro/)e: Moscou et
sa foi), le problème des noirs aux Etats-Unis (Cap^am 0 K), le con-
formisme et le puritanisme américain (Quarantième étage, Frank et
Marjorie), la destinée du colonialisme {Dieux blancs, hommes jau-
nes), le machinisme et les techniques modernes, la naissance
d une nouvelle civilisation latine de l'Anaérique du sud {Le globe
sous le bras ) ; ces expériences multiples que tentent les peuples
Durtain, grand voyageur, les étudieavecune inlassable générosité.
Intégrité des êtres et des choses, aspects innombrables de
l'univers, mais au delà de la diversité des paysages, des mœurs
et des desseins de chaque nation, une certitude : l'unité humaine.
Car la seuleconsolationdeshommes à leur solitude infinie, c'est
leur identité : correspondance de chair et de sang et communi-
cation spirituelle dans le monde moral.
C'est dans son récent ouvrage, La guerre n'existe pas, souve-
nirs de guerre restés inutilisés jusqu'à ce jour, que... le
stade le plus décisif de son acheminement spirituel semble être
mis en lumière.
Qu'on ne s'attende pas à trouver là une œuvre-témoignage,
comme la Vie des Martyrs de Duhamel, ou l'étonnante reconsti-
tution des Verdun de J. Romains.
A la guerre impensable qui échappe à tout concept humain, à
toute vue d'ensemble, Durtain n'a pas voulu assigner un rôle de
premier plan. La guerre n'existe pas... ; seule, importe à travers
les épisodes du désastre, la lente évolution d'un esprit à la recher-
che de sa vérité.
Tout porte à identifier les expériences de Daniel Regimbault à
celles de Durtain, médecin aide-major d'ambulance comme son
héros pendant la guerre : elles apportent, dans leur réalisme,
une évidente garantie d'authenticité et de souvenirs personnels.
La libération de Daniel Regimbault nous renseigne sur les re-
cherches de Durtain et tout particulièrement sur la phase essen-
670 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tielle de sa conquête intérieure : celle où il a trouvé en un temps
d'épreuve, la possibilité de vivre et de croire à l'humanité.
Son héros, un modeste, nous retient par son attitude initiale :
parti sans idée préconçue, Daniel Regimbault attend de la
guerre « des idées, des sentiments, je ne sais quelle création
extraordinaire». Dupé par les circonstances et par l'enthousiasme
fraternel du début, il note même dans son carnet de route :
«guerre, événement sain et viril. »
Certes, la couche de conformisme social est tenace et l'automa-
tisme des idées reçues, surprenant. A maintes reprises, le méde-
cin aide major s'entend prononcer des paroles nourries et modelées
en lui, et pourtant singulièrement étrangères à son moi profond.
De même s'efforce-t-il de légitimer l'événement dans sa conscience
morale et de faire coïncider la cause de la guerre avec celle de
l'esprit et de l'humanité.
Mais en vain, car il possède une âme authentique, aux exigences
impérieuses, et une invincible aspiration à la vérité qui l'entraî-
nent au delà, dans la zone du feu où « se distingue la nouvelle
création de l'homme parla guerre », où l'on rencontre ceux «qui
ont discerné on ne sait quoi au delà de la vie ».
Il demande un poste de secours et l'obtient, alors qu'au même
moment la trahison de la jeune fille qu'il aime et la rupture de
ses fiançailles achèvent sa libération.
Voici enfin la terrible réalité de la guerre, l'exténuant afflux
d'épaves humaines qu'on transporte au poste de secours, les vi-
sions hallucinantes ; cellede la même plaie qui, dans l'extrême fa-
ligue semble danser et grimacer atîreusement devant les yeux,
l'épouvante des explosions qui se rapprochent et font hurler
d'effroi les blessés, et dirait-on, les morts eux-mêmes.
Devant ce « néant des corps et des idées » Daniel Regimbault
éprouve l'horreur d'une catastrophe telle que son esprit se refuse
à la concevoir. Mais la grâce est proche. Elle le touche au point
extrême de l'effondrement, au moment où il n'éprouve plus que le
désir de s'anéantir.
Dans une illumination pascalienne, c'est la suprême guérison,
venue des «profondeurs», la joie de la certitude absolue, celle de
l'invincibilité, de la divine éternité de la vie. Dès lors, la vision
de la guerre diminue, s'amenuise devant la toute-puissance de
cette affirmation.
Lyrisme enivré du mystique en état de grâce, pour qui tou-
tes chosesdeviennent étonnamment simples, pénétrées par l'esprit.
Daniel Regimbault n'a t-il pas trouvé la solution au problème
VARIÉTÉ 671
crucial de sa destinée, et même la richesse dans le dénuement ?
« Je n'ai ni terres, ni maisons, ni titres de bourse, ni manières
élégantes, ni malice, ni génie. Je ne possède que ce message
même par lequel l'Esprit s'adresse à moi. Je ne possède au
monde que cela. »
Mais dans cet état de divination les faits expriment des vérités
supérieures : « l'àrae perce droit devant elle de façon si immé-
diate que, pareille au regard traversant une glace très pure, elle
va sans obstacle aux idées. »
Tout objet adresse un message : « message du moindre mor-
ceau d'azur... message de chaque figure de passant. L'homme
croit se trouver dans un monde immobile, pesant, taciturne...
pas du tout. Il marche à travers une mitraille d'avertissements
qui le criblent sans cesse ».
Nous touchons là, sans conteste, à l'un des thèmes fondamen-
taux de la pensée de Durtain, pour qui l'individu ne parvient à
la profonde connaissance desoi quedans une des ruptures inatten-
dues survenant au cours de la vie, « accident ou rêve, voyage
ou passion, ruine ou richesse subites, crime ou crise de cons-
cience » (1).
Délivré de ses attaches sociales, ou de ses possessions, toujours
étrangères à lui-même, l'homme jouit du sentiment de son
identité foncière, et retrouve une âme miraculeusement vacante
et attentive à toutes choses. L'histoire de cette résurrection nous
avait été contée dans son premier roman : Douze cent mille ; c'est
aussi lune des idées-axes de son ouvrage critique D'homme à
homme.
L'évolution de Daniel Regimbault est significative ; la guerre
a fourni à Durtain l'occasion d'une rupture finale avec la vision
traditionnelle des choses, avec le conventionnel, avec tout ce qui
décèle le moindre relent de factice. (Les admirables poèmes du
i?e/our (Zes Hommes avaient exprimé ce besoin absolu de vérité
humaine.)
C'est donc sous la forme d'une révélation mystique que Durtain
nous fait part, dans ce dernier ouvrage, de sa grande conquête,
cette .certitude de la souveraineté de la vie autour de laquelle
sa pensée n'a cessé de graviter.
Révélation mystique, voisine du fervent apostolat de la Posses-
sion du Monde (l'ouvrage d'ailleurs est dédié à G. Duhamel) :
la guerre aurait-elle conduit Duhamel et Durtain à ce même
(1) D'homme à homme. Pion 1932, p. 220.
672 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
rebondissement vital, à cette affirmation de la vie, devant le spec-
tacle de la destruction et de la mort ? on serait tenté de le croire.
Mais Durtain à l'imagination cosmique parachève la conqaèie
de son héros par l'élargissement ultime, celui de la mort. Daniel
Regirabault qui touche le havre de grâce et à qui vient d'être
révélé le sens et letriomphede la vie, tombefoudroyé par un obus,
alors que sa merveilleuse découverte l'éblouissait de certitude.
Défaite, cette riposte du destin? la « gueuse » se venge-t-elle
sur celui qui avait osé nier le néant ? Plutôt conquête suprême,
celle de l'inconnaissable.
Daniel Regimbault n'écrivait-il pas à l'heure de la mort: « Point
de limites à l'affirmation de la vie » ?
Onae saurait douterquelaguerre aapporté àl'écrivain-médecin
une expérience inestimable ; elle a parfait de toute évidence, la
sûreté et la précision de son diagnostic psychologique, et lui a
donné le pouvoir « d'accéder d'emblée à beaucoup d'humbles et
fières âmes » (1). Coup d'oeil rapide et sûr du chirurgien qui iden-
tifie la blessureet opèreen mêmetemps une « transfusion d'âmes »
en admettant les plaies du corps et de l'âme à vivre et à rayonner
en lui : « Je me vois couché dans le premier brancard, sous les
traits de ce petit homme brun, guère plus grand que moi. C'est
une épaule., mon épaule. Non ! pas d'éclatement de la tête de l'hu-
mérus. Et la sensibilité de la main est normale ; je l'apprends
directement, d'une intuition, tandis qu'au fond de ces yeux noirs,
je contemple, dans un passé inconnu, mille événements mémo-
rables. » — Les yeux hagards lui ont dit l'égarement de l'âme qui
hante les confins de la vie, ou qui se débat inutilement dans un
corps blessé, comme un animal pris au piège. Laplus simple pos-
sède alors une extraordinaire qualité de discernement à l'égard
d'autrui, et décèle un émouvant mystère : « Quelque chose d'in-
connu se révèle. On ne sait quoi, qui se trouvait caché au fond
del'être, se déplie... Comment dire cela? Chacun de ces hommes
paraît emplir la totalité de son destin. Ils ontlafîgure qu'ils feraient
si, la terre étant plate, ils se penchaient sur son bord, au-dessus
de l'infini. »
En inscrivant Conquêtes au fronton de son œuvre, Luc Dur-
tain soulignait avec raison le caractère dynamique et fécond de
sa pensée et de son art.
(1) Luc Durtain Perspectives, p. 25. Stock 1924,
Le Gérant : .Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers ^France). — Société française d'Imprimerie et de. Librairie
40» Année (2- série) N» 16 30 juillet 1939
REVUE BIMENSUELLE
DBS
COURS ET CONFÉRENCES
Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI,
Membre de l'Institut,
Professeur honoraire à la Sorbonne.
L'Obsession de la Vie
dans la littérature moderne
par Pierre MOREAU,
Doyen de la Faculté des Lettres de Besançon.
IX
Les « Cahiers de la Quinzaine » et « l'Abbaye ».
Le xix^ siècle avait été traversé d'un sentiment désolé qui
semble condamner la vie à se replier sur elle-même, à ne jamais se
dépasser : des Romantiques aux Parnassiens et aux derniers
venus du siècle, ce thème de la solitude morale s'était transmis (1) ;
les romanciers et les poètes avaient répété que nous vivons dans
un désert, inconnus des autres, incapables de les connaître. « Quel
tombeau que le cœur et quelle solitude », avait écrit Musset dans
la Leltre à Lamarliiie ; et, dans Fanlasio : « C'est tout un monde
que chacun porte en lui ! Un monde ignoré qui naît et qui meurt
en silence ! Quelles solitudes que tous ces cœurs humains ! » Le
sonnet d'Arvers avait été l'aveu poétique de cette vie secrète, et
le Dominique de Fromentin en avait exprimé les réticences, les pé-
nombres, les troubles un peu morbides. Sully-Prudhomme avait
chanté les douloureuses Soliludes, qui laissent les âmes orphelines
(1) Cf. René Canat, Du scntimcnl de la solitude morale chez les Romanliques
cl les Parnassiens, Hachelle, 1904.
43
674 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
OU veuves dans l'amour même. Ames : solitaires éternelles, comme
les étoiles qui paraissent former des gerbes dans la nuit, mais qui
brûlent en silence à des distances infinies les unes des autres.
... Vains les regards profonds, vaines les mains pressées.
On ne peut mettre, hélas ! tout le cœur dans la main,
Ni dans le fond des yeux l'infini des pensées...
Et Edouard Estaunié écrira, de romans en romans, ce drame
de l'inexprimable qui torture chacun de nous :
On ne peut y toucher, ni même l'approcher... ^'a-t-on jamais au fond du
cœur humain (1) ? — Ainsi, c'est cela, la Solitude ! ne pouvoir pénétrer un
cœur, même s'il s'efforce de se livrer : ne pouvoir exprimer son propre cœur,
même pour soi-même... — ■ L'univers est un désert où chacun suit sa route
sans percevoir d'autres voix que la sienne, sans rencontrer d'autre compa-
gnon que son ombre... — Solitude des amants et des amis... Et nous allons,
du berceau oii nous étions seuls, au cercueil où l'on s'étendra seul. Pauvres
hommes qui ont l'illusion de se comprendre ! L'homme est impénétrable à
l'homme, et la nuit règne autour de nous comme en nous-mêmes (2).
Or, dans le siècle finissant et dans les années qui le suivent, une
génération s'acharne à briser cette clôture des âmes, à exorciser
ce démon de la solitude. Elle aspire à la communion interdite. Elle
veut qu'on puisse mettre « tout le cœur dans la main », enrichir
sa vie de toute une vie collective.
Charles Péguy fut l'un des héros de cette fraternité humaine.
Ou, pour mieux dire, de plusieurs fraternités successives.
Et d'abord ce fut avec sa terre, avec sa race, qu'il sentit le plus
fortement ses liens (3). Né en 1870, à Orléans, dans cette « large et
intelligente et libérale vallée de courtoisie et de noblesse » (4), il
y avait rencontré le souvenir encore saignant des jours de 1870.
Son père avait été des mobiles du Loiret ; on conservait religieu-
sement, dans un tiroir de la maison, un morceau de pain du siège.
La vieille France populaire subsistait aussi, autour de lui. « Un
enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880, —
ont dit ses amis Jérôme et Jean Tharaud (5), — a littéralement
(1) Solitudes, Monsieur Champel.
(2) Ibid., Les Jauffrelin.
(3) Sur sa vie familiale et spirituelle, v. l'autobiographie qu'il a intitulée
Pierre, et la brochure de son fils Marcel, La voculion de Charles Péguy, Cahiers
de la Quinzaine, 2" Cahier de la seizième série, 1925.
(4)"V. ses vers, Châteaux, de la Loire, dans Le Correspondant, mai 1913.
(5) Notre cher Péguy, t. I, p. 20.
l'obsession de la vie dans la littérature 675
touché l'ancienne France, l'ancien peuple, le peuple tout court ».
It a touché les réalités de la terre ; et un terrien comme Charles
Silvestre (1) a reconnu, à travers les traits de sa plume, une main
qui a tenu les outils de l'humble travail : « La paume de sa main
polit le manche de l'outil et lui donne un beau luisant de bois, dit
Péguy. — Le manche de l'outil polit la paume de sa main et lui
donne un beau luisant de cuir ». Par delà le monde moderne, il
rejoint toute une lignée d'autrefois, appliquée à sa tâche. Tou-
jours il se sentira hors de son monde véritable, dans ce régime
des puissances d'argent, et comme déraciné de sa vraie patrie (2).
« Fidèle dans les temps de l'infidélité, juste dans les jours de l'in-
justice, pauvre dans le monde de l'argent, riche d'espérance aux
heures du désespoir : sa vie entière a une valeur de protestation
et de révolte » (3). Elle proclame l'union du spirituel et du tem-
porel, en des années qui ont consommé leur divorce. Elle a
retenu la leçon de rude labeur d'une grand-mère qui gagnait
quatorze francs par jour à laver la lessive, d'une mère vaillam-
ment appliquée à son métier de rempailleuse de chaises. Leurs
noms s'inscrivent fièrement dans ses Cahiers de la Quinzaine : « A
la mémoire de ma grand-mère, paysanne qui ne savait pas lire, et
qui, la première, m'enseigna le français», — dit une de leurs dédi-
caces. Et, dans la pauvreté de ces humbles femmes, quelle foi
robuste, dont Charles Péguy ne retrouvera le secret que lente-
ment. Un jour que cette grand-mère filait en gardant les bêtes, elle
fut trempée par l'averse ; et, malgré le fermier qui voulait la ren-
voyer à la maison, elle resta paisiblement sous le soleil qui s'était
remis à chauffer : « Bah ! disait-elle, celui qui m'a mouillée me
séchera bien. » — « C'était le bon Dieu qu'elle voulait dire », —
ajoute Péguy.
Tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux liommes de Vennecy et de
Saint- Jean-de-Braye et de Ghécy et de Brou et de Mardié, les patients aïeux
qui sur les arbres de la forêt d'Orléans et sur les sables de la Loire conquirent
tant d'arpents de bonne vigne..., les ancêtres au pied pertinent, les hommes
noueux comme les ceps, enroulés comme les vrilles de la vigne, fins comme
les sarments et qui, comme les sarments, sont retournés en cendres... Et les
femmes au battoir, les gros paquets de linge bien gonflés roulant dans les
brouettes, les femmes qui lavaient la lessive à la rivière.
Voilà ses premiers maîtres.
Les seconds furent ceux de l'école, ceux de la petite école pri-
(1) Charles Péguy, Bloud, 191G, p. 78.
(2) De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne, v. 202-
204.
(3) Daniel Rops, Péguy, Flammarion, 1933.
676 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
maire annexée à l'Ecole Normale d'Orléans, ceux du lycée d'Or-
léans, puis de Lakanal, de Sainte-Barbe, de Louis-le-Grand, de
l'Ecole de la rue d'Ulm : un Edet, un Bompard, un Bédier, un
Georges Lyon. II gardera une reconnaissance fdiale à l'Université,
une reconnaissance rude et qui ressemblera parfois à de la colère,
quand il croira la voir manquer à sa vocation (1). Elle a fait de lui
un humaniste, le frère des héros des antiques tragédies, un fils de
Corneille. Il vit en une franche familiarité avec le peuple des
ombres d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle. N'est-ce pas un ensei-
gnement d' « unanimisme » qu'il leur demande ? Qu'est-ce, par
exemple, à ses yeux, qu'un suppliant de tragédie ? le représen-
tant d'un peuple, le porte-paroles de forces innombrables : « Le
suppliant a derrière lui tout l'Olympe, et ce qui domine l'Olympe
même. Il représente tout un monde de dieux, et même il représente
ce qui ensevelira les dieux mêmes ». Dans un Cahier du 23 octobre
1910, il observe que les héros illustres des chefs-d'œuvre ne
reçoivent tout leur sens que du chœur invisible des âmes incon-
nues dont ils sont les représentants :
Toutes les misères humaines exigent du courage, et je ne serais pas étonné
que, dans la pensée des grands poètes classiques, les grands personnages fus-
sent les représentants éminents de toute l'humanité. Ainsi Polyeucte repré-
senterait éminemment tous les martyrs obscurs, le Cid les guerriers, et Chi-
mène un très grand nombre de personnes. J'entends par là qu'au lieu de
s'opposer aux modestes, aux humbles, les grands personnages cornéliens les
représentent sur un plan éminent.
Telle était la morale cachée que ce Normalien dégageait de
ses livres, tout en poursuivant, avec ses camarades de la « turne
Utopie », des débats et des combats d'idées où passaient le nom de
Marx et l'esprit de révolution. L'Ecole ne pourra longtemps disci-
pliner et garder cette force : il la quitte, se marie, ouvre boutique,
fonde les Cahiers de la Quinzaine, mène campagne en faveur de
Dreyfus. La mêlée l'attire ; il va au peuple de Paris, comme il est
toujours allé aux grandes masses généreuses, d'où il entendait
confusément monter un appel.
Rien n'est bon pour le repos, dit-il dans Notre Pairie, comme ces prome-
nades apparemment fatigantes au milieu du peuple de Paris ; ...en ce temps
de mutualité à outrance, le défilé mutuel dans la simple rue, le spectacle mu-
tuel en font une application de la mutualité, la plus ancienne et la plus durable
des applications ; et c'est un théâtre populaire qui enfonce tous les labo-
rieux Théâtres du Peuple de nos livresques...
(1) Dans les Caiiiers de ia Quinzaine : Un nouveau tliéologicn, Les Sup-
pliants parallèles, Victor-Marie Comte Hugo, etc.
l'obsession de la vie dans la littérature 677
Il faut le voir passer à travers la foule, ce vrai petit homme russe
à la Tolstoï, ce Karataïev de Paris et d'Orléans, qu'André Suarès
a décrit (1) sous sa pèlerine de moine ou de soldat, tête nue, la
barbe sans couleur, teint jaune, front poli, large bouche, corps
nerveux et grêle, d'énormes souliers ferrés aux pieds. Il va droit
devant lui, un peu voûté, la mine soucieuse. « Regarde ses mâ-
choires », disait un jour Paul Acker à Joseph Lotte ; elles étaient,
en effet, d'une énergie singulière. Tout, en lui, disait l'apôtre po-
pulaire, le rude forgeron d'une tâche sans faiblesse, mais non sans
désespoir.
Il se tint à cette tâche, — ses Cahiers, — avec une vaillance qui
parfois devint obsession. Les difficultés d'argent l'accablaient ; le
public l'ignorait, ne s'éveillait qu'à de rares occasions, par exemple
aux cahiers signés de Romain Rolland ; la librairie Reliais, qui
était la sienne, se fermait à lui, et il devait ouvrir l'étroite bou-
tique du 8 de la rue de la Sorbonne... Mais il continuait, perdu
comme dans un rêve : « Il croit vraiment trop, écrivait Georges
Sorel le 20 janvier 1913, que l'axe du monde passe par le numéro 8
de la rue de la Sorbonne. » Il soignait avec amour les détails
matériels, la typographie de ses Cahiers (2) : bon ouvrier, qui ne
se serait pardonné nulle négligence. Il se flattait de susciter, par
son seul labeur, une école qui devait changer le monde, tout une
génération qui ira, après lui, dans tous les chemins de l'esprit :
Romain Rolland, qu'il aimait entre tous, André Suarès, Daniel
Halévy, François Porche (3), André Spire, les frères Tharaud,
Louis Gillet, Pierre Hamp que l'on a surnommé « le Gorki fran-
çais » (4) ; même Alain Fournier, peut-être ; même Julien Benda,
qui s'écartera de lui, qui verra en lui le parrain d'une race d'écri-
vains qui affiche « le mépris des lois de l'esprit » (5). On ne peut
nier qu'il aima dans les idées des forces en lutte ; qu'il voulut ser-
vir, lui-même, comme une force en action ; qu'il fit de ses Cahiers
une arme dans la bataille contemporaine, et qu'en allant de
cahiers en cahiers, c'est toute une histoire de cette bataille et de
cette époque que l'on pourrait écrire. On ne peut nier que les
passions de l'homme ne se séparèrent pas, en lui, des affirmations
de l'esprit, ni le héros du génie. Il est un mot d'André Suarès
(1) Péguy, Emile Paul, 1915, p. 21 et 63.
(2) Louis Gillet, Amiliés litlcraires, p. 71.
(3) Cf. François Porche, Péguy et ses Cahiers, Mercure de France, 1<"' mars
1914.
(4) Paul Seippel, Romain Rolland, Ollendorff, p. 14.
(r>) J. Benda, Belphégor, p. 210 ; La trahison des clercs ; Un régulier dans le
siècle ; et réponse à V Hommage à Charles Péguy, Gallimard, 1929.
678 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
que Henry de Montherlant (1 ) se plaît à lui appliquer : « Il n'y a pas
de grands écrivains, il n'y a que des grands hommmes » ; et
Snarès lui-même, le regardant comme un professeur d'héroïsme,
l'appelle « le Carlyle de la France, infiniment meilleur que l'autre
et plus humain » (2). S'il aima jusqu'au sacrifice ses Cahiers de la
Quinzaine, c'est qu'il y vit mieux qu'une librairie : une éc-ole.
Mais cette école ne servit pas toujours les mêmes tendances ;
et Péguy lui-même, presque dès l'origine, fut partagé entre deux
génies inverses, dont le second finira par triompher du premier,
ou plutôt par l'absorber, par se l'annexer.
Le premier était le socialisme. Un « socialisme de saint Fran-
çois », a-t-on dit, — mais qui ignorait sa prédestination chrétienne
et qui, tout en collaborant avec de jeunes chrétiens à l'Ecole Nor-
male, tenait ombrageusement à ignorer leurs prières. Ses frères,
ses sœurs, ce sont ceux et celles à qui il dédie l'un de ses cahiers :
« toutes celles et tous ceux qui auront vécu, toutes celles et t-ous
ceux qui seront morts pour apporter remède au mal universel »,
Un maître du naturalisme semblait le patron désigné de cet apos-
tolat humain : Zola, que Péguy alla voir, et dont il salua « le prin-
cipat d'ordre moral plus encore que littéraire » et la « formidable
sincérité ». Il aima, dans cet homme au visage de paysan, « noir,
vieilli, gris, aux traits tirés et retirés vers le dedans », qu'il trouva
dans sa maison de bourgeois cossu, « un laboureur de livres, un
aligneur de sillons, un solide, un robuste, un entêté, aux épaules
condes et fortes comme une voûte romaine » (3) ; mais il fut blessé
de l'image repoussante que les œuvres de Zola lui offraient de
l'humanité. Il s'associa à d'autres compagnons d'enthousiasme,
dont l'éloquence révolutionnaire avait cette sonorité classique
dont l'Université lui avait donné l'habitude et le goût : Jean
Jaurès, Gustave Hervé. Avec eux, il partit à l'assaut de la société
bourgeoise, en récitant des vers de poètes, Jaurès des latins, Péguy
des grecs.
En dépit de son évolution future, Péguy ne désavouera jamais
ee beau départ illuminé d'illusions. Le temps de l'Affaire Dreyfus
sera toujours pour lui le temps héroïque, celui d'une sublime
tragédie de Sophocle ou de Corneille (4). A Daniel Halévy qui en
(1) Hommage à Péguy, daté de Solesme, 28 mars 1929, édit. Gallimard,
1929.
(2) Sur cet aspect de Péguy, Edouard KrakoM'ski, Deux poètes de l'héroïsme :
Charles Péguy ei Stanislaw Wyspianski, Attinger, 1936.
(3) Cahiers de la Quinzaine, IV, 5, 4 décembre 1902.
(4) Sur le rôle de Péguy dans cette affaire. Cf. Cécile Delhorbe, L'Affaire
Dreyfus el les écrivains français, p. 267-350.
l'obsession de la vie dans la littérature 679
avait confessé les déceptions, dans un « cahier de la quinzaine »,
V Histoire de quatre ans, il ripostera par un autre « cahier », Notre
Jeunesse, où il maintiendra la foi vaillante de la première heure.
Il sera toujours le Péguy du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc,
qui avait vu, dans l'héroïne chrétienne, une héroïne « socialiste »,
la personnification du peuple, l'àme collective. L'acteur principal
de son « mystère », c'était le peuple, celui d'Orléans comme celui
de Domrémy...
Seulement, ce peuple est menacé par des dangers immédiats
que ne voient, à ce moment, ni les Hervé ni les Jaurès : sa ligne
de défense est sur la Meuse ; et c'est à prémunir « Notre Patrie »
que Péguy va s'employer (1). Or, pour cette défense d'une civili-
sation et d'une tradition, il sent qu'une mystique est nécessaire.
Longtemps il avait pensé qu'une mystique économique et sociale
ferait cet office, et suppléerait tout autre culte pour des hommes
(I irréligieux de toutes les religions, athées de tous les dieux » (2).
Mais il sentait remonter du fond de lui-même des puissances spi-
rituelles qui protestaient. En 1899, au cours d'une maladie dont
les Cahiers de la Quinzaine nous entretiennent en 1900 sous le
titre De la grippe, il avait relu Pascal ; et, s'il secoua rudement son
emprise, il en resta marqué. Mais surtout la pensée d'un de ses
maîtres universitaires l'occupait et le travaillait : celle de Bergson,
qu'il reprochait à Jaurès de ne pas comprendre, et qu'il avait
préservée en lui-même de l'influence du tribun (3). Pour là plus
grande gloire du bergsonisme, il s'en prenait à Descartes, au
rationalisme, et même à l'intelligence. Il venait ainsi, presque à
son insu, mais comme inspiré de loin par son ancien camarade
de Sainte-Barbe, dom Baillet, le moine de l'île de Wight, à un
christianisme pathétique, qui gardait un reflet de la pensée berg-
sonienne, et même du style bergsonien. Christianisme de bataille,
où la grâce, la liberté, le péché, sont des armées en marche, où
l'une fait un assaut, l'autre une sortie, le troisième un blocus.
Christianisme révolutionnaire, qui ne craindrait peut-être pas
d'ébranler toute l'Eglise temporelle, ou plutôt révolutionnaire et
traditionnel à la fois. N'allons pas le confondre, — les amis de
Péguy nous en avertissent (4), — avec cet autre élan religieux
qui avait pris, vingt ans auparavant, le nom d' « Esprit Nou-
veau ». Sans doute la plus profonde différence est-elle dans l'uto-
(1) Œuvres en prose, t. II, p. 450.
(2) Cf. Th. Quoniarn, De la sainlclé de Péguy, Alcan, 1929, p. 16-17.
(3) Cahiers de la Quinzaine, VII, 5, 19 novembre 1905, Courrier de Russie.
(4) Cf. Marcel Péguy, La rupture de Charles Péguy et Georges Sorel, p. 56.
680 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pique enthousiasme qui avait soulevé ceux de 1890, et la tristesse
lourde de pressentiments qui pèse sur ceux de 1910. Péguy sent et
déclare qu'il est d'une génération sacrifiée :
Nous ne sommes pas seulement des vaincus, une génération vaincue, cela
ne serait rien. Cela n,'est rien. Il y a des défaites glorieuses, des désastres reten-
tissants, plus assis, plus commémorés que n'importe quel triomphe. Mais
notre défaite est la pire de toutes, une défaite obscure, et nous ne serons pas
même méprisés. Nous serons mesquins, nous serons petits, nous serons ordi-
naires, nous serons moyens, ou plutôt nous ne serons pas du tout... L'his-
toire n'aura aucun moyen de nous mesurer... Elle n'inscrit, à vrai dire, que
ceux qui s'inscrivent eux-mêmes.
Mais, avec cette génération, il vit en une fraternité de sacri-
fice. Les fatigues dont il fait hommage à Notre-Dame de Chartres
dans le pèlerinage qu'il chante en vers de résignation et de ferveur,
ce sont celles de tant d'autres qui l'entourent, invisibles :
Et voici l'océan de notre immense peine...
h'Eve qu'il chante en un poème qui ne paraîtra qu'après sa
mort est la Femme de tous les siècles, toutes les femmes acca-
blées ou héroïques qui viendront à la suite de la première des
femmes. S'il est vrai que chaque époque de littérature religieuse
traduit un dogme privilégié, c'est celui de la Communion des
Saints que devait commenter ou refléter cet « unanimisme »
chrétien.
L'art de Péguy s'accorde à cet effort, lent, douloureux, sans
cesse repris, mais vaillant, persévérant, pour saisir la vie véri-
table. Redites qui ne se soucient pas d'échapper à la monotonie,
énumérations qui accumulent de mots en mots, de vers en vers,
tous les aspects d'une idée ou tous ceux d'un paysage ; mouve-
ment patient et enveloppant qui revient à la charge, pour ne
rien laisser échapper de ce que l'homme a dans le cœur ou dans
l'esprit. Ce poète de tempérament militaire fait avancer l'assaut
de ses phrases en colonnes haletantes et pesantes, alignées comme
« ces centaines et ces milliers d'hommes » qu'il évoque, dans un
de ses Cahiers, en un tableau de bataille : « battant du même cœur,
courant du même pied, soufflant, chantant du même souffle, char-
riés du même élan, éclatants de la même victoire..., chancelants,
rompus de la même débâcle, oscillant de la même détresse, crevés
du même désastre, éclatants, rompus du même triomphe » (1).
Mais, dans cette mêlée déchaînée, une discipline, un ordre clas-
sique. Si le vers cesse d'obéir à la technique consacrée, il est fidèle
(1) Cahiers de la Quinzaine. 13-20 juin 1909.
l'obsession de la vie dans la littérature 681
à un autre rythme, à un rythme intérieur, à une ordonnance qui
est sa propre loi : c'est ainsi que Péguy définit le verset d'André
Spire, distinct du classique, mais « filial du classique ». Ainsi
encore que, dans son Vicior-Marie Comte Hugo, il décrit, à la suite
de Moréas et de Barrés, cette alliance où « le romantique peut,
sous certaines conditions de culture, s'efïectuer, s'achever, se
couronner en classique ». Alliance ou équilibre dont il s'était fait
une loi difficile, et dont il admirait la nerveuse réussite chez son
cadet Ernest Psichari (1).
Dans cette grande entreprise spirituelle des Cahiers de la Quin-
zaine, il faudrait faire la part de chacun de ceux que Péguy avait
un moment groupés ; d'un Louis Gillet et des Tharaud ; d'un
Pierre Hamp qui mêlera à la Peine des Hommes la Vie des choses,
du Rail, du Lin, des machines, des métiers ; la part d'un Suarès,
interprète des héros, — Tosltoï, Napoléon, Pascal, — annoncia-
teur de Voici l'homme ; ou encore la part d'un Romain Rolland.
Celui-ci avait suivi, comme du dehors, le mouvement de ce
Péguy qu'il appelle « un héros de la conscience française ». Il en
avait mesuré la force, mais sans croire à son avenir. Dans un
article de la Bibliothèque Universelle (novembre 1912), il dénom-
brait, avec une sympathie qui n'excluait pas le désenchantement
ou le scepticisme, les renaissances religieuses qui allaient dans
tous les sens, vers la musique avec Vincent d'Indy, vers la pein-
ture avec Maurice Denis et Desvallières, vers la poésie :
En littérature, disait-il, c'est, après Verlaine et Huysmans, vieux diables
convertis et toujours inquiétants, un des groupes les plus vigoureux de la
jeune génération : le romancier Emile Baumann ; le poète des Georgiques
Chrétiennes (Francis Jammes) et celui des Carmina Sacra (Louis Le Gar-
donnel), le grand écrivain Claudel, et le plus caractéristique de tous, le plus
puissant à mon sens, — • car le plus dégagé des préoccupations littéraires et
venu des lointains de la race, — • Charles Péguy, le chantre inspiré de Jeanne
d'Arc, le rude et robuste ouvrier en qui survit l'àme raisonneuse et mystique
des maîtres d'œuvre gothiques. — Qu'adviendra-t-il de ce renouvellement ?...
Pour moi, qui l'attendais et qui l'ai annoncé, au temps lointain déjà où ré-
gnaient autour de ma jeunesse le positivisme épais de Zola et le pyrrhonisme
de Renan, je l'ai vu monter et je sais, si je vis, que le je verrai retomber.
Lui-même, il n'est pas de ce groupe ; il est à peine de celui des
Cahiers de la Quinzaine ; il est contre toutes les unions, contre tous
es Vereine, « tous ces parcs à moutons c[uiont besoin de se serrer
(1) Sur Charles Péguy, outre les études citées plus haut : Emmanuel Mon-
nier, Marcel Péguy, Georges Izard, La pensée de Charles Péguy, Pion, 1931.
— Dans les Œuvres complètes de Péguy éditées par la Nouvelle Revue Fran-
çaise, le t. I est précédé d'une introduction d'.Mexandre iMilU-rand ; le t. II
d'une introduction de Maurice Barrés ; le t. IV d'une introduction d'André
Suarès.
682 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ies uns contre les autres afin de bêler ensemble », — dira le
Jean-Christophe de la Révolte ; et il ajoutera : «Je suis un loup, j'ai
des dents, je ne suis pas fait pour paître ! » Dans son petit appar-
tement du boulevard du Montparnasse, qui donne sur un jardin
de religieuses, cet homme éraacié, ténu, « le cou toujours enveloppé
d'un foulard », mais l'imagination emportée dans un monde
d'héroïsme forcené, passe sa vie « entre sa table, son piano et le
masque de Beethoven accroché à la muraille, n'ouvrant que diffi-
cilement sa porte » (1). Il vit dans le mirage des chers fantômes
de sa jeunesse, de ceux-là mêmes, on peut le supposer, qu'il prê-
tera à l'Aube de Jean-Christophe ;
O délicieux souvenirs, bienfaisantes images qui bourdonnent comme un
vol harmonieux pendant toute la vie !... Les voyages qu'on fait plus tard, les
grandes villes, les mers mouvantes, les paysages de rêve, les figures aimées ne
se gravent pas dans l'âme avec la justesse infaillible de ces promenades
d'enfance, ou du simple coin de jardin, tous les jours entrevu par la fenêtre,
H travers la buée de vapeur que fait sur la vitre la petite bouche collée de
l'enfant désœuvré (2].
Aîné de quelques années des jeunes Normaliens des Cahiers (il
est né en 1866, àClamecy), déjà professeur d'histoire de l'art à la
rue d'Ulm, d'histoire de la musique à la Sorbonne, quand ils
s'essaient encore sur leur route incertaine, il est à leurs yeux un
« esthète », un « bizarre alchimiste », un « ermite » (3), qui travaille
dans l'ombre à une oeuvre que l'on pressent.
On sait, par exemple, qu'il aspire à renouveler le théâtre, à
l'arracher à ses traditions classiques et à ses routines boulevar-
dières, pour le rendre au peuple. Selon lui, entre la poésie qui se
perd en vaines « vocalises », et la vie qui s'abaisse au « réalisme
bourgeois », il faut rétablir l'antique alliance, rappeler que « la
réalité peut être poétique », et la poésie « une langue spontanée
pour les cœurs débordants de vie » (4). II faut redemander aux
grands étrangers un secret que nous avons perdu, — à Goethe, à
Schiller, à Kleist... Quelle triste figure font sur nos tréteaux « les
fantômes des grands hommes : l'Anarchie héroïque d'Ibsen,
l'Evangile de Tolstoï, le Surhomme de Nietzsche » ! C'est par un
« théâtre de la foi » ou par un « théâtre de la Révolution » qu'il
tente de susciter un peuple de héros ; vers le temps où Péguy
écrit son mystère de Jeanne d'Arc, il compose un Saint Louis ; il
évoque les grands fantômes de Michelet, les « Loups » des guerres
(1) Tharaud, Noire cher Péguy, t. II, p. 29.
(2) UAube, p. 49. — • Et : Souvenirs iVenjance, La Charité-sur-Loire, 1928.
(3) Tharaud, loc. cit., p. 29.
(4) La foire sur la place, p. 126.
l'obsession de la vie dans la littérature 683
révolutionnaires, un Danton d'épopée. Autour de lui, toute une
équipe entreprend de donner un foyer à cette nouvelle liturgie
théâtrale : les Pottecher, les Trarieux, les Lumet, les Doyen, qui
rêvent d'un Oberammergau français, et qui se rencontrent à la
Bévue d'Aii dramalique. Celle-ci lance, en mars 1899, une cir-
culaire destinée à provoquer un congrès extraordinaire du théâtre
populaire :
L'art est en proie à l'égoïsme et ù l'anarchie. Un petit nombre d'hommes
en ont fait leur privilège et en tiennent le peuple écarté. La partie la plus
nombreuse et la plus vivante de la nation n'a point d'expression dans l'art...
Il faut que tous les hommes y soient admis. Il faut enfin donner une voix aux
peuples et fonder le théâtre de tous, où l'effort de tous travaille ;i la joie de
tous. Il ne s'agit pas d'une tentative littéraire. C'est une question de vie ou de
mort pour l'art et pour le peuple. Car si l'art ne s'ouvre pas au peuple, il est
condamné à disparaître ; et si le peuple ne s'ouvre pas le chemin de l'art, il
abdique ses destinées.
Romain Rolland pensait comme ces compagnons de son
effort (1). Selon lui, ce temps allait à un abaissement général des
âmes. Un tohu-bohu informe où s'afïrontaient « des symbolistes
laïques et des symbolistes cléricaux» agitait, dans une farandole
sans but, tous les grands noms et toutes les petites vogues : « Zola
Nietzsche, Maeterlinck, Earrès, Jaurès, Mendès, l'Evangile et le
Moulin Rouge. » Les œuvres les plus subtiles étaient comme
atteintes d'une contagion de dégénérescence et de faiblesse, d'ar-
tifice et de mièvrerie. Jusque dans Pelléas et Mélisande, par réac-
tion contre la puissance wagnérienne, se devinaient le fard et les
teintures trop blondes de Massenet (2). Cette « génération sacri-
fiée », comme l'appelait Péguy, souffrait dans l'atmosphère lourde
et corrompue, où pesaient une politicjue immorale, une pensée
veule, un art sans grandeur : « Ah ! nous avons passé de dures
années ensemble. Ils ne se doutent pas nos maîtres, des affres où
notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre (3) ! » Les dix vo-
lumes de Jean-Chrialophe {A), qui paraissent de 1904 à 1912, sont,
il le déclare lui-même, la tragédie de cette génération :
(1) F^omain Rolland, Le Théâtre du Peuple [Essai (V une esihélique d'un
théâtre nouveau), Albin Michel.
(2) La foire sur la place, p. 91. — Un jugement analogue sur Pelléas et
Mélisande se trouve déjà dans un de ses articles de 1907.
(3) La foire sur la place, préface.
(4) L'aube (1901) ; Le matin (1904) ; L'adolescent (1905) ; La révolte (1907) ;
La foire sur la place (1908) ; Antoinette (1908) ; Dans la maison (1909) ; Les
amies (1910) ; Le buisson ardent (1912) ; La nouvelle journée (1912).
684 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante
tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accable-
ments sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine : toute une Somme du
monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à re-
faire. Voilà ce que nous fûmes.
L'introduction de son Beethoven dénonçait déjà cet engourdis-
sement de la vieille Europe, ce matérialisme qui pesait sur la
pensée : « Le monde étouffe. Rouvrons les fenêtres. Faisons ren-
trer l'air libre ».
Sur quels horizons ouvrir ces fenêtres ?
Sur ceux de la musique, d'abord. Ce musicographe lui a donné
l'une des parts privilégiées de son œuvre (1). Avec quelle ferveur
religieuse, dès l'aube de sa vie, son Jean-Christophe se perd dans
la « forêt enchantée « des notes de musique (2) ! Il retient son
souffle ; le cœur battant, il appuie le doigt sur la touche. Ce sont
des esprits mystérieux, captifs dans cette vieille caisse, qu'il libère
d'un simple geste. Ils ont leurs âmes, qui se combattent ou qui se
marient :
Quelquefois les deux esprits sont ennemis ; ils s'irritent, ils se frappent, ils
se ha'issent, ils bourdonnent d'un air vexé ; leur voix s'enfle ; elle crie, tantôt
avec colère, tantôt avec douleur. Christophe adore cela : on dirait des monstres
enchaînés, qui mordent leurs liens, qui tieurtent les parois de leur prison ; il
semble qu'ils vont les rompre et faire irruption au dehors, comme ceux dont
parle le livre de contes, les génies emprisonnés dans des coffrets arabes sous
le sceau de Salomon. — D'autres vous flattent : ils tâchent de vous enjôler ;
mais on sent qu'ils ne demandent qu'à mordre et qu'ils ont la fièvre ; Chris-
tophe ne sait pas ce qu'ils veulent ; mais ils l'attirent et le troublent... — Et
d'autres fois encore, il y a des notes qui s'aiment : les sons s'enlacent... ; ils
sont gracieux et doux. Ce sont les bons esprits ; ils ont des figures souriantes
et sans rides ; ils aiment le petit Christophe, et le petit Christophe les aime ; il
a les larmes aux yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler.
Ils sont ses amis, ses chers et tendres amis... (.3).
C'est ainsi qu'un génie profond et gigantesque entre en lui, le
génie des sons, celui des grands musiciens qui se déchaîne dans
leur musique, avec ses orages de fureur ou de souffrance, — le
génie de Beethoven qui hante les sommeils d'enfant de Jean-
Christophe, celui de Wagner, de tous ces héros de l'art à qui il
demande mieux qu'une leçon d'art : une leçon de vie, une leçon
(1) Hisloire de V opéra avant Lulli el ScarlalU, Fontemoing (de Boccard) ;
Musiciens d'autrefois ; Musiciens d'aujourd'hui ; Voyage musical au pays du
passé, Hachette.
(2) L'Aube, p. 117.
(3) lèid., p. 114.
l'obsession de la vie dans la littérature 685
morale. C'est ce que distingua Charles Péguy, quand les Cahiers
de la Quinzaine publièrent le Beethoven de son ami, et qu'il y salua
« l'éclatement, la soudaine communication d'une grande fortune
morale ».
« Rouvrir les fenêtres », — c'était aussi laisser venir à soi, de
tous les points du monde et par-dessus toutes les frontières, les
souffles héroïques du Nord ou de l'Orient. Les Tharaud ont décrit,
avec une ironie étonnée, cette attention « à capter les plus légers
courants d'air qui traversaient l'univers..., à déterminer de quelle
partie du monde venait l'idée la plus noble, le souffle le plus pur,
sous quelle étoile se levait, à cette minute du temps, l'héroïsme
et la grandeur » (1). La France, dont il sait la très haute mission,
ne suffit pas à cette sorte d'internationalisme du génie. Elle
offre, — voyez la première page de la Foire sur la place, — ce
miracle étrange et déconcertant de l'ordre dans le désordre ; mais
des régions de l'âme lui échappent, et surtout des régions de la
musique (2). Sa discrétion, sa finesse, cet art de tout dire à mi-
voix, qui est le secret de ses Racine et de ses Debussy, lassent
vite cet impatient, qui veut se noyej dans des symphonies déme-
surées ou dans des clameurs brutales. Et puis, elle ignore trop
complaisamment tout ce qui n'est pas elle-même. Elle s'enferme
trop dans Paris. Au delà du Rhin s'étend pour elle une zone
d'ombre d'oia lui viennent seulement quelques noms dont elle ne
sait au juste le sens, — Hauptmann, Sudermann, Liebermann,
Strauss (David, Johann et Richard) (3). Sa grandeur même, Jean-
Christophe ne laisse-t-il pas entendre qu'elle appartient au passé ?
Dans ce soir de Paris où il voit se découper sur un ciel moelleux
la flèche de la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides, 1 arc de
triomphe ouvrant « telle une marche héroïque, l'enjambée sur-
humaine des légions impériales », son cœur se serre d'effroi,
parce qu'il lui a semblé voir, dans ces monuments de gloire, les
membres immenses d'un géant mort qui couvrent la plaine (4).
C'est d'autres cieux qu'il attend la vie de demain. De la Ger-
manie obscure, à laquelle il a tant donné de lui-même (5) ; delà
(1) Noire cher Péguy, t. II, p. 29.
(2) La foire sur la place, p. 40.
(3) Ibid., p. 49.
(4) Ibid., p. 218.
(5) Elle a, il faut lo noter, payé sa dette ; et un faraud nombre d'études sur
Romain Holland viennent d'elle : Otto Grantoff, liomain Hollnnd, Francfort-
sur-le-Main, Hutten et Lcenig, 1914 ; H. Ilatzfeld. Paul Claudel und Romain
Rolland, Municli, 1921 ; Kugen Lerch, Romain Rolland und aie Kmencrung
der Gesinnung Munich, Max Hucber, 1926 ; Walter Ostermann, Dus Bild des
686 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Russie pathétique,, dont Tolstoï nous adresse le message ; de
l'Inde de Tagore et de Gandhi, d'où il attend « l'œuvre commune :
la plus grande civilisation, le total génie humain... » (1).
A tous, ce qu'il demande c'est l'image exaltante de l'Individu
héroïque : non pas r« unanimisme » qui est trop souvent abdica-
tion ; moins encore le « culte du moi » (2) ; à peine ce couraiit venu
de Gobineau, de Nietzsche, et dont il voit l'accomplissement chez
Henr^/ de Montherlant, — l'orgueil de la force isolée, dédaigneux
de « l'opium humanitaire » et de la foule (3) ; mais plutôt ce culte
du grand homme, qui naissait au cœur de Jean-Christophe^
quand son grand-père, le vieux Krafft, au milieu de mille impré-
cations, lui parlait de Napoléon (4). Culte qui n'est pas la curiosité
stérile de l'érudition, ni le jeu de la critique. Romain Rolland
abhorre cette histoire pour laquelle les grands hommes ne sont
qu'anecdotes et menus scandales, qui fouille dans leurs tiroirs et
dans leurs alcôves (5). L'histoire qu'il tente de susciter n'est qu'une
forme, la plus haute, de la vie. Car la vie véritable est celle du
génie : elle console des trahisons de l'amour ; elle tient lieu de
l'amour même. U Adolescent Jean-Christophe, trahi par son frère
Ernst et par Adda, n'en est pas brisé : car il sent plusieurs âmes
en lui, qui gravitent obscurément comme un monde planétaire ; la
vie quotidienne est doublée par la vie des rêves, et il sait être
« plusieurs êtres différents, souvent lointains, séparés par des
pays, par des mondes, par des siècles ». Celle de ces âmes qui se
débat douloureusement dans le réseau des jours n'est pas la plus
précieuse ni la plus vivante ; il en est une autre qui l'observe, une
âme « avide et joyeuse de tout sentir, de tout souffrir, de com-
prendre ces hommes, ces femmes, cette terre, cette vie, ces désirs,
ces passions, ces pensées, même torturantes, même médiocres,
même vjles » : « cet amour de tout être et de tout connaître, cette
Menschen in Gœîhes « Wilhelm Meisler », Kelle.rs « Grùnem Heinricb » und
Romain Rullands « Jean-Chrisiophe », Heidelberg, C. Koester, 1928 ; Elleii
Key, Romain Rolland und sein Roman « Johann Chrislof », Francfort-sur-le-
Main, s. (1. ; Georgette Schuler, Studien zu Romain Rollands « Colas Breu-
gnon », dissert, de Marburg, 1927. Et surtout : Stefan Zweig, Romain Rolland,
der Mann und das Werk., Francfort-sur-le-Main, 1911 ; traduit par O. Richez,
Paris, Éditions pittoresques, 1929.
(1) Préface à la Danse de Çiua. — V. son Mahatma Gandhi, Paris, 1924 :
« Historien de métier, habitué à voir passer le flux et le reflux des grandes
marées de l'esprit, je décris celle-ci qui se lève du fond de l'Orient. Elle ne
se retirera qu'après avoir recouvert les rivages de l'Occident ».
(2) V. La foire sur la place, p. 173.
(3) Tocqueinlle cl Gobineau, Europe, 1" octobre 1923, p. 80.
(4) UAube, p. 41.
(5) La foire sur la place, p. 48.
l'obsession de la vie dans la littérature 687
seconde âme opposait son rempart aux passions destructrices «(1).
Cette religion tout humaine pouvait-elle lui suffire ? Lui dont
le héros se jette parfois en larmes aux pieds d'un Dieu qu'il prie
et à qui il ne croit pas, n'a-t-il pas souffert de son besoin de dépas-
ser l'homme, et de la fatalité qui le retenait parmi les hommes ?
Son style même, la résonance de son œuvre souffre de cette lutte
sans terme. II aspire à la large et généreuse puissance des Rabelais,
des Diderot ; mais, quand il tente d'y atteindre, il glisse parfois
au pastiche sans vie. Cette vie, dont il est passionné, respire avec
peine dans cet art difficile. Pourtant sa génération crut l'y
trouver, et s'y reconnut. Ses cadets y entendirent « le chant de
leur âme », comme le déclarait, à la veille de la guerre, Gaston
Riou, l'auteur de Aux écoutes de la France qui vient (p. 283) :
Ronaain Rolland est notre poète... Lyrisme, goût de l'héroïsme, sens de la
vie intérieure, respect religieux de toutes ses manifestations impondérables,
art, musique, amour, foi, sacrifice... ; persuasion que le monde est en travail
d'une civilisation nouvelle... : tout cela bouillonne, et bruit, et cliante pêle-
mêle dans Romain Rolland. Car le chaos de son œuvre n'est autre que l'image
tout à tour épique et lyrique de notre chaos.
Pltis tard, ce sera Jean Prévost retrouvant en germe toutes les
idées de son siècle « dans l'œuvre de Rolland » (2), puisant dans
« ses biographies exaltées et pieuses de Michel-Ange, de Beetho-
ven et de Tolstoï » sa foi dans l'homme et dans les valeurs de l'es-
prit (3).
Que d'autres, vers le même temps que Rolland et Péguy, dans
cette « vaste veillée d'armes» qu'annonçait la Nouvelle Journée,
faisaient des rêves tout proches des leurs ! Tout proches, mais
distincts.
Tels ceux de cette Abbaye de Créteil où d'autres artisans de
l'esprit s'efforçaient aussi de préparer une nouvelle vie et un nou-
veau monde, vers 1906.
(1) L'Adolescent, p. 212.
(2) Dix-huitième année, p. 219.
(3) Ilistuirc de France depuis la guerre, p. 72. — Sur Romain Rolland, v.
également Paul Seippel, Romain Rolland, Vhomme et l'œuvre, OilendorlT,
râlS ; Marc Elder, Deux essais, Octave Mirbcau, Romain Rolland, Paris, Grès,
1914 ; Charles Albert, Romain Rolland et ses disciples, Rivière, 1916 ; P. J..
Jouve, Romain Rolland vivant, Paris, 1920 ; Jean Bonuerot, Romain RollaTtd,
sa vie, son œuvre. Document pour Pliistoire de la littérature française. Colleclion
du Carnet critique, 1921.
688 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Les récits ne s'accordent pas entre eux (1) : est-ce par un jour
d'été, est-ce par un jour pluvieux d'automne, que deux poètes qui
se promenaient au bord de la Marne découvrirent la maison de
briques rouges où ils devaient s'établir avec leurs amis, sous l'in-
vocation de Rabelais : « Cy entrez tous et soyez bienvenus »
Petit couvent de poésie et d'art, où Jules Romains venait quel-
quefois rejoindre Vildrac, Durtain, Duhamel.
Ce dernier a cité quelque part un mot de sa mère, qu'il aurait
pu, avec ses compagnons, choisir pour devise : « Je voudrais,
disait cette mère, inquiète de sa couvée dispersée, que nous dor-
mions tous ensemble, pour entendre, la nuit, au moins, toutes
vos respirations autour de moi ». Cette humble et douce parole
maternelle, il la répétera à l'humanité entière. C'est de la respi-
ration de tout l'univers qu'il voudra faire palpiter son œuvre. Son
style même semble se gonfler de la sève fraternelle des poètes
français et étrangers. Il chante d'accord avec eux ; il les convoque
à ses côtés pour entendre toutes leurs respirations autour de lui.
Voici Montaigne et Rabelais, Michelet et Baudelaire. Il a l'exal-
tation messianique de l'un, la bonne humeur et le lyrisme gaulois
de l'autre. Et aussi cette inquiétude russe de Dostoïewski, qu'il
prête à son Louis Salavin, maladif et tourmenté. Et voici le reflet
de l'américain Walt Whitman ; et de Claudel ; et de Maeterlinck,
le poète de Mélisande ; de Wagner, le poète d'Isolde.
Accord singulier, ou singulières contradictions. Mais aurait-il la
force de repousser une musique, un maître ? Il les accueille dans
son innombrable amitié. N'est-ce pas de lui-même qu'il pari 3
dans sa Confession de Minuit: « Moi, je ne sais pas choisir. Toute
pensée qui voyage trouve son asile en mon âme... Oui suis-je
dans cette foule ?... Comment me reconnaître, me nommer, m'ap-
peler entre ces visages ?» — « Cy entrez tous et soyez bienvenus. »
Le monde est bon. Le cœur de l'homme est exquis. Les amphi-
théâtres mêmes de l'Ecole de médecine n'ont pas imposé au doc-
teur Georges Duhamel une science qui dessèche le cœur. Il maudit
leur brutalité ; il n'approche qu'en tremblant du corps humain,
cette fragile merveille, « pétrie d'harmonie, créatrice d'harmonie ».
Dans les ambulances de la guerre, où règne la douleur, l'auteur
(1) On les trouvera dans le Georges Duhamel de Luc Durtain ; dans les
Cahiers de VAnli-France de Jean Maxe, n° 3 ; dans les pages d'Arcos mises
en appendice à VHisloire de la lilléralure contemporaine de Lalou. — Sur ce
groupe de l'Abbaye : la thèse de M"« Bidal, Les Ecrivains de l'Abbaye, Boi-
vin ; et sur la doctrine unanimiste ; André Cuisenier, Jules Romains el Vuna-
nimisme, Flammarion, 1935.
l'obsession de la vie dans la littérature 689
de Vie des Martyrs saisit, par delà les cris de la chair, cette ma-
jesté des souffrances humaines, qui établit une communion des
âmes. II va aux « vies secrètes » dont il sait bien, d'ailleurs, que le
vrai secret est intraduisible : « Celui qui tentera d'expliquer en
dix gros volumes ce qui se passe dans le cœur d'un homme pen-
dant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne sur-
humaine. » Mais d'un cœur à un autre cœur, il est des correspon-
dances : celle de la pitié ; celle delà musique, — cette musique à
laquelle Romain Rolland demandait déjà une religion humaine ;
celle de la poésie : quand il entre, en 1912, au Mercure de France
dont il devient le critique littéraire, c'est une sorte de communion
des poètes que Duhamel se flatte d'instituer. Et enfin celle de la
nature, où il est si beau et si bon de vivre, qui nous donne la joie
d'une possession triomphante, — Possession du monde, ce titre
est tout un programme, — qui nous enveloppe de cette « odeur
du monde » dont l'auteur de la Pierre d'Horeb s'attache à définir
la subtile et mouvante puissance.
D'autres l'avaient dit :
Ma vie est attachée à ces fragiles nceuds
Et je suis le captif des mille êtres que j'aime.
C'est Sully-Prudhomme qui élevait ainsi ce premier gémisse-
ment d' « unanimisme » :
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Le poète « unanimiste » d'aujourd'hui semble prolonger cette
plainte :
Frère I ne sais-tu pas que, dès que tu frissonnes,
Comme un rameau de peupliers, je frissonne ?
Une rue comme la rue Mouffetard est tout un pays dont les
habitants et les passants sont solidaires. Et quand, par la fenêtre
de son bureau, Georges Duhamel laisse monter à lui ce grand
souffle des demeures et des artères voisines, — fait du grondement
des grandes avenues, de la plainte d'un tramway, de l'appel des
horloges : « Rien qui ne me touche, dit-il, rien qui me soit indiffé-
rent. »
Une pareille intuition du rythme universel, de la Conscience de
la Ville, du grand courant qui emporte les consciences indivi-
duelles, pénétra, un jour d'octobre 1903, un élève du lycée Con-
44
690 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dorcet, un Normalien de demain, tandis qu'il remontait la grouil-
lante rue d'Amsterdam (1). Il allait annoncer cette découverte,
cinq ans plus tard, dans La vie unanime. Il venait d'une contrée
dure et volcanique, — le Velay, — et il avait longtemps vécu
dans le peuple laborieux de Paris, où l'avait amené la carrière
d'instituteur de son père. Est-ce cette initiation première, est-ce
celle du jeune philosophe de l'Ecole Normale, l'influence des so-
ciologues de son temps, la lecture de Verhaeren, de Walt Whit-
man, les théories scientifiques par lesquelles il s'efïorça de fondre
la vie individuelle dans celle du monde organique, qui animèrent
les choses mêmes, aux yeux de Jules Romains, d'une existence
collective à laquelle les groupes humains sont associés ? La doc-
trine darwinienne de l'évolution le pénètre d'une sorte de res-
pect familier pour la nature où tant d'humbles prodiges créent la
vie, l'entretiennent, en assurent l'unité. Dès l'un de ses premiers
livres, le Bourg régénéré, la petite ville respire comme un être, se
sent traversée de ces « rues qui sont l'axe de son âme », ou encore
dans son sommeil « à plat ventre », suce et absorbe, en «béates
digestions », le travail de la plaine. Il est des lieux qui sont char-
gés d'une électricité secrète, et où toutes les actions prennent
une valeur mystérieuse de ce qu'elles sont dans le champ magné-
tique de Rome ou de Paris : c'est ce que se diront le Jerphanion
et le Jallez des Hommes de bonne volonlé. Les sentiments mêmes,
et surtout ce « mysticisme charnel » par lequel Jules Romains
rejoint les états d'âme mystiques (2), cette religion à laquelle il
donne pour dieu le Dieu des Corps, participent de cette commu-
nauté cosmique, et il se plaît à sentir autour de son amour, la
complicité de la société, de la nature, des forces universelles.
Ainsi se joue le grand jeu du monde. Les volontés individuelles
se perdent dans le tourbillon du hasard, delà fatalité. Nos actes
individuels ne sont que les poussées de l'imagination collective
réalisant les images-forces qu'on lui jette, en faisant des idéaux
ou des religions, des élans ou des paniques. C'est la mystifica-
tion et la foi unies, qui créent en un miracle d'humour la cité exo-
tique de Donogoo-Tonka ; ce sont elles encore qui imprègnent de
médecine tout un paysage de montagne, discipliné par le seul
(1) Cf. le livre d'André Cuisenier cité plus haut ; la thèse de Victor Hincz,
V unanimisme et Vœuvre de M. Jules Romains ; Maurice Courtois-Suint,
Jules Romains, esquisse, Les Amis d'Edouard, 1928 ; Madeleine Israël, Jules
Romains, sa vie, son œuvre, Kra, 1931.
(2) Frédéric Lefèvre, Une heure avec Jules Romains, Nouvelles Litléraires ,
25 novembre 1933.
l'obsession de la vie dans la littérature 691
prestige du D^" Knock ; c'est une suggestion collective qui con-
sacre la légende farcesque de M. le Trouhadec.
Jules Romains a entrepris d'écrire l'histoire d'un de ces êtres
composites qui enveloppent et entraînent nos destinées person-
nelles : une génération. Ses Hommes de bonne volonté sont comme
l'épopée unanimisté du début de ce siècle, de ces hommes qui
commencèrent par « la recherche d'une église » et qui finirent par
une bataille où se fondirent leurs douleurs éparses. Ces années de
guerre, en effet, ne sont-elles pas, à la fois, le couronnement et
l'épilogue de l'unanimisme ?
Celles qui suivront nous ménageront d'ailleurs encore d'émou-
vants spectacles et des efforts désespérés pour rejoindre une vie
plus large, plus réellement vivante que notre existence isolée.
Ce sont ceux qui vont, comme Luc Durtain, demander à l'expé-
rience russe de les rassurer sur les titres trop incertains du « der-
nier des dieux de notre planète, l'homme, l'homme misérable »(1).
C'est Emmanuel Bove, l'auteur de Mes amis, qui décrit les
fraternités de la misère, cette vie commune des « Salavin » qui
prennent leur café côte à côte sur le zing ondulé du comptoir,
ces voisinages du quartier où la vie sans joie se déroule, mono-
tone, de l'épicerie à la boucherie, à la boulangerie, les heures per-
dues, sur les bancs du square, à échanger avec un inconnu ces
mots indifférents d'où naît peu à peu l'amitié... « Certains hommes
forts ne sont pas seuls dans la solitude, mais moi, qui suis faible,
— avoue-t-il, — je suis seul quand je n'ai point d'amis ».
C'est Eugène Dabit, qui compose, en une grisaille triste, la
monographie d'un hôtel meublé, ou enregistre avec une minutie
morose tous les détails d'un deuil de famille.
C'est Louis-Ferdinand Céline qui « voyage au bout de la nuit »,
dans cette France et dans ce monde sortis en loques de la guerre,
et qui traîne son abandon parmi tant d'autres abandons. II re-
garde, par la fenêtre, des êtres dont il ne sait pas le nom et dont il
sait les pensées. Il s'arrête dans la foule, se mêle à ses grosses plai-
santeries ou à ses détresses ; et ses efforts mêmes d'évasions l'en-
foncent plus encore dans cette humanité désolante où la joie est
aussi triste que la douleur.
(1) Luc Durtain, L'aulrc Europe, 192S, p. 346.
692 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et d'autres, qui se sont flattés d'instituer une « littérature po-
puliste » ou « prolétarienne ». Pour aucun d'eux, pour aucun de
ceux que nous avons envisagés tout à tour dans cette série d'études
sur l'école de la vie, — grands excommuniés qui cherchèrent à
tirer une vie plus intense de leurs douleurs ou de leurs révoltes,
« mendiants ingrats » ou idéalistes frénétiques, impressionnistes
à la poursuite du spectacle éphémère ou symbolistes à la quête
du monde inconscient, païens passionnés, ou prophètes, ou apôtres
idolâtres de l'héroïsme ou de la foule, — l'œuvre littéraire n"a de
prix en dehors de la vie qu'elle capte, qu'elle traduit ou qu'elle
exalte. Ils pourraient tous répéter avec l'un d'eux, Georges
Duhamel, dans son Essai sur le roman : « C'est toujours en fonc-
tion de la vie qu'il nous faut juger les livrc^;. «
Les écrivains allemands
et la Révolution française
par Geneviève BIANQUIS,
Professeur à la Faculté des Lettres de Dijon,
III
Les philosophes.
Nous avons vu les événements de la Révolution française
produire sur les écrivains allemands des réactions diverses mais
d'ane courbe assez uniforme : enthousiasme, méfiance, indigna-
tion, et, chez quelques-uns seulement, adhésion durable. Reste
à voir quelle attitude ont adoptée les grands philosophes de l'é-
poque, comment ils ont compris, accueilli, assimilé ou combattu
l'esprit démocratique nouveau. En 1789, Kant avait 65 ans,
Fichte 27, Hegel 19, Schelling 14 seulement. Kant n'était plus
à l'âge où l'on change de conviction; et comment aurait-il méconnu
que les principes des Droits de l'Homme ne faisaient qu'exprimer
en termes juridiques sa doctrine de la liberté et de la dignité
humaines ? Jusqu'au bout il resta ferme partisan de la Révolu-
tion. Fichte, après ses premières ardeurs, suivra la même évolu-
tion que nous avons observée chez Klopstock, Schiller et Gœthe :
sa foi démocratique se muera en pur patriotisme allemand. Hegel
considérera toujours que la Révolution fut « une aurore splen-
dide ». Schelling, enfin, ne sera que passagèrement touché et
construira sur des bases de mysticisme traditionnel et catho-
lique sa philosophie de l'histoire et du droit.
On connaît l'anecdote fameuse : le vieux Kant, régulier comme
une horloge, n'abrégea qu'une fois dans sa vie le trajet de sa pro-
menade quotidienne, le jour où parvint à Kônigsberg la nouvelle
de la prise de la Bastille. D'après une autre anecdote, quand il
apprit en 1791 que la République venait d'être proclamée en
694 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
France, il s'écria : « Je peux dire avec Siméon : « Seigneur, laissez
aller maintenant votre serviteur en paix, car mes yeux ont vu
votre salut (1). » Ces récits sont peut-être un peu sujets à caution,
mais voici qui est plus sûr : le 23 janvier 1794, Nicolovius écrit
à F. H. Jacobi :
Kant est un démocrate convaincu et m'a récemment exposé sa doctrine.
Toutes les horreurs qui se passent en France sont selon lui sans importance
auprès du mal durable du despotisme qui régnait en France précédemment.
Il estime que vraisemblablement les Jacobins ont raison dans tout ce qu'ils
font ù présent.
Si nous cherchons dans ses œuvres les réflexions que lui a ins-
pirées la Révolution, il faut attendre jusqu'en 1793, époque diffi-
cile où la Terreur sévit, où l'opinion étrangère s'alarme et s'in-
digne à la nouvelle de l'exécution du roi. Dans la préface à la
2^ édition des Ideen zii einer allgemeinen Geschichte in wellbiir-
gerlicher Absichi, Kant laisse percer un certain découragement :
A l'heure où les puissants du jour sont ivres, que ce soit du souffle divin
ou de l'haleine de la pourriture, il vaut mieux qu'un pygmée, s'il tient à sa
peau, ne se mêle point à leurs querelles, fût-ce parles harangues les plus douces
et les plus respectueuses, pour cette bonne raison qu'il ne se fera pas écouter
et qu'il se trouvera des calomniateurs pour tordre le sens de ses paroles.
Dans quatre semaines j'entrerai dans ma soixante-dixième année. Quelle
influence peut-on espérer exercer à cet âge sur les penseurs ou sur la masse ?
Ce serait peine perdue, voire nuisible. Dans ce reste de la seconde moitié
d'une vie, il faut conseiller à la vieillesse de compter avec ce qu'il lui reste
de forces, qui ne lui laissent guère désirer d'autres biens que le repos et la
paix.
Mais dans l'étude de la même année sur la religion raisonnable
{Die Religion in den Grenzen der blossen Vernunfi), le vieux ratio-
naliste proteste avec énergie contre la formule dont usent et
abusent dans tous les temps les partis de conservation politique
ou sociale : « Un tel peuple n'est pas mûr pour la liberté.» Nous
avons vu Klopstock, Wieland, Gœthe, Schiller user sans scru-
pule de ce truisme. Kant, plus vieux, est aussi plus hardi. Ce
n'est pas sous la tyrannie qu'on peut faire l'apprentissage de la
liberté, pense-t-il. Sans doute, les premiers essais d'émancipa-
tion sont souvent grossiers, et amènent d'abord un état plus pé-
nible et plus dangereux que celui dont on jouissait sous les ordres,
mais aussi sous la sauvegarde d'autrui :« Encore est-il qu'on ne
mûrit jamais pour la liberté que par ses propres tentatives, et
(1) D'après Varnhagcn, Deiikwûrdigkeilen, qui dit le tenir de Stâgemann.
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 695
pour faire ces tentatives il faut être libre ». Dans un troisième
traité du même temps, il combattra un autre de ces truismes
commodes par lesquels on défend l'ordre établi : « Telle chose
est juste en théorie, mais non en pratique» {Ueber den Gemein-
spruch : Das mag in der Théorie richtig sein, aber nichl fiir die
Praxis). L'Etat selon lui repose sur le Contrat social et se fonde
sur ces trois principes : la liberté de tous les membres de la société
en tant qu'êtres humains, leur égalité en tant que sujets, leur
autonomie en tant que citoyens. Ces lois de la raison universelle
« rendent seules possible l'institution d'unEtatconformeauxpurs
principes rationnels des droits réels de l'homme ». Le patriar-
calisme, où les sujets n'ont qu'à demeurer 'passifs et à obéir
comme des enfants, semble à Kant « le plus grand despotisme
imaginable ». Il demande la suppression de tous les privilèges
héréditaires et exige que tous les citoyens puissent non seulement
accéder aux emplois et au rang que méritent leur talent, leur la-
beur et même leur chance, mais aussi puissent tous légiférer,
sinon directement, du moins par l'entremise de leurs représen-
tants. Doit être électeur tout citoyen qui est de condition libre
et qui a une propriété dont il vit — cette propriété pouvant être
un métier, un art, un talent, un savoir. Ultérieurement Kant a été
amené à distinguer des citoyens actifs et des citoyens passifs.
C'est, on le voit, la pure doctrine de Sieyès et des Constituants.
Les années passent et le républicanisme humaniste de Kant ne
varie pas. En 1796, la première partie de la Métaphysique des
mœurs, étudiant les premiers principes du droit, développe une
théorie qui est du républicanisme français tout pur. La volonté
du peuple est souveraine ; c'est elle qui fait les lois. Les trois pou-
voirs doivent être séparés. La République peut s'incarner dans
un roi, une aristocratie ou une démocratie, mais elle ne peut être
qu'un système représentatif, qui assure le pouvoir du peuple par
le moyen de ses représentants et en son nom, du consentement
de tous les concitoyens. Le pouvoir législatif, qui est le plus haut,
appartient à l'ensemble du peuple. Le pouvoir exécutif n'est
que l'agent des volontés de l'Etat ; il publie des édits, il ne fait
pas de lois. Un gouvernement qui unirait le législatif et l'exécutiî
serait despotique, et le contraire de toute démocratie. Louis XVI,
en remettant à l'Assemblée des représentants du peuple la charge
et la répartition de la dette publique, s'est démis d'un de ses
pouvoirs essentiels : l'Assemblée avait dès lors à taxer le roi aussi
bien que les sujets, elle était justifiée à ne lui plus rendre les rênet
du gouvernement.
696 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Cette doctrine hardie, Kant, il faut le dire, n'est pas prêt à la
défendre dans la pratique. Là encore se fait sentir cette timidité
devant les conséquences à laquelle nous devons, après la rigueur
de la Raison pure, les accommodements de la Raison pratique.
Il préconise donc les réformes prudentes, les évolutions Içntes,
le respect des vieilles habitudes et des vieux préjugés.
Un changement de Constitution, s'il est parfois possible, ne peut être
opéré que par le Souverain, sous forme de réforme, et non par le peuple, sous
forme de révolution... Contre le chef du pouvoir exécutif, aucune révolte du
peuple n'est légitime ; la légalité exige la soumission à la volonté du législa-
teur ; il n'y a pas de droit à la révolte, moins encore de droit à l'émeute. Sur-
tout il ne faut pas que le législateur (le monarque), sous prétexte qu'il a mé-
susé de son pouvoir (tyrannie), puisse être l'objet d'un attentat sur sa per-
sonne, voire sur sa vie. La moindre tentative de cette sorte est une haute
trahison, pareil traître ne peut encourir que la peine de mort, puisqu'il a
voulu détruire sa patrie.
Voilà donc, semble-t-il, le régicide condamné, et surtout le
régicide dans les formes légales qui paraît répugner à Kant plus
que tout : passe encore de supprimer un roi ; ce qui est affreux,
c'est de le juger et de le condamner dans toutes les formes, comme
un criminel. « Voilà ce qui remplit d'horreur toute âme où vit
l'idée des Droits de l'Homme.» Faut-il donc condamner la Révo-
lution ? Kant est réaliste plus qu'on ne l'attendrait ;
Quand une Révolution a réussi et qu'une nouvelle Constitution est éta-
blie, l'irrégularité de la procédure et de l'exécuion ne dispense pas les sujets
du devoir de se soumettre en bons citoyens au nouvel ordre des choses, et
ils ne peuvent refuser l'obéissance à l'autorité qui a maintenant le pouvoir.
Au delà de l'existence intérieure des Etats, Kant a aperçu
la nécessité de régler selon la raison les rapports des Etats entre
eux. Le traité de Bâle, en 1795, avait fait lever un grand espoir
de paix dans toute l'Europe ensanglantée parles premières guerres
de coalition. Le jeune Hôlderlin chantait l'aurore d'un monde
nouveau enfin pacifié. Kant voit plus loin. 11 cherche comment
on pourrait éliminer à tout jamais la guerre et fonder sur une
fédération d'Etats libres la paix perpétuelle. C'est le traité Zum
ewigen Frieden, qui fait de Kant l'un des précurseurs authentiques
de la Société des Nations et qui nous semble aujourd'hui si pro-
phétique, hélas ! et si périmé. Relisons-en, sans commentaire,
les principaux articles.
Pour assurer la paix, Kant propose avant tout de supprimer
les armées permanentes qui ruinent les peuples et amènent fata-
lement la guerre. Mais auparavant les Etats devront s'engager
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 69?
à ne pas tenter de modifier par la force la Constitution et le gou-
vernement des nations voisines. L'état de paix n'est pas un état
naturel entre des peuples régis par des tyrans ; au contraire, il
devient infiniment probable si l'on consulte l'ensemble des ci-
toyens qui, souffrant tous des maux de la guerre, réfléchiront
avant de l'entreprendre ou de l'accepter. Il faut donc qu'au plus
tôt la Constitution de tous les Etats devienne républicaine (Kant
donne à ce mot le sens que nous donnons au mot démocratique).
Quant aux relations en temps de paix, il sera bien entendu qu'au-
cun Etat indépendant, grand ou petit, ne pourra être acquis
par héritage, achat, donation ou troc, car il s'agit d'un bien spiri-
tuel, de la volonté d'un groupe d'hommes qui ont le droit de dis-
poser d'eux-mêmes.
Aucun Etat ne devra se permettre pendant la guerre des pro-
cédés tels qu'ils ruineraient à jamais la confiance mutuelle, même
une fois la paix revenue. Aucun traité de paix ne devra receler
l'intention secrète de déchaîner ou de préparer une guerre nou-
velle.
Une fois ces principes acquis, Kant garde l'espoir de voir se
former peu à peu une fédération des Etats libres, une Union de
paix qui mettra fin à toutes les guerres. Chaque fois qu'un peuple
se met en République, revêtant la forme de l'Etat rationnel qui
tend par sa nature à la paix perpétuelle, « il constitue un centre
d'union fédérative pour les autres Etats, conformément à l'idée
du droit des peuples, et il travaille à propager cet idéal parla for-
mation d'unions analogues ». Ainsi se formera au-dessus des Etats
nationaux un Etat des peuples, une civitas genlium qui finira
par englober tous les peuples de la terre, résolus «à réaliser le
règne de la Raison pratique et de la Justice dont la Paix per-
pétuelle sera la dernière et la suprême conséquence ».
Un des derniers écrits de Kant, Dsr Streit der Faculiâten, 1798,
porte encore témoignage de sa foi persistante dans les heureux
résultats de la grande Révolution.
Cette Révolution, écrit-il, que nous avons vue s'effectuer de nos jours chez
un peuple plein d'intelligence, aura beau réussir ou échouer, elle aura beau
entraîner une telle somme de misère et d'horreur que l'homme de sens droit
qui, en la recommençant, pourrait espérer la mener heureusement à terme,
ne se résoudrait jamais à en refaire l'expérience à un pareil prix, — cette
Révolution, dis-je, rencontrera cependant dans l'esprit de tous les specta-
teurs désintéressés une sijmpalhie qui touche à l'enthousiasme... C'est bien
moins une révolu lion que Vcvolution vers une constitution conforme au droit
naturel, qui sans doute ne peut s'établir jnème par des luttes très violentes —
la guerre détruisant du dehors et du dedans toute la Constitution légale
préexistante. Or l'aspiration du peuple français est de parvenir à une Consti-
698 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
tution qui serait non plus belliqueuse, mais républicaine. Sans être pro-
phète, j'alTirme pouvoir annoncer au genre humain, d'après les aspects
et les présages de l'heure présente, qu'il parviendra à ce but et progressera
désormais sans recul possible vers le mieux, car un tel phénomène de l'his-
toire humaine ne peut s'oublier ; il révèle dans la nature humaine une apti-
tude et une puissance de progrès que jamais aucun homme politique de l'An-
cien Régime n'était arrivé à y déceler. Même si le but de cette Révolution
ne pouvait être atteint tout de suite, même si la révolution ou la réforme cons-
titutionnelle de tout un peuple avortait finalement, même si après une réus-
site temporaire tout devait retomber dans l'ancienne ornière, comme le
prédisent nos politiciens, ma prédiction philosophique ne perdrait rien de sa
force. Car c'est un événement trop grand, trop lié aux intérêts de l'humanité
et dont l'influence s'est trop largement répandue dans toutes les parties du
monde, pour qu'il ne revienne pas en mémoire aux peuples, à la simple insti-
gation de circonstances favorables, pour les stimuler à de nouveaux essais
de même ordre. Dans une affaire si importante au genre humain, il faudra
bien que quelque jour la Constitution désirée atteigne à cette solidité qui
ne manquerait pas d'imposer sa leQon aux esprits, à coups d'expériences
répétées.
Si, à la fin de son Anthropologie, Kant reconnaît aux Français,
outre la politesse, la courtoisie, l'amabilité et la vivacité d'esprit,
« un esprit de liberté contagieux et qui, dans les rapports du
peuple avec l'Etat, crée un enthousiasme profondément émou-
vant », il ne fait que confirmer une dernière fois un jugement
remarquablement ferme et sûr dont ses successeurs auraient pu,
plus d'une fois, s'inspirer.
Il était naturel que Fichte, fils d'un pauvre tisserand, et qui
avait dans son enfance mis la main au métier et gardé les oies à
ses moments perdus, saluât avec enthousiasme les premiers évé-
nements de la Révolution. Comme la génération qui le précède,
il avait été nourri de Rousseau principalement, et d'une rhéto-
rique à la Mirabeau, à la Posa, qui doit sa substance et sa forme
aux orateurs latins. Dans son premier écrit de l'époque révolu-
tionnaire, il revendique de la part des princes qui l'oppriment la
liberté de conscience {Zunickjorderiing der Denkfreiheit von den
Fûrslen Europas, die sie bisher unterdriïckten^ 1 793). Titre et pensée
semblent pris au Don Carlos de Schiller. Il rappelle aux oppres-
seurs de la liberté « l'exemple terrible de nos jours » et prédit que
l'humanité se venge cruellement de qui l'opprime : « Les révolu-
tions en pareil cas deviennent nécessaires. »
C'est la même année que Fichte, devant la désaffection crois-
sante de l'opinion allemande envers la Révolution, entreprit de
rectifier le jugement du public {Beitrag zur Berichiigung der Ur-
ieile des Publikums iiber die franzosische Révolution). Le livre
devait comporter deux parties, l'une sur la légitimité de la Révo-
lution, l'autre sur son opportunité. Cette deuxième partie n'a pas
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET REVOLUTION FRANÇAISE 699
été écrite. La question que Fichte se pose tout d'abord est celle-
ci : un peuple a-t-il le droit de changer sa Constitution politique ?
Assurément. Une société civile n'a de fondement légitime que dans
un contrat passé entre ses membres. Or tout homme a le droit
de sortir d'une association pour en fonder une autre, sur d'autres
bases : c'est ce qu'on appelle une révolution. L'homme en effet
ne peut être astreint qu'à la loi qu'il s'est donnée lui-même. Accep-
ter une loi venue du dehors, c'est renoncer à ce qui fait le privi-
lège de l'humanité, c'est retourner à l'animalité : l'homme n'en a
pasle droit. Parfaitement logique avec son subjectivisme absolu,
Fichte maintient, dans le domaine politique et social comme
dans le domaine moral, l'autonomie de la personne humaine ;
bien plus, il étend cette autonomie à cette personnalité collective
qui s'appelle un peuple. « Le droit de n'accepter d'autre loi que
celle qu'on s'est donnée est le fondement de la souveraineté
indivisible el inaliénable dont parle Rousseau. »
Il est dans les choses humaines de changer : les Constitutions
vieillissent elles aussi et peuvent avoir besoin d'être renouvelées.
Une mauvaise Constitution est celle « qui s'oppose à ce qui est
la fin de toutes les obligations politiques : la culture de la li-
berté » ; une bonne Constitution est celle qui favorise cette liberté.
La première devra être changée même par la force, la deuxième
évoluera d'elle-même. « La clause qui ferait du Contrat social un
contrat immuable serait en opposition violente avec le génie de
l'humanité. »
Le changement étant ainsi justifié dans l'abstrait, Fichte
mentionne au moins un cas où il devient nécessaire de rompre le
Contrat social ; c'est quand une des parties s'estime lésée au
profit d'une autre; par exemple « quand elle cesse de considérer
comme un honneur pour elle qu'une poignée de nobles ou de
princes forment à ses dépens une cour brillante, ou de trouver
profitable au salut de son âme qu'une troupe de bonzes s'en-
graissent de la moelle de ses biens ». Donc plus de privilèges de
classe, de naissance ou de rang, rien que les Droits de l'Homme
communs et égaux pour tous. Pas de monarchie absolue, car la
monarchie déprave les peuples en les habituant à la guerre « qui
n'élève à l'héroïsme que les âmes qui y étaient déjà prédisposées
et qui incite les natures basses au pillage et à l'écrasement de la
faiblesse sans défense. » Pour Fichte, le danger de guerre vient
toujours et exclusivement des monarchies, car toute monarchie
absolue vise nécessairement à l'Empire universel. Alors que ses
compatriotes ne cessent de dénoncer les visées conquérantes de
IlOù REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
la République française, il songe à un proche et général désar
mement : « Lorsque personne ne voudra plus nous attaquer, nous
n'aurons plus besoin d'être armés, alors les guerres terribles et
les préparations à la guerre, plus terribles encore, ne seront plus
nécessaires. »
Ces deux pamphleis si franchement démocratiques avaient
paru sans nom d'auteur. Dans la préface au second, l'auteur s'en
excuse en ces termes :
Mon cœur ne m'interdirait pas de me nommer. Mais le lecteur compren-
dra que la prudence l'interdise à quiconque aime son repos, dans un temps
où l'écrivain qui fait la critique d'un livre n'a pas honte d'accuser l'auteur
de haute trahison, et où il pourrait se trouver des princes pour relever pareille
accusation.
A vrai dire, tout le monde connaissait Fichte pour l'auteur,
mais il n'en eut pas de désagrémen. immédiat : les deux pamphlets
ayant été interdits à Berlin par la censure de Frédéric Guillaume III,
Charles Auguste de Weimar, l'ami de Gœthe, eut le courage
d'appeler Fichte à l'Université d'Iéna en 1794. Il y fut attendu
avec impatience, écouté avec respect, « Votre nom retentit par-
tout, lui écrivait Bôttiger, et l'on vous attend avec une impa-
tience extrême, car on reconnaît en vous le plus courageux des
défenseurs des Droits de l'Homme, ces droits dont plus d'un
parmi les nourrissons des Muses semble se faire une singulière
idée. Mais vous rectifierez cela. » Les succès de Fichte jeune pro-
fesseur furent très grands. Il se réjouit d'avoir dans son audi-
toire « deux citoyens de France » et espéra attirer à léna « d'autres
Francs ». Quant à son système, c'est à la Révolution française
elle-même qu'il le compare dans une lettre à Baggesen :
Mon système est le premier système de la liberté ; comme cette nation
arrache l'homme à ses chaînes extérieures, mon système l'arrache aux chaînes
de la chose en soi, à l'influence des choses extérieures, et le pose dès le prin-
cipe comme un être autonome. Ce système est né dans ces mêmes années
où les Français conquéraient de haute lutte la Uberté politique, il est né
d'une lutte intérieure contre moi-même, contre tous les préjugés enracinés,
et non sans l'aide de ces Français mêmes. C'est leur « valeur » qui m'a sti-
mulé, développant en moi l'énergie nécessaire à concevoir mon système.
C'est pendant que j'écrivais sur la Révolution que me sont venus, comme une
récompense, les premiers pressentiments de mon système.
L'opinion ne tarda pas à s'apercevoir que ce système était
en effet révolutionnaire. Fichte publia ses cours pour se justifier
de s'<^tre attaqué aux institutions existantes. Mais cinq ans
après, quand éclata l'accusation d'athéisme, beÊiucoup plus da«-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 701
gereuse, Fichte dénonça aussitôt le raisonnement qu'il savait être
celui de ses adversaires : « Je suis à leurs yeux un démocrate, un
jacobin, voilà leur vraie raison. D'un démocrate, d'un jacobin, on
croit toutes les horreurs possibles, sans autre examen, y Or s'il
est toujours partisan du Contrat social et de son amendement pos-
sible, il a cessé de croire aux vertus de la démocratie. C'est ce
qu'expose dès 1796 la Griindlage des Natiirrechls nacli den Prin-
zipien der Wissenschai'tslehre. Toujours persuadé que l'Etat
n'existe qu'en fonction des individus et que la raison est la source
unique du droit, donc hostile au droit historique et aux privi-
lèges, il redoute le régime démocratique comme trop instable,
trop aisément à la merci d'une fureur populaire, de ce que nous
appelons une psychose collective. La racine la plus intime du moi
est bien la volonté libre, mais il y a la volonté des autres dont il
faut tenir compte. Le Contrat social, fondement de l'Etat, est
justement la forme de l'équilibre entre ces volontés indivi-
duelles. Il suppose un pouvoir législatif qui doit demeurer aux
mains de la collectivité, et un pouvoir exécutif qui se délègue
soit par élection (démocratie), soit par cooptation (aristocratie),
soit par élection et cooptation à la fois (aristo-démocratie). Fichte
ne se prononce pas entre ces formes, mais il estime indispensable
que pour préserver le peuple des excès possibles de l'exécutif, il
soit institué des éphores, contrôleurs impartiaux des actes du
gouvernement. Là encore, il faudra veiller à la tyrannie ; si ces
éphores se liguaient avec l'exécutif au lieu de le modérer, le peuple
aurait le droit de se soulever sans que ce fût de la rébellion ; il
n'y aurait là que l'usage légitime de son pouvoir souverain. « Et
qu'y a-t-il sur la terre qui soit au-dessus du peuple ? »
Le Fondement du Droit naturel va plus loin : à côté du Contrat
social politique il reconnaît un Contrat social économique qui
fixe le droit au travail et le droit à la vie, définit des formes de
propriété collective (mines, forêts, ressources naturelles) et ré-
clame de l'Etat qu'il assure à ses citoyens non seulement un
minimum de droits civils et politiques, mais un minimum de
bien-être. Pour cela, il est nécessaire que l'Etat puisse veiller
à ce que les produits soient bons et en quantité suffisante, sans
être excessive. Il faut une économie dirigée, qui suppose la
réglementation de la production, des fabrications, des échanges,
le contrôle des marchés et des prix. Et comme il faut compter
avec l'éventualité d'un blocus, le mieux est que l'Etat s'organise
tout de suite en autarcie, en « El at commercial clos », indépendant
de ses voisins, pacifique mais capable de défendre indéfiniment
son indépendance.
702 FŒVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ces idées qui ont eu de nos jours une si retentissante fortune ne
pouvaient guère servir Fichte à l'époque. Dans l'incertitude où
il était de son sort, et rebuté par le peu de cas que l'on semblait
faire de lui, il eut l'idée d'offrir ses services à l'autorité française
de Mayence qui réorganisait l'Université de cette ville. Projet
auquel il ne donna pas suite et que détruisit le rapide renverse-
ment de la situation en Rhénanie. Mais en 1798, congédié par
l'Université d'Iéna, il revint à cet ancien projet et s'adressa
à F. N. Jung, directeur de la Commission des Etudes de la rive
gauche du Rhin, pour obtenir un passe-port ; il le fit en ces
termes :
Il est clair que seule la République française peut être la patrie d'un homme
de bien et qu'à elle seule il peut vouer ses forces, puisque désormais non seu-
lement les espoirs les plus chers de l'humanité, mais son existence même,
sont liés à la victoire de la France. Bref, homme cher et vénéré, seul fonction-
naire de la République avec qui je sois en relation, je me remets solennelle-
ment, avec tout ce que je sais et tout ce que je puis, entre les mains de la
République, non pour en tirer profit, mais pour la servir si je peux.
A quoi a-t-il tenu que le père du pangermanisme, suivant
l'exemple de Forster, devînt notre compatriote ? Le 22 mai
1799, il confirmait cette intention à Reinhold, le 30 juin à Jung.
A Reinhold il écrivait :
Somme toute, il est pour moi plus certain que la chose la plus certaine au
monde, que si les Français ne remportent pas le triomphe le plus complet et
ne provoquent pas en Allemagne, ou tout au moins dans une partie consi-
dérable de l'Allemagne, une modification de l'état présent de choses, dans
peu d'années nul homme connu pour penser librement ne trouvera plus de
refuge en Allemagne.
Comme Kant, à cette époque, Fichte envisageait une Union des
Peuples {Vôlkerbund), qui devrait légiférer, régler les conflits
internationaux, appliquer des sanctions et <( s'engager à exter-
miner par les forces réunies de tous les contractants l'Etat, qu'il
appartienne ou non à l'Union, qui se refuserait à reconnaître
l'indépendance de l'un des Etats de l'Union, ou qui violerait un
traité conclu entre lui et l'un de ces Etats y\ Cette Société des
Nations, dans la pensée de Fichte, devait, bien entendu, avoir
une armée à elle. A mesure qu'elle progresserait, elle devait
embrasser peu à peu toute la terre et fonder ainsi la paix perpé-
tuelle.
On le voit, nous n'avons rien inventé, si nous n'avons rien su
réaliser, et la Société des Nations prévue par Jean Bodin et par
l'abbé de Saint-Pierre, chantée par Béranger, possède aussi un
glorieux parrainage allemand : celui de Kant et de Fichte.
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 703
Ce qui détermina, dans la pensée de notre philosophe, le revire-
ment, ce fut la série de catastrophes déclenchées par Napoléon
sur l'Allemagne : en 1804, Ulm et Austerlitz et la fin du Saint-
Empire, la Confédération du Rhin vassale delà France et les solli-
citations adressées à la Prusse pour qu'elle formât une Confédé-
ration de l'Allemagne du Nord, parallèle et non moins vassalisée ;
en 1806, lôna, l'entrée des Français à Berlin, puis Eylau et Fried-
land, et en 1807 le traité de Tilsitt qui enlevait à la Prusse
25.000 milles carrés etDmillions d'habitants. C'est à ce moment
que Fichte, blessé à la fois dans son patriotisme allemand et dans
sa confiance en la France démocratique, se révolte et devient le
prophète de la résistance à l'envahisseur. Evolution qui se des-
sine dans une série de tracts qui vont de 1806 à 1808 : Discours
aux guerriers allemands au début de la campagne (1806), Episode
contemporain tiré d'un écrivain républicain (1806), La République
allemande au début du XIX^ siècle (1806), Le patriotisme et son
contraire (1807), Dialogues patriotiques de l'an 1807 ; enfin, en
1808, les célèbres Discours à la Nation allemande. Pour rendre à
l'Allemagne vaincue par sa faute, par l'indolence de son peuple,
par la trahison de ses princes, le courage et l'espérance qui lui
manquent, il faut d'abord lui inspirer un immense orgueil. Il
faut lui démontrer que le peuple allemand est d'antique aristo-
cratie en Europe, seul autochtone, seul doué d'une langue origi-
nelle et vivante, d'une langue mère. Lui seul a non seulement un
esprit {Geist), mais une àme [Gemùt), un sentiment vivant, en
communication constante avec la nature et la vie. L'Allemagne
est la mère de toute la civilisation moderne, elle a donné à l'Eu-
rope Luther, Kant et Fichte, la vraie religion et la vraie philoso-
phie, une philosophie vivante, fruit suprême de sa langue toujours
vivante. Tous les autres peuples sont des peuples émigrés, déra-
cinés ou assimilés ; ils ont une langue d'imitation, une civilisation
d'emprunt. Leur Renaissance est une résurrection artificielle
de l'Antiquité classique. Leur pensée politique héritée des Ro-
mains, leur Etat rationnel et parfait n'a pu tenir devant la réalité.
Ils ont trahi leur propre idéal. C'est aux Allemands désormais de
réaliser le véritable idéal révolutionnaire que Fichte s'imagine
servir encore.
Toutes ces distinctions fantaisistes et anti-historiques entre
peuples autochtones et peuples émigrés, langue mère et langue
dérivée, et le singulier orgueil qui en résulte, c'est la racine
du pangermanisme que Ficlite invente pour galvaniser la résis-
tance de son peuple, et nous savons que, cent fois démentie par
704 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
la science, elle n'a rien perdu de sa virulence. Mais Fichte était
loin de tirer de ces prémisses ce qu'on en tirera après lui : il n'est,
pour s'en convaincre, que de lire le treizième Discours où Fichte
trace l'image d'une Allemagne, étrangère par nature à toutes les
compétitions de force, et pure de tous les crimes des autres na-
tions d'Europe. N'ayant pas participé à la conquête et au pillage
des continents lointains, elle n'a même pas besoin de la liberté
des mers et peut s'en désintéresser. Elle ne veut ni l'Empire
universel, ni des colonies d'outre-mer, elle n'ambitionne ni le
commerce mondial ni l'expansion industrielle mondiale. Elle
serait contente de vivre en paix sur son territoire qu'elle consti-
tuerait en Etat commercial clos. Bref elle prendrait en tout le
contre-pied des ambitions napoléoniennes et se contenterait de
donner à l'Europe et au monde l'exemple des vertus civiques et
familiales et d'une vie spirituelle élevée. Cela n'est plus du pan-
germanisme, c'en serait plutôt le contraire.
Que dit la Siaatslehre enseignée à Berlin en 1813 ? Qu'une
seule guerre est légitime, celle d'un peuple opprimé qui reven-
dique son indépendance. Encore faut-il que ce peuple ait un ré-
gime politique qui assure la liberté de chacun, l'égalité de tous.
Alors seulement la cause de chacun est la cause de tous et les
citoyens meurent volontiers plutôt que de céder, ou de cesser la
lutte avant d'avoir obtenu la paix définitive qui garantisse
contre toutes les menaces ultérieures. Rien à objecter à cette
doctrine du vrai patriotisme jacobin, mais Fichte y mêle la cri-
tique hargneuse des Français, coupables d'être des Francs émi-
grés, des Germains traîtres à leur propre germanisme, qui ont
adopté une langue et des coutumes étrangères. Chez eux tout vient
du dehors, de la contrainte, de la raison claire et non de la spon-
tanéité individuelle et du génie de la race. Ils ignorent la vraie
liberté, jaillie du profond de l'être, et croient qu'on peut la pres-
crire et la définir dans des lois. L'Allemand, au contraire, demeuré
fidèle à ses origines, à son sol, à sa langue, boit aux sources origi-
nelles et réalise instinctivement la liberté authentique, celle des
personnalités profondément cultivées, unies dans un Etat idéal
et non oppressif. On voit ainsi Fichte passer à une théorie toute
romantique, donc antirationnelle, de la vie de l'individu et de
l'Etat, fondées sur de problématiques antériorités de race ou de
langue. La pente est glissante, et le dernier écrit politique de
Fichte, une ébauche de 1813, concède que pour vaincre il faudra
se ranger derrière un Seigneur de la guerre, qui fera l'Allemagne
par la force, et qui ne saurait être que le roi de Prusse. La con-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 7G5
trainte prussienne obligera l'Allemagne à s'unir pour chasser
l'envahisseur, mais une fois libérée et recréée, l'Allemagne s'occu-
pera de refairedela liberté, et de devenir cette Républiqueidéale
que les Français n'ont pas su faire, qu'elle seule peut réaliser.
L'idéal révolutionnaire, ainsi ajourné après l'avènement du pan-
germanisme militaire el militant, ne peut guère plus se réclamer
de l'idéal de 17<S9. Il enferme une notion de l'inégalité des peuples
qui est profondément contraire à tout ce que la Révolution
française a voulu et senti. FicliLC est l'un des plus illustres trans-
fuges de l'idée révolutionnaire.
Fichte est mort en 1813, Hegel a longuement survécu à la
période des guerres de l'indépendance. Jeune étudiant à Tubiugue,
il s'était enthousiasmé pour la Révolution française à son aurore ;
avec ses amis Hoelderlin et Schelling il avait fondé un club révo-
lutionnaire dont il était l'orateur véhément. Ensemble, en 1791,
ils plantèrent un arbre de la Liberté. Le 16 avril 1795, il écrivait
à Schelling :
On sera saisi d'un véritable vertige lorsqu'on mesurera à quelle hauteur
l'homme s'est élevé... Il n'est pas de plus grand honneur pour l'époque où
nous vivons que le respect qu'elle professe pour l'humanité ; c'est là une
preuve que l'auréole autour des têtes des oppresseurs et des Dieux de la terre
s'évanouit. Les philosophes démontrent la dignité conquise par l'homme,
les peuples apprendront à la sentir et désormais ils n'exigeront plus leurs
droits foulés aux pieds, mais ils s'en empareront.
Cet idéal authentiquement révolutionnaire et rationaliste,
Hegel ne l'a jamais renié. En 1806, il a assisté sans désespoir à
l'effondrement du Saint-Empire, à l'écrasement de la Prusse
et de l'Autriche, à l'avènement de Napoléon. Témoin en 1806 de
l'entrée des Français à léna, il admira l'Empereur, cette « Ame
du monde », et fit des vœux pour l'armée française, si supérieure,
dans ses chefs et dans ses hommes, aux armées allemandes. Na-
poléon lui apparut comme l'incarnation de la Raison universelle :
raison militaire, raison juridique et raison administrative, homme
de génie qui avait traduit dans les faits les principes incontes-
tables de la Révolution. Hegel a recommandé aux Allemands
d'emprunter largement aux Français leurs lois, leurs institu-
tions, et d'abord le Gode Napoléon et la Constitution française
elle-même. En 1809 encore, il considère que les ennemis sont les
Autrichiens, non les Français ; en 1814 et en 1815, la chute du
colosse ne le remplit d'aucune joie, il n'y vit que la tragédie d'un
héros vaincu par la coalition de toutes les médiocrités. Dans la
période de réaction qui a suivi, il ne s'est pas lassé de rappeler les
grands souvenirs de 1789 où l'idée du Droit surgissant dans toute
45
706 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sa grandeur fit crouler le vieil édifice de l'injustice. Pour la pre-
mière fois dans l'histoire, explique-t-il dans ses leçons sur la
philosophie de l'histoire, recueillies par ses élèves, l'homme fit
effort pour modeler le réel sur la Raison :
Ce fut une aurore splendide. A cette époque régnait une émotion sublime,
l'enthousiasme de l'esprit faisait frissonner l'univers, comme si allait enfin
s'opérer la réconciliation du divin avec l'univers.
Il esquisse une revue rapide de l'histoire de la Révolution, qui
va du rationalisme des Constituants à « l'effroyable tyrannie »
de la vertu robespierriste et à la domination de Napoléon, « Ame
du monde », génie de la guerre, finalement abattu par la coalition
des peuples réveillés. Il rend justice aux bienfaits que la Révolu-
tion a apportés à l'Allemagne : abolition du régime féodal, res-
pect des principes de liberté et de propriété, donc progrès, « car
l'histoire universelle n'est que l'évolution du principe de liberté ».
Dans sa philosophie du droit, mélange de traditionalisme et
d'étatisme révolutionnaire, sans doute il dénie au peuple le droit
de toucher à la Constitution, nie le Contrat social, exalte l'origine
divine de la monarchie et conteste que la Constitution puisse
être fondée sur la Raison, mais il admet que l'Etat n'existe que
pour réaliser la liberté, et que toute souveraineté réside, en der-
nière analyse, dans le peuple. Il préconise l'adoption du Code Na-
poléon, le jury, le publicité de la justice et affirme bien haut la
nécessité d'un système représentatif, le seul qui garantisse les
droits de chacun.
Nous n'entrerons pas dans la métaphysique ardue du droit et
de l'histoire chez Hegel, dont se réclament de nos jours à l'aile
droite les tenants du fascisme italo-allemand, à l'aile gauche ceux
du marxisme le plus orthodoxe. Il nous suffit d'avoir montré
quelles ont été les réactions immédiates, et presque toutes sym-
pathiques, de ce grand esprit, à la Révolution française telle
qu'il l'a vue se dérouler et se renier sous ses yeux. Pour Schelling,
peu politicien et peu juriste de nature, son intérêt passager pour
la Révolution a été vite englouti dans un mysticisme croissant,
opposé par principe au rationalisme révolutionnaire. Après lui,
les romantiques n'ont cessé de développer les thèmes de la tradi-
tion, de l'instinct, de la race, du droit historique, de l'irrationnel :
tout un romantisme politique qui a préparé et soutenu la poli-
tique de la Sainte-Alliance, l'ère de la grande réaction européenne
qui commence à agir en 1814, triomphe de 1815 à 1830 et se sur-
ÉCRIVAINS ALLEMANDS ET RÉVOLUTION FRANÇAISE 707
vil, transformée, dans les doctrines nationalistes et racistes de
nos jours.
Dans l'ensemble, on peut dire que la Révolution française a
arraché de nombreux esprits allemands à leurs spéculations d'es-
thétique ou de philosophie pure, leur a imposé de réfléchir sur le
réel, de se poser des problèmes de droit, c'est-à-dire de se deman-
der dans quelle mesure et par quels moyens la raison théorique
peut s'incarner dans les faits. Théorie de l'Etat, droits et devoirs
des citoyens, droits et devoirs de l'Etat et des Etats dansleurs re-
lations réciproques, toutes ces questions se sont posées avec insis-
tance devant les esprits, avec leurs solutions de fait, souvent pré-
maturées, parfois redoutables. Après une première adhésion
spontanée aux principes de la démocratie, qui sont ceux de la
philosophie « humaine » des classiques, l'avance des armées fran-
çaises, la conquête napoléonienne, l'effondrement des institutions
et du Saint-Empire, la menace d'anéantissement ont provoqué
un virage du cosmopolitisme au nationalisme. Mais cosmopoli-
tisme et patriotisme sont aussi deux faces de l'idéal révolution-
naire et jacobin. La première tendance l'a d'abord emporté dans
les esprits, préparés par l'Aufklârung et par Rousseau ; la deu-
xième l'a emporté par réaction, sous le coup des événements, et
par suite d'une prédisposition naturelle. Le patriotisme allemand
de 1813 est né pour une part de l'enthousiasme des Volontaires
de l'An II. Mais nous en mesurons les différences.
Chez les purs littérateurs, il y a eu au début impression vive
et sympathie enthousiaste, surtout chez les plus vieux (Klop-
stock, Wieland), puis recul, répulsion, condamnation plus ou
moins formelle (Klopstock, Gœthe, Schiller). La faible culture
politique des Allemands ne leur a pas permis de discerner qu'en
dépit des « atrocités révolutionnaires » une transformation radi-
cale et salutaire s'accomplissait, un monde nouveau, celui de la
démocratie bourgeoise, était en train de naître. C'est ce que des
journalistes intelligents comme Reichard ou Forster ont beau-
coup mieux senti. Les philosophes ont subi plus profondément
l'action des événements révolutionnaires, ils ont reconnu que
l'idéologie motrice de la Révolution était en somme la leur, celle
qu'ils avaient contribué à fonder sur l'égalité et la liberté de
tous les hommes, en tant que créatures raisonnables — donc
abolition des privilèges et des barrières de classe — ; sur la sou-
veraineté de la Raison — donc établissement de Constitutions
rationnelles substituées aux monarchies traditionnelles de droit
divin, élaboration de Codes fondés sur le droit naturel et non sur
708 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
le droit historique ou coutumier — ; et sur la fraternité des
peuples. Préparés par le rationalisme anglais, français et alle-
mand, réchauffés par la flamme humanitaire de Rousseau, Kant,
Fichte, Hegel ont reconnu dans la Révolution française la Raison
militante, les Droits de l'Homme en action.
Les événements et surtout les guerres de la Révolution et de
l'Empire ont étépourlapluslargepart cause du virage général que
nous avons signalé, qui va du démocratisme égalitaire et cosmo-
polite au patriotisme et au nationalisme le plus strict. Ce nou-
veau patriotisme, qui était démocratique en son principe, s'an-
nonce chez KIopstock, Wieland, Schiller, se réalise chez Fichte,
puis se colore de mysticisme traditionaliste chez Schelling et
dans toute J'école romantique, qui n'aura plus pour la Révolu-
tion française, considérée comme l'incarnation du rationalisme
français, que malédictions et menaces. Heine a comparé l'évolu-
tion de la philosophie allemande, de Leibniz à Kant, à l'histoire
de la Révolution française, de Mirabeau et de Sieyès à Robes-
pierre. Il a bien vu qu'avec Schelling c'était la Restauration qui
l'emportait.
Mais l'influence vraie a été dans les lois, les institutions, les
Constitutions, l'organisation administrative et militaire. Ce se-
rait un tout autre sujet, plus important et plus vaste, mais
auquel nous ne nous sommes pas proposé de toucher.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
On consultera avec profit les ouvrages généraux suivants :
Alfred Stern. Der Einfluss der franzôsischen Révolution auf das dcutsch
Geislesleben. Stuttgart, 1928.
G- P. GoocH. Germant; and ilte French Revolulion, London, 1920.
Albert SôREL. L'Europe et la Révolution.
Arthur Chuquet. Eludes d'hisloire (H" série, George Forster ; 2« série,
KIopstock).
Albert Matmiez. La Révolution et les étrangers.
Victor Basch. Les doctrines politiques des philosophes classiques de V Alle-
magne. 1927.
F. Meinegke. Wcllbûrgerhim und Nalionalslaaî.
Il existe en outre des études spéciales sur KIopstock, V^ieland, Goethe,
Schiller, Kant, Fichte, etc., dans leurs rapports avec la Révolution.
Les Idées morales du XIP siècle
Les écrivains en latin
par B. LANDRY,
Docteur es Lettres-
XI
Pierre de Blois.
Pierre de Blois (1198) est un diplomate (1). Tour à tour au ser-
vice de l'évêque de Bath, de l'archevêque de Canterbury et sur-
tout du roi d'Angleterre Henri II, sa vie se passe à faire la navette
entre l'Italie, la France et l'Angleterre. Des affaires qu'il est
chargé de traiter, il ne nous dit que peu de chose ; par contre ses
lettres sont remplies d'observations humaines ; aussi nous per-
mettent-elles de nous former une idée assez nette de la morale
d'un clerc lettré de la fin du xii^ siècle. Son portrait complétera
celui de Jean de Salisbury. Le sentiment qui semble le plus fon-
damental chez Pierre de Blois, c'est l'amour des lettres anti-
ques. Un Zoïle l'a traité de vulgaire compilateur, aussitôt son
indignation éclate. J'ai lu, réplique-t-il, c'est certain ; mais j'ai
compris et je me suis assimilé les nobles pensées ; et en cela j'ai
suivi les conseils des Saturnales et de Sénèque, aller, comme l'a-
beille, de fleur en fleur et avec les différents parfums recueillis
composer un nouvel élixir qui condense, dans une unité origi-
nale, toutes les diverses odeurs que l'on a rencontrées éparpillées
en une multiplicité infinie. Que les chiens aboient et que les porcs
grognent, je n'en ai cure et je continuerai à lire et à imiter les
anciens ; là, sera mon occupation et j'espère que le soleil ne me
(1) Sur le caractère de Pierre de Blois, voir Ach.Luchaire, Un diplomate,
Pierre de Bloift, notice lue à la réunion des cinq académies, 1908 ; sur sa bio-
graphie, voir l'introduction que M. M. Davy a mise en tête de son édition du
Traité de l'amitié chrétienne. Paris, 1932.
710 REVUE DES CaUBS ET CQJ?fFÊÎlE]>»CE3
verra jamais oisif. IN^ons soimmes couMne des Hjaios Miemtés mst
les épaules de géants ; si noms vayons plus toin,^ ©""est à eimx qme
nous le devons (1). Doit -on faire- reproeîie à VÊrgile d^avoïr
embelli son citant de qijelcpaies emprunts à Homièire ? Les
apôtres se sont enrichis des prophètes ; les Docteurs, des apôtres ;
et les Docteurs les plus récents de ceux qui les ont précédés ; Jé-
rôme s'est inspiré d'Origène, Augustin, d'AmhrO'ise, iVmltFOiise',
de Cicéron et Sénèque. Je suis en ho'nne co^mpagnie quand j'imite
les anciens ; et votre CcMmiEcius, à la Mie jalouse, n'a qu'a se'
taire (ép. 92).
Un bon grammairien est wai aigîe^ il dépasse t©us les auitres
oiseaux. Tel était Walter, qui vient de mourir ; le premier il aivait
su extraire des obscurs traités de Priseiem^ une pure et belle im-
mière ; c'"est un nouveau Moïse qui^ descendant des iénèbires ém
Sinaî, apporta aux hommes une gramm.aire écrite p^r îe dofïgt
même de Dieu. Cet homme extraordinaire est mQ;rt, ne le pfemaroJiQis
pas, car nous sommes tous semblables à Feau qui s" écoule saaœs
jamais remonter ; m.ais suivons les leçons de ce maître qui mjoiucrurti
en enseignant et enseigna en mourant (ép-. liâ>)-
Aussi Pierre s'efforce-t-il de ramener aux études un de ^s dis-
ciples qui voulait abandonner une laboiriemse paiix poiur une olsi^-
veté agitée et stérile. Le travail de Tesprit est le véritable repiosy,
c'est un repos qui ne laisse aucune amertune, et ap'rèsravoiir goûté
Tàme est plus riche et meiHeuire. Tu veux t'adoinne-r à la piauress.^
prends garde, tu éto'nSes la vertu et noiuarTÊroarguieiL C'est la voie
qui conduit à l'enier, car, uie Foublie pas^ ceux qui refuseait de
travailler avec les hommes, travaillero'nt avec les démo.ns (épi. 9
Ce n'est pas à dire que Pierre approiuve toius les progrès q^-.
avaient été réalisés au xir® siècle ; il se réjo'uit certes que des pro*-
fesseurs de grammaire, presque impossibles à trourvei dans les
campagnes au début du sièeie(2), soient devenus- très nHDimilWe;uœ ;
mais il répro-uve les snbtïHtés dialectiques et les r^eclierclies enmpî-
(I) Cetta image, (ja' illtistra Pascal, sembfe avoir éM um leui e:Qmmmm am
xii« siècle ; aous l'avons égafemeat trouvée cfiez- AtfeliajTii die Bat&L
(S) Guibert de Nogent écrit, (fans l' histoire die sa vie ( E, 4) cpne, «Bmajainili sea
enfance, très grande était la rareté des maîfees de ar'-îHiTîî&iire r ani'^aitT^'-iiiire^
dans la préface de son histoire dès Croisades, il -i "' ai
se livre avec fureur à 1" étude de la .grammaire •«
croissant des écoles en rend Taccès facile aux t., .: ,_ . . .^ _:, .:. j.. ID
est vrai que la moralité, au mcins des femmes, ELavaii pas progresse ciasaime;
les études. La pudeur et l'honnêteté sont à peu près tiujparues- r. les flemmes
sont devenues coquettes, elles portent de grandes manches et dés souiEjqîs
dont la pointe se recourbe, à la mode de Cordoue* .^vDir dies amanitsy e''ffisft
pour elles une g-Iotre [HisL de ma et*,. E, li).
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 711
riques ; pour lui la science profitable est celle de Cicéron, non celle
des imagesdu monde, desbestiaires ou deslapidaires. Aujourd'hui,
nous dit-il, après Jean de Salisbury (ép. 101), on veut acquérir la
science sans effort, et surtout une science qui vous apporte gloire
et profit. Aussi recherche-t-on des questions subtiles pour
leur subtilité même, oubliant le mot de Sénèque qui nous assure
que rien n'est plus haïssable qu'une subtilité qui n'est que subtile.
Nos jeunes savants d'aujourd'hui imitent Icare et ils s'englou-
tiront dans les flots. On les entend parler du point, de la ligne,
delà superficie, de la quantité de l'âme, du destin, du hasard
et du libre arbitre, de la matière et du mouvement, des principes
des corps, de l'infinité de l'étendue ou de sa divisibilité ; on deman-
de ce qu'est le temps, le vide, le lieu, le même et le divers, le divisé
et l'indivis, la substance et la forme de la voix, l'essence des uni-
versaux, les marées de l'Océan, les sources du Nil, les secrets ca-
chés de la nature ou les premiers commencements des êtres (1).
Toutes ces questions exigeraient une intelligence éminente, elles
sont au-dessus des forces moyennes. Les anciens étaient plus sa-
ges ; ils commençaient par une étude sérieuse de la grammaire ;
ce qui leur permettait plus tard d'acquérir des connaissances so-
lides. Sans grammaire, dit César, impossible d'être prudent ou
éloquent, et Cicéron veille à ce que son fils s'initie à l'art gramma-
tical. Ne cherchons pasà faire autrement que les anciens, c'est par
eux seuls que nous pouvons passer des ténèbres de l'ignorance à la
lumière de la science. Pierre de Blois termine en énumérant toutes
ses lectures ; il a lu Horace, Trogue-Pompée, Joseph, Suétone, Tite
Live ; chez tous il a pu recueillir quelque fleur odorante. La con-
quête de la science est une entreprise de longue haleine ; ne vous
impatientez pas si vous ne progressez que lentement ; avant d'at-
teindre les sommets, nous assure Philologie dans les noces de Mer-
cure, il est nécessaire de se défaire des sciences inutiles. Voilà ce
qu'oublient les jeunes clercs d'aujourd'hui (ép. 101).
Un chrétien ne compromet-il pas son salut éternel par des étu-
des trop profanes ? Certains théologiens ne craignaient pas de
l'affirmer et ils bannissaient toute lecture d'un auteur païen. Pierre
concède que cette étude ne doit pas être exclusive. A un maître
de Paris, il reproche vivement de consacrer sa vie à des études
profanes ; il est vrai que ce maître avait critiqué la vie des clercs
(1) De eodem eî divprso, est le titre d'un traité d'Adelard de Bath, et les
autres questions, atomes, marées et sources du Nil, sont abordées par Guil-
laume de Conches.
712^ REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
courtisans ; vous êtes, écrit-il, un vieillard puéril, puisque vous
avez les mêmes occupations grammaticales que les jeunes gens,
et vos dieux sont Priscien et Tullius, Lucain et Persée ; votre
mort approche ; souvenez-vous que le Dieu devant qui vous allez
paraître est le dieu des sciences et qu'il abhorre la philosophie des
païens (ép. 6). Ces paroles virulentes s'adressent à un savant que,
sans doute, Pierre n'aimait pas ; mais elles se concilient très bien
avec l'amour des belles-lettres ; et voici ce que notre auteur écrit
dans une autre lettre (ép. 8): « D'après leDeutéronome(c. 22), une
captive de guerrre, dont la beauté plaît, peut être légitimement
prise pour épouse, à condition qu'au préalable ses cheveux et ses
ongles soient coupés et qu'elle ait abandonné le vêtement des es-
claves. Si dans les écrits des gentils, je trouve quelque pensée qui
me plaise, je puis, après l'avoir dépouillée des factices beautés ver-
bales, me l'assimiler et lui faire engendrer dans l'église des en-
fants spirituels. Dans ton champ tu trouves un oiseau qui couve,
le Deutéronome ne t'ordonne-t-il pas (c. 22) de prendre les œufs
ou les petits et de laisser partir la mère. C'est ainsi que nous devons
agir vis-à-vis les écrivains païens : prenons leurs enfants, et lais-
sons-les à leur infidélité. Une herbe guérit, vas-tu t'inquiéter du
jardinier qui l'a fait pousser ? Une pensée est vraie et bienfaisante,
savoure-la sans te préoccuper de son origine ».
Sa conscience ainsi rassurée, Pierre de Blois conseille aux jeunes
l'étude des belles-lettres et lui-même s'y livre avec ardeur. Il croit
y réussir et ce succès lui donne une très grande fierté ; par ses let-
tres son nom sera immortel et ce sera justice, car peu d'écrivains
sont aussi bien doués que lui, il est capable de dicter trois lettres
tout en écrivant lui-même une quatrième missive, or Jules César
seul a pu faire ce tour de force (ép. 92). Pierre de Blois, dès qu'il
parle de son talent littéraire, manifeste une vanité naïve et tou-
chante.
L'étude exige paix et liberté, donc elle est incompatible avec le
mariage ; et pour établir que le savant doit rester célibataire,
Pierre de Blois, avec tous ses contemporains, fait appel au petit
livre de Théophraste : une femme, c'est une chaîne pour le mari.
Vois tous les objets qui lui sont nécessaires : riches toilettes, bi-
joux, litières et nombreuses servantes. Le soir elle te fatigue de
son babillage et la nuit elle se plaint : je n'ai plus rien à me mettre,
mes compagnes sont mieux habillées et elles me regardent avec
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 713
mépris. Pourquoi as-lu parié si longtemps avec la voisine et que
viens-tu de dire à la petite servante ? Ajoute que tu prendras
femme au hasard, sans choix ; on éprouve un cheval, un âne ou un
bœuf avant de l'acheter ; une femme, non, crainte qu'elle ne dé-
plaise avant le mariage.
Si tu prends femme, c'est fini de ta tranquillité. Laisses-tu entrer
les marchands d'étoffes ou les diseurs de bonne aventure, tu
mets le diable chez toi; leur fermes-tu la porte, tu es un tyran.
Mais c'est pour avoir des héritiers ou être soigné durantta vieilles-
se,que tu te maries? D'abord seras-tu jamais certain que ces en-
fants sont à toi et puis rappelle-toi que les meilleurs héritiers que
nous puissions avoir, ce sont nos amis ; ceux-ci nous les avons
choisis librement et sagement, tandis que les enfants nous sont
imposés par le sort aveugle. Les anciens détournaient dumariage,
ils étaient des sages. Une femme, écrit Hérodote, dépose la pu-
deur avec ses habits. Toutes les tragédies d'Euripide, assure
saint Jérôme, sont une longue malédiction contre les femmes, et
Epicure affirme que le sage, d'ordinaire, ne doit pas se marier.
Un certains Pacuvius se lamentait, car il s'était marié trois fois
et chacune de ses femmes s'était pendue à un arbre du jardin:
« Ne pourrais-tu pas me donner une bouture de cet arbre pré-
cieux », lui répondit un ami. Vraiment, toi aussi qui es assez
fou de vouloir te marier, tu aurais besoin d'une bouture de
l'arbre (1).
Pierre de Blois n'est pas sans soupçonner plus ou moins cons-
ciemment, que cet idéal de savant solitaire n'est guère conforme
à l'Evangile. Aussi fait-il un restriction : Je ne parle pas des noces
chrétiennes qui sont le grand symbole de l'union du Christ et de
son Eglise, mais des noces sacrilèges que, toi qui es clerc, as l'in-
tention de perpétrer. Chose plus étonnante encore, tu veux te
marier, toi qui excellais dans l'étude et dont l'enseignement était
célèbre (ép. 79). Cette restriction pouvait mettre Pierre de Blois
en règle avec la lettre de l'orthodoxie, mais elle ne rendait cer-
tainement pas sa pensée plus chrétienne. Notre mandarin des
lettres n'a même pas soupçonné les exigences du christianisme,
et son aveuglement est, hélas, partagé par presque tous les écri-
vains du siècle. Pour lui, le but de notre vie terrestre n'est pas
d'aimer et de servir utilement nos frères, c'est de cultiver jalou-
(1) Nous avons cité à nouveau ces lignes, afin de bien montrer que le petit
livre de Théophraste était devenu, au xii» siècle, un véritable lieu commun
chez tous les écrivains. Tous le copiaient inlassablement.
714 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sèment notre propre personnalité, et si nous parvenons à réaliser
une haute perfection, nous serons devenus des demi-dieux et les
autres devront nous servir. Posséder la science et être libre de
toute chaîne matrimoniale, c'estune noblesse qui donne des droits;
pour l'Evangile, cette noblesse aurait entraîné des devoirs.
Imbu de sa science, Pierre de Blois juge avec sévérité toutes
les classes de la société : Voici les docteurs en droit civil, ils sont
infatués de leur science creuse ; moi aussi, j'ai étudié à Bologne
et j'ai été un instant ébloui par les textes du Code et des
Digestes, mais j'ai vite compris le danger que ces études
représentent pour un clerc. Nous n'avons qu'à regarder autour de
nous, aussitôt les ravages du droit civil apparaissent. Les avocats
devraient défendre gratuitement la veuve et l'orphelin, en fait,
ils vendent leur science et, par avarice, ils suscitent des querelles,
brouillent les époux, dilapident les héritages (ép. 26).
La place des clercs n'est pas davantage àlacour. D'abord la vie
y est trop pénible, le roi d'Angleterre est toujours en voyage, aussi
le coucher des étapes et la cuisine ambulante ont raison des san-
tés les plus solides. Puis la cour est le lieu privilégié des intrigues,
les courtisans se j alousent et ils se dressent, sous des dehors polis,
les embûches les plus cruelles. Un clerc ne doit avoir souci que des
vérités éternelles, et il déchoit quand il se plonge dans les affaires
temporelles (ép. 14). Ces lignes, Pierre de Blois dut les écrire dans
un moment de mauvaise humeur, sans doute après un repas que
n'égayait pas le doux vin de la Loire ; dans une autre lettre (ép.
150), il adoucit ses jugements. J'étais malade, dit-il aux|clercs de
la cour d'Angleterre, quand je vous envoyais ma lettre trop
dure. Votre vie est dangereuse et vous n'atteindrez pas facile-
ment les sommets de la perfection, mais, à défaut de la con-
templation, vous vous consacrez au bien public, c'est une
noble tâche. Je reconnais qu'il est saint d'assister le seigneur roi.
Le roi est l'oint du Seigneur, et il n'a pas en vain reçu le sacre-
ment de l'onction royale « comme en font foi la disparition de la
peste du bas ventre et la guérison des scrofules {!). En outre,
des clercs peuvent, à la cour des rois, défendre efficacement les
intérêts de l'Eglise. Aussi je ne condamne pas les clercs courtisans,
(1) Defeclus inguinariae pesîis, el curalio scrophularum. « Ainsi Henri II
guérissait les scrofuleux. On attribuait également à sa vertu royale la dispa-
rition d'une peste s'atlaquant à l'aine. Nous ne voyons au juste à quoi ces
derniers mots font allusion ; peut-être à une épidémie de peste bubonique
qui aurait, croyait-on, cédé à l'influence merveilleuse du roi ». Marc Bloch,
les Rois iliaumalurges, p. 42. Strasbourg, 1924.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 715
je ne pousse personne dans cette voie, mais je n'en détourne
personne.
Quand Pierre de Blois parle des chevaliers, sa plume se fait plus
dure et il ne rétracte rien. Ils sont devenus de vrais brigands. Ils
n'ont cure de la discipline militaire que Végèce a si bien exposée,
et les serments solennels qu'ils jurent devant Dieu ne les gênent
en rien dans leurs pillages. Autrefois, ils juraient de ne jamais
fuir et de donner leur vie pour le salut de la république ; aujour-
d'hui, ils reçoivent leur épée des mains du prêtre et ils promettent
de s'en servir pour défendre l'Eglise, pour protéger l'orphelin et
punir les méchants. En fait, ce sont eux les méchants ; dès qu'ils
ont ceint leur armure, ils se précipitent sur les christs du Seigneur,
pillent les monastères et les évêchés, bref dépouillent le Crucifié
(ép. 94). Ce sont des pillards, et non des soldats ; aussi sont-ils
beaucoup plus soucieux d'emmener à la guerre des casseroles et
des barriques de vin, plutôt que de bonnes armes. Quand ils se
reposent de leurs brigandages, ils ne savent pas occuper leurs loi-
sirs par les exercices qu'ont recommandés tous les experts en l'art
militaire, Végèce et César, ils préfèrent le jeu et la chasse ; ces
deux distractions, ou pour parler comme Pierre de Blois, ces deux
vices sont particulièrement haïssables, car ils sont la négation
même d'une vie raisonnable.
La chasse était devenue une passion tyrannique en Angleterre
et une source inépuisable de misères, car les chevaux et les meutes
du seigneur détruisaient en quelques instants les récoltes du vi-
lain. Pierre de Blois, avec Jean de Salisbury, ne se lasse pas de re-
venir sur les hontes de la chasse, et il s'efforce d'en détourner
les évêques et les nobles.
Vous perdez votre temps à la chasse des oiseaux, écrit-il à un
archidiacre ; ce n'est pas là une occupation digne d'un clerc. Que
les rois ou les seigneurs s'occupent à ces futilités, soit, ils ne sa-
vent ou ne peuvent jouir des consolations que donne la science;
mais vous, vous avez les livres qui vous attendent. Ne les méprisez
pas, crainte qu'un jour Dieu ne vous méprise. Dominez les ani-
maux, c'est dans l'ordre, ils ont été créés pour l'usage de l'homme ;
mais si vous les tuez par plaisir, vous vous révoltez contre l'ordre
du monde (ép. 61).
La chasse n'est pas convenable pour un jeune évoque, à plus
forte raison pour vous qui avez 80 ans, écrit-il à Gautier, évêque de
Roffe. Vous savez qu'on s'est plaint au pape de votre conduite,
vous négligez votre diocèse pour vous livrera votre plaisir. L.isez
l'Ecriture, les hommes qu'elle maudit, Nemrod ou Esaù, ont été
71& REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
des chasseurs ; instruisez-vous près desGrecs qui attribuaient l'in-
vention de la chasse à la race perfide des Thébains ; c'est qu'ils
savaient que cet exercice brutal mène à l'ivrognerie et à la débau-
che. Je connais des saints qui ont été pêcheurs, dit saint Jérôme,
aucun qui ait été chasseur (ép. 56).
L'absurde passion de la chasse conduit à tous les crimss ; au-
cune immunité n'arrête les chasseurs et les champs ecclésiastiques
sont piétines et saccagés. Les pauvres sont ruinés et nul ne peut
les préserver car la loi protège odieusement le chasseur; et qui-
conque est soupçonné de détruire le gibier est cruellement puni.
Les membres que la nature nous a donnés pour engendrer sont
tranchés, les yeux crevés, les pieds et les mains coupés et l'homme,
qui a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, est mutilé et
devient une honte pour le Créateur. Vraiment, la chasse est de-
venue aujourd'hui la grande prévaricatrice ; des évêques et des
seigneurs, elle fait des brutes.
Il est rare que l'on sente sous la plume de notre auteur un ac-
cent de pitié humaine et on est heureux de constater que les mi-
sères qu'entraînaient les chasses seigneuriales ne l'aient pas laissé
insensible. Ce fin lettré est parfois ému par la souffrance des pe-
tits. 11 a eu encore pitié du pauvre qui vole pour satisfaire sa faim ;
ce malheureux est condamné à mort, c'est cruauté; les juges de-
vraient tenir compte des nécessités urgentes qui excusent ce petit
vol. La loi de Moïse était plus humaine, car ellenecondamnait le
voleur qu'à une restitution ; nos rois sont trop durs et ils devraient
écouter Salomon qui nous assure que c'est faute vénielle de voler
un pain pour satisfaire sa faim !
Vue dernière thèse achève de caractériser la morale de notre
auteur, l'absolue liberté de l'Eglise. Pour lui TEglise est la réu-
nion des clercs, donc elle se place au-dessus de toutes les sociétés
humaines, et elle doit demeurer pleinement indépendante, sans
subir aucune obligation vis-à-vis des rois ou des seigneurs. Les rois
d'Angleterre et de France demandent aux évêques des contribu-
tions pécuniaires afin de subvenir aux frais de la Croisade ;
c'est inique, et Pierre deBlois exhorte ses amis à refuser (ép. 121).
De toute antiquité l'Eglise est libre, et l'Evangile nous as-
sure (Math., 17) que les chrétiens sont des enfants libres. Or elle
devient esclave si elle est chargée par les exactions et les oppres-
sions des puissants de la terre ; un digne fils de l'Eglise doit pré-
{l)De in.'ilitul. episcopi. Mg. 1108 et 1110.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIECLE 717
férer la mort à la servitude. Nous pouvons alléguer l'autorité de
Sénèque qui nous assure que la paix due à Catilina et à Sylla fut
plus néfaste qu'une guerre, le peuple subit alors de ces tyrans
plus d'exactions que d'un ennemi. Obtenir la paix du roi Richard
par quelque offrande pécuniaire, c'est reconnaître l'injustice; la
mort est préférable.
La morale de Pierre de Blois est celle d'un lettré nourri de la
lecture des anciens. Parfois, dans ses lettres, on sent passer
comme un souffle stoïque. Voici ce qu'il écrit à une reine qui a
perdu son mari et son fils (ép. 180) : «Entraînésparla roue mobile
du temps, si quelque malheur survient ils ne s'étonnent ni ne s'é-
meuvent, ceux dont l'âme est dominée par le véridique jugement
de la raison. Ils savent en effet que rien ne peut être stable qui est
bâti sur un sable mouvant. Aussi, voulant se mettre à l'abri des
coups de la fortune, ils ont établi leur âme dans la noble disposi-
tion de tout supporter avec calme, ni l'adversité ne les abat, ni
la prospérité ne les réjouit. Une telle grandeur est à louer, par elle
l'homme demeure toujours égal à lui-même, et les événements
extérieurs ne peuvent rien sur lui. »
Stoïcisme et christianisme se confondaient un peu dans la
pensée de Pierre de Blois ; et aussi célibat et science. Le clerc ne
doit pas prendre un contact, toujours impur, avec la matière, —
rappelons-nous comment se transmet le péché originel, — il doit
rester vierge afin de rester libre et de pouvoir se consacrer tout
entier à l'étude des sciences. Les clercs atteignent par leur éloi-
gnement du mariage une dignité éminente, et ils forment une
caste privilégiée. A eux, tout est dû, et ils n'ont que l'unique de-
voir de mener sur terre la vie divine des philosophes. C'est un lien
qui les rattache en haut, au-dessus d'eux, non en bas, aux pau-
vres laïcs qui peinent comm.e les vilains ou pillent comme les che-
valiers, parce qu'ils ignorent le pourquoi des choses. Dans la vir-
ginité, dans la science, Pierre de Blois a vu une perfection qui
fonde des droits.
Pierre de Blois a écrit un traité de morale intitulé : Traité de
Vamilié chrélienne el de V amour de Dieu ci du prochain (1). La
(1) Edité et traduit par M. M. lOavy. Pari.-;, 1932. C'est à cette édition
excellente que nous renvoyons, et dont nous citons la traduction.
718 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
doctrine de cet opuscule ne modifie pas la morale qui se dégage
des lettres, mais elle la complète.
Dans le prologue, notre auteur réfute les objections qu'il pré-
voit ; on dira que je ne suis qu'un compilateur des textes antiques ;
le reproche avait dû lui être fait, car il en parle dans une de ses
lettres (ép. 92) ; dans le traité il fait la même réponse :
comme on le lit en plusieurs endroits du livre des Saturnales et des Lettres
de Sénèque à Lucilius, nous devons imiter les abeilles. Celles-ci, grâce à l'art
merveilleux de la nature, ayant transformé les fleurs en sucs divers, leur
infusent, par une propriété de leur haleine, une nouvelle saveur et une très
grande vertu (p. lOI).
C'est ce que Pierre va faire, et ses ennemis n'ont aucun motif de
le critiquer ; s'ils sifflent comme des serpents, c'est qu'ils sont
jaloux.
Puis notre auteur commence l'éloge de l'amitié ; il le fait avec
élégance, car il ne se dépouille jamais complètement du rhéteur,
et aussi avec cœur. Comme les anciens, il goûte fort l'amitié; déjà
il avait montré une charmante sensibilité dans ses lettres. Les
chanoines de Chartres lui ont fait un affront et, pour apitoyer le
doyen du chapitre, il écrit ces jolies phrases (ép. 149) :
sans amis, toute pensée m'est ennui, toute action une peine ; la terre est
un exil et la vie un supplice. Qui me fait vivre, sinon mes amis ? Sans leur
soutien vivre serait pour moi mourir.
Tous les auteurs, sacrés et profanes, anciens et modernes, sont
cités un peu pêle-mêle et viennent témoigner en faveur de
l'amitié ; l'amitié est douce et féconde ; elle n'est ni cupide ni
déshonnête, elle est discrète, elle est patiente. Comme toutes les
choses précieuses elle doit être entretenue avec sollicitude ; aussi
veillons à ce que
la joie soit dans notre conversation, la gaieté sur notre visage, la douceur
dans notre caractère et qu'il existe dans l'expression de nos regards un cer-
tain charme bienveillant et agréable. Qu'il y ait, en effet, en toutes choses
honnêtes, un don et un échange fréquents des secrets et une complaisance
réciproque pour les désirs de chacun (p. 195).
Pierre de Blois, on le voit, sait à l'occasion compléter les cita-
tions des auteurs classiques par son expérience de diplomate. Il
sait aussi christianiser l'amitié qu'il célèbre.
Les philosophes grecs avaient eu de l'amitié une conception
très aristocratique, elle était le sentiment délicat qui ne peut fleu-
LES IDÉES MORALES DU XII'' SIÈCLE 719
rir que dans le commerce de quelques individus d'élite ; l'amitié
ne peut exister qu'entre peu d'individus, et même qu'entre des
disciples de la noble philosophie. Pierre de Blois universalise
l'amitié et il l'identifie avec l'amour des hommes.
L'amitié, nous dit-il (p. 145), tire son essence de la plus haute des réa-
lités, Dieu. C'est Dieu, en efïet, qui a imprimé les premiers sentiments de
l'amitié dans les esprits des hommes ; l'usage et l'expérience l'ont ensuite
accrue ; enfin l'autorité de la loi l'a sanctionnée. C'est pour faire participer
les êtres à son amour que Dieu les a créés et il leur a prescrit à tous de se
tenir par le même lien de l'amitié ;
Les créatures cesseraient d'être bonnes « si elles n'étaient mu-
tuellement unies par une sorte de pacte d'amour ». Dans ces der-
nières lignes, Pierre dépasse la pensée antique, ou, pour parler plus
exactement, il s'oppose nettement à elle et il retrouve, instruit par
toute l'école augustinienne, l'idée fondamentale du christianisme.
Pour Aristote, — et quand il s'agit du moyen âge on peut bien
le prendre comme le type des philosophes antiques, car sa pensée,
même avant dêtre littéralement connue, filtrait à travers de mul-
tiples écrits arabes ou stoïciens et influençait déjà les esprits occi-
dentaux,— la perfection suprême c'est l'intelligence; sous le
ciel pur de la Grèce les philosophes ne pouvaient concevoir le
parfait que sous forme de lumière. Dieu est une pensée qui se
pense et qui ne pense qu'elle seule ; le dieu d'Aristote est solitaire
et il cesserait d'être parfait s'il connaissait des êtres inférieurs à
lui ; aussi ignore-t-il le monde qui gravite au-dessous de lui. Par
sa perfection même, il est enfermé en lui ; être parfait, c'est se
suffire.
A l'opposé, dans les bas fonds de l'univers s'agite la matière ;
une inquiétude perpétuelle la tourmente et aucune forme ne peut
la saisir avec assez de fermeté pour la fixer dans un degré stable
d'être. Elle est désir toujours inassouvi, elle est essentiellement
amour.
Entre ces deux extrêmes, l'acte pur et la puissance pure, se
hiérarchisent la multitude des êtres qui sont un mélange d'in-
fini et de fini, d'inachèvement et de perfection. Certainsont même
le pouvoir de posséder, grâce à la connaissance, la réalité idéale des
autres êtres ; ils sont et eux-mêmes et autrui. L'homme le plus par-
fait des vivants terrestres, connaît tout ce qui existe, il porte en
raccourci le monde entier en son esprit. L'intelligence ne fait pas
sortir l'homme de lui-même, au contraire par elle l'homme s'in-
corpore l'univers. Un philosophe omniscient est un dieu terrestre
720 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
qui condensant tout en soi se suffit pleinement et n'a pas à mendier
sa perfection hors de lui.
Est-ce par la volonté que l'homme va pouvoir sortir de soi-
même ? Pas davantage. L'homme se sent incomplet, il cherche
donc son achèvement ;il désire, il aime les biens dont il sent en lui
le vide. Par cet amour, l'homme semble un instant sortir de lui,
mais ce n'est qu'une illusion ; s'il aime ce n'est pas pour s'élever,
ce n'est pas pour se transformer en un être supérieur à lui; c'est
tout simplement pour acquérir ce qu'il n'a pas encore, et par là
devenir pleinement lui-même. Bref, dans la philosophie péripatéti-
cienne, il n'est de véritable amour que de soi-même. Aimer c'est
adhérer à soi.
Pierre de Blois a de l'amour une notion complètement opposée ;
il ne se rattache, ni de près ni de loin, au courant aristotélicien ;
son maître c'est saint Augustin (1). Ce n'est pas l'intelligence qui
constitue, pour lui, la perfection fondamentale de l'être ; c'est
l'amour. Il place l'amour au cœur le plus intime de la réalité et
un être n'existe que parce qu'il aime et dans la mesure où il aime.
Etre et aimer sont synonymes. Donc un être isolé et solitaire ne
peut exister, car il ne pourraitaimer.C'est parce qu'il veut aimer
et qu'il ne peut pas ne pas vouloir aimer, que Dieu ne peut rester
seul et qu'il sépanouit en trois personnes égales : « il ne conve-
nait pas que Dieu fiât solitaire ou qu'il n'eiit pas de compagnon
de sa béatitude » (p. 439). Si le mot expliquer a encore une signi-
fication quand on parle des profondeurs ineffables de la vie divine,
on peut dire que c'est l'amour qui explique la génération du Verbe
et la procession du Saint-Esprit.
C'est l'amour encore qui nous fait le mieux comprendre pour-
quoi Dieu, dont la vie intime était déjà un éternel échange d'a-
mour, a voulu poser hors de lui des êtres semblables à lui. Ce n'est
pas le désir d'être loué par des créatures, — ce qui supposerait,
soit dit en passant, une gloriole un peu puérile chez le Dieu créa-
teur, — qui a poussé l'Etre infiniment bon à créer ; c'est l'antiour.
Les trois Personnes divines n'ont pas voulu être les seules à jouir
de leur bonheur et elles ont appelé à l'existence les anges et les
hommes afin que ces créatures intelligentes puissent, elles aussi,
jouir des félicités divines.
(1) Sur la notion augustinienne de l'amour, voir Max Scheler, Amour ei
connaissance, p. 160-181 ; étude publiée dans le livre : Le sens de la souffrance ;
trad. fr., Paris, 1936.
LES IDÉES MORALES DU XII^ SIÈCLE 721
Pourquoi une faveur si grande, si gratuite, si inouïe d'avoir été créé à son
image et à sa ressemblance, sinon pour que tu aimes ce qui te ressemble et
que tu lui deviennes semblable, aimant de retour celui qui t'a prévenu d'un
amour gratuit (p. 359).
L'amour est la réalité fondamentale et il mesure le degré de
perfection que chaque être possède ; il est faible chez les êtres in-
férieurs, à peine même est-il reconnaissable, car il est étouffé par
les préoccupations de l'individu par ses désirs, par ses appétits ;
il n'apparaît sous son vrai jour que chez les individus, suffisam-
ment libérés des esclavages corporels pour être devenus capables
de sortir d'eux-mêmes et d'aimer d'autres êtres. L'amour, tel
que l'entend Pierre de Blois, est celui dont saint Augustin s'est
fait le théoricien et que devaient défendre avec tant d'éclat cer-
tains docteurs du xiii® siècle, tels Alexandre de Halès, Jean Pierre
Olivi et Raimond Lulle.
Max Scheler a montré lumineusement avec Laberthonnière, les
nombreuses et capitales conséquences d'une semblable doctrine
de l'amour; conséquences psychologiques ; comprendre n'est plus
s'incorporer, par une species quelconque, le forme des êtres exté-
rieurs ; c'est répondre à un appel qu'autrui vous fait entendre
au foud de vous-même ; mais pour entendre il faut déjà être prêt
à aimer. L'amour est à la racine de toute connaissance. Consé-
quences morales : devoir, justice, tous ces mots expriment les
exigences que nos semblables et Dieu ont le droit de faire valoir ;
tous les êtres nous sollicitent à devenir, avec eux et par eux, des
personnes plus humaines, c'est-à-dire plus raisonnables et plus
libres. Conséquences sociales : plus un homme est parfait et plus
il doit aimer; un bon chef est celui qui aime davantage ses frères;
pour lui, commander ne consiste pas à construire avec une ma-
tière humaine des temples dédiés à sa propre gloire ou à la gloire
de quelque idole nationale, c'est aider les faibles à s'élever au-
dessus de ce qu'ils sont présentement et à devenir des hommes
vraiment responsables.
Pierre de Blois n'a certainement pas soupçonné les conséquences
innombrables de sa conception de l'amour. On peut même sou-
tenir que l'ensemble de sa vie était en opposition avec elle; il ne
cherche jamais à sortir de lui ; au contraire, il y rentre et s'y en-
ferme. De sa plume s'échappent parfois quelques cris de pitié, sur les
vilains ruinés par les chasses ou les affamés condamnés à mort pour
le vol d'un morceau de pain ; mais ces élans ne sont que passagers.
Ordinairement il parle et il pense comme un sage antique qui se
complaît en soi ; il semble planer indifférent au-dessus des événe-
46
722 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
ments et mettre toute sa noblesse dans une pensée savante,
sans attache avec les dures réalités de la famille et du travail.
S'il redescend sur terre, ce qui lui arrive assez souvent, car il est
susceptible comme l'ont été et le sont presque tous les hommes de
lettres, il prononce alors des paroles dures et hautaines. Or peu de
sentiments sont plus opposés à l'amour augustinien que l'impassi-
bilité stoïcienne ou le mépris aristocratique. Toutefois, malgré
toutes ces déficiences personnelles, Pierre de Blois a conservé in-
tacte la théorie augustinienne ; la semence n'est pas perdue, et
bientôt elle lèvera. Saint François d'Assise, au début du xiii^
siècle, saura faire éclore toutes les aspirations vers un amour
noble et vrai, C|ui étaient éparses et aném^iées dans les romans
courtois ou les laborieuses dissertations des rhétoriqueurs.
France - Allemagne - Italie
(1859-1903)
par Henry CONTAMINE,
Professeur à VUniuersité de Caen.
V
Pour la Revanche, par l'Empire.
L'inauguration d'une statue à Casablanca, des funérailles di-
gnes d'un duc de Lorraine à Nancy, renouvelées à Rabat avec une
magnificence plus cliatoyante, la présidence d'une exposition qui
semblait lui appartenir, une abondante littérature qu'ont enrichie
les œuvres d'un Maurois, d'un Ghevrillon, des Tharaud, tout cela
chante la gloire de Lyautey, et semble en faire le symbole de l'em-
pire colonial français en ces années où, l'œuvre de pacification
intérieure à peine achevée depuis 1934, il est menacé de l'extérieur
par de redoutables convoitises. Le maréchal n'a pourtant jamais
été qu'un exécutant, même aux alentours du 1^"" août 1914.
quand s'est posée la question du rapatriement des troupes du Ma-
roc. Etudions ce cas particulier à titre d'exemple : la légende veut
que, spontanément, le résident-général ait offert d'envoyer com-
battre en France plus de bataillons qu'on ne lui demandait ; mais
des documents irréfutables montrent que c'est le ministre de la
Guerre, Messimy, qui a voulu le départ de ces unités, et que le mé-
rite de Lyautey n'a été que de concilier les justes exigences de son
chef avec les nécessités de la protection du Maroc. Or plusieurs
des dépêches parties de Paris à cette occasion sont signées du
sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de cette époque,
Abel Ferry.
Ferry. Un nom qui n'a pas le rayonnement de celui de Lyautey.
Un nom qu'on trouve dans les manuels d'histoire ou sur le fron-
ton de quelques groupes scolaires. II y avait un croiseur qui s'ap-
724 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
pelait « Jules-Ferry ». Quand il a été frappéparla limite d'âge, en
même temps que ces « Ernest-Renan», «Jules-Michelet », « Waldeck
Rousseau » dont les noms se lisaient étrangement sur les bérets
de nos marins, on n'a pas remarqué que Ferry renfermait d'au-
tres résonances. On vient démettre en chantier un «Clemen-
ceau » : est-ce pour rappeler que le « Tigre » ne voulait pas du pro-
tectorat tunisien ? Que, face à l'Allemagne, on donne le nom du
vieux « Père la Victoire » de 1918 à tel ouvrage de la ligne Maginot,
j'y applaudirai. Mais le Vendéen qui passa ses dernières années
sur la côte de son pays natal, face à l'Océan, n'est point l'homme
de notre grandeur maritime et coloniale, qui doit tant, au
contraire, à l'action de Ferry, ce Vosgien.
Car ce nom de Ferry, tellement moins évocateur pour nos con-
temporains que celui de Lyautey, c'est aussi le nom d'un Lorrain,
et non point d'un Lorrain d'occasion, fils d'un père comtois et
d'une mère normrande comme le maréchal, qui rachetait, il est vrai,
cette sorte de bâtardise parle fait qu'il était né dans une maison
de la Carrière, entre la place Stanislas et l'ancien palais des ducs.
Ferry, c'est un nom gravé dans le marbre sur une tombe du cime-
tière de Saint-Dié : Jules Ferry, 1832-1893, et plus bas, Abel Ferry,
le secrétaire d'Etat de 1914, député des Vosges, mort pour la
France. Pas de croix, les obsèques du président du Sénat de 1893
ont été civiles, et il faut reconnaître que cela explique, en partie,
l'oubli dont son nom semble menacé. Ilétait de ces déistes laïques,
de ces fidèles d'une religion sans dogmes, dont les tendances, jadis
objet de controverses et d'adhésions passionnées, n'intéressent
plus guère notre époque. Plus d'anathèmes, plus de réfutations ;
pis que cela, l'indifférence. Il est permis de dire que le legs spirituel
de ces hommes a été assez mince. L'école primaire publique, qui
leur doit sa forme actuelle, dissimule mal qu'elle les considère com-
me trop bourgeois. Us étaient adversaires déterminés de la lutte
des classes, partisans convaincus de la nécessité d'une étroite
solidarité nationale. Or ils pensaient que le clergé, dépendant d'un
pontife qu'ils considéraient comme un souverain étranger, consti-
tuait un obstacle à l'unité. C'est pourquoi ils voulaient lui substi-
tuer l'instituteur, promu à la dignité de prêtre destempsnouveaux.
Cette œuvre de patriotisme total fut ébauchée lors de la création
des bataillons scolaires, ces « balillas » de la France républicaine
de 1880. Mais les nécessités de la politique quotidienne, l'impossi-
bilité d'arriver à l'unité laïque, l'existence de courants religieux
échappant à l'action des apôtres de lafoipositiviste,quin'avaient
pas le tempérament d'un Hitler, tout cela amena l'équilibre, as-
FRANXE-ALLEMAGNE-ITALIE 725
sez paradoxal, auquelnous commençons à nous habituer, équilibre
que caractérisent telle réception d'un cardinal-légat par un mi-
nistre franc-maçon, tel panégyrique de Pie XI prononcé devant
la Chambre la plus à gauche qui ait jamais siégé au Palais-Bour-
bon. Ferry n'avait pas prévu cela ! Il est vrai que son actuel suc-
cesseur à la présidence du Sénat passe pour être resté orthodoxe,
c'est-à-dire aussi laïque que patriote, aussi patriote que laïque.
Pour comprendre le plus grand des trois Jules, — Jules Favre
et Jules Simon complétant la trilogie républicaine, — peut-être
faut-il connaître Saint-Dié. C'était, — et c'est encore, car rien
n'y a changé, ni les lieux, ni les hommes, ni les opinions, — une
petite ville de tissage, largement étalée au pied d'un ensemble
formé d'une cathédrale de grès rouge, d'un cloître ogival, d'une
église carolingienne et d'un évêché dont la loi de Séparation fera
un collège de jeunes filles, le collège Jules-Ferry, inévitablement.
Voici la maison natale de l'homme d'Etat, et sa statue, monument
d'une pauvreté de gont caractéristique de la fin du xix^ siècle.
Voici, dans la rue Thiers, — Thiers, le libérateur du Territoire,
l'orléaniste qui a pris les républicains sous son patronage, —
l'étroit couloir qui conduit à l'imprimerie de la Gazette vos-
gienne, l'indispensable soutien local de Ferry. Voici la résidence
des comtes d'OIlone, et le singulier castel, en faux gothique, des
comtes de Leusse dont lesarmess'étalentenunblason monstrueux
et romantique. Voici, grandes et simples, les maisons des manu-
facturiers. Voici, sur les pentes de Saint-Martin, le château Picot
et la propriété Ferry, centres de deux puissances rivales. Tout est
en place. Mais la noblesse ne jouait ici aucun rôle, et la classe des
usiniers était en partie orientée à gauche, paradoxe qu'explique
l'origine alsacienne et protestante d'un grand nombre de ses mem-
bres. Le Ban de la Roche n'est pas loin, et le souvenir du prédicant
Oberlin n'y est pas perdu. Dans ce Saint-Dié, pourtant ville épis-
copale, l'influence du clergé était faible, comme elle l'était dans
les fermes isolées accrochées aux flancs delà montagne, dans telle
d'entre elles où naquit le grand-père d'Edouard Herriot, un pay-
san vosgien parmi d'autres.
On est loin, ici, de la Lorraine de Barrés, de celle où Lyautey
passera la fin de sa vie aux pieds de Sion-Vaudémont, la Colline
inspirée. Cette Lorraine de la montagne, oublieuse des ducs pour
lesquels le maréchal professera le pieux attachement qui est de
bon ton dans certains milieux nancéiens. Barrés ne l'a pas aimée.
II la trouvait terre de radicaux. Elle l'est, en effet, comme le mon-
trait encore récemment l'exemple d'un Déodatien typique, Fer-
726 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dinand Brunot, le grand historien de lalangue française : laid d'une
laideur paysanne, fin d'une finesse paysanne, passionnément
laïque et démocrate. Tel était le pays des Ferry, où les convic-
tions de M. Jules n'étonnaient pas trop chez un bourgeois
de sa classe, époux d'une Alsacienne dont la fortune ne laissait
pas d'être confortable. Telle était la circonscription électorale,
longtemps fidèle, sur laquelle prenait appui l'homme politique dont
l'action a eu tant d'importance sur nos destinées. Il faut se
représenter Ferry à quarante-cinq ans, parcourant son arron-
dissement pour préparer ses élections : ce n'est plus l'avocat au
barreau de Paris, l'ancien maire qui administra la capitale pen-
dant le siège et qui en garde l'injuste surnom de Ferry-Famine,
l'homme d'Etat à qui l'on reproche de manquer d'une qualité
que les politiciens américains placent avant toutes les autres, le
sex-appeal. C'est un Vosgien qui parle à des Vosgiens, et l'ennui
qui se dégage de son éloquence froide, de sa physionomie austère
encadrée par des favoris, tout cela est ici sans importance. Mais
pour l'Histoire, pour la légende, quel contraste avec l'entrain, le
brio, d'une vie aussi plastique que celle d'un Lyautey ! Ferry sait
que son terroir n'a aucun goût pour les tempéraments à la Gam-
betta. 11 sait qu'il sera compris s'il évoque l'avenir de la Répu-
blique, dans un ordre exclusif de toute démagogie, s'il entretient
de ses projets de réformes scolaires les fils du département qui
compte le moins d'illettrés, en dépit de la dispersion des habita-
tions dans la montagne, s'il défend son fameux article 7, si con-
testable, dans ce pays oi^i l'on s'intéresse peu aux congrégations
spécialisées dansl'enseignement secondaire, s'il parle, enfin, de la
grandeur de la patrie.
La patrie ! Sa mutilation est sensible, dans cette ville de Saint-
Dié dont le Chaume de Lusse barre l'horizon. Or, au delà de ces
crêtes couvertes de neige jusqu'au printemps, c'est l'Alsace et
Sainte-Marie-aux-Mines, autre petite ville industrielle où les ma-
nufacturiers déodatiens comptent tant de parents, et au delà de la
masse de l'Ormont, imposante et boisée, c'est la partie de l'arron-
dissement que les Allemands ont annexée, Saales, Rothau et Schir-
meck, sur la route de Strasbourg. 11 n'est pas un bourgeois de
Saint-Dié qui ne soit fréquemment appelé à franchir la fron-
tière, ne fût-ce que pour aller chasser dans les forêts du ver-
sant oriental des Vosges. Il n'en est pas un qui, dans ces occasions,
ne souffre de rencontrer les gardes forestiers allemands, uniforme
vert-de-gris, plume au chapeau, tout en se félicitant de la sévérité
d'une organisation à l'abri de laquelle le gibier prolifère merveilleu-
FRANCE- ALLEMAGNE-ITALIE 727
sèment. On ne saurait donc oublier, à Saint-Dié, ni croire que
l'homme d'Etat dont on est le support oublie, même quand il
oriente la France dans la voie des conquêtes coloniales et d'un rap-
prochement superficiel avec l'Allemagne. Il y a des accusations
de collusion avec Bismarck qui auront cours à Paris, et dont une
certaine école historique entretiendra l'écho, qui sont incompré-
hensibles ici. Sur la tombe de Ferry, rien ne rappelle Tunis et
Hanoi, la République protectrice d'unbeyet d'un empereur, mais
on lit ces mots : « Je veux reposer au cimetière de Saint-Dié, face
à la ligne bleue des Vosges d'où monte jusqu'à mon cœur fidèle
la plainte touchante des vaincus ». .le ne sais si les groupements
d'action laïque qui, dans la petite ville radicale, militent toujours
en invoquant le nom de Ferry, dont la véritable pensée leur échap-
pe souvent, parlent volontiers de Tunis et d'Hanoï. C'est peu pro-
bable. Ils ont d'autres soucis, car les agents de la réaction ne sont
pas encore abattus. Mais dans les rues calmes passent, deux par
deux, se tenant par le petit doigt, les Berbères de l'Atlas marocain,
les tirailleurs impassibles aux prestigieux uniformes, tunique bleu
clair, culotte rouge, turban couleur paille : ce sont les vivants re-
présentants de notre grandeur coloniale, dulegs matériel de Ferry
et des siens. Un jour, dans la rue Thiers, j 'ai vu défiler tour à tour
leur nouba, prodigieux tam-tam, et la musique des pompiers de
Strasbourg. Exotisme et Alsace : n'est-ce pas un résumé de l'his-
toire de la Troisième République, dont, pour qui cherche à voir
les choses de haut, la devise semble avoir été : pour la Revanche,
par l'Empire.
Revenons maintenant à celte fin de l'année 1877 qui voit le
succès des républicains menés à la bataille électorale par Gam-
betta, la défaite des conservateurs dont le cléricalisme exaspérait
Bismarck. Le chancelier est satisfait, car le spectre noir, fantôme
dont il nourrit ses colères et ses rancunes maladives, a reculé. Une
ère nouvelle va s'ouvrir dans les relations franco-allemandes, dont
les destinées sont aux mains d'un républicain d'origine anglo-
saxonne, protestant, apparenté outre-Rhin, Richard Waddington,
et du successeur à Berlin du vicomte de Gontaut-Biron, le comte
de Saint-Vallier. Ces hommes, le politicien et le dipomate, sont
d'accord avec leurs prédécesseurs denuance conservatrice, îe duc
Deca/.cs et le noble ambassadeur légitimiste, sur l'impossibilité
d'engager la France dans une voie d'hostilité systématique envers
l'Allemagne.
Il importe, en effet, de ne jamais oublier que les monarchistes
de l'époque du duc de Broglie, nourris dans la tradition de pru-
728 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
dence de Louis-Philippe, partisans du parlementarisme et du li-
béralisme, n'étaient point des hommes d'énergie selon le cœur de
VAcHon française. L'école de Charles Maurras a beaucoup repro-
ché aux républicains d'avoir accepté certains contacts avec les
Allemands. 11 est vrai que Gambetta fréquenta le fastueux hôtel
des Champs-Elysées où l'ancien Regierungs-Prâsident de Metz,
le comte Henckel von Donnersmarck, recevait un monde assez
mêlé. Mais il le fréquenta au vu et au su de tous. Admettons que
l'homme de la Défense nationale aurait dû surveiller davantage
ses relations, mais n'oublions pas qu'il ne fut pas seul à prendre
place à la table que présidait la comtesse juive, ancienne danseuse
veuve d'un premier mariage avec le marquis de Paiva, et qu'à Pa-
ris, ces choses-là ne tirent guère à conséquence. Gambetta ne vou-
lait point se confier à Bismarck, mais seulement s'informer des
intentions du prince, éviter que son arrivée au pouvoir ne fût
considérée comme un cosus helll. C'est dans cette intention qu'il
accepta le principe d'une rencontre avec le chancelier de fer, et
nullement pour réaliseruneententefranco-allemande pour laquelle
iî n'avait aucun goût, à tel point que Saint-Yallier lui reprocha, un
peu plus tard, d'avoir fait un appeltrop directà la Revanche dans
son discours de Cherbourg d'août 1880, discours que nos voisins
mirent plusieurs mois à oublier. Son souci de ne pas se heurter
à un veto allemand, les conservateurs étaient bien placés pour le
comprendre. Le vicomte de Gontaut-Biron n'était-il pas allé,
d'ordre de Decazes, saluer Guillaume I^'" de passage à Metz, dé-
marche assez plate, qui indignera Saint-Vallier ? Le comte de
Paris n'avait-il pas eu, à Ostende,une conversation avec le Kron-
prinz, qu'il avait cherché à rassurer sur les intentions des droites
engagées dans la campagne électorale de 1877 ? N'avait-on pas
fait remarquer à Bismarck que la Revanche exigerait l'appel aux
passions révolutionnaires, appel que ne pouvait lancer le maréchal
de Mac-Mahon ? Le débat, en réalité, se livrait entre trois solu-
tions : l'expectative pure, chère aux orléanistes — la revanche
immédiate rêvée par M^i^ Adam — l'attente liée à l'expansion
coloniale.
En 1878, une occasion semble s'offrir de sortir de l'expectative.
M°^" Adam croit qu'en soutenant les Russes engagés en Orient, il
serait facile de constituer une coalition qui se tournerait contre
l'Allemagne. Elle a foi en la force moscovite, en Skobeleff, ce héros
hâbleur que l'on voit au Café de Paris, qui sable le Champagne
avec Gambetta et avec le général deGalliffet. En fait, soutenir le
gouvernement du tsar, ce serait aller au-devant d'une contre-coa-
FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE 729
lition formidable, oclle de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Au-
triche. Quant à une alliance avec l'Italie, il fallait avoir la naïveté
patriotede M^^Adampourla juger possible. Son livre, si vibrant.
Après iabandonde la Revanche, paruen 1910, est une œu\re injuste,
le cri d'une femme à qui son héros, Gambetta, a, moins platoni-
quement, préféré d'autres Egéries, la demi-mondaine à qui elle a
racheté la photographie imprudemment dédicacée et surtout Léo-
nie Léon. D'ailleurs, passé 1878, la combinaison russe ne peut
plus être tentée, car Alexandre II ne veut pas du système auquel
pense ce Skobeleff qui se vante d'être un Bonaparte, capable de se
substituera l'ancienne dynastie. Alexandre III, très conservateur,
en veut encore moins. C'est ainsi que malgré le brillant état dans
lequel se trouve l'armée française reconstituée, la revanche directe
reste impossible. Ou attendre dans l'inaction prudente, ou s'éten-
dre, tel est le dilemme. Gambetta et la majorité des républi-
cains n'ont guère hésité.
Dès 1878, le choix est fait. Pour faire accepter le singulier traité
du 4 juin qui livre Chypre, possession turque, à l'Angleterre
qui se vante de protéger la Turquie, lord Salisburyoffre la Tunisie
à Waddington, comme lui plénipotentiaire au congrès de Ber-
lin. Bismarck, de son côté, nous fait une proposition analogue, et
dès le 19 juillet, le Quai d'Orsay prévient Roustan, notre consul
général à Tunis, puis fait préparer un traité de protectorat. Mais,
en septembre, prévaut l'idée d'attendre que les événements nous
imposent l'intervention. Ce recul devant l'action constitue-t-il
une faute ? On avait songé à donner à l'Italie une compensation,
soit Tripoli, soit le port albanais de Vallona et Barka, l'ancienne
Cyrénaïque. Recevant Crispi en 1877, Bismarck avait, lui aussi,
fait miroiter l'Albanie devant les yeux de son interlocuteur, mais
la mégalomanie du personnage, l'aveu de ses ambitions sur Trente
et sur Trieste, détenues par l'Autriche, amie puis alliée de l'Alle-
magne, avaient indisposé le chancelier qui, en janvier 1879, se
trouve d'accord avec Saint- V'allier pour pousser les Italiens vers
la Tripolitaine, loin de l'Adriatique.
Au cours du développement de l'affaire tunisienne, Bismarck
ne cache pas à nos diplomates que son but est d'écarter la France
de l'Alsace-Lorraine, mais il ne leur demande aucun engagement.
C'est de cette équivoque que vont profiter les dirigeants de la
République, les Gambetta, les Ferry. Mais aucun de nos hommes
d'Etat n'accepte de suivre le chancelier sur le terrain où il veut
les entraîner : ils l'écoutent, et demeurent muets. Pour Gambetta,
c'est facile, car il reste écarté du pouvoir par le président Grévy,
730 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
qui se méfie de ceMéridional d'action et de verbe, populaire, trop
populaire comme le montre son voyage à Cahors, où ses premiers
hôtes sont les commis-voyageurs, ces propagandistes naturels. A
quoi rêve l'ancien dictateur de 'l'ours, quand il parle de Henri IV en
termes émouvants, après avoir dîné chez le marquis du Lau avec
Gallit'fet, l'un des vainqueurs de la Commune, Breteuil,
d'Aremberg, Kerjégu, Alphonse de Rothschild et Ludovic Halévy ?
Mais s'il inspire la politique, il ne la fait pas, et la décision va ap-
partenir à d'autres, et d'abord à Ferry. Or si le prince de Bismarck
se flatte de séduire Ferry, c'est qu'il ne connaîtpasSaint-Dié, où
l'on est têtu et silencieux. Ses amabilités, son appui dans les ques-
tions coloniales, c'est peine perdue et il y aura une déception du
chancelier de fer comme, cinquante ans plus tard, une déception
des briandistes. Et le comte de Saint-Yallier, l'artisan du rappro-
chement entre le Quai d'Orsay et la Wilhelmstrasse, ce rapproche-
chement franco-allemand sans base sentimentale, très différent
de celui qui suivra 11)25, rencontre secrètement des députés pro-
testataires d'Alsace-Lorraine !
Agir en Tunisie soulève cependant quelques difficultés et sur
ce point la clairvoyance unilatérale de M""^ Adam n'est pas en dé-
faut. Un article de Mazade dans la Berne des Deux Mondes l'a
mise en garde : « Aurait-il été récemment question de Tunis ?
Si l'offre a été laite..., elle a dû certainement être déclinée par
M. Waddington... Si enviable que puisse être la proposition, nous
ne pouvons pas nous brouiller avec l'Italie et la jeter, humiliée,
blessée par nous, dans les bras de l'Allemagne. Nous ne pouvons
prendre Tunis que si nous sommes en situation diplomatique qui
nous permette de lui donner la Tripolitaine. Or le traité de Ber-
lin, qui protège la Turquie, ne permet pas à l'Italie d'espérer lui
arracher cette province. Le crédit et l'influence de notre pays ne
sont pas au prix de Tunis, et notre diplomatie, — écrit Mazade
mal informé, — n'a pas eu grand'peine à résister à la tentation ».
Le risque avait donc été signalé, et l'objection avait d'autant plus
de poids que la France se trouvait, momentanément et en appa-
rence, en bons termes avec l'Italie qui, de 1871 à 1877, lui avait
vivement reproché de pactiser contre elle avec la Papauté. Pour
l'instant, nos voisins ont détourné leurs regards de Nice, où quel-
ques intrigues autonomistes avaient eu lieu après notre défaite,
et ils regardent Trente et Trieste. Et c'est cette « sœur latine » que
va blesser l'extension de notre influence en Afrique du Nord. Le
général Cialdini, qui représente le roi Humbert à Par-is, se plaît
à répéter :
FRANCE-ÂLLEMAGNE-ITALIE 731
Vous ne pouvez être coloniaux, vous n'avez pas comme nous — déjà —
pléthore de population, l'expansion vous affaiblirait, vous avez à refaire
vos muscles par une forte gymnastique intérieure. Qu'auriez-vous dit de l'Ita-
lie si, au moment de l'occupation autrichienne, alors qu'elle convoitait la
reprise de la Lombardie et de la Vénétie, elle avait fait une politique colo-
niale ? Toute son activité, toutes ses forces, toute sa politique étaient tenues
en alerte vers un seul but.
Girardin, Lesseps, M'^^ Adam trouvent que les arguments
du vieux général ont leur valeur, comme si l'alliance russe était
alors possible, et comme si, une l'ois faite, elle devait avoir pour
but la reprise de Metz et de Strasbourg. En réalité, la solution de
Cialdini n'en est pas une, car une éternelle attente aurait probable-
ment laissé la France continentale el coloniale dans ses frontières
de 1871.
C'est néanmoins une grosse partie à jouer, et nos diplomates
espèrent un instant que l'Italie va orienter ses ambitions vers la
mer Rouge, où la baie d'Assab est en 1880 l'objet d'une expédi-
tion. Espoir vite déçu par le développement de l'action de nos
voisins à Tunis. Freycinet, alors président du Conseil, leur fait clai-
rement savoir que dans la Régence, notre influence est exclusive
de la leur, qui pourra s'exercer sur d'autres points du litoral mé-
diterranéen. En juin 1880, le marquis de Noailles expose ce point
de vue au ministre Cairoli, et Cialdini en est informé en juillet.
Mais le gouvernement italien préfère biaiser avecsonopinion publi-
que, dans l'espoir que la France n'osera pas agir. En août, sur-
vient pourtant une première démonstration militaire et navale
contre le Bey, qui cède et accorde les concessions que lui soumet
le consul Roustan. Ce dernier n'est pas, en apparence, en mauvais
termes avec son rival, Maccio, mais il ne se dissimule yjas les
difficultés de sa tâche, dans ce pays où il y a trois fois plus d'Ita-
liens, 10.000, que de Français, où le médecin de notre consulat,
son pharmacien, son vétérinaire, ses fournisseurs, et jusqu'au va-
let de chambre de notre représentant, tous sont Italiens !
C'est à ce moment que Jules Ferrj arrive au pouvoir. S'il ne
passe pas immiédiatement à l'action, ce n'est pas qu'il craigne,
avec le duc Decazes et les partisans de l'expectative totale, que
Bismarck n'attaque la France si elle s'engage dans un conflit di-
plomatique avec l'Italie. Saint-Vallier se porte garant de la neu-
tralité du chancelier, qu'il voit le 21» novembre 1880. Le prince
l'entretient une fois de plus de son dessein de nous détourner de
Metz et de Strasbourg, ce qui n'empêche pas Ferry de se rendre à
l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains. Et Saint-Vallier harcèle
le gouvernement. Il affirme qu'une fois installés en Tunisie, les
732 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Italiens ne deviendront nullement nos amis, contrairement à ce
que croit M™e Adam :
Vous me dites, écrit-il à Barthélemy-Saint-Hilaire, ministre des Affaires
étrangères, qu'on veut laisser passer les élections et qu'on agira ensuite !
Quelle imprudence et quel aveuglement ! Dans six mois, vous serez en face
d'un protectorat italien, d'une alliance secrète organisée et conclue contre
nous et vous devrez reculer de nouveau, car ce ne sera plus comme au jour
où nous sommes une promenade militaire à accomplir, mais une guerre euro-
péenne à soutenir pour sauver notre colonie algérienne... Nous sommes au
pied du mur, et l'Europe nous observe pour nous juger et savoir si nous som-
mes encore quelque chose ; un acte de fermeté, d'énergique volonté sans dan-
ger sérieux, sans effusion de sang, et nous reprenons notre rang dans l'estime
des nations ; une nouvelle preuve de faiblesse, et nous achevons de nous relé-
guer au rang de l'Espagne... Que vos collègues, que M. Grévy, que M. Gam-
betta comprennent qu'ils ont à choisir entre l'intérêt vital de la France et
les intérêts secondaires de leur popularité près de la masse ignorante des
trembleurs de profession ; au mois d'août, M. Gambetta se plaignait à moi,
avec toute raison, de l'abaissement moral de notre opinion publique ; elle
tombera plus bas encore si le gouvernement ne cherche pas à la relever !
Le baron de Courcel, directeur des Affairespolitiques, reprend
les arguments de l'ambassadeur à Berlin reprochant aux mi-
nistres de ne pas s'élever au-dessus des considéralions électorales
et parlementaires. Noailles se fait aussi pressant et juge que la
sécurité de notre Afrique du JNord ne permet même pas d'accep-
ter l'installation des Italiens à Tripoli. Barthélemy-Saint-Hi-
laire semble touché par son argumentation, puisqu'il n'envisage
que la prise de possession par nos voisins d'un territoire situé plus
à l'est, la Cyrénaïque.
C'est alors que surviennent les premiers incidents de frontière
au voisinage de la Kroumirie. Est-ce l'occasion cherchée ? Non,
car trois membres énergiques du Conseil des m^inistres ne parvien-
nent pas à entraîner leurs collègues. Saint- Vallier adresse alors
au marquis de Noailles sa lettre du 21 mars 1881 :
L'affaire de Tunis est, à mon sens comme au vôtre, le plus grave échec et
la plus funeste humiliation que je relève dans notre histoire depuis bien des
années ; jamais, ù aucune époque, même pendant la période tant attaquée
de la paix à tout prix de la Monarchie de Juillet, nous ne nous sommes laissé
insulter, braver, évincer, chasser aussi pitoyablement ; c'est un oubli de
toute dignité, un verdict de faiblesse sans nom, d'impuissance sans remède
que nous nous laissons infliger aux yeux surpris de l'Europe qui nous raille
et nous méprise. C'est la perte de notre influence, de notre situation dans la
Méditerranée, peut-être de notre possession algérienne, où les Italiens, enhar-
dis par notre pusillanimité, ne tarderont pas à venir nous attaquer sans
que nous sachions et puissions leur défendre d'aller plus loin ; avec les Arabes
qui n'ont de respect et de crainte que devant la force et le succès, ce sera la
tache d'huile ; et le mal commencé en Tunisie gagnera vite notre colonie mise
hors d'état de se protéger par la désorganisation complète qu'y a introduite
l'administration inepte de l'incapable M. Albert Grévy. La République, je
l'écris au ministre et à ses collègues par chaque courrier, aura à sa charge
FRANCE- ALLEMAGNE-ITALIE 733
la perte de l'Algérie comme l'Empire a à la sienne celle de l'Alsace-Lorraine.
Il est pitoyable de penser que ce qui nous désarme, ce qui nous rend inaptes
à nous défendre, à faire respecter notre honneur, c'est le souci de misérables
intérêts électoraux ; notre Chambre qui n'a pour elle ni l'intelligence, ni
l'esprit politique, ni les convictions respectables, ne connaît et ne comprend
qu'une chose, l'intérêt de sa réélection, et elle sacrifie tout, la grandeur du
pays, sa sécurité, son honneur, aux ménagements à garder pour une opinion
publique stupide de peur vague, de lâcheté ignorante, d'abandon coupable...
Comment, expliquer sinon par la passion partisane, que le comte
de Mun ait osé parler, quelques mois plus tard, de l'expédition de
Tunis comme d'une manœuvre électorale !
Les conseils pressants de diplomates qui, remarquons-le, ne sont
pas des républicains de la veille, décident Ferry. En dépit de
l'hostilité non déguisée des dirigeants britanniques qui ne se con-
sidèrent pas comme liés par les conversations de 1878 et qui crai-
gnent que les Français né transforment le lac de Bizerte en une
base navale, le président du Conseil etleministre des Affaires étran-
gères vont de l'avant. Les troupes d'Algérie franchissent la fron-
tière, tandis qu'on fait savoir aux Turcs qu'à toute tentative de
porter secours au Bey, nous répondrions par la guerre. Letraité du
Bardo, première base de notre protectorat, est signé le 12 mai. Le
24, la Chambre ratifie le fait accompli par 430 voix contre une,
celle d'un obscur député de droite, Talandier. Clemenceau, radical,
Jules Delafosse et Cunéo d'Ornano, bonapartistes, ont présenté
leurs objections, mais se sont abstenus lors du scrutin. Puis, pen-
dant l'été et l'automne, les vacances parlementaires permettent
à Ferry d'agir largement contre une insurrection née de la fai-
blesse des moyens militaires primitivement mis en œuvre. Un
succès complet, facile, couronne une courte campagne. La
Régence est non seulement protégée, mais occupée, etl'œuvrede
transformation économique va pouvoir y être entreprise. Il n'em-
pêche que le gouvernement a fait la guerre (?) sans y être autorisé
par le Parlement, et qu'à la rentrée des Chambres, en novembre,
Ferry est obligé de démiissionner, abandonné par un pays qui,
dix ans après la défaite, ne parvient pas à s'enthousiasmer à la
nouvelle que nos colonnes ont pri« Kairouan. Un député indépen-
dant,Amagat, veut que Ferry fasse amendehonorable. S'il n'y con-
sentait pas, ajoute-t-il, «les clameurs qui s'élèvent de toutes parts,
qui grossissent, qui montent, qui arrivent jusqu'aux portes de votre
palais, le suivraient demain pour lui crier que la France a été con-
duite au Bardo par de coupables pensées et de coupables desseins ».
M. de Mun s'élève contre « la plus coupable des aventures poli-
tiques », et Clemenceau demande la réunion d'une commission
734 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
d'enquête. Ferry montre que cette procédure ne réussirait qu'à
nourrir l'insurrection mourante, et 161 députés — la droite et
quelques radicaux — votent néanmoins contre lui. Contre l'ordre
du jour final, de Gambetta, il y a encore 68 représentants : Clemen-
ceau, Barodet, Clovis Hugues, Camille Pelletan, à gauche, et
parmi de nombreux royalistes ou bonapartistes, Baudry d'As-
son, Paul de Cassagnac, de Mun, des Rotours.
Dans l'opposition des droites à la politique coloniale, il y a un
sentiment de méfiance, fort naturel, à l'égard de Jules Ferry et
de son laicisme. Clemenceau est plus à l'aise pour affirmer que ses
critiques ne tiennent compte que de l'aggravation de notre
situation diplomatique. L'Italie, en effet, ne dissimule pas son
mécontentement. La crise antifrançaise y éclate, immédiate et
plus violente que ne semble l'avoir cru Courcel, et l'historien qui se
penche sur ce passé en ne pouvant se détacher du présent, ce
printemps de 1939, est parfois tenté de donner raison à ceux qui
ont craint les présents de Bismarck, Timeo Danaos... Mais n'ou-
blions pas qu'en 1881, il n'y a pas à espérer maintenir le sialu
quo en Tunisie. La Régence sera italienne ou française, telle est
la réalité. Or pour laisser nos voisins d'au delà des Alpes s'instal-
ler aux flancs de l'Algérie, il faudrait être assuré de leur éternelle
amitié. Nous n'en sommes pas là, carily a dans le patriotisme de
la Péninsule le legs de Gioberti et de Mazzini, le souvenir de Gari-
baldi, c'est-à-dire la revendication de Nice et de la Corse. Il y a
aussi le souvenir de la politique préconisée par Thiers et les catho-
liques entre 1863 et 1870. Et puis, comment ne tenir aucun compte
de cette espèce de « mégalomanie » que beaucoup d'observateurs
croient apercevoir en Italie ? Bismarck n'a-t-il pas raconté à
Saint-Vallier qu'en 1877 Francesco Crispi, président de la Cham-
bre des Députés, lui avait offert la Champagne, la Bourgogne, la
Franche-Comté afin de s'approprier Nice, la Savoie, la Provence,
le Dauphiné, ajoutant que l'Allemagne pourrait enlever à l'Autri-
che la Bohême, la Silésie, le Tyrol du Nord tandis que la Pénin-
sule s'arrondirait de Trente, de Trieste, de l'Istrie et de la Dal-
matie. Que le chancelier de fer ait déformé en les amplifiant les
propos quilui furent réellementtenus, c'est probable. Il n'empêche
que Mazade, qui a signalé les risques diplomatiques de l'expédi-
i ion tunisienne, écrit en 1881 dans la Beoiic des Deux Mondes :
Il est des Italiens dont le métier est de se plaindre sans cesse, de compter
leurs griefs sur leurs doigts, de revendiquer partout quelque chose. Leurs
convoitises sont insatiables, leurs doléances et leurs quémanderies ne finissent
pas. Le bonheur d'autrui les navre, tout profit qui vient à leur prochain est
FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE 735
du bien qu'on leur déroJie, un tort sérieux qu'on leur fait ; ils crient à la fraude
et au dol. Le congrès de Berlin avait échauffé leur bile. Ils ne se consolaient
pas d'avoir vu leurs plénipotentiaires revenir les mains vides. A vrai dire
l'habitude de se plaindre à tort et à travers est moins une folie qu'une mé-
thode. Les foussincèressontplusrares en Italie qu'ailleurs; ce peuple a l'esprit
si délié. Les éternels plaignants dont nous parlons se flattent qu'à force de
se représenter comme des victimes, ils finiront par attendrir leurs juges, par
attraper quelque lopin. On éconduit souvent les quémandeurs ; de guerre
lasse on finit parleur donner. Heureusement, s'il y a des fous sincères ou rusés
en Italie, les gens de bon sens y abondent, et on peut s'en remettre à eux du
soin d'empêcher que l'incident tunisien ne brouille deux peuples qui ont besoin
l'un de l'autre.
Article maladroit, excessif, blessant, très difierentduton mesure,
très « homme d'Etat )>, de Ferry dont la Revue des Deux Mondes
était l'adversaire. Mais article qui explique que laisser les Ita-
liens s'installer à Tunis et à Bizerte, dans une position stratégique
de premier ordre, à côté de cette Algérie qu'aucun obstacle ne
sépare de la Régence, n'est pas une solution pour une France qui
croit à son avenir. Noailles n'a-t-il pas écrit, le 19 mars 1881 :
Les Italiens, qui ont fait une cour si assidue à l'Angleterre pour qu'elle
intervînt dans les affaires de Tunis, n'hésiteront pas davantage à se jeter
dans les bras de toute autre puissance, à nous desservir par tous les moyens
possibles. Il ne s'agit pas non plus seulement d'une question d'influence
politique et commerciale à Tunis ; les visées de nos adversaires vont au delà :
ce qu'ils veulent réellement, c'est supplanter la France dans la Méditerranée...
L'on a détourné vers l'Afrique les ardeurs de V Ilalia Irredenla... On compte
sur l'Allemagne pour le jour où l'Allemagne croira devoir nous molester...
De l'exposé qui précède, je ne voudrais pas que Votre Excellence crût devoir
conclure que tout Italien a au cœur la haine de la France. Je crois, au con-
traire, que la majorité du pays serait disposée à vivre en bons termes avec
nous et que les sympathies pour la France sont nombreuses en Italie. Une
partie même du gouvernement regrette qu'on ait entamé la campagne de
Tunis. Mais cette atténuation a peu de valeur, du moment que la puissance
d'agir est entre les mains de personnes, je serais presque tenté de dire entre
les mains d'une faction, dont les passions et l'amour-propre sont excités
contre nous.
Cette dépêche, antérieure de deux mois au traité du Bardo,
montre qu'il faut beaucoup de bonne volonté pour croire que notre
action de mai 1881 est l'origine de la rivalité franco-italienne,
pour estimer, avec un certain nombre d'adversaires de Jules Ferry,
qu'un condorninium exercé par les deux nations latines eût été
plus utile à la paix et plus avantageux à notre politique générale
qu'un protectorat unilatéral.
En installant la France à Tunis, en faisant marcher nos colon-
nes à travers un pays plus vaste, plus peuplé que l'Alsace-Lor-
raine. Ferry, qui a pris la responsabilité parlementaire de l'opé-
ration, n'est donc pas tombé dans un piège de Bismarck. Peut-il
736 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
y avoir piège, d'ailleurs, quand l'interlocuteur ne cache pas que
son appui n'a pour but que de vous détourner d'une voie qu'on
est résolu à suivre, même si certaines apparences font croire à
l'oubli du programme primitif ? Ferry était sur de son cœur de
Lorrain, du cœur de ses électeurs de Saint-Dié, du cœur des Fran-
çais. Il pouvait accepter d'être momentanément soutenu par le
spoliateur de 1871, à cjui il n'abandonnait rien de ses espérances
patriotiques. Mais si sa politique, ou plutôt celle du comte de
Saint-Vallier, du baron de Courcel et du marquis de Noailles, ne
créait pas de toutes pièces une rivalité franco-italienne dont les
éléments préexistaient à l'installation du protectorat, elle accep-
tait l'aggravation de cette rivalité pour une durée indéter-
minée. Mais il n'est pas de politique qui ne fasse courir aucun
risque. Le conflit, il est vrai, dépassa en intensité tout ce que
nos diplomates avaient prévu, et le roi Humbert I'''" devint dès
1882 l'allié deFrançois-Joseph et de Guillaume I^'". Bismarck ou-
blia les propos méprisants qu'il avait tenus à Saint-Yallier sur le
compi e des Italiens, ces chanteurs, ces musiciens ! Des polémiques
maladroites aggravèrent la situation. Au lieu de rappeler à nos
voisins qu'il existait, dans des régions où la France n'avait pas
d'intérêts stratégiques, des terres à coloniser, la Revue des Deux
Mondes, par exemple, les indigna en écrivant :
Avant de penser à coloniser, l'Italie ferait bien de se coloniser elle-même...
L'autre jour, le directeur d'un de nos asiles de convalescentes a vu se pré-
senter pour être admise parmi ses pensionnaires une écuyère de cirque fort
pimpante ; elle avait une robe de soie brochée et portait des pendants de
diamants à ses oreilles, mais elle n'avait pas de chemise.
D'autre part les ministres transalpins firent croire à leurs con-
citoyens que nous avions omis de les avertir de nos intentions,
alors que la correspondance du Quai d'Orsay prouve que nous
avions indiqué franchement notre point de vue, dès 1878. Le pu-
blic italien, mal informé, crut à une trahison française.
Une crise s'ouvrait donc, peut-être inséparable de la politique
d'expansion coloniale. Mais existe-t-il une politique, active ou
passive, exempte de crises ? Ferry traçait la voie qui nous fera
prendre, outre-mer, une première revanche. Il la traçait en dépit
des difficultés inhérentes à la vie des hommes d'Etat d'un régime
parlementaire, en dépit de l'incompréhension des partis. 11
n'ignorait pas qu'il y aurait des difficultés diplomatiques à ré-
soudre. Notre ambassadeur à Rome ne lui avait-il pas écrit :
FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE 737
J'ai assez étudié le fond des cœurs depuis 1880 pour être certain que le
parti qui s'est formé contre nous, qui est fort actif, fort remuant, qui est
dangereux et perfide, ne vise à rien moins qu'à recueillir tout notre héritage
dans la Méditerranée ; c'est pour cela que l'on souhaite ardemment de nous
voir entraînés dans une guerre contre l'Allemagne. Le mot d'ordre de ce parti
est que la France gêne l'Italie dans la Méditerranée et que l'Afrique (pas
seulement Tunis) doit appartenir aux Italiens. De là la propagande générale
que l'on a entreprise contre nous... Mais dans ce moment l'Italie ne peut nous
opposer que la menace de sa rancune dans l'avenir. Je vous ai écrit ce que je
pensais là-dessus. On avisera plus tarda s'arrangeraveclarancune de l'Italie.
Mais il est beaucoup moins dangereux de braver le fantôme de cette rancune
que de laisser la porte ouverte à des convoitises que l'on voudra satisfaire à
tout prix.
Mais i)Our dissiper au plus tôt la rancune italienne, il n'éLait
que de pratiquer une politique nette, hardie. Ferry, Gambetta,
le comprenaient. Le Vosgien froid et le fils du Génois s'accordaient
à vouloir une république qui respectât l'autorité. Ils étaient loin
de compte! .\dmettons qu'ils se faisaient quelques illusions sur la
nature du gouvernement républicain. L'homme de Cahors tomba
après l'homme de Saint-Dié, et c'est alors qu'il écrivit cette lettre
terrible, testament politique d'un aspirant dictateur qui avait
débuté par la démagogie, — c'est à ce propos que M^® Adam
évoque le propos d'une petite actrice du Gymnase : Tout, dans la
vie, dépend du premier amant, — et dont l'énergie réelle n'était
pas à la hauteur de son verbe :
Nos ministres, ce sont des unités, de simples numéros d'ordre sortis au
hasard de la foule représentative que nous décorons depuis un an du beau
nom de parlement ; ignorants, sans passé, sans aptitude même pour appren-
dre, on les a pris pour traverser le temps chaud, la saison estivale, les vacan-
ces ; c'est une location à 90 jours, dans trois mois ils iront rejoindre dans les
sous-sols de la vie publique les inconnus engendrés par le scrutin d'arrondisse-
ment... Désormais on ne manquera plus de candidats ministrables. Les quatre
cents zéros delà majorité bigarrée vont se croire propres à devenir des unités
ministérielles. Nous glissons sur la pente des républiques de Sud-Amérique
où le pouvoir avili, déshonoré, discrédité paraît une proie pour toutes les
concupiscences ; le portefeuille est à l'encan, le pouvoir dans la rue, nous
allons crouler dans les bas-fonds de l'envie démagogique... Le chef du plai-
sant cabinet du 7 août (Duclerc) est entouré de collègues qui sont unique-
ment préoccupés à semer la peur, une vilaine graine qui pousse maintenant
en cette vieille terre des Gaules comme sur un sol de prédilection. Donc nous
ne verrons pas de longtemps une politique nationale, réparatrice et fière.
Et cependant, je persiste à soutenir que jamais, à aucune époque, la France
n'a été et ne sera aussi forte, aussi redoutable au point de vue militaire et
financier. Bien loin de là, plus nous avancerons en âge et plus la République,
avec ses tendances décentralisatrices, ses préjugés démocratiques poussés à
l'excès, verra se dissoudre ses forces et ses ressources en soldats et en argent.
L'égalité, c'est-à-dire pour l'armée, l'indisciphne et l'incohésion ; la liberté,
c'est-à-dire la critique poussée jusqu'au dénigrement età la calomnie contre
les chefs et les lois de répression ; la fraternité, c'est-à-dire le cosmopolitisme,
l'humanitarisme, la bêtise internationale, nous dévoreront, et au bout de
quelques années nous jetteront comme une proie facile sous les pieds des
Teutons, unis aux Latins d'outremont.
47
738 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Lettre d'un républicain désabusé, lettre en partie injuste, car
à l'obscur Duclerc succédera Ferry, et après Ferry d'autres mi-
nistres, un Ribot. un Delcassé, oseront agir, parviendront à agir.
Mais que ce cri de colère nous rappelle que la responsabilité de la
longue querelle qui sépara la F'rance de l'Italie pendant les vingt
dernières années du xtx^ siècle ne repose pas, en dépit des appa-
rences, sur les épaules de ceux qui ont planté notre drapeau à
Tunis. Elle est plus diffuse, plus profonde, car elle vient de nous-
mêmes, de notre état social, de nos querelles politiques, de l'aveu-
glement des partis, de ceux qui méconnaissent la nécessité de la
raison d'Etal comme de ceux qui, toutenTadmettant en théorie,
se refusent à comprendre queparmi ses serviteur'^ on compte Jules
Ferry. Gambetta, mais non Clemenceau, dont le tempérament de
destructeur n'a trouvé à s'employer utilement que dans des cir-
constances exceptionnelles où, les jeux étant faits, il n'y avait
plus qu'à combattre.
Nature et mission du Poète
dans la Poésie latine
par Jean COUSIN,
Professeur à l'Université de Besançon.
XVII
La décadence antonine. Conclusion.
Deux traits principaux frappent le lecteur moderne : tout d'a-
bord, l'état fragmentaire et incertain des textes qui lui sont par-
venus pour cette période ; ensuite, la médiocrité des œuvres qui
ont été écrites.
La poésie est représentée à peu près par des noms d'inconnus
ou par des allusions insuffisantes : les fescennini et les falisca d'An-
nianus, les Opusciila niralia de Septimius Serenus, les libri d'Al-
fius Avitus, les Liipercani (ou Luperri ou Lupercalia) de Marianus,
les traités de lilteris, syUabis ei melris de Terentianus de Mauré-
tanie, le liber medicinalis de O. Serenus, les Distiques et les Monas-
tiques du Ps. Caton, tous les lambeaux anonymes collectionnés
par Baehrens, le concours entre un cuisinier et un boulanger qui
inspire Vespa, Reposianus et son De concubilu Marlis et Veneris,
Pentadius et ses vers en écho, le tragique Hosidius Geta, qui fait
un centon de Virgile, une vingtaine de mimographes, dont les
noms ont surnagé par la grâce d'une citation d'Apulée, d'Aulu
Gelle, de Tertullien ou de Priscien, voilà ce qui permet d'imaginer
l'état de la poésie d'Hadrien à Dioclétien (1). Deux poètes se déta-
chent peut-être du groupe, M. Aurelius Olympius Nemesianus,
auteur des Cynégétiques et de quatre églogues, d'ailleurs joliment
écrites, avec un ton virgilien manifeste et non sans grâce, et
Florus, s'il est vraiment l'auteur du Peruigilium Veneris, au re-
frain connu :
Cras amei qui nunqiiam amauil quique amauil cras amel (2).
(1) Cf. Schanz-Hosiiis-Krûger, op. cil., § 527, p. 47. — (2) Je renonce à
prendre parti dans la querelle qu'a suscitée cette attribution à Florus ou à
Némésien ou plus tard à Tiberianus ou plus tard encore à Luxorius : quand
740 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Chez Nemesianus, une invocation à Diane et quelques vers
d'excuse pour ne point chanter la gloire de Carin et de Numérien ;
dans le Peruigilium Veneris, des réminiscences catulliennes et
ovidiennes sont la forme la plus brillante de cette littérature en
décadence.
On peut être tenté de songer à nos grands rhétoriqueurs, mais
la comparaison ne serait pas entièrement juste, car à côté de Geor-
ges Chastelain, de Jean Meschinot, de Jean Molinet,de Guillaume
Crétin et de Pierre F'abri, il en est qui ont des accents personnels
comme Octovien de Saint-Gelais, Jean Marot ou même Jean Le-
maire de Belges ; d'autre part, ils ont réellement formé une école
à la cour de Bourgogne et plus tard à la cour de Malines, tandis
que d'Hadrien à Dioclétien, on a le spectacle d'une poésie ané-
miée et l'état fragmentaire de la tradition, rendant tout classe-
ment impossible, interdit par suite tout groupement en école.
Le divorce est désormais consommé entre la littérature et la
politique romaines : à lire les biographies des empereurs de cette
période, on se rend compte qu'en dehors d'un petit nombre, la
plupart des maîtres de Rome se désintéressent des lettres.
Si Hadrien semble avoir des connaissances encyclopédiques
et s'occupe d'histoire, de philosophie, de critique, d'éloquence, de
géométrie, d'astronomie, d'arithmétique, de médecine, de pein-
ture, d'architecture, de sculpture et de musique, omnium cariosi-
Intum exploralor (1), il a été poemaium et UUerariim nimium siu-
diosissimas (2) ; en dehors d'Epictète et d'Héliodore, les noms de
ses familiers parmi les lettrés n'évoquent aucune résonance dans
la mémoire et leurs œuvres sont perdues ; quant à lui, il a laissé
des poèmes de sais dileciis : sa gloire n'en reçoit pas un lustre plus
éclatant. D'Antonin et de Marc-Aurèle on ne sait s'ils s'occupè-
rent de poésie : dans l'armée de précepteurs qui entoura Marc-
Aurèle, il y avait des poètes : la postérité n'a gardé que leurs
noms (3). L. Verus a « fait des vers dans son enfance », nec tamen
ingeniosus ad litîeras (4) ; Commode reçut de nombreuses leçons,
sed iol disciplinarum magistri nihileiprofueruni (5). Le grammai-
une discussion repose sur des indices aussi mouvants, il est. inutile d'y ajouter
des conjectures. — La bataille dure depuis Scaliger : il est superflu de signaler
que la paix n'est pas signée encore ; cf. G. Clementi, éd. du Pervigilium Vene-
ris The Vigil of Venus, 3^ éd., Oxford, Blackwell, 1936, p. 270.
(1) Tertullien, Apol., V. — (2) Sparl. Hadr., 14, 8. — (3) Capitol. Marc,
2,2;3, 2;4, 9. — (4) Capitol., Fer., 2, 4. — (5) Lampr. Comm., 1,5.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 741
rien Helvius Pertinax n'a laissé, pour la question qui nous occupe,
qu'un souvenir sans intérêt. Si Septime Sévère passe pour avoir
une culture assez solide, mais orientée vers l'éloquence, Clodius
Albinus se montre poète : il a composé des Géorgiques et des Milé-
siennes, il est vrai, mediocriler scriplae (1). De Macrin, on ne con-
naît guère les aptitudes ou les goûts littéraires : en revancher
Alexandre Sévère rappelle du point de vue de la culture l'empereu,
Hadrien et il donne un grand essor à l'enseignement officiel,
mais ses aptitudes poétiques sont plutôt mal connues : nec uersu
inuenuslus... uiias honorum principum iiersibus scripsit (2).
L'arrivée au pouvoir des 3 Gordiens marque peut-être un re-
tour à la grande tradition de culture des empereurs : les deux pre-
miers sont des hommes cultivés, doués de brillantes qualités lit-
téraires, auteurs d'œuvres estimées ; Balbinus est inier sui iem-
poris poêlas praecipuus (3) ; Gallien est un bon poète dont les
qualités semblent peu conciliables d'ailleurs aux yeux de son bio-
graphe avec les obligations du métier d'empereur ; Numerianus
enfin rivalise avec Nemesianus et se vit décerner une statue,
non comme empereur, mais comme orateur avec le titre suivant :
Numeriano Caesari oratori temporibiis suis poienlissimo (4)
* *
L'un des derniers poètes à qui les historiens de la littérature
consacrent une attention favorable est Ausone. On peut s'étonner
des appréciations élogieuses que son œuvre a parfois suscitées.
Pour ce rhéteur, tout semble être littérature : une histoire ro-
maine en quatrains; des éloges apprêtés de «toute la parenté », des
amis, des collègues, des notables, de la famille impériale; une cor-
respondance qui est un modèle de fadeur précieuse et de conven-
tionnelle mondanité; un centon nuptial qui semble issu des veilles
d'un collégien perverti ; des polissonneries dignes de Martial,
voilà la plus grande part d'une œuvre que ne sauvent pas, à mon
sens, quelques beaux vers sur la Moselle, le printemps ou les roses,
ni quelques passages émouvants et sincères consacrés à la mémoire
paternelle. Sans tenir compte d'une quantité comparativement
énorme de développements foncièrement païens, on se fonde même
(1) Capitol. Clod. Alb., 11, 7. — (2) Lamprid. Alex. Seuer., 27, 5. — (3)
Capitol. Mdximus et Balbinus 7, 5. — (4) Vopisc. Num., 11, 1. Quant
aux autres empereurs de cette période, que je ne nomme pas ici, nos sources
ne donnent rien sur leur activité littéraire.
742 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
sur un passage de V Ephemeris pour faire de lui un honnête chrétien
comme si le sentiment chrétien pouvait être décelé par quelques
formules versifiées, quand tout le reste de l'œuvre contredit les
préceptes essentiels de la morale du Christ. A plus forte raison ne
saurait-on faire d'Ausone « le représentant d'une race qui n'aura
pas beaucoup de passion ni d'imagination peut-être, mais qui
excellera à rendre avec un art naturel les idées fines et les impres-
sions délicates « et dire qu'il est « le premier poète bourgeois et
familier de France » (1 ).
On suppose que la poésie n'a rien pour lui d'un sacerdoce et que
l'inspiration n'apparaît point à ce rhéteur sous la forme d'un don
divin.
Scribere me Auguslus iubel, el mea carmina posciî,
Pacne rogans : blando uis lalel imperio.
Non habeo ingeniiim : Caesar sed iussit ; habebo (2).
Ailleurs, il semble pourtant considérer l'intervention des Muses
comme spontanée (3), mais ce n'est qu'en passant et comme par
prétention : le cœur n'est point touché par la grâce. Partout où
le nom des Muses apparaît, il n'est qu'un synonyme commode et
conventionnel de « poésie « ou de « belles-lettres » (4). Il arrive
même à notre versificateur d'invoquer une Naïade pour guider
ses descriptions (5), mais ce n'est point qu'il entende par là rappe-
ler la commune origine des nymphes des eaux et des muses : il
s'agit plus modestement d'une élégance littéraire et si un jour (6)
il semble s'échauffer et rêver d'une épopée qui chante les héros,
le rêve s'est évanoui et nous n'avons qu'une comparaison malheu-
reuse entre la trinité de Valentinien I^J", Valens et Gratien et la
Trinité chrétienne (7).
Son rôle dans l'Etat n'est point à ses yeux de faire servir ses
dons littéraires à de grands desseins : il se complaît en réussites
métriques et son but essentiel est de conquérir des honneurs et des
places en flattant un empereur de décadence (8).
(1) R. Pichon, Histoire de la lilléralure latine, lOf^éd., p.814. — (2) Praef.,
I, 9. — (3) Lettre xvii (à Symmaque). — (4) Par exemple Parcnlalia, 3 ;
Idijlksyïl, XX et Jd., IV (à son petit-fils) ; Epigr., I ; Profcsf^ores II, 7 ; V,
20 ; VI], 20 ; VIII, 3 ; Lettres I, 9 ; XV (cf. particulièrement les lettres à
Théon, Paulus et Tétradius). — (5) Moselle, 82. — (6) Moselle, 392 sq. —
(7) Idylles I. — - (S) 11 lui arrive aussi de souhaiter l'immortalité à ses vers
{Ep., [, xxxiv). • — 11 est aussi curieux qu'après Cicéron, N. D., III, 21, il
fait allusion au nombre des Muses : tantôt il en compte 9, tantôt il en dé-
nombre 3 ou 8, mais sans indiquer l'origine de cette légende : il convient de
r emarqucr que Platon compte aussi 9 sirènes {Rép., X, 61 7) ; cf. Plutarque
{De anim. procr., 32) et que Platon identifie Sirènes et Muses (Plut. Ouoae.'^i,
conuiuiales, IX, 14). — Ausone, ép. IV, 64, et /d.,30. — Cf. F. Rédiger, Die
Mu&en (Jahrb. f. Kl. Phil. VIII, Suppl., 1875-1876, p. 253).
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 743
*
* ^
Claudien, originaire d'Alexandrie d'Egypte, poète officiel de
l'Empire d'Occident, d'Honorius et de Stilicon, marquera pour
nous le terme de cette enquête.
Son œuvre abondante n'est pas dépourvue d'intérêt : elle est
écrite avec un grand art. La poésie a de l'éclat, de la force, de l'am-
pleur ; l'imagination de la vigueur et de la vivacité ; la versifica-
tion est habile et souple. En dépit d'une érudition qu'on sent ex-
trême, beaucoup de vers de Claudien se lisent avec agrément. Et
l'homme paraît sincère.
Est-ce à dire qu'il ait renouvelé les thèmes dont nous nous
sommes entretenus jusqu'ici ? Il serait excessif de l'affirmer.
Invocation à Thalie (1) pour chanter le consulat de Mallius
Theodorus, aux Piérides pour lancer des invectives contre Ru-
fin (2), aux Muses pour les inviter à chanter la paix retrouvée
grâce aux victoires de Stilicon (3), à la divinité du Parnasse (4),
pour qu'elle le renseigne sur l'origine de la fortune de Probus et
d'Olybrius; allusion à la légende d'Orphée animant les rochers du
Rhodope (5) ou apprivoisant les bêtes sauvages (6), à la puissance
de Phœbus attendrissant les rochers (7) ; allusions à la source de
Castalie (8) et à la fontaine d'Hippocrène(9), au Permesse(lO) et
à l'Hélicon (11), aux Nymphes (12) et à Pégase (13) ; retour au
thème connu d'après lequel même avec le secours d'Apollon ou
avec cent voix (14), il serait incapable de chanter comme il con-
vient la gloire de son héros, tels sont les chemins par lesquels Clau-
dien suit sa route vers la gloire.
(1) Consulal de M. Theodorus praef. 2 ; cf. aussi X, 237 ; XXV, 2 ; XLII,
14. — 11 invoque également Calliope XVII, 287 ; XXIX, 1 ; cf. aussi XL, 20.
— (2) m, 24 ; cf. XL, 61 et CI, 1. — (3) IV, 1 ; cf. également d'autres allu-
sions aux Muses II, 13 ; VIII, 396 ; XVII, 66 ; XXI, 181 ; XXII, 5 et 127 ;
XXIII, 5 et 19 ; XXV, 10 ; XXVI, 598 ; XXVIl, II ; XXVIII, 126 et 475 ;
XXIX, 162 ; XXXI, 46 ; XXXIV, 51 ; XXXIX, 31 ; XLI, 24 ; XLIX, 7 ;
LXXVl, 4 ; LXXXI, 3. — (4) I, 71. — (5) VII, 114. — (6) Ll, 19. Cf. X,
234 ; XVII, 252 ; XXXIV, 1 ; XL, 1 ; XL, 33 ; LXXIV, 11. — (7) IX, 17.
Phœbus est cité 24 lois dans Claudien. — (8) IV, 7 ; XXVIII, 27 ; LXXXI,
1 ;CI,4. — (9)C1,5. — (10)XX1X,8.— {11)IV,1; XVI I, 272,278 ; XXIX,
10 ; XXXV, 134; XL, 19 ; LV, 1 ; LXXIV, 13.— (12) Principalement XLIX,
7.— (13) III, 263 ; VIII, 558 ; LV, 4.— (14) r, 55-56.— Et nous laissons de
côté dans ces références tout ce que l'érudition de Claudien a pu rappeler
dans ses vers : les allusions au « dieu de Délos », à Apollon et à ses attributs,
à Delphes, à Terpsichore, à Aganippe, à Ampliion, à IJranie, à Clio.etc. qui
défilent pêle-mêle dans ses vers.
744 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Car il n'oublie pas que la poésie immortalise ceux qu'elle chan-
te (1), et que les Muses confèrent une valeur éminente à ceux
qu'elles inspirent, mais il n'insiste pas. 11 songe surtout à faire
l'éloge de Probinus, d'OIybrius, d'Honorius, de Stilicon et sa rhé-
torique s'est dépensée à faire valoir, avec toutes ses ressources,
comme l'a justement montré M, P. Fargues (2), les qualités de
ses amis et protecteurs (3). Et il rappelle, comme l'avaient fait
sesprédécesseurs, vantantlesempereurs, lecaractère divin d'Hono-
rius et de Théodose, l'étoile de l'impératrice Flaccille et celle du
comte Théodose. Mais, dans ces éloges de Rome, de l'empire et de
Stilicon, dont nous n'avons pas à parler ici, il ne s'est jamais auto-
risé de sa qualité de poète pour exposer des principes politiques
ou donner des orientations morales : s'il avait écrit en prose, il
n'en aurait pas moins dit. Ici (l'on s'en rend aisément compte),
c'est l'homme qui parle, non le poète et le paganus peruicacissi-
mus (4) qu'il est resté en esprit ne se soumet à aucune des humi-
lités du Christianisme pour adorer un Dieu de bonté et d'amour,
dispensateur des grâces qui font les élus.
*
* *
Faut-il donner une place au De Bedilu de Rutilius Numatianus
dans ce long cortège des chantres de la beauté romaine ? Un hu-
maniste retrouve dans cette longue élégie, non pas seulement le
développement accoutumé sur les Betours et les détails du pitto-
resque affecté conforme à la tradition des Itinéraires, mais aussi
les deux sentiments entre lesquels son âme se partage en quittant
Rome pour sa patrie : la joie de revoir la terre paternelle et l'indi-
cible nostalgie de la splendeur latine. Il y voit aussi repris certains
des thèmes auxquels il s'est accoutumé depuis l'Empire : le rappel
érudit de la légende de Pégase (5), l'évocation attendue de Rome,
admise parmi les astres du ciel, mère des hommes, mère des
dieux(6) et l'allusion à Vénus et à Mars, la mère desEnéades et le
(1)1, 279 ; VIII, 396 ; XVII, 340 ; XXI, 23 ; XXVI, 590, 635 ; XL, 59 ;
Xi-lX, 7. • — ^ Pour l'inspiration, Claudien parle souvent des Muses ; U fait
allusion une fois au fiirar [poellcus) [De Raptu Proserpinae 1, 5. — (2)
P. Fargues, Claudien, Eludes sursa poésie el son temps, [Paris, 1933. — (3)
il considère cela comme une obligation (officia uafo XXX, 8). — • (4) Cf.
P. Fargues, op. cil., p. 153 sq. ; P. de Labriolle, La réaclion païenne, p. 368,
a l'air d'en faire un chrétien. — {b) De redilu, éd. Vessereau-Préclaac (Budé),
V .266. — (6) Ibid., 47.
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 745
père des Romulides (1), cette déesse et ce dieu, qui sont les ascen-
dants des Romains.
semina uirluliim d<'mis.'ia et îradita caelo.
Et ces thèmes conservent ainsi jusqu'au v^ siècle les essentielles
idées du fondateur de l'Einpire : à travers les révolutions et les
émeutes, la poésie maintient la tradition impériale.
Conclusion.
Nous voici dès lors au terme de cette longue carrière, qui s'é-
tend des premiers monuments de la littérature latine jusqu'à Clau-
dien. Il pourrait être intéressant de continuer l'enquête à travers
les poètes chrétiens ; mais, l'on devine que des problèmes nouveaux
se présenteraient et que la foi dans l'intercession divine, la ques-
tion de la grâce, la relation mystique de la créature et duCréateur,
la valeur de la prière susciteraient des recherches d'un tout autre
ordre. Aussi avons-nous tenu à nous borner à l'étude des écrivains
profanes.
Nous voulons espérer que nos analyses n'auront pas été inu-
tiles : outre qu'elles nous ont personnellement amené à lire ligne
à ligne et vers par vers tous les écrivains latins enclos dans les li-
mites assignées et qu'elles nous ont fait bénéficier d'une fréquen-
tation directe avec eux, elle a détruit en nous bien des illusions,
réformé bien des jugements, et, pourquoi ne pas le dire ? suscité
bien des inquiétudes sur la justesse de certaines thèses et de cer-
taines méthodes.
Est-il besoin de rappeler que nous avons rencontré chemin
faisant, les tenants de l'orphisme et les tenants du pythagorisme ?
Il y a eu, dans les dernières années du xix^ siècle et les premières du
xx^ une « mode » de l'orphisme : des inscriptions sur feuilles d'or
trouvées dans les tombes de Thurii, de Petelia, d'Eleutherne ou
sur la Via Ostiense au De Rapiii Proserpinae de Claudien, en pas-
sant par Cicéron et Virgile, Horace et Ovide, Lucain et Macrobe,
sans compter les menus fragments qu'on a sollicités, que n'a-t-on
pas découvert pourdresseruntempleau((graiid prêtre de'Ihrace » ?
La réaction devait venir. Aujourd'hui la « mode » est au pytha-
(1) Ibid., 50 sq. — La célôbre invocation à Rome exprime admirablement
les sentiments des provinciauxà l'égard de la ville pacifique et civilisatrice,
où se résume toute l'expérience antique.
746 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
gorisme : il est superflu d'indiquer qu'en beaucoup d'endroits
l'on s'est borné à changer l'étiquette. On avait aussi accoutumé
d'expliquer certains aspects de la religion romaine par des
influences grecques, hellénistiques, étrusques, sabines: on glisse de
plus en plus vers l'explication sociologique, issue directement des
études de Durkheim et de Frazer et l'on éclaire certaines notions
religieuses obscures des Latins primitifs par certaines obscures
notions mystiques des Abipones ou des Patagons. On justifiait
telles croyances à la divinité des empereurs par des influences
grecques ; on a passé à des influences liellénistiques : c'est la
'( mode » de se fonder sur quelques mots , pauvres survivants d'un
fragment erratique, pour remonter à de mystérieuses et vagues
rêveries indiennes et de parer la divinité d'Auguste du presti-
gieux mirage d'un Orient lointain.
Voici longtemps d'autre part qu'il se fait une surenchère de
subtilité sur la littérature des fragments : on n'hésite pas à recons-
truire une œuvre tout entière à l'aide de quelques lambeaux, à
rétablir les développements perdus, à édicter des recueils de cita-
tations, tirées d'auteurs divers et groupées avec habileté, que l'on
baptise du nomdel'écrivainressuscité.S'étonnera-t-on, après cela,
qu'on remette sans cesse en jeu les idées et les faits non parce
qu'on a fait quelque découverte (en littérature, les découvertes
sont d'une assez grande rareté), mais parce qu'onse laisse gagner
par une sorte dej eu de l'esprit, auquel on résiste difficilement, d'exi-
gence dialectique à laquelle on cède avec délices, de mirage intel-
lectuel par quoi l'on se laisse séduire.
Il nous a fallu nous défendre contrecette contagion, toutau long
de notre étude : que d'hypothèses, de conjectures, de « reconstitu-
tions », d'incertitudes, d'incertitudes voilées par de savants com-
mentaires n'avons-nous pas rencontrées ! Mais il va de soi aussi
qu'il faut rendre un juste hommage à ceux qui nous ont ouvert
la voie etqui nousontparfois rendu plus de servicespar l'audace de
leurs douteuses déductions que par leur dédain des vérités évi-
dentes.
C'est la considération de ces principes qui nous a conduit à la
prudence et au doute ; c'est aussi ce qui nous a fait abandonner
l'idée qui consistait à grouper les vers par thèmes et à suivre l'évo-
lution de ces thèmes à travers la littérature latine. Il nous est ap-
paru en effet qu'un tel procédé — apparemment rationnel — ne
rendait pas un compte exact de la réalité ; car les poètes n'ont pas
à vrai dire n traité des thèmes )> comme on traite un sujet imposé ;
ils ont été entraînés vers certains sujets communs, par leur for-
NATURE ET MISSION DU POETE DANS LA POÉSIE LATINE 747
mation, leur tempérament, les influences de leur milieu; les réso-
nances politiques de leur œuvre procèdent de sources diverses ;
les réminiscences et les imitations n'appartiennent pas à la même
veine. L'indixvidualité dechaque poète aurait disparu enfin, si nous
avions conduit ainsi notre étude, parce qu'un poète ne traite ja-
mais un seul thème, mais plusieurs et que, dans une œuvre litté-
raire comme dans une symphonie, la valeur d'uii thème isolé ne
s'entend pleinement qu'au contact de l'ensemble. Ajouterai-je que
certains groupements de thèmes apparaissent chez certains et ne
se trouvent pas chez d'autres ; que certains moments importants
de la pensée latine risqueraient de n'être pas mis en lumière, si
l'on faisait cet arbitraire découpage ; que la mouvante richesse
enfin delà sensibilité et de la pensée romaines s'accommode mal de
ces divisions scolaires qui ont eu pour immédiat et nécessaire ré-
sultat de faire des écrivains latins des imitateurs et des plagiaires.
Il est superflu de dire combien les Grecs, d'Homère à l'époque
alexandrine, ont été attachés à l'idée de la supériorité du poète ;
il faut aussi ne pas oublier que les premiers monuments de la lit-
térature latine datent en réalité d'une époque relativement ré-
cente et que, par suite, il est assez imprudent de faire appel à un
mysticisme de primitif pour expliquer des tendances et des atti-
tudes spirituelles, qui appartiennent, comme l'on dit aujourd'hui,
à une mentalité déjà élaborée : par suite, il faut faire les parts res-
pectives des forces mystiques et des réflexions critiques delà phi-
losophie.
Chez Ennius, nous avons cru reconnaître des influences pytha-
goriciennes : la situation personnelle du poète et ses relations avec
le cercle des Scipions pouvaient l'induire à penser qu'il avait un
rôle de conseiller à jouer dans la cité ; la doctrine de Pythagore
l'orientait vers une attitude prédicante : l'idée de la supériorité
du poète, la foi en une sorte d'inspiration divine, la confiance en
sa « mission », l'espérance de survivre par ses vers à ses contem-
porains immédiats nous placent au milieu même de ce courant
psychologique, appelé, faute de mieux, par M. Seillière, le mysti-
cisme esthétique. Et tout autour de ces idées se groupent des
opinions voisines : dédain de la foule, liaison du songe et de l'ins-
piration poétique, traitement de l'inspiration comme un « dépôt »,
748 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
traitement du poète comme un personnage sancius, nécessité
pour le poète d'être pur.
Les auteurs dramatiques ne pouvaient poser le problème de
même façon : le genre, tout particulièrement, se prêtait fort mal
à de tels propos. Des fragments nous permettent de voir cepen-
dant que l'on croyait encore fermement à l'existence de relations
entre les rois, les ualeset les dieux, et Térence, gagné par les ten-
dances stoïcisantes du cercle de Scipion, s'il est peu enclin à voir
l'inspiration en mystique et plutôt porté à faire de la poésie un
métier, n'en reste pas moins attaché à l'idée de la mission du
poète : persuadé qu'il existe une sorte de société des esprits, une
conformité de l'homme et de la nature, une possibilité de perfec-
tionnement pour les mœurs humaines, il est pris du noble désir
d'enseigner et de former le public, pour l'élever ensuite jusqu'aux
délicats plaisirs d'une élite cultivée.
Et voici, dès maintenant distinguées, deux orientations entre
lesquelles se partageront les esprits romains : la tendance mysti-
que, fondant sa doctrine sur la foi dans une inspiration divine, un
don des Muses ou d'Apollon, et la tendance rationaliste, attribuant
au seul execrcice des facultés mentales la création artistique,
affinée, enrichie et parfaite par le métier.
Rationaliste, l'attitude de Lucilius, satirique apparemment
touché par les doctrines stoïciennes (prééminence du travail, de
l'étude, du maître ; importance de la morale individuelle, moindre
place donnéeàlamoralecivique),s'oppose-t-elle àcellede Lucrèce?
Non certes. Il y a entre les deux œuvres tout ce qui peut séparer
la personnalité des deux auteurs, la nature des genres littéraires,
la différence des époques, l'inspiration stoïcienne et la doc-
trine épicurienne. Et c'est considérable, et il y a chez Lucrèce
un tel culte pour Epicure qu'on trouve dans le De natura rerum
des termes laudatifs, qui font songer au langage d'un dévot par-
lant de son dieu, mais nous songeons ici à l'attitude d'esprit : ou-
tre que le stoïcisme et l'épicurisme, en s'éloignant de leurs sour-
ces respectives, ont tendu à se rapprocher parla faute des commen-
tateurs, parfois inconsciemment hérétiques, il y a chez l'un et chez
l'autre une sorte derépugnance au mysticisme de l'inspiration poé-
tique; Epicuriens et stoïciens enseignent une discipline de l'âme, et
comme ils apprennent à vaincre les maux et à calmer les souffran-
ces, ils offrent un refuge et une consolation à l'âme douloureuse.
Médecins étranges qui prétendent guérir par l'absence de remèdes ;
de l'ataraxie épicurienne à l'apathie stoïcienne, il n'y a qu'un pas.
l'une guérit ainsi que l'autre. Le sage stoïcien est au-dessus des
NATURE ET MISSION DU POETE DANS LA POÉSIE LATINE 749
maux ; le sage épicurien est en dehors; le premier est seul bon, seul
riche, seul beau, seul libre, seul savant, seul digne d'être aimé, seul
capable d'atteindreà la vérité, seul aimé desdieux; lesecondniant
lesidées, niant la valeurpratique de lacontemplation, niant lanéces-
sité de toute action, noble ou vile, humble ou basse, considère
qu'il n'est « nul moyen de vivre heureux si l'on ne vit avec pru-
dence, honnêteté, justice, si l'on ne fuit les maux qui affligent la
vie humaine, si l'on ne s'évade vers les dieux : évasion, c'est-
à-dire renoncement au monde. L'au/arfcei'a, idéal du stoïcien, n'est-
elle, pas une délivrance : délivrance des coups de la fortune, déli-
vrance des soucis quotidiens, délivrance des passions, délivrance
de la mort, délivrance de tout ce qui entrave l'union avec Dieu,
dans laquelle se fondent toutes les philosophies de la Grèce. Lu-
cilius et Lucrèce ne croient pas à l'intervention des dieux ou des
Muses dans la création poétique : nous avons vu ce qu'il fallait
penser des appels du second à Calliope ; ils ont l'un et l'autre le
désir d'être utiles aux hommes et ils semblent se fonder sur leur
qualité de poète pour enseignerla morale, mais le second y met une
ardeur pathétique, une foi, une expression passionnée qui tiennent
peut-être à son caractère et à sa conviction, mais qui s'inspirent
aussi de l'état des esprits au moment où il écrit.
On pourrait être tenté de parler alors d'une crise de la conscience
romaine : certains ont parlé même de crise de la religiosité, terme
dangereux qui dit trop et trop peu et que le christianisme et le ro-
mantisme ont, pour nous, modernes, chargé de sens trop obscurs.
Crise de la conscience, car enfin Lucrèce vit à une époque où tout
est mis en question, valeurs morales, traditions religieuses, con-
ceptions politiques, relations internationales ; à Rome, ceux qui
pensent sont jetés en face des redoutables problèmes que pose la
conscience de la complexité et de la diversité humaines. Est-ce
rien que ce cosmopolitisme, ce mélange des conditions sociales,
conséquence nécessaire des affranchissements massifs d'esclaves,
cet exotisme grandissant, cette manie des grands spectacles, des
grandes pompes, des grands cortèges, qui s'étalent au théâtre et
dans les rues, cette rage de construire et d'orner, cet appétit de
luxe, de lucre et de jouissance, cette invasion de l'Orient, cette
pénétration de l'Occident qui donne à l'Italie les écrivains de
Gaule et d'Espagne, cet indiscernable, mais réel afflux de cel-
tisme ; cette ruée de Rome vers rOrient,vers l'Occident et vers
le Nord ?
S'il n'y avait pas eu d'immenses inquiétudes spirituelles, Lu-
crèce aurait-il osé proposer comme une panacée de ne pas voir un
750 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
mal dans la mort, alors qu'il savait heurter les croyances les plus i
saintes et le culte le plus sacré des Romains : la religion des morts
et la religion des ancêtres ?
Si, à ce moment, la prose s'achemine vers la plus haute forme
d'art qu'elle ait jamais atteinte dans l'histoire des lettres latines,
c'est qu'elle est contenue dans les cadres résistants d'une rhéto-
rique. Sylla, César, Catilina, le triumvirat, Octave auraient-ils
pu tenter, manquer ou réussir leurs entreprises dans un Etat pai-
sible, dans l'euphorie d'une vie nationale sans angoisse, parmi les
développements harmonieux d'une vie intellectuelle sans remous ?
Sans doute, Lucrèce se tient-il à l'écart des charges publiques,
mais n'est-ce point par répugnance pour l'instabilité politique et
par goût de Volium ? Et n'en acquiert-il point plus de force pour
lancer au monde l'appel désespéré de ses vers inquiets ?
On aimerait peut-être à dessiner ce que les géomètres appellent
« la courbe » de ces idées : si nous admettons — les faits, non les
hypothèses nous y conduisent — qu'il y a deux tendances, mys-
tique et rationaliste, la première représentée par Ennius, l'autre
par Térence, Lucilius, Lucrèce, chacune avec l'esprit qui lui est
propre et les nuances qui le distinguent, on voudrait pouvoir en
suivre le développement après Lucrèce : les faits nous obligent à
reconnaître qu'ily a, dans l'évolution de ces tendances, un brusque
arrêt. La tendance rationaliste semblait devoir prédominer ; elle
s'accorderait d'ailleurs avec le réalisme politique contemporain,
mais elle est contrebalancéeaprèsCatulleparlatendancecontraire.
Catulle est en effet le dernier représentant de cette attitude, s'il
fait allusion à la valeur curative de la poésie et à l'immortalité
conférée par le poète à ses héros, c'est qu'il imite des alexandrins ;
quant à lui, lorsqu'il exprime sa propre pensée, il n'a certes rien
de mystique ; il se désintéresse des affaires publiques et il ne croit
guère à l'intervention divine dans la création littéraire.
Voici d'un côté Tibulle et Properce, Virgile et Horace, puis
Ovide, de l'autre Cicéron.
On a vu par le développement que nous avons consacré à
Cicéron l'attitude un peu floue dugrand orateur et l'on a saisi les
nuances dont il faut varier le jugement qu'on porte sur lui : comme
philosophe, il admet l'explication mystique de l'inspiration et
comme orateur, il célèbre la supériorité des poètes par rapport aux
autres hommes, mais lorsqu'on veut atteindre à une exacte no-
tion de ce qu'il entend par inspiration, on s'aperçoit que son voca-
bulaire est incertain, que les termes usuels dérobent leur sens
sous des métaphores, que la psychologie s'unit à la métaphysique,
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 751
voire à la physiologie pour présenter de la création poétique un
tableau, qui est au bout du compte, assez indécis. Il admet néan-
moins que le poète est un homme d'une nature particulière, mais
jamais il n'attribue à cette sorte de surhomme une aptitude spé-
ciale pour gouverner : la poésie n'est qu'une deleciaîio et elle est,
à vrai dire, un produit de Vingenium, mais ce qui importe, c'est
Vars, et Vars éclate surtout dans la prose, plus particulièrement
dans l'éloquence. Cicéron est avant tout orateur : qui veut expli-
quer ses idées littéraires, ne doit jamais oublier cette vérité. Dès
lors, l'opposition ingeniuni-urs qui symbolisait jusqu'ici les deux
tendances, dont nous avons jjarlé, ne s'applique plus à la seule
poésie : elle exprime la dii't'érence qui sépare la poésie et la prose.
En revanche, Tibulle, Properce, Virgile, Horace, contemporains
d'Auguste, sont emportés par le mouvement romantique de l'épo-
que : par leurs modèles hellénistiques, ils retrouvent les thèmes
mystiques des Grecs et des Alexandrins et la propagande impéria-
liste de Mécène et d'Auguste alimente leur foi: banale chez Tibulle,
plus profonde chez Properce, qui parait avoir une sorte de sens
religieux de l'invention poétique et du rôle des Muses et qui re-
prend aux Alexandrins plus d'un thème mystique, épanouie chez
Virgile, qui n'ignore aucun de ces thèmes et qui est porté par
goût personnel, par imitation littéraire, par l'ambiance spiri-
tuelle et politique vers la croyance à une sorte de participation
du poète et des hommes d'Etat à la vie mystique et au surnatu-
rel, la tendance mystique ne s'accompagne pas d'impérialisme
chez Tibulle, heureux de s'enfermer dans ses tristesses et ses rêves,
loin des pompes officielles ; elle suscite chez Properce, vers la fin
de sa vie, quelque désir de s'associer à la vie nationale et déjouer
un rôle dans la politique nouvelle ; elle s'empare totalement de
Virgile, qui orchestre toutes lesjidées du régime.consacre toute son
œuvre à la gloire d'Auguste et chante sa divinité : la mission du
poète est désormais subordonnée à lapolitique :1a conditiond'hom-
me de lettres cesse d'être une condition libérale. Horace essaie de
se défendre contre cette emprise : sa formation érudite, son sens
poétique, l'atmosphère du moment, le genre même des Odes
l'ont entraîné à raconter sur son inspiration de gracieuses légen-
des et de troublantes confidences, mais il se ressaisit et ne chante
la gloire d'Auguste qu'en se défendant contre les sollicitations
impériales et par un retour, qui est assez significatif, il prend net-
tement parti contre le uesanus et Vingeniosus poêla et meten avant
l'influence civilisatrice d'une poésie qui doit la perfection de la
forme au métier du poète et la nécessité pour un poète romain de
752 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
faire une œuvre romaine, posant ainsi le problème de l'imitation,
qui est connexe de celui de l'inspiration.
Quant à Ovide, son œuvre est pour ainsi dire un répertoire de
tous les thèmes auxquels ses devanciers ont songé : naturelle-
ment, imitateur des Alexandrins,|il croit ou feint de croire à l'ins-
piration divine et à l'influence des Muses, mais on sent trop claire-
ment l'artifice de cette poésie d'érudit ; quant à son éloge d'Au-
guste, est-il besoin de rappeler sa nature et ses buts ?
Dès lors, la poésiese meurt. Comme nous l'avons dit, à partir
de la mort d'Auguste, si la philosophie est traitée comme une libé-
ration intellectuelle et si l'art révèle une sorte de romantisme, pas-
sager du reste, qui, en d'autres temps, eussent ouvert la porte au
rêve, la poésie reste en marge de la vie : poétique et rhétorique
sont devenues des systèmes de recettes. Malgré leur person-
nalité et leur caractère. Perse, Lucain, Juvénal, Martial, Au-
sone, Claudien, Rutilius, et les autres écrivains en vers de ces trois
siècles, tous sont d'excellents versificateurs, qui reprennent de
vieux thèmes ; ici ou là, des notes personnelles, d'un réalisme
vivant, d'un pittoresque éclatant, parfois d'une sensibilité tou-
chante, mais ce ne sont que des notes isolées. En tout cas, la ten-
dance mystique est bien disparue: ce qui en subsiste n'est qu'imi-
tation d'érudit et verbalisme poétique : le réalisme latin a rem-
porté la victoire sur l'imagination hellénique ; la rhétorique a tari
les sources de Castalie et la fontaine d'Hippocrène ; c'est à l'in-
dignation, à l'intérêt, à l'entraînement du schoIasUcus qu'on de-
mande désormais — et pour longtemps — l'inspiration du poète.
En descendant du ciel pour semettre à l'école de Varlifex, la poésie
s'est brisée les deux ailes.
Cette étude aura donc eu l'avantage de préciser ce que pensent
du travail et de l'inspiration poétiques les poètes latins ; elle aura
mis en lumière les deux tendances maîtresses entre lesquelles ils
se partagent et contribué pour une part à l'analyse de la pensée
latine.
Mais elle aura aussi permis de voir comment sont traités cer-
tains thèmes : don de la poésie par les Muses, par Phœbus-Apol-
lon, par Bacchus ; importance des visions et des songes, de la soli-
tude dans les forêts, près des sources, sur les montagnes ; rôle de
la nature ; rôle du dies natalis ; métaphores relatives à la création
poétique : tisser, tresser, coudre, construire, dresser un jardin, en-
fanter, tourner ; métaphores évoquant la navigation, la course de
chars, le voyage, l'exercice du discobole ou du sagittaire, la prati-
que du saut et de la lutte, le chant et la musique ; rôle que s'assi-
NATURE ET MISSION DU POÈTE DANS LA POÉSIE LATINE 753
gnent les poètes : sacerdos musarum, uates, prophète ; qualités
qu'ils s'attribuent : sancius, sacer, diiiinus ; fonctions des diverses
Muses ; dates à laquelle chacune d'elles apparaît dans la littéra-
ture latine ; influence de leur regard, du thyrse de Bacchus et du
myrte de Vénus ; fonction du poète ; espoirs qu'ils fondent sur leur
œuvre; immortalité dupoète et delapoésie. Elleaurafacilitél'étude
des rapports qui ont uni les hommes de lettres et les politiques,
éclairci et défini les relations de Virgile et d'Horace avec Auguste,
montré la permanence de certains lieux communs politiques à
travers toute la littérature impériale, approfondi peut-être cer-
taine? notions religieuses sur le culte des Muses chez les poètes et
sur la mystique de création littéraire au cours de l'histoire de la
pensée latine(l).
(1) Sur la présence des Muses à Delphes — ce qui n'a d'ailleurs qu'un
intérêt relatif pour notre étude, on pourra voir Plutarque, Sur les oracles de
la Pulhie (éd. R. Flacelière, Ann. de r Université de Lyon), 402 D et sur le
sanctuaire, E. Bourguet, Les Ruines de D., p. 123 ; F. Courby, Fouilles de D.
II, p. 187 ; P. de la Coste-Messelière, Au Musée de Delphes, p. 69, note 7.
N. B. — Cette conclusion n'est que provisoire. Les xvii articles qui pré-
cèdent devant être réunis en volume, seront suivis de plusieurs autres
chapitres, dont la conclusion définitive tiendra nécessairement compte.
48
VARIETE
Sur le '^ Roman de Jehan de Paris
Tous les lettrés connaissent le Roman de Jehan de Paris,
cet agréable récit du xv^ siècle : œuvre rapide et légère, adroite
presque toujours, sans autre prétention que d'amuser et mali-
cieuse sans méchanceté.
Dans l'excellente préface qu'il donne à son édition de 1867,
A. de Montaiglon écrit : « Parmi les romans grands ou petits qui
n'ont pas cessé de demeurer vivants, — et les courts ont en général
eu la meilleure fortune, — celui de Jehan de Paris se présente,
pour son temps, tout à fait à l'état d'exception ; car il est, à son
époque, exactement le seul qui soit original et qui ne doive rien à
la traduction directe ou à V imitation traditionnelle. Le xv^ siècle
en effet n'a guère fait que reprendre, en les allongeant, les chan-
sons de geste ou les romans d'aventure des siècles précédents.
Dans son Esquisse historique de la littérature française au moyen
âge, Gaston Paris note, à son tour, que ce roman est d'origine
purement française.
Ces opinions seraient à reviser si l'on pouvait prouver qu'un
vieux conte écossais, directement emprunté par Campbell à la
tradition orale, est antérieur à Jehan de Paris, ou que les deux
textes ont une source commune encore inconnue. Il s'agit du
Bailli de Londres, qui présente par le fond et surtout par cer-
tains détails, une analogie assez surprenante avec notre roman
du xv^ siècle.
Rappelons brièvement le sujet de l'un et de l'autre.
Dans Jehan de Paris, le roi de France, ayant secouru le roi et
la reine d'Espagne, reçoit d'eux la promesse que leur fille n'aura
d'autre mari que son fils Jean, alors âgé de trois ans. Le temps
passe, le roi de France meurt, la reine, sa femme, prend la ré-
gence, leur fils va sur ses vingt ans : la promesse est oubliée de
part et d'autre depuis longtemps.
Mais la princesse espagnole étant en âge de prendre un époux,
SUR LE « ROMAN JEHAN DE PARIS » 755
son père l'accorde au roi d'Angleterre, veuf et déjà sur le déclin.
Celui-ci se met en route vers l'Espagne, en passant par la France.
Le jeune roi, ayant appris son projet, s'arrange pour le rencon-
trer, fait route avec lui sous l'apparence d'un riche bourgeois,
Tétonne par le faste de son train et quelques traits fantasques de
son esprit, se sépare de lui près de Burgos, où il fait le lende-
main une entrée somptueuse et reprend sans difficulté la belle
princesse qui lui était promise. Au vrai, il n'était nul besoin de
cet engagement antérieur pour mener le roman à son heureuse
conclusion.
Dans le Bailli de Londres, un jeune Ecossais voit en rêve la
plus belle dame du monde et jure de n'avoir pas d'autre épouse
qu'elle. Riche d'une somme de cent livres qu'il tenait de son
oncle, il va en France, en Espagne et dans tout l'univers sans
trouver celle qu'il recherche. Il arrive à Londres, dénué de tout.
Errant par la ville, il rencontre une vieille femme, à qui il finit
par conter toutes ses aventures. Cette femme, étant juste-
ment une Gaél, recueille son compatriote et l'engage à se pro-
mener par la ville : « Peut-être verras-tu ici en un jour ce que
tu n'as pas vu en un an », lui dit-elle.
Le lendemain, le jeune homme aperçut une femme à une fenê-
tre et la reconnut aussitôt pour celle qu'il avait vue en rêve. La
vieille femme lui apprit que c'était la fille du bailli de Londres,
ajoutant : « Tu l'as vue, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est tout le profit
que tu en auras, je le crains. Je te dirai cependant que j'ai été sa
nourrice et je ne serais pas fâchée de lui voir épouser un de
mes compatriotes. Tu vas donc revêtir notre beau costume des
Highlands, tu iras dans telle rue, tu verras passer cette belle
jeune fille et ses demoiselles de compagnie. Marche sur sa
robe, et quand elle se retournera, adresse-lui hardiment la pa-
role. »
Le Gaél suivit ce conseil et quand il rencontra la fille du bailli,
il mit le pied sur sa robe, qui fut déchirée. Il s'en excusa ; la
jeune fille répondit : « Ce n'est pas votre faute, mais celle de ma
couturière qui a fait ma robe trop longue. » Et voyant que le
jeune Ecossais était fort beau, elle l'invita à l'accompagner chez
son père pour prendre quelques rafraîchissements. Après cet
abord assez naïf, le Gacl raconta à la jeune fille qu'il la connais-
sait depuis longtemps, car il l'avait vue en rêve à telle date. Elle
en fut enchantée et lui dit en réponse : «C'est étrange, mais j'ai
lait précisément le même songe cette nuit. »
Ils se revirent assez fréquemment et la fille du bailli consentit
756 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
à prendre pour époux le jeune Ecossais. Elle ajouta : « Je crains
que ce ne soit pas facile. Retourne donc dans ton pays pen-
dant un an et, quandjtu reviendras, j'aurai combiné notre ma-
riage. )>
Suivant ce conseil, le Gaél s'en revint chez lui, mit son oncle
au courant de ses aventures, et quand l'année fut près définir,
repartit pour Londres, emportant une seconde somme de cent
livres et quelques bons gâteaux de gruau. En chemin, il fit la
rencontre d'un gentleman saxon, d'esprit assez lourd, qui suivait
la même route ; ils lièrent entretien et voyagèrent de compagnie.
Le Saxon allait à Londres pour épouser la fille du bailli mais,
comme il advint au roi d'Angleterre dans le roman français,
celle qu'il comptait tenir pour femme lui fut enlevée par son com-
pagnon.
On voit les ressemblances et les différences des deux œuvres
par le sujet t elles sont telles qu'on pourrait négliger de les rap-
procher. Qu'un beau jeune homme, et avisé, supplante un bar-
bon ou un sot dans le cœur d'une jeune fille n'est guère qu'un
lieu commun de la littérature d'amour, et Gaston Paris signale
déjà que le fond du récit français est emprunté au roman de Beau-
raanoir Jean et Blonde, comme la magnifique description du
cortège, lors de l'entrée de Jehan de Paris à Burgos, est l'heureux
rajeunissement d'un thème qu'on trouve dans plusieurs chansons
de geste. Mais certains détails très particuliers se retrouvent
exactement dans les deux récits. Ils y occupent une égale impor-
tance et sont inspirés par la même intention de divertir. Cepen-
dant si leur présence dans le conte écossais se justifie par la
naïveté de l'ensemble, qui convenait à celle de l'auditoire auquel
il était destiné, ils détonnent par leur puérilité dans le Roman de
Jehan de Paris.
Ils y constituent une partie très faible, eu égard à la finesse
et à l'art dont l'auteur a très souvent fait preuve, et si nos ancê-
tres ont jamais pu se réjouir de ces plaisanteries, il fallait qu'ils
fussent doués, en ce qui concerne le comique, d'une grâce spéciale
que nous avons heureusement perdue.
Leur similitude presque entière dans les deux récits retient
invinciblement l'attention, d'autant que leur absence n'eût rien
enlevé au charme particulier de Jehan de Paris. L'auteur eût pu
facilement donner au caractère de son héros, par d'autres moyens,
et plus heureux, l'étrangeté, le tour malicieux qui piquent la
curiosité ou éveillent la sympathie.
A la vérité, on les retrouve déjà dans le roman de Jean et
SUR LE « ROMAN JEHAN DE PARIS » 757
Blonde, mais ils y occupent relativement moins de place et la
similitude en est un peu moins marquée.
Rapprochons les deux textes sur ce point précis :
Le gentilhomme saxon et le Gaël cheminent donc de com-
pagnie et devisent en cheminant :
— Où vas-tu, dit le Saxon?
— Je Tais à Londres, dit le Gaël. La dernière fois que j'y ai
été, j'ai tendu un filet dans une rue et je vais voir s'il est encore
tel que je l'ai laissé. S'il en est ainsi, je l'emporterai avec moi,
sinon je ne m'en occuperai plus.
— Oh ! dit l'autre, quelle sottise ! Comment peux-tu te flatter
de retrouver ta graine de lin (1) telle que tu l'as semée. Le lin
a du pousser, puis il a été saccagé par les oies et les canards ;
enfin il a dû être mangé il y a longtemps par les poules. Moi, je
vais à Londres aussi, mais c'est pour épouser la fille du bailli.
Au bout de quelque temps, le Saxon eut faim, mais il n'avait
pas emporté de provisions et demanda au Gaél s'il voulait par-
tager les siennes avec lui.
— Volontiers, dit celui-ci, mais si j'étais un gentilhomme
comme vous, je ne voyagerais jamais sans ma mère.
— Comment pourrais-je voyager avec ma mère ! Il y a long-
temps qu'elle est morte, enterrée et pourrie dans la terre.
D ailleurs pourquoi l'emmener avec moi ?
Cependant il prit un gâteau et le mangea. Bientôt une grosse
pluie vint à tomber. Le Gaêl était couvert d'un plaid grossier,
le Saxon n'avait pas de manteau. Il dit à son compagnon : « Prête-
moi ton plaid.
— Je vous en prêterai une partie ; mais si j'étais un gentil-
homme comme vous, je ne voyagerais pas sans ma maison et ne
voudrais rien devoir à personne.
— Tu es fou, dit le Saxon, ma maison a quatre étages. Est-ce
qu'un homme peut porter sur son dos une maison à quatre
étages ?
Cependant il enveloppa ses épaules avec un bout du plaid du
Highlander, et tous deux continuèrent à marcher.
Ils arrivèrent à une petite rivière grossie parla pluie, et il n'y
avait pas de pont. Le Saxon dit au Gaél :
— Veux-tu me porter sur ton dos ?
— Oui, dit le Gaël, mais si j'étais un gentilhomme comme vous
(1) "Tendre un filet " et " semer du lin " s'expriment par les mêmes mots
en gaélique.
758 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
je ne voyagerais pas sans mon pont à moi et ne voudrais rien
devoir à personne,
— Tu n'es qu'un imbécile, dit le Saxon. Comment veux-tu
qu'un homme voyage avec un pont de pierre et de chaux qui pèse
autant qu'une maison?
Cependant il monta sur le dos de son compagnon pour tra-
verser la rivière. Ils continuèrent leur chemin jusqu'à Londres.
Le Saxon alla demeurer chez le bailli, et le Gaël dans la modeste
habitation de sa vieille compatriote, nourrice de sa fiancée.
Le gentilhomme raconta au bailli ce qui lui était arrivé en
voyage et termina en disant :
— Quoique borné, c'était cependant un bon garçon, car il a
partagé avec moi ses provisions, il m'a prêté une partie de son
plaid et m'a fait passer la rivière sur son dos.
— Je le tiens pour plus sage que celui qui lui parlait, dit le
bailli, car c'était certes un homme sage, et je vous expliquerai
ce que ses paroles signifient. Le Gaël a laissé une fiancée dans
cette ville, et il vient voir si elle est dans le même état d'esprit
que quand il l'a quittée. S'il en est ainsi il l'emmènera, sinon
il la laissera. C'est ce qu'il a voulu exprimer en disant : « J'ai
tendu un filet ». Votre mère vous nourrissait, et un homme
comme vous doit avoir des provisions et ne pas dépendre d'au-
trui. Un homme comme vous doit avoir de quoi le pro-
téger contre les intempéries, et votre maison est votre abri quand
vous êtes chez vous. Un pont est fait pour passer la rivière, et
un homme comme vous doit toujours être à même de le faire sans
réclamer l'aide de personne. (Suivant une autre version, la mai-
son et le pont signifieraient une voiture et un bon cheval de selle.)
Le Gaël avait donc raison : ce n'était pas un imbécile, mais
un homme intelligent et j'aimerais à le voir. Si je savais où le
trouver, j'irais le chercher.
Dans Jehan de Paris, l'épisode des provisions partagées ne
figure pas. Il eût du reste été invraisemblable. Cependant l'au-
teur note que tandis que Jehan de Paris trouvait à l'étape des
logis et un repas somptueusement préparés par ses fourriers,
maîtres d'hôtel et cuisiniers, qui allaient toujours devant lui, le
roi d'Angleterre devait se contenter de ce qu'il trouvait dans les
hôtelleries, « qui souvent étaient mal acoustrées. » Aussi Jehan
de Paris lui faisait-il porter, en grands plats d'or, viande de
toutes sortes et du vin en abondance.
Les trois autres épisodes présentent une frappante similitude.
L'ordre seul en varie, plus heureux dans le roman français.
SUR LE « ROMAN JEHAN DE PARIS » 759
Un jour qu'ils chevauchaient entre Eïbe Favière et Bayonne,
il se mit à pleuvoir très fort. Jehan de Paris et ses gens prirent
leurs manteaux et chaperons à gorge, tandis que les Anglais,
qui en étaient dépourvus, eurent leurs robes et fourrures gâtées.
Et Jehan de Paris dit au roi d'Angleterre :
— Sire, vous qui êtes roi d'Angleterre et grand seigneur, vous
devriez faire porter par vos gens des maisons pour les abriter
en temps de pluie.
Le roi se mit à rire très fort et répondit :
— Par Dieu, mon ami, il faudrait avoir des éléphants en grand
nombre pour porter tant de maisons.
Et se retirant vers ses barons :
— N'avez-vous pas entendu ce que ce galant a dit ? Ne mon-
tre-t-il pas bien que c'est un folâtre ?
Le lendemain, après avoir quitté Bayonne, ils furent arrêtés
par une petite rivière, grossie par les pluies et dangereuse à tra-
verser. En voulant la franchir à gué, plus de soixante Anglais y
furent noyés tandis que les Français la traversèrent sans dom-
mage.
Quand ils furent tous passés, le roi dit à Jehan de Paris :
— Mon doux ami, vous avez eu en cette rivière meilleure
aventure que moi.
— Je m'émerveille de vous, répondit Jehan de Paris, qui êtes
si puissant et si riche roi, que vous ne faites porter un pont pour
passer vos gens ; il leur serait à l'occasion très nécessaire.
Le roi se mit à rire malgré son chagrin et dit :
— Par Dieu, vous me baillez de bonnes raisons I
Un autre jour, que le roi avait oublié sa mélancolie, il demanda
en chevauchant à son compagnon :
~ Mon doux ami, je vous prie, dites-nous ici, en passant
temps, par quelle occasion vous venez en ce pays d'Espagne.
— Volontiers, dit Jehan de Paris. Je vous dis et vous assure
pour vrai qu'il peut y avoir quinze ans que feu mon père, à qui
Dieu fasse merci, vint chasser en ce pays et quand il s'en partit,
il tendit un lacet pour prendre une cane, et je me viens ébattre
ici pour voir si la cane est prise.
— Par ma foi, dit le roi en riant, vous êtes un grand chasseur
pour venir si loin chercher votre gibier. Par Dieu, si elle était
prise, elle serait pourrie et mangée des vers.
— Vous ne savez, dit Jehan de Paris, car les canes de ce pays
ne ressemblent pas aux vôtres ; elles se gardent très longtemps
sans pourrir.
760 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Les Anglais rirent longuement de cette réponse et quelques-uns
disaient qu'il était à demi-fou.
Lorsque Jehan de Paris s'étant séparé du roi d'Angleterre avant
d'entrer à Burgos envoya au roi d'Espagne deux hérauts pour
demander logis dans la ville, le roi d'Angleterre dit quel Irain
merveilleux menait son compagnon, assurant qu'il eût pu passer
pour homme sage s'il n'eût parfois tenu des propos sans tête ni
queue. Et le roi, à l'appui de ses dires, conta les épisodes de )a
pluie, de la rivière et du lacet, en répétant les propos de Jehan
de Paris, ce qui fit beaucoup rire la compagnie.
Mais le sens de ces réponses obscures, au lieu d'être pénéiré
par les auditeurs, est expliqué plus tard par Jehan de Paris lui-
même. Les maisons contre la pluie sont bons manteaux, chape-
rons à gorge et houseaux qu'on renferme en des coffres par beau
temps ; le pont à passer les rivières sont bons chevaux tels que
les siens, et le lacet est la promesse réciproque du roi de France
et du roi d'Espagne de marier leurs enfants.
On ne peut se défendre d'être frappé par cette ressemblance,
après quoi celle du sujet cesse de paraître fortuite et notre propos
n'était que de la signaler.
D'autres auront le loisir de rechercher si l'auteur de Jean de
Paris a pu connaître le conte écossais, aussi bien que le roman
de Jean et Blonde, et l'a, de préférence à celui-ci, très heureu-
sement adapté à son dessein, ou si le Bailli de Londres, conservé
par la tradition orale, a sa source dans l'un des deux romans
français, ou enfin si ces trois textes ont une origine commune. Il
est possible en outre que de telles recherches conduisent à quel-
que hypothèse sérieuse concernant l'identité de l'auteur inconnu
de Jean de Paris.
E. Valdeyron.
TABLE DES MATIÈRES
Année 1938-1939
LITTÉRATURE FRANÇAISE
XIF siècle
Date du X" Page Tome
Les idées morales du XII^ siècle.
Les écrivains en Latin:
— I. Avant-propos, Abélard.... B. Landry 15 févr. 39, 385, 1
— IL Abélard (suite) — 28 févr. 39, 491, I
— III. Renaissance du stoïcisme. — 15 mars 39, 614, I
— IV. Hildebert de Lavardin,
Marbode — 15 avril 39, 82, II
— V. Baudri de Bourgueil — 30 avr.l 39, 127, II
— VI. Un moine féodal : Geoffroy
de Vendôme — 15 mai 39, 263, II
— VII. Un chroniqueur, Guibert
de Nogent — 30 mai 39, 343, II
— VIII. Satiristes et fabulistes.. . — 15 juin 39, 432. II
— IX. Les romans — 30 juin 39, 526, II
— X. Jean de Salisbury — 15 juiL 39, 641, II
— XL Pierre de Blois — 30 juil. 39, 709, II
XVP siècle.
L'écolier limousin R. Lebcguc 30 mai 39, 303, Il
La (< Consolation à Monsieur du
Périer » est-elle de 1590 ou de
1600? G. Sainlville 15 iml 39, 577, II
XVn« et XVUP siècle.
Le romanesque dans le théâtre de
Corneille ■■
— I F.J. Tanque- 15 déc. 38,
— II rey 15 janv. 39,
57.
263,
762 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Date du N» Page Tome
— III F.- J. Tangue- 30 janv. 39, 373, I
— IV rey 15 févr. 39, 456, I
— V — 15 mars 39. 625, I
La Fontaine et les Fables :
— I. La Fontaine avant les
Fables F. Stroii'ski 15 mai 39, 193, II
— II. La Fontaine écrit les Fa-
bles — 15 juin 39, 401, II
— III. La Fontaine après les Fa-
bles — 30 juin 39, 481, II
Quelques nouveautés sur Marivaux :
— I M.-J. Durry 30 déc. 38, 97, I
— II — 15 janv. 39, 206. I
— III — 15 fév. 39, 419, I
L'actualité de la « Profession de
Foi du Vicaire Savoyard » :
— I E. Bouvier 15 mars 39, 592, I
— II — 30 mars 39, 690, I
XIXe et XXe siècle.
Treize lettres inédites de Lamar-
tine : H. Guillemin 30 janv. 39, 289, I
L'exotisme dans la littérature fran-
çaise depuis Chateaubriand :
— I. Du romantisme au réalisme P. Jourda 15 déc 38, 69, I
— II. Les pavs de l'Islam — 30 déc. 38, 175, I
_ III ". — 15 janv. 39, 230, I
— IV. L'Egypte et l'Algérie — 28 févr. 39, 537, I
— V - 15 mars 39, 647, I
— VI. L'Extrême Orient — 30 mars 39, 740, I
— VII. L'Extrême Orient {suite). — 15 avril 39, 65, II
— VIII. L'appel de la Mer et des
Iles — 30 mai 39, 362, II
L'obsession de la vie dans la litté-
rature moderne:
— I. Les Précurseurs P. Moreau 15 déc. 38, 23, I
— II. Les pestiférés d'idéal — 30 déc. 38, 121, I
— III. Léon Bloy et son groupe
littéraire — 15 janv. 39, 240, I
.- IV — 30 janv. 39. 313, 1
TABLE DES MATIÈRES 763
Date du N» Page Tome
— V. Naturalisme et impres-
sionnisme P' Moreaii 28 févr. 39, 505, I
— VI. Vie inconsciente et vie una-
nime — 30 mars 39, 723, I
— VII. Les nouveaux païens — 30 avril 39, 147, II
— VIII. Les prophètes d'Israël... — 15 mai 39, 253, II
— IX. Les « Cahiers de la quin-
zaine » et « l'Abbaye ». — 30 juil. 39, 673, II
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
Les drames historiques de Shakes-
peare :
— V. Falstaff P. Messiaen 15 déc. 38, 84, I
— VI — 15 janv. 39, 280, I
Milan Rakic, poète de la Yougo-
slavie : J. Mousset 15 févr. 39, 399, I
Le Roman de Gœthe et le roman
romantique :
— I. Wilhelm Meister et Henri
d'Ofterdingen R. Guignard 15 avril 39, 20, II
— II. Wilhelm Meister et Godwi. — 30 avril 39, 97, II
— III. Les Affinités électives et la
Comtesse Dolorès — 30 mai 39, 331, II
Les écrivains allemands et la
Révolution française :
— I G. Bianqnis. 15 juin 39, 385, II
— II. Wieland — 15 juil. 39, 606. II
— IIL Les philosophes - 30 juil. 39, 693, II
LITTÉRATURE GÉNÉRALE
Le Mystère poétique :
— II. Les faux poètes P. Trahard 30 déc. 38, 152, I
— III Les précurseurs — 15 janv. 39, 219, I
— IV. La poésie et la science, la
philosophie et la psy-
chanalyse — 30 janv, 39, 341 , I
— V. A la conquête du monde
réel - 15 févr. 39, 442, I
— VI. Retour à la vie intérieure.. — 28 févr. 39, 563, I
— VII. Vers la poésie pure parles
voies mystiques — 15 mars 39, 658, I
764 REVUE DE.S COURS ET CONFÉRENCES
Date du N" Page Tome
— VIII. Rapports de la Poésie avec
les Arts plastiques, la
Musique, la Danse. .... P. Tra/iarcZ 15 avril 39, 48, II
— IX. Raison et sensibilité — 30 avril 39, 175, II
— X. L'expérience poétique de
Paul Valéry — 15 mai 39, 271, II
— XI. Le cercle magique — 15 juin 39, 463, II
Le Problème de la Renaissance :
— I J. Huizinga 30 déc. 38, 163, I
— II — 30 janv. 39, 301, I
— III — 28 févr. 39, 524, I
— IV — 15 mars 39, 603, I
LITTÉRATURE LATINS
Nature et mission du poète dans
la poésie latine :
— XIII. De Germanicus à Perse., J. Cousin
— XIV. De Phèdre à Lucain —
— XV. ValeriusFlaccus, Silius Ita-
liens, Stace —
— XVI. Martial et Juvénal —
— XVII. La décadence antonine.
Conclusion —
Ovide, l'homme et le poète ;
— I. L'adolescence d'Ovide. ... P. Fargues
— II. Les Amours d'Ovide —
— III. Les Héroïdes —
— IV. L'Art d'aimer —
— V. Les Remèdes de l'Amour.
Les Métamorphoses.. . . —
— VI. Les Métamorphoses (suite). —
— VII. Les Métamorphoses(suite). —
— VIII. Les Fastes —
15 janv. 39,
30 avril 39,
30 mai 39,
30 juin 39,
252, I
137, II
375, II
548, II
30 juil. 39, 739, II
15 déc. 38,
30 déc. 38,
30 janv. 39,
15 févr. 39,
31,
137,
354,
429,
28 févr. 39,
30 mars 39,
30 avril 39,
15 juin 39,
550,
752,
163,
449,
II
II
LITTÉRATURE SACRÉE
L'œuvre littéraire des prophètes :
— I.
C. Toussaint 15 mai 39, 204, II
TABLE DES MATIÈRES 765
PHILOSOPHIE
Date du N« Page Tome
L'évolution de la sensation vi-
suelle : H. Piéron 28 févr. 39, 481, I
La physique contemporaine et la
philosophie : J. Nogué 15 mars 39, 577, I
Le génie grec : L. Rougier 30 mars 39, 673, I
Langage des sciences et choix au
hasard : P. Servien 15 juin 39, 586, Il
L'Ironie :
— I. Ironie et compréhension. . J. Secjond 30 mai 39, 289, II
— IL L'ironie à l'égard de soi. . — 30 juin 39, 490, II
HISTOIRE ANCIENNE
Un pythagoricien thaumaturge,
Apollonios de Tyane :
— I. Apollonios et son biogra-
phe. L'œuvre mêlée de
Flavius Philostrate.... B. Laizarus 15 avril 39, 33, II
— IL La légende d'ApoUonios.
Enfance. Jeunesse. Voya-
ges — 15 mai 39, 240, II
— III. La légende ; Prodiges. . . — 30 juin 39, 516, II
HISTOIRE
La loi morale du travail : L'âge
de fer, la vie de métier. C. Jullian 15 déc, 38, 3, I
Les questions économiques et les
relations internationales depuis
le début des temps modernes :
— I. La position du problème. H. Hauser 15 déc. 38, 48, I
— II. La conquête du monde et
les guerres d'Italie — 30 déc. 38, 114, I
— III. Le commerce et la politi-
que internationale dans
les années 1600 à 1660.
Le grand siècle — 15 janv. 39, 193, I
— IV, La rivalité franco-anglaise
(1713-1789) — 30 janv. 39, 366, I
766 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Date du N» Page Tome
France. Allemagne. Italie (1859-
1903) :
— I. Rêves et hésitations d'un
dictateur H. Contamine 15 avril 39, 3, II
— II. La première conjonction
des Allemands et des
Italiens — 30 avril 39, 110, II
— III. La croisée des chemins. . . — 30 mai 39, 315, II
— IV. La France et l'Allemagne
au lendemain de la
guerre de 1870 — 30 juin 39, 501, II
— V. Pour la Revanche, par
l'Empire — 30 juil. 39, 723. II
SOCIOLOGIE
L'histoire du travail. E. Dolléans 15 juin 39, 622, II
LINGUISTIQUE
La phonologie synchronique et
diachronique : A. Martinet 30 janv. 39, 323, I
La genèse de l'alphabet : J. Février 30 mars 39, 704, I
Les langues de culture en celtique.
— I M.-L. Sjœs-
tedt-Jonval 15 mai 39, 225, II
— II — 15 juin 39, 418, II
VARIÉTÉS
Romantisme et réalisme : P. Messiaen 30 déc. 38, 189, I
Quelques aspects de la pensée de
Jules Romains : M.-L. Bidal 30 avril 39, 187, II
Sur la fille de Marivaux : M.-J. Durrg 15 mai 39, 286, II
La vérité dans « Ramuntcho » : R. Lefèvre 15 juin 39, 476, II
L'auteur des « Grands Jours
d'Auvergne » : R. Legrand 30 juin 39, 559, II
Luc Durtain et ses <■ conquêtes » : M.-L. Bidal 15 juil. 39, 667, II
Sur le « Roman de Jehan de Paris»: E. Yaldeyron 30 juil. 39, 754, II
SOUTENANCES DE THÈSES
Deux thèses platoniciennes, jiar
Joseph MoKEAU L. Beauduc 30 juin 39, 571, II
TABLE DES MATIÈRES 767
BIBLIOGRAPHIE
Date du N° Page Tome
E. Seillière : E. Faguet histo-
rien des idées F. Strowski 30 janv. 39, 383, I
G. Lk Roy : Principes d'une psy-
chologie des tendances... A. Burloiid. 15 févr. 39, 473, I
G. Fessard : La méthode de réfle-
xion chez Maine de Biran. — 30 mars 39, 764, I
Le Gérant : Jean Marnais.
Imprimé à Poitiers (Fronce). — Société française d'Imprimerie et de Librairie.
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